Deux arbres, trois tentations
Deux arbres, trois tentations
Homélie pour le 1° dimanche du Carême / Année A
22/02/26
Cf. également :
Trois histoires pour avoir faim d’autre chose
Carême : le détox spirituel
Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge
Poussés par l’Esprit
Un méridien décide de la vérité ?
L’île de la tentation
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…
1. Le jardin et le désert

La liturgie de ce premier dimanche de carême nous donne à lire deux textes comme en miroir l’un de l’autre : la tentation d’Adam et Ève (Gn 2,7-9;3,1–7) et les tentations de Jésus (Mt 4,1–11).
La première tentation se situe dans le jardin mythique de la Genèse du monde. Les secondes se déroulent au désert, sans doute près de la Mer Morte. Comme s’il fallait une cure de détox après l’indigestion du paradis perdu…
La tradition chrétienne a très tôt lu ces deux récits ensemble : ce que l’homme perd dans le jardin, le Christ le reconquiert dans le désert.
Notre deuxième lecture (Rm 5,12–19) établit d’ailleurs le parallèle antithétique entre Adam et Jésus.
Le jardin imaginaire du début est un domaine d’abondance ; le désert de Jésus est le lieu du manque.
En Adam et Ève se défait humanité naissante ; en Jésus se manifeste l’humanité récapitulée.
La séduction douce du serpent se mue en défi frontal. La désobéissance des enfants est rachetée dans l’obéissance du Fils.
Ce rapprochement entre les deux récits peut s’établir à partir des trois qualités que le fruit (il n’est pas une pomme !) revêt aux yeux d’Ève : « La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence » (Gn 3,6).
Les trois traits correspondent précisément aux trois tentations de Jésus. Voyons comment.
2. Le fruit et le fils
Reprenons chacune des qualités apparentes du fruit défendu :
– savoureux
Aujourd’hui encore, ce qui est interdit brille de mille feux dans le regard de celui qui convoite et veut s’approprier ce qu’il y a de mieux. La cocaïne a beau être illicite, le protoxyde d’azote a beau être nocif, les drogués ne résistent pas à consommer ce qu’on leur a interdit ! La convoitise force Adam et Ève à prendre au lieu de recevoir, à cueillir ce fruit au lieu de recueillir les fruits donnés, à s’approprier au lieu de s’abandonner. Se nourrir devient alors vouloir être autonome, absolument, c’est-à-dire en se coupant de toute relation avec le donateur.
Satan propose le même marché à Jésus : prendre au lieu de recevoir. « Le tentateur s’approcha et lui dit : “Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.” » (Mt 4,3). Or Jésus reçoit sa nourriture de son Père : il refuse de se la donner à lui-même. « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de parole sort de la bouche de Dieu ».
– agréable à regarder
Le fruit est beau, il séduit le regard, il éveille un désir de possession. Mettre la main sur ce fruit fait flamber le désir de possession, pour s’emparer de tout. Lacan parlait de la « pulsion scopique » par laquelle l’œil nous plonge dans le désir de posséder et de détruire en consommant.
Satan propose Jésus de céder lui aussi à ce désir : « Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : “Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi.” » (Mt 4,8-9). Mais, là où Adam et Ève veulent tenir le monde dans leurs mains, Jésus désire servir : « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et lui seul ». Il accepte de ne pas être la source : « Ce n’est pas de ma propre initiative que j’ai parlé : le Père lui-même, qui m’a envoyé, m’a donné son commandement sur ce que je dois dire et déclarer ; et je sais que son commandement est vie éternelle. Donc, ce que je déclare, je le déclare comme le Père me l’a dit » (Jn 12,49-50).
– désirable, pour acquérir la connaissance du bien et du mal
C’est finalement la tentation ultime : se donner à soi-même sa propre norme (auto-nomie), définir le bien et le mal par soi-même sans relation avec quiconque. Adam et Ève veulent une autonomie absolue, coupée de sa source, coupée de la responsabilité vis-à-vis d’autrui. Définir tout seul ce qui est bien, ce qui est mal, conduit à tous les relativismes dont nous sommes témoins en ce siècle. Que ce soit pour l’IVG ou l’euthanasie, l’Europe proclame qu’il n’y a pas de loi suprême ; chaque pays et chaque citoyen peut décider de ce qu’est la vie ou la mort.
Dans cette logique d’autonomie, Poutine envahissant l’Ukraine déclare qu’il poursuit le bien de la Sainte Russie. La Chine envahissant bientôt Taiwan dira que c’est pour le bien du peuple. Le Hamas organise le pogrom du 17 octobre pour le bien de la communauté musulmane ; Israël réplique pour le bien de la population juive. Et en capturant Maduro à Caracas Trump dit agir au nom du bien des Américains…
Après trois siècles de guerres ininterrompues (des guerres napoléoniennes aux guerres de décolonisation), l’Europe a voulu remplacer le Bien par le Droit, pour essayer de garantir la paix : droit international, ONU, tribunal international de La Haye, réglementation en tous genres etc. Depuis l’annexion de la Crimée par Poutine en 2014 (mais il y avait déjà eu l’Afghanistan, la Tchétchénie et la Géorgie auparavant), la force a remplacé le droit. Les puissants ne reconnaissent plus aucune norme, à part leurs intérêts. Le Bien avait été effacé par le Droit ; les deux sont maintenant ensevelis sous la force.
« Tu ne mettras pas le Seigneur à l’épreuve » : en refusant de se jeter en bas du Temple pour prouver sa divinité, Jésus manifeste sa filiation. Il se reçoit d’un Autre, sans cesse, et le laisse se manifester à travers lui. Il ne décide pas par lui-même de ce qui est bien ou mal : il accueille ce discernement spirituel dans la relation à son Père, ce qui passe par la prière, les Écritures, le silence, l’échange avec ses disciples et les gens rencontrés sur la route (cf. les miettes de la libanaise ! Mt 15,21-28). Il n’instrumentalise pas son identité de Fils de Dieu pour s’imposer : il habite sa filiation divine et se laisse conduire par elle. Il nous invite à aimer le donateur plus que le don, et ainsi à rester à l’écart de toute séduction de puissance.
3. Notre fruit défendu
Le parallélisme voulu entre Gn 2 Mt 4 nous montre Jésus dénouant patiemment la désobéissance d’Adam et Ève, en faisant le chemin inverse : du jardin au désert, de la consommation (« savoureux ») au manque, de la convoitise qui prend (« agréable à regarder ») à l’accueil qui reçoit, de l’autonomie sans relation (« connaître le bien et le mal ») à la filiation dans l’amour.
Adam et Ève ont voulu vivre sans recevoir ; Jésus accepte de recevoir sans prendre.
Ils ont voulu être comme des dieux, à la force du poignet ; il nous montre ce que signifie être enfant de Dieu, par grâce et non par mérite.
Tel le pêcheur démêlant une à une les boucles de son filet emmêlé, Jésus dénoue par l’obéissance à son Père ce que la désobéissance d’Adam et Ève avait inexplicablement ligoté.
Paul a raison de s’émerveiller : « Il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ ». Et il ajoute : « par l’obéissance d’un seul, la multitude sera rendue juste ».
En écho au fruit de la Genèse, la première tentation du pain nous interroge : de quoi vis-tu ?
La deuxième nous dévoile : qui sers-tu ?
La troisième nous décentre : à qui fais-tu confiance ?
Laquelle de ces trois questions allez-vous ruminer cette semaine pour commencer le carême ?
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
Création et péché de nos premiers parents (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)
Lecture du livre de la Genèse
Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus.
PSAUME
(Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)
R/ Pitié, Seigneur, car nous avons péché ! (cf. Ps 50, 3)
Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.
Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.
Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.
Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.
DEUXIÈME LECTURE
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 12-19)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché.
Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.
Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.
ÉVANGILE
Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté (Mt 4, 1-11)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Patrick Braud



























