L'homélie du dimanche (prochain)

14 février 2024

La part des anges

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La part des anges

 

Homélie pour le 1° Dimanche du Carême / Année B 

18/02/2024

 

Cf. également :

Ce déluge qui nous rend mabouls
Poussés par l’Esprit
Une recette cocktail pour nos alliances
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

Sacrée belle-mère !


Un champignon ivre

La part des anges dans Communauté spirituelle fungus%20cognacSi vous allez visiter un jour la jolie petite ville de Cognac, avec ses chais au bord de la Charente, vous ne manquerez pas de voir sur de nombreux murs en pierre de la cité d’étranges traînées grises, comme des filets de toile d’araignée descendant entre les pierres ou s’accrochant sous les tuiles des toits. Pourquoi ne pas nettoyer les pierres et les tuiles de ces traînées noires ? Parce qu’elles reviennent sans cesse, du moins là où l’eau-de-vie est entreposée. En effet, un champignon qui se nourrit spécifiquement des vapeurs d’alcool (le torula compniacensis) se développe là où il y a des barriques, des caves, des réserves. Impossible de cacher son stock de cognac ! On est trahi par ce champignon ivre. Mais les vapeurs d’alcool font le bonheur d’autres créatures : on dit que les anges qui tournoient au-dessus des tuiles des chais de Cognac respirent eux aussi les effluves s’échappant des foudres, des distilleries, des cuves et des caves. Environ 3% en volume des eaux-de-vie de cognac s’évaporent chaque année, pour le plus grand bonheur de nos compagnons ailés. C’est la part des anges, le cadeau qui leur est offert en quelque sorte pour la transformation de l’eau-de-vie en cognac grâce au vieillissement en fûts de chêne du Limousin.

La part des anges à Cognac, c’est de s’enivrer de ce qui réjouit le cœur de l’homme.

Dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 1,12-15) la part des anges c’est de servir Jésus au désert pendant qu’il se prépare à sa mission en combattant les tentations par lesquelles Satan veut l’en détourner :

« Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient ».

Ce texte est si court que pour une fois, exerçons-nous à le commenter presque mot à mot.

 

Aussitôt

As Soon As Possible"« Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt… » : le petit mot important qui fait la liaison avec l’épisode précédent est aussitôt. Ça n’a l’air de rien, mais pour Marc l’effet du baptême est immédiat. Hasard ou choix symbolique, Marc emploie cet adverbe 40 fois dans son Évangile (comme les 40 jours au désert !). C’est donc pour lui une constante de l’agir de Jésus : il y a urgence ! Chaque action, chaque déplacement de Jésus est marqué du sceau de cette urgence : le règne de Dieu est tout proche, vite, saisissez-le !

Ce dimanche, c’est aussitôt son baptême que Jésus part au désert.

Pourquoi remettre à demain ce que notre baptême nous pousse à faire ? Pourquoi différer notre conversion à l’Évangile ? Pourquoi procrastiner sans cesse les changements que nous devons opérer dans notre manière de vivre ?

Laissons résonner en nous cet aussitôt de Marc : qu’est-ce qu’il m’appelle à faire dès maintenant ? où m’appelle-t-il à aller sans tarder ?

 

L’Esprit le pousse au désert

On ne comprend rien à Jésus sans l’Esprit. C’est son être même d’Oint (= Christ) : il vient de recevoir l’onction, et dégouline encore de cet Esprit divin qui lui a entrouvert les cieux au Jourdain. Se laisser faire par l’Esprit est notre meilleure façon d’agir. Pas par nous-mêmes, mais poussé par lui. On retrouve la passivité-active qui fut celle de Marie à l’Annonciation, ou celle de l’Église de Jérusalem abolissant la circoncision sous la motion de l’Esprit de Pentecôte. Puisque nous aussi nous sommes des christs de par notre baptême, notre identité la plus vraie est de nous laisser conduire par l’Esprit, notre hôte intérieur plus intime à nous-même que nous-même…

La spiritualité chrétienne c’est cela : pas une accumulation d’exercices extérieurs (génuflexions, chapelets, processions etc.) ni une recherche de phénomènes magiques, mais une entière disponibilité à écouter ce que l’Esprit nous dit, à faire ce qu’il nous inspire, quoi qu’il en coûte.

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Cet Esprit pousse Jésus au désert. Le texte grec dit plus précisément : l’Esprit expulse (κβλλω = ekballō) Jésus au désert. C’est ce verbe que Marc emploie 12 fois pour l’action de chasser les démons en les expulsant hors de quelqu’un.

Voilà donc que Jésus est traité comme un démon !

Comme le bouc émissaire qu’on expulse au désert pour qu’il soit affronté à Azazel le démon, Jésus est chassé par l’Esprit au désert pour être confronté à Satan. Dans ce verbe chasser, expulser, on devine la violence de l’Esprit qui oblige Jésus à partir des rives du Jourdain pour aller au désert.

 

Il en va ainsi pour nous également : nous n’allons pas de bon cœur ni facilement vers les justes combats qui nous attendent. Il faut que l’Esprit nous force la main : par les événements, par une médiation, un ordre, une contrainte, un appel…

Se laisser expulser des lieux douillets où nous aimerions vivre notre baptême est donc le travail de l’Esprit en nous. Jonas ne voulait pas aller à Ninive : l’Esprit de Dieu l’y a obligé, par le naufrage et le poisson. Pierre ne voulait pas baptiser le païen Corneille : il y a été conduit par l’Esprit, presque à son corps défendant, lorsqu’il vit l’Esprit descendre sur Corneille et sa famille (Ac 10).

Nous renâclons devant les missions que nous n’avons pas choisies, mais heureusement l’Esprit se débrouille pour nous chasser de nos oasis de tranquillité et ainsi nous préparer à nos combats. Il nous expulse de nos régressions spirituelles de tous ordres (depuis nos écrans jusqu’à notre argent) pour connaître le désert. Pour certains (comme Mère Teresa) cela prendra la figure d’une nuit spirituelle épouvantable, rempli de doutes et d’absurde. Pour d’autres (comme Ignace de Loyola) ce sera le dépouillement d’une vie mondaine et superficielle à travers un accident, une catastrophe ; pour d’autres encore (comme Claudel) c’est une exaltation, un bonheur soudain qui leur révélera d’autres horizons à poursuivre en laissant tout tomber.
Laissons-nous conduire dans nos dépouillements successifs, comme autant de départs au désert, poussés par l’Esprit.

 

Dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan 

 CarêmeQuant au désert, inutile d’en dire beaucoup : les 40 années des Hébreux au désert restent  la référence de toutes les expériences de libération. Une génération (40 ans) s’y purifie de ses idoles, de ses veaux d’or. Une horde d’esclaves en fuite y devient un peuple. Des sans-loi y reçoivent une Alliance pour toujours. Jésus refait ce passage, comme s’il récapitulait en lui l’histoire de ses ancêtres assoiffés de liberté. Mais lui ne plie pas. Il est tenté constamment par Satan, mais ne s’incline pas devant lui : le veau d’or n’a pas de prise sur lui. Marc, sans doute plus proche du récit primitif, ne met pas en scène le jeûne (trop ?) spectaculaire de Jésus ni les trois tentations (trop ?) soigneusement construites pour explorer toutes les tentations que Jésus rencontrera après dans sa vie publique, jusqu’à l’ultime tentation sur la croix (« sauve-toi toi-même ! »). Non : Marc reste sobre, mais emploie l’imparfait pour montrer que ce combat contre Satan était continu, et durait.


Dieu que c’est long parfois d’être expulsé au désert ! Ne désespérons pas lorsque cette aridité dure et semble s’installer. Les 40 jours seront peut-être pour nous des mois, des années : notre départ pour la Galilée viendra pourtant, et l’Esprit nous fera discerner ce moment.

 

Un mot sur Satan, l’obstacle, l’adversaire : il sera actif tout au long de la prédication de Jésus. Les tentations au désert cristallisent en 40 jours les tentations des trois années à venir. Un peu comme la Transfiguration ramasse en un éblouissement toutes les facettes divines de Jésus se manifestant, éparpillées, lors de ses rencontres sur les chemins de Palestine.

Notre Satan est tout ce qui veut nous faire trébucher, ou changer d’orientation, ou abandonner par désespoir…

 

« Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient »

tumblr_neh4o57RLp1r3ov9vo1_1280 cognacEncore un imparfait qui dure, comme beaucoup d’imparfaits de nos vies…

La compagnie de bêtes sauvages, inoffensives ici, renvoie sans doute à l’Éden mythique où l’humanité vivait en paix avec tout être vivant ; ou au Déluge quand tous les animaux côtoyaient les 8 personnes sauvées dans l’arche (cf. 1° et 2° lectures de ce dimanche). Une nouvelle Création, enfin réconciliée, entoure Jésus au désert.

Nous avons nous aussi nos bêtes fauves, qui rôdent en nous et cherchent à nous dévorer, tel le loup de Gubbio terrorisant les habitants de ce petit village du temps de Saint François d’Assise. Nous savons que, si nous nourrissons ce loup intérieur qu’est notre part d’ombre [1], il deviendra notre ami et compagnon, comme François d’Assise nous l’a montré. Vivre avec les bêtes sauvages qui nous entourent demande cette pureté du cœur qui était celle de Jésus, en qui nul fauve ne pouvait lire de menace ni de convoitise.

Apprenons à vivre avec nos fauves ! [2]

 

« Et les anges le servaient »

Jan_van_Eyck_-_The_Ghent_Altarpiece_Adoration_of_the_Mystic_Lamb_Singing_angels_1432_-_%28MeisterDrucke-1201901%29 désertLa voilà la part des anges de ce dimanche : servir le Christ ! Ce sont les premiers diacres (ou diaconesses, selon le sexe des anges…) chez Marc, car c’est bien le verbe διακονω (= diakoneō) qui est utilisé. Souvenez-vous qu’ensuite, le premier être humain à revêtir cette fonction angélique du service, c’est la belle-mère de Pierre, première diaconesse de l’Église de Capharnaüm (« et elle les servait », Mc 1,31).

Autant dire que la part des anges nous revient désormais : servir le Christ rend libre comme lui. En le servant au désert, les anges le nourrissaient : à nous de nourrir les christs qui aujourd’hui encore sont chassés au désert, entourés de bêtes sauvages…

Les anges qui nous servent dans le désert sont ces mains tendues, ces inconnus qui passent en nous faisant du bien, ces messagers qui nous apportent de quoi tenir bon. Comme le bon samaritain qui devint l’ange du blessé sur la route. Comme pour Jésus lors de son agonie au mont des Oliviers : « du ciel lui apparut un ange qui le réconfortait » (Lc 22,43).

Parfois nous sommes nous-mêmes ces anges qui sans le savoir nourrissent  et réconfortent ceux qui ont été chassés au désert…

 

Quelle étrange réunion au final autour du Christ au désert : Satan, les bêtes fauves, les anges, c’est-à-dire l’enfer, la terre et le ciel !

Jésus était dans le désert, tenté par Satan.

Jésus était avec les bêtes sauvages, servi par les anges.

Ces deux phrases sont parallèles, avec un antagonisme terme à terme : désert vs bêtes / tenté vs servi / Satan vs anges. De quoi espérer le retournement final aujourd’hui invisible !

 

Ruminons cette scène qui symbolise la préparation spirituelle aux combats qui seront les nôtres.
Sans oublier l’issue promise : « et les anges le servaient… »

 

_____________________________

[2]. On pourrait d’ailleurs développer à partir de là une théologie animalière qui associe les bêtes au salut réalisé en Christ…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Alliance de Dieu avec Noé qui a échappé au déluge (Gn 9, 8-15)

Lecture du livre de la Genèse
Dieu dit à Noé et à ses fils : « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre, tout ce qui est sorti de l’arche. Oui, j’établis mon alliance avec vous : aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre. » Dieu dit encore : « Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à jamais : je mets mon arc au milieu des nuages, pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre. Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre, et que l’arc apparaîtra au milieu des nuages, je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous, et tous les êtres vivants : les eaux ne se changeront plus en déluge pour détruire tout être de chair. »

PSAUME
(24 (25), 4-5ab, 6-7bc, 8-9)
R/ Tes chemins, Seigneur, sont amour et vérité pour qui garde ton alliance. (cf. 24, 10)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,

ton amour qui est de toujours.
Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,

lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

DEUXIÈME LECTURE
Le baptême vous sauve maintenant (1 P 3, 18-22)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair, mais vivifié dans l’Esprit. C’est en lui qu’il est parti proclamer son message aux Esprits qui étaient en captivité. Ceux-ci, jadis, avaient refusé d’obéir, au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l’eau. C’était une figure du baptême qui vous sauve maintenant : le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ, lui qui est à la droite de Dieu, après s’en être allé au ciel, lui à qui sont soumis les anges, ainsi que les Souverainetés et les Puissances.

ÉVANGILE
« Jésus fut tenté par Satan, et les anges le servaient » (Mc 1, 12-15)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.
Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
 Patrick BRAUD

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5 mars 2023

Le rocher frappé

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le rocher frappé

Homélie pour le 3° Dimanche de Carême / Année A
12/03/2023

Cf. également :

Augustin commente la Samaritaine
Le chien retourne toujours à son vomi
Leurre de la cruche…
Les trois soifs dont Dieu a soif
Passons aux Samaritains !
La soumission consentie

Plus célèbre que Justin Bridou : le bâton de Moïse !
Dans les années 80, dès qu’on disait : « bâton de berger », vous répondiez sans réfléchir : « Justin Bridou ! », tant la pub de Patrick Sébastien vantant ce saucisson emballé avait envahi nos écrans !


Dans la Bible par contre, « bâton de berger » est immédiatement associé à Moïse bien sûr. On a tous en mémoire les images du film de Cecil B. DeMille : Les 10 commandements, où l’on voit Moïse frapper le Nil avec son bâton, et les eaux se changèrent en sang. Ou bien frapper la mer Rouge avec ce bâton, et les eaux se fendirent.
Dans la première lecture de ce dimanche (Ex 17,3-7), le bâton de Moïse frappe le rocher de l’Horeb, et l’eau jaillit !
Explorons quelques significations de ce rocher et de cette eau pour nous aujourd’hui.


L’eau vive : les relectures chrétiennes
Saint Longin perçant le flanc du Christ de sa lance, Musée Saint Marc, Florence.
Le rapprochement entre notre première lecture et l’Évangile (Jn 4,5-42) nous met sur une première piste : l’eau que Jésus promet à la Samaritaine est bien l’eau qui jaillit du rocher dans le désert de l’Horeb. C’est l’eau de la vie, l’eau indispensable au peuple assoiffé. Jésus a sans doute pensé à cet épisode de l’Exode lorsqu’il déclare dans le Temple : « Comme dit l’Écriture, celui qui croit en moi, de son cœur couleront des fleuves d’eau vive » (Jn 7,38). Les chrétiens persécutés pouvaient ainsi lire dans leurs blessures la promesse d’une source de vie jaillissant pour tous, même pour leurs ennemis. Où l’on voit au passage que nous pouvons nous-même – uni au Christ - devenir ce rocher frappé pour donner l’eau de vie ! 

Et sur la croix, Jean – le seul – mentionne le coup de lance qui frappe le crucifié au côté, faisant jaillir du sang et de l’eau. Le sang fait allusion à l’eucharistie, et l’eau au baptême dans l’Esprit Saint. Le crucifié frappé sur le côté devient la source jaillissante de l’Esprit qui fait vivre grâce aux sacrements de l’Église. Il est le Nouvel Adam : le Père tire de son côté ouvert son épouse, l’Église. 

La lance du soldat romain et le bâton de Moïse s’unissent pour libérer l’eau de vie là où la mort semblait régner (le désert/le calvaire). Comme l’écrivait Paul qui faisait cette relecture christique de l’Exode : « tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ » (1Co 10,4).

Approchons-nous donc du corps du Christ : il est le rocher frappé d’où jaillit l’Esprit qui nous donne la vie. Unis à lui, nous devenons source pour les autres.


Les interprétations juives

Bien sûr nos frères aînés ne font pas cette relecture Jésus–rocher ! Leurs interprétations sont cependant pour nous toujours très nourrissantes.

- Le rocher peut dans un premier temps désigner Dieu lui-même.
Les passages abondent dans l’Ancien Testament qui le qualifient ainsi :
« Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; tous ses chemins ne sont que justice. Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit » (Dt 32,4).
« Tu dédaignes le Rocher qui t’a mis au monde ; le Dieu qui t’a engendré, tu l’oublies » (Dt 32,18).
« Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! » (Ps 95,1).
Quand Moïse frappe le rocher, il nous invite aujourd’hui à frapper Dieu lui-même, avec insistance, par la prière, la supplication et la charité, pour obtenir de lui de quoi ne pas mourir de soif ici-bas dans notre traversée du désert.

On pense également au combat de Jacob contre Dieu (Gn 32) : Jacob frappe Dieu en se roulant avec lui dans la poussière du combat toute la nuit, jusqu’à ce qu’il obtienne de lui la bénédiction qui lui permettra de rencontrer son frère Ésaü sans violence. Frappeur, Jacob est lui-même frappé : sa hanche se déboîte pendant la lutte, et il restera boiteux toute sa vie. Come quoi frapper Dieu-notre-rocher laisse des traces en nous…

- Le rocher-Torah
De manière plus subtile, les deux seuls autres emplois du mot rocher (צוּר = tsuwr) dans le livre de l’Exode nous mettent sur une autre voie. Il s’agit du célèbre passage où YHWH se manifeste à Moïse, non pas face-à-face mais de dos :
« Il dit encore : ‘Tu ne pourras pas voir mon visage, car un être humain ne peut pas me voir et rester en vie.’ Le Seigneur dit enfin : ‘Voici une place près de moi, tu te tiendras sur le rocher (צוּר); quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et je t’abriterai de ma main jusqu’à ce que j’aie passé. Puis je retirerai ma main, et tu me verras de dos, mais mon visage, personne ne peut le voir’ » (Ex 33,20–23).

Le rocher frappé dans Communauté spirituelle don-de-la-torahLe rocher est ici ce qui à la fois expose à la vision de Dieu et en protège, ce qui révèle la gloire de Dieu et la cache pour qu’elle soit supportable. Voir Dieu de dos, c’est reconnaître après coup sa trace dans les événements de notre histoire. C’est aussi scruter les Tables de la Loi pour y découvrir un chemin de vie. Nous sommes immergés dans le texte biblique comme Moïse était caché au creux du rocher, jusqu’à ce que Dieu passe devant nous, de dos.

Et juste après l’épisode du rocher, Moïse a frappé à nouveau la pierre mais cette fois-ci pour y tailler les deux nouvelles Tables de la Loi, et pour y graver les 10 Paroles (Ex 34).

Frapper le rocher pour en faire jaillir l’eau vive va donc avec graver la pierre pour y inscrire la Loi de vie, et ainsi caché au creux du rocher, au cœur de la Torah, apercevoir la gloire divine de dos, c’est-à-dire déchiffrer les événements de notre histoire grâce à l’Écriture, pour y discerner après coup – de dos – la présence divine…

Le rocher est donc la Torah, toute la Torah. Les deux premières Tables brisées représentent dans la tradition juive la Torah orale, non écrite, qui englobe les interprétations rabbiniques jusqu’à la fin des temps. Notre vraie soif est de frapper ce rocher, de scruter les Écritures et la Tradition, pour en faire jaillir de quoi traverser nos désert, nos exodes…

À nous de frapper ce rocher jusqu’à ce que le Livre s’ouvre et nous révèle le sens de ce que nous vivons. Quel amour de la Bible devrait être le nôtre si nous réalisions l’immense nappe phréatique de sens qui nous attend sous la croûte des mots !

- La pluralité des interprétations
Le Coran, lorsqu’il mentionne l’épisode de Mériba, rajoute douze sources au jaillissement du rocher pour bien montrer que chaque tribu sera désaltérée :
Sourates 2,60 & 7,160 : Et [rappelez-vous], quand Moïse demanda de l’eau pour désaltérer son peuple, c’est alors que Nous dîmes : “Frappe le rocher avec ton bâton.” Et tout d’un coup, douze sources en jaillirent, et certes, chaque tribu sut où s’abreuver ! – “Mangez et buvez de ce qu’Allah vous accorde; et ne semez pas de troubles sur la terre comme des fauteurs de désordre”.

51RBX5TPEHL._SX317_BO1,204,203,200_ bâton dans Communauté spirituelleLe Coran rejoint ainsi sans le savoir un thème cher à la tradition juive : la pluralité des interprétations. Il y a au moins 12 façons de comprendre un même texte ! Pour les rabbins, un passage peut donner lieu à des exégèses très différentes, et même contradictoires, car Dieu est au-delà des contraires, et la source qu’est la Parole est inépuisable. Aucune exégèse ne peut prétendre en détenir le sens ultime. D’où les belles expressions de juifs  contemporains : lire aux éclats (Marc-Alain Ouaknin), la lecture infinie (David Banon), car du rocher de la Torah coulent des fleuves d’eau vive incommensurables, inépuisables, et toujours en mouvement.
En frappant le rocher, Moïse libère la possibilité d’une pluralité d’interprétations, qui est en même temps une interprétation de la pluralité…

- le bâton du Nil
Notre texte d’Ex 17 précise curieusement : « Le Seigneur dit à Moïse : Passe devant le peuple, emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! » (Ex 17,5). C’est une allusion à Ex 7,17 : « À ceci tu reconnaîtras que je suis le Seigneur. Voici que moi, je vais frapper les eaux du Nil avec le bâton que j’ai dans la main, et elles se changeront en sang ». Notons d’ailleurs que quand YHWH frappe les eaux, c’est Moïse qui agit, et quand Moïse frappe, c’est YHWH qui agit.  

Mais pourquoi se limiter à cette seule référence au Nil changé en sang ? Le bâton de Moïse avait aussi fait des prodiges en se transformant en serpent qui engloutit les serpents des magiciens de Pharaon, en faisant monter les grenouilles sur l’Égypte, en transformant la terre du sol en poux envahissants, en faisant descendre le tonnerre, le feu et la grêle du ciel sur l’Égypte, en faisant se lever le vent qui apportait l’invasion des sauterelles, et enfin en fendant la mer en deux pour que le peuple la traverse à pied sec.

Mazette ! Tant d’exploits liés au bâton de Moïse, et seule la référence au Nil changé en sang ? Pourquoi se limiter ainsi ?
C’est peut-être parce que le Nil est le cœur battant de l’Égypte. Il est même devenu son dieu, de qui le pays attend richesse et santé, puissance et fécondité. L’Égypte adore le Nil, littéralement. C’est lui son vrai dieu, son idole. Et comme toutes les idoles, l’Égypte a fini par ressembler à ce qu’elle adorait : un empire envahissant régnant par la force et soumettant les autres peuples par la contrainte et la violence, comme le Nil débordant de son lit à chaque crue :
« Qui est-ce qui monte comme le Nil, et dont les eaux bouillonnent comme les eaux des fleuves ? C’est l’Égypte qui monte comme le Nil, et ses eaux bouillonnent comme les eaux des fleuves. Elle disait : ‘Je monterai, je submergerai la terre, je ferai périr toute ville avec ses habitants’ » (Jr 46,7-8).
« Parle. Tu diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Me voici contre toi, Pharaon, roi d’Égypte, grand dragon tapi parmi les bras du Nil ; tu as dit : il est à moi, le Nil, c’est moi qui l’ai fait » (Ez 29,3).

Le bâton qui change l’eau du Nil en sang avertit Pharaon : cette idolâtrie ne conduit qu’à la mort, elle fait couler le sang au lieu de désaltérer le peuple. Elle conduit à tuer les premiers-nés des hébreux en les noyant dans le Nil : « Pharaon donna cet ordre à tout son peuple : ‘Tous les fils qui naîtront aux Hébreux, jetez-les dans le Nil. Ne laissez vivre que les filles’ » (Ex 1,22).
Et c’est vrai que le culte idolâtre des Égyptiens était sans pitié pour leurs ennemis, les vaincus, les esclaves etc. Les pyramides, les tombeaux, les temples égyptiens sont couverts de bas-reliefs où la cruauté du pouvoir s’étalait pour terroriser les rebelles potentiels. Un peu comme les empires Olmèques, Aztèques, Mayas et Incas régnaient par la terreur des sacrifices humains, des victimes offertes aux dieux, écorchées vives, décapitées, éviscérées, exposées à l’humiliation publique.
Hélas, les civilisations idolâtres se sont montrées tout autant sanguinaires au fil des âges, et notre siècle n’a pas son pareil, comme le précédent, pour changer en sang tout ce qu’il touche…

Ce bâton qui a dévoilé le visage sanguinaire du Nil égyptien sert désormais à Moïse pour révéler la force de vie se cachant dans l’Écriture, pour peu qu’on la frappe avec obstination, par la prière, l’étude, la charité. Il dénonce toute forme d’idolâtrie comme meurtrière et inhumaine.

- La faute de Moïse à Mériba
Signalons pour terminer que la Bible propose une deuxième version de notre épisode de Mériba, en Nb 20,1–14. Encore une autre version, très différente de la première (car la pluralité des interprétations est constitutive de l’interprétation de la pluralité…). Ici, Dieu demande à Moïse de parler au rocher, mais Moïse va le frapper, par deux fois, alors qu’il parlera – mal ! – au peuple en l’insultant :
« Le Seigneur parla à Moïse. Il dit : ‘Prends ton bâton de chef et, avec ton frère Aaron, rassemble la communauté. Puis, sous leurs yeux, vous parlerez au rocher, et il donnera son eau. Pour eux tu feras jaillir l’eau du rocher, et tu feras boire la communauté et ses bêtes.’
« Moïse leur dit : ‘Écoutez donc, rebelles. Est-ce que nous pouvons faire jaillir de l’eau pour vous de ce rocher ?’ Moïse leva la main et, de son bâton, il frappa le rocher par deux fois : l’eau jaillit en abondance, et la communauté put boire et abreuver ses bêtes ».

Frapper est ici négatif. L’eau obtenue par la force privera Moïse d’entrer Canaan… :
« Le Seigneur dit alors à Moïse et à son frère Aaron : ‘Puisque vous n’avez pas eu assez de foi pour manifester ma sainteté devant les fils d’Israël, vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que je lui donne’ ».
Le bâton de chef est utilisé par Moise pour frapper au lieu de parler, et c’est pourquoi il n’entrera pas en Terre promise ! Parce qu’il a traité le peuple de rebelles, et qu’il n’a pas cru pouvoir faire jaillir l’eau rien qu’en parlant.
Il a frappé le rocher avec son bâton au lieu de parler à Dieu pour qu’il fasse sortir de l’eau du rocher, comme il lui avait été ordonné. En raison de cette faute, Moïse n’a pas été autorisé à entrer en Terre promise avec le peuple d’Israël.
Il fallait parler à Dieu et croire que cela suffirait pour irriguer le peuple. Moïse a parlé au peuple en l’insultant (‘peuple de rebelles’) et a au contraire frappé le rocher deux fois (allusion aux deux Torah, écrite et orale ?). Cette insulte faite au peuple et à Dieu – le rocher frappé – privera Moïse de l’entrée en Canaan.

On ne peut entrer en Terre promise en méprisant le peuple qui nous a été confié, et encore moins en forçant Dieu à nous donner ce que nous voulons !

La relecture chrétienne ira encore plus loin : le Christ est le rocher frappé par deux fois : dans sa Passion au Golgotha et dans sa descente aux enfers. Celui qui maltraite et insulte l’Église replonge le Christ en agonie, et se prive lui-même de l’entrée en Terre promise, en vie éternelle…


Conclusion
On le voit, selon les interprétations, le rocher frappé de l’Horeb peut être Dieu lui-même qu’il nous faut questionner, ou bien l’Écriture et la Tradition qu’il nous faut scruter pour vivre, ou bien Jésus crucifié laissant couler de son côté ouvert l’Esprit qui donne la vie, ou bien nous-même uni au Christ devenant source pour les autres, ou bien…

Frappons ce rocher sans nous lasser, par l’étude biblique, par la supplication priante, par la charité agissante : alors des sources incroyables feront fleurir nos déserts…

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Donne-nous de l’eau à boire » (Ex 17, 3-7)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le désert, le peuple, manquant d’eau, souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le Seigneur : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Le Seigneur dit à Moïse : « Passe devant le peuple, emmène avec toi plusieurs des anciens d’Israël, prends en main le bâton avec lequel tu as frappé le Nil, et va ! Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! » Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël.
Il donna à ce lieu le nom de Massa (c’est-à-dire : Épreuve) et Mériba (c’est-à-dire : Querelle), parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve, en disant : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »

PSAUME

(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! (cf. Ps 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

DEUXIÈME LECTURE

« L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 1-2.5-8)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs.

ÉVANGILE

« Une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle » (Jn 4, 5-42)
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. Tu es vraiment le Sauveur du monde, Seigneur ! Donne-moi de l’eau vive : que je n’aie plus soif. Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (cf. Jn 4, 42.15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

 En ce temps-là, Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi. Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » – En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter des provisions. La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » – En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? » Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. » Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. » La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en a eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. » La femme lui dit : « Seigneur, je vois que tu es un prophète !… Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. » Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. » La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. » Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle. » À ce moment-là, ses disciples arrivèrent ; ils étaient surpris de le voir parler avec une femme. Pourtant, aucun ne lui dit : « Que cherches-tu ? » ou bien : « Pourquoi parles-tu avec elle ? »
La femme, laissant là sa cruche, revint à la ville et dit aux gens : « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Ils sortirent de la ville, et ils se dirigeaient vers lui.
Entre-temps, les disciples l’appelaient : « Rabbi, viens manger. » Mais il répondit : « Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. » Les disciples se disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? » Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. Ne dites-vous pas : ‘Encore quatre mois et ce sera la moisson’ ? Et moi, je vous dis : Levez les yeux et regardez les champs déjà dorés pour la moisson. Dès maintenant, le moissonneur reçoit son salaire : il récolte du fruit pour la vie éternelle, si bien que le semeur se réjouit en même temps que le moissonneur. Il est bien vrai, le dicton : ‘L’un sème, l’autre moissonne.’ Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucun effort ; d’autres ont fait l’effort, et vous en avez bénéficié. »
Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de la femme qui rendait ce témoignage : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Il y demeura deux jours. Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. »
Patrick BRAUD

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2 mars 2022

Carême : le détox spirituel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Carême : le détox spirituel

Homélie du 1° Dimanche de Carême / Année C
06/03/2022

Cf. également :

Brûlez vos idoles !
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’île de la tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…
Une recette cocktail pour nos alliances
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
Poussés par l’Esprit

Détox, vous avez dit détox ?

Cures de jus détoxLes boissons et autres produits détox sont en plein boom. Jus de fruits et de légumes pressés à froid, shots pour démarrer la journée, eaux végétales : de nouvelles marques investissent le créneau des petites bouteilles pour se faire du bien. Cette tendance liée au bien-être n’est pas près de s’arrêter. « On met de la pomme granit car c’est la moins sucrée, la plus acide. On met du gingembre, qui va faciliter la digestion, des graines de lin moulues qui vont aussi nettoyer l’intestin et du céleri qui est riche en potassium. C’est un jus qui va détoxifier, activer la digestion et qui est riche en fibres », explique Jérémie Halimi, manager « We are Juice » [1]. À entendre parler ce représentant d’une grande marque de compléments alimentaires, on se dit qu’il y a là un marché en pleine expansion !

Le détox tient son nom de son action supposée : éliminer les toxines qui polluent à longueur d’année nos organes. Il y a des tisanes, des jus, des régimes détox qui vantent leurs bienfaits en se parant des étiquettes aujourd’hui incontournables : bio, local, vegan, sain… On les trouve dans les magasins spécialisés en produits naturels, biologiques, circuits courts, en hypermarchés également car leur croissance est prometteuse ! Le marché du détox est devenu un véritable phénomène de société. Il a ainsi connu une flambée de + 82,2% de chiffre d’affaire et de 76,9% en volume de Janvier à Décembre 2018 par rapport à la même péCarême : le détox spirituel dans Communauté spirituelle moine-priantriode sur l’année 2017. C’est un marché « juteux » : la marge sur facture est autour de 30% en moyenne ! 

Les pratiques détox sont souvent associées au jeûne, censé nettoyer le corps de ces substances nocives. Nulle expérimentation scientifique n’a pu jusqu’à présent prouver les bienfaits du jeûne sur la santé, mais il est très populaire dans les milieux alternatifs en matière de soins et de nutrition. On devine que si on n’y prend pas garde les détox peuvent rimer avec intox assez souvent…

À y réfléchir, ce n’est finalement que la forme sécularisée de pratiques spirituelles très anciennes, connues notamment dans la Palestine de Jésus, mais aussi dans tout l’Orient ancien, en Inde, et dans toute l’Asie en général. L’Occident fait mine de redécouvrir ces traditions, mais les vide de leur substance en en faisant des thérapies personnelles ou des traitements hygiénistes. Or le jeûne de Jésus au désert de ce dimanche comme celui des ascètes hindous n’a pas pour but de désintoxiquer le corps, mais l’âme et l’esprit ! Ce qui change tout…

C’est vrai que la vie telle un fleuve charrie sans cesse des pollutions spirituelles qui nous rendent aussi peu perméables à la grâce qu’un filtre à café bouché : les écrans manipulent notre désir, l’abondance nourrit une obésité qui n’est pas que physique, nos habitudes nous replient sur un univers relativement étriqué (et l’épidémie de Covid n’arrange rien, avec des réflexes d’auto-confinement dangereux à terme).

Jeûner, c’est pour les chrétiens pratiquer sur l’âme ce que le détox est supposé accomplir sur le corps : éliminer les toxines spirituelles qui nous éloignent de Dieu, retrouver le fonctionnement normal de notre soif d’exister.

 

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Récollection au désert 

Pour Jésus – qui lui n’a pas besoin de désintoxication ! – jeûner c’est se centrer sur le cœur de sa mission et de son être : vivre en authentique fils de Dieu. Juste avant de commencer sa vie publique, il a besoin de cette ré-collection au désert, au sens premier du mot : collecter à nouveau en un seul bouquet toutes les composantes de son être, pour les rassembler, les unifier, afin de plonger dans sa vie publique comme il vient de le faire dans le fleuve Jourdain. C’est le deuxième sens du jeûne spirituel du Carême : après le détox de nos pollutions spirituelles, le jeûne a pour fonction de nous ramener à notre centre de gravité intérieur. Le jeûne de Jésus ressemble à une concentration de lumière qui regroupe le faisceau de lumière naturelle pour le concentrer en seul seul rayon de lumière laser cohérente et infiniment puissante (portée, énergie, précision), L’enjeu du jeûne est alors : trouver notre cohérence intérieure en rassemblant nos énergies dispersées, agrandir notre faim de l’unique nécessaire, rester centré sur l’essentiel avant de plonger dans l’action.

 

Les 40 jours

À ce titre, la durée symbolique des 40 jours de Jésus au désert est éloquente.

1645984970 Carême- On y lit d’abord une allusion aux 40 jours de déluge s’abattant sur la terre du temps de Noé (Gn 7). Jésus - nouveau Noé – voit la terre submergée par le péché et va sauver l’Arche-Église de ce désastre annoncé.

- Les juifs pensent immédiatement aux 40 jours de Moïse sur la montagne (Ex 24,18 ; Dt 9) par deux fois pour recevoir la Torah de la main de Dieu. Le combat spirituel de Jésus au désert s’appuie sur la Torah de Moïse, et annonce la nouvelle Alliance, la nouvelle Loi (l’Esprit) qui va guider les croyants vers la nouvelle terre promise (le royaume de Dieu).

- On peut également penser aux 40 jours d’embaumement du corps de Jacob par son fils Joseph (Gn 50,3) : c’est la durée nécessaire pour préparer le mort à sa traversée vers l’au-delà. Le désert est peut-être pour Jésus le temps de l’embaumement de sa vie de Nazareth, fils de Joseph, pour renaître à sa mission publique de fils de David, fils de Jacob.

- 40 jours fut également la durée de l’exploration du pays de Canaan avant sa conquête par Josué (Nb 13,25). En priant 40 jours au désert, Jésus prend le temps par avance de visualiser les combats qui seront les siens dans les trois années à venir. Il l’expliquera dans une parabole qui conseille de s’asseoir et calculer avant de se lancer dans une entreprise risquée et dangereuse (Lc 14, 28-29).

- Symboliquement, 40 jours est encore le temps pendant lequel le prophète Ézéchiel doit porter la faute de Jérusalem afin qu’elle soit expiée (Ez 4,6) comme le peuple au désert avait porté ses fautes pendant 40 ans avant de pouvoir entrer en Canaan (Nb 14,34). Jésus, qui vient d’être désigné comme l’Agneau de Dieu par Jean-Baptiste au Jourdain, prend 40 jours au désert pour prendre la mesure du péché du monde et l’empêcher de nuire en le jetant hors de portée de l’homme.

- 40 jours est encore le délai annoncé par Jonas à l’immense ville de Ninive (Jon 3,4) pour qu’elle se convertisse. Et elle l’a fait ! C’est notre conversion que Jésus portait en jeûnant tout ce temps, pour nous avertir de nous détourner du mal comme Ninive.

- Élie a marché 40 jours vers le Mont Horeb (1R 19,8), où l’attendait la révélation de Dieu dans le souffle de la brise légère. Jésus marche 40 jours au désert, vers le Golgotha, et Dieu se révélera dans le silence du vendredi Saint.

Toutes ces harmoniques bibliques des 40 jours nous mettent devant une scène savamment construite : après Pâques, les évangélistes se sont souvenus de ce passage de Jésus au désert, et l’ont chargé de toutes les significations antérieures, portées en Jésus à leur accomplissement.
Chacune de ces harmoniques nous concerne également chacun et tous : il y va de nos combats, de notre identité et de notre mission.

 

Alors, quel jeûne allez-vous choisir pour le Carême ?

Le détox spirituel pourrait bien vous inviter à vous sevrer de vos addictions les plus nocives, pour restaurer davantage de liberté intérieure. Et les addictions modernes ne manquent pas : écrans, univers virtuels, pouvoir dominateur, âpreté au gain, tyrannie du corps, tabac ou drogues…

En vous lançant dans ces 40 jours de détox spirituel, choisissez l’une des figures de l’Ancien Testament qui les a parcourus, pour devenir vous-même Noé, Joseph, Josué, Moïse, Jonas ou Ézéchiel. Relisez le cycle de sa vie dans la Bible. Laissez-le vous inspirer une marche de 40 jours actualisant et accomplissant la sienne.


Lectures de la messe

Première lecture
La profession de foi du peuple élu (Dt 26, 4-10)

Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple : Lorsque tu présenteras les prémices de tes récoltes, le prêtre recevra de tes mains la corbeille et la déposera devant l’autel du Seigneur ton Dieu. Tu prononceras ces paroles devant le Seigneur ton Dieu : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte : il y vécut en immigré avec son petit clan. C’est là qu’il est devenu une grande nation, puissante et nombreuse. Les Égyptiens nous ont maltraités, et réduits à la pauvreté ; ils nous ont imposé un dur esclavage. Nous avons crié vers le Seigneur, le Dieu de nos pères. Il a entendu notre voix, il a vu que nous étions dans la misère, la peine et l’oppression. Le Seigneur nous a fait sortir d’Égypte à main forte et à bras étendu, par des actions terrifiantes, des signes et des prodiges. Il nous a conduits dans ce lieu et nous a donné ce pays, un pays ruisselant de lait et de miel. Et maintenant voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. »

Psaume
(Ps 90 (91), 1-2, 10-11, 12-13, 14-15ab)
R/ Sois avec moi, Seigneur, dans mon épreuve. (cf. Ps 90, 15)

Quand je me tiens sous l’abri du Très-Haut
et repose à l’ombre du Puissant,
je dis au Seigneur : « Mon refuge,
mon rempart, mon Dieu, dont je suis sûr ! »

Le malheur ne pourra te toucher,
ni le danger, approcher de ta demeure :
il donne mission à ses anges
de te garder sur tous tes chemins.

Ils te porteront sur leurs mains
pour que ton pied ne heurte les pierres ;
tu marcheras sur la vipère et le scorpion,
tu écraseras le lion et le Dragon.

« Puisqu’il s’attache à moi, je le délivre ;
je le défends, car il connaît mon nom.
Il m’appelle, et moi, je lui réponds ;
je suis avec lui dans son épreuve. »

Deuxième lecture
La profession de foi en Jésus Christ (Rm 10, 8-13)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, que dit l’Écriture ? Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur. Cette Parole, c’est le message de la foi que nous proclamons. En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. Car c’est avec le cœur que l’on croit pour devenir juste, c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi pour parvenir au salut. En effet, l’Écriture dit : Quiconque met en lui sa foi ne connaîtra pas la honte. Ainsi, entre les Juifs et les païens, il n’y a pas de différence : tous ont le même Seigneur, généreux envers tous ceux qui l’invoquent. En effet, quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

Évangile
« Dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où il fut tenté » (Lc 4, 1-13)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. 
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, après son baptême, Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. »
Alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. »
Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.
Patrick BRAUD

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26 février 2020

Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge

Homélie du 1° dimanche de Carême / Année A
01/03/2020

Cf. également :

Brûlez vos idoles !
Un méridien décide de la vérité ?
L’île de la tentation
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…
Les trois tentations du Christ en croix

8 janvier 2020 : un Boeing 737 ukrainien s’écrase quelques minutes après son décollage de l’aéroport de Téhéran, faisant 176 victimes civiles. Après l’assassinat par Donald Trump du général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier, le monde entier soupçonne des représailles se trompant de cible. Malgré les preuves s’accumulant dès le 8 janvier, les officiels et la télévision iranienne persistent pendant plusieurs jours à nier l’évidence et à affirmer n’y être pour rien. Les boîtes noires une fois retrouvées, devant la perspective d’une commission d’enquête internationale, le régime est obligé de céder et de reconnaître que ce sont bien des missiles iraniens qui ont abattu – par erreur – l’avion. Trois présentatrices-vedette des chaînes de télévision d’État démissionnèrent pour avoir soutenu l’inverse avec assurance. L’une d’elle (Golare Jabbari), très populaire en Iran, a été encore plus explicite en avouant : « Ce fut pour moi très dur d’admettre que notre propre peuple a été tué […]. Pardonnez-moi de l’avoir su si tard. Et pardonnez-moi de vous avoir menti pendant 13 ans », a-t-elle écrit sur Instagram, le réseau préféré des Iraniens. Aussitôt, le peuple descendit dans la rue, les étudiants en tête, pour dénoncer ce régime autoritaire basé sur le mensonge. Des centaines de milliers de manifestants réclamèrent la destitution des mollahs au pouvoir. Les journaux du monde entier titrèrent :
« Iran. La République islamique ou l’empire du mensonge ».
« L’Iran en révolte contre le mensonge ».
« La légitimité perdue des mollahs » etc.

De tout temps, le mensonge est la base de l’oppression. Les textes de ce dimanche y insistent : le serpent de la Genèse ment pour instaurer une rivalité entre l’humanité et Dieu ; le diable au désert ment à Jésus pour essayer de le détourner de sa vocation de fils unique du Père.
Voyons comment, et comment ce mensonge continue de courir dans nos tentations d’aujourd’hui.

 

Le mensonge des origines

Rusé, le serpent de la Genèse sait bien qu’il suffit de tordre légèrement une parole pour lui donner une tout autre signification, comme quelques dixièmes de degré d’écart dans la trajectoire d’une balle la font dévier de plusieurs mètres. Aussi, au lieu de rappeler fidèlement les mots mêmes de Dieu : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir (Gn 2,17) », il les transforme presque imperceptiblement : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? ».Mais la différence est grande. L’interdit sur un arbre n’est pas l’interdit sur tous les arbres. Et cet interdit n’est pas castrateur contrairement aux apparences : il fonde au contraire la relation au monde et aux autres en posant une limite salutaire. Comme le soulignait Lacan, l’interdit en français est ce qui est dit entre deux sujets (inter-dit), et donc ce qui fonde la parole, le dialogue, la communion entre les deux en respectant une certaine distance. Lorsque cet interdit est transgressé (interdit de l’inceste, du meurtre, du vol…), il y a effectivement des morts physiques, psychologiques ou spirituelles. C’est le sens de l’avertissement divin : si vous mangez de ce fruit-là (les autres sont possibles) vous mourrez. Non pas par suite d’un quelconque châtiment divin, mais par conséquence de votre déni de relations. L’interdit de YHWH au jardin d’Éden était une mise en garde paternelle : attention, ce fruit est mortel, n’y touchez pas ! Un peu comme on avertit des ramasseurs de champignons de ne pas cueillir d’amanites phalloïdes… Le serpent transforme cet interdit salutaire en censure générale : aucun fruit ! Et il sous-entend que Dieu ferait périr les transgresseurs, alors que la transgression porte en elle-même son fruit de mort.

Le deuxième mensonge vient d’Ève, à son insu semble-t-il. Troublée et déstabilisée par les insinuations du serpent, elle défend Dieu en rappelant qu’un seul arbre est interdit, mais elle se trompe d’arbre : « pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas » ». Or l’arbre hors d’atteinte n’était pas celui-ci ! Au milieu du jardin est l’arbre de la vie, alors que Dieu désigne l’arbre de la connaissance du bien et du mal comme mortel. Non seulement la vie n’est pas interdite comme semble le dire Ève, mais elle est abondamment disponible et offerte au milieu de ce jardin. Par contre, connaître le bien et le mal, décider à la place de Dieu ce qui est bien et ce qui est mal, voilà qui est suicidaire et dont nous devons nous abstenir sous peine de nous faire périr nous-mêmes. Le serpent exploite à fond cette confusion d’Ève : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Ce mensonge est ici proprement diabolique, puisque le but est vrai (devenir participant de la nature divine cf. 2P 1,4) mais le chemin pour y arriver est mensonger (prendre au lieu de recevoir, rivalité mimétique au lieu de communion gracieuse). Notons que ce n’est pas la connaissance en général qui est inter-dite, mais la connaissance du bien et du mal. Nous sommes les acteurs de la connaissance (par la sagesse, les arts, les techniques et les sciences) mais pas les auteurs de la délimitation entre bien et mal (malgré le mensonge démocratique qui veut nous faire croire que ce que pense la majorité est forcément bien).

La conséquence de ce double mensonge partagé avec Adam sera l’obligation de se dissimuler sans cesse : « Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des pagnes » (Gn 3,7). Impossible désormais d’être « nu » l’un devant l’autre en vérité, car le mensonge est venu s’insérer dans le regard, en y introduisant la convoitise, la rivalité, le mimétisme, l’envie de prendre et la violence qui l’accompagne. Le rêve rousseauiste des naturistes ne peut se vivre qu’en pointillé, de façon exceptionnelle et clôturée, sans que la nudité physique soit garante des autres nudités tout aussi importantes (de sentiment, d’intelligence, de pensée etc.).

Le diable des 40 jours

Dans l’Évangile, le diable recourt à la même ruse du mensonge que le serpent de la Genèse. Par trois fois, il essaiera de s’appuyer sur la dignité de « Fils de Dieu », sur une citation de l’Écriture (partielle, voire tronquée) ou sur la gloire de Dieu pour leur faire dire l’inverse de leur intention originelle. Le diable fait mentir l’Écriture en suggérant à Jésus qu’elle l’autoriserait à assouvir sa convoitise de nourriture (« si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains »), de pouvoir miraculeux (« si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre »), de gloire universelle (« Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi »).

Par trois fois Jésus dé-tord cet usage malhonnête de la parole de Dieu en appliquant ce qu’on appellerait aujourd’hui un principe de cohérence : on ne peut pas faire dire à un verset ou un concept quelque chose qui contrarierait gravement l’ensemble des Écritures. Car pour l’ensemble de la Bible, la faim spirituelle est plus fondamentale que la faim physique. Le pouvoir miraculeux est pour guérir et sauver les faibles et non pour un intérêt égoïste. La gloire universelle est donnée par Dieu et non conquise par l’homme se prosternant devant des idoles.

Les tentations de ce premier dimanche de Carême reposent sur le mensonge. D’où l’intérêt de discerner les mensonges qui irriguent actuellement notre vie personnelle et collective.

 

Les mensonges collectifs récents

Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge dans Communauté spirituelle alexsolCollectivement, on a déjà cité les régimes islamiques fondés sur le mensonge permanent. Pas simplement le mensonge d’État comme pour le Boeing abattu, mais un mensonge sur l’homme, bien plus profond et difficile à éradiquer. Ce mensonge islamique a pris le relais du mensonge communiste à l’Est pendant le XX° siècle. Soljenitsyne avait averti ses concitoyens que l’État soviétique mentait sur pratiquement tout : les goulags, les résultats économiques, les succès sportifs (dopage institutionnalisé), la liberté religieuse, la pauvreté, les libertés individuelles… Dans tous ces domaines, une propagande officielle aveuglait jusqu’à l’intelligentsia occidentale fascinée par l’utopie égalitaire qui semblait réussir à l’Est.
Jusqu’aux chars du Printemps de Prague, jusqu’aux témoignages des déportés, jusqu’à l’ouverture des archives sur les famines, les tortures, les millions de morts, jusqu’aux grèves de Gdansk ou de RDA, nul ne pouvait imaginer avant 1989 que le colosse communiste avait des pieds d’argile et allait bientôt s’écrouler lorsque ses mensonges seraient dévoilés. Il en sera de même pour tous les régimes actuels fondés sur le mensonge.
La chute du régime soviétique n’exonère pas pour autant les sociétés occidentales, elles aussi minées de l’intérieur par un certain mensonge sur l’homme. Car la personne humaine dont la Bible fonde la dignité n’est pas l’individu néolibéral dont les puissances d’argent cherchent à nous convaincre. Le corps humain n’est pas une marchandise à disposition, de la conception à la fin de vie. Devenir sans cesse plus riche n’est pas un objectif. Réussir dans la vie n’est pas la même chose que réussir sa vie. Accumuler sans cesse ne rend pas plus heureux. La croissance économique n’est pas innocente de la dégradation de la planète. Faire passer le droit avant le bien est fondamentalement injuste. La démocratie représentative n’est pas l’ultime système politique. Etc.

Tous ces mensonges génèrent une violence sociale, sourde et imperceptible au début, mais qui finissent par déferler comme en 1981… L’Église elle-même n’est pas exempte des mensonges – nombreux et graves – qui parsèment son histoire hélas.

 

Les mensonges de chacun

Dans nos vies personnelles également le mensonge est à l’œuvre. Nous nous y sommes tellement habitués qu’il faut un choc extérieur pour en prendre conscience. Une lecture (biblique notamment) peut nous dévoiler nos petits arrangements avec la vérité, comme Jean-Baptiste reprochant à Hérode d’avoir pris la femme de son frère, ou comme le prophète Nathan reprochant à David d’avoir pris Bethsabée à son mari qu’il a fait tuer à la guerre. Une rencontre peut nous ouvrir les yeux sur les faux discours dont nous couvrons nos intérêts, comme le lépreux pour François d’Assise ou le mendiant en haillons pour saint Martin. Une discussion avec des gens d’opinions différentes peut nous inviter à relativiser nos affirmations trop péremptoires. Le témoignage de rescapés des ‘camps de la mort’ d’aujourd’hui (bidonvilles, migrants, travail des enfants, eugénisme…) peut nous presser de nous engager au lieu de fermer les yeux etc.

Les insinuations du serpent de la Genèse peuvent prendre tant de visages ! Les déformations de la vérité par le diable des 40 jours de Jésus au désert peuvent nous paraître si appétissantes ! Difficile de résister aux mensonges sans se faire aider : un accompagnement spirituel délicat, de vrais amis osant dire les choses, une exigence intellectuelle et spirituelle à partager avec d’autres…

Le contraire de la vérité n’est pas l’erreur, mais le mensonge, proprement diabolique au sens où il divise (dia-balein en grec = jeter en dispersant) les humains entre eux et d’avec Dieu.

Pendant ces 40 jours, asseyons-nous et relisons tranquillement les grandes convictions qui animent notre course : où le mensonge pourrait-il s’y nicher, consciemment ou non ? Qui pourrait m’aider à y voir plus clair ? Suis-je résolu à ne jamais m’habituer à « vivre dans le mensonge » [1] comme l’écrivait Soljenitsyne ?

 


[1]. Soljenitsyne, « Ne pas vivre dans le mensonge », dernier texte publié en URSS en 1974, en samizdat (article clandestin), juste avant son expulsion.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Création et péché de nos premiers parents (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)

Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus.

PSAUME

(Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)
R/ Pitié, Seigneur, car nous avons péché ! (cf. Ps 50, 3)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.

DEUXIÈME LECTURE
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 12-19)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché.
Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.
Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

ÉVANGILE
Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté (Mt 4, 1-11)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Patrick Braud

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