L'homélie du dimanche (prochain)

12 décembre 2021

Bethléem : le pain et la fécondité

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Bethléem : le pain et la fécondité

Homélie du 4° Dimanche de l’Avent  / Année C
19/12/2021

Cf. également :

Marie, vierge et mère
Just visiting
Visiter l’autre
Enfanter le Verbe en nous…
Maigrir pour la porte étroite

Le sceau de l’histoire

Cette piece en argile etait utilisee pour apposer un sceau sur des documents. Le nom de Bethleem y est inscrit en ancien hebreu.En 2012, des archéologues ont découvert un petit sceau en argile sur lequel figurait le nom « Bethléem » et qui pourrait constituer la preuve de l’existence de cette localité à l’époque biblique. « Ce premier objet ancien qui constitue la preuve tangible de l’existence de la cité de Bethléem, qui est mentionnée dans la Bible, a été découvert récemment à Jérusalem », a précisé l’Autorité israélienne des antiquités dans un communiqué. L’objet, une pièce en argile utilisée pour apposer un sceau sur les documents ou d’autres objets, est connu. Il a été mis au jour durant des travaux d’excavation sur le site dit de la Cité de David situé en contrebas des murailles de la Vieille Ville de Jérusalem. Sur le sceau, qui mesure environ 1,5 cm, le nom de Bethléem est inscrit en ancien hébreu. « C’est la première fois que le nom de la cité apparaît en dehors de la Bible dans une inscription datant du premier Temple juif, ce qui prouve que Bethléem était bien une localité du royaume de Juda, voire d’une période antérieure », a affirmé Elik Shukron, directeur des fouilles de l’Autorité. Selon lui, ce sceau fait partie de documents fiscaux de Bethléem envoyés au roi de Jérusalem, dans le cadre d’un système de taxation utilisé dans ce royaume aux VIII° et VII° siècles avant notre ère [1].

Voilà donc établie l’existence historique – dont certains doutaient – de cette petite ville de notre première lecture (Mi 5, 1-4), aujourd’hui célèbre dans le monde entier pour la Nativité de Jésus. Elle est mentionnée 41 fois dans la Bible, signe de son importance. Michée prophétise qu’elle verra naître un chef d’envergure :

Bethléem : le pain et la fécondité dans Communauté spirituelle palestine« Et toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que je ferai sortir celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, à l’aube des siècles… » Une prophétie que viendra compléter Isaïe au siècle suivant en ces termes : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur ».
Et bien sûr, Matthieu et Luc y feront naître Jésus, quitte à inventer un recensement soi-disant universel obligeant Joseph à voyager de Nazareth à Bethléem. C’est peu vraisemblable historiquement, car les romains ne pratiquèrent aucun recensement universel. Le recensement effectué par Quirinus, probablement pour établir l’impôt, ne nécessitait aucun déplacement familial et eut lieu en l’an 6, soit 10 ans après la date maintenant retenue de la naissance de Jésus (-4). Mais cela montre l’importance théologique de Bethléem pour les judéo-chrétiens du premier siècle. Il fallait que Jésus y naisse ! Comme l’écrit Jean : « L’Écriture ne dit-elle pas que c’est de la descendance de David et de Bethléem, le village de David, que vient le Christ ? » (Jn 7,42).

Pour Marc et Jean, il n’est pourtant pas essentiel de relier Jésus à Bethléem, car leurs lecteurs ne connaissent pas ces vieux textes hébreux et les événements qu’ils situent dans cette bourgade. On pardonnera à Matthieu et Luc ces entorses historiques si on sait que leur but était de montrer qui était véritablement Jésus, et non pas de faire un reportage journalistique pour un documentaire sur Arte (d’ailleurs, ces documentaires-là sont très construits, et veulent démontrer toujours quelque chose !).

 

Bethléem, ou la féminité de Jésus

Rattachant Jésus à Bethléem, Matthieu le relie à deux femmes, deux immenses figures d’Israël : Rachel et Ruth. Avant même de détailler le symbolisme de chacune, il nous faut relever l’impact considérable de ce détour par Bethléem : Jésus ne peut se comprendre sans se référer à deux femmes immensément aimées en Israël, ayant une place de choix dans la vocation du peuple. Ainsi apparaît en filigrane la féminité de Jésus dès avant sa naissance. L’ombre majestueuse de Rachel et de Ruth plane sur la mangeoire de Bethléem, et l’enfant boira leur histoire avec le lait de sa mère. C’est fou ce que Jésus doit aux femmes ! Impossible de l’oublier en fêtant Noël à Bethléem.

 

Jésus Rachel : la fécondité malgré tout

le tombeau de rachel  marc chagallLa première des 41 occurrences du nom Bethléem dans la Bible est pour raconter la mort de Rachel. Elle est enceinte, sur la route avec son mari Jacob, et s’arrête à Bethléem pour accoucher. La similitude avec Marie et Joseph n’est pas fortuite. Hélas, l’accouchement se passe mal et Rachel meurt dans les bras de Jacob pendant qu’elle donne vie à son deuxième fils. Fou de douleur, Jacob l’enterre à Bethléem, où son tombeau devient vite un lieu de pèlerinage très populaire (c’est toujours actuellement le 3° lieu saint du judaïsme). « Rachel mourut et on l’enterra sur la route d’Ephrata, c’est-à-dire Bethléem » (Gn 35,19 ; 48,7). Rachel symbolise dès lors la fécondité de l’amour prêt à donner sa vie s’il le faut pour que l’autre naisse. Jésus, nouvelle Rachel, donnera lui aussi sa vie en affrontant sa propre mort pour que naisse à la vie éternelle tous les enfants de Dieu qui acceptent de recevoir ce don d’une vie nouvelle, le premier étant le criminel à sa droite sur la croix. D’ailleurs, le fils né de Rachel à Bethléem s’appelle Ben-jamin, ce qui peut vouloir dire « fils de la droite » en hébreu, c’est-à-dire celui qui reçoit la bénédiction paternelle par l’imposition de la main droite sur sa tête (Gn 48,14.17.18). Dans son dernier souffle, Rachel exprime le souhait de l’appeler Ben-Oni, c’est-à-dire « fils de la douleur », car elle a accouché au prix d’une douleur mortelle (Gn 35,18). Mais Jacob n’a pas voulu que ce fils vive avec ce poids sur les épaules, et l’a appelé Benjamin, ce qui peut encore signifier « fils de la félicité » en hébreu. À Bethléem, la douleur est donc changée en félicité, la malédiction en bénédiction, Ben-Oni en Ben-jamin : comment ne pas y voir la clé pour déchiffrer la Passion de Jésus, véritable douleur d’enfantement, transformation de la malédiction de la croix en promesse de bonheur pour tous les peuples ?

Parce qu’il est symboliquement né là où Rachel est enterrée, là où Benjamin a vu le jour grâce au sacrifice de Rachel, Jésus va pouvoir incarner le don de soi pour l’autre, et l’inversion du malheur. C’est à Rachel qu’il le doit.

 

Jésus Ruth : l’amie prodigieuse

RuthLa deuxième femme dont le nom brille de mille feux à l’évocation de Bethléem est une étrangère : Ruth la Moabite. Un livre entier de la Bible lui est consacré : c’est dire combien Israël aime cette femme qui vient « d’ailleurs » pour aider le Messie à naître ! En effet, veuve sans enfants (double malédiction) Ruth suit sa belle-mère qui revient dans son pays d’origine, Bethléem. Elle est recueillie par un juif, Booz, qui la voit glaner des épis d’orge dans les champs autour de Bethléem. Ruth l’épouse, se convertit au judaïsme, et devient l’arrière-grand-mère du grand roi David. Cette irruption féminine étrangère dans la préparation de la venue du roi-Messie est si frappante que Matthieu prendra bien soin de la mentionner dans sa généalogie de Jésus. Ruth l’étrangère est l’une des 5 femmes apparaissant dans l’arbre généalogique du Messie-Jésus (Mt 1, 1-17) avec Tamar, coupable  d’inceste, Rahab la prostituée, la femme d’Uri – Bethsabée - victime d’adultère, de viol et de l’assassinat de son mari par David !, et bien sûr Marie.

Intégrer Ruth dans l’ascendance du Messie, voilà qui est légèrement scandaleux pour les juifs, puisqu’elle est d’origine étrangère et païenne. Mais, par amour, en se convertissant, elle annonce le rayonnement universel de la foi juive que Jésus va porter à son apogée. Faisant naître Jésus à Bethléem, ville de Ruth, Matthieu veut montrer la messianité royale de Jésus, lui qui vient d’ailleurs, pour étendre la royauté divine à tout l’univers. Si en plus on se souvient que Ruth signifie l’amie en hébreu, on mesure tout ce que Jésus doit à Ruth, l’amie prodigieuse par qui le fils de David fera entrer toutes les nations dans la nouvelle Alliance. Ruth – dont le nom signifie brebis – est l’universalisation de la messianité du fils de David, rassemblant tous les peuples en un seul troupeau.

 

Le Messie-prêtre vient de Bethléem

EphodUn épisode peu connu (Jg 17) raconte comment un lévite de Bethléem devient en quelque sorte le premier grand prêtre, en recevant l’éphod (le pectoral constitué des 12 pierres des 12 tribus) des mains d’un certain Mika. Les racines sacerdotales du Messie viennent de Bethléem ! Rappelons que le rôle du grand prêtre était d’offrir des sacrifices d’animaux pour le peuple, ce que Jésus accomplira au plus haut point en s’offrant lui-même au lieu des animaux, pour le salut du monde. Cette dimension sacerdotale de la messianité de Jésus est fortement soulignée dans notre deuxième lecture (He 10, 5-10) : « Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps. Tu n’as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t’ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c’est bien de moi que parle l’Écriture ».
Après le Messie-roi donné ou peuple à travers Rachel et Ruth, voici donc le Messie-prêtre annoncé par l’éphod de Bethléem.

 

L’onction messianique de David à Bethléem

Onction de David par Samuel à BethléemBethléem est devenu bien plus célèbre encore à cause de l’onction de David comme Messie-roi sur Israël par le prophète Samuel. L’épisode est frappant (1S 16). Dieu demande à Samuel d’aller choisir un roi pour Israël parmi les fils d’un certain Isaï à Bethléem. Isaï a  8 fils - les premiers sont magnifiques et forts - et Samuel demande à les voir un par un. Dieu va choisir le premier fils, l’aîné, beau et déjà renommé, se dit Samuel. Eh bien non ! Alors le deuxième ? Pas davantage. Samuel passe en revue les 7 premiers fils sans qu’aucun ne trouve grâce aux yeux de YHWH. Il demande alors de faire venir le dernier, le 8e, qui est aux champs en train de garder les troupeaux autour de Bethléem. C’est donc le plus petit. Mais c’est le 8e, et 8 est le chiffre messianique par excellence : le jour de la nouvelle création après les 7 premiers jours, le jour où le Messie viendra, le jour de la résurrection du Christ un dimanche matin (donc le 8e jour de la semaine juive qui commence le samedi soir).

David est roux. Ce qui devrait l’éloigner du trône, car on a peur des roux à l’époque, suspects de porter le feu de la malédiction divine. C’est pourtant lui que YHWH choisit, car « il élève les humbles et renverse les puissants de leur trône » comme le chantera Marie dans son Magnificat. À Bethléem, Samuel prend donc une corne d’huile et la verse sur la tête de David : par cette onction, David devient Messie (massiah = oint en hébreu) sur Israël, héritant de la puissance prophétique de Samuel pour exercer sa future fonction royale.

Naître à Bethléem fait de Jésus un nouveau David, Messie prophète et roi surgit parmi les humbles de la terre pour établir son peuple dans un royaume de justice et de paix.

Au final, quand on rassemble les références à Rachel, Ruth, le lévite à l’éphod, Samuel et David, le seul nom de Bethléem indique que Jésus est le Messie-prêtre-prophète-roi que le peuple attendait.

 

Beth-léem, « maison du pain »

Pain et féconditéC’est l’étymologie courante du nom Bethléem en hébreu. Jean dira de Jésus qu’il est « le pain vivant descendu du ciel »(Jn 6,51). Les synoptiques décriront deux multiplications des pains dont la tonalité eucharistique est évidente. La naissance à Bethléem annonce que cet enfant est la vraie nourriture des croyants, le pain vivant donné par Dieu lui-même pour faire grandir dans la vie divine. Ce pain est d’abord la parole du Christ, lui qui est le Verbe de Dieu. Ce pain est ensuite l’eucharistie, vraie nourriture pour ne pas défaillir en chemin. Ce symbolisme du pain à Bethléem est renforcé par le fait que Marie couche son nouveau-né dans une mangeoire, ce qui le désigne justement comme « à manger », comme on dit d’un bébé qu’il est à croquer !

 

Ephrata, lieu de la fécondité

Ephrata, le deuxième nom de Bethléem (« et toi Bethléem Ephrata … ») est beaucoup moins connu, son étymologie également. C’est bien dans ce « lieu de la fécondité » que Jésus est né, rejoignant ainsi le don de soi pour donner la vie que rappelle le tombeau de Rachel à Bethléem. Et aussi la fécondité de Ruth l’étrangère qui va engendrer l’ascendance de David, et donc du fils de David qu’est Jésus.

Naître à Bethléem traduit l’extraordinaire fécondité de la mission de cet enfant. Il donnera vie à tous ceux qui s’approchent de lui - fût-ce au prix de la sienne - et cette vie comme son royaume n’aura pas de fin.

 

Le pain et la fécondité : en devenant des Christs par le baptême, nous naissons tous et chacun à Bethléem, appelés à donner la vie autour de nous, et à nourrir ceux que nous engendrons ainsi à la vie nouvelle.

Par le baptême, nous sommes oints de l’Esprit qui fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois comme le Messie de Bethléem.
Entraînons-nous à naître à Bethléem, jour après jour…

 


1ère lecture : Le Messie viendra de Bethléem (Mi 5, 1-4)

Lecture du livre de Michée

Parole du Seigneur :
Toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que je ferai sortir celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, à l’aube des siècles.
Après un temps de délaissement, viendra un jour où enfantera celle qui doit enfanter, et ceux de ses frères qui resteront rejoindront les enfants d’Israël.
Il se dressera et il sera leur berger par la puissance du Seigneur, par la majesté du nom de son Dieu. Ils vivront en sécurité, car désormais sa puissance s’étendra jusqu’aux extrémités de la terre, et lui-même, il sera la paix !

Psaume : Ps 79, 2.3bc, 15-16a, 18-19

R/ Dieu, fais-nous revenir ; que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés !

Berger d’Israël, écoute,
toi qui conduis ton troupeau, resplendis !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Deu haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

2ème lecture : « Je suis venu pour faire ta volonté » (He 10, 5-10)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en entrant dans le monde, le Christ dit, d’après le Psaume : Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps. Tu n’as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t’ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c’est bien de moi que parle l’Écriture.
Le Christ commence donc par dire : Tu n’as pas voulu ni accepté les sacrifices et les offrandes, les holocaustes et les expiations pour le péché que la Loi prescrit d’offrir. Puis il déclare : Me voici, je suis venu pour faire ta volonté. Ainsi, il supprime l’ancien culte pour établir le nouveau. Et c’est par cette volonté de Dieu que nous sommes sanctifiés, grâce à l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes.

Evangile : La Visitation (Lc 1, 39-45)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Chante et réjouis-toi, Vierge Marie : celui que l’univers ne peut contenir demeure en toi. Alléluia. (cf. So 3, 14.17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ces jours-là, Marie se mit en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée.
Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth.
Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint,
et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni.
Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?
Car, lorsque j’ai entendu tes paroles de salutation, l’enfant a tressailli d’allégresse au-dedans de moi.
Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »
Patrick Braud

 

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5 décembre 2021

Anticiper la joie promise

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Anticiper la joie promise

Homélie du 3° Dimanche de l’Avent  / Année C
12/12/2021

Cf. également :

La joie parfaite, et pérenne
Un baptême du feu de Dieu ?
Faites votre métier… autrement
Éloge de la déontologie
Du feu de Dieu !
Le Verbe et la voix
Gaudete : je vois la vie en rose
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
Qu’est-ce qui peut nous réjouir ?
Laissez le présent ad-venir

Avance sur salaire

Anticiper la joie promise dans Communauté spirituelle avance-sur-salaireLa pratique est bien connue dans les entreprises qui emploient des salariés à hauteur du SMIC. Vers la fin du mois, certains viennent trouver leur chef : ‘je n’arrive pas à boucler le mois. Je voudrais demander une avance sur salaire pour passer ce cap difficile’. Cette demande d’avance  sur salaire est légale. L’employeur peut certes s’y opposer, mais il peut également faire un geste pour anticiper ainsi le versement mensuel à venir.

Dans notre première lecture (So 3, 14-18a), le prophète Sophonie pratique en quelque sorte une avance sur salaire, ou plutôt une avance sur la joie qui va bientôt faire exulter Jérusalem : « Pousse des cris de joie, fille de Sion ! Éclate en ovations, Israël ! Réjouis-toi, de tout ton cœur bondis de joie, fille de Jérusalem ! Le Seigneur a levé les sentences qui pesaient sur toi, il a écarté tes ennemis. Le roi d’Israël, le Seigneur, est en toi. Tu n’as plus à craindre le malheur ».

Le propos du prophète est révolutionnaire : réjouissez-vous, non du passé, mais de ce qui va arriver (le retour d’exil et la splendeur retrouvée de Jérusalem) et qui déjà transforme ainsi votre présent !

 

Déterminisme

Laplace-determinisme Avent dans Communauté spirituelleCe rapport biblique au temps – unique, absolument original – conteste nos représentations habituelles. Avec Marx, nous avions appris que les rapports de force socio-économiques étaient le vrai moteur de l’histoire – disait-on – et que le présent n’est que l’inexorable conséquence des mécanismes économiques. Avec Freud, on a failli croire que notre passé individuel – dès le ventre maternel – surdéterminait notre santé, nos pathologies, au point de concevoir la guérison comme un voyage immobile – sur le divan – dans notre petite enfance.

Avec Newton, Galilée et la mécanique céleste, on se mit à rêver d’établir les lois universelles gouvernant toutes choses. Si bien que Laplace pouvait dire qu’une intelligence – ou un démon ! - qui aurait toutes les lois et les conditions initiales pourrait prévoir n’importe quel événement à n’importe quel moment de l’histoire : « Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était suffisamment vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux » [1].

Bref, nous étions devenus déterministes à notre insu ! Le présent et le futur étaient soi-disant déterminés par le passé.

 

L’avenir n’est pas écrit

Heureusement, des mathématiciens montrèrent très vite que la connaissance des lois ne garantit pas toujours la possibilité de prédire l’avenir. Poincaré établit qu’un système gravitationnel à 3 corps est imprévisible sur le long terme (1890) [2]. Et puis est arrivé Planck (1900) avec sa mécanique quantique : plus rien n’était sûr, mais plutôt probable. Et Heisenberg enfonçait le clou (1927) en démontrant son principe d’indétermination selon lequel on ne peut connaître avec précision la position et la vitesse d’une particule en même temps [3]. Lorenz et ses équations météorologiques ont fait de même en 1963 en établissant l’incertitude des prévisions météo (dire le temps qu’il a fait est déjà une aventure pour le présentateur télé… alors, garantir absolument la météo du lendemain ou à 3 mois, quelle gageure !). Feigenbaum a étudié de curieuses bifurcations mathématiques imprévisibles, alors qu’on connaît parfaitement l’équation de la courbe (1975) ! La bifurcation de Feigenbaum [4] est devenue le symbole de l’incertitude au cœur des lois.

Gleick a construit une théorie du chaos déterministe (1987), redonnant ainsi une chance à l’événement imprévisible d’arriver même dans les systèmes les mieux ficelés. Prigogine (Prix Nobel de chimie en 1977) a étudié les systèmes dissipatifs irréversibles. Ces systèmes se comportent comme s’ils étaient face à une bifurcation et pouvaient y effectuer un ‘choix’ non déterminé, l’enchaînement de ces ‘choix’ finissant par écrire une histoire qui n’est pas déductible des conditions initiales du système. En 1931, le théorème d’incomplétude de Gödel établissait déjà qu’il y a des énoncés indécidables, c’est-à-dire ni démontrables ni réfutables; du coup la notion de vérité devient toute relative…

Bref, le déterminisme des siècles précédents en a pris un coup ! Le démon de Laplace est nu…
Nous voilà désormais condamnés à tâtonner dans un monde incertain, complexe (Edgar Morin), où ce qui se passera demain ne peut plus être déduit de ce qui s’est passé hier.

 

Souviens-toi de ton futur !

Cette vision non-déterministe du monde aurait de quoi encourager Sophonie ! Alors que le peuple est déporté à Babylone, il ose l’inviter à se réjouir par avance de sa libération (improbable au moment où il parle) ! Alors que Jérusalem a été dévasté, il l’invite à tressaillir d’allégresse car – Sophonie en est sûr – le salut vient au-devant d’elle pour la restaurer dans toute sa gloire.

mascaret_couv déterminismeLes rabbins nous le redisent de génération en génération : « souviens-toi de ton futur ! » C’est ce que tu vas devenir qui donne forme au présent et non l’inverse. C’est ta vocation divine qui transforme ton humanité et non l’inverse. C’est ton futur qui reflue vers toi pour t’ajuster à sa réalisation. Tel un mascaret qui remonte le cours du fleuve à contre-courant lors de la marée haute, l’espérance de Sophonie renverse les pessimismes issus des défaites passées. Elle ouvre le présent d’Israël à plus grand que lui-même. Elle change la perception du passé, car Dieu peut en faire un signe de la gratuité de son salut, au lieu d’un poids de culpabilité à traîner encore et encore. Jean-Baptiste au désert reprendra cette anticipation du salut qui vient en désignant Jésus comme le royaume de Dieu déjà à notre rencontre. 

Si on appliquait cette conception du temps à la justice humaine, elle deviendrait restauratrice et non pas punitive. Si on apprenait à se réjouir par avance de ce qui n’est pas encore là, notre cœur s’ouvrirait à des possibles insoupçonnés, et les ferait advenir. Car c’est la magie des prophéties bibliques : elles provoquent ce qu’elles annoncent, elles ouvrent le présent à ce qui vient, elles changent le passé pour le rendre compatible avec l’événement de grâce.

Les déterministes prolongent le passé pour comprendre le présent et essayer de prédire le futur. Un peu comme on prolonge une courbe mathématique d’après son équation. Les non-déterministes – dont nous sommes – ne nient pas le poids de ces mécanismes. Mais la lourdeur des forces en présence ne suffit pas à tuer leur espérance : Dieu est capable de faire du neuf, du radicalement imprévisible. Qui aurait pu prévoir que la déportation à Babylone prendrait fin grâce à Cyrus, roi de Perse païen ? Qui aurait pu imaginer que la Shoah déboucherait finalement sur le retour des juifs en un Israël ressuscité ? Le raisonnement est à prolonger pour l’Église catholique : qui peut savoir où la conduira la crise majeure des abus sexuels ? Dieu est capable de faire de cette épreuve une renaissance, à travers la purification nécessaire.

Appliquez encore cette vision du temps aux parcours de vie personnelle de chacun. Ce que vous avez été, subi, infligé, donné, gardé… ne conditionne pas définitivement celui que vous allez devenir. Votre passé ne vous enferme pas. Plus encore : à l’appel de Sophonie, vous pouvez exulter par avance de la libération qui vient vers vous. Vous pouvez-vous réjouir par avance de l’inattendu qui est devant vous. Vous pouvez tressaillir d’allégresse à l’approche d’un salut qui vient à votre rencontre. Ce salut vient de l’avenir, car il n’est pas la prolongation ou la résultante des actions d’autrefois. C’est en cela qu’il est gratuit, gracieux : Dieu le donne sans regarder en arrière.

Isaïe le proclame avec force : « Venez, et discutons – dit le Seigneur. Si vos péchés sont comme l’écarlate, ils deviendront aussi blancs que neige. S’ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine » (Is 1, 18). Autrement dit : le pardon est déjà l’anticipation eschatologique du monde nouveau où tout est réconcilié en Dieu. Véritable bifurcation dans nos histoires personnelles et collectives, le pardon – de Gandhi à Mountbatten, de Mandela à De Klerk, de Maïti  Girtanner à son ex-bourreau nazi etc. – est capable de nous ouvrir à l’avenir auquel Dieu nous appelle.

 

Anticiper la joie promise

La Bible fourmille de ces moments étonnants la plus grande menace n’empêche pas le croyant de louer, exulter, de se réjouir par avance. On pense évidemment aux trois juifs exilés que le roi Nabuchodonosor précipite dans le feu pour les forcer à adorer sa statue (Dn 3). Du cœur de la fournaise – alors que tout va mal et semble perdu – monte alors la louange sur leurs lèvres, irrationnelle, sauf à croire que Dieu est déjà en train de les sauver malgré les apparences : « Ces trois hommes, Sidrac, Misac et Abdénago, tombèrent, ligotés, au milieu de la fournaise de feu ardent. Or ils marchaient au milieu des flammes, ils louaient Dieu et bénissaient le Seigneur. Azarias, debout, priait ainsi ; au milieu du feu, ouvrant la bouche, il dit : ‘Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères, loué sois-tu, glorifié soit ton nom pour les siècles ! […] L’ange du Seigneur était descendu dans la fournaise en même temps qu’Azarias et ses compagnons ; la flamme du feu, il l’écarta de la fournaise et fit souffler comme un vent de rosée au milieu de la fournaise. Le feu ne les toucha pas du tout, et ne leur causa ni douleur ni dommage. Puis, d’une seule voix, les trois jeunes gens se mirent à louer, à glorifier et à bénir Dieu en disant : ‘Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : à toi, louange et gloire éternellement ! (…) »

Le bonheur, un avant-goût d'éternitéJésus reprendra cette disposition spirituelle pour en faire le cœur des Béatitudes : « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes. » (Lc 6, 22 23)

Comment demeurer dans la joie alors que l’épreuve nous consume ? En nous appuyant fermement sur l’espérance que notre avenir en Dieu est plus important que notre présent ou notre passé, qu’il les façonne pour notre salut. D’où la recommandation de Paul d’être toujours dans la joie : « Soyez toujours dans la joie, priez sans cesse » (1 Th 5, 16 17). « Demeurez dans la joie du Seigneur » (Ph 3, 1). Et Pierre renchérissait : « Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves » (1 P 1, 6).

D’où la joie des premiers martyrs chrétiens des trois premiers siècles qui chantaient dans l’arène romaine au moment où l’on lâchait les fauves. Plus tard, François d’Assise retrouvera cette veine spirituelle pour chanter la joie parfaite, celle qui naît de l’avenir même au cœur de la détresse la plus grande :

« Quand nous arriverons à Sainte-Marie-des-Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid, souillés de boue et tourmentés par la faim, et que nous frapperons à la porte du couvent, et que le portier viendra en colère et dira : « Qui êtes-vous ? » et que nous lui répondrons : « Nous sommes deux de vos frères », et qu’il dira : « Vous ne dites pas vrai, vous êtes même deux ribauds qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres ; allez-vous en ! » ; et quand il ne nous ouvrira pas et qu’il nous fera rester dehors dans la neige et la pluie, avec le froid et la faim, jusqu’à la nuit, alors si nous supportons avec patience, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d’injures et tant de cruauté et tant de rebuffades, et si nous pensons avec humilité et charité que ce portier nous connaît véritablement, et que Dieu le fait parler contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite ».

C’est ce que les théologiens appellent fort justement l’anticipation eschatologique : il est possible d’accueillir la joie promise dès maintenant, quel que soit notre passé, notre présent. Car notre avenir reflue sur ce que nous vivons actuellement, tel le mascaret qui remonte le fleuve.

Passé Présent Avenir

La liturgie est le lieu par excellence où nous pouvons déjà savourer un avant-goût du bonheur promis. « Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à cette liturgie céleste qui se célèbre dans la sainte cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu, comme ministre du sanctuaire et du vrai tabernacle ; avec toute l’armée de la milice céleste, nous chantons au Seigneur l’hymne de gloire ; en vénérant la mémoire des saints, nous espérons partager leur communauté ; nous attendons comme Sauveur notre Seigneur Jésus Christ, jusqu’à ce que lui-même se manifeste, lui qui est notre vie, et alors nous serons manifestés avec lui dans la gloire » (Vatican II, SL 8).

Poussons donc des cris de joie avec Sion, en ce temps de l’Avent où la venue du Christ en nous ouvre de nouveaux possibles et nous éveille à notre vocation ultime !
Apprenons à nous réjouir en tout temps, même et surtout au feu de l’épreuve.

 


[1]. Pierre-Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814.

[2]. Les équations de Newton appliquées à ces trois corps conduisent à une équation différentielle impossible à résoudre. En effet, il manque des intégrales premières, c’est à dire des fonctions gardant une valeur constante le long de chaque trajectoire, et la seule connaissance de l’Énergie, de la Quantité de mouvement, et du Moment cinétique ne suffisent pas pour résoudre l’équation: le problème n’a pas de solution exacte.

[3]. Mathématiquement, cela revient à dire que l’incertitude sur la position (Δx) et l’incertitude sur la vitesse (Δp) ne peuvent être infiniment petites à la fois : Δx × Δp ⩾ h/2π (h = constante de Planck).

[4]. Soit la suite (qui peut représenter par exemple l’évolution d’une population de lapins !) : xn+1 = rxn(1-xn). La courbe de Feigenbaum étudie les valeurs de convergence possibles de la suite en fonction du taux r. Au-delà d’une certaine valeur de r, la suite a 1, puis 2, puis 4 etc. valeurs d’équilibre possibles, et très vite c’est le chaos ! Impossible de prévoir vers quelle valeur  cette courbe va bifurquer en réalité…

 


Lectures de la messe

Première lecture
« Le Seigneur exultera pour toi et se réjouira » (So 3, 14-18a)

Lecture du livre du prophète Sophonie
Pousse des cris de joie, fille de Sion ! Éclate en ovations, Israël ! Réjouis-toi, de tout ton cœur bondis de joie, fille de Jérusalem ! Le Seigneur a levé les sentences qui pesaient sur toi, il a écarté tes ennemis. Le roi d’Israël, le Seigneur, est en toi. Tu n’as plus à craindre le malheur.
Ce jour-là, on dira à Jérusalem : « Ne crains pas, Sion ! Ne laisse pas tes mains défaillir ! Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui, le héros qui apporte le salut. Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il exultera pour toi et se réjouira, comme aux jours de fête. »

Cantique (Is 12, 2-3, 4bcde, 5-6)
R/ Jubile, crie de joie, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël.
 (cf. Is 12, 6)

Voici le Dieu qui me sauve :
j’ai confiance, je n’ai plus de crainte.
Ma force et mon chant, c’est le Seigneur ;
il est pour moi le salut

Exultant de joie, vous puiserez les eaux
aux sources du salut.
« Rendez grâce au Seigneur,

proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ! »

Redites-le : « Sublime est son nom ! »
Jouez pour le Seigneur, il montre sa magnificence,

et toute la terre le sait.
Jubilez, criez de joie, habitants de Sion,
car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël.

Deuxième lecture
« Le Seigneur est proche » (Ph 4, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens
Frères, soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie. Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus.

Évangile
« Que devons-nous faire ? » (Lc 3, 10-18)
Alléluia. Alléluia. 
L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (cf. Is 6,1)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, les foules qui venaient se faire baptiser par Jean lui demandaient : « Que devons-nous faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » Par beaucoup d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
Patrick BRAUD

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28 novembre 2021

Rendez droits ses sentiers

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rendez droits ses sentiers

Homélie du 2° Dimanche de l’Avent  / Année C
05/12/2021

Cf. également :

Réinterpréter Jean-Baptiste
Devenir des précurseurs
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Justice et Paix s’embrassent

Les sentiers de notre paysage intime

Rendez droits ses sentiers dans Communauté spirituelleUn ami qui vient juste de prendre sa retraite me confiait être un peu perdu sans les repères habituels du travail, des trajets, des agendas bien remplis, des réunions, des rendez-vous etc. Du coup, il s’est inscrit à une retraite spirituelle qui s’intitule : « Retraitez votre vie » (animée par Fondacio). J’ai trouvé que l’idée était bonne ! Prendre le temps de relire sa vie pour en aborder les dernières étapes avec intelligence ; discerner les appels nouveaux ou anciens qui pourraient orienter ce temps de la retraite dans le droit fil de qui nous sommes vraiment… S’arrêter pour embrasser d’un seul coup d’œil le paysage de son parcours de vie peut aider à y repérer des lignes de force qui s’y dessinent, véritables sentiers à prolonger, à stopper, à réduire ou à multiplier.

Origène commentait ainsi l’Évangile de ce 2e dimanche de l’Avent :

Voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers (cf. Is 40,3). Quel chemin allons-nous préparer pour le Seigneur ? Un chemin matériel ? Mais la Parole de Dieu suit-elle un pareil chemin? Ou faut-il préparer au Seigneur une route intérieure, et ménager dans notre cœur des sentiers droits et unis ? Tel est le chemin par lequel est entré le Verbe de Dieu qui s’installe dans le cœur humain, capable de l’accueillir. […]

Chemin Tortueux...Pour amener tous les gens simples à reconnaître la grandeur du cœur humain, j’apporterai quelques exemples familiers. Toutes les villes que nous avons traversées, nous les gardons dans notre esprit: leurs caractéristiques, la situation des places, des remparts et des édifices demeurent dans notre cœur. Le chemin que nous avons parcouru, nous le conservons dessiné et inscrit dans notre mémoire; la mer où nous avons navigué, nous la contenons dans notre pensée silencieuse. Je le répète, il n’est pas petit le cœur qui peut embrasser tant de choses! Et s’il n’est pas petit pour embrasser tant de choses, on peut bien y préparer le chemin du Seigneur et rendre droit son sentier, pour que puisse y marcher celui qui est la Parole et la Sagesse. Préparez le chemin du Seigneur par une conduite honorable, par des œuvres excellentes; aplanissez le sentier afin que le Verbe de Dieu marche en vous sans rencontrer d’obstacle et vous donne la connaissance de ses mystères et de son avènement, lui à qui appartiennent la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. (Homélies sur saint Luc. 21. SC 87, 292-299)

Voilà donc une interprétation familière du cri de Jean-Baptiste : « rendez droits ses sentiers ! » Puisque la venue – l’Avent – du Seigneur est avant tout en moi, il me revient de préparer cette venue en l’accueillant au plus intime d’abord. C’est vrai qu’il y a tant de collines d’orgueil à abaisser, de reniements tortueux à détordre, de louvoiements à simplifier, d’hésitations à balayer ! « Heureux les cœurs purs ! » dira Jésus plus tard. Pour l’instant, son cousin Jean-Baptiste clame au bord du Jourdain : « heureux les cœurs droits ! » Il reprend en cela les conseils de sagesse qui émaillent le Premier Testament, où les tortueux sont opposés aux cœurs droits :
« Sois bon pour qui est bon, Seigneur, pour l’homme au cœur droit. » (Ps 125,4)
« Une lumière est semée pour le juste, et pour le cœur droit, une joie » (Ps 97,11)
« Sois bon pour qui est bon, Seigneur, pour l’homme au cœur droit. Mais ceux qui se détournent en des voies tortueuses, que le Seigneur les rejette avec les méchants ! » (Ps 125, 4 5)
« Car le Seigneur a horreur des gens tortueux ; il ne s’attache qu’aux cœurs droits » (Pr 3,32)

 

Les cœurs droits

Sur le plan personnel, on voit facilement ce que être tortueux signifie : être infidèle, manœuvrer, utiliser les autres pour son intérêt, changer de convictions au gré des modes et de nos intérêts… Entrer en Avent implique alors pour chacun de repérer les plis et les replis de notre cœur qui nous empêchent d’être simple (au sens étymologique du terme : simplex = sans plis, en latin) et droit devant Dieu et devant les autres. Bien sûr l’orgueil figure en bonne position des collines à abaisser. Il y a tant de façons d’être orgueilleux ! De la vanité de celui qui se croit irremplaçable jusqu’à la fausse humilité de celui qui ne veut pas s’engager, notre imagination déborde pour nous servir au lieu de servir ! Rendre droits les sentiers du Seigneur en nous implique de nous arrêter, pour suivre la trace que laissent nos actions derrière nous, et ainsi prendre conscience des méandres où nous différons ce qui doit être fait, des deltas où nous nous perdons nous-mêmes.

foto-david-samoa-reducida-1024x682 Avent dans Communauté spirituelleOn dit d’un rugbyman qu’il redresse sa course lorsque, ballon en main, il revient vers la marche en avant au lieu de glisser sur le côté à cause de la défense adverse. En redressant sa course, il fixe le défenseur en face et décale ses coéquipiers à qui il peut alors faire une passe en toute sécurité. L’Avent est chaque moment où nous prenons conscience qu’il nous faut redresser notre course pour continuer à aller de l’avant. Cela peut prendre la forme d’une décision importante : un bien à acheter, à donner ou à vendre, un changement d’entreprise, une alliance ou une séparation… Ou bien un nouveau souffle à trouver pour persévérer sans s’épuiser. Ou un bilan honnête pour dire stop ou encore etc. L’important est de retrouver en nous cette capacité de droiture : oui, je veux mettre ma vie en accord avec ce que je crois, sans détours ni calculs. Oui, je désire simplifier mon existence, la rendre simple (sans plis), quitter la confusion, les mélanges douteux, les ‘en même temps’  qui excusent tout. Oui, j’aspire à une vie droite, le cœur en paix avec moi-même et avec Dieu, sans détours ni mensonges. Cultiver ce désir en nous permet d’accueillir le règne de Dieu mieux que la crèche de Noël n’accueillera le santon de l’enfant Jésus !

 

L’anti-Machiavel

41XBfsaT-3L._SX331_BO1,204,203,200_ droitureSur le plan collectif, avoir le cœur droit se comprend facilement par son contraire : être tortueux, voire machiavélique. Nicholas Machiavel (XVI° siècle) a en effet si bien théorisé l’attitude du Prince qui veut conquérir puis garder le pouvoir ! Avec réalisme et cynisme, il fait l’éloge du calcul intéressé, de la tromperie, du reniement des promesses, des manœuvres en tous genres afin de conserver le pouvoir :

« Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, de nos jours, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu compte, et qui ont su par ruse manœuvrer la cervelle des gens ; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondés sur la loyauté. […]

Un souverain prudent, par conséquent, ne peut ni ne doit observer sa foi (sa promesse) quand une telle observance tournerait contre lui et que sont éteintes les raisons qui le firent promettre. (…) Et jamais un prince n’a manqué de motifs légitimes pour colorer son manque de foi (son reniement de sa promesse). De cela l’on pourrait donner une infinité d’exemples modernes, et montrer combien de paix, combien de promesses ont été rendues caduques et vaines par l’infidélité des princes : et celui qui a su mieux user (de l’habileté) du renard est arrivé à meilleure fin ». (Le Prince, ch. XVIII)

Seul le résultat compte : pour le Prince de Machiavel, la fin justifie les moyens.

« On doit bien comprendre qu’un prince, et surtout un prince nouveau […] est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut que, tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. […]

Au surplus, dans les actions des hommes et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État; s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde; le commun vulgaire est toujours séduit par l’apparence et par l’événement; et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? » (ch. XVIII).

51hH5v5-5EL._SX312_BO1,204,203,200_ Jean BaptisteEn France, Mitterrand est sans doute le personnage le plus machiavélique d’après-guerre : capable de passer de la francisque à la Résistance, de la rhétorique socialiste au Traité de Maastricht, du meilleur allié des communistes à leur plus grand fossoyeur etc. Évidemment, De Gaulle apparaîtra en contrepoint comme un politique au cœur droit : privilégiant l’éthique de conviction pour dire non à Pétain, puis formant un gouvernement d’union nationale, enclenchant les décolonisations, abandonnant le pouvoir après le désaveu d’un référendum perdu. Entre De Gaulle et Mitterrand, les élections présidentielles de 2022 vont faire briller les mille feux de la séduction, des promesses de façade, des grandes déclarations la main sur le cœur, des (im)postures savamment construites. Mais on peut espérer qu’il y aura également des hommes et des femmes au cœur droit, qui proposeront en vérité de redresser les sentiers de l’action publique. Dans les équipes des candidats, il y a des gens sincères et convaincus qui cherchent à servir le bien commun plus qu’eux-mêmes. C’est d’ailleurs l’honneur de l’Église (des Églises) que de contribuer à fournir de tels acteurs politiques, émergeant souvent des mouvements de jeunesse (scouts et guides, JOC, JIC, MEJ, AEP etc.). Jacques Delors par exemple fut en son temps une figure de ces politiques au cœur droit, d’inspiration catholique, serviteurs du bien commun. Il y en a bien d’autres aujourd’hui ! À nous de les soutenir, à eux de se manifester : nous ne pouvons pas déserter la vie politique sous prétexte qu’elle serait machiavélique par essence ! Au contraire, redresser les sentiers du Seigneur dans l’action politique reste une des missions les plus nobles et les plus nécessaires des baptisés. Car préparer la venue du Seigneur en soi sans transformer les structures et systèmes collectifs pour les autres relèverait de l’hypocrisie égoïste ! Que serait un Avent purement individuel ? Que vaudrait un Noël purement privé ? Privatiser la religion est une tentation occidentale meurtrière. Réduire la foi à une thérapie de bien-être personnel nous rend complices des grandes injustices, des accumulations d’inégalités, des grandes pauvretés défigurant le royaume de Dieu au milieu de nous.

Aplanir les collines (de l’orgueil, de la domination) en nous et autour de nous, rendre droits les sentiers de l’action personnelle et collective : l’appel de Jean-Baptiste ce dimanche fait de l’Avent un chemin de conversion.
Noël ne peut être fêté en un cœur tortueux.
Christ naît dans les cœurs droits.

LECTURES DE LA MESSE

1ère lecture : « Préparez le chemin du Seigneur » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre d’Isaïe

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et proclamez que son service est accompli, que son crime est pardonné, et qu’elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour toutes ses fautes. »
Une voix proclame : « Préparez à travers le désert le chemin du Seigneur. Tracez dans les terres arides une route aplanie pour notre Dieu. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits, et les escarpements seront changés en plaine. Alors la gloire du Seigneur se révélera et tous en même temps verront que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda :« Voici votre Dieu. » Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux. Le fruit de sa victoire l’accompagne et ses trophées le précèdent. Comme un berger, il conduit son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits.

Psaume : 84, 9ab.10, 11-12, 13-14
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut.

J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

 

2ème lecture : « Nous attendons les cieux nouveaux et la terre nouvelle » (2P 3, 8-14)

Lecture de la deuxième lettre de saint Pierre Apôtre

Frères bien-aimés, il y a une chose que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur n’est pas en retard pour tenir sa promesse, comme le pensent certaines personnes ; c’est pour vous qu’il patiente : car il n’accepte pas d’en laisser quelques-uns se perdre ; mais il veut que tous aient le temps de se convertir. Pourtant, le jour du Seigneur viendra comme un voleur. Alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments en feu seront détruits, la terre, avec tout ce qu’on y a fait, sera brûlée. Ainsi, puisque tout cela est en voie de destruction, vous voyez quels hommes vous devez être, quelle sainteté de vie, quel respect de Dieu vous devez avoir, vous qui attendez avec tant d’impatience la venue du jour de Dieu (ce jour où les cieux embrasés seront détruits, où les éléments en feu se désagrégeront). Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. Dans l’attente de ce jour, frères bien-aimés, faites donc tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables, dans la paix.

 

Évangile : Jean Baptiste annonce la venue du Seigneur (Mc 1, 1-8)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez la route : tout homme verra le salut de Dieu. Alléluia. (Cf. Lc 3, 4.6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu.
Il était écrit dans le livre du prophète Isaïe : Voici que j’envoie mon messager devant toi, pour préparer la route. À travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. Et Jean le Baptiste parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés.
Toute la Judée, tout Jérusalem, venait à lui. Tous se faisaient baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en reconnaissant leurs péchés. Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il proclamait : « Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de me courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
Patrick Braud 

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21 novembre 2021

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 32 min

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs

Homélie du 1° Dimanche de l’Avent  / Année C
28/11/2021

Cf. également :

Dans l’événement, l’avènement
L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster
La limaille et l’aimant

Cap de Bonne-Espérance

Le Cap des Tempêtes

Un pirate fameux répliquait à Alexandre le Grand :  » Parce que j’opère avec un petit navire, on m’appelle brigand ; toi, parce que tu opères avec une grande flotte, Empereur !  »
Qu’est-ce qui permet de faire la différence entre le pirate et l’empereur ? Comment distinguer entre une troupe de brigands et un État ? une extorsion et un impôt ? un kidnapping et une arrestation ? Naviguer de l’un à l’autre, c’est franchir ce qu’un juriste appelle le Cap des Tempêtes, qui fait passer de la force au droit, de l’arbitraire à la justice, comme le cap de Bonne-Espérance fait symboliquement passer d’un hémisphère à l’autre.

La première lecture de notre entrée en Avent (Jr 33, 14-16) fait du franchissement de ce Cap des Tempêtes le critère de la venue du Seigneur au milieu de son peuple : « En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice » ».

Le couple « droit (mishpat en hébreu) et justice (sedaqah en hébreu) » est un véritable leitmotiv du Premier Testament : pas moins de 35 occurrences, qui toutes en font le critère essentiel d’un règne selon le cœur de Dieu, dont David est la figure par excellence : « David régna sur tout Israël, faisant droit et justice à tout son peuple » (1 Ch 18,14 ; 2S 8,15).
Accomplir le droit et la justice peut également devenir la bouée de sauvetage du méchant qui se convertit et retrouve ainsi la vie perdue : « le méchant, s’il se détourne de tous les péchés qu’il a commis, s’il observe tous mes décrets, s’il pratique le droit et la justice, c’est certain, il vivra, il ne mourra pas. [...] Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. […] Si je dis au méchant : ‘C’est certain, tu mourras’, et qu’il se détourne de son péché pour pratiquer le droit et la justice, [...] si le méchant se détourne de sa méchanceté, pratique le droit et la justice, et en vit, […] Ainsi parle le Seigneur Dieu : C’en est trop, princes d’Israël ! Loin de vous la violence et la dévastation ; pratiquez le droit et la justice ; cessez vos exactions contre mon peuple – oracle du Seigneur Dieu ! » (Ez 18, 21.27 ; 33, 14.19 ; 45, 9).
la justice et le droit
C’est le meilleur des sacrifices, plus encore que les bœufs et les taureaux égorgés au Temple : « Accomplir le droit et la justice plaît au Seigneur plus que le sacrifice » (Pr 21,3).
C’est la bague de fiançailles de Dieu à son peuple : « Je ferai de toi mon épouse pour toujours, je ferai de toi mon épouse dans le droit et la justice, dans la fidélité et la tendresse » (Os 2, 21)
Les psaumes chantent le droit et la justice comme les piliers de tout règne authentique, que ce soit celui de David et ses successeurs ou le règne de Dieu lui-même : « Justice et droit sont l’appui de ton trône. Amour et Vérité précèdent ta face » (Ps 89,15 ; 97,2).
Ce couple Droit-Justice a pour fonction première d’empêcher les puissants de dominer les petits, les forts d’opprimer les faibles : « Si tu vois, dans le pays, l’oppression du pauvre, le droit et la justice violés, ne t’étonne pas de tels agissements ; car un grand personnage est couvert par un plus grand, et ceux-là le sont par de plus grands encore » (Qo 5,7).

Préparer et anticiper la venue du Fils de l’homme, comme nous y invite l’Évangile ce premier dimanche de l’Avent (Lc 21,25–36), oblige donc à nous intéresser à la manière dont le droit et la justice sont pratiqués – ou non – dans notre société.

Mais pourquoi faut-il qu’il y ait les deux ?

 

Le droit sans la justice devient vite la tyrannie des forts

Le droit et la justice, signes Avent-coureurs dans Communauté spirituelleGrâce à la pièce de théâtre d’Anouilh, tout le monde ou presque a entendu parler d’Antigone. Héroïne grecque imaginée par Sophocle il y a 2400 ans, Antigone ose braver l’édit royal qui interdisait d’enterrer dignement son frère condamné à mort en tant que traître et comploteur. Antigone défie la loi au nom d’un concept supérieur : la justice divine, aux yeux de laquelle refuser les rites funéraires est un acte impie et scélérat. Créon - le roi de Thèbes - questionne Antigone : « Ainsi, tu as osé violer les lois ? »  Antigone lui répond : « C’est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains. Et je n’ai pas cru que tes édits pussent l’emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n’es qu’un mortel. Ce n’est point d’aujourd’hui, ni d’hier, qu’elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées. Je n’ai pas dû, par crainte des ordres d’un seul homme, mériter d’être châtiée par les Dieux. » Antigone refuse le droit royal au nom d’un droit divin. Certaines lois divines non-écrites et éternelles sont inviolables, comme le droit pour un mort d’être enterré décemment. En revanche, Créon soutient que les lois humaines ne peuvent être enfreintes pour des histoires de conviction personnelle, ainsi, selon lui, Antigone fustige la justice de sa cité en ignorant la loi. Elle est alors condamnée à mort. Dans cet affrontement, les deux protagonistes sont chacun dans leur bon droit. Antigone est dans son droit puisqu’elle agit au nom de la justice divine qu’aucune loi ne peut contrarier. Créon est dans son droit également puisque, étant garant de la stabilité de Thèbes, il doit faire respecter la justice de sa cité.  

Le problème est très actuel ! Beaucoup de manifestations dénoncent des lois injustes, imposées par un pouvoir oppressif ou une pensée unique ayant l’apparence de la légitimité institutionnelle (le Parlement, le Sénat, la loi, l’État) mais pas morale (le juste, le bien). Ainsi les lois sur l’esclavage ont régi pendant des siècles des pratiques aujourd’hui qualifiées d’injustes. Mais à l’époque, les pouvoirs des marchands d’esclaves, musulmans  ou chrétiens, avait la légalité et donc la force de la loi avec eux. Refuser l’esclavage, le dénoncer, le combattre, c’était se mettre hors-la-loi.

Le droit sans la justice n’est donc que la légitimation des intérêts des puissants.

Suffit-il de se conformer à la loi pour être juste ?

Un exemple biblique parmi d’autres : David et Bethsabée. Le grand roi David est en même temps chef des armées, et a donc le droit et le pouvoir d’envoyer ses troupes où il veut. Nommer le général Uri – l’époux de la belle Bethsabée – au front est légal et conforme au droit. Mais pas à la justice, car c’est l’envoyer à la mort pour ensuite recueillir sa veuve éplorée dans le lit royal… Il faudra l’intervention habile du prophète Nathan pour que David s’aperçoive de son triple crime (viol, adultère, assassinat) avant de se répandre en cendres pour implorer le pardon.

Oui : le droit sans la justice est aussi meurtrier que David envers Uri !

Dans le Nouveau Testament, Pilate incarne le pouvoir de l’Empire : il est gouverneur pour faire respecter le droit romain. Il est dans son rôle lorsqu’il condamne à mort un excité de prophète qui soulève les foules en se proclamant Messie, dangereux concurrent local du seul César. Mais lui-même sent bien que ce n’est pas juste d’envoyer ce doux rêveur au supplice, même si c’est légal. Sa femme l’en avertit. Il se débat par avance avec son sentiment de culpabilité au point de s’en laver les mains : ‘je ne suis pas responsable du sang de cet innocent’… Hannah Arendt appelait cela la banalité du mal : lorsque le droit est pratiqué sans justice, on fabrique des milliers de fonctionnaires consciencieux, d’ingénieurs zélés, qui mettent en œuvre la ‘solution finale’ sans trop se poser de questions sur la moralité ultime de ce processus légal. Ce constat d’Hannah Arendt est bien plus effrayant que si ces criminels de guerres avaient été des psychopathes assoiffés de sang car, finalement, ces nazis n’étaient que des gens ordinaires et, au fond, nous aurions sans doute fait la même chose à leur place…

Il est facile de dénoncer les errements de nos prédécesseurs lorsqu’ils appliquaient le droit sans la justice ! Ouvrir les yeux sur nos lâchetés et complicités actuelles serait plus pertinent…

 

La justice sans le droit devient vite inefficace et désespérante

 Avent dans Communauté spirituelleSuzanne et les deux vieillards : l’épisode biblique du chapitre 13 du livre de Daniel a été peint de multiples fois ! C’est l’histoire d’une belle jeune femme convoitée par deux anciens, respectables à tous égards au point d’avoir été nommés juges sur Israël. Un jour qu’elle est seule dans son jardin pour se baigner, les deux vieillards se précipitent sur Suzanne et lui demandent de se donner à eux, sinon ils témoigneront qu’elle a couché avec un jeune homme (imaginaire), ce qui avant le mariage était puni de mort en ce temps-là. Suzanne n’est pas que belle, elle est également intègre : elle préfère s’exposer à une condamnation inique plutôt que de céder un viol dégradant. Les deux juges mettent leur menace à exécution. Voilà Suzanne accusée officiellement. Deux juges témoignent contre une jeune débauchée : on voit vite où penche la balance ! Heureusement, le jeune Daniel va réintroduire le droit dans cette procédure de justice expéditive. Avec intelligence, il sépare les deux juges pour les interroger chacun isolément devant la foule. « Sous quel arbre as-tu vu Suzanne coucher avec le jeune homme ? » « Sous un sycomore », dit le premier. « Sous un châtaigner », dit le second (car ils n’avaient pas eu le temps de se mettre d’accord sur leur version inventée). La foule comprend grâce à cet interrogatoire serré que les deux vieillards ont menti. Grâce à la procédure pénale mise en place par Daniel, l’imposture des juges mensongers est dévoilée, et on leur fait subir le sort qu’ils voulaient décréter pour Suzanne. Daniel a démasqué le cynisme juridique qui veut s’affranchir du droit…

On pourrait prendre un autre exemple biblique : l’institution du Jubilé (Lv 25). Tous les 50 ans, les textes législatifs prévoyaient qu’Israël devait remettre à zéro le compte des dettes, des héritages, des propriétés foncières du pays, afin d’éviter l’inexorable accumulation des inégalités au fil des générations. Voilà une traduction légale et institutionnelle de l’idéal de justice : sans cette régulation par le droit du Jubilé, l’aspiration à une certaine égalité des chances serait une utopie insignifiante et inopérante.

La justice sans le droit devient vite inefficace, car soumise au seul bon vouloir des juges, sans contre-pouvoir. Si l’être humain était par nature juste, le droit n’existerait probablement pas et l’institution juridique des rapports sociaux serait inutile. Mais nous ne sommes malheureusement pas nécessairement bons et les rapports humains sont souvent conflictuels : c’est pourquoi l’arbitrage du droit par les lois est nécessaire.

Les régimes de Pinochet ou de Franco ont bafoué le droit à chaque arrestation, et les procès n’étaient que des mascarades à la solde du pouvoir, car le droit de la défense n’était pas respecté (et encore moins les Droits de l’Homme !). Prenons un autre exemple : la COP 26 s’est terminée par un accord de principe pour limiter la hausse du réchauffement climatique à 1,5° (par rapport à l’ère préindustrielle). Voilà un objectif qui semble juste. Mais s’il n’y a pas des lois, des indicateurs, des sanctions et des arbitres pour concrètement avancer vers cet objectif, les puissants trouveront mille excuses pour ne pas être au rendez-vous et faire exception !

Dans l’Évangile, on se souvient de la parabole du juge inique (Lc 18, 1-8), dans laquelle Jésus met en scène un juge qui n’a que faire du droit des veuves. Ce n’est qu’à force de protestations et de réclamations qu’une pauvre veuve obtient enfin justice de ce magistrat à qui elle casse les oreilles, et qui se fichait ouvertement du droit des petits et des pauvres.

Notre justice respecte-t-elle le droit des parties en présence, et notamment des plus faibles ?

 

Le droit et la justice, signe Avent-coureurs de la venue du Fils de l’homme

Christ-et-le-bon-larron droitVoilà donc un couple d’inséparables : pas de droit sans justice, pas de justice sans droit. Le récit biblique d’égalité n’est rien sans les lois du Jubilé. Le pouvoir politique ou religieux devient inique s’il oublie qu’il y a une justice supérieure.
Jésus incarne en sa personne la réconciliation de ces deux principes souvent antagonistes.
Au larron à sa droite condamné par Pilate, Jésus promet une justice plus grande. Aux ouvriers de la 11° heure, il annonce un salaire plus grand que la somme contractuelle, sans léser les autres pour autant. Car la justice de Dieu est salvifique, là où celle des hommes se contentent de punir et de réprimer. Notre première lecture l’annonce : « En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité ». Quand Dieu rend justice, c’est pour apporter grâce et salut, salut gracieux et grâce salutaire. La venue du Fils de l’homme à la fin des temps commence dès maintenant lorsque le pardon sauve le pécheur comme David, la coupable comme la femme adultère, le riche collaborateur comme Zachée, le criminel éperdu comme le larron en croix. Rendre justice, pour Dieu, c’est rétablir chacun dans sa dignité d’être humain, à son image et sa ressemblance, fut-il le pire des assassins ou la plus pauvre des veuves. « Je suis venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus »…

Notre droit français est-il conforme à cette justice-là ?
Notre justice française respecte-t-elle le droit des petits et des pauvres ?
Pratiquons-nous le droit et la justice dans nos responsabilités habituelles ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ferai germer pour David un Germe de justice » (Jr 33, 14-16)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda : En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

PSAUME
(Ps 24 (25), 4-5ab, 8-9, 10.14)
R/ Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme, vers toi, mon Dieu. (Ps 24, 1b-2)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les voies du Seigneur sont amour et vérité
pour qui veille à son alliance et à ses lois.
Le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent ;
à ceux-là, il fait connaître son alliance.

DEUXIÈME LECTURE
« Que le Seigneur affermisse vos cœurs lors de la venue de notre Seigneur Jésus » (1 Th 3, 12 – 4, 2)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens
Frères, que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous. Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs, les rendant irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les saints. Amen.
Pour le reste, frères, vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ; et c’est ainsi que vous vous conduisez déjà. Faites donc de nouveaux progrès, nous vous le demandons, oui, nous vous en prions dans le Seigneur Jésus. Vous savez bien quelles instructions nous vous avons données de la part du Seigneur Jésus.

ÉVANGILE
« Votre rédemption approche » (Lc 21, 25-28.34-36)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
 En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »
Patrick BRAUD

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