L'homélie du dimanche (prochain)

13 mars 2022

Dieu au détour

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Dieu au détour

Homélie du 3° Dimanche de Carême / Année C
20/03/2022

Cf. également :

À quoi bon ?
Le malheur innocent
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent
Les résistances de Moïse… et les nôtres

La DCC - Délégation Catholique Pour la Coopération

1. Le détour par l’autre

« Ces 13 mois sont passés à une vitesse folle. Rien ne s’est déroulé comme je l’avais imaginé. J’ai géré de ‘l’imprévu’ (pénurie d’eau, panne d’ordinateurs, conflits entre les jeunes etc.) quotidiennement. J’ai surtout été bousculée positivement dans mes habitudes de vie, de penser et de travailler. Dans les moments de doute, j’ai trouvé l’énergie et le réconfort en partie grâce aux jeunes que j’accompagnais. Frappée par leur capacité de résilience, émue et fière de leurs progrès fulgurants, ce sont elles qui ont été mes professeures de vie ! J’ai souvent été surprise de recevoir dans des moments où je m’y attendais le moins. J’ai appris à me satisfaire des plaisirs simples. D’ailleurs, mes plus beaux souvenirs resteront ceux passés à rire, en partageant un chai (thé indien) à leurs côtés. J’étais convaincue que le volontariat ne serait qu’une parenthèse, aujourd’hui je réalise qu’il s’agit plutôt d’une transition vers un autre chemin de vie » (Aurélie, volontaire à Bangalore, en Inde, Délégation Catholique à la Coopération).
Presque tous les coopérants pourraient écrire un témoignage comme celui-là ! Le choc de la rencontre d’une autre culture, radicalement différente ; la découverte d’autres manières de s’habiller, de se nourrir, de penser le monde ; la pratique d’autres langues véhiculant des sagesses si étrangères… : le dépaysement de celui qui quitte sa patrie pour aller voir ailleurs n’est pas que géographique !

C’est donc que le détour par l’autre peut nous enrichir. Et, comme un choc en retour, nous prenons conscience avec plus d’acuité de notre identité particulière lorsque nous la confrontons à celle des autres. Un occidental ne connaît pas l’Occident tant qu’il n’a pas rencontré l’Afrique ou l’Asie. Il faut faire l’éloge du détour par l’autre (son pays, sa cuisine, sa langue…) qui nous révèle à nous-mêmes.

Mieux encore : faire ce détour peut nous révéler Dieu le Tout-Autre, comme l’écrivait si bien le Père Varillon : « Il est possible, à partir de l’autre relativement autre que nous voyons, de pressentir l’Autre absolument autre que nous ne voyons pas et appelons Dieu » [1].

On écoute alors notre première lecture (Ex 3,1-15) avec plus d’attention : lorsque Moïse fait un détour pour voir ce buisson étrange, nous devinons que c’est bien des détours de notre propre parcours qu’il s’agit. Lorsque Dieu valide ce déroutement de Moïse pour lui faire découvrir son Nom ineffable YHWH (« Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela… »), nous devinons également que c’est là un encouragement divin à chercher dans nos détours la révélation de lui-même qu’il veut nous y communiquer.

Quel est le buisson ardent qui nous fait signe à l’écart ?

Même si notre route actuelle semble bien tracée, quels phénomènes bizarres ou gens étranges nous font signe sur le côté pour nous détourner un instant, pour dé-railler (sortir des rails) comme Moïse au désert ?

 

2. Le détour par le désert

Dieu au détour dans Communauté spirituelle carte-moise-sinai-canaanLe deuxième détour célèbre dans la Bible est celui du peuple en route vers Canaan. Au lieu de foncer tout droit vers la Terre promise en sortant d’Égypte, il lambine, traînasse, zigzague comme la Seine autour de Paris. « Dieu fit donc faire au peuple un détour par le désert de la mer des Roseaux » (Ex 13,18).

Les méandres des Hébreux pendant 40 ans au désert toujours étonné les rabbins. Ils y ont vu là encore la marque de la pédagogie divine : faire un détour par le Sinaï obligeait ce peuple à mûrir, à se déprendre de ses idoles, à compter sur Dieu d’abord et non sur ses propres forces. En s’éloignant de la mer, ils évitaient ainsi les dangereux Philistins du littoral, mais surtout ils apprenaient à quitter l’Égypte - son esclavage, son idolâtrie - dans leur cœur après l’avoir quittée à pied. Or cet affranchissement demande du temps : on ne rompt pas les anciens liens en claquant des doigts ! Un peu comme une cure de désintoxication,…

Ce détour par les cailloux, la soif, la faim, le froid permettra à Israël de découvrir la manne, les cailles, les tables de la Loi, l’Arche d’Alliance.

Qui serions-nous pour nous plaindre de ces détours imposés ou choisis ? Pourquoi ne pas y voir des opportunités pour grandir, tel Israël dé-routé par le désert ?


3. Le détour de Dieu par notre humanité

Fichier:Hieronymus Bosch - The Garden of Earthly Delights - The Earthly Paradise (Garden of Eden).jpgDieu est le premier à pratiquer ce détour hors de lui-même. Il aurait pu se suffire à lui-même, de toute éternité, en restant seul. La Création est ce premier risque divin, car quelque chose qui n’est pas Dieu sort de Dieu, sans aucune nécessité. Puis l’émergence de l’humanité au sein de cette Création redouble son altérité : voilà qu’il y a un sujet parlant face au ‘Je’ divin ! Et Dieu fera souvent le détour par cette humanité, comme il se promenait dans le jardin de la Genèse pour aller voir où en était Adam. « Qui donc aura compassion de toi, Jérusalem ? Qui aura pour toi un geste de pitié ? Qui fera un détour pour demander de tes nouvelles ? » (Jr 15,5).

Le détour suprême fut l’Incarnation. Dieu sortit de lui-même pour prendre chair de notre chair : sacré détour ! C’est vraiment ce qui s’appelle sortir de ses rails, emprunter une autre route que celle qui était prévue et qui semblait naturelle.

Si Dieu le premier s’est appliqué cette pédagogie du détour, comment pourrions-nous refuser de la pratiquer ? Sortir un instant de son rôle social pour aller voir l’autre à égalité. Découvrir un milieu associatif inconnu et s’efforcer de le comprendre de l’intérieur. Partager un repas avec des artistes, des traders ou des SDF… Plusieurs patrons ou hauts responsables racontent avoir voulu sentir l’atmosphère de leur entreprise en se faisant embaucher incognito au bas de l’échelle. En quelques mois ou semaines, ce détour par la condition ordinaire leur en avait appris sur l’entreprise plus que bien des réunions empesées au plus haut niveau !

Oui, le détour est une pédagogie divine, au sens premier du terme pédagogue : celui qui conduit l’enfant sur le chemin. Nous sommes l’enfant que Dieu guide en lui faisant changer de chemin pour un moment, afin qu’il revienne grandi et transformé, comme Moïse deviendra le libérateur de son peuple après avoir fait ce crochet par le buisson ardent. Cela vaut bien le détour ..


4. Le détour du samaritain

1148059317 buisson dans Communauté spirituelleDans le Nouveau Testament, il y a également quelques détours célèbres, dont celui du samaritain de la parabole (Lc 10,25-37) pour dévier de sa route un instant et prendre soin d’un blessé laissé pour mort. Il fait un crochet là où les autres continuent tout droit sans s’arrêter. Il suspend son voyage le temps de trouver une auberge à qui confier le malheureux. Puis il reprend sa route, sans savoir que ce geste l’a irréversiblement transformé en juste, lui l’hérétique interdit de Temple à Jérusalem.

Refuser de faire un détour, à l’image du prêtre et du lévite de la parabole, c’est être tellement devenu l’homme (ou la femme !) de l’institution que les gens hors-normes en deviennent invisibles. Refuser de se laisser dérouter, ne serait-ce qu’un instant, pour aller voir de près ce blessé–buisson-ardent, c’est suivre sa propre logique imperturbablement (logique professionnelle, conjugale, associative, amicale, ecclésiale) sans jamais dévier. Refusé de dérailler opportunément, c’est se priver de découvertes enrichissantes, de l’imprévu novateur ; c’est prendre le Transsibérien sans descendre aux escales…

Le détour du samaritain par le blessé sur la route sera doublement salutaire : l’homme à terre sera relevé, l’hérétique sera justifié. Et qui peut dire qu’il n’est pas l’hérétique de quelqu’un d’autre ?


5. Le détour de Paul à Athènes

7483947-0000001.paul_athen_.w1024 CarêmeL’éloge de la pédagogie du détour vaut également pour la stratégie missionnaire. Si l’apôtre ne se laisse étonner par rien chez ceux vers qui il est envoyé, comment pourrait-il leur annoncer le Christ ? Suivez Paul débarquant à Athènes (Ac 17). Il connaît mal cette culture grecque, lui le citoyen romain d’un coin perdu de l’Empire. Alors avant de prêcher, il se tait et regarde. Il prend le temps de se promener parmi les monuments d’Athènes (il a de quoi visiter !). Il se renseigne sur les coutumes, les croyances, les penseurs, les attentes de ce peuple si fier de sa démocratie. Il cherche les braises sur lesquels souffler pour que la ville grecque devienne un buisson ardent qui brûle d’ardeur pour le Christ sans se consumer. Et il va trouver : une statue au Dieu inconnu témoigne de la curiosité des Grecs pour ce qui leur échappe. Grâce à ce détour par leur culture, dont témoignent ses citations de philosophes, Paul va pouvoir appuyer sa prédication (son kérygme) sur la soif des Grecs à apprendre du neuf sur Dieu ! Au-delà du demi-échec apparent de cette approche, Paul aura planté la graine qui s’épanouira dans l’orthodoxie grecque, si féconde au cours des siècles et encore actuellement.

La pédagogie du détour est pour le missionnaire un non-chemin (puisqu’il s’agit de se laisser dé-router !) indispensable pour que l’évangélisation parle au cœur. Sans détour, la mission n’est plus qu’une conquête, une tactique, un plan à exécuter, hélas.


6. Éloge de la curiosité

Pas de détour sans curiosité ! Si Moïse n’avait pas été intrigué par le buisson en flammes, il aurait continué son chemin sans rien changer. Mais il est curieux, intrigué, interrogé par ce qu’il perçoit et ne comprend pas. Savoir se poser des questions est le propre de l’homme.

« Les maîtres du judaïsme explicitent ce rapport en expliquant que l’homme est un être potentiel, inachevé, qui va se construire, s’épanouir, exactement comme une graine que l’on plante dans la terre. L’humain signifie terre car il est le lieu de sa propre germination. En hébreu, Adam a pour valeur numérique 45 qui se lit Mah qui veut dire « Quoi ? ». L’homme est une question perpétuelle. Question sur soi, sur son passé et son avenir. Le questionnement est la parole fondamentale de l’humain, mise en question de la conscience » [2].

Moise-- détourSavoir se laisser étonner est pour nous un grand défi. Avec l’âge c’est bien connu on devient blasé, on croit avoir tout vu. Ou bien au jeune âge, on croit voir clairement la ligne à suivre radicalement sans dévier. La maturité pourrait bien être quelque part entre les deux : avoir certes une ligne de vie bien tracée (pour éviter l’éparpillement, l’incohérence, la dispersion, la vanité de bien des parcours), mais se laisser détourner de temps à autre, en acceptant de ne pas maîtriser ce que cela va changer après. 

On en revient à nos coopérants du début. Ils retournent en Europe pour la plupart, et reprendront une trajectoire assez semblable aux autres. Mais ces quelques mois ailleurs les auront marqués au fer rouge. Loin d’être une parenthèse, ils s’y référeront longtemps pour contester ou relativiser leur mode de vie ici, les évidences de la culture d’ici, et finalement habiter autrement le rôle social qu’on veut leur faire jouer ici. D’où l’importance spirituelle des détours comme Erasmus, la coopération, un stage ouvrier, un service civique, une maraude avec Médecins du Monde, le Volontariat International en Entreprise etc. De grosses entreprises organisent des « vis ma vie » entre leurs différents métiers pour donner des envies d’évolution et éveiller des talents : elles ont raison ! D’autres organisent des visites d’entreprises avec leurs équipes pour aller voir ailleurs comment ils produisent, avec quel type de management etc. Et elles ont raison !

Le détour de Moïse par le buisson ardent peut prendre aujourd’hui tant de formes et se traduire par tant d’expériences innovantes ! Cultivons donc la pédagogie du détour de YHWH au désert, pour nous-mêmes, pour ceux dont nous sommes chargés : il y a sûrement un buisson qui nous attend quelque part, flambant neuf, qui mérite le détour ! Ce pourrait bien être le sens de la parole énigmatique de Jésus : « si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui » (Mt 5,41)…

 


[1]. VARILLON F., L’humilité de Dieu, Le Centurion, Paris, 1974, p. 39.

[2]. Marc-Alain Ouaknin et Dory Rotnemer, Le livre des prénoms bibliques et hébraïques, Albin Michel, 2000, p.64.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : Je-suis » (Ex 3, 1-8a.10.13-15)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, Moïse était berger du troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiane. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb. L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. Moïse se dit alors : « Je vais faire un détour pour voir cette chose extraordinaire : pourquoi le buisson ne se consume-t-il pas ? » Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » Et il déclara : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel. Maintenant donc, va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. » Moïse répondit à Dieu : « J’irai donc trouver les fils d’Israël, et je leur dirai : ‘Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous.’ Ils vont me demander quel est son nom ; que leur répondrai-je ? » Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : ‘Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : Je-suis’. » Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : ‘Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est Le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob’. C’est là mon nom pour toujours, c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en d’âge. »

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 6-7, 8.11)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.
 (Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur fait œuvre de justice,
il défend le droit des opprimés.
Il révèle ses desseins à Moïse,
aux enfants d’Israël ses hauts faits.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint.

Deuxième lecture
La vie de Moïse avec le peuple au désert, l’Écriture l’a racontée pour nous avertir (1 Co 10, 1-6.10-12)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer que, lors de la sortie d’Égypte, nos pères étaient tous sous la protection de la nuée, et que tous ont passé à travers la mer. Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ. Cependant, la plupart n’ont pas su plaire à Dieu : leurs ossements, en effet, jonchèrent le désert. Ces événements devaient nous servir d’exemple, pour nous empêcher de désirer ce qui est mal comme l’ont fait ces gens-là. Cessez de récriminer comme l’ont fait certains d’entre eux : ils ont été exterminés. Ce qui leur est arrivé devait servir d’exemple, et l’Écriture l’a raconté pour nous avertir, nous qui nous trouvons à la fin des temps. Ainsi donc, celui qui se croit solide, qu’il fasse attention à ne pas tomber.

Évangile
« Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Lc 13, 1-9)
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. Convertissez-vous, dit le Seigneur, car le royaume des Cieux est tout proche. Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (Mt 4, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : ‘Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?’ Mais le vigneron lui répondit : ‘Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.’ »
Patrick BRAUD

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7 mars 2021

Quels sont ces serpents de bronze ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quels sont ces serpents de bronze ? 

Homélie pour le 4° Dimanche de Carême / Année B
14/03/2021

Cf. également :

À chacun son Cyrus !
Démêler le fil du pêcheur
L’identité narrative : relire son histoire
Le chien retourne toujours à son vomi
La soumission consentie

En bon juif nourri de la Torah avec le lait de sa mère, Jésus puise dans les écrits de l’Alliance de quoi déchiffrer son identité et sa mission. Ce dimanche (Jn 3, 14-21), il se souvient de l’épisode du serpent de bronze de Moïse, et s’identifie au salut ainsi offert pendant l’Exode au désert : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle ». La scène des serpents est encore dans toutes les mémoires. Relisons-la pas à pas, pour voir comment Jésus se l’est appropriée, et comment nous pouvons nous-mêmes en faire notre miel.

 

1. Le venin de la tentation

Serpent Serpent Bronze Illustration Vecteur PremiumTout commence par les murmures du peuple contre Moïse. Les esclaves en fuite ont chaud, soif et faim dans le désert effrayant, « chaos de hurlements sauvages » (Dt 32,10). Ils en deviennent nostalgiques de la période de leur esclavage où il y avait des marmites de viande et une sécurité relative. La Boétie soulignera plus tard que la soumission ne dure que si elle est volontaire, intérieurement acceptée et normalisée par ceux qui en sont victimes. Et Marx remarquera que la plupart des esclaves aiment leurs chaînes, les opprimés leurs oppresseurs. Alors, cette horde de fuyards se rebelle contre celui qui les a conduits jusqu’ici, au milieu des cailloux rouges, poussiéreux et desséchés. La tentation refait surface : pourquoi prendre tous ces risques sous prétexte d’être libres ? Et si l’eau venait à manquer ? Et si tout cela n’en valait pas la peine ? Et si la terre promise n’était qu’un mythe ? Et s’il valait mieux retourner en Égypte malgré le châtiment qui nous y attend ?
« En chemin, le peuple récrimina contre Dieu et contre Moïse : “Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable !” Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : “Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents.” Moïse intercéda pour le peuple, et le Seigneur dit à Moïse : “Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront !” Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! Les fils d’Israël partirent et campèrent à Oboth » (Nb 21, 5 10).

Cette tentation est la nôtre : préférer revenir à nos anciens esclavages plutôt que de prendre le risque de la liberté, préférer la servitude (de pharaon) au service (de YHWH). Un proverbe biblique le constatait avec cynisme : « le chien retourne toujours à son vomi » (Pr 26,11 ; 2P 2,22)…

Cette tentation est un venin qui se répand dans le peuple, empoisonne sa marche, pollue son espérance. Le texte biblique raconte que des serpents brûlants se faufilaient alors dans le désert pour mordre les hébreux rebelles. En fait, c’est le remords qui les empoisonne. Ils se font du mal à eux-mêmes en se détournant du but promis. Ils s’empoisonnent en regardant en arrière. Ils s’enfièvrent de passions brûlantes au lieu de faire confiance et de se laisser conduire.

La punition des serpents peut être une référence au serpent qui a tenté le premier couple humain. Il a en effet utilisé la calomnie pour arriver à ses fins en faisant croire que Dieu était un Dieu jaloux qui ne voulait pas que l’humain devienne semblable à lui (Gn 3,4-5).

Moïse fait le bon diagnostic : le venin qui enfièvre le peuple est bien celui du consentement à son esclavage. Il réagit aussitôt, avec un fort sens du symbolisme.

 

2. Figer en bronze le serpent

Quels sont ces serpents de bronze ? dans Communauté spirituelle france-doubs-labergement-sainte-marie-fonderie-cloches-charles-obertino-coule-bronze-fusion-moulesC’est Dieu qui souffle à Moïse le chemin de guérison : « fais-toi un serpent », et Moïse l’interprète en fondant un serpent de bronze. Symboliquement, ce serpent est l’antidote de ceux qui se sont faufilés au milieu du peuple : il était brûlant (le bronze en fusion) et le voilà froid, figé. Il se glissait parmi les pierres et maintenant il est immobile. Il mordait et il est inactif. Bref : ce serpent est bien semblable à ceux qui décimaient les hébreux, et pourtant il est neutralisé, inoffensif.

Figer en bronze le serpent de notre tentation reste un chemin de guérison pour nous aujourd’hui : avoir le courage de saisir à pleines mains le mal qui nous ronge, lui faire cracher son venin, le rendre inoffensif au point qu’il ne bougera plus de là… Traiter la tentation comme une chose à modeler au lieu de subir son emprise en la considérant comme un être vivant. La force de la tentation réside dans la capacité du tenté à lui donner vie, à lui accorder du pouvoir. La nommer, la figer en bronze, c’est lui ôté la possibilité de nuire.

En s’identifiant au serpent de bronze, Jésus comprend qu’il va de devenir l’image-même du péché aux yeux de ses contemporains. Sur la croix, il subira la vieille malédiction du Deutéronome (Dt 21,23 : « maudit soit qui pend au bois du gibet ! »).

Il incarnera celui qui est abandonné de Dieu et des hommes. Il sera défiguré au point de ne plus voir en lui que le péché dévorant chacun de nous jusqu’à sa perte. « Il a été fait péché  pour nous », dira Paul (2 Co 5,21), effrayé et admiratif. Mais dans sa Passion, Jésus était en train de figer en bronze le mal se déferlant sur lui. En aimant ses bourreaux, en pardonnant à ceux qui le clouaient, en répondant au mal par le bien, en ouvrant le ciel au criminel à sa droite, Jésus refaisait ce qui a permis à Moïse de sauver le peuple des morsures brûlantes des serpents : il endosse le mal pour lui ôter toute puissance, il saisit la haine à bras-le-corps pour la désarmer, il fait cracher à la haine son venin pour qu’elle devienne inoffensive.

 

3. Élever le serpent de bronze

91868669-serpent-en-bronze-de-mo%C3%AFse-mont-n%C3%A9bo croix dans Communauté spirituelleAprès avoir fondu le serpent en bronze, Dieu demande à Moïse de l’élever au plus haut, sur un mât. Ce geste d’élévation est là aussi éminemment symbolique. Celui qui ne pouvait que ramper à l’horizontale sur le sol se retrouve ainsi au-dessus, à la verticale du peuple. La tentation de l’immanence est retournée comme un gant : la verticalité du mât marque la transcendance de Dieu qui ouvre le peuple à de nouveaux horizons de liberté. Prendre de la hauteur à la manière de YHWH est donc le remède pour ne pas ramper comme des reptiles ! Le peuple murmurait contre Moïse car il ne pensait qu’à ses besoins immédiats : boire et manger. Le serpent de bronze dressé à la verticale va les obliger à décoller leur regard de la poussière de leur quotidien à court-terme.

On comprend que Jean ait vu en Jésus crucifié celui qui rétablissait l’accès au Dieu transcendant. Élevé sur la croix, Jésus conteste nos enfermements trop horizontaux. Exalté dans sa résurrection, il ouvre le regard à chercher plus haut. Glorifié dans son Ascension, il nous oblige à lever les yeux et à espérer plus grand.

« Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32) : cette promesse de Jésus s’accomplit actuellement, depuis que le gibet de la croix est devenu le signe paradoxal de notre espérance.

 

4. Regarder vers le serpent de bronze

qiafkvkb0oMtMcCAKyfu-Mzm5-U@500x707 JésusCar le serpent de bronze ainsi dressé par Moïse dans le désert ou par Dieu sur la croix attire à lui tous les regards. Il s’agit bien de regarder le mal en face, figé désormais par le pardon, rendu inoffensif par l’amour de celui qu’il voulait empoisonner. Lever les yeux pour reconnaître la morsure du mal et implorer pitié a sauvé les hébreux au désert : « Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! ».

Lever les yeux vers le Christ en croix en reconnaissant notre péché et en implorant son pardon nous sauve bien plus encore du venin de nos tentations intimes. « Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé », prophétisait Zacharie (Za 12,10). Jésus en fait même le signe de sa divinité : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS » (Jn 8,28).

Nommer le mal, le regarder en face, croire que tout pouvoir de nuire peut lui être enlevé fait partie de l’expérience du salut chrétien.

C’est ce qu’a voulu faire Nelson Mandela en sortant de prison, avec la commission Vérité et Réconciliation pour sortir de l’apartheid. C’est ce que veut faire encore le Rwanda avec le génocide de 1994 qui a fait un million de morts. C’est ce que les Alliés ont voulu faire à Nuremberg avec le procès des chefs nazis responsables de la ‘solution finale’. C’est ce que veut faire l’Église catholique en France comme ailleurs pour guérir les blessures des affaires de pédocriminalité et empêcher que cela revienne. C’est l’apaisement que cherche le Président Macron en reconnaissant la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie (on souhaiterait la réciproque du côté algérien…). C’est ce qu’a exprimé le Pape François avec sa visite en Irak ce week-end, célébrant la messe à Mossoul au milieu d’une église réduite à des ruines par la folie de Daesh…

Regarder le mal en face et lui ôter son pouvoir : le combat des chrétiens est non-violent, mais intransigeant sur la vérité du mal infligé.

 

5. Une vis sans fin

Fer d’autel - serpent fetiche Bitis - Gan - Burkina Faso - FersUne fois guéris des morsures des serpents brûlants, les Hébreux ont quasiment idolâtré ce serpent de bronze élevé par Moïse. À tel point que le roi Ézéchias dans sa réforme religieuse du retour d’Exil a jugé bon de le détruire, car la magie remplaçait la foi : le peuple avait finir par invoquer un totem, une amulette, là où leurs ancêtres confessaient leur péché et se convertissaient.
« Ézéchias supprima les lieux sacrés, brisa les stèles, coupa le Poteau sacré et mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fabriqué ; car jusqu’à ces jours-là les fils d’Israël brûlaient de l’encens devant lui ; on l’appelait Nehoushtane » (2 R 18, 4).

Avertissement sans frais : exorciser nos démons intérieurs n’est jamais fini… ! Celui qui croirait que le mal n’a plus aucune emprise sur lui se retrouverait vite en train de brûler de l’encens devant son serpent de bronze !

 

Regarder vers nos serpents brûlants vaincus par la vérité, le pardon et l’amour de Dieu, c’est faire l’expérience du salut gratuit que Paul garantissait aux Éphésiens dans notre deuxième lecture (Ep 2, 4-10) : « C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil ».

Alors, quels sont ces serpents que nous devons figer en bronze ? Comment les élever – rendus ainsi inoffensifs - au-dessus de nos préoccupations habituelles ?
En ce temps de Carême, allons chercher les vrais antidotes aux morsures brûlantes des venins qui empoisonnent notre marche…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La colère et la miséricorde du Seigneur manifestées par l’exil et la délivrance du peuple (2 Ch 36, 14-16.19-23)

Lecture du deuxième livre des Chroniques

En ces jours-là, tous les chefs des prêtres et du peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les abominations des nations païennes, et ils profanaient la Maison que le Seigneur avait consacrée à Jérusalem. Le Seigneur, le Dieu de leurs pères, sans attendre et sans se lasser, leur envoyait des messagers, car il avait pitié de son peuple et de sa Demeure. Mais eux tournaient en dérision les envoyés de Dieu, méprisaient ses paroles, et se moquaient de ses prophètes ; finalement, il n’y eut plus de remède à la fureur grandissante du Seigneur contre son peuple. Les Babyloniens brûlèrent la Maison de Dieu, détruisirent le rempart de Jérusalem, incendièrent tous ses palais, et réduisirent à rien tous leurs objets précieux. Nabuchodonosor déporta à Babylone ceux qui avaient échappé au massacre ; ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils jusqu’au temps de la domination des Perses. Ainsi s’accomplit la parole du Seigneur proclamée par Jérémie : La terre sera dévastée et elle se reposeradurant 70 ans,jusqu’à ce qu’elle ait compensé par ce repostous les sabbats profanés.
Or, la première année du règne de Cyrus, roi de Perse, pour que soit accomplie la parole du Seigneur proclamée par Jérémie, le Seigneur inspira Cyrus, roi de Perse. Et celui-ci fit publier dans tout son royaume – et même consigner par écrit – : « Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Le Seigneur, le Dieu du ciel, m’a donné tous les royaumes de la terre ; et il m’a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem, en Juda. Quiconque parmi vous fait partie de son peuple, que le Seigneur son Dieu soit avec lui, et qu’il monte à Jérusalem ! »

PSAUME
(136 (137), 1-2, 3, 4-5, 6)
R/ Que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir ! (cf. 136, 6a)

Au bord des fleuves de Babylone
nous étions assis et nous pleurions,
nous souvenant de Sion ;
aux saules des alentours nous avions pendu nos harpes.

C’est là que nos vainqueurs
nous demandèrent des chansons,
et nos bourreaux, des airs joyeux :
« Chantez-nous, disaient-ils, quelque chant de Sion. »

Comment chanterions-nous un chant du Seigneur
sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem,
que ma main droite m’oublie !

Je veux que ma langue s’attache à mon palais
si je perds ton souvenir,
si je n’élève Jérusalem
au sommet de ma joie.

DEUXIÈME LECTURE
« Morts par suite des fautes, c’est bien par grâce que vous êtes sauvés » (Ep 2, 4-10)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Avec lui, il nous a ressuscités et il nous a fait siéger aux cieux, dans le Christ Jésus. Il a voulu ainsi montrer, au long des âges futurs, la richesse surabondante de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil. C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés dans le Christ Jésus, en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions.

 

ÉVANGILE
« Dieu a envoyé son Fils pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 14-21)

Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement, celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et le Jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. »
 Patrick BRAUD

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24 janvier 2021

Un prophète comme Moïse

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Un prophète comme Moïse

Homélie pour le 4° dimanche du Temps Ordinaire / Année B
31/01/2021

Cf. également :

Aliéné, possédé, exorcisé…
Qu’est-ce que « faire autorité » ?
Ce n’est pas le savoir qui sauve
De l’ordre de Nazareth au désordre de Capharnaüm
Descendre habiter aux carrefours des peuples
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli

·      L’attente du nouveau Moïse

Un prophète comme Moïse dans Communauté spirituelle persosidebar_moise-bo-jbOn dit facilement - à raison – qu’être chrétien c’est suivre Jésus de Nazareth, son message, ses exemples, sa vie. Notre première lecture (Dt 18, 15-20) nous met sur la piste d’un autre modèle, auquel les apôtres eux-mêmes ont pensé pour déchiffrer la personne de Jésus. Ce modèle, c’est Moïse. Sans doute la plus grande figure du judaïsme (seul Abraham pourrait lui disputer ce titre, mais en rigueur de termes Abraham n’est pas juif : il est le père de toutes les nations). « Il ne s’est plus levé en Israël un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face » (Dt 34, 10).

Le Deutéronome est si impressionné par la stature de Moïse qu’il annonce un prophète comme lui à la fin des temps (1° lecture de ce dimanche). « Au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez » (Dt 18, 15).

Cette annonce a nourri l’espérance de dizaines de générations affrontées aux vicissitudes de l’histoire d’Israël. Les premiers chrétiens ont instinctivement projeté le portrait de ce nouveau Moïse sur Jésus, en qui ils ont reconnu l’accomplissement de l’œuvre de Moïse.
Les traces de cette identification Jésus–Moïse sont nombreuses dans le Nouveau Testament :

« Philippe trouve Nathanaël et lui dit : Celui dont il est écrit dans la loi de Moïse et chez les Prophètes, nous l’avons trouvé : c’est Jésus fils de Joseph, de Nazareth. » (Jn 1,45)
« Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c’est à mon sujet qu’il a écrit. » (Jn 5, 46)
« À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : “C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde.” » (Jn 6, 14)
« Moïse a déclaré : Le Seigneur votre Dieu suscitera pour vous, du milieu de vos frères, un prophète comme moi : vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira. » (Ac 3, 22)

Les musulmans soutiennent aujourd’hui encore que cette annonce du Deutéronome concerne Mohammed ! Il serait ainsi prédit par la Bible, couronnant le Coran comme la révélation rétablie dans sa pureté :
« Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu’ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Thora et l’Évangile. Il leur ordonne le convenable, leur défend le blâmable, leur rend licites les bonnes choses, leur interdit les mauvaises, et leur ôte le fardeau et les jougs qui étaient sur eux » (Sourate 7, 157).
« Nous vous avons envoyé un Messager pour être témoin contre vous, de même que Nous avions envoyé un Messager à Pharaon. » (Sourate 73, 15)

Tout le monde se dispute le prestige de Moïse !

En quoi cela nous intéresse-t-il ? Au-delà des spéculations sur la fin des temps, ou sur la soi-disant supériorité de l’islam sur les autres religions, les chrétiens ont une bonne raison de s’y intéresser de plus près. Si le baptême nous configure au Christ, et si celui-ci est vraiment « le prophète comme Moïse », alors notre vocation de baptisés s’éclaire puissamment des caractéristiques de la mission de Moïse, accomplie en Jésus.

Parcourons quelques grandes lignes de ce que Moïse peut nous dire de notre rôle dans l’histoire, petite et grande.

 

·      Fils d’immigrés, fils d’esclaves

moise_poussin Jésus dans Communauté spirituelleMoïse était hébreu. Il aurait dû grandir parmi les siens. Il aurait dû prendre la place de ses aînés dans les travaux pharaoniques où les hébreux étaient exploités comme des esclaves. Ce petit-fils d’immigrés venus de Canaan en Égypte pour fuir la famine, ce fils d’esclaves assujettis au travail forcé pour la grandeur de pharaon, cet enfant flottant sur le Nil comme les boat-people sur l’océan est devenu le pilier du peuple de Dieu ! Étonnant renversement de perspective qui devrait nous mettre la puce à l’oreille. Aujourd’hui encore, Dieu peut faire surgir des leaders de ces populations méprisées, des guides spirituels venant de ces marges peu considérées. En naissant à Bethléem, loin de chez lui, rejeté de l’auberge pour l’étable, Jésus s’inscrit dans ce droit fil des naissances socialement défavorisées, mais porteuses de promesses. « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » : le scepticisme de Nathanaël (Jn 1,46) devrait nous alerter sur le nôtre, lorsque de nouveaux Moïse, de nouveaux Jésus voient le jour là où on ne les attend pas.

 

·      Révolté par la misère de son peuple

05.htm2 loiL’épisode est bien connu : sortant de son palais, Moïse voit un garde égyptien maltraiter et frapper un hébreu. Son sang ne fait qu’un tour : il tue l’oppresseur et l’enterre dans le sable (Ex 2,12). L’affaire commençant à s’ébruiter, il sera obligé de fuir au désert vers le pays de Madian pour échapper à la police égyptienne.

Ce résistant avant l’heure parle au cœur de tous ceux qui disent non à la domination, à l’exploitation des plus faibles, à la persécution des minorités. Plus tard, après la rencontre de YHWH, Moïse reprendra son combat mais de manière non violente, avertissant pharaon par les dix plaies, le laissant s’enfermer lui-même dans sa rage meurtrière alors qu’il fait fuir les hébreux pacifiquement hors du pays.

Jésus lui aussi sera ému jusqu’aux entrailles par la misère de son peuple. Il est bouleversé par la mort de ses amis, il a pitié des foules sans pain et sans berger, il pleure sur Jérusalem qui lapide ses prophètes, il se désole de voir les cœurs endurcis, et sait la soif d’Israël d’être libéré de l’occupant romain. De manière non violente, il répondra à l’attente du peuple en l’appelant à fuir le péché sans condamner le pécheur, à délivrer du mal tout en aimant celui qui le commet.

Et nous, quelle est notre révolte ?
Si nous ne sommes que sages et soumis, où est la grande espérance de Moïse et Jésus ?
Où en sommes-nous de la non-violence comme moyen de combattre la misère sociale, spirituelle, culturelle… ?

 

·      Leader d’exode

moise-entends-tu- MoïseGrâce au film de Cecil B. DeMille, tout le monde sait que Moïse a conduit son peuple à travers la mer pour le faire sortir de l’esclavage. Cet Exode est la figure de tous les exodes que nous avons à entreprendre. Sortir de la domination des riches sur les pauvres, des plus forts sur les plus faibles. Fuir les conditions de travail indignes, le mépris d’une origine, la rivalité démographique : les Mers rouges à traverser en ce siècle n’ont guère changé d’aspect !

Dans sa résurrection, Jésus accomplit l’œuvre de Moïse en faisant sortir son peuple de la mort et de l’esclavage du péché. Les icônes orientales représentent le Ressuscité saisissant Adam par le poignet pour le tirer hors du séjour des morts. Tel est bien ce nouvel exode que le baptême accomplit en nous : à travers l’eau nous somme sauvés, mieux encore que les esclaves en fuite il y a 3500 ans.

Quels exodes avons-nous entrepris ?
Qui attend de nous de prendre la tête d’une sortie salvatrice ?
Si nous ne sommes jamais leaders d’exode, pour nos proches, nos collègues, nos quartiers, le sel de notre baptême ne deviendra-t-il pas fade au point d’être foulé aux pieds ?

 

·      Bègue et fier de l’être

Bégaiement : oserez-vous en parler ?Moïse est « lourd de bouche et lourd de langue » (Ex 4, 10–11). 

Un célèbre midrash (tradition juive) raconte qu’un jour Moïse, jouant sur les genoux du pharaon, lui dérobe sa couronne. Y voyant un mauvais présage, les mages du monarque suggèrent à celui-ci la mise à mort immédiate de l’enfant. Cependant, Jethro, prêtre de Madian, propose de mettre à l’épreuve ce qui n’était peut-être que jeu d’enfant, et fait placer Moïse devant un plateau de diamants et de braises ardentes. Moïse se précipite vers le plateau de diamants, mais trébuche (à la suite de l’intervention de Gabriel) vers les braises ardentes. Dans sa frayeur, il porte ses doigts à la bouche et se brûle la langue et les lèvres. C’est de là que viendrait le bégaiement de Moïse ! Quant à sa bouche, un pansement y est mis. Quand celui-ci est retiré, il perd un morceau important de sa lèvre. Moïse est désormais « lourd de bouche et lourd de langue », ce qui incitera YHWH à associer son frère Aaron comme porte-parole de Dieu.

L’handicap de Moïse devient un signe de son humilité légendaire : « Or, Moïse était très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté » (Nb 12, 3). Plutôt que de compter sur ses seules forces, il s’appuiera sur Aaron jusqu’au bout. Bègue, il renoncera à séduire par la parole. Handicapé, il laissera la puissance de Dieu se manifester dans sa faiblesse. N’est-ce pas ce que Paul a vécu, avec son écharde dans sa chair (2 Co 12,7) ? Elle ne lui laissait pas de répit, mais le maintenait humble et reconnaissant, l’obligeant à laisser la puissance de Dieu agir dans sa faiblesse.

Et nous : quel est notre bégaiement, notre écharde dans la chair ?
Comment le transformer en source d’humilité, en consentant à l’action de Dieu plus qu’à la nôtre en propre ?

 

·      Face à YHWH

614CB5PFYQL._SX338_BO1,204,203,200_ prophèteLe buisson ardent marque le vrai tournant de la vie de Moïse (Ex 3,14). En lui révélant le Nom au-dessus de tous les noms, YHWH se révèle imprononçable, insaisissable, radicalement Autre et pourtant parlant à Moïse « face à face » (Dt 34,10). Sur le sommet du Sinaï, cette proximité de Moïse d’avec Dieu sera encore plus grande, 40 jours durant. Ce qui caractérise Moïse est donc une relation absolument unique avec Dieu, qu’aucun prophète n’osera revendiquer après lui. Même Elie dit ne voir Dieu que de dos. Seul Jésus ira plus loin, lui dont l’être n’est que dialogue intérieur avec son Père, dans l’Esprit qui les unit l’un à l’autre.

Sans prétendre égaler Moïse ni encore moins dépasser Jésus, la vocation chrétienne est bien de témoigner du Tout-Autre tout en partageant avec lui une intimité, une communion qui nous vient du Christ dans l’Esprit.

Si les baptisés ne vivent pas face à Dieu, lui parlant comme à un ami, comment pourraient-ils être témoins de son incarnation et de sa proximité aimante ?

 

·      Graveur de lois

220px-Rembrandt_Harmensz._van_Rijn_079Israël fait mémoire de Moïse comme celui qui leur a transmis la Loi. Il l’avait dans un premier temps gravé sur deux tables de pierre. Pris de colère (un autre de ses défauts de caractère semble-t-il !), il les a brisés en découvrant le veau d’or. De là est née la loi orale qui dans la tradition talmudique est au moins aussi importante que la Loi écrite. Jésus accomplira ce chef-d’œuvre de Moïse en gravant l’Esprit - la nouvelle loi d’amour – dans nos cœurs et non plus sur la pierre.

Graver l’impératif de l’amour dans le cœur de ceux qui nous sont confiés - ne fut-ce que l’espace d’une rencontre - est toujours notre responsabilité chrétienne.

Dépassant la lettre de la loi - fondamentaliste, intégriste, fanatique – il nous revient à la fois de renvoyer à la loi dans toute son exigence et de la parfaire grâce au pardon et à la miséricorde.

 

·      Resto du cœur

Au peuple affamé et assoiffé dans le désert, Moïse réussit à obtenir de Dieu la manne, les cailles, l’eau du rocher. Jésus donnera lui aussi de quoi nourrir les foules affamées, et plus encore : son corps à manger, son sang à boire, sacramentellement. Coluche à la puissance deux en quelque sorte !
Les chrétiens ont en charge de distribuer nourriture matérielle et spirituelle, sans dissocier les deux.

Où en sommes-nous de cette action humanitaire intégrale ?

 

·      Garant de la Terre promise

ImageMoïse a conduit les siens vers Canaan. Il n’y entre pas mais meurt en contemplant cette Terre promise du haut d’une montagne.
Jésus ne conduit vers le royaume de son Père, et lui aussi meurt avant d’y entrer, contemplant du haut de la croix ce monde nouveau désormais ouvert à tous.

Si nous mettons nos espoirs en cette terre-ci seulement (santé, richesse, travail, famille…) nous manquerons le but pour lequel Moïse a pris tous les risques et Jésus tous les coups.

De quelle Terre promise sommes-nous les garants ?
Sur quel horizon au-delà des espoirs trop humains inscrivons-nous nos gestes et nos paroles ?

Il y a bien d ‘autres parallèles entre Moïse, Jésus et notre vocation chrétienne. Ceux-là suffisent déjà pour nous mettre en route.

Fils d’immigrés, fils d’esclaves,
Révolté par la misère de son peuple,
Leader d’exode,
Bègue et fier de l’être,
Face à YHWH,
Graveur de lois,
Resto du cœur,
Garant de la Terre promise :
Quels aspects de la figure de Moïse pouvez-vous incarner davantage en ce début 2021 ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je ferai se lever un prophète ; je mettrai dans sa bouche mes paroles » (Dt 18, 15-20)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Au milieu de vous, parmi vos frères, le Seigneur votre Dieu fera se lever un prophète comme moi, et vous l’écouterez. C’est bien ce que vous avez demandé au Seigneur votre Dieu, au mont Horeb, le jour de l’assemblée, quand vous disiez : “Je ne veux plus entendre la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux plus voir cette grande flamme, je ne veux pas mourir !” Et le Seigneur me dit alors : “Ils ont bien fait de dire cela. Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. Si quelqu’un n’écoute pas les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, moi-même je lui en demanderai compte.
Mais un prophète qui aurait la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurais pas prescrite, ou qui parlerait au nom d’autres dieux, ce prophète-là mourra.” »

 

PSAUME
(94 (95), 1-2, 6-7abc, 7d-9)

R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur. (cf. 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit
le troupeau guidé par sa main.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
comme au jour de tentation et de défi,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

DEUXIÈME LECTURE
La femme qui reste vierge a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée » (1 Co 7, 32-35)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, j’aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé. La femme sans mari, ou celle qui reste vierge, a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit. Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde, elle cherche comment plaire à son mari. C’est dans votre intérêt que je dis cela ; ce n’est pas pour vous tendre un piège, mais pour vous proposer ce qui est bien, afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

ÉVANGILE
« Il enseignait en homme qui a autorité » (Mc 1, 21-28)
Alléluia. Alléluia.Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. Alléluia. (Mt 4, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.
Patrick BRAUD

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13 octobre 2019

Lutte et contemplation

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lutte et contemplation

Homélie du 29° dimanche du Temps Ordinaire /  Année C
20/10/2019

Cf. également :

À temps et à contretemps
Ne baissez pas les bras !
La grenouille qui ne se décourageait jamais

Réfléchissez, et choisissez un projet important que vous avez mené ces derniers temps : un déménagement, une mission professionnelle, un traitement médical… comment l’avez-vous entrepris : en y allant à l’instinct, en suivant votre intuition ? après mûre réflexion ? Comment l’avez-vous conduit : en y consacrant toute votre énergie ? en ne pensant qu’à cela ? par petites touches ou d’un seul trait ? En fait, nous avons chacun adopté un certain style pour agir, mais rien ne dit que ce soit le meilleur pour nous. C’est simplement celui que nous avons trouvé jusqu’à présent, en fonction de notre histoire personnelle, de nos talents, de notre caractère.

Amaleq 2Dans la première lecture, Josué mène le combat d’Israël se défendant contre l’attaque des Amalécites, pendant que Moïse monte sur une colline pour prier, les mains levées, avec l’aide d’Aaron et de Hour.

Il y a du Josué et du Moïse en chacun de nous ! D’un côté, il nous faut plonger dans la mêlée, au cœur de l’action. Pas question de tergiverser en trouvant de faux prétextes qui retarderaient le combat. L’heure est à l’urgence : légitime défense d’Israël ici, projet important là. En même temps, se noyer dans l’action sans prendre le temps de réfléchir, de se poser comme Moïse sur une pierre, finit par être suicidaire. À force d’être obsédé par le court terme, on finit par perdre le sens de ce que l’on fait, même si on le fait bien.

Josué en nous se bat pour la survie quotidienne : la famille, le logement, une vie décente, le boulot… Moïse en nous devrait garder les mains levées vers le ciel : un peu de silence pour entendre les choses autrement, les bras tendus vers Dieu pour ne pas compter sur nos seules forces, une intériorité continuelle, toile de fond sur laquelle la bataille se déroulera selon le cœur de Dieu.

Celui qui ne prie pas pendant qu’il agit réussira peut-être son œuvre, mais plus rarement l’œuvre de Dieu. Et symétriquement, celui qui n’agit pas à l’issue de sa prière réduit la foi à un bien-être individuel, à une thérapie de développement personnel…

« En cette période de l’histoire, un refus d’engagement pour l’homme au profit d’une seule intimité avec le Christ conduit au piétisme, à l’intimisme. Comment dire « Seigneur, Seigneur » sans accomplir la volonté de Dieu ? Et celle-ci est aussi engagement pour l’homme victime de l’homme. Pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup de chrétiens en Europe priaient, indifférents à ce qui se passait autour d’eux, en particulier dans les camps d’extermination. Aujourd’hui comme hier, par notre refus de prendre des risques, par nos silences, nous pouvons soutenir, le sachant ou sans le savoir, des régimes politiques. Le silence des Églises devant certains drames a parfois été tel qu’il équivalait à un engagement politique presque explicite, allant jusqu’à accréditer l’oppression. À cet égard, nous avons tout un passé à digérer et nous n’avons pas fini, loin de là. Mais si, par réaction contre le piétisme ou contre le silence des Églises, certains chrétiens allaient prendre les options politiques les plus extrêmes et les saupoudraient seulement après coup du nom de Jésus, ce serait aussi à la limite « récupérer » le Christ. Pour le chrétien, impossible de mettre la charrue avant les bœufs. Comment engager toute son existence dans un combat avec l’homme opprimé, au risque de perdre sa vie par amour, sans puiser constamment aux sources chrétiennes et s’y abreuver. Alors, comme Dieu, l’homme devient créateur. Poursuivant une aventure intérieure avec le Ressuscité, pas après pas, dans une lutte ardente pour la justice, il participe à la marche de l’homme et de l’humanité vers la libération de leurs oppressions. » (Frère Roger, Taizé)

Les Églises n’ont pas cessé d’osciller entre les deux attitudes : elles se sont compromises avec des idéologies inhumaines pour agir en faveur des pauvres hier, ou avec l’idolâtrie du marché aujourd’hui. Elles ont également été capables d’organiser de belles liturgies sans dénoncer le sort fait aux esclaves autrefois, aux Juifs en 39-45, ou aux femmes victimes de violence et de domination aujourd’hui. 


Frère Roger, fondateur de la communauté de Taizé en Bourgogne, a eu très tôt cette intuition qu’il fallait réconcilier en nous ces deux aspects de la vie chrétienne, pour pouvoir nous réconcilier avec nous-même, avec les autres, et entre Églises. Après Mai 68, des milliers de jeunes en quête « d’autre chose » – croyants ou non – ont pris la route pour cette  colline de Taizé où ils se retrouvaient très nombreux chaque été.

Lutte et contemplation dans Communauté spirituelle Sans-titre-4

Le 31 août 1974, ils étaient quarante mille à se presser autour de l’église de la Réconciliation sur la colline de Taizé, à quelques kilomètres de Cluny (Saône-et-Loire). Quarante mille jeunes venus de toutes les régions d’Égal France, mais aussi du monde entier pour l’ouverture d’un concile des jeunes qui devait durer plusieurs années.

Qu’ils soient chrétiens en rupture d’Église, militants de gauche en recherche de révolution ou  » baba cool  » illuminés, le formidable ébranlement de toutes les certitudes nées en mai 68 les unissait. Spiritualité, authenticité, fraternité : telle était leur recherche commune. Une seule conviction les habitait : à Taizé, il fait bon vivre dans une convivialité apaisée, protégée du tumulte et des angoissantes questions du monde environnant. Depuis l’annonce de la  » bonne nouvelle  » en 1970 par le Frère Roger Schultz, prieur de la communauté de Taizé, ils avaient été de plus en plus nombreux à gravir la colline pour – croyants et non-croyants – venir prier ou se recueillir en silence autour de cette communauté insolite de moines d’origine protestante qui s’ouvrait ainsi au monde séculier.
Il émanait de ces quarante hommes en aube blanche, priant trois fois par jour au milieu de la moderne église de béton, une force extraordinaire qui donnait à la foule hétéroclite et bigarrée le sentiment d’unité et de paix qu’elle cherchait.
À cette multitude, il fallait des mots d’ordre simples.  » Lutte et contemplation « , dira Frère Roger. Quelle autre formule aurait pu mieux résumer les aspirations contradictoires d’une génération qui tentait de concilier sa recherche de spiritualité et son désir d’œuvrer à la transformation d’un monde que ses inégalités choquaient profondément ? [1]

31uuNg735xL._SX320_BO1,204,203,200_ Aaron dans Communauté spirituelleFrère Roger a écrit de nombreux ouvrages, dont « Lutte et contemplation » en 1973 qui était le journal de cette aventure du « concile des jeunes », rassemblement informel sur une décennie environ de ces jeunes activistes des années 70 apprenant le silence, la méditation à l’infini sur les mantras religieux de Taizé, ces refrain (en latin !) répétés  jusqu’à une quasi transe spirituelle.

 » Le pressens-tu ? Lutte et contemplation ont une seule et même source : le Christ qui est amour.
Si tu pries, c’est par amour.
Si tu luttes pour rendre visage humain à l’homme exploité, c’est  par amour.
Te laisseras-tu introduire sur ce chemin ?
Au risque de perdre ta vie par amour, vivras-tu le Christ pour les hommes ? » 

Des jeunes continuent toujours d’affluer chaque été à Taizé, mais l’époque est moins portée à transformer le monde qu’à soigner les blessures intimes. Dans les années 70, il fallait apprendre la contemplation à des jeunes surinvestis dans l’action politique. Dans les années 2020, il faut sans doute éveiller la passion du combat social et politique chez les jeunes générations d’Occident, et la contemplation à Taizé y conduit naturellement. Jean-Paul II disait lors de sa visite à Taizé le 5 octobre 1986 : « On passe à Taizé comme on passe près d’une source. »

 

Frère Roger - Le fondateur de TaizéLutter et contempler : voilà un beau défi à relever ! Celui qui lève les bras au ciel sans retrousser ses manches devant les urgences autour de lui est hypocrite et lâche. Celui qui se noierait dans l’action sans prendre le temps de respirer, de se ressourcer, de recevoir sa force d’un autre sera très vite épuisé, et fade. 

 » La prière, cette descente dans les profondeurs de Dieu, n’est pas là pour que nous soyons mieux dans notre peau. Prier non en vue d’une utilité quelconque mais pour créer avec le Christ une communion d’hommes libres.Quand l’homme tente de donner à cette communion une expression par des paroles, ce sont des prières conscientes. Mais l’intelligence exprime seulement la surface de la personne. La voilà bien vite prise de court… et le silence l’emporte, au point de paraître signifier une absence de Dieu.
Plutôt que de se bloquer sur les aridités du silence, savoir qu’elles ouvrent à des possibilités créatrices inconnues : dans le monde sous-jacent à la personne humaine, dans l’infraconscient, le Christ prie plus que nous ne l’imaginons. Par rapport à l’immensité de cette prière du Christ en nous, notre prière explicite est réduite à peu de chose.
Oui, l’essentiel de la prière se passe surtout dans un grand silence…Toute prière demeure ardue pour l’homme livré à la solitude. Dieu a fait l’homme social, il lui a donné vocation « politique ». Serait-ce pour cela que la contemplation devient plus aisée quand elle est vécue avec d’autres ?Silence de la contemplation ! En chacun de nous gisent des abîmes d’inconnu, de doute, de violence, de peines intimes… et aussi des gouffres de culpabilité, d’inavoué, au point que s’ouvrent les immensités d’un vide. Des pulsions bouillonnent, elles viennent d’on ne sait où, peut-être d’une mémoire ancestrale ou génétique. Laisser le Christ prier en soi avec la confiance de l’enfance, un jour les abîmes seront habités.
Un jour, plus tard, nous constaterons en nous une révolution.À long terme, de la contemplation surgit un bonheur. Et ce bonheur d’hommes libres est moteur de notre lutte pour et avec tout hommes. Il est courage, il est énergie pour prendre des risques. Il est débordement d’allégresse. »

 

Cette alliance, cette dialectique lutte / contemplation est une règle de survie… pour les entreprises également ! Une entreprise obsédée par le seul résultat comptable en bas de page sera  toujours dans le court terme : réduire les frais de personnel, fermer les foyers de perte, dominer les formations, les investissements… Sa stratégie se limitera à la survie, et ses efforts deviendront contre-productifs, voire suicidaires, car ne préparant aucun rebond possible dans l’avenir. À l’inverse, celle qui n’aurait qu’une recherche fondamentale se priverait des développements opérationnels, sources de croissance et d’innovation. Comme disait Karl Marx : « Jusqu’ici les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde. Il s’agit maintenant de le transformer ».
Par exemple, une équipe dirigeante a besoin de respirations régulières, à l’écart, dans le silence et la réflexion. Sans ces moments de « bras levés » à la manière de Moïse, elle cessera d’exister comme équipe, elle n’aura plus de vision commune à partager, elle deviendra purement fonctionnelle et plus du tout inspirante. A l’inverse, des dirigeants qui resteraient dans de grandes orientations et discours sans se salir les mains sur le terrain ne seraient plus crédibles et très vite coupés de la réalité.

 

95280905_o ContemplationPour terminer, disons un mot des compagnons de Moïse sur la colline. Le combat est si long que Moïse fatigue à garder les bras levés pour soutenir Josué à distance. Alors il demande de l’aide, il accepte d’être aidé tout grand chef qu’il est. C’est Aaron, avec un certain Hour (dont on ne sait pas grand-chose) qui seront son soutien. Aaron, porte-parole officiel de Moïse en quelque sorte, puisque Moïse souffrait de bégaiement avait à Dieu de l’aider pour parler au peuple. Il est intéressant de noter que Moïse a aussi besoin d’Aaron non plus pour parler mais pour se taire. Non plus pour parler au peuple, mais pour parler à Dieu silencieusement dans l’intercession.
S’il y a du Moïse et du Josué en nous, il doit également y avoir de l’Aaron et Hour ! C’est-à-dire que notre rôle sera à certains moments d’offrir à d’autres un espace de repos et de et de récollection, comme la pierre où Moïse s’assit. Puis notre rôle sera de tenir le bras de l’autre, sa main tendue vers le ciel, c’est-à-dire de l’aider à ne pas perdre cœur dans sa prière et son combat. Si Moïse est assis, ils sont debout, et ils doivent porter pendant de longues heures le bras tendu reliant le peuple à son Dieu. Il nous revient plus souvent que nous l’imaginons de remplir ce rôle auprès de nos compagnons : un coup de fil, une invitation au restaurant, une longue marche où l’on peut parler et se taire… Les moines et moniales  qui accueillent tant de retraitants dans leurs abbayes jouent ce rôle : quelques heures, quelques jours, quelques semaines de silence de prière commune où la communauté porte le passant à bout de bras dans sa prière, pour que son combat ne cesse pas jusqu’à la victoire….

 

À nous d’unir lutte et contemplation dans tous les domaines de notre vie :
agir en se ressourçant, les bras levés vers le ciel et l’épée à la main.

 


 

LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) Alléluia. Alléluia. Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
Patrick BRAUD

 

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