L'homélie du dimanche (prochain)

22 mai 2022

Ascension : sur la terre comme au ciel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ascension : sur la terre comme au ciel

Homélie pour la fête de l’Ascension / Année C
26/05/2022

Cf. également :

Ascension : apprivoiser la disparition
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : les pleins pouvoirs
Désormais notre chair se trouve au ciel !
Jésus : l’homme qui monte
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : l’ascenseur christique
Une Ascension un peu taquine : le temps de l’autonomie
Les vases communicants de l’Ascension

Ton absence

La prolifération de l’irrationnel

Rapport d’activités 2018-2020 de la MIVILUDESLa crise du Covid a donné des ailes aux gourous de la santé et aux complotistes ! Dans son dernier rapport [1] (pour les années 2018–2020), la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) rapporte une hausse importante des signalements concernant des pratiques pseudo-médicales. Les pseudo-thérapeutes ont profité de la crise sanitaire pour alpaguer les foules, avec Internet comme vecteur idéal de diffusion de leurs pratiques. En toile de fond, des théories conspirationnistes acquièrent une audience de plus en plus importante. La multiplication de ces thèses exploite habilement l’inquiétude engendrée par les confinements successifs, et se nourrit de la défiance du grand public envers la science officielle, si peu pédagogue il est vrai !

Tracts (N°17) - Le Goût du vraiÉtienne Klein, philosophe des sciences (et centralien) de haute volée, a publié un ‘Tract’ : Le goût du vrai chez Gallimard pendant cette période pour alerter justement sur le déclin de la pensée rationnelle en France :
« La philosophie des Lumières défendait l’idée que la souveraineté d’un peuple libre se heurte à une limite, celle de la vérité, sur laquelle elle ne saurait avoir de prise : les « vérités scientifiques », en particulier, ne relèvent pas d’un vote. La crise sanitaire a toutefois montré avec éclat que nous n’avons guère retenu la leçon, révélant l’ambivalence de notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité qu’il lui revient d’établir. Lorsque, d’un côté, l’inculture prend le pouvoir, que, de l’autre, l’argument d’autorité écrase tout sur son passage, lorsque la crédibilité de la recherche ploie sous la force de l’événement et de l’opinion, comment garder le goût du vrai – celui de découvrir, d’apprendre, de comprendre ? Quand prendrons-nous enfin sereinement acte de nos connaissances, ne serait-ce que pour mieux vivre dans cette nature dont rien d’absolu ne nous sépare ? » [2]

Nous préférons vanter des idées qui nous plaisent, plutôt que d’aimer celles qui sont justes. Le goût du vrai est peu à peu remplacé par la recherche de l’adhésion du plus grand nombre. Dans le domaine de la santé, cela engendre le complotisme antivax ; dans le domaine de l’information : des fake news ou de la propagande comme celle des Russes sur la guerre en Ukraine. Dans le domaine religieux, c’est l’affolement des croyances. Les gens sont prêts à croire à peu près n’importe quoi, du moment que cela leur fait du bien (croient-ils !). Les gourous se réclamant de Dieu pullulent, même au sein des congrégations religieuses respectées, comme l’ont tristement montré les affaires sur les frères Marie-Dominique et Thomas Philippe, ou sur Jean Vanier etc. Les théories les plus fumeuses se répandent, mélangeant allègrement le soi-disant surnaturel avec des médecines alternatives, des sagesses orientales détournées, ou même les ovnis et autres extraterrestres… Sur Internet, n’importe qui se prétend expert de n’importe quoi, et les gogos retwittent aussitôt sans réfléchir ni analyser, propageant ainsi les rumeurs les plus folles.

On voit par exemple de plus en plus de gens courir de sanctuaire en sanctuaire, pour chercher dans les apparitions mariales une réponse à leur inquiétude. Lourdes, Fatima, La Salette, Međugorje, Garabandal, Dozulé… : certains organisent des circuits comme des Tour operators, d’autres sont persuadés que les messages cachés, les secrets réservés aux voyants vont pouvoir sauver le monde, ou au moins leur petite existence.

C’est à tous ceux-là que les deux hommes vêtus de blanc (figure de style codée s’il en est) de l’Ascension répètent inlassablement : « pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel » (Ac 1, 1-11). À force de regarder le nez en l’air pour essayer de voir l’invisible, votre pied va buter sur une pierre et vous faire tomber à la renverse ! Chercher le Christ dans les nuages, dans un ciel fantasmé, dans l’imaginaire de nos délires religieux est terriblement dangereux. Fixer le ciel ne sert à rien, sinon à nous distraire de l’essentiel. Mieux vaut comme les pèlerins d’Emmaüs se réjouir de l’absence du Christ, et aller rejoindre l’Église de Jérusalem dont ils s’éloignaient. Depuis l’Ascension, rester là le nez en l’air à fixer le ciel pour en attendre des miracles est une injure faite au Christ.

Ascension : sur la terre comme au ciel dans Communauté spirituelleSaint Jean de la Croix fustigeait ses contemporains lorsqu’ils demandaient toujours plus de miracles, comme autant de marmites de viande et de puits égyptiens :
Celui qui voudrait maintenant l’interroger, ou désirerait une vision ou une révélation, non seulement ferait une folie, mais ferait injure à Dieu, en ne jetant pas les yeux uniquement sur le Christ, sans chercher autre chose ou quelque nouveauté. Dieu pourrait en effet lui répondre de la sorte : ‘Si je t’ai déjà tout dit dans ma parole, qui est mon Fils, je n’ai maintenant plus rien à te révéler ou à te répondre qui soit plus que lui. Fixe ton regard uniquement sur lui ; c’est en lui que j’ai tout déposé, paroles et révélations ; en lui tu trouveras même plus que tu ne demandes et que tu ne désires. Tu me demandes des paroles, des révélations ou des visions, en un mot des choses particulières; mais si tu fixes les yeux sur lui, tu trouveras tout cela d’une façon complète, parce qu’il est toute ma parole, toute ma réponse, toute ma vision, toute ma révélation. Or, je te l’ai déjà dit, répondu, manifesté, révélé, quand je te l’ai donné pour frère, pour maître, pour compagnon, pour rançon, pour récompense. […] Mais maintenant si quelqu’un vient m’interroger comme on le faisait alors et me demande quelque vision ou quelque révélation, c’est en quelque sorte me demander encore le Christ ou me demander plus de foi que je n’en ai donné : de la sorte, il offenserait profondément mon Fils bien-aimé, parce que non seulement il montrerait par là qu’il n’a pas foi en lui, mais encore il l’obligerait une autre fois à s’incarner, à recommencer sa vie et à mourir. Vous ne trouverez rien de quoi me demander, ni de quoi satisfaire vos désirs de révélations et de visions. Regardez-y bien. Vous trouverez que j’ai fait et donné par lui beaucoup plus que ce que vous demandez’.
Jean de la Croix, La montée du Carmel, ch. XX

La course au surnaturel a quelquefois tellement éloigné les chrétiens de leur véritable responsabilité envers leurs frères que la religion en devenait l’opium du peuple. Au lieu de rencontrer le Christ et de le servir dans les personnes les plus pauvres, on lui offrait or et encens à l’autel pour mieux le piétiner à la sortie de l’église dans l’usine ou dans les guerres. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore Kyrill, le patriarche de Moscou, revêt des chasubles d’or pour bénir la guerre de Poutine…

 

Lourdes, ou la lutte antidrogue

Lourdes. Les hospitaliers au service des pèlerins et des maladesCet opium-là, je sais que Lourdes n’en vend pas. Le message de Bernadette Soubirous est à la fois de venir en procession et que les malades soient au cœur de cette procession. Nulle autre ville au monde ne met ainsi les personnes handicapées au premier rang : tout y est conçu pour elles et à partir d’elles. Les hôtels, les accès, les transports, les sanctuaires leur sont tout entier dédiés. Ainsi, en mettant les malades au centre, Lourdes rend un culte véritable au Christ de l’Ascension. Celui qui resterait le nez en l’air à fixer la grotte en espérant un miracle s’entendrait vite dire par un brancardier de l’Hospitalité : ‘venez nous donner un coup de main. Il y a des malades à baigner, des repas à servir, des dortoirs à nettoyer, des frères et sœurs à écouter, parce que ces jours de pèlerinage sont les rares jours de fraternité de leur année en hôpital, en EHPAD ou seul chez eux’.

Si elle restait là à fixer le ciel pour attendre que Dieu intervienne directement, la foi chrétienne ne serait qu’une drogue de plus, une tentative d’évasion désespérée, détournant l’énergie des pauvres et assurant l’alibi des puissants pour que rien ne change ici-bas.

La guerre atroce en Ukraine menée avec la bénédiction du patriarche Kirill de Moscou devrait nous avertir : à quoi sert une belle liturgie orthodoxe nous faisant entrer dans la sphère céleste par les chants superbes, les habits dorés, la fumée des encens et des cierges, la beauté des icônes… si à la sortie ceux qui ont communié vont massacrer des enfants, exécuter des vieillards et violer des femmes à Boutcha, Marioupol, Kramatorsk ou Odessa ?
Rappelez-vous saint Paul, pour qui le véritable culte eucharistique est l’offrande de soi et non l’évasion au ciel : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre » (Rm 12,1). Imaginez que vous vous approchiez du Christ pour l’embrasser au visage alors que vous lui écrasez les pieds avec de gros souliers ferrés. Eh bien – s’écriait saint Augustin – « le Christ criera plus fort pour ses pieds qu’on écrase que pour sa tête qu’on honore » !
Et le cardinal Ratzinger (futur Benoît XVI) écrivait autrefois : « seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel » [3].

Ceux qui reviennent de Lourdes n’ont pas la tête dans les nuages, mais le cœur sur la main. S’il y a 70 miracles reconnus par l’Église à Lourdes, ce n’est pas pour arrêter tous les traitements médicaux et remettre sa santé à la prière ! C’est pour avoir confiance dans la puissance de la foi qui transforme l’être humain tout entier. En plus, nul théologien un peu sérieux ne prétendra que le miracle relève de l’irrationnel, mais plutôt d’une rationalité plus profonde, plus large, plus intégrale que l’ordinaire.

L’Ascension nous détourne de l’irrationnel comme les hommes en blanc détournent le regard des apôtres sidérés vers la communauté qui les attend à Jérusalem, et les païens au-delà d’Israël.

 

Sur la terre comme au ciel

Terre Avec Un Ciel Bleu. Journée Mondiale De L'environnement Photo PremiumFinalement, la seule utilité de lever le nez en l’air serait de contempler - de l’intérieur de l’amour trinitaire pourrait-on dire - le Christ assis à la droite du Père afin de reproduire ici-bas les relations de communion qui unisse les trois Personnes divines. Depuis l’Ascension, les cieux sont ouverts, non pour y monter de façon imaginaire mais au contraire pour en laisser descendre l’Esprit de Pentecôte qui renouvelle toutes choses et tout être vivant, en nous accoutumant à vivre comme Dieu vit.

Notre vraie soif de surnaturel est celle qu’exprime le Notre Père : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». « Nous ajoutons : Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, non pas pour que Dieu fasse ce qu’il veut, mais pour que nous puissions faire ce que Dieu veut » (Saint Cyprien, Commentaire sur la prière du Seigneur).

Un théologien protestant, John Ortberg, interprète cette phrase comme suit : « Beaucoup de gens pensent que notre travail est de s’occuper de ma destination après la mort, puis de marcher sur l’eau jusqu’à ce que nous soyons tous éjectés et que Dieu revienne et incendie cet endroit. Mais Jésus ne l’a jamais dit à personne – ni à ses disciples, ni à nous – pour prier : « Sortez-moi d’ici pour que je puisse y aller. » Sa prière était: « Faites venir ici ».   »Faites en sorte que les choses fonctionnent comme elles le font là-haut ». La demande « que ta volonté soit faite » est l’invitation de Dieu à se joindre à lui pour faire les choses ici-bas comme elles sont là-haut » [4].

376_big Ascension dans Communauté spirituelleContempler Dieu, c’est s’engager à construire avec lui un monde trinitaire. Que dirait-on d’un architecte qui s’extasierait sur la beauté des plans d’un monument et ne se lancerait pas dans sa construction ? Un tel savant n’aurait d’architecte que le titre…

 

L’Ascension nourrit on nous le goût du vrai, pas de l’irrationnel.
L’Ascension nous désintoxique de toute drogue d’évasion soi-disant spirituelle.
L’Ascension convertit notre soif de surnaturel en une quête du divin caché en chacun.
L’Ascension nous engage à faire la volonté de Dieu sur la terre comme elle est faite « au ciel ».
Pour cela, il nous faut l’Esprit du Christ, sans lequel le ciel est vide et la terre inhumaine.
Vivement Pentecôte en moi, en toi, en nous !

 


[2]. Etienne Klein, Le Goût du vrai, Tract n° 17, Gallimard, 2020.

[3]. Joseph Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p. 17.

[4]. John Ortberg, Dieu est plus proche que vous ne le pensez, Zondervan, 2005, p. 176.

 

 

Lectures de la messe

1ère lecture : L’Ascension du Seigneur (Ac 1, 1-11)
Commencement du livre des Actes des Apôtres
Mon cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le commencement, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel après avoir, dans l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’était montré vivant après sa Passion : il leur en avait donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur était apparu, et leur avait parlé du royaume de Dieu. Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre ce que le Père avait promis. Il leur disait : « C’est la promesse que vous avez entendue de ma bouche. Jean a baptisé avec de l’eau ; mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici quelques jours. » Réunis autour de lui, les Apôtres lui demandaient : « Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les délais et les dates que le Père a fixés dans sa liberté souveraine. Mais vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » Après ces paroles, ils le virent s’élever et disparaître à leurs yeux dans une nuée. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se tenaient devant eux et disaient : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

Psaume : Ps 46, 2-3, 6-7, 8-9
R/ Dieu monte parmi l’acclamation, le Seigneur aux éclats du cor.

Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.

Dieu s’élève parmi les ovations,
le Seigneur, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre roi, sonnez !

Car Dieu est le roi de la terre :
que vos musiques l’annoncent !
Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

2ème lecture : Domination universelle du Christ assis à la droite du Père (Ep 1, 17-23)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens
Frères, que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse pour le découvrir et le connaître vraiment.
Qu’il ouvre votre coeur à sa lumière, pour vous faire comprendre l’espérance que donne son appel, la gloire sans prix de l’héritage que vous partagez avec les fidèles, et la puissance infinie qu’il déploie pour nous, les croyants. C’est la force même, le pouvoir, la vigueur, qu’il a mis en oeuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa droite dans les cieux.
Il l’a établi au-dessus de toutes les puissances et de tous les êtres qui nous dominent, quel que soit leur nom, aussi bien dans le monde présent que dans le monde à venir.
Il lui a tout soumis et, le plaçant plus haut que tout, il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude.

Evangile : « Allez vers toutes les nations…je suis avec vous »(Mt 28, 16-20)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Le Seigneur s’élève parmi l’acclamation, il s’élève au plus haut des cieux. Alléluia. (cf. Ps 46, 6.10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »
Patrick BRAUD

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15 mai 2022

Se réjouir d’un départ

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Se réjouir d’un départ

Homélie du 6° Dimanche de Pâques / Année C
22/05/2022

Cf. également :

L’Esprit saint et nous-mêmes avons décidé que…
Le Paraclet, l’Église, Mohammed et nous
La gestion des conflits
L’Esprit et la mémoire
Dieu nous donne une ville
L’Esprit nous précède
Lier Pâques et paix
La Trinité en actes : le geste de paix
La paix soit avec vous
Les chrétiens sont tous des demeurés
Ton absence…
Ascension : la joyeuse absence

La politique de la chaise vide

En entendant cette expression, les plus anciens d’entre nous penseront immédiatement à la décision du Général De Gaulle de ne plus participer aux réunions du Conseil des ministres de la CEE, pour protester contre la modification du principe de l’unanimité dans la prise de décision au profit de la règle majoritaire. Cette politique française de la chaise vide bloqua de facto toute prise de décision, et le bras de fer dura du 30 juin 1965 au 30 janvier 1966. Le compromis trouvé à Luxembourg en janvier 1966 mit fin à la crise institutionnelle en affirmant la nécessité d’une prise de décision à l’unanimité pour les votes importants.
Comme quoi s’absenter est quelquefois le meilleur moyen de faire bouger les lignes, et de faire évoluer l’histoire !
La génération des années Mitterrand associera plutôt cette expression à la séquence devenue culte où l’on entend l’ex-futur président Giscard d’Estaing battu aux présidentielles de 1981 prononcer un sépulcral « au-revoir » en laissant sa chaise vide après un long silence devant la caméra à la fin de son allocution d’adieu…
Comme quoi laisser sa chaise vide, c’est reconnaître – même forcé ! – qu’il faut partir…

Icône de la PentecôtePlus fondamentalement, il y a dans l’Église orthodoxe une autre symbolique de la chaise vide. Regardez l’icône de la Pentecôte : les apôtres sont réunis autour de la table pour recevoir l’Esprit, et au milieu d’eux, en haut de la couronne qu’ils forment, il y a un vide. Vide central volontaire, qui représente le Christ parti vers son Père. C’est sa place - au sommet de l’Église - et elle doit rester vide. Pour ne jamais mettre quelqu’un à sa place – fut-ce un patriarche, un pape ou un saint – les orthodoxes laissent vide le siège principal dans une cathédrale ou une basilique. On appelle cela l’étimasie, du grec ἑτοιμασία = etoimasia, préparer, selon les termes de Jésus dans l’Évangile de Jean : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi » (Jn 14,2-3). La chaise vide nous rappelle que le Christ est parti nous préparer une place auprès de son Père, et que personne ne doit prendre sa place d’ici là.

Cette disposition rituelle liturgique est majeure : le Christ seul est la tête du Corps qu’est l’Église. Comme il n’est plus là devant nos yeux, sa place doit rester vide. Comme il s’est absenté de l’histoire depuis l’Ascension, son absence ne doit pas être remplacée, sinon l’idolâtrie nous guette. Souvenons-nous qu’au désert, lorsque Moïse s’est absenté 40 jours au mont Sinaï, le peuple ne supportant plus cette attente avait remplacé YHWH par un veau d’or fabriqué de leurs bijoux et richesses (Ex 32). Ne pas laisser vide la place du Christ, c’est préparer la voie à tous les veaux d’or modernes !
Et comme le Christ doit revenir à la fin des temps, qui prendrait le risque d’occuper son trône en attendant ? qui oserait usurper sa place ?

Dans l’Évangile de ce dimanche (Jn 14,23-29), le Ressuscité rappelle à ses disciples qu’il va bientôt s’en aller : « vous m’avez entendu dire : ‘je pars vers le Père’ » ; « je m’en vais… ». Notre première ascèse pascale est de regarder cette absence en face, de ne pas la masquer par des petits dieux dérisoires, comme on dissimule un trou dans le mur avec un poster recouvrant le vide. Or il est si facile de boucher les vides de notre existence ! Certains le font même avec des objets très religieux, des pratiques très spirituelles, des savoir-faire remarquables, d’autant plus dangereux qu’ils sont excellents, puisqu’ils occultent alors la béance laissée par le Christ de l’Ascension.

 

Partir c’est mourir un peu

Se réjouir d’un départ dans Communauté spirituelle ChatPeurMortS’en aller, partir : en français, c’est une façon pudique de parler de la mort. ‘Il s’en est allé…’ Mais il y a quelque chose de vrai dans ce langage : nos départ ont souvent la couleur du deuil, nos deuils ne sont en fait que de nouveaux départs. Jésus nous dit aujourd’hui qu’il part (πορεύομαι) vers le Père (Jn 14,2). C’est le même verbe que Jean emploie lorsque Jésus se rend au Mont des oliviers (Jn 8,1), ou montre le bon Pasteur sortant de l’enclos devant ses brebis (10,4), ou annonce que son départ est la condition de l’envoi de l’Esprit (16,7). C’est ce verbe encore qui montre Jésus allant réveiller Lazare, son ami mort (11,11). Les juifs hostiles à Jésus vont même jusqu’à imaginer qu’il pourrait quitter Jérusalem et partir pour la Diaspora dispersée chez les Grecs : « Les Juifs se dirent alors entre eux : où va-t-il bien partir (πορεύομαι) pour que nous ne le trouvions pas ? Va-t-il partir (πορεύομαι) chez les nôtres dispersés dans le monde grec, afin d’instruire les Grecs ? » (Jn 7,35). Sans le savoir (mais Jean lui le sait !), ils lient déjà départ et mission, absence et universalité, Ascension et catholicité de l’Église (« élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » Jn 12,32). Avec son humour habituel, Jean dénonce ainsi leur suffisance, puisqu’ils croient pouvoir mettre la main sur Jésus à leur guise !

Tous ces départs de Jésus nous mettent la puce à l’oreille : avec lui, il doit être possible de vivre nos propres départs autrement ! Nous aussi nous allons vers le Père. Nous aussi nous ne cessons de rencontrer et de quitter, d’être intensément présent puis de devoir nous absenter, de partir devant pour que d’autres puissent nous suivre, d’aller réveiller ce qui est mort ailleurs en acceptant de quitter notre zone de confort, d’anticiper pour préparer une place à nos enfants, notre conjoint etc.
Tous ces départs ont la saveur d’une Ascension sans cesse réactualisée ! Impossible de vivre sans quitter, impossible de grandir sans se séparer, impossible d’aimer sans s’absenter. Qui n’a pas connu l’absence ne sait rien de l’amour.

Plutôt que de subir ces départs successifs et de s’en désoler, nous pouvons les transformer selon l’Esprit du Christ en autant de preuves d’amour : partir pour préparer une place à ceux qui nous sont chers, partir en laissant vide notre place, car il ne nous appartient pas de distribuer les rôles de ceux qui restent.
L’absence est à l’amour ce qu’est le vent au feu : il éteint le petit, il allume le grand.
En famille c’est tout un art de savoir s’absenter. En entreprise – surtout une entreprise familiale – c’est encore plus difficile. Entre amis, l’éloignement et les années font leur œuvre, et nous avons du mal à ritualiser ces moments où il faut nous en aller en clôturant le lien. Dans une équipe de partage entre chrétiens, assumer et célébrer la fin de l’équipe est une forme de sagesse peu courante.

Laisserons-nous le départ du Christ vers son Père inspirer nos propres départs ?

 

Se réjouir pour ceux qui partent

9782330124328 absence dans Communauté spirituelleJésus est très clair : « Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie (ἐχάρητε, du verbe χαίρω = chairó, se réjouir) puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi » (Jn 14,28). C’est le même verbe que Luc emploie pour inviter Marie à se réjouir de la présence de Dieu en elle : « Réjouis-toi (chairō) Marie… » (Lc 1,28). Comme quoi se réjouir de la présence et de l’absence ne sont pas incompatibles, au contraire !
Si les disciples aiment le Christ, ils savent que son être est de ne faire qu’un avec celui qu’il appelle son Père. Toute forme d’éloignement – même l’Incarnation ! – est pour lui une souffrance, une déchirure intime. Aller vers le Père est synonyme pour Jésus d’aller vers soi (souvenez-vous de l’appel lancé à Abraham : « leikh lekha » = « va vers toi ! »). Qui ne se réjouirait de voir son ami réaliser sa vocation en plénitude ?
Bien évidemment, nous ne parlons pas ici des départs inhumains imposés par la guerre aux réfugiés, par la famine aux affamés, par la détresse à ceux qui ont tout perdu etc.
Dans l’Évangile de Jean, le verbe χαίρω (chairó, se réjouir) désigne la joie de l’ami de l’époux qui entend sa voix et conduit l’époux à l’épouse pour qu’ils soient ensemble (Jn 3,29). Tel Jean-Baptiste présentant l’époux Jésus à son peuple (féminin en hébreu) au Jourdain, les disciples éprouvent une grande joie en entendant le Ressuscité annoncer qu’il les quitte pour la communion d’amour trinitaire. Se réjouir du bonheur de l’autre, sans aucun regret, sans chercher à le posséder ni le retenir, est au cœur de la dépossession de l’amitié véritable.
De manière ordinaire, que dirait-on de parents qui maintiendraient leurs enfants trop longtemps sur leur coupe ? De managers qui ne feraient pas évoluer leur équipe, jusqu’à ce qu’ils volent de leurs propres ailes ? d’associations ou d’Églises dont on ne pourrait pas partir tellement la culpabilisation y serait forte ?
C’est la trace de la convoitise que de ne pas se réjouir du départ de l’autre vers son accomplissement. C’est vouloir le posséder, mettre la main sur lui, au sens le plus malsain du terme : ne pas être heureux qu’il soit heureux, loin de moi s’il le faut.

Le Christ de l’Ascension nous aide à nous réjouir pour ceux qui partent.

 

Se réjouir pour ceux qui restent

41VZeDij85L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ AscensionDans notre chapitre 14 de ce dimanche, Jean associe également le départ du Ressuscité à deux conséquences positives pour ceux qui restent :
– une place leur est préparée auprès du Père
– l’Esprit va leur être envoyé pour se souvenir, être conduits vers la vérité tout entière, et tenir bon jusqu’à la fin.
Double effet Kiss Cool de l’absence Christ en quelque sorte !

Il y a donc des absences qui bénéficient à ceux qui restent : « il est bon pour vous que je m’en aille » (Jn 16,7). De façon prosaïque, bien des dirigeants d’entreprises devraient dire cela ! Ou même des parents, car vivre dans l’ombre des générations précédentes ne doit durer qu’un temps. Des hommes politiques devraient aussi avoir cette humilité plutôt que de téter quelques décennies de trop les hochets du pouvoir…

Lorsque quelqu’un part, on peut donc se réjouir pour ceux qui restent. Pas toujours, car certains nous laissent vraiment orphelins. Mais lorsqu’ils ont su préparer leur départ, leur absence ouvre une nouvelle période pleine de nouvelles opportunités.

En Afrique, lorsqu’un vieux meurt, on fait la fête, on danse et on festoie pendant plusieurs jours, on porte son cercueil en dansant jusqu’au cimetière, on rassemble ceux qui restent pour qu’ils mesurent ce qu’ils ont reçu du défunt et continuent son aventure familiale et villageoise. En France, j’ai été maintes fois témoin du travail de mémoire que font les familles préparant des obsèques, avec des rires, des anecdotes, des confidences, une étonnante liberté de critiquer et remercier le défunt, et finalement une forme de paix qui s’installe à travers tout cela. La célébration vient alors comme un point d’orgue : mesurer combien un être cher nous manque, et éprouver le désir de vivre ensemble en faisant fructifier le don reçu de lui.

« Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez parce que je pars vers le Père vous préparer une place ».
Réjouissons-nous de l’absence du Ressuscité qui n’est plus devant nos yeux !
Réjouissons-nous de la place qui nous est préparée auprès du Père.
Réjouissons-nous de l’Esprit de Dieu envoyé par le Christ pour nous inspirer jour après jour.
Réjouissons-nous pour ceux qui partent, et réjouissons-nous pour ceux qui restent…

Et laissons vide la place du Christ au cœur de notre existence.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci qui s’imposent » (Ac 15, 1-2.22-29)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, des gens, venus de Judée à Antioche, enseignaient les frères en disant : « Si vous n’acceptez pas la circoncision selon la coutume qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. » Cela provoqua un affrontement ainsi qu’une vive discussion engagée par Paul et Barnabé contre ces gens-là. Alors on décida que Paul et Barnabé, avec quelques autres frères, monteraient à Jérusalem auprès des Apôtres et des Anciens pour discuter de cette question. Les Apôtres et les Anciens décidèrent avec toute l’Église de choisir parmi eux des hommes qu’ils enverraient à Antioche avec Paul et Barnabé. C’étaient des hommes qui avaient de l’autorité parmi les frères : Jude, appelé aussi Barsabbas, et Silas. Voici ce qu’ils écrivirent de leur main : « Les Apôtres et les Anciens, vos frères, aux frères issus des nations, qui résident à Antioche, en Syrie et en Cilicie, salut ! Attendu que certains des nôtres, comme nous l’avons appris, sont allés, sans aucun mandat de notre part, tenir des propos qui ont jeté chez vous le trouble et le désarroi, nous avons pris la décision, à l’unanimité, de choisir des hommes que nous envoyons chez vous, avec nos frères bien-aimés Barnabé et Paul, eux qui ont fait don de leur vie pour le nom de notre Seigneur Jésus Christ. Nous vous envoyons donc Jude et Silas, qui vous confirmeront de vive voix ce qui suit : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci, qui s’imposent : vous abstenir des viandes offertes en sacrifice aux idoles, du sang, des viandes non saignées et des unions illégitimes. Vous agirez bien, si vous vous gardez de tout cela. Bon courage ! »

Psaume
(Ps 66 (67), 2-3, 5, 7-8)
R/ Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble !
ou : Alléluia.
 (Ps 66, 4)

Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
que son visage s’illumine pour nous ;
et ton chemin sera connu sur la terre,
ton salut, parmi toutes les nations.

Que les nations chantent leur joie,
car tu gouvernes le monde avec justice ;
tu gouvernes les peuples avec droiture,
sur la terre, tu conduis les nations.

La terre a donné son fruit ;
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Que Dieu nous bénisse,
et que la terre tout entière l’adore !

Deuxième lecture
« Il me montra la Ville sainte qui descendait du ciel » (Ap 21, 10-14.22-23)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai vu un ange. En esprit, il m’emporta sur une grande et haute montagne ; il me montra la Ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu : elle avait en elle la gloire de Dieu ; son éclat était celui d’une pierre très précieuse, comme le jaspe cristallin. Elle avait une grande et haute muraille, avec douze portes et, sur ces portes, douze anges ; des noms y étaient inscrits : ceux des douze tribus des fils d’Israël. Il y avait trois portes à l’orient, trois au nord, trois au midi, et trois à l’occident. La muraille de la ville reposait sur douze fondations portant les douze noms des douze Apôtres de l’Agneau. Dans la ville, je n’ai pas vu de sanctuaire, car son sanctuaire, c’est le Seigneur Dieu, Souverain de l’univers, et l’Agneau. La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau.

Évangile
« L’Esprit Saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 23-29)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit.
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé. Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent ; ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez. »
 Patrick BRAUD

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9 mai 2021

Ascension : apprivoiser la disparition

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ascension : apprivoiser la disparition

 Homélie pour la fête de l’Ascension / Année B
13/05/2021

Cf. également :

Ascension : les pleins pouvoirs
Désormais notre chair se trouve au ciel !
Jésus : l’homme qui monte
Ascension : « Quid hoc ad aeternitatem ? »
Ascension : la joyeuse absence
Ascension : l’ascenseur christique
Une Ascension un peu taquine : le temps de l’autonomie
Les vases communicants de l’Ascension

Dire adieu au temps de la Covid

Ascension : apprivoiser la disparition dans Communauté spirituelle 41-m-BqU93L._SX339_BO1,204,203,200_Sur les 100 000 morts qu’a provoqué la Covid jusqu’à maintenant en France, combien d’enterrements ont pu se dérouler ‘normalement’, en présence des proches et des amis ? Très peu… La plupart était limités à 30 personnes maximum, et même moins. Beaucoup n’ont pas pu voir le corps de leur défunt, ni l’accompagner en lui tenant la main en lit de réanimation. À tel point qu’il est question d’instituer une journée de commémoration des victimes de la Covid, pour rétablir un peu de leur dignité perdue dans ces disparitions sans au-revoir, sans corps visible, sans célébration ni cérémonie.

Lorsque quelqu’un de notre entourage disparaît, nous avons besoin de poser des gestes, de prononcer quelques paroles, d’utiliser quelques symboles (fleurs, musique, gestes, tombeau…) pour surmonter l’épreuve de l’absence.

La disparition soudaine de Jésus aux yeux des disciples a peut-être été un choc de cette nature : on le voyait – ressuscité - marcher, manger et parler avec nous, et puis plus rien. Il a brusquement cessé de se manifester. Il a disparu à leurs yeux. Cette disparition sans laisser de traces a duré symboliquement 10 jours, de l’Ascension à Pentecôte, car avec la venue de l’Esprit cette disparition revêtira une tout autre signification.

Chaque année, environ 60 000 personnes en France disparaissent sans laisser de traces. Impressionnant ! Le fichier des personnes recherchées (FPR) recensait en 2019 environ 580 000 personnes répondant à des situations très diverses : évadés, étrangers avec obligation de quitter le territoire, mais aussi mineurs en fugue ou encore personnes vulnérables introuvables etc. On en retrouve 55 000 par an (fugues, suicides, accidents) mais il reste cependant 5000 disparus par an, évanouis dans la nature. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Xavier Dupont de Ligonnès, dont l’affaire défraie la chronique depuis 2011. Il est soupçonné d’avoir massacré sa famille à Nantes, puis de s’être évanoui dans la nature, dans une fuite savamment préparée et organisée. Dupont de Ligonnès est en quelque sorte l’anti-Ascension par excellence : vivant, il donne la mort et disparaît pour fuir la justice humaine. Tué, le Ressuscité donne la vie et disparaît pour accomplir la justice de Dieu. L’un  disparaît sans laisser de traces pour être oublié. L’autre disparaît physiquement pour rester présent autrement, à travers des traces que l’Esprit de Pentecôte nous fera déchiffrer.

Élevé au ciel, Jésus disparaît à leurs yeux, ce qui rendit paradoxalement les apôtres joyeux et remplis d’ardeur missionnaire. C’est donc que nous pouvons apprivoiser les disparitions qui sont les nôtres comme autant d’invitations à continuer joyeusement notre route. Il nous faut pour cela accepter de disparaître, et accepter les disparitions d’autrui.

 

Accepter de disparaître

Disparaitre absence dans Communauté spirituelleUn très bon ami, 65 ans : hospitalisation 15 jours, longue convalescence, grande faiblesse généralisée. Lui qui est maire de sa commune et même président de l’agglomération et conseiller régional, il a été obligé de suspendre tous ses mandats et responsabilités politiques depuis sa maladie. Expérience physique douloureuse, qui fait toucher de près les limites de son corps. Expérience humaine révélatrice, puisqu’on ne peut plus se définir par l’action lorsqu’on est faible au point de se traîner du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. Expérience spirituelle également, car se cogner à notre finitude nous avertit qu’un jour le monde se passera de nous sans trop de difficultés… Prendre conscience soudainement que dans 10 ou 20 ans, l’univers continuera imperturbablement sans nous peut donner le vertige.

Un tel breakdown peut cependant être salutaire, comme le furent les longs mois de convalescence d’Ignace de Loyola pour le détourner des plaisirs mondains de la noblesse de son époque. Quelle illusion de croire que c’est l’action qui nous maintient en vie ! Quelle folie de croire qu’on peut laisser des traces de notre passage ! Quel aveuglement de faire comme si nous n’allions jamais disparaître, individuellement ou même collectivement !

Suivre Jésus dans son Ascension, n’est-ce pas commencer par accepter de disparaître un jour aux yeux de nos proches ? Loin de nous angoisser, cette perspective peut au contraire donner sens à ce que nous entreprenons, et surtout à la manière dont nous le faisons : sans nous attacher à nos œuvres, sans exiger des autres une immortalité qu’ils ne peuvent nous donner, en relativisant toutes les grandeurs humaines qui en réalité ne sont qu’éphémères. Accepter de disparaître, c’est s’attacher sans s’attacher, goûter sans posséder, préparer la relève, garder humblement à l’esprit que la mesure d’ici-bas n’a rien à voir avec celle d’après. Jésus, sachant qu’il ne serait pas toujours avec eux, a éduqué ses disciples à l’autonomie, et envoyé l’Esprit pour cela. Celui qui renâcle à disparaître s’arc-boute sur sa réputation, ses richesses, sa famille, son métier, jusqu’à épuisement, jusqu’à peser lourdement sur les autres…

Consentir avec le Christ à être soustrait au regard de ses proches, c’est être enlevé, être élevé, s’asseoir à la droite de Dieu…

 

Accepter la disparition d’autrui

800px-Remebrance_poppy_ww2_section_of_Aust_war_memorial AscensionLa mort de nos proches nous est bien souvent plus proche que notre propre mort !
À l’inverse du Moyen Âge où préparer sa mort était la grande affaire de la vie (« priez pour nous à l’heure de notre mort »), guérir de la mort d’autrui semble être la grande affaire de ce siècle. On pourrait penser que c’est de l’altruisme. Hélas c’est plutôt survivre à la mort de l’autre qui intéresse, et non que l’autre survive à sa propre mort ! Alors on déploie tout l’arsenal de l’accompagnement psychologique : faire son deuil, les étapes traversées pour cela, les groupes de paroles dédiés etc. Et l’on déploie l’arsenal des techniques de bien-être pour s’en sortir : relaxation, méditation, sophrologie, pratiques de développement personnel les plus exotiques etc. Tout cela n’empêche pas d’ailleurs la consommation d’anxiolytiques, de somnifères et d’antidépresseurs d’atteindre des sommets qui devraient nous inquiéter.

Or, accepter que l’autre disparaisse est grande sagesse, et grande paix.

En effet, si vraiment on l’aime, c’est son sort à lui qui importe avant tout. Si je suis croyant, j’espère avec le Christ de l’Ascension que celui que j’aimais est désormais enlevé au ciel, assis à la droite de Dieu : en quoi cela serait-il triste pour lui ? Comment ne pas m’en réjouir pour lui et avec lui, à l’image des apôtres tout joyeux de l’absence du Ressuscité ?

Et si je ne suis pas croyant, alors celui que j’ai aimé retourne au néant, et c’est bien ainsi, car le néant est justement ce qui supprime toute peine puisqu’il n’y a plus de sujet pour éprouver quoi que ce soit. Impossible d’être triste pour lui, car il n’existe plus. Je peux être triste pour moi-même, mais ce n’est que la trace (relativement égoïste) de l’intérêt que je trouvais à cette relation…

Lorsque la disparition est un à-Dieu, alors elle est fondamentalement pleine de promesses. Depuis l’Ascension, ceux qui nous sont enlevés, disparus à nos yeux, sont désormais assis à la droite de Dieu en Christ. Nous ne savons pas très bien ce que signifie cette image des psaumes, mais nous devinons qu’il est question d’une plénitude qui nous attend au-delà du terme de nos années sur terre.

 

Être présent autrement

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Le Christ de l’Ascension renvoie ses disciples en Galilée et leur demande d’attendre la venue de l’Esprit. L’absence réelle de Jésus en personne ouvre alors sur une autre présence :

– présence sacramentelle : le sacrement de l’autel uni au sacrement du frère nous rendent présent le Christ. À travers l’eucharistie et la diaconie, la rencontre du Ressuscité se fait, autrement, réellement.

– présence par la Parole : la table de la Parole est indissociable de celle de l’eucharistie, et c’est le Christ en personne qui parle quand on lit les Écritures, quand on les médite, les commente, les actualise, les met en pratique.

– présence par la vie spirituelle : l’Esprit de Pentecôte nous est donné pour habiter en Christ, et lui en nous. Cet Esprit ouvre notre intelligence à sa Parole, ouvre notre corps à la réception des sacrements, ouvre notre cœur à l’amour du Christ en l’autre et de l’autre en Christ.

Disparaître le jour de l’Ascension est pour le Christ une autre manière de se rendre présent. Envisager notre mort, ou celle de nos proches, comme une Ascension peut changer bien des choses dans nos choix et nos engagements dès maintenant…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva » (Ac 1, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Cher Théophile, dans mon premier livre j’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel, après avoir, par l’Esprit Saint, donné ses instructions aux Apôtres qu’il avait choisis. C’est à eux qu’il s’est présenté vivant après sa Passion ; il leur en a donné bien des preuves, puisque, pendant quarante jours, il leur est apparu et leur a parlé du royaume de Dieu.
Au cours d’un repas qu’il prenait avec eux, il leur donna l’ordre de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre que s’accomplisse la promesse du Père. Il déclara : « Cette promesse, vous l’avez entendue de ma bouche : alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours. » Ainsi réunis, les Apôtres l’interrogeaient : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Après ces paroles, tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. Et comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que, devant eux, se tenaient deux hommes en vêtements blancs, qui leur dirent : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. »

 

PSAUME
(46 (47), 2-3, 6-7,8-9)
R/ Dieu s’élève parmi les ovations, le Seigneur, aux éclats du cor. ou : Alléluia ! (46, 6)

Tous les peuples, battez des mains,
acclamez Dieu par vos cris de joie !
Car le Seigneur est le Très-Haut, le redoutable,
le grand roi sur toute la terre.

Dieu s’élève parmi les ovations,
le Seigneur, aux éclats du cor.
Sonnez pour notre Dieu, sonnez,
sonnez pour notre roi, sonnez !

Car Dieu est le roi de la terre,
que vos musiques l’annoncent !
Il règne, Dieu, sur les païens,
Dieu est assis sur son trône sacré.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Parvenir à la stature du Christ dans sa plénitude » (Ep 4, 1-13)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, moi qui suis en prison à cause du Seigneur, je vous exhorte donc à vous conduire d’une manière digne de votre vocation : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous, et en tous. À chacun d’entre nous, la grâce a été donnée selon la mesure du don fait par le Christ. C’est pourquoi l’Écriture dit : Il est monté sur la hauteur, il a capturé des captifs,il a fait des dons aux hommes. Que veut dire : Il est monté ? – Cela veut dire qu’il était d’abord descendu dans les régions inférieures de la terre. Et celui qui était descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour remplir l’univers. Et les dons qu’il a faits, ce sont les Apôtres, et aussi les prophètes, les évangélisateurs, les pasteurs et ceux qui enseignent. De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude.

 

ÉVANGILE
« Jésus fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu » (Mc 16, 15-20)
Alléluia. Alléluia.Allez ! De toutes les nations faites des disciples, dit le Seigneur. Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Alléluia. (Mt 28, 19a.20b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus ressuscité se manifesta aux onze Apôtres et leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ; ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien. »
Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.
Patrick Braud

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21 mai 2020

Le confinement du Cénacle

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le confinement du Cénacle

Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année A
24/05/2020

Cf. également :

Ordinaire ou mortelle, la persécution
Dieu est un trou noir
Le dialogue intérieur

 

Clac ! Ne bougez pas, la lumière revient !

Le confinement du Cénacle dans Communauté spirituelle blackoutClac ! Le disjoncteur saute… Cela vous est sûrement déjà arrivé d’être ainsi plongé dans le noir. Subitement votre univers familier devient inquiétant, vos repères ne sont plus là. Vous vous cognez au moindre mouvement, au coin d’une table ou au rebord d’un meuble. Paralysé par la peur de vous blesser ou de casser, vous demandez alors à quelqu’un d’aller remettre le disjoncteur en marche là-bas au bout du couloir près de la porte d’entrée. Pendant ce temps, vous retenez votre souffle, essayant de ne pas faire de catastrophe, tâtonnant dans l’obscurité, attendant qu’un nouveau le clac du disjoncteur rétablisse enfin la possibilité d’aller et venir normalement.

Eh bien, toutes proportions gardées, l’expérience de Marie et des Onze au Cénacle est un peu celle-là ! La résurrection du Christ avait mis sous tension l’histoire humaine, incapable de supporter longtemps une telle manifestation d’énergie brute. Le « clac ! » de l’Ascension les avait provisoirement protégés de cette surexposition, mais les avait plongés dans un confinement volontaire au Cénacle d’où ils n’osaient sortir. Ils avaient verrouillé les portes de cette chambre haute par peur des juifs (Jn 20,10). Ils attendaient, sans savoir quoi exactement, un événement qu’il les tirerait de cet isolement temporaire. Il faudra la foudre de Pentecôte (ou plutôt ses langues de feu) pour que ce « clac ! » inverse vienne rétablir leur capacité de relations (les langues des peuples) en les faisant sortir de leur confinement volontaire pour parler à la foule des pèlerins de Jérusalem.

Le Cénacle est ainsi le confinement d’où jaillit l’élan missionnaire qui caractérise l’Église : « Ici est née l’Église, et elle est née en sortie. D’ici elle est partie, avec le Pain rompu entre les mains, les plaies de Jésus dans les yeux, et l’Esprit d’amour dans le cœur. » [1]

 

Le confinement dans la Bible

comment-vivez-vous-le-confinement-c-est-ce-que-les-archives-de-vesoul-cherchent-a-conserver-a-travers-des-ecrits-des-dessins-des-photos-des-videos-photo-er-ludovic-laude-1586974659 Ascension dans Communauté spirituelleLes autres années, nous lisions ce passage par le Cénacle (Ac 1, 12-14) d’une manière distraite, sans y accorder beaucoup d’importance. En 2020, au sortir d’un confinement mondial, la chambre haute verrouillée par peur des autres ressemble étrangement à nos appartements et maisons des mois de mars à mai… Entre Ascension et Pentecôte, le temps biblique semble se figer, et tout est rétréci dans ce Cénacle où la petite troupe des disciples s’enferme, évitant tout contact dangereux avec la ville autour. Nous comprenons désormais beaucoup mieux ce confinement volontaire (10 jours seulement en l’occurrence) qui était le sas indispensable entre le contact avec le Ressuscité après Pâques et l’annonce de l’Évangile à tous les peuples réunis à Jérusalem pour la Pentecôte. On pourrait dire que le phénomène de contagion ici est inversé : c’est bien pour que la Résurrection se propage à tous que les apôtres sortiront de leur confinement, alors que nous espérons ne rien transmettre aux autres en déconfinant nos logements, nos entreprises etc.

Cet entre-deux Ascension–Pentecôte est donc salutaire : ils protègent les proches de Jésus,  le temps de vaincre leur peur des autres.
C’est l’occasion de visiter les confinements mentionnés par la Bible, plus nombreux qu’on ne le penserait.

 

Noé l’insubmersible

L’Arche de Noé. Miniature tirée d'un manuscrit du 15ème siècle.  (Newberry Library, Chicago). Les 40 jours de Noé avec famille et animaux dans l’arche constituent le premier confinement biblique (Gn 7). Il n’est pas volontaire : c’est Dieu qui en donne l’ordre à Noé, afin qu’il ne soit pas submergé par les flots du déluge à venir. En obéissant, en enfermant les siens à l’abri du monde en furie dans l’arche, Noé fait le premier l’expérience d’un confinement salutaire : savoir rester à l’intérieur de ces planches de bois pendant 40 jours lui permettra de sauver les siens, et de refonder une humanité nouvelle vivant de l’Alliance avec Dieu (cf. l’arc-en-ciel). Notre « quarantaine » vient de là : noyer la corruption (ou la peste, ou le virus) pour sortir enfin libres de tout mal une fois le déluge (l’épidémie) asséché.

Spirituellement, Noé nous dit qu’il vaut mieux parfois nous protéger, ne pas nous laisser contaminer, plutôt que de faire comme les autres. Tout le monde se moque de lui pendant qui construit l’arche, et encore plus quand il y monte. Mais les flots ininterrompus lui ont ensuite donné raison. Les Pères de l’Église voyaient dans cette arche la figure de l’Église, faite du bois de la croix destinée à protéger les chrétiens du mal et de la mort.

À la lumière de notre expérience récente du confinement, nous pouvons voir dans la quarantaine de l’arche un appel à la vertu de prudence : ne pas nous exposer au mal plus que nous ne pourrions résister, bâtir des refuges où refaire nos forces, ne pas toujours combattre frontalement mais savoir attendre et patienter…

Et si le confinement, physique ou spirituel, était l’art de devenir insubmersible ?

 

À l’abri du sang pascal

Le peuple d’Israël, épargné grâce au sang de l'agneauLa nuit de la première Pâque, les hébreux se sont enfermés dans leurs maisons, protégés de l’ange exterminateur par le sang de l’agneau pascal marquant le linteau de leur porte (Ex 12). Confinement très bref, à la mesure de la violence intense qui en une nuit a exterminé les premiers-nés de l’Égypte. Quand la mort rôde, physique ou spirituelle, savoir se protéger à l’abri du sang pascal est salutaire.

Il y a un temps pour sortir et un temps pour rester à la maison : la Pâque juive apprend au peuple à distinguer entre ces temps. La Pâque chrétienne prolonge cette éducation du peuple en alternant Cénacle et Pentecôte dans l’histoire de chacun. Les Hébreux confinés chez eux par ordre divin la nuit de Pâques (et chaque famille juive le reproduit à Pessah  dans l’univers domestique de la liturgie de cette nuit) nous invitent à ne pas mettre notre orgueil dans une protection qui viendrait de nous seulement, mais à s’en remettre à Dieu avant tout pour notre salut, notre santé (c’est le même mot : salus en latin), notre liberté. Le confinement de Pessah débouche sur l’Exode, celui du Cénacle sur Pentecôte : c’est le même mouvement d’inspiration-expiration (ou systole-diastole si on préfère) où nous recevons de Dieu la force et le courage de briser nos chaînes pour former le nouveau Peuple de Dieu à partir de toutes les nations.

 

La quarantaine au désert

carte-moise-sinai-canaan cénacleImmédiatement après la nuit pascale, confinés dans leur maison, les hébreux ont été propulsés dans un « confinement dehors » qu’ils n’ont pas aimé du tout : les 40 ans au désert, à errer parmi les sables et les rochers vers une Terre promise que la génération des premiers sortis n’a pas vue de ses yeux, Moïse en tête… Rude épreuve que d’être ainsi « enfermés dehors », dans cette immensité entre Sinaï et Golfe persique, sans connaître le but ni le chemin ! Pourtant, ces 40 ans n’ont pas été de trop pour que YHWH éduque ce peuple à la nuque raide, et en fasse le peuple de l’Alliance, des 10 Paroles. Ce douloureux confinement au désert a été la matrice de l’Alliance. Les juifs encore aujourd’hui chaque année construisent des cabanes de branchages sur leur balcon comme au désert pour célébrer Soukkot (fête des Tentes) : c’est donc que le confinement au désert doit régulièrement revenir en nos cœurs, car notre éducation à l’Alliance n’est jamais achevée…

 

Le confinement du tombeau

image confinementEn demeurant trois jours (selon la mesure juive) confiné dans le tombeau, le corps de Jésus fait l’expérience ultime qui nous attend tous. Être enfermé dans la roche, prisonnier de la lourde pierre roulée à l’entrée, est l’aboutissement de l’incarnation du Verbe qui a assumé jusqu’à cette mise sous séquestre mortelle, isolant de tous et de tous. Peut-être est-ce pour cela que l’Église catholique a longtemps préféré inhumer plutôt qu’incinérer les défunts. Brûler les corps tout de suite, c’est aller trop vite dans notre désir de nous libérer de la mort, comme si les cendres nous évitaient l’épreuve de l’enfermement dans les liens de la mort…

En tout cas, le confinement du sépulcre a permis à Jésus de recevoir la vie nouvelle en son corps : ce n’est pas un fantôme, une idée, une théorie ou une image qui sortit du tombeau, mais un corps humain transfiguré par l’amour tout-puissant de son Père.

Le prophète Jonas avait en quelque sorte préfiguré ce confinement pascal : en restant trois jours et trois nuits dans le ventre du gros poisson (la BiJona im Fisch, Quelle: flusenkram.deble ne dit pas que c’était une baleine !) qui l’avait avalé, il se préparait à aller malgré tout jusqu’au bout de sa mission. Et quand la créature l’a rejeté sur le rivage Ninive la païenne, Ninive la corrompue, il a compris qu’il ne pourrait pas se dérober à être signe de salut pour ces étrangers tant redoutés et méprisés. Or comme le dit Jésus lui-même : « il y a ici bien plus que Jonas »(Lc 11,32). Le signe de Jonas dont il parle – les trois jours au tombeau, puis le tombeau vide – repose sur ce mystérieux séjour souterrain, presque symétrique de celui - sous-marin - de Jonas qui le préparait à son rôle de prophète pour les païens.

Comment ne pas voir en Jonas à Ninive la figure des apôtres à Jérusalem pendant la fête de Pentecôte où toutes les nations étrangères étaient représentées parmi les pèlerins ?

 

Les confinements inhumains

Tous les confinements bibliques ne sont pas si positifs !

Il suffit d’évoquer par exemple les sièges des cités comme Samarie (2R 6) ou Jérusalem (2R 25) en temps de guerre. Le blocus de la ville engendre famines, rivalités, trahisons, délations, violences comme le confinement a pu en provoquer dans nos quartiers réputés difficiles. Le confinement peut être déshumanisant (jusqu’au cannibalisme lors du siège de Jérusalem), et aggraver les inégalités sociales, jusqu’à la guerre civile.

 coronavirusMême en temps de paix, les hommes s’ingénient hélas à exclure et isoler ceux dont ils ont peur, jusqu’à leur imposer un confinement injuste et dégradant. Ainsi les lépreux doivent demeurer hors du camp (Lv 13,46) et finalement hors de la vie commune. De même l’obsession de la pureté rituelle interdisait l’accès du Temple aux femmes ayant leurs règles, aux personnes ayant touché un cadavre ou un porc (!) etc.

Le confinement social imposé à quelques-uns par peur ou ignorance est de tous les temps. Les pauvres sont toujours parqués dans les favelas de Rio ou les bidonvilles de Nairobi, les vieux sont mis à l’écart dans nos EHPAD (ils étaient déjà confinés avant le Coronavirus !), les malades mentaux dans d’effrayantes prisons psychiatriques avec leur camisole chimique etc.

Le confinement social imposé – par peur, égoïsme ignorance – est une torture inhumaine dont nos mois de confinement ne nous ont donné qu’une petite idée. Passer du Cénacle à Pentecôte demande de nous engager à lever ces écrous abominables, à faire sauter ces verrous déshumanisants qui maintiennent les indésirables à l’écart, si près de nous…

 

Les confinements heureux

Heureusement, il y a aussi les confinements volontaires positifs !

Quand Jésus cherche la solitude, à l’écart, pour prier. Quand il nous invite à nous retirer dans une pièce isolée pour prier notre Père qui est là dans le secret (Mt 6,6). Quand les Onze reprennent leur souffle au Cénacle.

77liguge_abbaye_cloitre3 PentecôteLa clôture monastique reprendra plus tard ce fil du confinement spirituel volontaire, qui paradoxalement rend plus ouvert à Dieu et aux autres. La cellule du moine est sa source de liberté.

Lorsque la tiédeur se généralisa dans l’Église suite à l’édit de Constantin au IV° siècle, les ermites allèrent au désert, aux confins des sables connus, pour maintenir vivante la flamme mystique sans laquelle la foi devient une convention sociale, voire mondaine.

Lorsque le besoin de réforme se fera criant, le retour à l’Évangile viendra des moines, de Martin à Benoît ou Bruno, de François à Dominique, puisant dans la vie conventuelle confinée la force et l’inspiration d’une vie ecclésiale renouvelée et plus fidèle.

Apprenons nous aussi à inventer les confinements volontaires qui nous aideront à revenir à la source, à l’essentiel.

 

Nos propres confinements

La quarantaine de Noé, la nuit de Pâques et les 40 ans au désert, les trois jours de Jonas ou du sépulcre, « l’enfermement dehors » des lépreux, des impurs, des plus pauvres, le siège sanglant des cités en guerre, le retrait dans le secret de la prière… : les confinements bibliques ont l’ambivalence des jours que nous venons de traverser, et des masques que nous portons depuis. Ils nous protègent mais ils excluent. Ils nous préparent mais peuvent aussi nous dégrader.

Imposés ou volontaires, à nous de les vivre comme Marie et les Onze au Cénacle, en nous rendant disponibles pour prendre à nouveau les risques que l’Esprit de Pentecôte nous soufflera.

 


[1].  Homélie du Pape François, Salle du Cénacle (Jérusalem), 26/05/2014.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière » (Ac 1, 12-14)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel, retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche, – la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat. À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient habituellement ; c’était Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères.

 

PSAUME

(Ps 26 (27), 1, 4, 7-8)
R/ J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneursur la terre des vivants.ou Alléluia ! (Ps 26, 13)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie,
pour admirer le Seigneur dans sa beauté
et m’attacher à son temple.

Écoute, Seigneur, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
Mon cœur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »

 

DEUXIÈME LECTURE

« Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous » (1 P 4, 13-16)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous. Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là.

 

ÉVANGILE

« Père, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1b-11a)
Alléluia. Alléluia.Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

 En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
 Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »
Patrick BRAUD

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