L'homélie du dimanche (prochain)

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14 avril 2022

La danse pascale du labyrinthe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 35 min

La danse pascale du labyrinthe

 Homélie du Dimanche de Pâques / Année C
17/04/2022

Cf. également :

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Incroyable !
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Faut-il shabbatiser le Dimanche ?

La chorégraphie de Chartres

La danse pascale du labyrinthe dans Communauté spirituelle 3921168_origSi vous avez déjà visité la somptueuse cathédrale de Chartres, vous vous souvenez sans doute de ses deux flèches guidant les pèlerins de très loin dans la plaine, du célèbre bleu de ses vitraux admirables, de ses proportions imposantes etc. Vous souvenez-vous également du labyrinthe qui est dessiné depuis l’an 1200 environ sur le pavement ? De l’extérieur, vous entrez en traversant la nef, et pour aller vers l’autel vous êtes obligés de traverser ce labyrinthe étrange. Car à bien y regarder, ce n’est pas un labyrinthe en réalité, mais un long chemin sinueux dont les circonvolutions conduisent très sûrement au motif floral du centre. Ce n’est donc pas un dédale où se perdre, mais un chemin à parcourir pour aller au centre. Certains le suivront précieusement, parcourant les 261,55 m des volutes serrées les unes contre les autres comme s’ils parcouraient les années de leur existence humaine, à la manière d’un mandala nous ramenant à notre centre de gravité intérieur. D’autres y devineront, à juste titre, un cheminement de type catéchuménal, où le futur baptisé passe de la nef à l’autel en étant initié aux mystères du Christ.

En fait, sans le savoir, vous êtes là… sur une piste de danse !
On a retrouvé un vieux texte qui décrit un usage liturgique étonnant à nos yeux mais assez courant au Moyen Âge [1]. Il date du 13 avril 1396, est rédigé à l’initiative du chapitre de la cathédrale d’Auxerre et s’intitule ‘Ordinatio de pila facienda’ (‘Règlement du jeu de balle’). Il concerne le lundi de Pâques. On en connait l’essentiel par un article consacré à Auxerre dans le Mercure de France et paru en mai 1726 :

« Ayant reçu la pelote d’un prosélyte ou chanoine nommé récemment, le doyen, ou quelqu’un d’autre le remplaçant, portant son aumusse et les autres pareillement entonnait la prose prévue pour le jour de la fête de Pâques, qui commence par ‘Victimae paschali laudes‘ : alors bloquant contre lui la pelote de sa main gauche, il emprunte un pas à trois temps (tripudium), sur les sons répétés de la prose chantée, les autres se prenant la main, menant une danse autour du dédale. Pendant ce temps et par différentes fois, la pelote est transmise ou jetée à un ou plusieurs des choristes. Il est joué, le rythme aussi donné par l’orgue. Le chœur après cette danse, prose et bond étant achevés, se dépêche d’aller manger ».

Le labyrinthe de la cathédrale de ChartresOn sait même que la pelote, au vu d’une délibération de 1412, était de couleur jaune, ne devait pas dépasser la mesure raisonnable, pourtant assez volumineuse pour ne pouvoir être tenue d’une seule main. La meilleure confirmation provient des archives de la cathédrale de Sens, en date du mercredi 14 avril 1443, puisqu’un décret du chapitre précise à propos du labyrinthe « qu’on y jouerait à volonté pendant la cérémonie de Pâques ».
On sait que de tels jeux de balle pouvaient aussi avoir lieu en dehors de la cathédrale, dans les bâtiments canoniaux ou épiscopaux [2]. C’est ce que dit Sicard de Crémone, qui l’appelle jeu de chorea (danse ronde) ou de la pelote – ludus chorae vel pilae, les deux aspects (cercle et balle) étant liés.
Une ordonnance de 1366 précise d’ailleurs, suite à des débordements répétitifs lors de la ‘fête des fous’, que celle-ci est expressément supprimée. « On ne conservera, est-il ajouté, que le jeu de l’évêque des enfants d’aube, auquel les enfants seuls prendront part, et le chant que l’on appelle Chorea, chant accoutumé au temps pascal. Et encore ces deux usages, le chapitre les tolérera tant qu’il les jugera bon » [3].

Le lien avec notre dimanche de Pâques est évident, puisque le chant qui servait à jouer à la pelote autour du labyrinthe était la séquence pascale qui introduit l’alléluia de Pâques avant l’Évangile de ce jour. Ce chant, dérivé du grégorien, a été composé au XI° siècle pour être mémorisé facilement, notamment grâce à son rythme très sautillant (la consigne d’interprétation indique : molto ritmico), à ses reprises musicales, à ses jeux de mots et ses rimes. Il servait ainsi de comptine aux enfants ou aux paysans qui la danseraient pour mimer Pâques.

Le symbolisme est clair : le labyrinthe représente la Passion-Résurrection du Christ qui, tel Thésée combattant le Minotaure tapi au fond du labyrinthe, descend aux enfers pour combattre la mort et sortir vainqueur au matin pascal. Le doyen qui tient la pelote jaune (couleur du soleil)  représente le Christ ressuscité (soleil levant) qui le premier parcourt ce chemin, du Vendredi saint au dimanche de Pâques, et ensuite appelle chacun de nous à marcher à sa suite. C’est pourquoi il lance sa pelote à chacun à tour de rôle, pelote jaune dont la forme et la couleur rappelait le « soleil invaincu » qui triomphe des ténèbres, et dont le fil qui le relie à lui est le nouveau fil d’Ariane permettant de ne pas se perdre en cours de route.

Gilles Fresson, attaché de coordination du rectorat de la Cathédrale de Chartres – qui a étudié en détail le symbolisme de ce labyrinthe – en conclut fort justement :
« Derrière l’impression d’un ‘jeu’, était en réalité représentée – symboliquement – l’une des vérités essentielles de la foi chrétienne : le Christ ressuscité ».
« Dans la chorégraphie qui avait lieu au Moyen Âge, le Christ (Thésée) traverse les enfers (le labyrinthe), affronte Satan (le minotaure), triomphe des puissances de la mort, offrant sa lumière (jaune) à tous ceux qui sont prêts à la recevoir : soit un chemin sûr (le fil de la la pelote) vers la vie éternelle. Le Christ, à Pâques, devient le premier né d’entre les morts. Tous les hommes et femmes, au fil de l’année, sont invités à le suivre » [4].

Tout cela se faisait dans une atmosphère de joie et de danse, dans les chants et les rires, qui évoque bien sûr la joie choquante du roi David dansant devant l’arche d’alliance : « comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur » (2S 6,16). Ce que les textes de Chartres appellent chorea est donc une véritable chorégraphie pascale, dont l’enjeu est d’éprouver corporellement l’ivresse de la Résurrection, et pas seulement intellectuellement par la lecture du texte liturgique.
Belle intuition : pour que Pâques devienne une fête populaire, il faut qu’elle passe par le corps. La quête des œufs de Pâques dans le jardin par les enfants répond à ce même besoin. Et quoi de mieux que la danse pour vivre Pâques comme un élan, une dynamique, une joie de tout l’être ?

Bien sûr, les autorités ecclésiastiques finirent par se méfier de ces danses dans les églises… David le premier n’avait-il pas suscité moqueries et réprobations lorsqu’il dansait à demi dévêtu devant l’Arche ?

« Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur. Dans son cœur, elle le méprisa. […] Mikal, fille de Saül, sortit à sa rencontre et dit : ‘Comme il s’est honoré aujourd’hui, le roi d’Israël ! Lui qui s’est découvert aux yeux des servantes de ses esclaves comme se découvrirait un homme de rien !’ David dit à Mikal : ‘Devant le Seigneur, lui qui m’a choisi de préférence à ton père et à toute sa maison pour m’instituer chef sur Israël, sur le peuple du Seigneur, oui, je danserai devant le Seigneur. Je me déshonorerai encore plus que cela, et je serai abaissé à mes propres yeux, mais auprès des servantes dont tu parles, auprès d’elles je serai honoré’ » (2S 6,16-22).

849_big Chartres dans Communauté spirituelle

Chartres - rosaceDavid sait bien que ce sont les petits, les servantes, les moins-que-rien qui comprennent le sens de sa danse devant YHWH, pas les puissants…
Alors, malheureusement, cette danse pascale du labyrinthe a progressivement disparu, le plus souvent interdite par les clercs, si bien que le dessin sur le sol de la cathédrale de Chartres est aujourd’hui une énigme aux yeux des visiteurs se demandant pourquoi reproduire en faux le labyrinthe du Minotaure dans un tel édifice !

Ce symbolisme christique est renforcé par le lien du labyrinthe avec la rosace de la cathédrale. Cette majestueuse verrière montre le Fils de l’homme venant sur les nuées (vaguelettes blanches) à la fin des temps (Mt 24,30). Le Christ central, inscrit dans un quadrilobe sur fond rouge, est représenté assis, dans la gloire de sa résurrection, montrant les cinq plaies de la Passion. Or, quand on projette cette rosace sur le pavement, elle correspond exactement au cercle du labyrinthe, et le centre de la rosace où apparaît le Christ en majesté se superpose exactement au centre du labyrinthe ! C’est donc la projection sur terre de l’itinéraire du Christ que le labyrinthe matérialise : nous mettons nos pas dans ses pas, et cela nous conduira à travers sa Passion à partager la gloire de sa Résurrection au plus haut des cieux.
Comme quoi un peu de géométrie symbolique ne nuit pas pour déchiffrer l’essentiel…

 

La structure de la séquence

Heureusement, si la liturgie a oublié la danse, elle a au moins conservé la comptine !
Le terme séquence signifiant « suite »», en toute rigueur l’on devrait parler de « prose » lorsque ce chant précède l’Alléluia et de « séquence » lorsqu’il le suit. Pourtant, dans la liturgie actuelle, le Victimae, quoiqu’appelé séquence, précède l’Alléluia (l’inversion date du concile de Trente).
Regardons sa structure. Elle est composée de trois parties : une invitation faite à l’assemblée / le dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine / la proclamation finale du chœur.

Latin Français
Victimae paschali laudes immolent Christiani
Agnus redemit oves:
Christus innocens Patri reconciliavit peccatores.

Mors et vita duello conflixere mirando,
Dux vitae mortuus, regnat vivus.

Dic nobis Maria, quid vidisti in via?
Sepulcrum Christi viventis,
et gloriam vidi resurgentis:

Angelicos testes, sudarium et vestes.
Surrexit Christus spes mea:
praecedet suos in Galilaeam.

Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci.
Scimus Christum surrexisse a mortuis vere:
Tu nobis, victor Rex, miserere.

Amen.
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.

La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut; vivant, il règne.

« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant,
j’ai vu la gloire du Ressuscité.

J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité!
Il vous précédera en Galilée ».
Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié!
Amen.

 

La structure dialogale de la séquence

art3 danseLa séquence est chantée sur une musique syllabique, c’est-à-dire qui fait correspondre à chaque syllabe une note, principe largement utilisé par Bach dans ses chorals liturgiques pour qu’ils soient plus facilement repris par la foule. Comme en plus il y a des rimes à chaque demi-verset, il est ainsi facile d’apprendre cette séquence par cœur pour pouvoir la chanter en jouant, sans partition.

D’emblée, il est frappant de constater que c’est une structure dialogale, faite de questions–réponses, d’alternances de prises de parole qui se répondent. C’est donc qu’entrer dans le mystère pascal se fait par le dialogue : poser des questions, y répondre, se parler. Les catéchumènes étaient formés selon cette pédagogie tout au long du Carême autrefois, jusqu’au dialogue ultime de leur baptême : « Crois-tu en Dieu… ? » / « Oui je crois » (credo). Rappelons qu’en islam par exemple, la profession de foi (la Chahada) n’est pas dialoguée : elle est énoncée sous forme d’un constat impersonnel (« il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah… ») d’où le « Je » est banni. Tiens donc : il y aurait peut-être un lien entre le jeu de la pelote christique et le Je du croyant…
Rappelons que par contre dans le repas pascal juif, les enfants doivent poser quatre questions en dialogue avec les adultes : la structure dialogale de la liturgie pascale  vient de loin !
C’est en jouant avec les paroles de la séquence comme avec la pelote que le sujet chrétien se constitue. 

La foi pascale n’est pas une vérité objective qui s’impose de l’extérieur et à laquelle il faudrait se soumettre (comme en islam). C’est un dialogue, que la séquence met en scène entre le célébrant et l’assemblée, entre les apôtres et Marie Madeleine, comme la pelote jaune qui fait la navette entre le doyen et les fidèles autour du labyrinthe pour les y faire entrer.

 

Les 3 parties de la séquence

Première partie

On ne sait pas trop qui prononce les trois premiers versets qui constituent la première partie de la séquence, mais en tout cas il s’adresse à tous les chrétiens et plus précisément à ceux  qui sont rassemblés là : « À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange ».

Invitation leur est faite d’immoler non pas un animal ou une autre victime – car le Christ et lui seul, une fois pour toutes, a accompli ce sacrifice sanglant – mais un sacrifice de louange : « que les chrétiens immolent leur louange ». Le vrai sens de la danse du labyrinthe pascal est bien la louange, admiration joyeuse de l’œuvre accomplie par le Christ en notre faveur. Car le vrai sacrifice est la louange de nos lèvres.
Le 2° verset reprend la théologie traditionnelle de la rédemption des pécheurs par le Juste, des brebis par l’Agneau. Les deux couples forment des jeux de mots faciles à mémoriser, et scandés par le rythme musical : agnus-oves / Christus-peccatores.
Le 3° verset met en scène un duel presque manichéen entre la mort et la vie, d’où le Maître de la vie sort vainqueur.

Ces trois versets plantent le décor en quelque sorte, à la manière d’une tragédie grecque : voilà le drame qui s’est joué lors de la Passion de Jésus, et voilà la source de la joie des chrétiens aujourd’hui.

 

Deuxième partie

Les versets suivants rompent le style du début, en introduisant un autre dialogue au cœur de la séquence. Il s’agit du dialogue entre les apôtres et Marie Madeleine, que nous avons vue dans l’Évangile de ce dimanche courir vers Pierre et Jean (Jn 20,1-9). D’après la séquence, c’est « en chemin » que Marie a vu les signes de la Résurrection, et non au tombeau vide, car c’est bien du chemin du labyrinthe dont il s’agit : « Dis-nous Marie, qu’as-tu vu en chemin ? » Indice précieux : c’est le témoignage de ceux qui ont déjà parcouru le chemin catéchuménal qui éclairera les futurs baptisés. Marie parle de sépulture, d’anges, du suaire, des vêtements. Et nous, qu’allons-nous répondre à ceux qui nous demanderont, curieux de notre parcours et inquiets du leur : « Dis-nous, qu’as-tu vu en chemin ? » Cette interrogation est également celle de nos contemporains, et nous leur devons une réponse. Cette réponse n’est pas une vérité à apprendre ou imposer, c’est un témoignage qui appelle les autres à s’engager eux aussi sur le chemin pascal, fut-il long et sinueux comme le labyrinthe de Chartres.

 

Un mot sur Marie-Madeleine

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On sait que dans la tradition judaïque, il faut deux témoins au minimum pour qu’un témoignage soit recevable devant un tribunal. Et deux hommes de préférence… Ici nous n’avons qu’un seul témoin et non deux. Et quel témoin ! Une femme, et non un homme – or le témoignage féminin a peu de valeur en ce temps-là – et en plus une ex-prostituée ! C’était tellement choquant que la séquence comportait autrefois un verset justifiant ce choix étonnant par Dieu d’un seul témoin peu qualifié aux yeux des juifs :
« Credendum est magis soli Mariae veraci quam Judaeorum turbae fallaci ».
« Il faut plus croire la seule Marie disant la vérité que la foule des Juifs perfides ».
La mention des « juifs perfides (fallacieux) » était certes malheureuse, et on a eu raison de supprimer cet ancien verset en 1570 dans le Missel Romain découlant du Concile de Trente (1545–1563). Reste que le fragile témoignage de Marie-Madeleine, disqualifié aux yeux de la Loi et de la culture de son époque, est la première manifestation de la gloire du Ressuscité dans l’Évangile de Jean ! Ne désespérons donc pas, nous autres pauvres Madeleines, de rendre au Christ le plus beau des témoignages devant l’Église et devant le monde !

 

Troisième partie

La fin de la séquence est chantée par le chœur : « Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts ».
Elle reprend peut-être la coutume du matin de Pâques encore pratiquées par nos frères orthodoxes : se saluer non pas par un « bonjour » mais par un dialogue (là encore) : « Christ est ressuscité », dit le premier qui salue / « il est vraiment ressuscité », répond le second.
Et la dernière phrase : « Roi victorieux, prends-nous tous en pitié ! » est peut-être un écho de la prière du cœur chère aux orthodoxes, qui fait prier comme un mantra sur le souffle de la respiration l’invocation suivante : « Seigneur Jésus, fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ».
Le chœur peut alors enchaîner avec l’Alléluia pascal qui introduit la lecture de l’Évangile de Jean.

 

La postérité musicale de la séquence

Innombrables sont les compositions musicales qui s’inspirent du Victimae  paschali ! Les plus anciennes remontent au XIV° siècle (Guillaume Dufay) ; les plus récentes au XX° (Laurent Perosi) [5]. Signalons l’harmonisation de Jehan Revert, enregistrée à Notre-Dame de Paris en 2009 sous forme de dialogue (encore !) entre le grand orgue et le chœur. Le caractère rythmé, joyeux et dansant de la séquence y apparaît clairement.

N’oublions pas la célébrissime cantate BWV 4 intitulée « Christ lag in Todesbanden » de Jean-Sébastien Bach. La mélodie qu’il emprunte à Luther est fondée sur un ancien hymne pascal du XI° siècle, « Christ ist erstanden », qui reprend le texte et la mélodie de notre séquence « Victimae paschali laudes ». En voici le texte, proche du nôtre :

Christ lag in Todesbanden / Christ gisait dans les liens de la mort
Für unsre Sünd gegeben / Sacrifié pour nos péchés,
Er ist wieder erstanden / Il est ressuscité
Und hat uns bracht das Leben / Et nous a apporté la vie ;
Des wir sollen fröhlich sein / Nous devons nous réjouir,
Gott loben und ihm dankbar sein / Louer Dieu et lui être reconnaissants
Und singen hallelujah / Et chanter Alléluia
Halleluja ! / Alléluia !


Conclusion : Pâques est à danser !

Comme David devant l’Arche, comme les catéchumènes du labyrinthe de Chartres, dansons la joie immense de ce jour sans pareil !
Que tout notre corps exulte !
Que le plaisir du jeu de la pelote christique nous entraîne sur son chemin de vie !

 


[1]. Voir l’article de référence de Gilles Fresson : https://www.cathedrale-chartres.org/cathedrale/monument/le-labyrinthe/le-labyrinthe-enfin-devoile/ à qui j’emprunte l’essentiel de sa documentation et de son interprétation.

[2]. « Aussi étonnant que cela paraisse, il existait encore une survivance folklorique de ce rituel dans le sud de la France au début du XIX° siècle, que l’on appelait « danse candiote » ou « danse crétoise des grecs » (sic). Sa date ordinaire était le mardi gras, mais on l’utilisait pour d’autres fêtes. Des danses labyrinthiques de Pâques existaient encore récemment dans certains villages de Haute-Corse, où elles se déroulaient durant la soirée du vendredi saint. Les processionnaires s’y enroulaient selon des volutes successives, les plus serrées possibles, le centre de la danse figurant à l’évidence le Christ-roi descendu aux enfers. On note qu’une cérémonie assez identique avait lieu jusqu’au XX° siècle en Calabre, dans le bourg de Caulonia » (ibid.).

[3]. Jean Beleth, dans son Rationale divinorum officiorum (vers 1155) mentionne de semblables jeux de balle, organisés au temps de Pâques, à Amiens et à Reims. L’usage est attesté par Guillaume Durand pour l’archevêché de Vienne, selon lequel une partie de pelote se tenait à l’issue d’un repas pris au lundi de Pâques, auquel participaient tous les chanoines. L’archevêque, éventuellement représenté, prenait traditionnellement part à ce jeu dans une salle de l’archevêché, ce qui ne manque pas d’offusquer le prélat de Mende. Plus tardivement, en 1582, les mêmes coutumes sont attestées à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Besançon, dans le cloître – à défaut dans l’église en cas d’intempérie. Sans doute faut-il établir un lien avec deux petits labyrinthes, datables de la fin du XIV° siècle, faits en carreaux vernissés, qui existaient dans les bâtiments monastiques de Saint-Étienne de Caen, où il a disparu et dans les bâtiments canoniaux de la cathédrale de Bayeux, où il est encore visible actuellement » (idid.).

[4]. Gilles Fresson, ibid.

MESSE DU JOUR DE PÂQUES

1ère lecture : « Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)
Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés.  

Psaume : Ps 117 (118), 1.2, 16-17, 22-23
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Ps 117, 24)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !

Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du Seigneur.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

2ème lecture : « Purifiez-vous des vieux ferments, et vous serez une Pâque nouvelle » (1 Co 5, 6b-8)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ.
Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité.

Séquence :
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis ;
le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.
La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.
« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité.
J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité ! Il vous précédera en Galilée. »
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié !
Amen.

Evangile : « Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick BRAUD

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27 mars 2022

Une spiritualité zéro déchet

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une spiritualité zéro déchet

Homélie du 5° Dimanche de Carême / Année C
03/04/2022

Cf. également :
La première pierre
Lapider : oui, mais qui ?
L’adultère, la Loi et nous
L’oubli est le pivot du bonheur
Le Capharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
Comme l’oued au désert
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

TZDZG

La production de déchets municipaux par région en 2016, 2030 et 2050. © Céline Deluzarche, d’après Banque Mondiale

San Francisco fut l’une des premières. La ville a voté en 2002 l’objectif d’atteindre le 100% recyclé ou composté. Mobilisation générale des élus, associations, quartiers et habitants : en 2012, le seuil de 80 % est dépassé. La ville vise 90% en 2030 et 100% à terme. En comparaison, les autres villes américaines ont environ 35% seulement de déchets recyclés ou compostés. C’est donc possible de vivre sans déchets !

En France, le Ministère de l’Environnement a lancé en 2014 un appel à projet « Territoires Zéro Déchet Zéro Gaspillage », affectueusement nommé TZDZG par nos technocrates gourmands d’acronymes étranges. Plus de 135 intercommunalités ont répondu à l’appel. Miramas et Roubaix par exemple font figure de villes prototypes pour avancer sur cette voie.

C’est donc possible de vivre sans déchets !

Il y a derrière cette démarche une belle possibilité de spiritualité écologique : devenir les bons gestionnaires de la Création que Dieu nous a confiée, ne pas dilapider l’héritage naturel ni mépriser le vivant. On se souviendra avec malice que Jésus lui-même a voulu ramasser ce qui restait de la multiplication des pains, remplissant ainsi 12 paniers symboliques de l’Église (Jn 6,13). « Faut pas gâcher ! » comme disaient nos grands-parents qui avaient connu les tickets de rationnement d’après-guerre. La tâche est lourde, car chaque habitant produit en moyenne 0,74 kg de déchets par jour (un chiffre qui cache de fortes disparités, de 0,11 kg au Lesotho à 4,50 kg aux Bermudes).

 

La voirie spirituelle selon Paul

Gérard et Cédric, les deux rippers de la tournée du centre-ville  qui a débuté à 5 heures du matin. Ils ont ramassé 4,5 tonnes de sacs jaunes.

La deuxième lecture de ce dimanche (Ph 3,8-14) peut nous donner l’opportunité d’inverser la proposition : si le zéro déchet peut s’appuyer sur une démarche spirituelle, pourquoi la spiritualité ne pourrait-elle pas s’inspirer du zéro déchet ? Paul nous met sur la voie en employant un vocabulaire lié à la gestion des ordures pour évoquer son attachement au Christ. Il fait la liste des avantages et privilèges que sa naissance lui a octroyés : il est juif, circoncis, de la tribu de Benjamin, hébreu fils d’hébreux, de la race d’Israël, pharisien irréprochable, élève du prestigieux Gamaliel (Ph 3,4-8). Il aurait pu ajouter comme il le fera devant le procureur : citoyen romain, donc dispensé du châtiment des esclaves (la Croix), ayant le droit d’être jugé à Rome selon le droit romain. Cette liste de privilèges est facile à actualiser et chacun de nous peut énumérer les avantages qui ont été conférés par sa famille, le hasard, la nature (intelligence, force, habilité…) ou la société de son pays (éducation, santé, vieillesse…).

Eh bien, tout cela pour Paul c’est du déchet ! Des surplus qui filent tout droit à la poubelle ! Voire des obstacles à éliminer pour progresser dans la connaissance du Christ !

Paul parle de pertes (ζημία = zēmia en grec) par 3 fois, c’est-à-dire non seulement de déchets inutiles mais aussi d’obstacles qui font régresser. « Tous ces avantages que j’avais, je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ » (Ph 3,7-8).

C’est donc que les avantages dont les hommes sont friands d’habitude deviennent en réalité des pièges pour celui qui désire accueillir la grâce du Christ. Observez autour de vous : le ruban rouge porté au revers des vestes signale la ‘distinction’ de quelques-uns parmi les meilleurs ; les médailles militaires assoient l’autorité des gradés ; les innombrables avantages en nature des politiques les mettent à l’écart du peuple ; les Bac + 8 font sentir aux autres combien ils manquent de culture ; les riches héritiers ne comprennent pas comment on peut vivre avec moins de 5 000 € par mois etc.

Paul : naufrage et échouage à MalteTout ce que l’orgueil social considère comme une distinction (au sens de Bourdieu) devient vite un piège spirituel, une perte (zēmia) pour qui se fie au Christ et non à lui-même. Un vrai naufrage spirituel guette ceux qui n’auraient pas le courage de traiter ces avantages comme des déchets à recycler ! Naufrage est d’ailleurs le sens des 2 autres usages du mot zēmia dans le Nouveau Testament : un naufrage en mer, navire en perdition, équipage en détresse. Ainsi Paul lors de la tempête qui met son bateau en péril vers la Crète : « Mes amis, je vois que la navigation ne se fera pas sans dommages ni beaucoup de pertes, non seulement pour la cargaison et le bateau, mais encore pour nos vies » (Ac 27,10). Le centurion responsable de ce prisonnier hors du commun fait plus confiance au pilote du bateau qu’à Paul, et le naufrage dû à ce manque de foi-confiance devient inévitable (ce qui vaudra à Paul d’échouer sur une plage de Malte, posant ainsi les fondations de la future Église maltaise si vivante encore aujourd’hui !) : « Les gens n’avaient plus rien mangé depuis longtemps. Alors Paul, debout au milieu d’eux, a pris la parole : Mes amis, il fallait m’obéir et ne pas quitter la Crète pour gagner le large : on aurait évité ces dommages et ces pertes ! » (Ac 27,21)

Pertes, naufrage : Paul emploie un autre terme pour désigner ses privilèges de naissance : σκβαλον (skubalon) qu’on peut traduire par boue, ordures. « Je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ » (Ph 3,8). Comme c’est le seul usage de ce mot dans toute la Bible, il a ici une force singulière : courir après les hochets du pouvoir et de la gloire, c’est se rouler dans la boue comme un porc, c’est habiter au milieu d’une décharge d’ordures pire que celles des chiffonniers du Caire ou les latrines de Calcutta…
Quelle folie de dépenser son énergie et ses talents pour ce que les Anglais appellent garbage, bulshitt !

 

Les bousillés

Un bousillé

Une bonne politique écologique vise à recycler les déchets, mais surtout à en diminuer le volume le plus possible. Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. Ce principe pourrait s’appliquer également à la vie spirituelle. Ne pas se rouler dans la boue, c’est éradiquer de son cœur le désir d’être supérieur, la convoitise qui rend jaloux, le mimétisme qui abrutit et rend violent, l’orgueil de la trop grande confiance en soi seul. Refuser les honneurs, se concentrer sur l’unique nécessaire, attendre tout du Christ et s’y engager pleinement : le zéro déchet spirituel ressemble davantage à Gandhi en sandales et sari qu’à Bokassa harnaché de diamants !

L’idéal de la sainteté est de ne produire aucune de ces scories. Vous objecterez - à juste titre – qu’il est impossible de ne pas hériter d’avantages ou de privilèges physiques, sociaux, intellectuels, familiaux, nationaux etc. Alors, pour qu’il y ait bien zéro déchet au final, il nous faut transformer les inévitables déchets en sources d’énergie reconvertible pour brûler de l’amour du Christ.

Allez visiter la ‘salle des bousillés’ du Musée de verre de Sars-Poteries (en Thiérache). On y admire le savoir-faire des 800 ouvriers de l’importante usine de verrerie du village, de 1802 à 1937. Les déchets de verre tombaient des machines et des cuves. Les ouvriers pendant leur temps de pause s’amusaient - par passion de leur métier qui était un art - à transformer ces chutes de verre en objets décoratifs fins et travaillés. Rivalisant de créativité, de fantaisie et de virtuosité, les ouvriers faisaient de ces bousillés de véritables œuvres d’art. Un tour de main, et ce verre qui allait être jeté devenait une figurine, une lampe, un vase, un petit bijou de finesse ! Le curé du village - tiens, ce n’est pas anodin - découvrait chez ses paroissiens ces trésors de récupération. En 1967, 30 ans après la fermeture de l’usine, il a eu l’idée de les rassembler pour créer un musée associatif, aujourd’hui Mus’Verre en pleine expansion.

Voilà peut-être une allégorie du double rôle social et spirituel de l’Église : comme les verriers, transformer nos déchets en chef-d’œuvre, nos chutes en créations nouvelles ; comme le curé Louis Mériaux, valoriser ces transformations de déchets opérées par les gens pour redonner espoir et fierté.

Récupérer les chutes pour les transformer : le Livre de la Sagesse connaît cet usage des artisans, autrefois dédié aux idoles :

Une spiritualité zéro déchet dans Communauté spirituelle gland-jeux-toupies-bois-jouet« Malheureux, car ils espèrent en des choses mortes, ceux qui ont appelé ‘divinités’ des ouvrages de mains humaines, de l’or et de l’argent travaillés avec art, figurant des êtres vivants, ou une pierre quelconque, ouvrage d’une main d’autrefois ! Ainsi un bûcheron, qui a scié un arbre facile à transporter, il en a raclé toute l’écorce selon les règles, et, avec tout l’art qui convient, il a fabriqué un objet, pour les besoins de la vie courante. Les chutes de son ouvrage, il les a fait brûler pour préparer sa nourriture, puis il s’est rassasié. Quant à la chute qui ne pouvait servir à rien, ce bout de bois tordu et plein de nœuds, il s’est mis à le tailler pour occuper ses loisirs, et, en amateur, il l’a sculpté, il lui a donné une figure humaine ou la ressemblance d’un quelconque animal. Il l’a recouvert de vermillon, en passant la surface au rouge ; tous les défauts du bois, il les a recouverts. Il lui a fait une digne résidence et l’a installé dans le mur, bien fixé avec du fer. Il a pris grand soin qu’il ne tombe pas, le sachant incapable de se soutenir lui-même : ce n’est en effet qu’une image qui a besoin de soutien. Et pourtant, quand il prie pour acquérir des biens, pour se marier et avoir des enfants, il n’a pas honte de s’adresser à cet objet inanimé ; pour obtenir la santé, il invoque ce qui est faible » (Sg 13,10-17).

Au lieu de fabriquer des idoles en bois figées, les artisans chrétiens mettront tout leur savoir-faire à transformer les chutes en icônes…

La matière première des bousillés de nos parcours spirituels sont les inévitables chutes jalonnant notre vie chrétienne : qui peut prétendre un parcours sans rien à jeter ? La salle des bousillés du Mus’Verre nous dit qu’il est pensable de recycler nos déchets spirituels en merveilles de finesse et de transparence !

Prenez l’orgueil de Paul : il est bien servi de ce côté-là ! Eh bien, il réussit à le transformer en revendication de justice pour faire valoir ses droits à Rome et ainsi faire de la publicité (rendre publique) à sa foi chrétienne. Ou bien il se targue de sa naissance et de son éducation pharisienne pour clouer le bec aux nostalgiques de la Loi juive. Il devait être assez insupportable de caractère, au point que Barnabas se fâchera avec lui ! Ils seront obligés de se séparer : « L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre. Barnabé emmena Marc et s’embarqua pour Chypre » (Ac 15,39). Même ce trait de caractère servira finalement l’Évangile, puisque Barnabas deviendra un apôtre infatigable de son côté à Chypre, jusqu’au martyr.

Paul est conscient qu’une écharde est fichée dans sa chair (handicap ? maladie ?) : « ces révélations dont il s’agit sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime » (2Co 12,7). Ce qui aurait pu conduire à sa perte devient finalement la source de son entière remise entre les mains de Dieu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.’ C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2Co 12,9).

Des bousillés, des échardes, qui n’en a pas ?
Plutôt que de nous lamenter, utilisons-les en les recyclant pour nous abandonner à Dieu.
Plutôt que de les nier, transformons-les en rappels de nos limites et freins à notre orgueil.
Plutôt que de nous y habituer, traitons-les comme nous traitons nos déchets : en triant nos poubelles spirituelles, en compostant nos ordures, en recyclant nos chutes…

 

L’inversion des ordures

20112472-entladen-lkw-in-einem-berg-von-m%C3%BCll bousillés dans Communauté spirituelle

Terminons par un phénomène étonnant. Selon Paul, plus nous évitons les déchets spirituels, plus nous sommes nous-mêmes considérés comme des déchets. Ainsi aux yeux du monde, nous devenons des balayures, des ordures, le rebut de l’humanité : « On nous calomnie, nous réconfortons. Jusqu’à présent, nous sommes pour ainsi dire l’ordure du monde, le rebut de l’humanité » (1Co 4,13).

Ordure et rebut : les mots sont forts ! Paul parle d’expérience : il est arrêté comme un criminel, méprisé comme un hérétique, traîné de geôle en geôle avec humiliation, puis décapité comme un citoyen déchu. Il incarne cette étrange inversion de perspective que tout chrétien rencontrera tôt ou tard : moins vous produirez de déchets spirituels, plus on vous regardera vous-même comme un déchet ! Car ne pas courir après la richesse peut paraître folie ; délaisser les honneurs c’est être très vite méprisé ; renoncer à ses privilèges est incompréhensible aux yeux du monde.

La source de bien des persécutions antichrétiennes aujourd’hui est en partie dans le rayonnement spirituel des baptisés qui gêne considérablement les pouvoirs en place. Les Romains caricaturaient les premiers chrétiens des catacombes en les décrivant adorer un crucifié à tête d’âne. Les régimes autoritaires de ce siècle les accusent de trahison à la patrie, à la religion nationale, et les menacent, les déportent, les éliminent comme on élimine les détritus.

Que la grâce du Christ nous soutienne pour progresser dans ce double dépouillement : ne plus produire de déchets spirituels ou du moins les recycler, affronter courageusement le mépris de ceux qui alors nous traiteront comme le rebut de l’humanité.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple » (Is 43, 16-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes, lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, consumés comme une mèche. Le Seigneur dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches – parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides, pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
 (Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 8-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

Évangile
« Celui d’entre-vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre » (Jn 8, 1-11)
Gloire à toi, Seigneur.
 Gloire à toi. Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur, car je suis tendre et miséricordieux. Gloire à toi, Seigneur. Gloire à toi. (cf. Jl 2, 12b.13c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Patrick BRAUD

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3 octobre 2021

Questions d’héritage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Questions d’héritage

28° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
10/10/2021

Cf. également :
Comme une épée à deux tranchants
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?
Plus on possède, moins on est libre
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Les sans-dents, pierre angulaire
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Les bonheurs de Sophie

Pastor et Sarkozy

La une du quotidien "Monaco Matin" le 24 juin 2014L’affaire avait fait grand bruit à l’époque. Le 6 mai 2014, la milliardaire monégasque Hélène Pastor avait été assassinée à Nice, sur ordre de son gendre Wojciech Janowski qui avait commandité ce meurtre à Pascal Dauriac, le coach sportif de Madame Pastor, pour 250 000 €. Motif du crime : capter l’héritage d’Hélène Pastor, soit environ 10 milliards d’euros pour chacun de ses 2 enfants…
Cette affaire nous rappelle que de tout temps, vouloir obtenir l’héritage parental avant le terme implique en réalité de tuer le donateur !

Obtenir l’héritage par avance est cependant devenu presque possible, par petites touches : don manuel, donation simple, donation-partage. Et en 2004, le président Sarkozy a fait voter une disposition pour exonérer d’impôts une donation d’un montant maximum de 20 100 € (porté à 31 865 € en 2005) tous les 15 ans. Les donations Sarkozy permettent ainsi aux enfants des familles riches (familles nombreuses notamment) de bénéficier de substantielles avances sur héritage avant la mort de leurs parents. Le but de ces mesures est très keynésien : recycler dans la consommation et l’investissement des jeunes générations l’argent des seniors qui dort en épargne improductive. Il devient alors très tentant de réclamer sa part d’héritage avant le décès de ses parents !

Les questions d’héritage ont depuis toujours déchiré les familles, suscitant jalousies, haines et violences entre les héritiers…

 

L’héritage n’est pas à prendre

Captation d'héritageÉvidemment, l’homme riche de notre évangile (Mc 10,17–32) est bien loin de Pastor et de Sarkozy ! Mais il court lui aussi (v 17, chose rare dans l’Orient écrasé de chaleur) pour obtenir ce qu’il pense être son héritage : « que dois-je faire pour hériter la vie éternelle » (ou du moins être sûr de l’obtenir) ?

À l’époque, c’est très clair : parler d’héritage trop tôt, c’est vouloir faire mourir le père. Un héritage, ça se reçoit en temps voulu, avec gratitude, car c’est un cadeau et non un dû. C’est d’ailleurs pour cela que nous appelons Testament le recueil de textes dans lesquels nous reconnaissons l’héritage laissé par Jésus. Cet homme (Marc ne dit pas comme Matthieu qu’il est jeune, ni comme Luc que c’est un notable) a déjà de grands biens (v 22), mais il veut davantage.

Captation d’héritage avant terme : le désir de cet homme riche révèle que l’accumulation continuelle est le vrai moteur de sa vie. Certes il observe les commandements de la Torah (v 20) depuis sa jeunesse, mais la suite nous fait comprendre que c’est dans un souci d’accumuler les bonnes œuvres comme il a accumulé de grands biens. Mettre la main sur l’héritage est pour lui le couronnement de cette quête où l’avoir prime sur tout : avoir de grands biens, avoir la vie éternelle. À cette soif de possession, Jésus répond à rebrousse-poil : « vends », « donne », « suis-moi ». Accepte de te dessaisir de ce que tu possèdes – et qui te possède en réalité – pour découvrir que l’héritage n’est pas à prendre, ni à vendre en échange quelques actions méritantes. C’est comme si Jésus lui disait : ‘une seule chose te manque… c’est de savoir manquer !’ Ceux qui ont vendu leurs biens pour suivre Jésus manquent de sécurité, d’argent, de puissance, et c’est cela même le « trésor » qu’ils se constituent alors « dans le ciel » sans le savoir ni le calculer. Envisager d’acquérir la vie éternelle comme on achète des actions dans son PEA est une logique très ‘mondaine’. Ce n’est pas sans raison que Jésus a voulu ne rien posséder dans sa marche sur les chemins de Palestine. En recevant jour après jour, pendant trois ans, le gîte, le couvert, l’argent des mains de ceux qu’il rencontrait, il leur signifiait que le Royaume de Dieu est à recevoir gratuitement, et non à conquérir par la vertu ou la religiosité.

Un héritage ne se négocie pas, et nul ne peut mettre la main dessus avant le terme sans tuer le donateur. Ce n’est que « dans le ciel » que nous découvrirons l’héritage librement accordé par Dieu à chacun. Matthieu promet que les doux auront la terre en héritage (Mt 5,5), ceux qui seront assis à la droite du roi lors du Jugement recevront un royaume en héritage (Mt 25,34), et avec Marc Matthieu annonce que ceux qui auront tout quitté pour Jésus hériteront la vie éternelle dans le monde à venir (Mt 19,29).

D’ailleurs, quand un fils demande trop tôt sa part d’héritage, ça dégénère, comme dans la parabole du fils prodigue (Luc 15,11–32) : « mon fils était mort… », dit le père, constatant que revendiquer trop tôt l’héritage est suicidaire en fait.
De même dans la parabole des vignerons homicides (Mt 21,33–46) : ils tuent le fils pour avoir l’héritage – la vigne – à sa place.
Les apôtres fils de Zébédée veulent savoir à l’avance quels postes ministériels ils obtiendront en partage dans le ‘gouvernement Jésus’ (Mc 10,35–40). Celui-ci leur répond par une fin de non savoir : « Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé ».

 

Faire ou suivre ?

Questions d’héritage dans Communauté spirituelle 1124228013À qui veut déjà hériter, Jésus enjoint de vendre et de donner. À qui veut faire, Jésus demande de suivre. Suivre le Christ est bien autre chose que faire des bonnes actions. Faire relève de ce que les théologiens appellent l’orthopraxie (agir droit). Le judaïsme et l’islam sont des orthopraxies : la seule chose importante est de faire ce que la Loi ou le Prophète commande. À la limite, peu importe ce que vous croyez. Il suffit de respecter le shabbat et la cacherout. Il suffit de réciter la Chahada, comme on énonce que la Terre est ronde ou qu’elle tourne autour du soleil : « il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah, et Mahomet est son prophète ». Nulle profession de foi là-dedans : il n’y a pas de sujet, pas de « je » comme dans le Credo chrétien (« je crois »), mais une récitation impersonnelle, une énonciation qui se veut objective.

Est musulman celui qui observe les cinq piliers de l’islam.
Est juif celui qui observe la Torah et la met en pratique.
Est chrétien par contre celui qui met sa foi en Jésus et le suit avec confiance.
Le christianisme est une orthodoxie (pensée droite) où croire sauve et non pas faire.
Là où le judaïsme et l’islam énumèrent la liste des choses à faire ou ne pas faire, les Évangiles (pas forcement les Églises, hélas !) invitent seulement à suivre Jésus, à chercher avec lui le Royaume de Dieu, « et tout le reste vous sera donné par-dessus le marché » (Mt 6,33). Car la vie éternelle ne relève pas de l’ordre marchand.

L’homme riche de Mc 10 ne veut pas quitter cet ordre marchand, même si cela le rend tout triste (v 22). Il veut posséder la vie éternelle comme il possède ses terres et sa fortune. Or la vie ne se possède pas, elle se reçoit. Suivre Jésus sur sa route, de Capharnaüm à Jérusalem, est bien plus important que d’accumuler des bons points en cochant toutes les cases des listes de bonnes actions.

 

Qui veut un peu d’éternité ?

Un mot sur l’objet du désir de cet homme riche : la vie éternelle.
L'éternité, c'est long... surtout vers la fin. WOODY ALLEN - Graine d'Eden citation
Le bon mot de Woody Allen est célèbre : ‘l’éternité, c’est long… surtout vers la fin !’.
Qui d’entre vous aujourd’hui court vraiment après ce but ? La plupart des Européens religieux ne veulent pas entendre parler de paradis (ni d’enfer), mais utilisent la religion comme un remède pour mieux vivre ici-bas : santé, richesse amour, harmonie… Bien peu de gens s’interrogent sur l’au-delà. Seul le présent les intéresse. Parler de vie éternelle leur paraît fumeux, sauf quand elle commence tout de suite (ce qui d’ailleurs est bien le cas, mais le présent n’engloutit pas pour autant l’espérance chrétienne en un au-delà de cette vie !).

Qui se pose vraiment la question de son avenir en Dieu, au-delà de sa propre mort ? Pourquoi l’éternité suscite-t-elle si peu d’intérêt, alors que – si elle existe – elle devrait être le souci majeur de l’existence ? Tout se passe comme si, pour la majorité, la religion se réduisait à une technique de développement personnel : aller mieux et bien vivre les quelques décennies que chacun a devant lui.

Où est passée l’inquiétude du « ciel » qui a engendré les grandes figures de notre histoire et fait courir le riche malgré l’écrasante chaleur de Palestine ? Qui se soucie de son après au point de modifier son avant en conséquence ? Même les djihadistes dans leur folle logique meurtrière pour gagner leur paradis supposé sont plus rationnels…

Car c’est folie que réduire notre horizon à ces quelques années de passage sur terre…

Lectures de la messe

Première lecture
« À côté de la sagesse, j’ai tenu pour rien la richesse » (Sg 7, 7-11)

Lecture du livre de la Sagesse

J’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ; je l’ai choisie de préférence à la lumière, parce que sa clarté ne s’éteint pas. Tous les biens me sont venus avec elle et, par ses mains, une richesse incalculable.

Psaume
(Ps 89 (90), 12-13, 14-15, 16-17)
R/ Rassasie-nous de ton amour, Seigneur : nous serons dans la joie.
(cf. Ps 89, 14)

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Rends-nous en joies tes jours de châtiment
et les années où nous connaissions le malheur.

Fais connaître ton œuvre à tes serviteurs et ta splendeur à leurs fils.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains ; oui, consolide l’ouvrage de nos mains.

Deuxième lecture
« La parole de Dieu juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes.

Évangile
« Vends ce que tu as et suis-moi » (Mc 10, 17-30) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.
Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit: « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » Jésus les regarde et dit: « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. »
Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. »
Patrick Braud

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20 juin 2021

Toucher les tsitsits de Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toucher les tsitsits de Jésus

Homélie pour le 13° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
27/06/2021

Cf. également :

La générosité de Dieu est la nôtre
Les matriochkas du 12

Patience ! N’allez pas vous imaginer n’importe quoi sur un tel titre ! L’explication en vient bientôt…

Concentrons-nous d’abord sur la femme de l’Évangile de ce dimanche (Mc 5, 21-43). On a déjà étudié ailleurs son lien avec la fillette de 12 ans dans ce récit bâti en poupées russes (cf. Les matriochkas du 12). Regardons-la maintenant pour elle-même. On la dit hémorroïsse. Vous devinez que ce n’est pas d’un simple saignement de nez dont il s’agit ! Non : cette femme est atteinte de ce qu’on appelle aujourd’hui une ménorragie chronique, perte de sang due à des règles anormalement longues et abondantes. Et cette maladie a des conséquences multiples sur sa vie, dans lesquelles nous pouvons peut-être nous reconnaître, au moins partiellement.

 

- Elle souffre beaucoup, continûment

Catacombes de RomeCe saignement anormal et constant provoque gènes et douleurs incessantes. Si vous avez déjà connu de telles périodes, vous savez ce qu’elle éprouve. Une arthrose chronique, une déformation qui s’installe, un cancer qui se généralise… et la douleur devient une présence lancinante, épuisante, physiquement et moralement.

Cette femme est anonyme, et au fond elle peut prendre le nom de chacun d’entre nous lorsque nous souffrons trop, trop souvent, trop longtemps, sans trêve. L’Évangile précise que cela fait 12 ans qu’elle se traîne ainsi, douloureuse, de médecins en charlatans, de gourous en guérisseurs. Et là encore nous nous reconnaissons : épuisé par la persistance du mal, nous devenons prêt à tout pour obtenir le moindre répit. Les plus rationnels courent de spécialistes en chirurgiens, plus pointus les uns que les autres. La majorité essaye tous les remèdes que le bouche-à-oreille leur suggère, et finissent souvent dans les griffes de soi-disant thérapeutes aggravant leur état, comme l’indique malicieusement notre récit. C’est bien ce qui nous arrive : sur le plan de notre santé, lorsque nous avalons tous les remèdes et théories censées nous guérir ; sur le plan spirituel, lorsque la douleur de vivre nous fait essayer les communautés religieuses les plus sectaires ou délirantes ; sur le plan professionnel, lorsque la souffrance au travail devient telle qu’on envisage le pire etc.

 

- Elle souffre depuis longtemps

Le texte précise : 12 ans qu’elle court de médecin en médecin ! Évidemment, 12 est symbolique d’Israël (les 12 tribus) capable de se remettre entre les mains des dieux étrangers pour obtenir davantage. Mais c’est également une durée si longue qu’on ne voit plus le bout du tunnel, que l’espoir d’aller mieux s’est amenuisé au point de disparaître. Lorsque nous souffrons, le temps nous use aussi sûrement que les cailloux brassés par le flot dans une marmite de géant.
Peut-être y a-t-il là un avertissement : n’attendez pas 12 ans avant de réagir ! Ne vous habituez pas à souffrir. Ne vous résignez pas devant ce qu’on présente comme inéluctable, inguérissable.

 

- Elle perd beaucoup d’argent pour se soigner

Eh oui : pas de Sécurité Sociale à l’époque de Jésus ! Se soigner est toujours onéreux, aujourd’hui encore. Bien des soins, accessoires, interventions chirurgicales, matériels médicaux etc. ne sont pas remboursés à 100 %. Faites le calcul : en 12 ans de rendez-vous et actes médicaux en tous genres avec des spécialistes, la facture s’alourdit très vite. À tel point que bon nombre de SDF par exemple renoncent à se soigner. Ils ont mal aux dents - encore une douleur lancinante –, ils ont des problèmes de marche, d’audition, de vue, mais ne peuvent pas en pratique accéder aux soins nécessaires. Il faut les minibus ambulants d’associations de médecins bénévoles pour aller dans les quartiers apporter gratuitement un peu de soulagement aux populations trop désargentées ou trop décalées culturellement pour entamer un parcours de soins.

Il y a peut-être une allusion dans le texte au parallélisme entre le sang et l’argent, qui en hébreu sont désignés par le même mot : damim. La femme perd son sang et son argent en même temps : les deux flux, les deux appauvrissements semblent se nourrir l’un de l’autre. Dès que nous dépensons de manière trop importante, il y a là un flux sortant aussi grave qu’une hémorragie interne. Cela devrait nous alerter, servir de symptôme pour diagnostiquer une pathologie spirituelle grave avant qu’elle ne dégénère. Faites donc attention aux grosses dépenses récurrentes de votre budget ! Elles en disent beaucoup sur vous… Ainsi l’addiction au pari sportif pendant l’Euro 2020 a été mise en lumière par les médias,  montrant des milliers de gens dépensant leur argent sur des pronostics de matchs.

 

- Elle est blessée dans sa féminité

Toucher les tsitsits de Jésus dans Communauté spirituelleSon cycle menstruel n’existe plus, ou plutôt est permanent. Comment espérer avoir des relations sexuelles normales avec un tel flux de sang permanent ? Comment espérer avoir une vie sentimentale même ? Comment espérer avoir un enfant lorsque l’infertilité devient permanente ? La gêne des règles devient quotidienne, insupportable. Et sa féminité en est défigurée. L’identité féminine/masculine peut ainsi être aussi perturbée à tel point que le sujet ne sait plus comment s’en sortir.


- Elle se vide de son sang

Littéralement. Physiquement. Et cela nous fait penser à toutes les façons que nous avons de nous vider de notre sang. Spirituellement : le doute se fiche en nous, nourrit des questions sans réponse, et détruit peu à peu notre confiance en Dieu. Moralement : un peuple se vide de son sang lorsqu’il admet l’inadmissible, s’habitue au déni, laisse partir ses valeurs à vau-l’eau, élimine les plus petits sans état d’âme…
Se vider de son sang, c’est encore l’exténuation progressive de notre joie de vivre, dévorée par un souci continuel, une angoisse perpétuelle etc.
De quel sang est-ce que je me vide en ce moment ?

 

- Impure, elle est mise à l’écart

Illustration de couverture par Catel Muller du livre d’Elise Thiébaut, Ceci est mon sang, éditions La Découverte.La Torah est très claire sur ce point (heureusement que les chrétiens n’obéissent plus à ces commandements d’un autre âge !) :

« Lorsqu’une femme a un écoulement, que du sang s’écoule de son corps, elle restera pendant sept jours dans sa souillure. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir. Toute couche sur laquelle elle s’étendra durant ses règles sera impure ; tout ce sur quoi elle s’assiéra sera impur. Quiconque touchera son lit devra laver ses vêtements, se baigner dans l’eau, et restera impur jusqu’au soir. Quiconque touchera quelque objet sur lequel elle se sera assise, devra laver ses vêtements, se baigner dans l’eau, et restera impur jusqu’au soir. Si quelqu’un touche ce qui se trouve sur le lit ou ce sur quoi elle s’est assise, il sera impur jusqu’au soir. Si un homme couche avec elle, la souillure de ses règles l’atteindra. Il sera impur pendant sept jours, et tout lit sur lequel il se couchera sera impur. Lorsqu’une femme aura un écoulement de sang pendant plusieurs jours, hors de la période de ses règles, ou si elle a un écoulement qui se prolonge au-delà de la période de ses règles, elle sera impure tant que durera cet écoulement, de la même manière que pendant ses règles. Tant que durera cet écoulement, tout lit sur lequel elle se couchera sera impur comme il en est pour son lit pendant ses règles, et tout ce sur quoi elle s’assiéra sera impur comme pendant ses règles. Quiconque les touchera sera impur, il devra laver ses vêtements et se baigner dans l’eau ; il restera impur jusqu’au soir. Lorsque la femme sera délivrée de son écoulement, elle comptera sept jours : alors elle sera pure. Le huitième jour, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons qu’elle apportera au prêtre, à l’entrée de la tente de la Rencontre. De l’un des oiseaux le prêtre fera un sacrifice pour la faute, et de l’autre un holocauste. Le prêtre accomplira ainsi sur elle le rite d’expiation, devant le Seigneur, pour l’écoulement qui la rendait impure. [ch.18] Tu ne t’approcheras pas d’une femme dans la souillure de ses règles pour découvrir sa nudité. [ch.20] Quand un homme couche avec une femme pendant ses règles et découvre sa nudité, il met à nu la source du sang, et la femme dévoile cette source : tous deux seront retranchés du milieu de leur peuple. » (Lv 15, 19 30 ; 18, 19 ; 20, 18)

Ces textes ont donné lieu à un ensemble de lois religieuses juives appelées taharat hamishpa’ha, c’est-à-dire des lois de pureté familiale. Le principe en est que la femme mariée est considérée comme rituellement (indépendamment de la morale) impure pendant la période de ses règles et cela implique une séparation physique temporaire du couple. La visée positive de ces commandements écartant les femmes de la vie sociale, religieuse, conjugale pendant leurs règles est connue : attention religieuse portée au corps féminin, développement d’une relation affective détachée de la sexualité entre les conjoints, renouvellement du désir chez les époux, ‘retrouvailles’ sexuelles du couple rendues plus intenses par la séparation.
Dans les mentalités anciennes, l’expulsion des traces de l’œuf non fécondé était signe d’échec et de mort : la fécondation n’a pas eu lieu ou elle n’a pas réussi, la vie n’a pas pu s’accrocher au ventre de la femme qui en expulse les restes, inutiles. Le bain rituel (mikvé) de la femme après ces règles vient alors la restaurer dans sa féminité pour la préparer au cycle suivant. Rien d’hygiénique ni de sanitaire dans cette ablution du mikvé : c’est le bain lavant la blessure symbolique, marquant rituellement le renouveau du corps prêt à donner la vie.

Avec son flux de sang continuel, la femme de l’Évangile était impure, tout le temps. Donc mise à l’écart. Donc condamnée à ne pas avoir de vie sentimentale ou sexuelle. Donc méprisée car ne pouvant devenir mère. Encore une fois, la rencontre de Jésus va vaincre cette impureté rituelle désignée par la Loi juive. Mais les chrétiens feront bien mieux : à la manière du Christ, ils aboliront cette distinction entre le pur et l’impur qui gangrène encore le statut des femmes dans le judaïsme, dans l’islam et dans bien d’autres religions. En christianisme, est impur ce qui sort du cœur de l’homme, pas ce qui sort de son corps : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15, 11). Révolution subvertissant le pur et l’impur, toujours actuelle !

 

Toucher les franges du vêtement de Jésus

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Voilà donc quelle est la femme oppressée par la foule sur le chemin de Jésus : en souffrance depuis longtemps, appauvrie, se vidant de son sang, déclarée impure et mise à l’écart. C’est elle qui a l’idée de toucher Jésus ou au moins son vêtement. Elle est prête à tout tenter pour aller mieux : qu’a-t-elle à perdre à essayer ce prophète itinérant ? Jésus – lui - ne la voit pas, entouré par la foule. Mais il sent une force qui sort de lui, ‘à l’insu de son plein gré’ pourrait-on dire avec humour. Au flux de sang qui sort du corps de la femme répond le flux de force qui sort du corps de Jésus… et, telle une marée qui s’inverse, le deuxième flot l’emporte sur le premier, le faisant refluer jusqu’à l’obliger à reprendre son rythme normal.

Comment s’opère cette guérison ? Par le contact du corps de Jésus ? Non. Bien des auteurs chrétiens ont glosé sur le contact avec le corps du Christ pour évoquer la puissance de guérison qui lui est liée. Contact avec son corps ecclésial (entrée dans l’Église par le baptême), contact avec son corps eucharistique (par la communion, la bénédiction du Saint-Sacrement)… Mais notre texte ne dit pas cela. Il précise bien que la femme touche seulement la frange du vêtement de Jésus. La frange. Jésus, comme tout juif pratiquant, porte sans aucun doute sur lui un talit court (qatan), sorte de tunique en forme de poncho rectangulaire, ou bien un châle de prière sur sa tête. Ce vêtement obligatoire (talit) doit comporter 4 franges très spéciales aux 4 coins de sa toile : les tsitsits. Ces commandements vestimentaires sont toujours respectés par les juifs portant un talit  court dans leur pantalon, avec les 4 franges (tsitsits) qui en dépassent aux 4 coins, ou sur leur tête à la synagogue (ou au Mur occidental du Temple de Jérusalem actuellement) comme un châle de prière.

La Torah explique le sens de ces obligations vestimentaires :

« Le Seigneur parla à Moïse. Il dit : Parle aux fils d’Israël. Tu leur diras qu’ils se fassent une frange aux pans de leurs vêtements, et ceci d’âge en âge, et qu’ils placent sur la frange du pan de leur vêtement un cordon de pourpre violette. Vous aurez donc une frange ; chaque fois que vous la regarderez, vous vous rappellerez tous les commandements du Seigneur et vous les mettrez en pratique ; vous ne vous laisserez pas entraîner, comme les explorateurs, par vos cœurs et vos yeux qui vous mèneraient à l’infidélité » (Nb 15, 37 39).
« Tu mettras des franges aux quatre côtés du vêtement dont tu te couvriras. » (Dt 22, 12)

La femme touche donc les franges (tsitsits) du châle (talit) de Jésus, et c’est ce contact qui la guérit Or que représente ces franges symboliquement ? L’amour de la Loi.

Selon la Kabbale, les cinq nœuds du tsitsit correspondent aux cinq premiers mots du Shema Israël, qui dans la religion juive est la « confession de foi » essentielle. La femme exprime sa foi en s’accrochant eux tsitsits de Jésus.
Ces franges sont enroulées et nouées de manière à nous rappeler toutes les mitsvot (commandements). La valeur numérique des lettres hébraïques qui forment le mot tsitsit donne une somme de 600. Ajoutez-y les 8 fils et les 5 nœuds de chaque tsitsit, et le total est 613, ce qui est le nombre de commandements à respecter dans la Loi juive. Laisser pendre les tsitsits à la ceinture, de manière visible est ainsi un rappel tangible des mitsvot  qui renforcent notre capacité à contrôler les élans de notre cœur.

Cette femme que la Loi met à l’écart veut vénérer cette Loi et croire que, revêtue par Jésus, la Loi la transformera à son contact. Elle en qui la vie refuse de s’accrocher à chaque cycle, elle s’accroche aux 613 commandements pour qu’enfin la vie réussisse en elle. S’accrocher à la Loi est source de vie, selon le mot du rabbin Nahman de Bratslav (XVIII°-XIX°) : « celui qui se tourne (teshouva = conversion) vers Dieu mérite de s’accrocher à Lui, tout comme les tsitsits s’accrochent à un vêtement » (Likutey Moharan I, 8:9). Les autres nombres impliqués dans la confection des tsitsits sont abondamment commentés par la Kabbale et la mystique juive [1]

Normalement, les femmes sont dispensées de porter les tsitsits, justement à cause de leur rapport au temps différent de celui des hommes, que leurs règles expriment. L’hémorroïsse – « déréglée » – renoue par son geste de toucher les tsitsits de Jésus avec l’obligation de la Loi de se rappeler les commandements en toute circonstance.

Tsitsit femmeToucher les tsitsits de Jésus, c’est pour cette femme accomplir la Loi et croire que la manière dont Jésus la porte, l’incarne, sera sa source de salut, de santé.

D’ailleurs, la surprise de Jésus devant la force qui est sortie de lui le conduit à faire ce constat étonnant : « ta foi t’a sauvée ». Il aurait pu dire : « reconnais en moi le Messie qui t’a sauvé ». Mais non ! C’est comme s’il disait : ‘ce n’est pas moi qui t’ai guéri, c’est toi qui as été l’auteure de ton salut (santé) en faisant confiance à la puissance de la Loi telle que je la porte et l’incarne. Je n’y suis pas pour grand-chose. Bravo : tu as su trouver en toi la source de ta guérison !’

« Ta foi t’a sauvée ». Jésus refera ce même constat 7 fois dans les Évangiles :
3 fois pour la femme hémorroïsse (Mt 9,22 ; Mc 5,34 ; Lc 8,48)
2 fois pour l’aveugle Bartimée (Mc 10, 52; Lc 18,42)
1 fois pour la femme de l’onction à Béthanie (Lc 7,50)
1 fois pour le seul lépreux reconnaissant parmi les dix guéris (Lc 17,19).
Ces gens ont été les auteurs de leur salut, par la puissance de leur foi en actes.

Par contre, de retour dans son pays natal de Nazareth, Jésus constatera, navré, que le manque de foi de ses compatriotes les empêche d’accéder aux miracles : « Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi » (Mc 6, 5 6).

Aujourd’hui encore, la foi sauve.
Dès lors que nous retrouvons la confiance en la puissance vitale qui est en nous.
Dès lors que nous exprimons notre adhésion au triple commandement de l’amour (aimer Dieu / soi-même / le prochain), auquel nous nous accrochons comme à des tsitsits chrétiens.
Dès lors que nous recevons du Christ la juste compréhension de l’Écriture pour notre situation personnelle, pour notre siècle.
Une telle foi–confiance fait des miracles et guérit l’inguérissable.

« Ta foi t’a sauvée ». Lorsque nous sommes cette femme exténuée de se vider de son sang, rappelons-nous son geste : toucher les tsitsits de Jésus, s’accrocher au triple commandement de l’amour, croire que sa Parole peut en nous beaucoup plus que ce que nous n’oserions imaginer.

 


[1].  « Quel que soit le niveau que nous atteignons, Dieu sera toujours infiniment plus saint et transcendant que ses créatures. Il est le Talit qui nous entoure. Mais, dans une autre perspective, quel que soit le niveau de bassesse dans lequel on peut tomber, Dieu ‘’descend‘’ vers nous. Dieu est, pour ainsi dire, ces Tsitsit que l’on saisit et embrasse avec tendresse.
Les 4 tsitsits contiennent 32 fils. En hébreu le chiffre 32 s’écrit au moyen de deux lettres : lamed (30) et beth (2). Ces deux lettres, formant le mot Lev ( » cœur « ), pour insister sur le fait que notre relation à D.ieu et aux hommes implique une attitude où le cœur a une place centrale.
Le double nœud que nous faisons aux franges représente notre union permanente avec D.ieu par un double pacte d’alliance. D.ieu ne nous abandonnera jamais, et nous non plus nous n’abandonnerons jamais D.ieu.
Les 7 « anneaux » dans la partie supérieure des 4 fils symbolisent les 7 jours de la semaine. Nous pensons à D.ieu tout au long des sept jours de la semaine.
Les « 8 anneaux » de la seconde partie des fils des tsitsits nous rappellent (en plus des ‘7  cieux ‘’ auxquels s’ajoute la terre) la Mitsvah de Mila, la circoncision, opérée le huitième jour.
Les 11 « anneaux » de la troisième partie symbolisent les 5 parties du Pentateuque et les 6 traités de la Michna, c’est- à dire la Tora Ecrite et la Tora Orale.
Les 13 « anneaux » de la quatrième partie symbolisent l’Unité de D.ieu, car le mot hébraïque E’hade (« un ») a la valeur numerique de 13. Treize est également une allusion aux 13  attributs de la miséricorde divine.
Les trois premières parties des tsitsit totalisent donc « 26″, qui est égal à la valeur numérique du Nom de D.ieu, et toutes les quatre parties forment un total de 39, égalant la valeur numérique de l’expression HaChem E’hade ( » D.ieu est Un « ). »
Cf. https://www.aish.fr/sp/ph/Le-talit-Des-fils-de-lumiere.html

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde » (Sg 1, 13-15 ; 2, 23-24)

Lecture du livre de la Sagesse

Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Il les a tous créés pour qu’ils subsistent ; ce qui naît dans le monde est porteur de vie : on n’y trouve pas de poison qui fasse mourir. La puissance de la Mort ne règne pas sur la terre, car la justice est immortelle.
Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité. C’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde ; ils en font l’expérience, ceux qui prennent parti pour lui.

 

PSAUME
(29 (30), 2.4, 5-6ab, 6cd.12, 13)
R/ Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé. (29, 2a)

Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé,
tu m’épargnes les rires de l’ennemi.
Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir, viennent les larmes,
mais au matin, les cris de joie.
Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie.

Que mon cœur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi,
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu,
je te rende grâce !

DEUXIÈME LECTURE
« Ce que vous avez en abondance comblera les besoins des frères pauvres » (2Co 8, 7.9.13-15)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, puisque vous avez tout en abondance, la foi, la Parole, la connaissance de Dieu, toute sorte d’empressement et l’amour qui vous vient de nous, qu’il y ait aussi abondance dans votre don généreux ! Vous connaissez en effet le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ : lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. Dans la circonstance présente, ce que vous avez en abondance comblera leurs besoins, afin que, réciproquement, ce qu’ils ont en abondance puisse combler vos besoins, et cela fera l’égalité, comme dit l’Écriture à propos de la manne : Celui qui en avait ramassé beaucoupn’eut rien de trop,celui qui en avait ramassé peune manqua de rien.

 

ÉVANGILE
« Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! » (Mc 5, 21-43)
Alléluia. Alléluia.Notre Sauveur, le Christ Jésus, a détruit la mort ; il a fait resplendir la vie par l’Évangile. Alléluia. (2 Tm 1, 10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer. Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait.

Or, une femme, qui avait des pertes de sang depuis douze ans… – elle avait beaucoup souffert du traitement de nombreux médecins, et elle avait dépensé tous ses biens sans avoir la moindre amélioration ; au contraire, son état avait plutôt empiré – … cette femme donc, ayant appris ce qu’on disait de Jésus, vint par-derrière dans la foule et toucha son vêtement. Elle se disait en effet : « Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. » À l’instant, l’hémorragie s’arrêta, et elle ressentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal. Aussitôt Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule, et il demandait : « Qui a touché mes vêtements ? » Ses disciples lui répondirent : « Tu vois bien la foule qui t’écrase, et tu demandes : “Qui m’a touché ?” » Mais lui regardait tout autour pour voir celle qui avait fait cela. Alors la femme, saisie de crainte et toute tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. Jésus lui dit alors : « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. »

Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? » Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. » Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques. Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris. Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. » Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant. Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi! » Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur. Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.
.Patrick Braud

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