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8 décembre 2019

Le doute de Jean-Baptiste

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le doute de Jean-Baptiste

Homélie du 3° dimanche de l’Avent / Année A
15/12/2019

Cf. également :

Dieu est un chauffeur de taxi brousse
L’Église est comme un hôpital de campagne !
Du goudron et des carottes râpées
Que demander dans la prière ? 

Les religieuses ‘Missionnaires de la charité’ en restaient bouche bée : le Père Kolodiejchuk  venait de leur lire une lettre de Mère Teresa, leur fondatrice, décédée en 1991, dans laquelle elle montrait un tout autre visage que son éternel sourire accroché à son sari bleu et blanc :

« Jésus a un amour tout particulier pour vous. Pour moi, le silence et le vide sont si importants que je regarde et ne vois pas, que j’écoute et n’entends pas », a-t-elle écrit en 1979 à un confident, le pasteur Michael Van Der Peet.
Dans plus de 40 lettres rédigées au cours de 66 années, la religieuse catholique d’origine albanaise, qui s’est consacrée à l’aide aux pauvres et aux mourants dans les bidonvilles de Calcutta en Inde, écrit sur « l’obscurité », la « solitude » et la « torture » qu’elle traverse.
« Où est ma foi – tout au fond de moi, où il n’y a rien d’autre que le vide et l’obscurité – mon Dieu, que cette souffrance inconnue est douloureuse, je n’ai pas la foi », a-t-elle écrit dans une lettre non datée adressée à Jésus.
En 1962, la religieuse écrivait: « Si un jour, je deviens une Sainte, je serai sûrement celle des ‘ténèbres’, je serai continuellement absente du Paradis ».

La célèbre sainte de Calcutta traversait donc d’intenses moments de doute, et personne ne le voyait, pas même ses sœurs !
Pourtant, la plupart des gens pense que le doute et la foi s’excluent mutuellement : douter empêcherait de faire confiance, croire éliminerait le doute. Et voilà que Jean-Baptiste dans notre Évangile (Mt 11, 2-11) se pose comme Mère Teresa des questions essentielles, irrésolues. Il ne sait quoi penser de son cousin, Jésus de Nazareth : « es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? »

jean-baptiste-en-prison

Celui qui doit venir, c’est Élie, le grand prophète dont le retour signifierait la venue des temps messianiques, où il n’y aurait enfin plus de guerre ni d’injustice, mais l’Alliance intégralement vécue avec Dieu et partagée entre tous les hommes : « Souvenez-vous de la Loi de Moïse, mon serviteur, à qui j’ai donné, à l’Horeb, des lois et des coutumes pour tout Israël. Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que ne vienne le jour du Seigneur, jour grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils, celui des fils vers leurs pères pour que je ne vienne pas frapper la terre d’interdit » (Ml 3,22–24).

Devant ce portrait décrit par Malachie, Jean-Baptiste doute : ‘ça ne colle pas. La loi de Moïse ? Jésus semble prendre des libertés avec elle, guérissant le jour du sabbat alors que tout travail est interdit, s’invitant à la table des pécheurs alors que la Loi les déclare impurs, mangeant ce que la cacherout interdit, faisant bon accueil aux étrangers jusqu’à proclamer qu’un centurion romain a plus de foi que tout Israël… non, ça ne colle pas exactement à l’idée que je me faisais du Messie’, se dit Jean-Baptiste. Du fond de sa prison où il est détenu par Hérode depuis plus d’un an, les actes et la prédication de Jésus ne lui parviennent que de manière étouffée, indirecte. Il l’avait désigné comme l’Agneau de Dieu au bord du Jourdain, mais est-ce la même chose que le Messie ?

Nos propres doutes s’enracinent souvent dans un pareil éloignement du Christ. Lorsque nous ne le fréquentons plus dans la lecture des Écritures, lorsque nous ne l’entendons plus prêcher le dimanche, soigner et guérir dans nos associations caritatives, lorsque nous ne nous confrontons plus à son absence dans la prière, alors il peut nous sembler comme à Jean-Baptiste très loin du portrait-robot dont nous aurions envie.

Jean-Baptiste « avait entendu parler des œuvres du Christ réalisées par le Christ » mais par ouï-dire, indirectement. La rumeur se déforme davantage encore en traversant les murs de sa prison. Sa prison est la conséquence de son courage éthique – pourrait-on dire – car il a dénoncé publiquement la forfaiture d’Hérode couchant avec la femme de son frère. Notre prison à nous, c’est parfois la conséquence d’engagements très forts, très exigeants, dont les contraintes nous gardent le nez dans l’action, un peu comme Mère Teresa le seau à la main auprès des mourants de Calcutta. Ayant pris des risques pour le Christ, nous pourrions espérer que tout serait limpide, qu’il serait ostensiblement présent à nos côtés, dissipant toujours les doutes et les obstacles. C’est là qu’il se dérobe à nous, alors que nous avons déjà parié gros sur lui. Un flot de questions nous assaille : n’était-ce qu’un mirage ? pourquoi suis-je déçu ? cela en valait-il la peine ?

Jean-Baptiste a pressenti quelque chose de la grandeur du Christ au Jourdain, mais là il ne comprend pas pourquoi tout ne se passe pas comme Malachie l’annonçait, pour Israël qui ne reconnaît pas son Messie, comme pour lui Jean-Baptiste qui croupit en prison sans que Jésus fasse quelque chose en sa faveur. Comment cela se fait-il ?

Le doute de Jean-Baptiste – comme les nôtres – se nourrit donc d’un éloignement déformant la réalité, et d’une déception de ne pas voir nos attentes se réaliser.

Si nous croyons que Dieu nous doit la santé, nous serons dans le doute avec la maladie.
Si nous croyons que Dieu nous doit la prospérité, nous serons dans le doute si nous sommes au chômage ou dans la pauvreté.
Si nous croyons que Dieu nous doit l’amitié des autres, nous serons dans le doute si nous nous trouvons isolés.
Si nous croyons que Dieu nous doit des émotions paisibles, nous serons dans le doute si nous nous trouvons en proie à l’anxiété ou la colère.

La réponse de Jésus aux envoyés de Jean-Baptiste vaut également pour nous :
« Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle ».
C’est une réponse en actes, et non une idée, une théorie, un raisonnement ou une leçon de morale. Luc d’ailleurs donne une version encore plus réaliste que Matthieu :
« A l’heure même, Jésus guérit plusieurs personnes de maladies, d’infirmités et d’esprits mauvais, et il rendit la vue à de nombreux aveugles » (Lc 7, 20-21).
C’est la praxis qui compte, aurait écrit Marx (ou Ludwig von Mises, auteur d’un traité de praxéologie devenu un classique en économie : L’Action humaine, 1949). Autrement dit : mettez de côté vos a priori, vos préjugés, vos prétextes, et regardez les faits tels qu’ils sont. Si les boiteux marchent, votre conception du Messie doit marcher avec eux ; si les lépreux sont guéris, votre déception sera guérie avec eux ; si les aveugles voient, c’est que vous pouvez ouvrir les yeux avec eux sur la vraie nature du Christ. Si la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, c’est donc que ce prophète, si surprenant et dérangeant qu’il soit, est bien « celui qui doit venir ».

Il est d’ailleurs intéressant de noter que le prix Nobel d’économie a été attribué en 2019 à trois économistes (Michael Kremer, Abhijit Banerjee et Esther Duflo) s’inspirant de cette attitude mettant de côté les idéologies pour juger d’après les faits. Ils ont par exemple observé à quelles conditions l’aide au développement pouvait être efficace, en constituant deux groupes similaires à qui ils appliquaient des politiques différentes (comme on le fait pour tester l’efficacité d’un médicament), pour constater de la façon la plus objective possible quels sont les leviers économiques et politiques qui peuvent aider à sortir de la misère. Leur approche basée sur les expérimentations (et non sur les théories) a transformé l’économie du développement.

Traverser nos doutes demande donc de revenir à la réalité des événements de notre vie, sans le prisme déformant de nos projections sur Dieu ou sur nous-mêmes. Quels sont les signes qui accompagnent notre histoire ? Quelles sont les visages qui nous ont parlé de Dieu ? Quels textes ou œuvres d’art nous ont bouleversés ? Quelle proximité d’avec les pauvres nous a touché au plus intime ?

La foi n’est pas sans le doute, elle serait plutôt au prix du doute : en le traversant, elle est purifiée, transformée, pour accueillir ce que nous n’attendions pas, car nous ne savons pas ce qui est bon pour nous… Jésus à Gethsémani en fait l’expérience la plus déchirante : il éprouve de l’angoisse, de l’effroi devant sa Passion imminente et se demande si c’est bien là le chemin à emprunter. Il pourrait encore s’échapper. Ce dilemme le déchire intérieurement au point d’en suer « comme des gouttes de sang » nous dit Luc. Comment la volonté du Père pourrait-elle se réaliser si tout cela finit aussi lamentablement sur la croix ? « Père, si cela est possible, que cette coupe s’éloigne de moi. Cependant, que ta volonté soit faite et non la mienne » (Lc 23,42).

Se laisser conduire au moment où le déroulement des événements nous fait douter de la promesse divine est notre combat pour devenir fils dans le fils.

Pierre Chrysologue, un théologien du VI° siècle, écrit dans son Sermon 79 : « Il doute profondément, celui dont la foi est plus profonde. Il ne peut pas être trompé, celui qui n’est pas enclin à accepter des ouï-dire. Adam, sans expérience, est tombé rapidement en croyant rapidement ». Il n’y a donc pas de foi sans discernement, sans questionnement, sans doute.

Saint Augustin écrit dans son livre sur la Trinité, au chapitre 10 : « si l’homme doute, il comprend. S’il doute, il veut  être certain ; s’il doute, il pense ; s’il doute, il juge qu’il ne doit pas donner son assentiment à la légère ».

Le romancier Georges Bernanos avait cette formule lapidaire : « La foi, c’est 24 heures de doute moins une minute d’espérance ».

Le théologien jésuite Joseph Moingt  écrit : « le doute est partie intégrante de toute recherche de vérité et de toute relation humaine ; tantôt, on le laisse suivre son chemin, si troublant qu’il soit, car on sent qu’il conduit au vrai ; tantôt, on le bouscule et on l’écarte de sa route, car il empêche d’avancer » [1].

Il y a assez de lumière dans la foi pour croire et assez d’obscurité pour douter.

 « Es-tu celui qui doit venir ou dois-je en attendre un autre ? »
Faisons nôtre le doute de Jean-Baptiste, pour qu’il fasse grandir notre foi et la purifie de toute attente qui ne viendrait pas de Dieu.

 


[1]. Joseph Moingt, Croire quand même : Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, Flammarion, coll. Essais, 2013

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Dieu vient lui-même et va vous sauver » (Is 35, 1-6a.10) 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent ! Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose, qu’il se couvre de fleurs des champs, qu’il exulte et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée, la splendeur du Carmel et du Sarone. On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu. Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie. Ceux qu’a libérés le Seigneur reviennent, ils entrent dans Sion avec des cris de fête, couronnés de l’éternelle joie. Allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuient.

PSAUME

(Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10a)
R/ Viens, Seigneur, et sauve-nous ! ou : Alléluia ! (cf. Is 35, 4)

Le Seigneur fait justice aux opprimés,
aux affamés, il donne le pain,
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.

Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin.
D’âge en âge, le Seigneur régnera.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Tenez ferme vos cœurs car la venue du Seigneur est proche » (Jc 5, 7-10)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme car la venue du Seigneur est proche. Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres, ainsi vous ne serez pas jugés. Voyez : le Juge est à notre porte. Frères, prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur.

ÉVANGILE
« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 2-11)
Alléluia. Alléluia.L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (cf. Is 61, 1)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »
Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète. C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi,pour préparer le chemin devant toi. Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »
Patrick BRAUD

1 décembre 2019

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Homélie du 2° dimanche de l’Avent / Année A
08/12/2019

Cf. également :

Isaïe, Marx, et le vol de bois mort
Devenir des précurseurs
Maintenant, je commence
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Res et sacramentum
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?
Une foi historique 

Engeance de vipères et larmes de crocodile

Ils étaient venus – intrigués – dans le désert, attirés par la rumeur qui disait que le prophète Élie était de retour (Mt 3, 1-12). De quoi aller voir ça de près. Et de fait, on reconnaissait bien Élie de loin grâce à son pagne de peaux de bêtes et sa ceinture de cuir comme autrefois [1]. Alors les Pharisiens et Sadducéens s’approchent, se glissent dans la file des pénitents, qui chantaient peut-être « Down in the river to pray » comme dans le film O’brother. Mais voilà que Jean-Baptiste les pointe du doigt, et les insulte publiquement en tonnant : « engeance de vipères ! » Bigre ! Il va faire fuir tous ses clients s’il les apostrophe ainsi… Il faut dire que Pharisiens et Sadducéens étaient là pour voir, comme on  dirait au poker, pour ne pas rater les soldes de l’opération miséricorde dont ils ont entendu parler. Le Black Friday de la pénitence en quelque sorte. Le risque est grand alors que leurs larmes de soi-disant repentance soient des larmes de crocodile. Et Jean-Baptiste le sait bien. Il n’a pas peur de leur puissance religieuse. Il dénonce avec force leur hypocrisie : comment osent-t-ils venir se faire baptiser dans le Jourdain et reprendre leur vie après comme si de rien n’était ? Le baptême de repentance exige de changer de vie de retour chez soi. Tricher avec cette exigence, c’est creuser soi-même sa tombe…

 

Quelle belle engueulade !

En digne cousin de Jean-Baptiste, Jésus lui aussi par deux fois utilisera cette insulte contre les pharisiens et les scribes. La première fois, c’est pour disqualifier les paroles des pharisiens qui l’accusent d’appartenir à Belzéboul parce qu’il guérit un sourd-muet : « Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, alors que vous êtes mauvais ? Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur »(Mt 12,34). La deuxième fois, c’est pour les menacer de la géhenne, car ils assassinent les prophètes comme leurs pères le faisaient avant eux : « vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes ! Eh bien ! Vous comblez la mesure de vos pères ! Serpents, engeance de vipères, comment pourriez-vous échapper au châtiment de la géhenne ? »(Mt 23,33). Ce sont là les trois seules occurrences de cette expression dans toute la Bible : c’est donc une marque de fabrique du christianisme, un peu oubliée à force d’adoucir le visage du Christ à l’excès.

Comment interpréter cette apostrophe ? Pourquoi Jean-Baptiste et Jésus l’utilisent-ils, sachant bien qu’ils vont insulter et blesser les notables religieux à qui elle s’adresse ?

Parler de vipères et de serpents renvoie inévitablement à « l’animal le plus rusé de tous les animaux des champs », le fameux serpent de Gn 3,1 qui a induit Ève et Adam en tentation. Comment a-t-il réussi ? Par le mensonge. Le serpent falsifie la parole de Dieu : il la tord en la généralisant, puis en avançant que la raison de l’interdit est la jalousie de Dieu et non le suicide spirituel dont Dieu les avait avertis. Car vouloir être comme des dieux par ses seules forces (supposées décuplées par le fruit défendu) au lieu de recevoir cette divinisation de la main de Dieu lui-même relève du suicide.

Prendre au lieu de recevoir : le mensonge du serpent s’ingénie sans cesse à détourner l’humanité de l’accueil vers la prédation. Il est bien le « Père du mensonge » comme l’écrira Jean : « Vous, vous êtes du diable, c’est lui votre père, et vous cherchez à réaliser les convoitises de votre père. Depuis le commencement, il a été un meurtrier. Il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce qu’il n’y a pas en lui de vérité. Quand il dit le mensonge, il le tire de lui-même, parce qu’il est menteur et père du mensonge »(Jn 8,44).

Appartenir à une engeance de vipères, c’est participer depuis des générations à la prolifération du mensonge, pour continuer de prendre, d’accumuler, de rivaliser avec Dieu. Les pharisiens convergeant vers Jean-Baptiste au Jourdain font semblant de se repentir, en adoptant les signes extérieurs des pénitents. Mais Jean-Baptiste sait bien qu’ils sont hypocrites : ils se revendiqueront de lui uniquement pour exercer du pouvoir et de l’influence sur les autres, sans rien changer à leur mode de vie. Jésus, qui « sait ce qu’il y a dans l’homme » [2], prévient également que les pharisiens venus à lui soi-disant pour en savoir plus en fait veulent le piéger, et bientôt l’éliminer, comme ils l’ont fait pour Zacharie et presque tous les prophètes. Ou bien ils font semblant de s’intéresser à une des guérisons opérées par lui, mais c’est pour le traiter de démon, de dément.

Traiter quelqu’un d’engeance de vipères, c’est d’abord dénoncer le mensonge dont il s’habille pour paraître respectable. C’est révéler la logique meurtrière qu’engendre ce mensonge. Cette insulte relève du devoir d’appeler mal ce qui est mal, et bien ce qui est bien, loin des consensus mous et relativistes de la morale démocratique… Cela relève également du devoir de correction fraternelle (Mt 18, 15-18) : avertir l’autre de son erreur avant qu’il ne soit trop tard pour lui, réveiller sa conscience hypnotisée par le mensonge ambiant dans lequel il baigne, en lui collant une claque magistrale. L’assoupissement de la conscience est si fort qu’il faut comme une gifle pour secouer le dormeur : le choc de ces mots « engeance de vipères » va produire un électrochoc salutaire si du coup la vipère renonce à mordre. Nous devons parfois adopter cette violence de l’apostrophe pour ouvrir les yeux de ceux qui sont habitués, addicts aux mensonges au point de ne plus les voir. Voilà pourquoi« ce sont les violents qui s’emparent du Royaume de Dieu »(Mt 11,12) à la manière de Jésus.

Le mensonge se transmet, quelquefois sur plusieurs générations (pensez à l’idéologie communiste en URSS de 1917 à 1989… !). Il finit par cristalliser, par se coaguler en entités autonomes et indépendantes qui asservissent les nouveaux venus. Jean-Paul II appelait fort justement structure de péché cette gangue de mensonge qui finit par envelopper quelqu’un au point de l’étouffer. Pensez à la corruption dans certains pays ou activités, si difficile à casser lorsqu’une entreprise veut pénétrer un marché en demeurant intègre ! C’est une sorte de calcul rénal, qu’on ne peut éliminer que par des ultrasons ultra-violents qui vont briser et désagréger ces bouchons calcaires si dangereux pour notre santé. « Engeance de vipères » est la thérapie de choc que Jésus et Jean-Baptiste ont trouvé, faute de mieux, pour libérer les gens très religieux de leurs superstitions et autres croyances mensongères.

S’il n’y avait que cette pédagogie brutale dans les Évangiles, on pourrait s’en inquiéter ! Mais pour quelques belles engueulades, combien trouve-t-on de patience, de pardon, d’amour inconditionnel sur les lèvres et dans les actes de Jésus ! ? Simplement, notre épisode de ce dimanche, ultra minoritaire, nous oblige à ne pas réduire la pédagogie du Christ à ses seuls aspects de douceur et de compassion. Elle comporte également de la violence et de la dureté, au service du salut de l’autre.

 

Souvenons-nous de Folcoche et Brasse-Bouillon !

Terminons par le symbolisme de la vipère.

Langue de vipère ...On pense immédiatement à son venin, dont la transposition allégorique évoque l’empoisonnement des relations humaines dû au mensonge, à la calomnie, ce que le Moyen Âge appelait le péché de la langue. D’autant que cette langue est bifide, comme celle de tous les serpents : elle se divise en deux pour mieux appréhender son environnement et ses proies. Or le diable est étymologiquement celui qui divise : en grec, dia-bolos = jeter de manière séparée (vs syn-balein = symbole = mettre ensemble). On voit ce que le serpent a de diabolique : sa langue… Dire de quelqu’un que c’est ‘une langue de vipère’ s’appuie sur ce symbolisme. C’est par sa langue que le serpent de la Genèse sépare Ève et Adam de Dieu, en tordant la parole divine, en insinuant que Dieu serait jaloux de l’homme s’il parvenait tout seul à être « comme des dieux ».

Appartenir à une engeance de vipères, c’est donc continuer à répandre le mensonge, la convoitise, la rivalité mimétique (René Girard), comme avant nous l’ont fait ceux qui ont réussi socialement grâce à leur habilité ‘diabolique’.

Parler de vipères fera peut-être remonter vos souvenirs de lycée, où vous avez lu des classiques qui en parlent. Ainsi le vers célèbre de Racine : pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? nous met immédiatement en présence de l’animal dangereux se dressant pour nous hypnotiser tel Kaa dans le Livre de la jungle, et nous mordre à mort.

La répétition des trois sons « s » (allitération) imite le sifflement mortel des serpents sifflant avant d’attaquer leur victime. Cette expression en français vient de la tragédie ‘Andromaque’ composée en 1667 par Racine. On y voit Oreste : seul à n’être pas aimé d’amour par Hermione, il devient fou. Il a des hallucinations où Hermione le persécute, accompagnée des Erynies, déesses de l’enfer dont les cheveux sont des serpents :

Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Eh bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
(Andromaque acte V scène 5)

La chevelure de la Méduse dans le mythe transmis par Homère, Pindare et Euripide (V° siècle av. J.-C.) était également composée d’un enlacement inextricable de serpents au pouvoir hypnotique fascinant et au venin mortel.

Dans notre première lecture (Is 11, 1-10), Isaïe promet que la venue du Messie désarmera cobras et vipères enfin réconciliés avec l’homme : quand le Seigneur règnera, « le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra, sur le trou de la vipère l’enfant étendra la main ».

Le Noeud de vipères par MauriacFrançois Mauriac a immortalisé cette ambiance malsaine entretenant la méchanceté commune, ce nœud de vipères où chacun s’enroule au mensonge de l’autre en y rajoutant son propre venin. Pire qu’un panier de crabes, ce nœud de vipères représente une famille, un clan, voire une nation solidaire dans le mal et l’empoisonnement des relations humaines.

Dans « Le Nœud de vipères », la confession est celle de Louis : le vieil homme rédige une lettre à sa femme – et à ses enfants -, chargée de rancune. Il abhorre cette « engeance de vipères », une meute soudée contre lui, aux basques de sa fortune. Son unique plaisir devient donc celui de déjouer les complots de la famille et de manœuvrer pour les déshériter : « Et moi, témoin de cette lutte que j’étais seul à savoir inutile et vaine, je me sentis comme un dieu, prêt à briser ces frêles insectes dans ma main puissante, à écraser du talon ces vipères emmêlées, et je riais. » (Le Nœud de vipères‎, ‎Paris, Grasset, 1932.
Qu’est-ce qu’un nœud de vipères, sinon un endroit déconseillé à tout ce qui n’est pas vipère, personne médisante ou malfaisante, qui ne vit que par la critique et le venin ?

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? dans Communauté spirituelle 915734254Un autre roman, d’une terrible puissance évocatrice, nous décrit la mise en place d’un cercle infernal de violence d’une mère à son fils. Dans « Vipère au poing » (1948), Hervé Bazin décrit l’enfance et l’adolescence du narrateur, Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon. Ce dernier décrit ses rapports avec sa famille, et notamment sa mère Paule Rezeau, née Pluvignec, dite Folcoche, une marâtre cruelle et peu aimante. Ce roman est un huis clos entre la mère indigne, les trois enfants martyrisés, le père lâche et un précepteur changeant. « Vipère au poing », c’est le combat impitoyable livré par les enfants à leur mère, une femme odieuse, qu’ils ont surnommée Folcoche. Cri de haine et de révolte, ce roman, largement autobiographique, le premier d’Hervé Bazin, lui apporta la célébrité et le classa d’emblée parmi les écrivains contemporains les plus lus.

Au début du livre le jeune Rezeau jouait avec une vipère dans « La belle angerie » leur maison ; à mesure qu’elle s’enroulait sur son poignet il était déterminé à serrer jusque mort s’en suive. En regardant ses yeux (à la vipère) pleins de haine il ne pouvait s’empêcher de la comparer à Folcoche sa mère. « Elle avait de jolis yeux, vous savez, cette vipère, non pas des yeux de saphir comme les vipères de bracelets, je le répète, mais des yeux de topaze brûlée, piqués noir au centre et tout pétillants d’une lumière que je saurais plus tard s’appeler la haine et que je retrouverais dans les prunelles de Folcoche ».

On rêverait d’un homme politique assez courageux pour aller crier : « engeance de vipères ! » aux menteurs et aux violents d’aujourd’hui ! Les nœuds de vipères actuels pullulent, sous prétexte d’islam, de libéralisme ou de politiquement correct etc… Commençons nous-mêmes par discerner les venins et les divisions dont nous sommes complices, parfois ‘à l’insu de notre plein gré’ : alors nous pourrons crier avec Jésus leurs quatre vérités aux hypocrites et aux menteurs de tous bords !

 


[1]. Le roi leur dit : « Comment était cet homme qui est monté à votre rencontre et qui vous a dit ces paroles ? » Ils lui répondirent : « C’était un homme qui portait un vêtement de poils et un pagne de peau autour des reins. » Alors il dit : « C’est Élie le Tishbite ! » (2 R 1, 2-8)
[2]. « Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme » (Jn 2,24-25).

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Il jugera les petits avec justice » (Is 11, 1-10)

Lecture du livre du prophète Isaïe

En ce jour-là, un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur – qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. Du bâton de sa parole, il frappera le pays ; du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant. La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins.

Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer.
Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure.

 

PSAUME

(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 12-13, 17)
R/ En ces jours-là, fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des temps. (cf. Ps 71, 7)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Que son nom dure toujours ;
sous le soleil, que subsiste son nom !
En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ;
que tous les pays le disent bienheureux !

 

DEUXIÈME LECTURE
Le Christ sauve tous les hommes (Rm 15, 4-9)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire, afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures, nous ayons l’espérance. Que le Dieu de la persévérance et du réconfort vous donne d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus. Ainsi, d’un même cœur, d’une seule voix, vous rendrez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ. Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu. Car je vous le déclare : le Christ s’est fait le serviteur des Juifs, en raison de la fidélité de Dieu, pour réaliser les promesses faites à nos pères ; quant aux nations, c’est en raison de sa miséricorde qu’elles rendent gloire à Dieu, comme le dit l’Écriture : C’est pourquoi je proclamerai ta louange parmi les nations,je chanterai ton nom.

 

ÉVANGILE

« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » (Mt 3, 1-12)
Alléluia. Alléluia.Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3, 4.6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert :Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage. Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit digne de la conversion. N’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.
 Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »
Patrick BRAUD

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24 novembre 2019

Le recueil des homélies 2018-19 est paru !

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Homélies Année C / 2018-2019

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Le festin obligé

Homélies Année A / 2016-2017

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Laisse faire 

Homélies Année A / 2013-2014

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Le dialogue intérieur 

Homélies Année A / 2010-2011

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L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Homélie du 1° dimanche de l’Avent / Année A
01/12/2019

Cf. également :

Encore un Avent…
Bonne année !
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
La limaille et l’aimant
Le syndrome du hamster

Greta, ou la fin du monde en couettes

Greta Thunberg au parlement européen (33744056508), recadré.pngLe visage de Greta Thunberg est fascinant. Elle a les traits ronds et purs de Tintin, et ce n’est peut-être pas pour rien que notre héroïne porte le nom du personnage de Hergé dans son état civil complet : Greta Tintin Eleonora Ernman Thunberg. Comme Tintin, elle incarne la jeunesse et le courage, elle n’a pas peur de s’adresser d’égal à égal aux puissants et elle prétend sauver le monde. Une sainte laïque ? Dans La Révolution des Saints (1965 ; trad. fr. Belin, 1987), le philosophe Michael Walzer a montré comment le radicalisme politique moderne, celui des mouvements et des partis révolutionnaires, était né au moment de la Révolution anglaise du XVIIe siècle avec l’apparition d’un nouvel acteur politique, celui du « saint puritain ». Se con­sidérant comme un élu, détaché des anciennes solidarités, il développe un zèle activiste inédit : il a le sentiment d’agir pour répondre à un appel, il veut échapper à l’angoisse de la damnation grâce à l’action disciplinée dans le monde.                                                                                                         Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Cet article de la revue « Philosophie Magazine » pointe de manière fort intelligente la sécularisation des thèmes apocalyptiques traversant l’écologie contemporaine. Les textes de ce dimanche parlent bien de la fin des temps : « il arrivera dans les derniers jours… » (Isaïe 12,1–5). « C’est le moment, l’heure est venue… » (Rm 12,11–14). « Ainsi en sera-t-il lors de la venue du fils de l’homme… » (Mt 24,37–44). Mais les différences avec les prophéties de Greta Thunberg sautent aux yeux : Jésus parle de sa venue et non d’événements naturels ; il annonce un monde nouveau et non l’effondrement de l’humanité ; il prêche l’espérance et non la peur.

 

La sécularisation de l’Apocalypse

Déjà au XIX° siècle, les grandes idéologies socialistes avaient repris les thèmes bibliques apocalyptiques pour les transposer à l’évolution de la classe ouvrière. Le capitalisme allait bientôt s’écrouler sous le poids de ses contradictions, crise économique après crise économique, prophétisait le jeune Karl Marx, nourri de sa culture biblique. D’ailleurs, les communistes ont fait de lui un prophète, et la nouvelle religion avait ses saints et ses saintes, comme Louise Michel surnommée la « vierge rouge » de la commune de Paris (1870) et tant d’autres figures révolutionnaires [1]. Le messianisme politique marxiste prenait ainsi le relais du messianisme chrétien, en voulant réaliser ici-bas le royaume de justice et de paix que le Christ annonçait.

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta dans Communauté spirituelle 519J2ztgilL._SX300_BO1,204,203,200_Ces idéologies ont implosé avec la chute du mur de Berlin en 1989, commémorée récemment, et la dislocation de l’empire soviétique qui s’en est suivi. On oublie d’ailleurs trop souvent le rôle joué par Jean-Paul II dans la dénonciation du mensonge soviétique et de sa violence meurtrière. Revanche de l’Évangile sur « Le Capital » en quelque sorte…

Aujourd’hui, il n’y a plus guère que deux grandes idéologies pour prendre le relais de la contestation anticapitaliste qu’incarnait le socialisme autrefois : l’islam et l’écologie. L’islam propose une vision politique, une société alternative aux démocraties occidentales, fondée sur la charia et non sur la liberté individuelle, sur le Coran et non les Droits de l’homme, la soumission structurant toute la vie sociale. Les jeunes occidentaux ne semblent pas prêts d’épouser facilement cette idéologie politico-religieuse. Alors ils se tournent massivement vers le seul courant de pensée qui leur paraît crédible : l’écologie. Ou plutôt les écologies, tant les courants et conceptions d’un juste équilibre entre humanité et planète sont nombreux !

Luc Ferry en son temps en avait distingué trois :

•   le mouvement environnementaliste, de nature démocratique, vise la protection des intérêts bien compris de l’homme à travers la protection de la nature, qui n’a pas de valeur intrinsèque mais dont la destruction fait courir un danger à l’homme ;
•   la seconde tendance, utilitariste, considère que la souffrance animale doit être prise en compte moralement, comme l’est la souffrance humaine. Dès lors les animaux deviennent des sujets de droit, ce qui est la justification utilisée par certains des mouvements de « libération animale » ;
•   la troisième attribue des droits à la nature elle-même, y compris sous ses formes non animales. Ferry rattache à cette tendance le courant de l’écologie profonde ainsi que les idées des philosophes Hans Jonas et Michel Serres.
                                                                                               Le Nouvel Ordre écologique, L’arbre, l’animal et l’homme, Luc Ferry, Grasset, 1992.

Nul doute que Greta Thunberg se rattache plutôt au troisième courant, parfois appelé la deep ecology par les Américains. Cette écologie prophétise l’écroulement (collapse) de notre civilisation sur elle-même, comme autrefois Marx pour le capitalisme. Elle en vient à considérer l’homme comme le problème et non la solution, et pense survie de la planète avant développement humain. Les collapsologues utilisent les mêmes images terrifiantes que l’Apocalypse pour prédire le déferlement de catastrophes naturelles qui vont s’abattre sur notre monde à cause de l’activité humaine.

 

L’absence d’altérité

limits_2bto_2bgrowth-640 Apocalypse dans Communauté spirituelleÀ force de souligner la continuité entre toutes les formes du vivant, de l’arbre à l’homme, la collapsologie s’enferme dans un principe d’immanence, où tout est déjà contenu dans tout : il ne peut rien arriver de neuf sinon l’aboutissement final de la logique économique et industrielle actuelle en effondrement quasi-total. Antihumanistes, ces courants annoncent la fin du monde sans s’attarder à la fin du mois (selon l’expression qui a fleuri sur les manifestations des gilets jaunes). Il n’y a pas de salut à attendre d’un autre ; il n’y a pas d’autres logiques à respecter que celle (supposée) de la Nature quasi déifiée. C’est le même monde qui doit rester identique à lui-même sous peine d’engloutir l’homme comme un détail insignifiant et éphémère. C’est un raisonnement finalement très conservateur, qui ne veut pas penser d’autres évolutions possibles, notamment grâce à l’intelligence humaine, sa capacité d’adaptation, ou même celle de la nature, qui en a connu d’autres !

Or Jésus parle d’un monde autre – celui de la Résurrection – et non de la fin de ce monde. Il évoque sa venue, promesse de renouvellement et non de destruction. Il rappelle que l’engloutissement du déluge du temps de Noé a marqué l’émergence d’une Alliance nouvelle (cf. l’arc-en-ciel) avec une humanité renouvelée.

 

Prêcher la peur ou l’espérance ?

Pas de salut venant de l’homme ou de Dieu dans la contestation écologique radicale donc.

La deuxième différence – majeure – avec l’apocalyptique biblique réside dans le levier choisi pour transformer le monde.

Greta Thunberg à l'ONU, le 23 septembre 2019.Comme les « saints puritains », Greta Thunberg admet voir le monde « principalement en noir ou blanc » et est venue à la politique par vocation personnelle. À 15 ans, sous le coup de la découverte de la menace climatique, elle a traversé une dépression, arrêtant de s’alimenter, d’aller à l’école et même de parler. Sa rhétorique retrouve les intonations de cette tradition. S’adressant au Parlement européen à Strasbourg, elle entend saisir ses interlocuteurs d’effroi : « Je veux vous faire paniquer. » À l’ONU, c’est la culpabilité qu’elle mobilise : « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan. […] Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. » Parfois, ses discours prennent la forme de sermons : « Si vous comprenez vraiment la situation, tout en continuant d’échouer, c’est que vous êtes mauvais, et ça, je refuse de le penser. » Tandis qu’elle n’hésite pas à se faire menaçante si une réforme radicale n’était pas engagée : « Si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais ! Nous ne vous laisserons pas vous en sortir. » Quant à l’enjeu, il engage « notre survie » et il a l’urgence d’une guerre. Si nous étions vraiment conscients de notre responsabilité, affirme Greta Thunberg, « nous ne parlerions jamais de rien d’autre, comme si c’était une guerre mondiale qui était en cours ». Face à ce retour de la figure de la sainteté en politique, on ne sait pas trop si l’on doit se réjouir que les jeunes renouent avec le radicalisme ou si l’on doit s’inquiéter de la forme puritaine que prend ce retour.
                                                                                          Philo Magazine, article « La croisade de Greta Thunberg », Novembre 2019.

Bureau des affaires de désarmement de l’ONU © research.un.orgLa tonalité des avertissements bibliques est de nature totalement opposée. Les textes de ce dimanche en donnent quelques exemples : « de leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Jamais plus nation contre nation ne lèvera l’épée ; on ne se fera plus la guerre » (1° lecture). On ne peut pas dire qu’Isaïe cherche à terroriser son auditoire ! Il cherche au contraire à réveiller l’espérance du peuple dans un monde autre, pacifique et juste. De même Paul dans la 2° lecture interprète la venue du Christ comme une chance et non une menace : « le salut est plus près de nous qu’à l’époque où nous devenions croyants. Le jour est tout proche ». Quant à Jésus il ne cherche pas à faire peur, mais à réveiller la conscience de l’homme : « veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient ».

L’espérance est un levier plus puissant que la peur, et plus intelligent. L’écologie dite punitive se fourvoie lorsqu’elle met la sanction au-dessus de l’éducation. L’écologie « terrifiante » se trompe également parce qu’elle noircit les scénarios à venir décrivant les conséquences de l’économie contemporaine. Toute tempête devient un signe annonciateur de la fin des temps ; la fonte des glaciers engendre des submersions marines catastrophiques ; les tsunamis ou autres éruptions volcaniques se multiplient, les évolutions climatiques également, multipliant les exodes, les sécheresses, les famines, et les guerres qui vont avec. Telle une pensée magique (que Karl Popper aurait qualifiée d’infalsifiable, car voulant échapper à la contradiction), la collapsologie interprète tout phénomène naturel anormal comme une confirmation de sa thèse…

 

D’autres écologies sont possibles

Pourtant, tous les écologistes ne raisonnent pas ainsi, heureusement ! Citons comme seul exemple Aurélien Brulé, qui au lieu de vouloir faire peur à tous entreprend de protéger les forêts… en les rachetant !

klassi ChaneeBasé depuis plus de vingt ans à Bornéo en Indonésie, Aurélien Brulé, alias Chanee, un Franco-Indonésien de 40 ans, est un écologiste de terrain. Son quotidien se partage entre le centre de préservation des gibbons – le plus petit des grands singes – qu’il a créé au beau milieu de la forêt de Bornéo, le sauvetage d’animaux aussi divers que des singes, des panthères, des cobras ou des crocodiles, et Kalaweit, l’association qu’il a fondée (www.kalaweit.org). C’est avec Kalaweit que Chanee a décidé de combattre les compagnies d’huile de palme en achetant des hectares de forêt pour protéger les animaux et les mettre à l’abri de la déforestation et du braconnage. Une méthode très peu utilisée par les ONG écologistes, qui peut surprendre, mais qui est en train de prouver son efficacité. Chanee tient chaque semaine une chronique dans l’émission « Vivement dimanche » présentée par Michel Drucker, sur France 2. Il poste également de nombreuses vidéos de ses actions sur sa chaîne YouTube : Chanee Kalaweit.

Utiliser la logique de l’économie de marché pour sauver l’économie de marché n’est sans doute pas impossible. Un peu comme le rachat des esclaves autrefois préparait les mentalités à l’abandon de l’esclavage, cette protection immédiate et surprenante des forêts primaires menacées peut préparer les consciences à d’autres investissements, d’autres rentabilités, d’autres énergies.

La majorité des catholiques n’attend plus guère le retour du Christ en gloire au jour du Jugement dernier ! Malgré la récitation du Credo le dimanche, rares sont les pratiquants qui intègrent cette venue comme un principe structurant de leur foi. La plupart confondent la venue du Christ avec leur mort individuelle ! Or l’espérance chrétienne est bien plus grande que la seule attente d’une survie individuelle : c’est un monde entièrement renouvelé que nous attendons, « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », où la résurrection de tous en Christ instaurera des modes de relation inédits et indescriptibles, au-delà de toutes nos représentations humaines. C’est la grandeur de cette espérance qui nous permettra d’écouter le meilleur des aspirations écologiques d’aujourd’hui sans jamais aplatir cette espérance aux prédictions culpabilisantes ou terrifiantes qui prolifèrent.

Soyons témoins de cette espérance, qui nourrit notre amour de la planète comme compagne de route de l’humanité, alliée et amie de son développement intégral.

 



[1]. Une autre femme est également connue sous le terme de « vierge rouge du socialisme » : Marta Desrumeaux (1897-1982), communiste du Nord, syndicaliste CGT et résistante (déportée 3 ans à Ravensbrück), l’une des seize premières femmes représentantes parlementaires en France en 1945.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
 Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
 Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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