L'homelie du dimanche

4 juin 2020

Trinité économique, Trinité immanente

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Trinité économique, Trinité immanente

Homélie pour la fête de la Trinité / Année A
07/06/2020

Cf. également :

Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

La salutation trinitaire

Pour entrer dans cette fête de la Trinité, la belle salutation de Paul dans notre deuxième lecture est un guide sûr : « Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu [le Père] et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous » (2 Co 13, 11-13).

Le Christ est la porte d’entrée dans le mystère trinitaire, c’est pourquoi il est nommé en premier. Sans lui, nous en restons à la conception juive de la divinité, déjà fort riche puisqu’elle manie le singulier et le pluriel (YHWH/Élohim, Je/Nous) en Dieu, ainsi que l’Esprit de la Genèse ou des prophètes. Avec lui nous découvrons qu’il y a un dialogue au cœur même de Dieu, dont nous devenons partie prenante gracieusement. Notons que « Christ » est un titre trinitaire déjà en lui-même puisqu’il signifie : celui qui est oint par l’Esprit de Dieu.

C’est fondamental que le mot attribué au Christ dans cette salutation trinitaire de Paul devenue celle de la messe soit le mot de grâce : c’est gratuitement, sans aucun mérite ou effort de notre part, que nous est offert l’accès à Dieu le Père par Jésus le Christ. En français, il est heureux que gracieux évoque à la fois la gratuité et la beauté, tant les deux vont si bien ensemble en Dieu. Ne pas entrer en Dieu par la porte qu’est le Christ nous ramène au monothéisme juif ou musulman. Ne pas y entrer sous le signe de la grâce, donc de la révélation, c’est construire un Dieu à notre image, sur lequel nous projetons nos  manques.

Puis vient le Père, en deuxième. Car le Christ n’est lui-même qu’en étant le « fils » d’un autre. Son identité est de se recevoir de celui qu’il appelle Père par analogie, n’ayant guère de mots à la hauteur de l’indicible. C’est une relation d’amour qui constitue son être de fils. Cet amour dont le Christ se nourrit littéralement pour exister nous est offert dans la communion qu’est l’Esprit en personne.

Nommé en troisième, l’Esprit est la vivante relation qui unit le Père à son fils (et à ses enfants que nous devenons par grâce en Christ). Le mot communion (koïnonia) est si important dans le Nouveau Testament, puis dans l’histoire qu’il en est venu à désigner l’Église, que Vatican II a définie comme « le sacrement de la communion (koïnonia) trinitaire » (CEC 747 ; 1108). L’Église va ainsi de la Trinité à la Trinité : elle en jaillit (par la grâce du baptême en Christ), rassemble dans l’unité de l’Esprit les enfants de Dieu dispersés (Jn 11,52) et les ramène en Dieu-Trinité. C’est la divinisation de notre humanité, chacun(e) et tous, anticipée dans la résurrection de Jésus de Nazareth.

On peut schématiser ainsi la salutation de Paul :

Salutation trinitaire 

La raison d’être de l’Église est de faire monter chacun sur ce manège enchanté – si l’on pardonne la trivialité de l’image – pour qu’il soit pris dans la périchorèse (mouvement de la relation circulant entre les personnes divines) trinitaire et deviennent ainsi « participant de la nature divine » (2P 1,4). Dès ici-bas, nous apprenons ainsi à aimer comme Dieu aime en lui-même, à nous recevoir de Dieu comme le Christ se reçoit du Père, à vivre des relations de communion comme celles qui unissent les trois personnes divines entre elles.

 

De l’homme à la Trinité, par analogie

2Co 13, 11-13 Dans l’amour trinitaire - Sainte TrinitéÉvidemment, nos mots sont trop pauvres pour exprimer qui est Dieu en lui-même. « Père »  n’est qu’une analogie, la meilleure qu’ont trouvée la Bible et Jésus pour nous aider à nous tourner vers Lui. Dieu est « l’au-delà de tout » comme le chantait Grégoire de Nazyance au IV° siècle. Imaginer trois personnes qui ne font qu’Un est impossible ! Mais la nature ou l’humanité nous fournissent des images qui peuvent nous aider. Ainsi les Pères de l’Église partaient du soleil (lumière/rayon/chaleur), du cours d’eau (rivière/fleuve/océan), et St Patrick des trois feuilles du trèfle. La plus pertinente des analogies humaines pour entrer dans le mystère de la Trinité est sans doute celle de l’amitié ou de l’amour entre deux êtres. François Varillon l’explicite ainsi :

Joie De Croire, Joie De Vivre - 22ème Édition   de françois varillon  Format Broché « Si l’amour est don et accueil, il faut bien qu’il y ait plusieurs personnes en Dieu…
Si l’amour est don et accueil, il faut bien qu’il y ait plusieurs personnes en Dieu. On ne se donne pas à soi-même, on ne s’accueille pas soi-même. La vie de Dieu est cette vie d’accueil et de don. Le Père n’est que mouvement vers le Fils, Il n’est que par le Fils. Mesdames, ce sont bien vos enfants qui vous donnent d’être mères ; sans vos enfants, vous ne seriez pas mères. Or le Père n’est que paternité, donc il n’est que par le Fils et il n’est que pour le Fils. Le Fils n’est que Fils, il n’est donc que pour le Père et par le Père. Et le Saint Esprit est le baiser commun.
La vie de Dieu étant dans cette vie d’accueil et de don, puisque je dois devenir ce qu’est Dieu, je ne vais pas vouloir être un homme solitaire. Si je suis un homme solitaire, je ne ressemble pas à Dieu. Et si je ne ressemble pas à Dieu, il ne sera pas question pour moi de partager sa vie éternellement. C’est ce que l’on appelle le péché : ne pas ressembler à Dieu, ne pas tendre à devenir ce qu’il est, don et accueil. » [1]

Ces images nous aident à comprendre le lien entre la nature de Dieu (qui est l’amour) et la Trinité. L’amour suppose l’altérité. À ce titre, le dieu juif ou musulman paraît très  narcissique et ne peut être amour en lui-même puisqu’il est solitaire. Il ne peut être amour que pour l’homme.

L’altérité sans communion n’est que juxtaposition : deux êtres qui s’aiment sont unis par une relation vivante. Voilà pourquoi les couples humains deviennent dans le mariage de vivants  sacrements de l’amour trinitaire : en s’aimant, ils sont pour nous une icône de la source divine dont leur relation procède.

 

De la Trinité à l’homme, par révélation

Le mouvement de l’homme vers Dieu comporte toujours le risque de fabrication d’une idole : nous l’imaginons selon nos modes de vie, de pensée, selon nos désirs et nos attentes. Or ce n’est pas Dieu qui est à l’image de l’homme, mais l’inverse ! Ce n’est pas l’amour qui est Dieu, c’est Dieu qui est amour et nous révèle ce qu’aimer veut dire. Mieux vaut donc partir de la contemplation de Dieu pour mieux comprendre l’homme ! Pourtant, « Dieu personne ne l’a jamais vu » (Jn 1,18) : comment le contempler ? Sans une révélation venant de lui, c’est impossible. Dès la Création, Dieu sort de lui-même pour faire vivre et exister, si bien que tout ce qui est créé porte l’empreinte du créateur comme le sceau de cire porte l’empreinte du tampon royal qui lui a donné sa forme. La nature, dans sa beauté, sa grandeur et le mystère de son origine, nous dit quelque chose de celui dont elle vient. L’être humain encore davantage : notre humanité ne s’éclaire en plénitude qu’à la lumière de la Révélation, dont la Bible nous livre l’histoire et la pédagogie.

5_11.jpg« Qui me voit voit le Père » (Jn 14,9 ; 12,45) : cette affirmation stupéfiante de Jésus rend Dieu accessible, simplement, puisqu’en voyant Jésus laver les pieds de ses disciples on voit Dieu servir l’homme avec humilité ; en voyant Jésus livrer sa vie jusqu’au bout on reconnaît en filigrane la vie trinitaire où aimer est se recevoir et se donner, gracieusement…

La Trinité n’est pas une construction humaine, mais la lumière qui nous est donnée pour éclairer notre nature humaine, sa vocation, sa dignité, son avenir. Dans cette révélation de qui nous sommes, les relations amicales, amoureuses, familiales prennent une autre consistance, car elles proviennent de la Trinité et nous y conduisent. L’économie n’est plus seulement le lieu des échanges de biens et de services, mais l’apprentissage du donner-recevoir à la manière divine. L’industrie, la production de richesses n’est plus la recherche du profit maximum mais l’alliance avec la Création dont nous sommes gérants et responsables. L’extase artistique ne relève plus de la nostalgie d’un monde perdu, mais manifeste l’action de l’Esprit divinisant ce monde grâce à l’inspiration de l’artiste, l’émotion du public, la communion que l’art est capable de susciter. Le sport relève de cette même dynamique de communion trinitaire, s’il n’est pas détourné de son but par l’argent ou la domination. Comme l’Esprit déborde toutes les frontières – celles des Églises en premier lieu ! – la circulation trinitaire est à l’œuvre dans bien des réalités sociales, politiques et économiques ! Il nous faut apprendre à lire notre humanité – toute notre humanité – avec la Trinité comme clé de déchiffrement.

 

Trinité économique, Trinité immanente

Un vieux principe théologique sous-tend cette lecture trinitaire de notre humanité. Il énonce que Dieu n’est pas inconnaissable, puisqu’il s’est manifesté au milieu de nous, au plus haut point en Jésus-Christ, mais dès la Création à travers la nature, l’inspiration spirituelle etc. L’énoncé précis est le suivant [2] :

« C’EST DONC TRÈS CORRECTEMENT QUE L ’AXIOME FONDAMENTAL DE LA THÉOLOGIE AUJOURD’HUI S’EXPRIME COMME SUIT :
LA TRINITÉ QUI SE MANIFESTE DANS L ’ÉCONOMIE DU SALUT EST LA TRINITÉ IMMANENTE »

Trinité économique Trinité immanente 2 

En raccourci, on dit que la Trinité économique est la Trinité immanente, c’est-à-dire : la manière dont Dieu se manifeste (ce que les Grecs appellent l’économie) révèle qui il est en lui-même (son immanence). Avec une nuance : Dieu reste le Tout-Autre. Ce qu’il nous donne à connaître de lui à travers la Création, l’histoire du salut, Jésus-Christ lui-même n’épuise pas qui il est : « l’au-delà de tout ».

On revient à ce que disait Jésus : « qui me voit voit le Père ». Jésus est venu à nous humble, serviteur, pauvre, gracieux ; il nous révèle que Dieu le Père est comme lui : humble, serviteur, pauvre, gracieux. Il n’y a pas de décalage entre ce que Dieu dit et fait, montre et est, entre ce qu’il nous manifeste et ce qu’il vit en lui-même. Ce n’est évidemment pas le cas du Dieu juif ou musulman, qui reste hors d’atteinte de l’homme, même quand il se manifeste à lui. Et on a vu qu’alors il n’est amour que pour l’homme, pas pour lui-même.

Les conséquences de ce principe théologique pour nous humains sont considérables. Si nous sommes créés à l’image et à la ressemblance trinitaire, c’est donc que notre vocation est d’unir nous aussi l’économie et l’immanence dans nos vies, c’est-à-dire d’être cohérents pour que nos relations aux autres manifestent qui nous sommes réellement. Or nous passons beaucoup de temps et d’énergie à paraître un autre que nous-mêmes. Il est si difficile de s’accepter soi-même jusqu’à le manifester simplement aux autres, sans dissimulation, sans artifice, sans masque ! Plutôt que de chercher à être en accord avec nous-même, nous calculons la réaction de l’autre pour qu’il nous aime en retour, nous élaborons des stratégies – conscientes et inconscientes – pour séduire, manipuler, dominer. Et l’écart entre l’être et le paraître se creuse dramatiquement. L’incohérence entre l’intérieur et l’extérieur devient insupportable.

Faute d’intériorité, l’homme moderne a peur de chercher en lui l’image divine, et reporte sur les autres la charge de le faire exister.

Ajuster l’économique à l’immanent demande de faire silence, de réfléchir, prier, méditer, lire, chanter… Bien sûr, nos actes et nos paroles nous façonnent aussi, comme par un feed-back en retour. Sans relancer le débat sur l’existence qui précéderait ou non l’essence (Sartre), il suffit de rechercher la cohérence entre ce que nous faisons et ce que nous sommes pour vivre à la manière trinitaire, sans décalage entre l’intérieur et l’extérieur.

Trinité économique, Trinité immanente dans Communauté spirituelle OBS-souffranceautravail-ouv-insitu_670Donnons un exemple pour être plus concret : les sociologues du travail en entreprise relèvent que de plus en plus de salariés – des jeunes surtout – sont déchirés par ce qu’ils appellent la souffrance éthique au travail. Cette souffrance se produit lorsque la raison d’être profonde ou le style de management de l’entreprise n’est pas en accord avec les convictions les plus personnelles d’un salarié. Ainsi quelqu’un qui travaille chez Dassault pourra souffrir de contribuer à la vente d’armes pouvant tomber entre les mains de tyrans ou de terroristes ; chez Total ou Ryan Air, un écologiste véritable sera mal à l’aise ; à la Française des Jeux, celui qui constate l’auto-exploitation des pauvres dans les jeux de hasard y perdra son âme ; pendant la période des suicides au travail chez France Telecom à cause d’un management inhumain voulu au sommet, l’encadrement était déchiré etc. Or lorsque le marché de l’emploi est contraint, il faut bien accepter n’importe quel boulot si l’on veut manger ! Peu nombreux sont les privilégiés qui ont la chance de pouvoir choisir leur entreprise, leur métier, et en changer facilement si cela ne leur convient plus. Les autres subissent, baissent la tête, prisonniers de leur job, faisant le grand écart entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font dans leur travail. Le pire serait qu’à force de subir, on devienne celui que le travail nous demande d’être, docile et formaté. Le cas des SS allemands affectés  aux camps de concentration en est l’exemple extrême : cultivés, intelligents, aimant leur famille et Beethoven, ils ont fait leur boulot soigneusement, consciencieusement, en obéissant aux ordres, en s’interdisant de réfléchir au pourquoi des camps (sauf quelques personnalités justifiant l’injustifiable et l’organisant autour de théories raciales délirantes). Cette schizophrénie sociale peut s’infiltrer dans bien des domaines, de la vie politique, de l’engagement associatif, jusqu’à la vie ecclésiale… Elle est ruineuse pour la santé spirituelle ; elle déshumanise à petit feu ; elle dissocie l’être du paraître au point d’éclater les personnalités en de multiples fragments : « Légion est mon nom, car nous sommes beaucoup », avoue le possédé qui s’autodétruit dans l’éparpillement de ses identités (Mc 5,9).

Unifier en nous l’économique et l’immanent n’est donc pas une spéculation abstraite et sans importance ! C’est l’enjeu de la maturité, du consentement de soi à soi. C’est la trace de notre vocation trinitaire. C’est l’empreinte en nous du Dieu de Jésus-Christ, se manifestant tel qu’il est, existant tel qu’il se manifeste : grâce, amour, communion, pour reprendre la salutation de Paul.

Que l’Esprit du Christ nous apprenne à ne jamais dissocier ce que nous sommes de ce que nous manifestons aux autres !

 


[1]. François Varillon, « Joie de croire, joie de vivre », Centurion, 1981, p. 28

[2]. Commission Théologique Internationale, THÉOLOGIE, CHRISTOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE, 1982.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34, 4b-6.8-9)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il emportait les deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de Moïse. Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR. Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux, daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »

 

CANTIQUE

(Dn 3, 52, 53, 54, 55, 56)

R/ À toi, louange et gloire éternellement ! (Dn 3, 52)

Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : R/
Béni soit le nom très saint de ta gloire : R/
Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire : R/
Béni sois-tu sur le trône de ton règne : R/
Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes : R/
Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim : R/
Béni sois-tu au firmament, dans le ciel, R/

DEUXIÈME LECTURE

« La grâce de Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit » (2 Co 13, 11-13)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent.
Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

 

ÉVANGILE

« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Alléluia. Alléluia.Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Patrick BRAUD

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15 août 2019

La foi : combien de divisions ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La foi : combien de divisions ?

Homélie pour le 20° Dimanche du temps ordinaire / Année C
18/08/2019

Cf. également :

N’arrêtez pas vos jérémiades !
De l’art du renoncement
Les trois vertus trinitaires
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !

Vous aurez reconnu la transposition de la célèbre réplique de Staline en 1935 répondant à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses en URSS : « le Vatican, combien de divisions ? ». On sait combien l’avenir lui donnera tort.

« La foi : combien de divisions ? » : l’Évangile de ce dimanche (Lc 12, 49-53) permet cet autre jeu de mots associant foi et divisions non pas militaires mais sociales, car le Christ semble bien lier les deux de manière assez perturbante :

« Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

La foi : combien de divisions ? dans Communauté spirituelle MediationVoilà des versets dangereux dans la bouche d’un autre que Jésus. En leur nom, les Témoins de Jéhovah par exemple justifient la coupure familiale qu’ils imposent aux nouveaux convertis. Isoler des disciples de leurs proches pour mieux les retourner est une technique sectaire de manipulation mentale vieille comme le monde. Sous prétexte d’aller au bout de ses convictions politiques, religieuses ou autres, combien ont coupé les ponts d’avec leurs amis d’avant, leurs frères et sœurs, leurs proches ? Autrefois, les idéalistes rêvant de révolution plaquaient tout pour partir à Cuba (comme Régis Debray), Katmandou, Woodstock ou le Larzac. Maintenant, ils partent faire la guerre en Syrie pour Daesh, refusent de manger à la même table que les carnivores et militent à L214, vont rejoindre des groupes écologistes extrémistes avec des choix de vie les coupant radicalement des autres.

Bref, de tout temps, la foi divise.
La foi, ou les convictions fortes, si l’on préfère cette équivalence sécularisée. Ce qui peut nous rendre méfiants envers les gens ayant des idées très arrêtées…

Image intitulée Clean Rainbow Sandals Step 2À première lecture, on pourrait utiliser Jésus pour prêcher une telle radicalité. Les versets d’aujourd’hui annoncent la division familiale comme conséquence de la foi au Christ. Mais ailleurs, Jésus n’est pas plus tendre : « qui n’est pas avec moi est contre moi ». « Qui me préfère à son père, sa mère, ses frères et sœurs n’est pas digne de moi ». « Ne va pas enterrer ton père : laisse les morts enterrer leurs morts ». « Qui sont ma mère, mes frères et mes sœurs ? Ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (sous-entendu : les autres ne font pas partie de ma vraie famille). « Si on ne vous accueille pas dans un village, secouez la poussière de vos pieds et partez ailleurs ». Etc.

Ceux qui veulent sélectionner dans le Nouveau Testament des paroles justifiant leur coupure d’avec les autres pourront en trouver une liste assez solide pour impressionner les nouveaux convertis.

Alors, la foi est-elle un facteur de division ?
On peut tenter d’apporter une réponse en plusieurs temps.

- Il est essentiel de lire le Nouveau Testament dans sa globalité, sans isoler les versets dangereux de leur contexte et du reste.
Image-11Car, hors la liste évoquée ci-dessus, l’ensemble du Nouveau Testament plaide courageusement pour ce qu’on appellerait aujourd’hui un vivre ensemble apaisé. L’amour des ennemis, la volonté tenace de Jésus de se mélanger aux impurs, aux catégories socialement méprisées, aux romains idolâtres lui a attiré les foudres des « purs », des pharisiens notamment dont le nom signifie justement « séparés » parce qu’ils habitent, mangent, s’habillent et prient à l’écart des autres. Il s’est battu pour réintégrer les lépreux, les aveugles, les handicapés de toutes sortes alors que la superstition religieuse voulait les garder hors du contact des autres. Ses paroles dures sont souvent contrebalancées par des paroles différentes : « Qui n’est pas contre moi est avec moi ». « Ne faites pas tomber le feu du ciel sur ceux qui ne vous accueillent pas ». « Honore ton père et ta mère ». « Laissez pousser ensemble le bon grain et l’ivraie » etc. Et plus tard, les apôtres exhorteront les chrétiens à vivre en paix avec tous, en respectant les autorités légitimes, sans causer d’autres troubles que l’annonce de la résurrection.

Les sectaires pratiquent toujours une lecture fondamentaliste et sélective de la Bible. C’est ainsi par exemple que des Églises réformées ont pu justifier bibliquement l’apartheid en Afrique du Sud pendant des décennies ! Fondamentalistes, ils prennent un verset au pied de la lettre, sans le situer dans son contexte. Sélectifs, ils rabâchent quelques versets  seulement, qu’ils isolent du reste pour justifier leur idéologie.

Il nous revient de ne pas sélectionner dans les Écritures ce qui va dans notre sens seulement, ce qui nous conforte dans nos convictions préétablies.

Il nous revient également de toujours situer un verset dans un ensemble, son contexte historique, social, les particularités de sa langue d’écriture, sous peine d’incohérence.

Un professeur d’exégèse aimait répéter : le plus important dans la Bible, c’est la reliure…

006_C amour dans Communauté spirituelleAinsi nos versets ‘dangereux’ sont nettement plus compréhensibles quand on se souvient qu’ils ont été écrits dans les années 70 après Jésus-Christ : à ce moment-là, les persécutions juives et romaines battaient déjà leur plein, et menaçaient les fragiles communautés naissantes. Sous la pression de l’occupant romain, cherchant à éradiquer ce nouveau groupe juif un peu trop gênant, des pères dénonçaient des fils, des frères livraient des sœurs aux autorités, des amis se divisaient sur la résurrection de Jésus, avec des conséquences terribles car la prison et les fauves n’étaient jamais bien loin.

Dire que la foi chrétienne divise n’était pas alors un projet social ou politique, mais un constat historique douloureux. Jésus ne dit pas à ses disciples d’être des facteurs de division ; il les avertit qu’ils seront soumis à la division à cause de lui. C’est fort différent !

Et ce constat est toujours le nôtre : des minorités chrétiennes sont persécutées et ghettoïsées en 2019 à cause de leur foi un peu partout dans le monde, particulièrement  dans les pays fortement religieux, où la religion majoritaire ne tolère pas d’autres convictions que les siennes (ce que les Églises chrétiennes ont été capables de faire par le passé, hélas).

En France, malgré un certain bashing antichrétien (surtout parmi les gens des médias et de l’intelligentsia) la situation est plus paisible. Reste que la messe de minuit à Noël est devenue un facteur de discorde car elle divise la table familiale (quand autrefois tout le monde y allait en bloc, croyant ou non). Reste que des jeunes se voient mettre quasiment à la porte de chez eux lorsqu’ils disent demander le baptême, ou entrer au séminaire, ou vouloir devenir religieuse… La solitude des croyants au cœur de leur famille est réelle. Je connais un père de famille qui tous les dimanches matins depuis 40 ans va seul à l’église du quartier, parce que sa femme et ses enfants n’épousent pas ses convictions chrétiennes…

La foi divise donc : c’est un constat. Amer et douloureux.
Mais il faut tout de suite préciser : du côté des chrétiens au moins, la foi divise quand elle reste seule. Si l’on reste sur le seul registre des convictions, et si ces convictions sont assez fortes pour accepter de mourir pour elles, alors la vie commune avec ceux qui ne les partagent pas devient très difficile.

L'essence du ChristianismeFeuerbach avait déjà dénoncé au XIX° siècle le pouvoir clivant de la foi seule. Dans L’essence du christianisme (1841), il explicite les fondements de l’humanisme moderne, qui dénonce la foi en Dieu comme source d’intolérance. Son raisonnement est rigoureux, et hante encore aujourd’hui l’inconscient collectif européen : la foi seule est meurtrière. Car elle sépare les hommes en croyants et mécréants : divisions et conflits sont inéluctablement engendrés par les religions. L’athéisme pratique des européens puise ses racines dans cette méfiance envers la violence inhérente à la foi :

« La foi porte nécessairement à la haine, la haine à la persécution, dès que la puissance de la foi ne trouve pas de résistance, ne se brise pas contre une puissance étrangère, celle de l’amour, de l’humanité, du sentiment du droit. La foi, par elle-même, s’élève au-dessus des lois de la morale naturelle ; sa doctrine est la doctrine des devoirs envers Dieu, et le premier devoir est la foi. Autant Dieu est au-dessus de l’homme, autant les devoirs envers Dieu sont au-dessus des devoirs envers l’homme, et ces devoirs entrent nécessairement en collision les uns avec les autres. »

- C’est là qu’intervient pour les chrétiens le triptyque : foi/amour/espérance.
Car la foi sans amour n’est qu’idéologie. Avec l’amour, la foi permet de prier pour ceux qui nous font du mal, de ne pas rendre le mal pour le mal, de bénir ceux qui nous maudissent, et de considérer l’autre comme supérieur à soi. L’amour ne demande pas de se couper des autres, mais de les accepter tels qu’ils sont, comme je m’accepte tel que je suis. « Aime ton prochain comme toi-même » en quelque sorte !

Conjuguer foi et amour tempère l’ardeur des convictions pour l’ouvrir à l’accueil de l’autre, et structure le sentiment d’amitié/amour pour lui donner un contenu solide.

foi-espoir-amour-vinyle-autocollant-autocollant Diognète

- Cela ne suffit cependant pas encore… Car les choses pourraient sembler figées : le croyant / le mécréant d’un côté, le fanatique / le raisonnable de l’autre. C’est là que l’espérance entre en jeu : elle fait bouger les lignes, elle introduit des degrés de liberté, elle dévoile de l’inachevé. Car l’espérance nous dit que rien n’est jamais figé, que la fin de l’histoire n’est pas écrite, que l’avenir – et notamment l’avenir en Dieu – nous réserve bien des surprises. Comment avoir un jugement définitif sur l’autre si j’espère qu’un jour « Dieu sera tout en tous » ? Comment camper sur mes positions si j’attends de « connaître comme je suis connu », confessant par là-même un non-savoir radical ? Comment exclure au nom de mes opinions si un verre d’eau fraîche donnée par le pire d’entre nous peut le sauver au Jugement dernier mieux que mes idées droites ? Comment rêver de vivre entre « purs » alors que Jésus sur la croix est assimilé aux bandits qui l’entourent, et promet à l’un d’entre eux le paradis ?

Avec l’espérance, la foi et l’amour ne voient pas le monde à partir des catégories humaines qui divisent et séparent, mais à partir de Dieu qui appelle l’humanité à la communion trinitaire, en formant une seule famille unie dans la diversité. Au regard de Dieu, nulle opposition ne peut se prétendre définitive ou radicale, nulle division n’est insurmontable, nulle partition n’a les promesses de l’éternité…

Pères de l'EgliseEpitre à DiognèteDans les premiers siècles, les chrétiens ont pratiqué joyeusement l’amour des ennemis alors qu’on les pourchassait. Ils ne se sont pas regroupés entre eux, ils n’ont pas exclu leur famille même si leur famille les excluait. Écoutons pour terminer ce que la célèbre Lettre à Diognète (II° siècle) disait de la fraternité qui unissait les premiers chrétiens aux autres citoyens, sans rien renier pourtant de leur conviction, jusqu’au martyre s’il le fallait :

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.
Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire.
Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. On ne les connaît pas, mais on les condamne ; on les tue et c’est ainsi qu’ils trouvent la vie. Ils sont pauvres et font beaucoup de riches. Ils manquent de tout et ils tout en abondance. On les méprise et, dans ce mépris, ils trouvent leur gloire. On les calomnie, et ils y trouvent leur justification. On les insulte, et ils bénissent. On les outrage, et ils honorent. Alors qu’ils font le bien, on les punit comme des malfaiteurs. Tandis qu’on les châtie, ils se réjouissent comme s’ils naissaient à la vie.

Que dépend-il de nous pour que la foi ne soit pas une source de division autour de nous ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Ma mère, tu m’as enfanté homme de querelle pour tout le pays » (cf. Jr 15, 10) (Jr 38, 4-6.8-10)

Lecture du livre du prophète Jérémie
En ces jours-là, pendant le siège de Jérusalem, les princes qui tenaient Jérémie en prison dirent au roi Sédécias : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville, et toute la population. Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche, mais son malheur. » Le roi Sédécias répondit : « Il est entre vos mains, et le roi ne peut rien contre vous ! » Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi, dans la cour de garde. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie enfonça dans la boue. Ébed-Mélek sortit de la maison du roi et vint lui dire : « Monseigneur le roi, ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim car on n’a plus de pain dans la ville ! » Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien : « Prends trente hommes avec toi, et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie avant qu’il ne meure. »

Psaume
(Ps 39 (40), 2, 3, 4, 18)
R/ Seigneur, viens vite à mon secours !
(Ps 39, 14b)

D’un grand espoir,
j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
pour entendre mon cri.

Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le Seigneur.

Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi.
Tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

Deuxième lecture
« Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1-4)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins, et débarrassés de tout ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché.

Évangile
« Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division » (Lc 12, 49-53)Alléluia. Alléluia. Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »
Patrick BRAUD

 

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9 juin 2019

Les trois vertus trinitaires

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les trois vertus trinitaires

Homélie pour la fête de la Trinité / Année C
16/06/2019

Cf. également :

Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

La notion de réplique trinitaire

Souvenez-vous du tsunami de 2011 au Japon, de l’éruption volcanique du Santorin en -1646 ou du tremblement de terre de 1976 en Chine : à chaque manifestation de cette puissance naturelle colossale, les spécialistes rattachent une ou des répliques. C’est-à-dire une deuxième vague, une autre éruption ou une autre secousse sismique comme en écho à la première. Eh bien, de manière analogique mais positive, on pourrait dire que l’être humain est la réplique de la communion d’amour trinitaire. En ce sens qu’émerge au plus intime de chacun le principe qui structure Dieu lui-même dans sa dimension trinitaire : aimer l’autre jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, sans séparation ni confusion.

Les trois vertus trinitaires dans Communauté spirituelle AFP_d5c8aee8009411d8052ab9a27751f41f6d9224df

L’autre sens en français du mont réplique convient également. La réplique d’une œuvre d’art est sa transposition dans un autre siècle et contexte. La réplique trinitaire en nous  est comme la projection de l’identité divine sur notre nature humaine, qui nous rend capable d’aimer à son image. La projection mathématique d’un volume sur un plan peut nous donner une idée du rapport qui existe entre les deux.

Le terme réplique s’emploie encore au théâtre ou dans un débat : donner la réplique à un acteur ou à un débatteur, c’est entrer avec lui dans un jeu de dialogue qui fait exister le « je » de chacun. En ce sens aussi l’homme donne la réplique à Dieu. Notre identité humaine émerge du dialogue avec Dieu (depuis le début de l’humanité : rites funéraires, art  rupestre, langage…) à qui nous donnons la réplique.

Répliquer n’est pas dupliquer : l’homme n’est pas la photocopie de Dieu, ni Dieu la projection du rêve humain. Parce que nous sommes créés à son image, nous pourrons  découvrir en nous la réplique de l’amour trinitaire qui constitue l’être même de Dieu, en toute autonomie et liberté.

 

Les trois vertus

La fête de la Trinité célébrée ce dimanche peut donc orienter notre quête sur les traces de la réplique trinitaire en nous. Il y a de multiples façons de le faire. L’une des voies traditionnelles – que la deuxième lecture de ce dimanche illustre assez bien – est celle des trois vertus théologales. On n’en parle plus beaucoup. Elles ont pourtant aidé des siècles de croyants à avancer sur le chemin de la communion avec Dieu. Elles sont gravées sur les façades de nos églises romanes sous des visages divers. Elles sont faciles à retenir. Elles structurent nos choix, nos comportements, nos règles de vie, dès lors que l’on cherche une certaine cohérence entre nos actes de la semaine et nos paroles du dimanche.

220px-Schnorr_von_Carolsfeld_-_Glaube%2C_Liebe%2C_Hoffnung amour dans Communauté spirituelleElles, ce sont bien sûr : la foi, l’espérance et la charité. Parce qu’elles sont trois, elles nous rappellent que leur source est en Dieu-Trinité, et non pas dans nos efforts, nos mérites, notre ascèse ou notre morale. La force de ces vertus (en latin : vis, virtus = force) est la conséquence de notre communion à Dieu, et non l’inverse. Elles ne sont pas des moyens pour aller vers Dieu, mais des fruits, des conséquences de son intimité avec nous. Elles sont la projection – au sens quasi mathématique du terme – des mœurs trinitaires dans nos mœurs humaines. Le catéchisme de l’Église catholique rejoint cette approche en les définissant ainsi :

N° 1812 : Les vertus humaines s’enracinent dans les vertus théologales qui adaptent les facultés de l’homme à la participation de la nature divine (cf. 2P 1,4). Car les vertus théologales se réfèrent directement à Dieu. Elles disposent les chrétiens à vivre en relation avec la Sainte Trinité. Elles ont Dieu Un et Trine pour origine, pour motif et pour objet.

N° 1813  Les vertus théologales fondent, animent et caractérisent l’agir moral du chrétien. Elles informent et vivifient toutes les vertus morales. Elles sont infusées par Dieu dans l’âme des fidèles pour les rendre capables d’agir comme ses enfants et de mériter la vie éternelle. Elles sont le gage de la présence et de l’action du Saint Esprit dans les facultés de l’être humain. Il y a trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité (cf. 1Co 13,13).

Dans notre deuxième lecture (Rm 5, 1-5), Paul y fait explicitement référence. La foi nous est donnée par Dieu pour devenir justes par le Christ pour avoir accès à la grâce. « Nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ». « L’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu » est alors le fruit ultime de la séquence : détresse-persévérance-vertus. Quant à l’amour, c’est celui que « l’Esprit Saint a répandu en nos cœurs ».

Trois encycliques successives des papes Benoît XVI et du pape François sont consacrées à ces trois vertus théologales : Deus caritas est, Dieu est amour, Benoît XVI, 2005 – Spes salvi, Sauvés dans l’espérance, Benoît XVI, 2007 – Lumen fidei, La lumière de la foi, Pape François, 2013  

Il y a donc une active interconnexion des trois personnes divines pour produire en nous la foi, l’espérance et la charité. Paul y reviendra dans sa première lettre aux corinthiens pour affirmer la supériorité de la charité (en grec : Agapê = amour divin) qui elle ne passera pas, car elle constitue l’être même de Dieu Trinité : « Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, la charité ; mais la plus grande de ces choses, c’est la charité » 1Co 13,13.

Au fur et à mesure de notre proximité d’avec Dieu, ces trois vertus théologales grandissent en nous et manifestent le travail de transformation intérieure que Dieu opère en nous pour nous conformer à sa manière d’être.

Ainsi par la foi qui nous est donnée croît la confiance en Dieu, l’adhésion au Christ, la docilité à l’Esprit Saint.
Par l’espérance nous expérimentons la capacité de résister à l’épreuve, de ne pas nous laisser broyer par la détresse – ce que l’on appellerait aujourd’hui la résilience -, de magnifier les instants de bonheur, de chanter la louange de ce qui vient.
Par l’amour répandu en nos cœurs, nous découvrons dans l’Esprit Saint le pardon et la bénédiction, même des ennemis, parce que nous apprenons à les voir à partir de Dieu, en épousant son point de vue si l’on peut dire.

 

Trois vertus en forme trinitaire

Sans détailler davantage, l’essentiel est de souligner en cette fête de la Trinité que ces trois vertus font système, comme font communion le Père et le Fils dans l’Esprit.

Foi-Espérance-Charité- Car la foi sans l’amour (et notamment l’amour des ennemis) devient vite une idéologie inhumaine. L’islamisme a disjoint les deux, comme autrefois l’Inquisition. Et des athées comme Feuerbach ont bien prophétisé au seuil du XX° siècle que la grande affaire serait justement le conflit entre la foi qui sépare (cf. les communautarismes et les intégrismes  religieux) et l’amour qui veut unir.

- À l’inverse, l’amour sans la foi devient ce vague humanisme sans racines qui caractérise l’Europe occidentale aujourd’hui. On s’y préoccupe d’aimer en occultant la question de savoir si cet amour est vrai ou non. On y promeut toutes les diversités en interdisant de poser un jugement de valeur quel qu’il soit. L’individualisme réduit l’amour à l’amour de soi. Le relativisme généralisé sert alors de boussole qui justement est incapable de fournir une direction et un sens. L’amour sans la foi s’épuise en sentiments successifs et contradictoires, sans direction ni cohérence.

- De même l’espérance sans la foi serait un rêve naïf, et son contenu une illusion pour éviter de souffrir.

- Et la foi son espérance risquerait de sacraliser trop vite ce qu’elle a commencé à réaliser, en oubliant que le royaume de Dieu ne sera jamais complètement réalisé sur terre. L’espérance oblige les Églises, les politiques à consentir à l’inachevé de leur action, à contester toute prétention totalitaire de quelque groupe que ce soit, car il y aura toujours quelque chose – ou plutôt quelqu’un – à espérer de plus grand que nos réalisations actuelles, toujours partielles.

- De même l’amour sans l’espérance se rétrécit au seul horizon de l’expérience vécue, sans dimension transcendante. C’est le risque de l’humanitaire, n’apportant aux pauvres que du pain et des moyens matériels, sans prendre en compte la soif des peuples à plus grand qu’eux.

- Réciproquement l’espérance son amour serait une affreuse comédie religieuse, une hypocrisie rituelle qui prétendrait célébrer la liturgie du ciel sans la traduire dès maintenant en actes concrets, notamment en faveur des plus petits et des plus faibles.

Pour être complet, il faudrait en plus faire jouer ces vertus deux à deux : la foi et l’amour sans l’espérance, la foi et l’espérance sans l’amour, l’amour et l’espérance sans la foi etc.

Nos inhumanités sont dramatiquement marquées d’une défiguration trinitaire (l’une des 12 défigurations relevées plus haut). C’est lorsque nous oublions l’une de ces vertus trinitaires que nous devenons « in-divins » et donc in-humains. C’est parce que nous défigurons notre ressemblance avec Dieu que notre relation aux autres devient violente, irrespectueuse, indigne, indifférente ou meurtrière.

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Croire – espérer – aimer est donc comme l’harmonique de la musique divine en nous, l’écho de la communion trinitaire, la réplique de l’identité divine dans notre identité humaine.

Que chacun s’examine : parmi ces trois vertus, quelle est ma valeur forte, ma valeur faible ?
Que notre prière nous expose alors à accepter de recevoir ce qui nous manque le plus !

 

Lectures de la messe

Première lecture
La Sagesse a été conçue avant l’apparition de la terre (Pr 8, 22-31)

Lecture du livre des Proverbes

Écoutez ce que déclare la Sagesse de Dieu : « Le Seigneur m’a faite pour lui, principe de son action, première de ses œuvres, depuis toujours. Avant les siècles j’ai été formée, dès le commencement, avant l’apparition de la terre.
Quand les abîmes n’existaient pas encore, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources jaillissantes. Avant que les montagnes ne soient fixées, avant les collines, je fus enfantée, avant que le Seigneur n’ait fait la terre et l’espace, les éléments primitifs du monde.
Quand il établissait les cieux, j’étais là, quand il traçait l’horizon à la surface de l’abîme, qu’il amassait les nuages dans les hauteurs et maîtrisait les sources de l’abîme, quand il imposait à la mer ses limites, si bien que les eaux ne peuvent enfreindre son ordre, quand il établissait les fondements de la terre. Et moi, je grandissais à ses côtés.
Je faisais ses délices jour après jour, jouant devant lui à tout moment, jouant dans l’univers, sur sa terre, et trouvant mes délices avec les fils des hommes. »

Psaume
(Ps 8, 4-5, 6-7, 8-9)
R/ Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand, ton nom, par toute la terre !
(Ps 8, 2)

À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu fixas,
qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,
le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?

Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu,
le couronnant de gloire et d’honneur ;
tu l’établis sur les œuvres de tes mains,
tu mets toute chose à ses pieds.

Les troupeaux de bœufs et de brebis,
et même les bêtes sauvages,
les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
tout ce qui va son chemin dans les eaux.

Deuxième lecture
Vers Dieu par le Christ dans l’amour répandu par l’Esprit (Rm 5, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Évangile

« Tout ce que possède le Père est à moi ; l’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » (Jn 16, 12-15)
Alléluia. Alléluia.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »
Patrick BRAUD

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17 février 2019

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel

Homélie pour le 7° dimanche du temps ordinaire / Année C
24/02/2019

Cf. également :

Boali, ou l’amour des ennemis
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Pardonner 70 fois 7 fois

« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. »

Avec ce commandement de l’amour des ennemis (Lc 6, 27-38), nous sommes au cœur du christianisme. « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger. S’il a soif, donne-lui à boire. Par-là, ce sera comme si tu lui mettais des charbons ardents sur la tête » (Rm 12,20).

Aucune morale ne s’est jamais structurée autour d’un tel impératif. Aucune doctrine philosophique n’a formulé ce genre de conseil. Aucune sagesse d’Orient ou d’Occident n’a prôné cet amour-là, qui semble injuste, contradictoire et impossible. Le Premier Testament l’a maintes fois approché, même s’il est rempli de batailles meurtrières où exterminer son ennemi semblait rendre gloire à Dieu. Notre première lecture (1S 26,2 23) ne nous montre-t-elle pas David épargnant Saül qui était à portée de sa lance ? Et d’autres passages vont également dans ce sens :

« Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère… car je suis Dieu et non pas homme » (Os 11,9).
« Dieu ne nous traite pas selon nos péchés, ne nous rend pas selon nos fautes » (Ps 103,10).
« Le roi d’Israël dit à Elisée (en voyant ses ennemis à sa merci) :  » Mon père ! dois-je les tuer ?  » Il répondit:  » Ne les tue pas! As-tu l’habitude de tuer ceux que tu fais prisonniers avec ton épée ou avec ton arc ? Sers-leur du pain et de l’eau; qu’ils mangent et boivent et qu’ils s’en aillent vers leur maître.  » Le roi leur fit servir un grand repas; ils mangèrent et ils burent. Puis il les congédia et ils s’en allèrent vers leur maître. Les bandes araméennes cessèrent leurs incursions en terre d’Israël. » (2R 6, 8-23)

Jésus dans l’évangile de Luc en fait le texte clé de notre ressemblance divine [1] : « soyez parfaits que votre père céleste est parfait ». Or Dieu fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants, et lui le premier aime ceux qui le haïssent, car sa nature – elle – émet sans limitation, sans condition.

Aimer ses ennemis n’est pas une affaire de sentiment. « Heureusement que Jésus ne m’a pas demandé de trouver mon ennemi sympathique. Je ne peux pas trouver sympathique celui qui envoie ses chiens sur moi et détruit ma maison. En revanche, je peux l’aimer », confait Martin Luther King avec un brin d’humour…

Alors, comment faire pour entendre cet appel à aimer ceux qui me veulent et me font du mal ?
Explorons cinq étapes qui balisent ce chemin, cet anti-parcours du combattant en quelque sorte.

 

1. Inquiétez-vous si vous pensez ne pas avoir d’ennemis !

Si c’est le cas, soit vous êtes naïfs et aveugles, refusant de constater que certains ne vous aiment pas et ne cherchent qu’à vous nuire, soit vous menez une vie tellement lisse qu’elle ne dérange plus personne.

Dans le premier cas, votre désillusion sera grande lorsque surgiront de l’ombre les attaques, les coups bas, les mépris que vous ne vouliez pas imaginer.

Le second cas est plus grave encore ! Si vous ne dérangez jamais les intérêts des puissants, si vous n’avez nul conflit avec l’injustice, si vous êtes aussi transparents qu’une goutte d’eau dans l’océan, alors la foi chrétienne n’est sûrement pas le moteur de notre existence. Jésus le savait d’expérience, voyant ceux de ses concitoyens qui cherchaient à se faufiler au milieu des controverses de l’époque sans prendre de coups : « Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous !  C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes » (Lc 6,26). Des chrétiens ne suscitant pas d’opposition risquent fort d’être devenus le sel si fade dont parle Jésus qu’on le jette dehors pour le piétiner car il ne sert plus à rien : « Oui, c’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel lui-même perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n’est bon ni pour la terre, ni pour le fumier; on le jette dehors. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende » (Luc 14,34-35). Que ce soit sur des questions de société comme le respect de toute vie du commencement à la fin, la dignité des plus pauvres, la priorité à donner au bien commun sur les intérêts particuliers etc. ou sur des questions plus individuelles (pardonner  70 fois 7 fois, aimer ses ennemis etc.), il serait contre nature que l’Évangile ne provoque pas discussions, oppositions, et le plus souvent violences et persécutions. C’est d’ailleurs le risque de la petite minorité chrétienne en Europe : se replier sur un christianisme réduit au bien-être, au développement personnel, aux thérapies en tout genre centrées sur le ‘moi’, évitant soigneusement tout point de friction sociale ou idéologique.

Être levain dans la pâte demande de la soulever, avec force et puissance. Sinon ce n’est plus que de la poussière sans effet sur le pain. Or cela ne se fait pas sans générer des résistances !

Ne pas avoir d’ennemis est un symptôme d’insignifiance. Si nous ne suscitons que de l’indifférence polie (ou de la curiosité qu’on accorde aux choses folkloriques), alors c’est que nous avons trahi la grande espérance incarnée par le Christ d’un monde différent où le mal serait vaincu.

Inquiétez-vous donc si vous ne vous connaissez pas d’ennemis ! Mais ne vous réjouissez pas trop vite si vous en avez ! Car il faut encore vérifier que c’est bien à cause de l’Évangile, sinon ce ne serait que des querelles ordinaires trop humaines. Certains leaders politiques n’existent qu’en créant des adversaires qui légitiment ainsi leur combat. Ne fabriquons pas des ennemis pour exister ! Mais acceptons que les choix inspirés par notre attachement au Christ nous vaillent des inimitiés, des obstacles, des oppositions violentes. C’est le contraire qui serait étonnant, et à vrai dire mauvais signe.

 

2. Refuser de haïr ses ennemis

Ainsi donc nous aurons des ennemis, petits ou grands, à la mesure de la vive flamme d’amour qui nous brûle. Qu’en faire ? Le ressentiment naturel serait de leur rendre la pareille. Puisqu’ils nous haïssent, nous trouvons juste et légitime de faire de même. Le piège de la ressemblance se referme alors sur nous : plus nous haïssons nos ennemis, plus nous leur devenons semblables. Ceux qui voulaient ‘casser du Boche’ en 14-18 n’étaient pas meilleurs que leurs agresseurs à casque à pointe. Même la haine antinazie en 1945 a sali la joie de la Libération par des actes innommables longtemps occultés par les vainqueurs.

La haine nous avilit, et nous rabaisse au même rang que nos agresseurs. Or nous pouvons la refuser. Il est en notre pouvoir de décider de ne pas haïr, car c’est un sentiment qui s’entretient : ne pas le nourrir, c’est le faire dépérir à coup sûr.

Vous n'aurez pas ma haineSouvenons-nous de ce message sur Facebook (qui est devenu un livre et une pièce de théâtre) d’un jeune époux et père de famille après les attentats du Bataclan à Paris en 2015 : « vous n’aurez pas ma haine ». Antoine Leiris a perdu sa femme adorée sous les balles des islamistes. Il pourrait légitimement être ivre de colère et de rage. Mais le mal aurait gagné deux fois : en supprimant des êtres chers et en le rendant semblable à ces bourreaux.

« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.
Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore. »

Jésus a choisi de ne pas haïr, ni Judas qui le livre, ni les soldats qui le giflent et l’humilient, ni les pharisiens avec qui il est en conflit ouvert, ni ceux qui voulaient le lapider à Nazareth, ni la foule criant ‘Barabbas’ après ‘Hosannah’ etc. En cela également il était Fils de son Père, désirant que les méchants se convertissent et non qu’ils meurent, guettant le fils prodigue de très loin avant même qu’il ait retourné sur ses pas.

Les premiers disciples de Jésus disaient non à la guerre et au service militaire, les considérant comme incompatibles avec l’éthique d’amour de Jésus et avec l’injonction d’aimer ses ennemis. On demandait même aux futurs baptisés de quitter le métier des armes si c’était le leur avant…

 

3. Priez pour nos ennemis

Aimer ceux qui nous font du mal, ce n’est certes pas éprouver de l’affection pour eux, les trouver ‘sympathiques’ comme disait Martin Luther King. C’est plutôt les confier à Dieu, sachant que lui a le pouvoir de faire surgir des enfants d’Abraham à partir des pierres que voici (Mt 3,9). Nous ne savons pas ce qui est le mieux pour eux. Nous sommes incapables d’en prendre soin comme Dieu le fait. Mieux vaut humblement reconnaître - surtout quand la colère est à son apogée avec le mal subi - que nous sommes impuissants à leur faire du bien, à les changer ; mieux vaut les remettre avec confiance entre les mains de Dieu qui saura bien trouver les médiations pour toucher leur cœur, ou faire sortir de ce mal un bien plus grand encore.

Le Père Christian de Chergé./Illustration Dominique Bar pour La CroixSouvenons-nous de la prière de frère Christian de Chergé, juste avant que des assassins (non encore formellement identifiés) viennent couper les têtes des sept moines en Algérie :

« Cette vie perdue totalement mienne et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô mes amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.
AMEN ! Inch’Allah ! »
Alger, 1
er décembre 1993 / Tibhirine, 1er janvier 1994

Exercez-vous à prier pour vos ennemis. Visualisez tel visage de quelqu’un qui vous a fait ou vous fait du mal. Confiez-le à Dieu et laisser l’amour de Dieu s’en charger, vous libérant ainsi de ce poids de haine qui aurait empoisonné votre vie. Prier pour l’autre n’est pas approuver ce qu’il a fait, mais souhaiter pour lui un avenir meilleur. Dieu devient ainsi le plus court chemin de réconciliation entre ceux que tout oppose actuellement.

 

4. Pardonnez à nos ennemis

« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34).

Si nos ennemis savaient vraiment le mal commis, ils reculeraient, effrayés et horrifiés de leurs actes. Hannah Arendt a bien pointé que seule la « banalité ordinaire du mal » permettait à des nazis cultivés de jouer du Mozart à côté des baraques d’Auschwitz. Se reconnaître pécheurs est une révélation : nous l’esquivons tant de fois pour nous-mêmes que nous devrions le comprendre chez nos adversaires. Pardonner à ses ennemis, c’est imiter Dieu ou plutôt retrouver son image et sa ressemblance au plus profond de nous. C’est enlever le dard du ressentiment qui lentement inocule son désespoir dans nos veines depuis la blessure infligée par l’ennemi.

Joseph a embrassé ses frères qui pourtant l’avaient trahi :

«  »Je suis Joseph votre frère, dit-il, moi que vous avez vendu en Égypte ». […]
Il se jeta au cou de son frère Benjamin en pleurant et Benjamin pleura à son cou. Il embrassa tous ses frères et les couvrit de larmes, puis ses frères s’entretinrent avec lui. » (Gn 45, 13-15)

Puis Joseph a pardonné à ses frères leur jalousie qui les avait amenés à le vendre comme esclave :
« Voyant que leur père était mort, les frères de Joseph se dirent: « Si Joseph allait nous traiter en ennemis et nous rendre tout le mal que nous lui avons causé ! » Ils demandèrent à Joseph: « Ton père a donné cet ordre avant sa mort : Vous parlerez ainsi à Joseph : « De grâce, pardonne le forfait et la faute de tes frères. Certes, ils t’ont causé bien du mal mais, de grâce, pardonne maintenant le forfait des serviteurs du Dieu de ton père. « Quand ils lui parlèrent ainsi, Joseph pleura. Ses frères allèrent d’eux-mêmes se jeter devant lui et dirent: « N
Forgivenous voici tes esclaves! » Joseph leur répondit: « Ne craignez point. Suis-je en effet à la place de Dieu ? Vous avez voulu me faire du mal, Dieu a voulu en faire du bien : conserver la vie à un peuple nombreux comme cela se réalise aujourd’hui. Désormais, ne craignez pas, je pourvoirai à votre subsistance et à celle de vos enfants. » Il les réconforta et leur parla cœur à cœur. »
Dieu peut donc transformer le mal commis par des ennemis en un bien plus grand encore !

Allez voir au cinéma le film Forgiven avec Forest Whitaker qui vient de sortir en 2019.
En 1994, à la fin de l’apartheid, Nelson Mandela nomme L’archevêque Desmond Tutu président de la commission « Vérité et réconciliation » : aveux contre rédemption. Il se heurte le plus souvent au silence d’anciens tortionnaires. Jusqu’au jour où il est mis à l’épreuve par Piet Blomfield, un assassin condamné à perpétuité. Desmond Tutu se bat alors pour retenir un pays qui menace de se déchirer une nouvelle fois. Il sait que seul le pardon permettra de vivre à nouveau ensemble, à condition que le mal soit désarmé…

 

5. Laisser Dieu aimer nos ennemis en nous

Finalement, l’amour des ennemis est impossible et surhumain. Il l’est tant que nous pensons y parvenir par nos seules forces. Ce qu’il y a d’inouï dans l’Évangile, c’est que cet amour des ennemis est central (contrairement aux autres religions et sagesses) et qu’il nous est donné. Il ne s’obtient pas par l’ascèse, ni par le perfectionnement de soi, ni par un effort moral ou un progrès philosophique. C’est pour cela que ces étapes constituent un anti-parcours spirituel, car c’est Dieu qui le fait en nous et non l’inverse.

Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel dans Communauté spirituelle CTO11-Lapinbleu330C-Ga2_20L’amour des ennemis est un don de l’Esprit de Dieu agissant en nous. Il est à accueillir, suite à l’union au Christ miséricordieux : « je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Paul comme Pierre en prison se sont défendus avec vigueur et ont refusé l’injustice, mais ils ont aimé leur geôliers jusqu’à leur ouvrir le chemin du salut, et leurs bourreaux jusqu’à intercéder pour eux.

Plus notre communion au Christ vainqueur du mal par l’amour sera intense, plus il nous sera facile de le laisser pardonner, prier, conjurer la haine en nous. L’amour des ennemis ne relève pas du droit, ni de la morale, mais de la vie spirituelle au sens le plus fort, le plus mystique du terme. Si nous n’adoptons pas le point de vue de Dieu jusqu’à devenir « participants de sa nature divine » (2P 1,4), comment reconnaître en tout ennemi un frère, une providence, une promesse ?

 


[1]. Pour Jean, c’est plutôt l’amour mutuel au sein de la communauté : « à ceci on vous reconnaîtra pour mes disciples, à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35). Est-ce parce qu’en 90 les persécutions romaines et juives étaient plus violentes ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur » (1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23)

Lecture du premier livre de Samuel

 En ces jours-là, Saül se mit en route, il descendit vers le désert de Zif avec trois mille hommes, l’élite d’Israël, pour y traquer David. David et Abishaï arrivèrent de nuit, près de la troupe. Or, Saül était couché, endormi, au milieu du camp, sa lance plantée en terre près de sa tête ; Abner et ses hommes étaient couchés autour de lui. Alors Abishaï dit à David : « Aujourd’hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Laisse-moi donc le clouer à terre avec sa propre lance, d’un seul coup, et je n’aurai pas à m’y reprendre à deux fois. » Mais David dit à Abishaï : « Ne le tue pas ! Qui pourrait demeurer impuni après avoir porté la main sur celui qui a reçu l’onction du Seigneur ? » David prit la lance et la gourde d’eau qui étaient près de la tête de Saül, et ils s’en allèrent. Personne ne vit rien, personne ne le sut, personne ne s’éveilla : ils dormaient tous, car le Seigneur avait fait tomber sur eux un sommeil mystérieux. David passa sur l’autre versant de la montagne et s’arrêta sur le sommet, au loin, à bonne distance. Il appela Saül et lui cria : « Voici la lance du roi. Qu’un jeune garçon traverse et vienne la prendre ! Le Seigneur rendra à chacun selon sa justice et sa fidélité. Aujourd’hui, le Seigneur t’avait livré entre mes mains, mais je n’ai pas voulu porter la main sur le messie du Seigneur. »

Psaume
(Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13)
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié.
(Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils,
la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

Deuxième lecture
« De même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel » (1 Co 15, 45-49)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, l’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel.

Évangile
« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 27-38)
Alléluia. Alléluia.
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus déclarait à ses disciples : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre joue. À celui qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs en font autant. Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour, quelle reconnaissance méritez-vous ? Même les pécheurs prêtent aux pécheurs pour qu’on leur rende l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour. Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.
Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. »

Patrick BRAUD

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