L’Assomption selon Titien
L’Assomption selon Titien
Homélie pour la fête de l’Assomption de la Vierge / Année C
15/08/25
Cf. également :
Assomption : l’Église vaut mieux que la Vierge Marie …
Assomption : Marie est-elle morte ?
Le grand dragon rouge feu de l’Assomption
Assomption : entraîne-moi !
Marie et le drapeau européen
Quelle place a Marie dans votre vie ?
Le Magnificat de l’Assomption : exalter / exulter
L’Assomption : Marie, bien en chair
Assomption : Ne vous faites pas voler votre espérance
Assomption : les sentinelles de l’invisible
L’Assomption de Marie, étoile de la mer
L’Assomption de Marie : une femme entre en Résistance
Marie, parfaite image de l’Église à venir
Marie en son Assomption : une femme qui assume !
Marie, notre sœur
Vendredi Saint : la déréliction de Marie
Si vous passez (ou repassez) à Venise, allez-vous
recueillir dans la Basilique dei Frari.
Dès l’entrée, vous ne pourrez manquer l’imposant tableau du Titien, dont le rouge flamboie au loin dans le chœur : l’Assomption de la Vierge. C’est un bon compagnon pour le 15 août.
L’Assomption de la Vierge est un très grand retable (6,90 m × 3,60 m) à l’huile sur panneaux en bois, peint en 1515-1518. C’est le plus grand retable de Venise, avec des personnages représentés bien plus grands que nature, nécessité par les proportions de l’église qui présente une distance importante entre l’autel et l’assemblée.
Laissons le Titien nous guider dans sa méditation mariale.
L’organisation géométrique du tableau
Le triangle
Le rouge des 3 personnages les plus visibles fait tout de suite apparaître un triangle aux yeux du visiteur. Les deux apôtres en bas amorcent un mouvement d’élévation convergeant vers la tête de Marie, dessinant ainsi un triangle, ou plutôt une pyramide selon les codes de la peinture vénitienne fortement inspirée par les motifs égyptiens. Le mouvement d’élévation est ainsi fortement marqué d’emblée, et l’on devine qu’il s’agit d’un mouvement de l’humanité vers Dieu.
Les trois étages
Trois plans horizontaux structurent la scène (traits pointillés blancs) : les apôtres en bas, sur la terre. Dieu le Père en haut, dans le ciel nimbé d’or lumineux. Au milieu : Marie, entourée d’une couronne de d’une multitude d’anges en fête, est située dans l’entre-deux, toujours des nôtres (apparence très réaliste) et déjà dans l’autre monde, au-dessus des nuages.
Le mouvement
La nouveauté – scandaleuse pour l’époque – du Titien réside dans le mouvement et l’agitation de cette montée vers le ciel. Comme un escalier en colimaçon, comme une spirale s’enroulant sur elle-même en s’élevant vers le ciel, des lignes (couleur noire sur l’image de droite) viennent dessiner une double échelle de Jacob pour escalader les hauteurs. Les deux angelots du bas ont en effet leurs corps parallèles, celui de gauche prolongeant d’ailleurs l’élan imprimé par le bras tendu par l’apôtre que l’on voit de dos, à droite, en rouge. Deux autres parallèles (couleur noire), perpendiculaires à ces 2 premières, sont évoquées par les deux bras de la Vierge, construisant ainsi un mouvement d’ascension qui se prolonge vers un cinquième parallèle (couleur noire) en haut à droite, dans la ligne du corps de l’ange regardant le Père. On a ainsi une dynamique de mouvement ascensionnel qui, tel un chemin de montagne en lacets, conduit de la terre au ciel avec beaucoup d’énergie et de puissance.
Le cercle
En haut à gauche, l’angelot apporte au Père la couronne de gloire destinée à Marie, dont Paul parle pour lui-même (2Tm 4,7-8). Et le cercle de la couronne se retrouve dans le cercle (couleur jaune) que forment les angelots si nombreux sur les nuages aux pieds de Marie. Ce cercle, symbole de plénitude et de perfection, contient déjà Marie tout entière, signe de sa participation totale à la nature divine.
La croix
On voit les apôtres, on voit Marie, on voit le Père : mais où est le Christ ? D’habitude, dans les autres tableaux, c’est lui qui accueille sa mère et qui la couronne. Pas ici. Pourtant, presque en filigrane, on devine (couleur bleue) une croix qui relie les deux regards du Père et de Marie (trait vertical) et la ligne formée par l’ample manteau du Père (trait horizontal) qui plane au-dessus de la scène, tel un aigle déployant ses ailes pour veiller sur ses petits. La croix ainsi figurée atteste de l’association de Marie à la Passion de son fils, ce qui lui ouvre la porte de la Résurrection avec lui.
Les personnages
Les apôtres
On a du mal à en distinguer certains, mais il y a 11 apôtres rassemblés en cercle sous les nuages (Judas n’est plus là). Deux sont en tunique rouge : sans doute Jean à gauche (car plus jeune que les autres), peut-être Jacques, de dos, à droite. Jacques a le bras levé vers Marie, comme s’il venait de la lancer vers le ciel ! Ou bien comme s’il commençait à être lui-même aspiré par cette élévation !
Les 11 visages traduisent 11 sentiments différents : de l’enthousiasme de Jacques au recueillement de Pierre en prière (barbe blanche au centre ; de l’admiration intense d’André (vêtement vert et blanc à gauche) à la surprise émerveillée d’un autre (vêtement vert à droite). Un autre apôtre joint ses deux mains en l’air, comme un signe de victoire et d’adoration triomphale. Un autre pointe Marie du doigt, incrédule ou interloqué. Tous sont visiblement surpris, et ont du mal à comprendre. On sait que les figures des apôtres sont bien réelles : le Titien a pris pour modèles des gondoliers de Venise (plutôt athlètiques d’ailleurs), ce qui rapproche les apôtres des gens ordinaires de la cité.
Bref : le petit cercle des apôtres est bien agité sous les nuages !
Les angelots
On ne peut les compter tant ils sont nombreux, et c’est fait pour ! Les deux angelots parallèles du bas semblent peiner pour soulever et soutenir les nuages où le corps imposant de Marie doit peser lourd… Avec malice, le pied de l’angelot de droite effleure la tête d’un apôtre, comme pour prendre appui sur lui, ou pour annoncer que les deux mondes se touchent…
Certains tendent le bras vers Marie, et pointent l’incroyable transformation de cette femme. À droite, un angelot est si étonné et admiratif qu’il en oublie de jouer du flûtiau qu’il tient à la main !
Cette couronne angélique de visages réjouis de surprise, ce méli-mélo d’ailes chérubiniques et de corps potelés bruisse de mouvement, d’agitation, voire de joyeux chahut pour accueillir celle qui est élevée au plus haut.
Marie
Son corps est massif, comme celui d’une femme qui a enfanté. Son visage, pas forcément très beau mais plutôt réaliste, est sans doute celui d’une vénitienne qui a servi de modèle. En zoomant, on voit sa bouche entrouverte d’une louange étonnée et muette. Ses yeux sont levés vers le Père, en adoration et reconnaissance.
Ses deux mains tendues vers le ciel marquent à la fois l’action de grâces pour la gloire reçue, et l’ascension de tout son être vers son Père.
Le Père
Avec les pans de son grand manteau rouge, il plane comme sur les ailes d’un aigle au-dessus de la scène. Peut-être est-ce l’allusion à l’Esprit qui planait sur les eaux de la Création ? Son regard plonge dans celui de Marie. Il accueille les deux couronnes que lui apportent deux anges (peut-être celle de la Passion et celle du couronnement de gloire).
L’Esprit
Lui aussi est visiblement absent, mais évoqué symboliquement dans le vol du manteau du Père. Également dans les mouvements de la tunique de Marie soulevée par le vent. Il est encore dans le tourbillon, le mouvement et le souffle qui parcourt l’agitation des personnages et la dynamique d’élévation de l’ensemble. C’est assez génial en fait d’inclure l’Esprit et le Christ de manière allusive, montrant ainsi l’unité des Trois en Dieu !
Les couleurs
Le rouge
Le rouge est la couleur dominante, qui attire l’œil du paroissien dès l’entrée de l’église. Il est commun aux deux apôtres du bas, à Marie au milieu, et au manteau du Père. Rouge passion, rouge du sang versé, de la vie offerte et reçue : ces subtiles variations de la gamme des rouges, du rouge vermillonné à la laque garance cramoisie, sont présentes à tous les étages de la représentation, manteau rouge sombre de Dieu le Père, immense robe d’un rouge éclatant de la Vierge, tuniques rouges de plusieurs des apôtres…
Le bleu
Le bleu marial est ici la marque de la divinité qui vient s’unir à l’humanité de Marie. La tunique bleue de Marie annonce qu’elle est d’ores et déjà divinisée : par son Assomption, Marie est revêtue de la gloire du Père.
La lumière
La lumière dorée du cercle divin rappelle celles des icônes orthodoxes, avec un dégradé qui souligne l’intensité croissante en se rapprochant du Père.
Conclusion
Le Titien peint après avoir médité et prié. Il se montre théologien, poète, catéchiste…
Il réintroduit le mouvement, le tumulte, l’agitation des foules très humaines des ruelles et des canaux de Venise, là où les tableaux avant lui dépeignaient une Dormition immobile, hiératique et céleste. Il supprime le tombeau (sarcophage) de la Vierge que les autres artistes s’obligeaient à peindre, car la mort n’existe plus, et la joie enlève le deuil. Oubliées les références à la mort et à tous les tombeaux et autres lamentations en tout genre !
C’est une Vierge joyeuse – entourée d’anges émerveillés devant des apôtres tout aussi remués qu’elle – qui monte vers Dieu en tant que reine du ciel.
Marie est cette femme du peuple qui est la première surprise de ce qui lui arrive, étonnée et pleine de gratitude.
Les apôtres aux visages des bateliers de Venise se préparent à être élevés eux aussi, après Marie…
C’est bien notre espérance d’être pleinement associés à la gloire divine que nous fêtons aujourd’hui avec l’Assomption de Marie !
MESSE DU JOUR
PREMIÈRE LECTURE
« Une Femme, ayant le soleil pour manteau et la lune sous les pieds » (Ap 11, 19a ; 12, 1-6a.10ab)
Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Le sanctuaire de Dieu, qui est dans le ciel, s’ouvrit, et l’arche de son Alliance apparut dans le Sanctuaire.
Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d’un enfantement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand dragon, rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et, sur chacune des sept têtes, un diadème. Sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance. Or, elle mit au monde un fils, un enfant mâle, celui qui sera le berger de toutes les nations, les conduisant avec un sceptre de fer. L’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son Trône, et la Femme s’enfuit au désert, où Dieu lui a préparé une place. Alors j’entendis dans le ciel une voix forte, qui proclamait : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu, voici le pouvoir de son Christ ! »
PSAUME
(Ps 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16)
R/ Debout, à la droite du Seigneur,se tient la reine, toute parée d’or.(cf. Ps 44, 10b)
Écoute, ma fille, regarde et tends l’oreille ;
oublie ton peuple et la maison de ton père :
le roi sera séduit par ta beauté.
Il est ton Seigneur : prosterne-toi devant lui.
Alors, les plus riches du peuple,
chargés de présents, quêteront ton sourire.
Fille de roi, elle est là, dans sa gloire,
vêtue d’étoffes d’or ;
on la conduit, toute parée, vers le roi.
Des jeunes filles, ses compagnes, lui font cortège ;
on les conduit parmi les chants de fête :
elles entrent au palais du roi.
DEUXIÈME LECTURE
« En premier, le Christ ; ensuite, ceux qui lui appartiennent » (1 Co 15, 20-27a)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort, caril a tout mis sous ses pieds.
ÉVANGILE
« Le Puissant fit pour moi des merveilles : il élève les humbles » (Lc 1, 39-56)
Alléluia. Alléluia.Aujourd’hui s’est ouverte la porte du paradis : Marie est entrée dans la gloire de Dieu ; exultez dans le ciel, tous les anges ! Alléluia.
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ces jours-là, Marie se mit en route et se rendit avec empressement vers la région montagneuse, dans une ville de Judée. Elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle. Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint, et s’écria d’une voix forte : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. » Marie dit alors : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais. » Marie resta avec Élisabeth environ trois mois, puis elle s’en retourna chez elle.
Patrick BRAUD
Mots-clés : Assomption, Marie, Titien
























