L'homélie du dimanche (prochain)

7 décembre 2025

Jean-Baptiste, ou l’égalité à l’envers

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jean-Baptiste, ou l’égalité à l’envers

 

Homélie pour le 3° Dimanche de l’Avent / Année A
14/12/25

Cf. également :

Le lac des signes
Le doute de Jean-Baptiste
Dieu est un chauffeur de taxi brousse
L’Église est comme un hôpital de campagne !
Du goudron et des carottes râpées
Gaudete : je vois la vie en rose
La revanche de Dieu et la nôtre

 

1. Les raisons d’un succès foudroyant

On devrait s’en étonner : comment se fait-il que la doctrine des disciples d’un obscur condamné à mort – crucifié qui plus est – se soit répandue aussi rapidement tout autour du bassin méditerranéen dans les trois premiers siècles ? D’autant plus qu’ils étaient persécutés par les Juifs et les Romains, que les intellectuels de l’époque les tournaient en dérision, et que les polythéismes officiels semblaient installés pour toujours !

L’islam s’est diffusé à la pointe du sabre et des conquêtes militaires arabes. La foi chrétienne n’avait pas la force pour elle : pourquoi et comment a-t-elle finalement conquis la première place dans la tête et les cœurs de l’empire romain ?

Impossible de détailler ici les réponses des historiens. Ils insistent à raison sur une combinaison originale de plusieurs facteurs : le témoignage des martyrs (« semence de chrétiens » selon Tertullien, vers 197) qui impressionnaient par leur courage et leur paix intérieure ; l’idée monothéiste qui s’écartait des cultes des idoles ; le réseau fraternel solidaire des petites communautés urbaines disséminées dans l’empire ; un message d’amour où le salut personnel était offert à tous ; un comportement moral exemplaire, dans les familles chrétiennes notamment etc. Le tout sur fond de déliquescence morale et politique des élites, et de crise des cultes païens très formels mais vides de sens.


Jean-Baptiste derrière JésusParmi toutes les raisons du succès du christianisme naissant, la figure de Jean-Baptiste ce dimanche (Mt 11,2-11) nous invite à pointer un facteur décisif : la soif d’égalité des peuples. Selon la parole de Jésus d’aujourd’hui, dans le royaume de son Père le plus grand devient le plus petit : « Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. » (Mt 11,11)

 

Ce renversement hiérarchique est décisif : joint aux autres renversements promis et accomplis en Christ, il a emporté l’adhésion enthousiaste des multitudes qui espéraient un tel message d’égalité universelle, rendant leur dignité à tous les méprisés de la société, si nombreux.

Voyons pourquoi retrouver en notre siècle cette force d’attraction si puissante du christianisme : le plus grand devient le plus petit, le plus petit devient le plus grand !

 

2. La promesse d’un renversement général

Ce renversement est le cœur du message. Jean-Baptiste a les deux pieds dans l’histoire d’avant la Résurrection : il en est le maillon ultime, le point d’orgue. Mais, comme Moïse voyant la Terre promise depuis le désert  sans pouvoir y entrer, Jean-Baptiste a vu le royaume se profiler en son cousin Jésus sans pouvoir y entrer, étant décapité par Hérode avant que la résurrection du Christ n’inaugure les temps nouveaux. Alors que Marie – elle – fait corps avec ce royaume depuis la conception de son enfant en elle, et est associée à la résurrection de Jésus d’une manière unique et immédiate. Elle est donc déjà de plain-pied dans le royaume : à ce titre, elle est plus grande que Jean-Baptiste qui n’y est pas encore (de son vivant). C’est encore plus vrai de Jésus qui ‑lui – est « né d’en haut » (Jn 3,3) depuis toujours, et appartient tout entier au royaume de Dieu. À ce titre, il est bien évidemment « plus grand » que Jean-Baptiste.

Les Pères de l’Église ont amplement développé cette dissymétrie Jean-Baptiste / Jésus.

Icône Jean Baptiste qui baptise Jésus au Jourdain« Jean est le plus grand né d’une femme, car il résume toute la vertu de la Loi et des prophètes. Mais celui qui est né de Dieu dans le Royaume, fût-il le plus petit, lui est supérieur, car il participe à une naissance nouvelle. » (Origène)

« Jean est plus grand que tous ceux qui le précèdent, mais moindre que ceux qui sont déjà nés de l’Esprit. » (Augustin).

« Jean est grand sur la terre, mais il n’a pas encore vu le ciel ouvert ; il annonce le Roi, mais n’est pas encore citoyen du Royaume. » (Chrysostome)

« Jean montre le Christ du doigt, mais il ne Le contemple pas encore en gloire. Ceux qui sont dans le Royaume Le voient face à face. » (Grégoire le Grand)

« Le plus petit dans le Royaume, c’est celui qui, ayant cru en la résurrection, possède la vie éternelle ; Jean n’a pas encore reçu ce don, car le Christ n’est pas encore mort ni ressuscité. » (Hilaire de Poitiers)

 

Matthieu n’avait pas ces objections en tête en écrivant son récit du Précurseur au désert. Il voulait seulement soulever l’immense espérance qui se fait jour dans le passage de Jean-Baptiste à Jésus, d’un monde à l’autre : le plus petit peut devenir le plus grand !

Cette annonce révolutionnaire sera magnifiée et chantée par Marie dans son Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles » (Lc 1,52). Également par Jésus dans ses Béatitudes : « Heureux vous les pauvres, les doux, les persécutés… car le royaume des cieux est à eux ». Son enseignement sur l’inversion des valeurs dans le royaume va dans le même sens : Jésus promeut la pauvreté et non la richesse, le service et non la domination, la douceur et non la violence, l’amour des petits et non la flatterie des puissants, le pardon et non la vengeance, la recherche de la dernière place et non de la première etc.

 

Jean-Baptiste, ou l’égalité à l’envers dans Communauté spirituelle 500px-Pyramide_%C3%A0_renverserCe renversement radical des hiérarchies communément admises a suscité un immense espoir chez les populations de l’empire, qui était profondément inégalitaire. La société romaine reposait sur la dignitas (la dignité) des élites, la potestas (le pouvoir) des dirigeants, la domination patriarcale etc. Ces inégalités étaient légitimées par les religions païennes, qui racontaient qu’elles étaient voulues et instaurées par les dieux. Les cultes païens célébraient l’ordre établi, la puissance, la réussite (de quelques-uns). Les séparations et différences de statut minaient l’équilibre social : esclaves et affranchis, citoyens et non-citoyens, hommes et femmes, riches et pauvres etc. La liste des inégalités était longue…

Hélas, les Églises par la suite sont souvent revenues à ce triste héritage, et sont tombées dans ce piège inégalitaire mortel (légitimer les puissants) après Constantin…

 

Le christianisme naissant introduisait dans ce système ultra rigide un discours inédit, renversant l’échelle des hiérarchies habituelles. Le Dieu de Jésus n’est pas du côté des puissants, mais des petits, des pauvres, des humiliés. La vraie grandeur n’est plus sociale, militaire ou autre, mais spirituelle. La vraie noblesse est morale et intérieure : une prostituée ou un docker n’ont rien à envier aux patriciens ou aux philosophes, un criminel peut entrer le premier en Paradis. La dernière place devient le lieu de la grâce.

C’est une conversion radicale de la logique de domination du monde antique. Dans une culture qui admirait la force, la richesse, le pouvoir, la virilité, l’esthétisme des corps, le Christ glorifie la faiblesse, le service, la pauvreté, la dignité de chacun quel que soit son sexe, son apparence, sa fortune son intelligence.

« Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » (Ga 3,28)

Cette affirmation est sans précédent dans le monde antique. Elle a soulevé l’enthousiasme des laissés-pour-compte de l’empire. Paul le constate dans la petite communauté de Corinthe :

« Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est. » (1Co 1,26-28)

 

L’idée que chaque être humain est créé à l’image de Dieu et sauvé en Jésus-Christ fonde une nouvelle anthropologie de la dignité universelle. Cette idée, absente du polythéisme gréco-romain, deviendra plus tard le socle de la notion de personne humaine (plus grand que l’individu, non soluble dans le collectif) et des Droits de l’Homme.

Cette promesse d’égalité et de justice divine a eu un pouvoir de séduction immense :

  • les esclaves y voyaient une espérance de liberté spirituelle ;
  • les pauvres, une dignité nouvelle ;
  • les femmes, un rôle actif et reconnu dans la communauté ;
  • même certains riches étaient touchés par la pureté et la sincérité de cette fraternité.

250px-The_Rise_of_Christianity égalité dans Communauté spirituelleRodney Stark (The Rise of Christianity, 1996) a montré que cette dimension communautaire et égalitaire fut un facteur déterminant de conversion dans les milieux urbains.

Il faut noter que cette égalité était avant tout spirituelle. Le christianisme primitif n’a pas renversé l’ordre social, mais il en a transformé la signification morale. Il a en quelque sorte miné de l’intérieur les structures injustes en introduisant l’égalité universelle comme un ver dans le fruit…

Sur le long terme, cette idée d’égalité devant Dieu servira de ferment intellectuel et moral aux grandes mutations de l’Occident :

  • affranchissement des esclaves,
  • reconnaissance de la dignité humaine pour chacun et chacune,
  • égalité morale et politique des sexes,
  • critique du pouvoir arbitraire, de la domination, de la gloire, de la richesse,
  • aide mutuelle, partage des biens.

 

3. Le rêve d’une égalité « à l’envers »

Dans le Royaume, tout est inversé : les premiers deviennent les derniers, les petits sont les grands, le serviteur est le maître, la force se manifeste dans la faiblesse. Ce principe de renversement est constant chez Jésus : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé. » « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume. » « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Jean-Baptiste, par son ascèse, représente le sommet de la justice humaine, mais le Royaume n’est pas une compétition morale : c’est un don. Ainsi, le “plus petit” – celui qui reçoit humblement la grâce, fût-il sans prestige, sans mérite – entre dans une communion que le plus grand des hommes ne peut atteindre par lui-même. Ce n’est pas que Jean soit “abaissé”, mais c’est la mesure de la grandeur qui change d’ordre : on ne mesure plus la vertu humaine, mais la participation à la vie divine, dans l’Esprit du ressuscité.

 

Le christianisme promeut une égalité renversée, non pas par nivellement, mais par élévation des petits. Dans l’ordre du Royaume, personne n’a de mérite propre : le salut ne dépend ni de la naissance, ni du savoir, ni de la puissance, ni même du degré de sainteté atteint par effort personnel. Tout vient de la grâce gratuite de Dieu. Le plus humble pécheur pardonné devient “plus grand” que le plus grand des ascètes. C’est une révolution anthropologique ! Elle détruit toute hiérarchie de nature ou de mérite pour la remplacer par une égalité devant l’amour de Dieu. Cette grandeur passe par l’abaissement. Jean-Baptiste lui-même en a conscience : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » (Jn 3,30) Cette parole condense l’esprit du Royaume : la vraie grandeur consiste à s’effacer pour laisser place à Dieu. C’est le modèle du service, non du pouvoir. Ainsi, Jean n’est pas un contre-exemple, mais un symbole de transition : il atteint la plus haute grandeur humaine, il s’abaisse devant le Christ, et par cet abaissement, il ouvre la voie à la grandeur nouvelle, celle des “petits du Royaume”. 

 

Dans ce renversement, le prophète et le pécheur sont appelés à la même sainteté, Le mérite est remplacé par la foi, la hiérarchie est remplacée par la fraternité. C’est exactement le même esprit que le Magnificat : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. » Le Royaume de Dieu n’est donc pas un nivellement, mais un ordre inversé où la valeur se mesure à l’humilité et à la réception de la grâce, et non à la puissance ou au mérite. Ainsi, la parole de Jésus devant Jean-Baptiste illustre à la perfection le principe évangélique d’égalité “à l’envers” ; dans le Royaume, l’humilité vaut plus que la grandeur, et la grâce dépasse le mérite. L’ordre ancien des hiérarchies s’efface devant une égalité fondée sur l’amour gratuit de Dieu. Le royaume de Dieu, en survenant dans le cœur de chacun, « au milieu de nous », abolit la hiérarchie du mérite : la sainteté ne se conquiert plus, elle se reçoit. Ainsi, la parole de Jésus ne rabaisse pas Jean : elle abolit la pyramide où il occupait le sommet, pour instaurer un cercle fraternel de fils et de filles de Dieu.

C’est l’accomplissement parfait du rêve d’égalité spirituelle “à l’envers” : les plus petits deviennent les plus grands, non par renversement social, mais par la logique de la grâce.

 

Cette utopie d’une égalité à l’envers a gardé toute sa force d’attraction pour les chercheurs de sens de notre siècle. dilexi-te Jean BaptisteÊtre missionnaire, c’est d’abord mettre en pratique ce renversement spirituel, en actes et en paroles, car le témoignage de la promotion des plus petits est l’un des plus puissants moteurs d’adhésion à la foi chrétienne. Le pape Léon XIV vient de le rappeler dans sa première exhortation apostolique (Dilexi te = Je t’ai choisi) : faire corps avec les petits et les pauvres n’est pas une conséquence sociale de la foi, c’est le lieu même où se révèle Jésus-Christ, le pauvre de Dieu. Léon XIV ne signe pas un texte social de plus, il renverse une hiérarchie implicite : on ne peut plus dire : « J’ai la foi donc je m’engage pour les pauvres ». C’est précisément l’inverse : la rencontre avec le Christ, but de toute vie chrétienne, a lieu en priorité dans la rencontre avec les pauvres. « Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation », insiste Léon XIV (n° 5). L’engagement pour les précaires, les migrants, les malades, les personnes âgées isolées, ceux qui vivent dans la rue, n’est pas une conséquence sociale de la foi : c’est la foi elle-même. L’« option préférentielle pour les pauvres », expression souvent réduite à un courant ou une sensibilité dans l’Église, retrouve ici sa signification première, théologique : ce n’est pas une option humaine, c’est un choix de Dieu. C’est Lui qui les préfère. « Dieu montre en effet une prédilection pour les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et de libération du Seigneur… » (n° 21). Et les autres ? La Parole leur est, bien entendu, également adressée mais à travers les plus pauvres. Léon XIV franchit ainsi un seuil doctrinal : il ne demande pas aux catholiques de faire preuve de générosité, mais de reconnaître là où Dieu habite, là où ils peuvent le rencontrer. Être catholique, c’est marcher aux côtés des pauvres, c’est faire partie de ce peuple de pauvres en esprit.

 

Comment puis-je m’engager concrètement, dans mon métier comme dans mes autres activités, à réaliser cette égalité à l’envers que Jésus promettait devant Jean-Baptiste ?

 

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE

« Dieu vient lui-même et va vous sauver » (Is 35, 1-6a.10) 

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent ! Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose, qu’il se couvre de fleurs des champs, qu’il exulte et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée, la splendeur du Carmel et du Sarone. On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu. Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie. Ceux qu’a libérés le Seigneur reviennent, ils entrent dans Sion avec des cris de fête, couronnés de l’éternelle joie. Allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuient.

 

PSAUME

(Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10a)
R/ Viens, Seigneur, et sauve-nous ! ou : Alléluia ! (cf. Is 35, 4)

 

Le Seigneur fait justice aux opprimés,
aux affamés, il donne le pain,
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,


le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.

Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin.
D’âge en âge, le Seigneur régnera.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Tenez ferme vos cœurs car la venue du Seigneur est proche » (Jc 5, 7-10)

 

Lecture de la lettre de saint Jacques

Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme car la venue du Seigneur est proche. Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres, ainsi vous ne serez pas jugés. Voyez : le Juge est à notre porte. Frères, prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur.

 

ÉVANGILE
« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 2-11)
Alléluia. Alléluia. L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (cf. Is 61,1)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »
Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète. C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi. Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »
Patrick BRAUD

 

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8 décembre 2024

Les dignes et les indignes

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les dignes et les indignes

 

Homélie pour le 3° Dimanche de l’Avent / Année C
15/12/24

Cf. également :
Anticiper la joie promise
La joie parfaite, et pérenne
Un baptême du feu de Dieu ?
Faites votre métier… autrement
Éloge de la déontologie
Du feu de Dieu !
Le Verbe et la voix
Gaudete : je vois la vie en rose
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
Qu’est-ce qui peut nous réjouir ?
Laissez le présent ad-venir
Tauler, le métro et « Non sum »

 

1. Les indignes de nos sociétés

Les dignes et les indignes dans Communauté spirituelleEn Inde, naître dans la caste des Dalits reste encore une marque d’infamie sociale : les ‘Intouchables’ subissent des discriminations que de récentes lois plus favorables peinent à éliminer. Ils sont affectés aux métiers impurs (ramassage de cadavres, d’ordures etc.) et en deviennent impurs eux-mêmes. Ils sont jugés indignes d’entrer dans un temple, de fréquenter une école normale, d’habiter dans un quartier non dalit, de boire au puits commun, de se marier avec quelqu’un d’une autre caste etc. Ce groupe représente environ 200 millions de personnes, soit 20 % de la population indienne !

Chaque société a ses Dalits. Les élections américaines ont suscité maints documentaires où l’on nous montrait les laissés-pour-compte du rêve américain : SDF errant caddie en main avec leurs maigres affaires, drogués hagards prêts à tout pour un shoot, mères célibataires écumant les œuvres de charité pour survivre etc. Ces intouchables sont des loosers disqualifiés aux yeux de la théologie de la prospérité chère aux évangélistes ou autres Églises protestantes canonisant le succès comme bénédiction divine et la pauvreté comme châtiment dû à la responsabilité individuelle. En France, on les appelle les Invisibles, car ils sont transparents aux statistiques, et on ne les voit pas dans les débats politiques ou syndicaux. Une série policière leur est même consacrée, où des flics obstinés enquêtent sur la mort ou la disparition de ceux dont l’absence ne gêne personne…

N’oublions pas non plus que l’Europe a vu le génie allemand inventer ce terme épouvantable d’Untermenschen (sous-hommes), bricolage de Darwin et de Nietzsche mal digérés. Ces créatures-là (Juifs, handicapés, homosexuels, Tziganes…) étaient indignes de vivre et ne devaient prétendre à rien. 

 

L’Évangile de ce dimanche (Lc 3,10-18) fait-il la part belle à toutes ces indignités sociales ? « Je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales » : en se rangeant dans le camp des indignes, Jean-Baptiste aurait-il intériorisé la division des humains en castes, en confréries, en races supérieures/inférieures ?

 

2. Les indignes de la Bible

Suis-je digne ou indigne ? de quoi ? de qui ? 

L'avorton de dieu. Une vie de Saint Paul - Label EmmaüsPour répondre à ces questions, relisons les autres passages où la dignité est enjeu. Le mot utilisé par Baptiste (κανς, hikanos) dans ce sens de dignité ne l’est que dans le Nouveau Testament en réalité. Ce qui est déjà un indice : la Loi juive parle de commandements à observer, elle est centrée sur le faire, pas sur l’être. Faire relève du devoir moral ou religieux. Être est le fondement de la dignité du vivant, de par sa nature même, en amont de ce que chacun en fait. 

Dans le Nouveau Testament, on lit avec étonnement que Pierre et Paul par exemple se proclamaient indignes du Christ : « À cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : “Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur” » (Lc 5,8).

« Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu » (1 Co 15,9).

Si ces deux colonnes de l’Église se rangent parmi les indignes, on devine qu’il sera difficile pour nous d’y échapper ! En y ajoutant Jean-Baptiste, on se dit que la conscience de notre indignité est peut-être la clé paradoxale pour entrer dans la cour des grands…

 

Je%20ne%20suis%20pas%20digne%204 dignité dans Communauté spirituelleEt puis il y a également le célèbre centurion qui nous fait frapper la poitrine lors de chaque eucharistie avant de communier : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri » (Mt 8, 8).

Le point commun à ces quatre indignités (Pierre, Paul, le centurion, Jean-Baptiste) est qu’elles ne sont pas imposées de l’extérieur comme une étoile jaune ou une caste. Ce n’est pas une arme utilisée par leurs amis pour les disqualifier. Non : Pierre, Paul, Jean-Baptiste et le centurion s’attribuent à eux-mêmes cette indignité. Ils reconnaissent avec courage, humilité et réalisme le décalage énorme entre ce que Dieu leur donne et ce qu’ils ont à offrir. Ils expérimentent la gratuité inouïe de l’action de Dieu à travers eux. De cet écart naît une confession négative : « non sum », « je ne suis pas », où ils font le deuil de leur prétention instinctive à marchander avec Dieu, à mériter sa grâce, à être à sa hauteur. Rien à voir avec l’indignité sociale imposée par les dominants rêvant de toute-puissance ! 

Ne supportez jamais qu’on traite quelqu’un d’indigne, mais cultivez pour vous-même le réalisme spirituel de votre distance avec le Très-Haut !

 

Quatre autres usages de l’expression « être digne de » viennent nuancer ce propos. En effet, c’est Jésus en personne qui déclare indigne de lui ceux qui mettent la famille au-dessus de tout (ce qui devrait nous étonner, voire nous scandaliser) : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi » (Mt 10,37‑38). Prenons donc garde : il ne suffit pas de se reconnaître indigne pour ne plus l’être ! Car idolâtrer sa famille, ses intérêts, refuser de « prendre sa croix » nous coupe réellement de cette ambition la plus haute : être digne du Christ.

C’est le même jugement très sévère que le roi de la parabole formule à l’encontre des invités qui refusent de venir à sa noce : « Alors il dit à ses serviteurs : Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes » (Mt 22, 8). On retrouve le paradoxe de la gratuité : ne pas la recevoir nous rend indigne, alors que l’accueillir sans condition nous ouvre l’accès au festin !

C’est le jugement encore de l’auteur de la lettre aux Hébreux sur les générations d’autrefois qui n’ont pas reconnu ni accueilli le témoignage des héros de YHWH et des martyrs préférant tout perdre plutôt que de renier l’Alliance : « Ils furent lapidés, sciés en deux, massacrés à coups d’épée. Ils allèrent çà et là, vêtus de peaux de moutons ou de toisons de chèvres, manquant de tout, harcelés et maltraités ; mais en fait, c’est le monde qui n’était pas digne d’eux ! » (He 11,37‑38). Renversement d’accusation : c’est le monde qui n’est pas digne de ces témoins lorsqu’il les méprise ou les élimine ! Ainsi Jésus invitera ses disciples à secouer la poussière de leurs sandales lorsqu’ils seront rejetés quelques part : « Si cette maison en est digne, que votre paix vienne sur elle. Si elle n’en est pas digne, que votre paix retourne vers vous » (Mt 10, 13).

 

Qui est digne, qui est indigne ?

À la lumière des usages bibliques, la question se révèle plus complexe qu’il n’y paraît…

 

Revenons à Jean-Baptiste et sa déclaration : « Je ne suis pas digne de délier les courroies de ses sandales ».

 

3. Indignons-nous de l’indignité de Jean-Baptiste !

Cette parole est commune aux 4 Évangiles et – chose rare – également aux Actes des Apôtres (Mt 3,11 ; Mc 1,7 ; Lc 3,16 ; Jn 1,27 ; Ac 13,25). Pour qu’elle soit répétée 5 fois au mot près, c’est qu’elle a fortement impressionné les témoins ou auditeurs de l’événement. Or elle devrait nous indigner, cette indignité !

7a-icone-jb-louvre-cretois eucharistieComment ! ? Voilà un homme, un prophète authentique choisi par Dieu, qui accumulait toutes les bonnes œuvres possibles : il ne s’est pas marié pour se consacrer à la Parole annoncée, il a renoncé au luxe et à la richesse pour vivre simplement au désert, il annonce la Parole à temps et à contretemps, fidèle serviteur jusqu’à payer de sa vie le rappel exigeant de l’éthique de la Loi juive (« tu n’as pas le droit d’épouser la femme de ton frère »). Franchement, difficile de faire mieux ! En plus, il est « de la famille », et aurait pu en tirer profit. Mais il s’efface derrière son cousin, son cadet, et lui donne même ses disciples, dépouillement suprême pour un rabbi juif. Jésus va couronner tout cela en faisant de lui « le plus grand des enfants des hommes » (Lc 7,28), rien moins que cela !

Si Jean-Baptiste avec tout cela n’est pas digne, alors qui le sera ? (à part Marie sans doute…)

 

Il y a quelque chose de scandaleux (de ‘sandaleux’) dans cette indignité autoproclamée de Jean-Baptiste : tout cela ne suffit donc pas ? Que te faut-il de plus Seigneur, pour être jugé digne de toi ?

Nous devrions nous en indigner ! En français, le verbe s’indigner exprime le refus et la colère devant ce qui n’est pas digne, ce qui n’est pas juste. Jean-Baptiste par exemple s’indigne de l’hypocrisie des pharisiens : « hypocrites, qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? », Comme il s’indigne de l’union coupable d’Hérode avec la femme de son frère. Que Jean-Baptiste se déclare indigne aurait de quoi nous révolter : nous devrions éprouver cette colère pour justement mesurer l’ampleur du reversement inouï opéré en Christ. 

Quand l’intouchable se laisse toucher par Dieu, quand l’invisible se laisse regarder par le Christ, quand les sous-hommes se laissent rejoindre par le crucifié, alors les indignes sont revêtus de la robe blanche pendant que les dignitaires sont jetés hors de la salle des noces…

 

Si Jean-Baptiste n’est pas digne, qui le sera ? Personne, nous répond finalement Jésus : « pour les hommes c’est impossible ; mais à Dieu rien n’est impossible » (Mt 19,26). Lorsqu’avec Jean-Baptiste nous confessons notre radicale indignité, c’est là que tout devient possible pour Dieu. Il ne s’agit pas de devenir digne du Christ (c’est la quête vaine et orgueilleuse des ‘bonnes œuvres’), mais de recevoir de lui la capacité d’être en communion avec lui et avec les autres.

 

Cela a des conséquences sur notre aspiration à la sainteté (autre mot pour désigner la dignité d’être en Christ) : la sainteté n’est pas à construire, ni à mériter ou à poursuivre comme un objectif ; elle est une grâce à accueillir, à recevoir gratuitement, à mettre en œuvre passionnément…

 

4. Notre indignité eucharistique

4576-6~v~Pqt_de_25_-_Seigneur_je_ne_suis_pas_digne_de_te_recevoir___ Jean Baptiste« Je ne suis pas digne » : la parole de Jean-Baptiste rejoint celle du centurion que nous faisons nôtre en nous frappant la poitrine avant d’aller communier : « Seigneur, je ne suis pas digne de recevoir, mais dis seulement une parole je serai guéri », en fusionnant au passage le centurion et son serviteur dans une même demande (intéressant, car cela suggère que je suis à la fois le maître et le serviteur de moi-même…). Ce sentiment d’indignité était si exacerbé autrefois qu’il fallait être ‘en état de grâce’ pour communier (en s’étant confessé il y a peu, sans pécher entre-temps). Bizarrement, ce qui est une parole sur la gratuité du salut était devenu une recherche obsessionnelle d’une pureté impossible ! 

Or le but n’est pas de se débarrasser de notre indignité, mais de la reconnaître. 

Le centurion ne prétend pas justifier l’intervention de Jésus : il désire seulement accueillir ce qu’il fera pour son serviteur. De même le but de Jean-Baptiste n’est pas d’être séparé de son cousin, mais au contraire de le servir, jusqu’à délier la courroie de sa sandale.

 

Notre indignité eucharistique n’est pas une tache à éliminer à la force du poignet, mais l’acceptation de ce que nous sommes, afin de guérir (centurion), afin de servir (Jean-Baptiste).

Précisons au passage que l’indignité eucharistique n’a rien de sexuel dans le Nouveau Testament. Elle serait plutôt de l’ordre de l’idolâtrie (aimer ses parents ou enfants plus que le Christ) ou de l’égoïsme (ne pas prendre sa croix). 

Pour le centurion, c’est son métier qui peut être source d’indignité (force d’occupation injuste et violente, commandant en maître). 

Pour Paul, c’est ne pas remplir les critères normaux d’un apôtre, car il n’a pas connu Jésus selon la chair, et être coupable d’avoir persécuté son Église. 

Pour les esprits mondains, c’est ne pas reconnaître le témoignage des croyants et des prophètes d’aujourd’hui, et les mépriser, les marginaliser, les éliminer sans trembler. 

Pour Pierre, c’est tout simplement être pécheur.

 

Notre indignité eucharistique n’est pas morale, mais spirituelle : c’est la relation au Christ qui nous dévoile à nous-même ce que nous sommes en vérité. Alors, celui qui se reconnaît indigne du Christ en devient paradoxalement digne par ce mouvement même d’abandon à la miséricorde divine. C’est l’expérience du publicain se frappant la poitrine au fond du Temple derrière le pharisien vertueux (Lc 18,9-14) : « Seigneur, prends pitié du pécheur que je suis ». Lui descendit du temple justifié, digne d’être l’ami de YHWH. Le pharisien, moralement juste, en devient indigne. « L’un descendit justifié, l’autre non ».

 

Que la confession d’indignité de Jean-Baptiste nous inspire pour investir plus intensément la petite phrase machinale que nous marmonnons avant de prendre place dans la file de communion : « Seigneur, je ne suis pas digne… ».

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Le Seigneur exultera pour toi et se réjouira » (So 3, 14-18a)

Lecture du livre du prophète Sophonie
Pousse des cris de joie, fille de Sion ! Éclate en ovations, Israël ! Réjouis-toi, de tout ton cœur bondis de joie, fille de Jérusalem ! Le Seigneur a levé les sentences qui pesaient sur toi, il a écarté tes ennemis. Le roi d’Israël, le Seigneur, est en toi. Tu n’as plus à craindre le malheur.
Ce jour-là, on dira à Jérusalem : « Ne crains pas, Sion ! Ne laisse pas tes mains défaillir ! Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui, le héros qui apporte le salut. Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il exultera pour toi et se réjouira, comme aux jours de fête. »

Cantique (Is 12, 2-3, 4bcde, 5-6)
R/ Jubile, crie de joie, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël.
 (cf. Is 12, 6)

Voici le Dieu qui me sauve :
j’ai confiance, je n’ai plus de crainte.
Ma force et mon chant, c’est le Seigneur ;
il est pour moi le salut

Exultant de joie, vous puiserez les eaux
aux sources du salut.
« Rendez grâce au Seigneur,
proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ! »
Redites-le : « Sublime est son nom ! »

Jouez pour le Seigneur, il montre sa magnificence,
et toute la terre le sait.
Jubilez, criez de joie, habitants de Sion,
car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël.

Deuxième lecture
« Le Seigneur est proche » (Ph 4, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens
Frères, soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie. Que votre bienveillance soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est proche. Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus.

Évangile
« Que devons-nous faire ? » (Lc 3, 10-18)
Alléluia. Alléluia. 
L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (cf. Is 6,1)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, les foules qui venaient se faire baptiser par Jean lui demandaient : « Que devons-nous faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient à la main la pelle à vanner pour nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera le grain dans son grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » Par beaucoup d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
Patrick BRAUD

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1 décembre 2024

La rumeur de Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La rumeur de Dieu

 

Homélie pour le 2° Dimanche de l’Avent / Année C
08/12/24

Cf. également :
Rendez droits ses sentiers
Réinterpréter Jean-Baptiste
Devenir des précurseurs
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Maintenant, je commence
Le courage pascal
Yardén : le descendeur
Comme l’oued au désert 

 

Le grognement démocratique des gorilles

La rumeur de Dieu dans Communauté spirituelleEntre voix et parole, les animaux ont développé des codes pour se comprendre et décider ensemble. Une très sérieuse étude scientifique vient de le confirmer pour les gorilles de l’Ouest de l’Afrique. Ces gorilles sont obligés de se déplacer fréquemment pour cueillir de nouveaux fruits et végétaux, tout en assurant la sécurité du groupe. Comment font-ils pour décider de partir ? En « votant », par des grognements valant approbation ou non lorsque l’un d’entre eux se lève et montre une direction.

Il est intéressant de noter que le mot « ragot » en français désignait autrefois le grognement d’un jeune sanglier : ragoter, répandre des ragots était alors comparé à des grognements de sangliers immatures…


Entre voix et parole, les grognements démocratiques des gorilles nous rappellent le lien entre les deux, qui est justement l’objet de l’Évangile de ce dimanche : « Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu » (Lc 3, 1‑6). Jean-Baptiste est la voix, Jésus est la Parole (Logos en grec). L’enjeu du récit au désert de Transjordanie semble bien être celui-là : passer de la voix à la Parole. Pas facile pour les animaux humains que nous sommes : nous grognons souvent comme les gorilles, peinant dans l’élaboration d’un langage chrétien !

Peut-être allons-nous trop vite au Christ sans prendre le temps de passer par Jean-Baptiste ? Peut-il y avoir une parole sans voix ? Les orthodoxes le savent mieux que nous, eux qui peignent systématiquement Jean-Baptiste en poils de chameau sur les portes de l’iconostase, comme s’il était un passage obligé.

 

Le smartphone du Christ

1000_F_92370900_jxR6p3eQ9jLEfgd2yjYXNtOV4Nr95Hoe Jean Baptiste dans Communauté spirituelleDe fait, sans Jean-Baptiste pas de Messie-Christ !

Il est véritablement l’humus prophétique sur lequel a prospéré son cousin Jésus. Il avait rassemblé des disciples qu’il donna généreusement à son cadet. Et surtout il a campé la toile de fond sur lequel Jésus va pouvoir se détacher : le pardon des péchés, la conversion, la préparation de la venue du Messie, le salut de Dieu (Is 40,3). C’est pourquoi Jean-Baptiste est à Jésus ce que la voix est à la parole : le substrat indispensable pour pouvoir parler de façon articulée, le terreau anthropologique sur lequel va pousser la culture chrétienne grâce au langage parlé et écrit.

 

En grec, Luc l’appelle « phone » (‘φων, fōnē) : la voix. La téléphonie vient de là, et le smartphone vissé à notre oreille n’est jamais que l’avatar technologique de Jean-Baptiste : une condition indispensable pour communiquer, se comprendre, recevoir et émettre des messages à d’autres humains. « Smart » (en anglais : intelligent, adapté, malin), Jean-Baptiste l’est tout autant que nos téléphones de poche : il est ajusté à la communication que le Christ va faire à partir de lui ; il est assez intelligent pour s’effacer derrière le message dont il n’est qu’un émetteur-récepteur ; il est assez droit et juste pour préparer fidèlement la réception de la parole du Christ.

Avoir une vocation de smartphone pourrait bien être une noble ambition spirituelle finalement ! En tout cas, cette voix, nourrie de sauterelles sauvages et vêtue de poils de chameau se fait entendre tout le long du Jourdain : tel un bulldozer labourant le terrain, Jean-Baptiste prépare la prise de parole de son cousin, et sa prédication fait du bruit !

 

Faire courir la rumeur mieux que la calomnie

On peut traduire l’activité de Jean-Baptiste en la rapprochant des actuels influenceurs  sur YouTube, Facebook, TikTok et autres réseaux sociaux. Leur métier (Beruf en allemand = vocation) est de répandre des bruits, des informations (vraies ou fausses, hélas !), des scoops, bref : ils créent la rumeur. Ils propagent des envies de consommer, de s’amuser, de se cultiver. En propageant une rumeur, ils suscitent et amplifient les ondes de désir qui mettent les internautes en mouvement pour adopter tel comportement ou acheter tel produit.

 

Ce rôle social de la rumeur est vieux comme le monde !

Dans les poèmes homériques (IX° siècle av. J.-C.), la personnification de la rumeur se nomme Ὄσσα (Ossa). On peut lire dans l’Iliade : « Les troupes grecques s’avançaient en ligne sur le bord de la mer profonde, marchant par masses vers la place. Parmi elles, comme une traînée de feu, s’étendait la Rumeur [Ossa], qui les poussait à venir, messagère de Zeus ; et elles se rassemblaient » (2,93). Et dans l’Odyssée : « Cependant la Rumeur  [Ossa], cette prompte messagère, parcourut la ville en tous sens, annonçant la mort terrible et le trépas des prétendants de Pénélope » (24,413-414). Les métaphores aujourd’hui encore utilisées pour désigner la rumeur sont déjà présentes : elle est rapide, elle se propage comme le feu, elle court, et la rumeur attise les passions.

En français, le mot rumeur désigne un bruit confus, portant une information à déchiffrer : la rumeur de la mer, de la ville, d’une émeute ; la rumeur de sainteté qui entoure la mort d’une figure spirituelle etc.

Elle a tout d’un être vivant, autonome et même incontrôlable. C’est pourquoi les personnifications de la rumeur ont pu en faire une puissance extérieure à l’homme, de nature quasi divine. C’est pourquoi aussi les métaphores de la rumeur la décrivent comme un être biologique et animé : la rumeur naît, vit et meurt, elle se multiplie, elle mute, elle court, elle vole, elle ressurgit, elle rampe, elle blesse et elle tue. Pour arrêter une rumeur, il faut lui « tordre le cou ».

 

Elle peut également devenir calomnie, lorsqu’elle colporte mensonges et déformations de la vérité. Elle se développe alors comme un cancer, avec ses stades d’incubation, ses métastases, puis sa résorption.

L’air de la calomnie du Barbier de Séville de Rossini en décrit la maléfique puissance :


C’est d’abord rumeur légère,
Un petit vent rasant la terre.
Puis doucement,
Vous voyez calomnie
Se dresser, s’enfler, s’enfler en grandissant.
Fiez-vous à la maligne envie,
Ses traits dressés adroitement,
Piano, piano, piano, piano,
Piano, par un léger murmure,
D’absurdes fictions
Font plus d’une blessure
Et portent dans les cœurs
Le feu, le feu de leurs poisons.


Le mal est fait, il chemine, il s’avance ;
De bouche en bouche il est porté
Puis riforzando il s’élance ;
C’est un prodige, en vérité.
Mais enfin rien ne l’arrête,
C’est la foudre, la tempête.
Mais enfin rien ne l’arrête,
C’est la foudre, la tempête.
Un crescendo public, un vacarme infernal
Un vacarme infernal
Elle s’élance, tourbillonne,
Étend son vol, éclate et tonne,
Et de haine aussitôt un chorus général,
De la proscription a donné le signal
Et l’on voit le pauvre diable,
Menacé comme un coupable,
Sous cette arme redoutable
Tomber, tomber terrassé.

Eh bien, l’enjeu de Jean-Baptiste au désert, c’est de convertir l’air de la calomnie en rumeur de Dieu, avec la même puissance de propagation et d’émotion ! 

 

9780385066303_p0_v2_s1200x630 paroleRépandre la rumeur de Dieu [1] autour de nous comme Jean-Baptiste, c’est créer les conditions de l’acte de croire, c’est rendre possible l’ouverture au transcendant, c’est labourer le terrain des croyances, des idées, des représentations, afin que l’Évangile puisse y trouver un humus favorable, un terreau fertile.

 

La rumeur de Dieu est de l’ordre de la voix. Ce n’est pas encore la Parole, annonce explicite. Mais sans elle, la Parole tombe à plat, telles les graines du semeur sur le chemin pierreux.

La rumeur possède un pouvoir attractif comparable à celui des bonbons et autres sucreries placées stratégiquement près des caisses de nos supermarchés : les enfants ne résistent pas à les goûter. On picore, on en reprend, et c’est tellement addictif qu’on peut se gaver devant la télé sans s’en apercevoir…

L’idée est alors de convertir ce pouvoir addictif de la rumeur en attirance vers Dieu !

Un illustre jésuite, Joseph Moingt, raconte dans un de ses livres [2] comment il est devenu jésuite, grâce à la rumeur de Dieu qui lui est parvenue par des témoins, des rencontres. Puis il relit les évangiles comme le début de la propagation d’une rumeur inouïe sur Jésus.

Qui est ce Jésus de Nazareth ? Un homme devenu Fils de Dieu par sa résurrection des morts ? C’est ce que raconte la rumeur qui se répand après sa résurrection. Un Fils de Dieu descendu sur terre et devenu homme ? C’est ce que proclame très tôt la foi chrétienne. Analysant les fondements de cette rumeur, Joseph Moingt cherche comment s’est opéré ce retournement et à travers quelles étapes et quelles hésitations s’est construit le dogme du Verbe incarné.

 

Répandre la rumeur de Dieu autour de nous est beaucoup plus profond que simplement engager une apologétique abstraite. Il s’agit de montrer, en actes d’abord, qu’il est possible de redresser ce qui est tordu, d’aplanir ce qui est orgueilleux, de combler les fossés séparant les hommes, bref de préparer le chemin pour que l’Évangile soit ensuite accueilli, crédible, attractif.

 

Faire courir la rumeur dans le désert, tout le long du Jourdain

Jean-Baptiste prêche dans le désert, c’est bien connu. Trop connu d’ailleurs, car l’expression en français est synonyme d’incompréhension et d’inefficacité. Visiblement, avec Jean-Baptiste, c’est l’inverse ! Il parcourt la région du Jourdain et soulève  l’enthousiasme des foules de pénitents qui se pressent autour de lui pour recevoir son baptême. Mais il ne fait pas entendre la rumeur de Dieu à Jérusalem, à Jéricho ou Césarée. Non : sa voix résonne dans les déserts jalonnant le Jourdain, de Massada à Tibériade.

Yardén : le descendeurSouvenez-vous : le Jourdain est le Descendeur (Yardèn en hébreu), celui qui descend de la montagne de l’Hermon au Liban, torrent clair et impétueux, puis se charge de tous les déchets et impuretés des villes traversées pour finir en dessous du niveau de la mer dans la Mer Morte. Autrement dit : le Jourdain est la parabole d’un dieu qui descend au plus bas de notre humanité. Répandre la rumeur de Dieu ne se fait pas dans les palais, les thermes ou les arènes : Jean-Baptiste va rejoindre les plus humbles, les plus ordinaires, les plus bas, pour leur faire entendre cette rumeur d’un Dieu-pardon. Lui-même fit l’expérience de sa vocation au désert, lieu symbolique de notre quête intérieure lorsque nous acceptons d’avoir faim et soif d’autre chose, lorsque nous évacuons nos idoles pour faire place nette.

 

Dans quel désert, le long de quel Jourdain sommes-nous aujourd’hui appelés à répandre la rumeur de Dieu ?

Pour certains, ce sera le Jourdain de la recherche scientifique, s’interrogeant plus que jamais sur la complexité du réel et l’émergence de la vie. Pour d’autres, ce sera la Silicon Valley et les promesses du transhumanisme, annonçant un saut dans l’évolution de notre espèce avec la fusion homme-machine.

Pour la plupart d’entre nous, ce sera notre famille, notre entreprise, notre quartier, notre vie amicale et associative.

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Avant de proclamer explicitement Jésus-Christ ressuscité, prenons le temps d’être Jean-Baptiste, préparant les chemins du Seigneur, dégageant les possibilités de croire dans notre culture et notre histoire.

________________________________________

 [1]. C’est le titre français d’un ouvrage du sociologue américain Peter Burger : A Rumor of Angels: Modern Society and the Rediscovery of the Supernatural, Peter L. Berger, Ed. Doubleday, 1969. Il y explore les pistes possibles du retour du surnaturel dans nos sociétés sécularisées.

[2]. Joseph Moingt, L’Homme qui venait de Dieu, Cerf, Collection Cogitatio Fidei n° 176, 1999.

Marie-Madeleine et les disciples répandent la rumeur de la résurrection de Jésus
dans La Passion d’Adrian Snell

(mettre les sous-titres)

LECTURES DE LA MESSE


Première lecture

« Dieu va déployer ta splendeur » (Ba 5, 1-9)


Lecture du livre du prophète Baruc

Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère, et revêts la parure de la gloire de Dieu pour toujours, enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu, mets sur ta tête le diadème de la gloire de l’Éternel. Dieu va déployer ta splendeur partout sous le ciel, car Dieu, pour toujours, te donnera ces noms : « Paix-de-la-justice » et « Gloire-de-la-piété-envers-Dieu ». Debout, Jérusalem ! tiens-toi sur la hauteur, et regarde vers l’orient : vois tes enfants rassemblés du couchant au levant par la parole du Dieu Saint ; ils se réjouissent parce que Dieu se souvient. Tu les avais vus partir à pied, emmenés par les ennemis, et Dieu te les ramène, portés en triomphe, comme sur un trône royal. Car Dieu a décidé que les hautes montagnes et les collines éternelles seraient abaissées, et que les vallées seraient comblées : ainsi la terre sera aplanie, afin qu’Israël chemine en sécurité dans la gloire de Dieu. Sur l’ordre de Dieu, les forêts et les arbres odoriférants donneront à Israël leur ombrage ; car Dieu conduira Israël dans la joie, à la lumière de sa gloire, avec sa miséricorde et sa justice.


Psaume 

(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
 (Ps 125, 3)

 

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

 

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

 

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

 

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

 

Deuxième lecture

« Dans la droiture, marchez sans trébucher vers le jour du Christ » (Ph 1, 4-6.8-11)


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, à tout moment, chaque fois que je prie pour vous tous, c’est avec joie que je le fais, à cause de votre communion avec moi, dès le premier jour jusqu’à maintenant, pour l’annonce de l’Évangile. J’en suis persuadé, celui qui a commencé en vous un si beau travail le continuera jusqu’à son achèvement au jour où viendra le Christ Jésus. Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous dans la tendresse du Christ Jésus. Et, dans ma prière, je demande que votre amour vous fasse progresser de plus en plus dans la pleine connaissance et en toute clairvoyance pour discerner ce qui est important. Ainsi, serez-vous purs et irréprochables pour le jour du Christ, comblés du fruit de la justice qui s’obtient par Jésus Christ, pour la gloire et la louange de Dieu.


Évangile

« Tout être vivant verra le salut de Dieu » (Lc 3,1-6) Alléluia. Alléluia. 
Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers : tout être vivant verra le salut de Dieu. Alléluia. (cf. Lc 3,4.6)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode étant alors au pouvoir en Galilée, son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide, Lysanias en Abilène, les grands prêtres étant Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie.
Il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu.
Patrick BRAUD

 

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28 novembre 2021

Rendez droits ses sentiers

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rendez droits ses sentiers

Homélie du 2° Dimanche de l’Avent  / Année C
05/12/2021

Cf. également :

Réinterpréter Jean-Baptiste
Devenir des précurseurs
Crier dans le désert
Le Verbe et la voix
Justice et Paix s’embrassent

Les sentiers de notre paysage intime

Rendez droits ses sentiers dans Communauté spirituelleUn ami qui vient juste de prendre sa retraite me confiait être un peu perdu sans les repères habituels du travail, des trajets, des agendas bien remplis, des réunions, des rendez-vous etc. Du coup, il s’est inscrit à une retraite spirituelle qui s’intitule : « Retraitez votre vie » (animée par Fondacio). J’ai trouvé que l’idée était bonne ! Prendre le temps de relire sa vie pour en aborder les dernières étapes avec intelligence ; discerner les appels nouveaux ou anciens qui pourraient orienter ce temps de la retraite dans le droit fil de qui nous sommes vraiment… S’arrêter pour embrasser d’un seul coup d’œil le paysage de son parcours de vie peut aider à y repérer des lignes de force qui s’y dessinent, véritables sentiers à prolonger, à stopper, à réduire ou à multiplier.

Origène commentait ainsi l’Évangile de ce 2e dimanche de l’Avent :

Voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers (cf. Is 40,3). Quel chemin allons-nous préparer pour le Seigneur ? Un chemin matériel ? Mais la Parole de Dieu suit-elle un pareil chemin? Ou faut-il préparer au Seigneur une route intérieure, et ménager dans notre cœur des sentiers droits et unis ? Tel est le chemin par lequel est entré le Verbe de Dieu qui s’installe dans le cœur humain, capable de l’accueillir. […]

Chemin Tortueux...Pour amener tous les gens simples à reconnaître la grandeur du cœur humain, j’apporterai quelques exemples familiers. Toutes les villes que nous avons traversées, nous les gardons dans notre esprit: leurs caractéristiques, la situation des places, des remparts et des édifices demeurent dans notre cœur. Le chemin que nous avons parcouru, nous le conservons dessiné et inscrit dans notre mémoire; la mer où nous avons navigué, nous la contenons dans notre pensée silencieuse. Je le répète, il n’est pas petit le cœur qui peut embrasser tant de choses! Et s’il n’est pas petit pour embrasser tant de choses, on peut bien y préparer le chemin du Seigneur et rendre droit son sentier, pour que puisse y marcher celui qui est la Parole et la Sagesse. Préparez le chemin du Seigneur par une conduite honorable, par des œuvres excellentes; aplanissez le sentier afin que le Verbe de Dieu marche en vous sans rencontrer d’obstacle et vous donne la connaissance de ses mystères et de son avènement, lui à qui appartiennent la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. (Homélies sur saint Luc. 21. SC 87, 292-299)

Voilà donc une interprétation familière du cri de Jean-Baptiste : « rendez droits ses sentiers ! » Puisque la venue – l’Avent – du Seigneur est avant tout en moi, il me revient de préparer cette venue en l’accueillant au plus intime d’abord. C’est vrai qu’il y a tant de collines d’orgueil à abaisser, de reniements tortueux à détordre, de louvoiements à simplifier, d’hésitations à balayer ! « Heureux les cœurs purs ! » dira Jésus plus tard. Pour l’instant, son cousin Jean-Baptiste clame au bord du Jourdain : « heureux les cœurs droits ! » Il reprend en cela les conseils de sagesse qui émaillent le Premier Testament, où les tortueux sont opposés aux cœurs droits :
« Sois bon pour qui est bon, Seigneur, pour l’homme au cœur droit. » (Ps 125,4)
« Une lumière est semée pour le juste, et pour le cœur droit, une joie » (Ps 97,11)
« Sois bon pour qui est bon, Seigneur, pour l’homme au cœur droit. Mais ceux qui se détournent en des voies tortueuses, que le Seigneur les rejette avec les méchants ! » (Ps 125, 4 5)
« Car le Seigneur a horreur des gens tortueux ; il ne s’attache qu’aux cœurs droits » (Pr 3,32)

 

Les cœurs droits

Sur le plan personnel, on voit facilement ce que être tortueux signifie : être infidèle, manœuvrer, utiliser les autres pour son intérêt, changer de convictions au gré des modes et de nos intérêts… Entrer en Avent implique alors pour chacun de repérer les plis et les replis de notre cœur qui nous empêchent d’être simple (au sens étymologique du terme : simplex = sans plis, en latin) et droit devant Dieu et devant les autres. Bien sûr l’orgueil figure en bonne position des collines à abaisser. Il y a tant de façons d’être orgueilleux ! De la vanité de celui qui se croit irremplaçable jusqu’à la fausse humilité de celui qui ne veut pas s’engager, notre imagination déborde pour nous servir au lieu de servir ! Rendre droits les sentiers du Seigneur en nous implique de nous arrêter, pour suivre la trace que laissent nos actions derrière nous, et ainsi prendre conscience des méandres où nous différons ce qui doit être fait, des deltas où nous nous perdons nous-mêmes.

foto-david-samoa-reducida-1024x682 Avent dans Communauté spirituelleOn dit d’un rugbyman qu’il redresse sa course lorsque, ballon en main, il revient vers la marche en avant au lieu de glisser sur le côté à cause de la défense adverse. En redressant sa course, il fixe le défenseur en face et décale ses coéquipiers à qui il peut alors faire une passe en toute sécurité. L’Avent est chaque moment où nous prenons conscience qu’il nous faut redresser notre course pour continuer à aller de l’avant. Cela peut prendre la forme d’une décision importante : un bien à acheter, à donner ou à vendre, un changement d’entreprise, une alliance ou une séparation… Ou bien un nouveau souffle à trouver pour persévérer sans s’épuiser. Ou un bilan honnête pour dire stop ou encore etc. L’important est de retrouver en nous cette capacité de droiture : oui, je veux mettre ma vie en accord avec ce que je crois, sans détours ni calculs. Oui, je désire simplifier mon existence, la rendre simple (sans plis), quitter la confusion, les mélanges douteux, les ‘en même temps’  qui excusent tout. Oui, j’aspire à une vie droite, le cœur en paix avec moi-même et avec Dieu, sans détours ni mensonges. Cultiver ce désir en nous permet d’accueillir le règne de Dieu mieux que la crèche de Noël n’accueillera le santon de l’enfant Jésus !

 

L’anti-Machiavel

41XBfsaT-3L._SX331_BO1,204,203,200_ droitureSur le plan collectif, avoir le cœur droit se comprend facilement par son contraire : être tortueux, voire machiavélique. Nicholas Machiavel (XVI° siècle) a en effet si bien théorisé l’attitude du Prince qui veut conquérir puis garder le pouvoir ! Avec réalisme et cynisme, il fait l’éloge du calcul intéressé, de la tromperie, du reniement des promesses, des manœuvres en tous genres afin de conserver le pouvoir :

« Combien il serait louable chez un prince de tenir sa parole et de vivre avec droiture et non avec ruse, chacun le comprend : toutefois, on voit par expérience, de nos jours, que tels princes ont fait de grandes choses qui de leur parole ont tenu peu compte, et qui ont su par ruse manœuvrer la cervelle des gens ; et à la fin ils ont dominé ceux qui se sont fondés sur la loyauté. […]

Un souverain prudent, par conséquent, ne peut ni ne doit observer sa foi (sa promesse) quand une telle observance tournerait contre lui et que sont éteintes les raisons qui le firent promettre. (…) Et jamais un prince n’a manqué de motifs légitimes pour colorer son manque de foi (son reniement de sa promesse). De cela l’on pourrait donner une infinité d’exemples modernes, et montrer combien de paix, combien de promesses ont été rendues caduques et vaines par l’infidélité des princes : et celui qui a su mieux user (de l’habileté) du renard est arrivé à meilleure fin ». (Le Prince, ch. XVIII)

Seul le résultat compte : pour le Prince de Machiavel, la fin justifie les moyens.

« On doit bien comprendre qu’un prince, et surtout un prince nouveau […] est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut que, tant qu’il le peut, il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. […]

Au surplus, dans les actions des hommes et surtout des princes, qui ne peuvent être scrutées devant un tribunal, ce que l’on considère c’est le résultat. Que le prince songe donc uniquement à conserver sa vie et son État; s’il y réussit, tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables et loués par tout le monde; le commun vulgaire est toujours séduit par l’apparence et par l’événement; et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? » (ch. XVIII).

51hH5v5-5EL._SX312_BO1,204,203,200_ Jean BaptisteEn France, Mitterrand est sans doute le personnage le plus machiavélique d’après-guerre : capable de passer de la francisque à la Résistance, de la rhétorique socialiste au Traité de Maastricht, du meilleur allié des communistes à leur plus grand fossoyeur etc. Évidemment, De Gaulle apparaîtra en contrepoint comme un politique au cœur droit : privilégiant l’éthique de conviction pour dire non à Pétain, puis formant un gouvernement d’union nationale, enclenchant les décolonisations, abandonnant le pouvoir après le désaveu d’un référendum perdu. Entre De Gaulle et Mitterrand, les élections présidentielles de 2022 vont faire briller les mille feux de la séduction, des promesses de façade, des grandes déclarations la main sur le cœur, des (im)postures savamment construites. Mais on peut espérer qu’il y aura également des hommes et des femmes au cœur droit, qui proposeront en vérité de redresser les sentiers de l’action publique. Dans les équipes des candidats, il y a des gens sincères et convaincus qui cherchent à servir le bien commun plus qu’eux-mêmes. C’est d’ailleurs l’honneur de l’Église (des Églises) que de contribuer à fournir de tels acteurs politiques, émergeant souvent des mouvements de jeunesse (scouts et guides, JOC, JIC, MEJ, AEP etc.). Jacques Delors par exemple fut en son temps une figure de ces politiques au cœur droit, d’inspiration catholique, serviteurs du bien commun. Il y en a bien d’autres aujourd’hui ! À nous de les soutenir, à eux de se manifester : nous ne pouvons pas déserter la vie politique sous prétexte qu’elle serait machiavélique par essence ! Au contraire, redresser les sentiers du Seigneur dans l’action politique reste une des missions les plus nobles et les plus nécessaires des baptisés. Car préparer la venue du Seigneur en soi sans transformer les structures et systèmes collectifs pour les autres relèverait de l’hypocrisie égoïste ! Que serait un Avent purement individuel ? Que vaudrait un Noël purement privé ? Privatiser la religion est une tentation occidentale meurtrière. Réduire la foi à une thérapie de bien-être personnel nous rend complices des grandes injustices, des accumulations d’inégalités, des grandes pauvretés défigurant le royaume de Dieu au milieu de nous.

Aplanir les collines (de l’orgueil, de la domination) en nous et autour de nous, rendre droits les sentiers de l’action personnelle et collective : l’appel de Jean-Baptiste ce dimanche fait de l’Avent un chemin de conversion.
Noël ne peut être fêté en un cœur tortueux.
Christ naît dans les cœurs droits.

LECTURES DE LA MESSE

1ère lecture : « Préparez le chemin du Seigneur » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre d’Isaïe

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et proclamez que son service est accompli, que son crime est pardonné, et qu’elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour toutes ses fautes. »
Une voix proclame : « Préparez à travers le désert le chemin du Seigneur. Tracez dans les terres arides une route aplanie pour notre Dieu. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits, et les escarpements seront changés en plaine. Alors la gloire du Seigneur se révélera et tous en même temps verront que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda :« Voici votre Dieu. » Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux. Le fruit de sa victoire l’accompagne et ses trophées le précèdent. Comme un berger, il conduit son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits.

Psaume : 84, 9ab.10, 11-12, 13-14
R/ Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut.

J’écoute : que dira le Seigneur Dieu ?
Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple.
Son salut est proche de ceux qui le craignent,
et la gloire habitera notre terre.

Amour et vérité se rencontrent,
justice et paix s’embrassent ;
la vérité germera de la terre
et du ciel se penchera la justice.

Le Seigneur donnera ses bienfaits,
et notre terre donnera son fruit.
La justice marchera devant lui,
et ses pas traceront le chemin.

 

2ème lecture : « Nous attendons les cieux nouveaux et la terre nouvelle » (2P 3, 8-14)

Lecture de la deuxième lettre de saint Pierre Apôtre

Frères bien-aimés, il y a une chose que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur n’est pas en retard pour tenir sa promesse, comme le pensent certaines personnes ; c’est pour vous qu’il patiente : car il n’accepte pas d’en laisser quelques-uns se perdre ; mais il veut que tous aient le temps de se convertir. Pourtant, le jour du Seigneur viendra comme un voleur. Alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments en feu seront détruits, la terre, avec tout ce qu’on y a fait, sera brûlée. Ainsi, puisque tout cela est en voie de destruction, vous voyez quels hommes vous devez être, quelle sainteté de vie, quel respect de Dieu vous devez avoir, vous qui attendez avec tant d’impatience la venue du jour de Dieu (ce jour où les cieux embrasés seront détruits, où les éléments en feu se désagrégeront). Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. Dans l’attente de ce jour, frères bien-aimés, faites donc tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables, dans la paix.

 

Évangile : Jean Baptiste annonce la venue du Seigneur (Mc 1, 1-8)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez la route : tout homme verra le salut de Dieu. Alléluia. (Cf. Lc 3, 4.6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu.
Il était écrit dans le livre du prophète Isaïe : Voici que j’envoie mon messager devant toi, pour préparer la route. À travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. Et Jean le Baptiste parut dans le désert. Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés.
Toute la Judée, tout Jérusalem, venait à lui. Tous se faisaient baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en reconnaissant leurs péchés. Jean était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il proclamait : « Voici venir derrière moi celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de me courber à ses pieds pour défaire la courroie de ses sandales. Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »
Patrick Braud 

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