L'homélie du dimanche (prochain)

14 mai 2026

Conjuguer l’Esprit de Pentecôte au féminin

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Conjuguer l’Esprit de Pentecôte au féminin 

 

Homélie pour le 7° Dimanche de Pâques / Année A 

17/05/26 

Cf. également :
Je viens vers toi…
Le confinement du Cénacle
Ordinaire ou mortelle, la persécution
Dieu est un trou noir
Le dialogue intérieur

1. Hommes et femmes à Pentecôte

La peinture de la Pentecôte sur l’autel principal de la cathédrale de Valence, en Espagne (1506 - 1510).Entre Ascension et Pentecôte, Luc décrit le petit groupe qui persévère dans la prière à Jérusalem, ne sachant trop quoi ou qui attendre (Ac 1,12-14). Il y a là les Onze (Judas n’est pas encore remplacé), les frères de Jésus (au sens sémitique = ses cousins), « avec des femmes, avec Marie, la mère de Jésus ».

Ce groupe est donc mixte. Et il le restera ! Le récit de l’événement de Pentecôte commence au chapitre 2 par ces mots : « Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble » (Ac 2,1). La continuité du groupe est certaine  dans le texte : aucune rupture ou départ des femmes entre le chapitre 1 et le chapitre 2. Le « tous » (pantes, en grec) englobe l’ensemble du groupe cité précédemment.

 

Il faut rendre justice à la présence de ces femmes à Pentecôte. Ce que les icônes officielles effaceront ensuite, en ne représentant que des hommes, ou avec Marie à la rigueur. Tous ont reçu l’Esprit de Pentecôte qui n’est réservé ni à quelques-uns seulement (la « hiérarchie »») ni aux seuls hommes. D’ailleurs Pierre lui-même le comprend bien lorsqu’il cite le prophète Joël pour expliquer ce qui vient de se passer avec les langues de feu : « Je répandrai mon esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon esprit en ces jours-là » (Jl 3,1-2). Vous avez bien lu : les filles, les jeunes gens, les servantes sont elles aussi remplies de l’Esprit et se mettent à prophétiser ! Impossible de restreindre le charisme au genre masculin !

 

Paul va encore plus loin : la résurrection du Christ inaugure un monde nouveau où les divisions d’autrefois n’ont plus cours : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,28). L’Église est le sacrement, l’anticipation de ce monde nouveau de la résurrection, et doit donc traduire en actes dans sa vie, son fonctionnement, sa gouvernance, ses communautés qu’il n’y a plus ni l’homme ni la femme, car l’Esprit du Christ établit une fraternité (une sororité) nouvelle entre tous, une communauté d’amour qui abolit les anciennes divisions et relativise toutes les conventions sociales sur les relations hommes-femmes.

 

2. Hommes et femmes dans la première évangélisation

Les conséquences de l’effusion de l’Esprit de Pentecôte sur tous, hommes et femmes, sont visibles immédiatement. Dès les premiers temps de l’Église décrits dans les Actes, on voit des femmes exercer des fonctions liées au don de l’Esprit.

 

– Ministère de la Parole et de l’enseignement

Une certaine Priscille, avec son mari Aquilas, sont préposés à l’instruction approfondie du savant Apollos qui vient de se convertir : « Il se mit donc à parler avec assurance à la synagogue. Quand Priscille et Aquilas l’entendirent, ils le prirent à part et lui exposèrent avec plus de précision le Chemin de Dieu » (Ac 18,26). Notons que Priscille est citée avant son mari, ce qui suppose qu’elle avait une autorité doctrinale prépondérante.

 

– Ministère prophétique

Les femmes de saint PaulMalgré sa misogynie réelle ou supposée, même Paul est obligé de reconnaître que les femmes prophétisent à haute voix dans les assemblées, et que cela est totalement légitime (1Co 11,5). Rappelons que la prophétie n’est pas la divination ni la voyance : prophétiser, c’est faire acte de discernement pour interpréter le présent et y dégager le message, la Parole que Dieu nous y adresse. Ainsi les quatre filles du diacre Philippe sont qualifiées de prophétesses par Luc : « Il avait quatre filles non mariées, qui prophétisaient » (Ac 21,9). Il faut d’ailleurs se souvenir que la prophétesse Anne était aux côtés de Syméon au Temple de Jérusalem lorsque l’enfant Jésus y fut présenté par ses parents (Lc 2,36-38).

 

– Ministère « domestique »

L’Église primitive ne se réunissait pas dans des temples, mais dans des maisons privées, des « églises domestiques ». Plusieurs femmes ont visiblement joué un rôle de responsable de ces communautés domestiques dont elles organisaient l’hospitalité et la tenue. Lydie par exemple (Ac 16) – la première converti européenne ! – accueille la communauté chez elle dans la ville de Philippe. Puis elle voyage de Corinthe à Éphèse et à Rome, gérant des manufactures de tentes tout en en implantant des Églises locales.

Paul salue l’Église qui est dans la maison de Nympha à Laodicée : « Saluez les frères de Laodicée, et aussi Nympha et l’Église qui se rassemble dans sa maison » (Col 4,15). Et Chloé semble diriger un groupe de chrétiens qui informent Paul des problèmes de la communauté : « Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités » (1Co 1,11). La mère de Jean-Marc réunit la communauté chez elle pour prier lors de l’emprisonnement de Pierre. Elle possède une maison assez vaste pour accueillir un grand groupe et emploie des servantes, signe d’un certain statut social mis au service de l’Évangile. : « S’étant repéré, Pierre se rendit à la maison de Marie, la mère de Jean surnommé Marc, où se trouvaient rassemblées un certain nombre de personnes qui priaient » (Ac 12,12).

Une autre femme, Tabitha (Dorcas) est reconnue comme disciple bienfaitrice de la communauté. Sa résurrection par Pierre renforce la foi à Jaffa : « Il y avait aussi à Jaffa une femme disciple du Seigneur, nommée Tabitha, ce qui se traduit : Dorcas (c’est-à-dire : Gazelle). Elle était riche des bonnes œuvres et des aumônes qu’elle faisait » (Ac 9,36). Damaris est une femme grecque mentionnée en Ac 17 comme l’une des rares intellectuelles de la cité à adhérer au kérygme de Paul à l’Aéropage d’Athènes : « Cependant quelques-uns  s’attachèrent à lui et devinrent croyants. Parmi eux, il y avait Denys, membre de l’Aréopage, et une femme nommée Damaris, ainsi que d’autres avec eux » (Ac 17,34).

 

– Ministère diaconal

L’existence de diaconesses dans l’Église primitive (et jusqu’au Moyen-Âge) est une réalité historique et textuelle attestée, même si leur rôle et leur statut ont évolué au fil des siècles.

Le terme grec diakonos signifie « serviteur » ou « ministre ». Dans le Nouveau Testament, il est utilisé aussi bien pour les hommes que pour les femmes.

La figure biblique de référence pour le diaconat au féminin est Phébé.

Dans l’Épître aux Romains (16, 1-2), Saint Paul écrit : « Je vous recommande Phébé, notre sœur, qui est diacre [diakonos] de l’Église de Cenchrées ».

Il demande à la communauté de l’accueillir « d’une manière digne des saints » et précise qu’elle a été une « protectrice » (prostatis) pour beaucoup, y compris pour lui-même. Phébé n’est pas simplement une aide bénévole ; elle est une figure officielle envoyée par Paul pour porter et probablement expliquer sa lettre la plus complexe aux Romains.

Conjuguer l’Esprit de Pentecôte au féminin  dans Communauté spirituelle 

Pourquoi constate-t-on un ministère spécifique pour les femmes dès les Actes ?

À mesure que l’Église se structure (II° – IV° siècles), le besoin de femmes officiellement établies dans un ministère devient pratique et théologique pour plusieurs raisons :

- Le baptême : À l’époque, le baptême se faisait par immersion totale et les candidats étaient nus. Pour préserver la pudeur des femmes, les diaconesses étaient chargées de les accompagner dans l’eau et de pratiquer l’onction d’huile sur leur corps.

- La catéchèse : Elles instruisaient les femmes qui se préparaient au baptême, car il n’était pas toujours jugé convenable qu’un homme passe beaucoup de temps seul avec une femme pour l’enseigner.

- La visite aux malades : Elles pénétraient dans les maisons privées pour soigner et visiter les femmes malades ou en difficulté, là où les diacres hommes auraient pu causer un scandale social.

- L’ordre dans l’assemblée : Elles assuraient l’accueil et le bon ordre du côté des femmes lors des célébrations liturgiques.

 

Il est important de noter que dans plusieurs traditions anciennes (notamment en Orient), les diaconesses recevaient une véritable imposition des mains (chirotonie) par l’évêque, tout comme les diacres hommes.

Les Constitutions Apostoliques (IV° siècle) donnent même la prière de consécration :

« Ô Dieu éternel [...] qui as rempli d’Esprit Saint Déborah, Marie [la sœur de Moïse] et Hulda… regarde ta servante ici présente, choisie pour le diaconat, et donne-lui l’Esprit Saint ».

Bien que le titre soit le même, il y avait des distinctions fonctionnelles avec le diaconat masculin. Les diaconesses n’avaient généralement pas de rôle de présidence liturgique à l’autel (elles ne distribuaient pas la communion de la même manière). Leur ministère était tourné quasi exclusivement vers le public féminin de la communauté.

 

Pourquoi ont-elles disparu ?

Le déclin des diaconesses commence vers le VI° siècle en Occident et plus tard en Orient. Plusieurs facteurs expliquent cette disparition :

- Le baptême des enfants : comme on ne baptisait plus d’adultes nus, le rôle principal des diaconesses pendant le baptême (le bain nue et l’onction d’huile) est devenu inutile.

- La montée du monachisme : beaucoup de fonctions exercées par les diaconesses ont été transférées aux abbesses dans les couvents.

- L’évolution du droit canonique : des conciles régionaux ont commencé à interdire l’ordination des femmes par peur des influences des cultes païens environnants ou par une lecture plus restrictive des textes de Paul.

Aujourd’hui, la question du rétablissement d’un diaconat féminin est un sujet de réflexion majeure au sein de l’Église catholique, et existe déjà dans certaines Églises orthodoxes (comme le Patriarcat d’Alexandrie).

Le Patriarcat orthodoxe d’Alexandrie ordonne une Zimbabwéenne comme première diaconesseEn 2004, le Saint-Synode de l’Église de Grèce a voté en faveur du rétablissement des diaconesses, principalement pour encadrer la vie dans les monastères féminins. L’idée était de permettre à des moniales d’assumer des fonctions liturgiques internes (lectures, encensement) sans avoir besoin de faire venir un diacre extérieur. Bien que la décision soit officielle, les ordinations féminines restent rares en pratique en Grèce et se limitent presque exclusivement au cadre monastique clos.

En novembre 2016, le Saint-Synode du Patriarcat d’Alexandrie et de toute l’Afrique a voté le rétablissement du diaconat féminin. Les premières consécrations ont eu lieu en février 2017 au Zimbabwe. Dans le rituel de l’ordination diaconale des femmes, l’évêque impose les mains sur la tête de la candidate (chirotonie), place sur ses épaules l’étole diaconale (orarion) et lui remet le calice qu’elle va reposer sur l’autel. La prière récitée par l’évêque fait explicitement le lien avec les femmes de la Bible que nous avons évoquées :

« Seigneur, Tu ne rejettes pas les femmes qui s’offrent elles-mêmes [...] pour servir tes saintes Demeures. Accorde le don de ton Esprit Saint à ta servante qui désire se consacrer à Toi… comme Tu as accordé la grâce de ton diaconat à Phébé, que Tu as appelée à l’œuvre de ton ministère ». L’ordination est donc réelle : ce n’est pas une simple bénédiction comme celle d’un lecteur ou d’un chantre.

 

L’Esprit ne fait pas de distinction : l’Esprit reçu à la Pentecôte est le même qui descend sur la diaconesse lors de son ordination.

La diaconesse est souvent décrite comme une figure de « seuil » : elle fait le pont entre le sanctuaire (l’autel) et le monde (les fidèles, les pauvres, les femmes en retrait). C’est exactement le rôle que jouaient les femmes dans les Actes des Apôtres.

 

Conclusion : C’est donc justice que de permettre à tous les baptisés, hommes et femmes, de participer à égalité au discernement spirituel que l’histoire requiert de nos Églises. Les prophétesses de la Bible nous ont montré ce qu’est discerner en paroles et en actes, avec toutes les implications politiques, sociales, religieuses que cela entraîne. 

Paul a posé les bases d’une égalité réelle entre hommes et femmes ; il a osé transgresser les interdits juifs et romains concernant le rôle des femmes en leur confiant le ministère de la Parole, du service, de l’accueil domestique, du financement communautaire etc. Ce faisant, il a prolongé la liberté étonnante que Jésus avait avec les femmes qui l’entouraient et l’accompagnaient. Et cet élan ne doit pas cesser, ne doit pas se figer. Tôt ou tard, il portera des fruits politiques : non pas imposés par des forces révolutionnaires, mais librement choisis par tous.

 

3. Conjuguer l’Esprit au féminin

L’Esprit est féminin en hébreu (la Ruah YHWH). Que peut-on en déduire sur l’articulation entre l’Esprit Saint et le féminin, particulièrement lors de l’effusion de la Pentecôte ?

 

- Une dimension « maternelle » de Dieu

il_794xN.3635913714_63kr diaconesse dans Communauté spirituelleDans la pensée biblique, la Ruah est le souffle, le vent, mais aussi la force vitale qui « couve » la création (Gn 1, 2), comme une mère-oiseau sur son nid.

L’effusion de l’Esprit sur les femmes à la Pentecôte n’est pas l’ajout d’une force « étrangère » ou uniquement masculine. C’est la reconnaissance que la dimension féminine de Dieu (sa capacité à donner la vie, à consoler, à envelopper) s’exprime pleinement à travers elles. D’ailleurs, la tradition juive explique que les femmes n’ont pas besoin d’un rite comme la circoncision chez les hommes, car chez elles l’alliance dans le sang est naturelle (menstruation)…


Le passage du féminin hébreu (Ruah) au neutre grec (Pneuma) puis au masculin latin (Spiritus) a parfois invisibilisé cette nuance, mais la racine hébraïque rappelle que l’Esprit n’a pas de sexe, ou plutôt, qu’il concerne les deux.

 

- La prophétie comme « enfantement » de la Parole

Si l’Esprit est féminin, l’acte de prophétiser (reçu par les femmes en Ac 2,17) peut être vu comme une forme d’enfantement spirituel.

À Pentecôte, les femmes ne reçoivent pas seulement une autorisation de parler ; elles deviennent des canaux naturels d’un Esprit dont le nom résonne avec leur propre identité de porteuses de vie. Cela crée un lien direct entre Marie (l’ombre de l’Esprit qui la couvre à l’Annonciation) et les femmes de la Pentecôte. Le même Esprit qui a engendré le Christ en une femme engendre maintenant l’Église à travers un groupe d’hommes et de femmes.

 

- La Sagesse et l’Esprit

Dans l’Ancien Testament, la Sagesse de Dieu est elle aussi une figure féminine (חָכְמָה). Les premiers chrétiens ont souvent identifié l’Esprit Saint à cette Sagesse.

En recevant l’Esprit « à part égale », les femmes sont établies comme dépositaires de la Sagesse divine. Cela explique pourquoi, dans les Actes, on voit des femmes comme Priscille capable de corriger et d’enseigner des docteurs de la loi. Elles ne sont pas sous tutelle spirituelle, elles sont « inspirées » directement.

Pourquoi est-ce important pour la Pentecôte ?

Si l’Esprit était perçu comme une force purement masculine, l’effusion sur les femmes pourrait être vue comme une « concession » ou une anomalie. Mais si la Ruah est féminine, la présence des femmes est indispensable pour que l’image de Dieu soit complète dans l’Église.

L’égalité à la Pentecôte n’est pas une « uniformisation » (devenir comme les hommes), mais la manifestation de l’Esprit qui se reconnaît en elles.

En syriaque (une langue proche de l’araméen parlé par Jésus), l’Esprit Saint est resté féminin pendant des siècles dans la liturgie. On y priait l’Esprit comme une « Mère consolatrice ».

 

Les centaines de milliers de béguines qui ont irrigué l’Europe du Nord de leur spiritualité mystique et amoureuse, du XI° au XX° siècle, sont nos plus proches témoins de la fécondité de Pentecôte au féminin, jusque dans les conséquences sociales de leurs béguinages : indépendance et liberté des femmes, retour à l’Évangile, soin des pauvres et des petits, contestation des hiérarchies inégalitaires…

 

Puissions-nous nous encourager mutuellement – hommes et femmes ensemble – à conjuguer l’Esprit également au féminin, afin que « tous » soient réellement inspirés par la bourrasque de Pentecôte !

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière » (Ac 1, 12-14)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel, retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche, – la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat. À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient habituellement ; c’était Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères.


PSAUME
(Ps 26 (27), 1, 4, 7-8)
R/ J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants. ou Alléluia ! (Ps 26, 13)


Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?


J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie,
pour admirer le Seigneur dans sa beauté
et m’attacher à son temple.


Écoute, Seigneur, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
Mon cœur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »


DEUXIÈME LECTURE
« Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous » (1 P 4, 13-16)


Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous. Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là.


ÉVANGILE
« Père, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1b-11a)
Alléluia. Alléluia. Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18 ; 16, 22)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »
Patrick BRAUD

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4 janvier 2026

Devenez colombophiles !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Devenez colombophiles !

 

Homélie pour la Fête du Baptême du Seigneur / Année A
11/01/26

Cf. également :

La voix de la résilience
Ces moments où le ciel s’ouvre 

L’Esprit de la colombe
Une parole performative 

Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs
Le principe de gratuité

 

1. Lâcher de colombes

Devenez colombophiles ! dans Communauté spirituelle Colombe-Pape-Francois-193x300Un monastère tout proche de la frontière turque : ce samedi 26 juin 2016, le pape François terminait sa visite en Arménie par un lâcher de colombes. Il venait de s’attirer les foudres du régime d’Ankara pour avoir osé rappeler la réalité et l’historicité du génocide arménien de 1945, commis essentiellement par des musulmans (turcs) sur les chrétiens (arméniens). Le chef de l’Église apostolique arménienne, Karenine II, a lui aussi lancé avec François une colombe en direction du Mont Ararat, lieu supposé du refuge pour l’arche de Noé après le déluge.

Comme quoi on peut être artisan de paix sans être naïf : pas de paix sans justice, pas d’amour des ennemis sans vérité historique. La colombe que Noé a envoyée par trois fois avant qu’elle lui rapporte un rameau d’olivier annonçant la fin du déluge (Gn 8) ne cache pas les crimes commis avec les ailes de l’excuse : un génocide est un génocide ; le reconnaître permettrait aux Turcs de s’engager sur un authentique chemin de réconciliation.

 

La colombe qui fait ce dimanche le trait d’union entre Jésus et son Père au Jourdain (Mt 3, 13-17) est bien sûr le rappel de la colombe de Noé : le baptême est bien ce déluge spirituel qui noie nos péchés ; l’Esprit est bien ce trait d’union entre nous et Dieu, qui annonce la paix avec soi-même, les autres, l’univers, grâce au pardon reçu dans les eaux du baptistère.

 

La colombe est un bel animal gracile au symbolisme si riche !

Lâcher de colombes pour un mariage : une tradition pleine d'émotionJ’ai eu la joie d’expérimenter la tradition nuptiale du lâcher de colombes au sortir d’un mariage, au lieu des jets de poignées de riz cinglantes et païennes (censées apporter fécondité et prospérité) : l’assemblée sortant de l’église a pu s’émerveiller de ces dizaines d’ailes blanches se déployant vers le ciel en un bruissement libre et joyeux.

Les colombes symbolisent en premier lieu l’amour et la fidélité. En effet, l’oiseau est connu pour garder le même conjoint jusqu’à sa mort. Le couple se partage les tâches, notamment la couvaison, en occupant le nid l’un après l’autre. On retrouve cette notion dans la fameuse expression “couple de tourtereaux”.

Selon la tradition, deux colombes libérées par les mariés représentent leur future vie ensemble pendant qu’elles volent vers le haut dans l’air. La présence de colombes le jour du mariage est synonyme d’amour, de paix, de prospérité, de foi et d’espérance.

Le Cantique des cantiques regorge de comparaisons entre la bien-aimée et la colombe :

Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes (Ct 1,15).

Ma colombe, cachée au creux des rochers, en des retraites escarpées, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix; car ta voix est douce et charmant ton visage (Ct 2,14)

Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle! Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile… (Ct 4,1).

Je dors, mais mon cœur veille. J’entends mon bien-aimé qui frappe. « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite! Car ma tête est couverte de rosée, mes boucles, des gouttes de la nuit » (Ct 5,2).

Ses yeux sont des colombes, au bord des cours d’eau se baignant dans le lait, posées au bord d’une vasque (Ct 5,12).

Unique est ma colombe, ma parfaite. Elle est l’unique de sa mère, la préférée de celle qui l’enfanta (Ct 6,9). 

Pas étonnant que la colombe soit devenue le symbole de l’amour nuptial !

 

Dans de nombreuses cultures, les colombes étaient considérées comme des symboles de pureté, de douceur et de paix. Ces attributs s’alignent magnifiquement sur la compréhension chrétienne du rôle de l’Esprit Saint dans nos vies, en purifiant nos cœurs, en nous guidant doucement et en apportant la paix qui dépasse toute compréhension.

La capacité de la colombe à voler vers le ciel en a fait un symbole naturel pour le divin. Dans les mentalités anciennes, les oiseaux étaient des créatures qui pouvaient traverser la frontière entre la terre et le ciel, entre les royaumes de l’humain et du divin. Le Saint-Esprit, en tant que présence de Dieu actif dans notre monde, est parfaitement représenté par cette créature qui franchit les frontières.

Psychologiquement, l’image d’une colombe parle de notre besoin profond de douceur et d’éducation. Le Saint-Esprit, souvent décrit comme le Consolateur ou l’Avocat, trouve une représentation visuelle appropriée dans la colombe, une créature associée aux soins maternels et à la présence apaisante.

 

En hébreu, le mot pour Esprit (ruah) est féminin. Il atteste d’un pôle féminin en Dieu-même, et peut avoir Ruah ; recevez l'Esprit Saint !influencé le choix d’une colombe – souvent associée à des qualités féminines – comme symbole de l’Esprit.

L’imagerie de la colombe relie également le Saint-Esprit au concept de nouvelle création. Tout comme une colombe annonçait le nouveau départ après le déluge du temps de Noé, l’apparition de l’Esprit comme colombe au baptême de Jésus annonce l’inauguration d’une nouvelle ère dans l’histoire du salut.

Le retour de la colombe avec la feuille d’olivier signifie une nouvelle vie et une nouvelle fertilité. Après une inondation catastrophique qui a détruit toute la végétation, cette petite feuille verte était un signe puissant que la terre devenait à nouveau habitable. C’est une belle métaphore du renouveau et de la régénération, qui nous rappelle que même après les expériences les plus dévastatrices, une nouvelle vie peut émerger. La colombe au Jourdain annonce un monde enfin réconcilié en Jésus.

 

Le fait que la colombe ait été envoyée trois fois est également majeur. L’action de YHWH « trois fois saint » demande souvent trois jours pour se déployer, et les chrétiens ont bien compté trois jours entre le Vendredi Saint et la Dimanche de Pâques. La colombe au Jourdain préfigure ainsi la Résurrection du Christ, le début d’une nouvelle ère dans l’histoire du salut.

 

Les colombes nous enseignent la pureté et la simplicité. Jésus lui-même a exhorté ses disciples à être « aussi innocents que les colombes » (Mt 10,16). Cela ne signifie pas être naïf ou ignorer les complexités du monde. Il s’agit plutôt de cultiver un cœur et un but uniques, en se concentrant sur ce qui compte vraiment dans notre vie spirituelle. Dans notre société de consommation, la simplicité de la colombe nous met au défi d’examiner nos attachements et nos priorités. Sommes-nous en train d’encombrer nos vies avec des possessions ou des préoccupations inutiles ? Pouvons-nous, comme la colombe, trouver la joie dans la simplicité?

 

3770025340203_1 baptême dans Communauté spirituelleLes colombes sont connues pour leur instinct de homing (comme les saumons !), leur capacité à retourner dans leurs nids en volant sur de grandes distances. Les poilus de 14-18 s’en servaient comme de fidèles messagers volant au-dessus des lignes de front pour communiquer avec l’arrière…  Cela peut nous en apprendre sur le retour spirituel, sur le retour à Dieu, peu importe jusqu’où nous nous sommes peut-être égarés. Le prophète Osée utilise l’image de colombes revenant de terres lointaines pour décrire le peuple de Dieu revenant à Lui : « Comme un oiseau, tout tremblants, ils viendront de l’Égypte, et comme une colombe, du pays d’Assour ; je les ferai habiter dans leurs maisons, – oracle du Seigneur » (Os 11,11). Dans notre propre vie, nous pouvons parfois nous sentir éloignés de Dieu, mais comme la colombe, nous avons toujours la capacité de revenir.

 

Les colombes nous enseignent encore la douceur. Dans un monde qui valorise souvent l’agressivité et la domination, la colombe nous rappelle la force que l’on retrouve dans la douceur. Comme l’a dit saint François de Sales, « rien n’est aussi fort que la douceur, rien n’est aussi doux que la force réelle ». Cette douceur n’est pas une faiblesse, mais une force puissante pour le bien dans nos relations et dans notre approche du monde.

Enfin, les colombes peuvent nous enseigner la communauté. De nombreuses espèces de colombes s’accouplent pour la vie et sont connues pour leur dévouement envers leurs partenaires et leur progéniture. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à construire des communautés fortes et aimantes, en nous soutenant mutuellement dans nos voyages spirituels. L’exemple de la colombe nous met au défi d’approfondir nos engagements envers nos familles, nos communautés ecclésiales et l’humanité tout entière.

 

2. La colombe eucharistique

colombe eucharistiqueAu musée de Limoges, vous pouvez admirer un étrange oiseau recouvert d’émail champlevé, magnifique et gracieux : une colombe eucharistique. C’est qu’au Moyen-Âge on n’avait pas encore inventé l’adoration eucharistique. On ne conservait quelques hosties consacrées que pour les porter aux malades ou aux absents, selon l’antique tradition que les orthodoxes ont gardée. Alors, pour éviter que les rats ne les grignotent ou que l’humilité ne les moisisse, on gardait quelques hosties consacrées dans une pyxide (petite boîte) en forme de colombe, richement décorée, qu’on élevait au-dessus de l’autel à l’aide de chaînes pour qu’elle y demeure suspendue.

 

Planant ainsi au-dessus de l’autel eucharistique, cette colombe rappelait le rôle de l’Esprit dans la messe : c’est lui l’acteur de la transformation du pain/vin en corps sacramentel du Christ ; c’est lui l’acteur de la transformation de l’assemblée en « corps vrai » (comme on disait au Moyen-Âge) du Christ.


Relisez les deux épiclèses d’une prière eucharistique :

Taille-image-article-SNCC-12-300x231 colombe1ère épiclèse, sur les dons (épiclèse consécratoire) : « Sanctifie ces offrandes, en répandant sur elles ton Esprit; qu´elles deviennent pour nous le corps  et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur ».

2ème épiclèse, sur l’assemblée (épiclèse de communion) : « Humblement, nous te demandons qu´en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l´Esprit Saint en un seul corps ».

Ces deux épiclèses que toutes les prières eucharistiques doivent comporter (l’ancien canon romain y déroge, mais son déficit pneumatologique est bien connu [1]) l’affirment avec force : il arrive rien d’autre au pain et au vin que ce qui arrive à l’assemblée ; et il n’arrive rien d’autre à l’assemblée que ce qui arrive au pain et au vin, à savoir être unis au Christ ressuscité, par lui, avec lui et en lui. C’est l’Esprit commun du Père et du Fils qui opère cet enlacement amoureux des « trois corps du Christ », selon le processus ainsi résumé :

 colombe eucharistique

La colombe planant au-dessus de la tête de Jésus au Jourdain est déjà notre colombe eucharistique de Limoges : l’annonce que le culte véritable est de s’offrir soi-même « en vivante hostie », uni à Jésus qui fait l’offrande de lui-même à son Père : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps. Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché ; alors, j’ai dit : Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté, ainsi qu’il est écrit de moi dans le Livre » (He 10,5-7).

Plongeons avec Jésus dans les eaux de notre baptême pour y noyer nos péchés.

Laissons l’Esprit comme une colombe soutenir notre envol vers le Père et faire de nous « une vivante offrande à la louange de sa gloire » (Prière eucharistique n° 4)… 

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[1] La liturgie romaine avait supprimé pendant longtemps les épiclèses, mais les a heureusement réintégrées  dans les diverses versions du canon de la messe à la suite de la réforme entreprise en 1963. En fait, la différence de pratique liturgique à ce sujet entre l’Orient et l’Occident reposait sur une dissension concernant le sacerdoce. Pour la théologie orientale, le prêtre ne s’identifie pas avec le Christ et il ne prononce pas les paroles : « Ceci est mon corps » in persona Christi, comme le suppose l’Église latine. Il parle au nom de la communauté, in persona Ecclesiae. Et pour que ses paroles aient une efficacité, on invoque l’Esprit, seul capable de donner le Christ. C’est par l’Esprit Saint que le Christ lui-même réalise les paroles prononcées par le prêtre et les siennes, l’Eucharistie actuelle et la Cène. L’épiclèse se trouve ainsi, plus encore que le Filioque, au centre d’un des sujets les plus importants pour l’œcuménisme : celui de la place et du sens du sacerdoce dans la communauté chrétienne.

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Petit excursus sur « les trois corps du Christ »

 

La théologie dite ‘des trois corps’ était très populaire au Moyen-Âge.

La réflexion chrétienne des premiers siècles parle de l’unique Corps du Christ, sous trois formes, dans la ligne du Nouveau Testament :

  • le corps historique de Jésus, né de Marie (devenu corps « spirituel », glorifié dans la Résurrection).
  • le corps eucharistique, qualifié de corps mystique, au sens du mystère biblique, c’est-à-dire d’une réalité imprégnée de grâce divine, pour le salut des fidèles. Il n’y avait pas alors d’objectivation de la réalité eucharistique; c’était sa finalisation qui importait, le fait que le pain soit vraiment une nourriture « non pas matériellement ou sous des espèces visibles, mais par une force et une puissance spirituelle » (Florus de Lyon au IXème siècle) qui fait que ce pain devienne en nous le mystère même du salut.
  • le corps du Christ qui est l’Église, qualifié de corpus verum (corps vrai), au sens biblique du mot vérité, c’est-à-dire ce vers quoi on tend, la finalité et la plénitude du mystère. La communion eucharistique n’a d’autre but que de nourrir les saints pour établir entre eux une vraie communion, et qu’ainsi l’Église (= l’assemblée des saints) devienne le verum corpus Christi. 

 

Il a avait donc là trois formes de présence du corps du Christ, indissociables: la réalité visée était d’établir la communion des saints qui constitue l’Église dans sa plénitude de corpus verum, ceci en se fondant sur les paroles et les gestes de la personne historique de Jésus, et grâce à la nourriture eucharistique qui recevait le nom de sacramentum corporis ou encore de corpus mysticum. Le lien entre corps eucharistique et corps ecclésial est alors très fort. Mais le débat en Occident sur les erreurs de Béranger de Tours (1088) va provoquer un véritable chassé-croisé : le vrai corps deviendra l’Eucharistie, et le Corps mystique l’Église. 

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LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE

« Voici mon serviteur, qui a toute ma faveur » (Is 42, 1-4.6-7)

 

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ; aux nations, il proclamera le droit. Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, il ne fera pas entendre sa voix au-dehors. Il ne brisera pas le roseau qui fléchit, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit, il proclamera le droit en vérité. Il ne faiblira pas, il ne fléchira pas, jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre, et que les îles lointaines aspirent à recevoir ses lois.
 Moi, le Seigneur, je t’ai appelé selon la justice ; je te saisis par la main, je te façonne, je fais de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations : tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. »

 

PSAUME

(Ps 28 (29), 1-2, 3ac-4, 3b.9c-10)
R/ Le Seigneur bénit son peuple en lui donnant la paix. (Ps 28, 11b)

 

Rendez au Seigneur, vous, les dieux,
rendez au Seigneur gloire et puissance.
Rendez au Seigneur la gloire de son nom,
adorez le Seigneur, éblouissant de sainteté.

 

La voix du Seigneur domine les eaux,
le Seigneur domine la masse des eaux.
Voix du Seigneur dans sa force,
voix du Seigneur qui éblouit.

 

Le Dieu de la gloire déchaîne le tonnerre,
Et tous dans son temple s’écrient : « Gloire ! »
Au déluge le Seigneur a siégé ;
il siège, le Seigneur, il est roi pour toujours !

 

DEUXIÈME LECTURE

« Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint » (Ac 10, 34-38)

 

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée, chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. »

 

ÉVANGILE

« Dès que Jésus fut baptisé, il vit l’Esprit de Dieu venir sur lui » (Mt 3, 13-17)
Alléluia. Alléluia. Aujourd’hui, le ciel s’est ouvert, l’Esprit descend sur Jésus, et la voix du Père domine les eaux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ! » Alléluia. (cf. Mt 3, 16-17, Ps 28, 3)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire.
Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau, et voici que les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve ma joie. »
Patrick Braud

 

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22 septembre 2024

Chrétiens sans Église

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Chrétiens sans Église

 

Homélie pour le 26° Dimanche du Temps ordinaire / Année B
29/09/24

Cf. également :
Ma main à couper !
Scandale ! Vous avez dit scandale ?
Contre tout sectarisme
La jalousie entre nature et culture
« J’ai renoncé au comparatif »
La nécessaire radicalité chrétienne
Le coup de gueule de saint Jacques
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

 

Cathos non-pratiquants

Tous les sondages le disent : les Français « catholiques pratiquants » – c’est-à-dire allant à la messe au moins une fois par mois – sont de moins en moins nombreux : 7 % environ en 2021 selon l’IFOP. Et ce pourcentage continue à baisser régulièrement. 

Messalisants 1952-2006

Appartenance relgieuse 2022 (Statista)

Reste que l’empreinte catholique sur l’ensemble de la société est forte. En témoigne le nombre de Français se déclarant catholiques, quelle que soit leur pratique religieuse : 32 % en 2018  (enquête Arval). Certes, la chute est vertigineuse par rapport à 1980 (70 %). Les sociologues parlent de désaffiliation pour caractériser cette indépendance grandissante vis-à-vis de l’Église (alors que les musulmans passent de 1 % à 6 %). Même désaffiliés, les Français sont encore, souvent sans le savoir, pétris de tout ce que le catholicisme a charrié avec lui pendant des siècles, pour le meilleur et pour le pire. Si l’on fait la soustraction, il y a quand même environ 25 % de nos citoyens qui se déclarent chrétiens sans Église. Phénomène massif qui doit interroger.

Ne répondons pas trop vite que l’individualisme ou l’hédonisme seraient les seuls facteurs explicatifs. Les chrétiens sans Église sont sans doute influencés par la culture européenne mettant le plaisir et la liberté de l’individu au-dessus de tout. Mais l’absence de pratique dominicale pointe également vers une autre critique : celle de l’institution ecclésiale en tant que telle, jugée trop lourde, trop conservatrice, trop masculine, trop hiérarchique et cléricale, trop peu démocratique, bref : obsolète.

 

Au risque d’en choquer beaucoup, force est de constater que les lectures de ce dimanche semblent donner quelques arguments à cette critique de l’institutionnel et du cléricalisme !

Examinons de plus près comment ces textes bibliques assument une tradition d’un rapport critique à l’institution ecclésiale.

 

Contre le cléricalisme

Notre première lecture (Nb 11,25-29) montre Moïse choisissant 70 anciens pour l’aider à gouverner le peuple en exode dans le désert. Solution très cléricale : le mot ancien a donné en grec le mot presbytéros, et le mot prêtre en français. Moïse institue donc une caste de prêtres munis d’un privilège spécial – le don de l’Esprit de Dieu – seuls habilités à interpréter pour le peuple ce que Dieu voudrait pour lui. Car être prophète (en grec : pro- phesein) c’est cela : parler (phesein = dire) au nom de Dieu devant (pro = devant) le peuple, lui annoncer sa parole. On devine que ces les anciens/prophètes obtenaient ainsi un réel pouvoir sur le peuple, pour encadrer leur conduite et leur culte.

Or pourtant, notre texte de Nb 11 précise avec ironie qu’aussitôt l’effusion de l’esprit accomplie « ils se mettent à prophétiser, mais cela ne dura pas »

Le caractère prophétique des 70 anciens ne dura pas. Quelle critique redoutable du cléricalisme ! Dès que les prêtres (les anciens) croient détenir pour toujours le monopole de la Parole de Dieu, leur charisme s’évanouit de lui-même… D’ailleurs on ne connaît pas les noms de ces 68, alors que ceux des dissidents Eldad et Médad nous sont parvenus. Pire : ils ne sont pas entrés en Terre promise (comme Moïse). Leur caractère d’anciens ne les a pas préservés.

Voilà donc un récit qui conteste radicalement la prétention des clercs à détenir pour toujours l’exclusivité de la Parole de Dieu !

 

Chrétiens sans Église dans Communauté spirituelle 42794_largeLe pape François a déjà tonné plusieurs fois contre cette maladie institutionnelle qu’est le cléricalisme, transformant les prêtres en petit chefs autoritaires, imposant leurs  conceptions au peuple de Dieu sous prétexte d’avoir reçu l’ordination :

Je voudrais cependant m’arrêter sur un aspect de cette mondanité. Lorsqu’elle entre dans le cœur des pasteurs, elle prend une forme spécifique, celle du cléricalisme. Pardonnez-moi de le répéter […], en tant qu’homme âgé et de cœur, je veux vous dire que cela me préoccupe lorsque nous tombons dans des formes de cléricalisme ; lorsque, peut-être sans nous en rendre compte, nous laissons voir que nous sommes supérieurs, privilégiés, placés « au-dessus » et donc séparés du reste du peuple saint de Dieu. Comme me l’a écrit un jour un bon prêtre, « le cléricalisme est le symptôme d’une vie sacerdotale et laïque tentée de vivre le rôle et non le lien réel avec Dieu et les frères ». En bref, il s’agit d’une maladie qui nous fait perdre la mémoire du baptême que nous avons reçu, en laissant à l’arrière-plan notre appartenance au même peuple saint et en nous conduisant à vivre l’autorité dans les différentes formes de pouvoir, sans nous rendre compte de la duplicité, sans humilité mais avec des attitudes détachées et hautaines.

(Lettre adressée aux prêtres du diocèse de Rome, lundi 7 août 2023)

Le Pape a enfoncé le clou au début de la congrégation du Synode du mercredi 25 octobre 2023 :

« Lorsque les ministres dépassent leur service et maltraitent le peuple de Dieu, ils défigurent le visage de l’Église, ils l’abîment avec des attitudes machistes et dictatoriales ». « Il est douloureux, ajoute-t-il, de trouver dans certains bureaux paroissiaux la liste des prix » des services sacramentels comme dans un supermarché.

Le Pape exprime une égale amertume, voire une « douleur », pour ces « jeunes prêtres » que l’on voit dans les ateliers des tailleurs ecclésiastiques « essayant des soutanes et des chapeaux ou des robes et des bobines avec de la dentelle ». « Assez, dit-il, c’est vraiment un scandale. Le cléricalisme est un fouet, un fléau, une forme de mondanité qui salit et abîme le visage de l’épouse du Seigneur, qui asservit le peuple saint et fidèle de Dieu ».

 

Contre l’institution, lorsqu’elle oublie l’amour et la sagesse

Numbers 11:26 - "But there remained two of the men in the camp, the name of the one was Eldad, and the name of the other Medad: and the spirit rested upon them; and they were of them that were written, but went not out unto the tabernacle: and they prophesied in the camp."Imagine a biblical scene based on Numbers 11:26. There are two men, Eldad and Medad, in an ancient camp setting. Their countenance reflects divine inspiration as the spirit rests upon them. Despite being within the confines of the camp and not outside near the sacred tabernacle, they are seen prophesying. Note the ancient attire, simple yet historically authentic. The whole scene is instilled with a spiritual glow that characterizes their divine interaction. The overarching visual style should be reminiscent of digital art with crisp lines, vivid colors, and elements of pixelization.Eldad et Médad ne vont pas à la Tente de la rencontre. Ils osent désobéir à la convocation de Moïse. On les classerait aujourd’hui parmi les non-pratiquants ! Ils relativisent la convocation formelle du collège des anciens par Moïse. On ne sait pas pourquoi ils désobéissent ainsi en ne venant pas à cette assemblée, et c’est heureux. Car cela laisse ouvert le champ des critères permettant de ne pas venir. Ainsi certains midrashs tentent d’expliquer leur absence par leur humilité : ils n’y vont pas parce qu’ils ne se croyaient pas dignes d’y participer.

De même on ne sait pas pourquoi celui qui chassait les esprits mauvais au nom de Jésus dans notre Évangile (Mc 9,38–43) ne fait pas partie de ceux qui le suivent. Et c’est heureux : car quelqu’un peut très bien ne pas faire partie de la bande à Jésus et pourtant répandre le bien autour de lui au nom du Christ !

 

Ni Moïse ni Jésus ne revendiquent de posséder leurs disciples, leurs ministres. L’Esprit est libre de souffler où il veut. Une institution qui prétendrait être le seul canal divin serait un véritable « péché contre l’Esprit » (Mt 12,31). La Bible nous transmet la tradition d’une critique radicale de toute institution, fût-elle ecclésiale, car toujours tentée par le totalitarisme.

 

Une deuxième critique affleure dans notre texte de Nb 11 : celle du manque d’amour chez les anciens (les prêtres). En effet, être 70, ce n’est pas si nombreux. Ils devaient tous se connaître. Et quand on se rassemble sous la tente, on vérifie rapidement d’un seul coup d’œil qu’il ne manque personne. Or ici à la Tente de la Rencontre, ils ne sont que 68 et aucun ancien ne s’en rend compte, ni ne demande d’attendre un peu les retardataires, ou d’aller les chercher etc. Ils ne sont que 68 et cela leur suffit. Il en manque 2 et cela ne les inquiète pas.

Quel manque d’attention à la personne !

D’autant plus que ceux qu’ils ont oubliés s’appellent en hébreu אֶלְדָּד Eldad (El-dad = Dieu-amour)  et מֵידָד Médad (Me-dad = pour l’amour). Ces deux-là, au milieu du camp, témoignent que tous sont aimés de Dieu, afin d’aimer en retour. Être aimé pour aimer : voilà qui devrait orienter toute la Loi ! Sans eux, l’institution des anciens se dessèche, et leur prophétie se meurt. L’institution sans l’amour ne dure pas, ou elle ne devient plus qu’une coquille vide. Elle tombe sous le coup de la condamnation de Paul : « J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante » (1Co 13,1).

 

9172z2UfciL._SL1500_ amour dans Communauté spirituelleLorsqu’une institution oublie l’amour, en se fixant sur des fonctionnements du passé, en se raidissant sur des positions insupportables, elle se disqualifie elle-même. Au point qu’il devient légitime de ne plus lui obéir, en n’allant pas à la Tente de la Rencontre ou autre convocation ecclésiale… Eugen Drewermann avait dénoncé autrefois le système autoritaire réduisant les prêtres à devenir des fonctionnaires de Dieu (Kläriker, 1989). Moïse et Jésus approuvent dans nos deux lectures la désobéissance à une institution devenue sans amour : mieux vaut ne pas aller à l’assemblée des anciens et continuer à prophétiser au milieu du peuple ; mieux vaut ne pas suivre Jésus sur la route si c’est pour libérer les hommes de leurs esprits mauvais en son nom. 

Incroyable subversion biblique, qui semble scier la branche sur laquelle sa prédication est assise !

Un midrash précise même que Dieu a volontairement court-circuité Moïse afin de faire d’Eldad et Médad des prophètes ‘durables’ !

L’esprit de prophétie qui reposait sur les Anciens venait de Moïse, tandis que l’esprit de prophétie qui reposait sur Eldad et Médad venait directement de l’Éternel comme il est écrit : Et l’esprit reposa sur eux (Nb 11,26).

(Midrash Tanhuma)

L’Esprit de YHWH leur est donné en direct, sans la médiation de Moïse. Peut-être parce que Moïse était tellement obsédé par le fonctionnement de son autorité pour gouverner un tel ramassis d’esclaves qu’il voulait avec les 70 répartir les tâches, organiser, systématiser et encadrer, bref créer une administration efficace. Alors que YHWH voulait avec Eldad et Médad inspirer, incarner, communier avec

 

Une institution qui ne fait pas attention aux personnes, qui ne se soucie plus de ceux et celles qui lui manquent, qui fait passer son fonctionnement avant l’amour… : il vous sera facile de décliner les situations où notre Église se comporte hélas ainsi.


Autre critique institutionnelle de Nb 11 : oublier la sagesse.

La traduction liturgique de notre première lecture dit qu’Eldad et Médad « comptent parmi les anciens qui avaient été choisis ». Mais le texte hébreu dit davantage : « ils étaient dans les écrits (והמה בכתבים ולא) ». Certes cela signifie qu’ils étaient sur les listes des noms des 70. Cependant le mot ketouvim (venant de כָּתַב, ka.tav = écrire) signifie « les Écritures », et par extension la Bible elle-même ! Alors que les 68 se noient dans la liturgie de la tente, les deux dissidents s’enracinent dans les Écritures…

Plus exactement, dans les écrits de sagesse. Car pour les juifs, la Bible se répartit en trois  bibliothèques bien distinctes : la Torah (les 5 livres de la Loi), les Nevi’im (Prophètes), les Ketouvim (autres écrits), d’où l’acronyme Tanakh désignant la Bible hébraïque. Ce troisième ensemble des Ketouvim est constitué des livres de sagesse qui puisent leur inspiration dans l’immersion du peuple juif au milieu des autres cultures environnantes : les Psaumes, les Proverbes, Qohélet, Siracide, Job, le Cantique des cantiques, Ruth etc. Ce troisième courant biblique part de l’expérience commune à tous les peuples pour en tirer une sagesse compatible avec le monothéisme juif. Comme Eldad et Médad, cette sagesse « reste dans le camp », et ne s’extraie pas de la condition ordinaire pour prophétiser à l’écart, dans des extravagances d’une liturgie hors-sol.

 

Une institution qui – en plus d’oublier l’amour – oublierait de pratiquer cette sagesse accessible à tous se condamnerait elle-même à une parole verbeuse, et à disparaître rapidement.

 

 

Excursus sur la symbolique des nombres 70, 2 et 68

 EldadLes amateurs de symbolisme pourront se régaler en comparant les nombres 70, 2 et 68 qui traversent notre première lecture.

 

a) 70 = 7 x 10 

Ce nombre évoque la Loi (10 commandements) étendue à toute la Création (les 7 jours de la semaine dans la Genèse). Dans la tête de Moïse, établir 70 anciens relève d’une volonté de quadriller l’ensemble de la société par les préceptes de la Loi juive.

 

b) 2 est le chiffre du couple humain, dont l’unité amoureuse tend vers l’unité divine (chiffre 1). La paire Eldad et Médad figure ainsi la prophétie humaine accordée à tous, féconde et durable, par opposition à la prophétie institutionnelle de quelques-uns (les 68), éphémère et stérile.

 

c) 68 = 70 – 2 

Ce nombre évoque la Loi (10) pratiquée sans l’amour humain (2), le règne de l’interdit religieux déshumanisé. Ce qu’on retrouve encore en faisant 4 x (10 + 7) : 4 est le nombre de l’universel (les 4 points cardinaux) ; 10 celui de la Loi et 7 celui de la Création comme pour 70. Le nombre 68 symboliserait alors une volonté folle d’imposer la Loi (10) à toute la Création (7), dans toutes les sociétés humaines (4), alors qu’elle devrait rester au service de l’Alliance d’amour entre YHWH et le seul peuple juif. 

 

 

Peuple de prophètes, peuple de prêtres

2015888_univ_cnt_1_xl EspritMoïse approuve le comportement d’Eldad et Médad : « Ah ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! »

Plus tard, le prophète Joël nous garantira que ce vœu de Moïse s’exaucera un jour : « Alors, après cela, je répandrai mon esprit sur tout être de chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes je répandrai mon esprit en ces jours-là » (Jl 3,1-2).

Plus tard encore, lors de la Pentecôte après la résurrection de Jésus, ce vœu de Moïse confirmé par la prophétie de Joël s’est réalisé dans le petit groupe d’hommes et de femmes prophétisant devant la foule ébahie des pèlerins venus du monde entier à Jérusalem : « Non, ces gens-là ne sont pas ivres comme vous le supposez, car c’est seulement la troisième heure du jour. Mais ce qui arrive a été annoncé par le prophète Joël : Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai mon Esprit sur toute créature : vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos anciens auront des songes. Même sur mes serviteurs et sur mes servantes, je répandrai mon Esprit en ces jours-là, et ils prophétiseront » (Ac 2,14-18).

 

Les 68 croyaient accaparer le charisme de prophétie, faisant d’eux des notables et des gens à part. Eldad et Médad ne veulent pas être « à part », mais « au milieu du peuple ». Et ils annoncent ainsi le moment où le peuple entier deviendra prophète. De même pour le culte : les ministres croient pouvoir être les seuls à offrir le culte à Dieu dans la Tente de l’Exode ou dans les liturgies du Temple. Mais Paul remet les choses à leur place : le véritable culte « dans l’Esprit », c’est offrir sa vie par amour. « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte » (Rm 12,1). À cela tous sont appelés. Voilà le sacerdoce commun des baptisés auxquels est ordonné le ministère des prêtres : faire de notre vie une offrande à Dieu et à nos frères, par amour et dans l’amour. En cela tous sont prêtres, et quelques-uns se consacrent à les y aider.

 

Cela demande de « ne pas quitter le camp » où le peuple fait halte. Rester au milieu de son peuple au lieu de se mettre à part dans les volutes d’encens et les délices d’une parole inspirée tellement coupée des autres qu’elle en devient éphémère et inconsistante. Les vrais prophètes font corps avec leur peuple, et tous deviennent prophètes avec eux.

C’était par exemple l’intuition de départ des prêtres ouvriers en France dans les années 60 : être au milieu de ces masses en bleu de travail dont l’absence n’inquiétait guère les paroisses. Cette intuition s’est sans doute perdue en cours de route, confondant être-avec et être-comme, solidarité et complicité idéologique, critique de l’institution et séparatisme radical. Eldad et Médad nous redisent pourtant qu’être prophète implique de « rester dans le camp », de « partager les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps », selon la belle formule du concile Vatican II.

L’exorciste au nom de Jésus qui n’est pas dans le groupe de ses fidèles nous redit ainsi que l’Esprit de ce Jésus n’est pas enfermé dans les frontières visibles de l’Église.

 

Croyons-nous réellement que notre baptême fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois ? Ou préférons nous déléguer cette vocation à des ‘spécialistes’ supposés agir à notre place ?

Revaloriser le prophétisme commun des baptisés n’est pas disqualifier le prophétisme spécifique des ministres ordonnés. C’est articuler les deux, en ordonnant le second au premier, et non l’inverse, ce qui ferait ressurgir le cléricalisme…

 

Un peuple de prophètes est composé d’acteurs bien enracinés dans les responsabilités  sociétales de leur époque, et qui n’ont pas peur de proclamer les exigences de la Parole de Dieu à temps et à contretemps. Prophétiser aujourd’hui, c’est annoncer par nos paroles et nos actes ce que la foi au Christ nous inspire en entreprise, en famille, en politique, en économie etc. pour faire grandir l’amour de Dieu et des autres.

Les 68 voulaient s’accaparer ce rôle. Heureusement, Eldad et Médad ne se sont pas séparés du peuple pour courir après un tel prestige éphémère. 

Pourquoi, en France, certains prêtres ne pourraient-il pas, comme les diacres permanents, faire l’expérience du ministère de la Parole de Dieu vécue et prêchée au milieu du peuple (ce qui suppose métier et famille), et non pas à l’écart ?

 

Conclusion

Si vous êtes de ces ‘chrétiens sans Église’ si nombreux en France, réjouissez-vous ! Car Eldad et Médad sont vos avocats. Continuez à être prophètes au milieu de vos proches ! Osez faire remonter à l’Église officielle ce que vous avez cru discerner des attentes de vos contemporains.


Si vous faites partie de la petite minorité des cathos pratiquants, ne désespérez pas ! Efforcez-vous de garder l’institution (paroisse, mouvement, communautés, diocèse) ouverte, soucieuse des personnes plus que de son fonctionnement, non exclusive. Plaidez pour que chacune des décisions prises soit inspirée par l’amour et pas seulement par la loi. Faites attention à chacun et pas seulement au remplissage de vos organigrammes. Alors vous verrez votre Église se renouveler peu à peu en accueillant ceux et celles qu’elle avait oubliés, et devenir ainsi un peuple prophétique, pour le bien de tous !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

1ère lecture : L’Esprit de Dieu souffle où il veut (Nb 11, 25-29)

Lecture du livre des Nombres
Le Seigneur descendit dans la nuée pour s’entretenir avec Moïse. Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les soixante-dix anciens du peuple. Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais cela ne dura pas.
Or, deux hommes étaient restés dans le camp ; l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad. L’esprit reposa sur eux ; bien que n’étant pas venus à la tente de la Rencontre, ils comptaient parmi les anciens qui avaient été choisis, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser.
Un jeune homme courut annoncer à Moïse : « Eldad et Médad prophétisent dans le camp ! »
Josué, fils de Noun, serviteur de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole : « Moïse, mon maître, arrête-les ! »
Mais Moïse lui dit : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! »

Psaume : 18, 8, 10, 12-13, 14
R/ La loi du Seigneur est joie pour le cœur.

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Aussi ton serviteur en est illuminé ;
à les garder, il trouve son profit.
Qui peut discerner ses erreurs ?
Purifie-moi de celles qui m’échappent.

Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil :
qu’il n’ait sur moi aucune emprise.
Alors je serai sans reproche,
pur d’un grand péché.

2ème lecture : Contre la richesse (Jc 5, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Jacques
Écoutez-moi, vous, les gens riches ! Pleurez, lamentez-vous, car des malheurs vous attendent.
Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille vous accusera, elle dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé de l’argent, alors que nous sommes dans les derniers temps !
Des travailleurs ont moissonné vos terres, et vous ne les avez pas payés ; leur salaire crie vengeance, et les revendications des moissonneurs sont arrivées aux oreilles du Seigneur de l’univers.
Vous avez recherché sur terre le plaisir et le luxe, et vous avez fait bombance pendant qu’on massacrait des gens.
Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous résiste.

Evangile : Contre le sectarisme et contre le scandale (Mc 9, 38-43.45.47-48)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Ta parole, Seigneur, est vérité : dans cette vérité, consacre-nous. Alléluia. (cf. Jn 17, 17)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un chasser des esprits mauvais en ton nom ; nous avons voulu l’en empêcher, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
Jésus répondit : « Ne l’empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.
Celui qui entraînera la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer.
Et si ta main t’entraîne au péché, coupe-la. Il vaut mieux entrer manchot dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux mains dans la géhenne, là où le feu ne s’éteint pas.
Si ton pied t’entraîne au péché, coupe-le. Il vaut mieux entrer estropié dans la vie éternelle que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne.
Si ton œil t’entraîne au péché, arrache-le. Il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. »
Patrick Braud

 

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25 août 2024

La Tradition et les traditions

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La Tradition et les traditions

 

Homélie pour le 22° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

01/09/24

 

Cf. également :

Le pur et l’impur en christianisme
La coutume sans la vérité est une vieille erreur 
Toucher les tsitsits de Jésus
Quel type de pratiquant êtes-vous ?
Signes extérieurs de religion
L’événement sera notre maître intérieur
De la santé au salut en passant par la foi
Les deux sous du don…

 

Petit jeu de rentrée scolaire

En cette fin d’été, amusez-vous à tester vos connaissances liturgiques. Sans réfléchir, dites ce que vous évoque chacun des mots de la liste suivante, et quel était son usage :

Chape, chasuble, cordon, amict, manuterge, manipule, corporal, camail, conopée, dalmatique, faldistoire, goupillon, grémial, navette, pale, rochet, surplis …

Autrefois, chacun de ces objets liturgiques était scrupuleusement décrit dans les cérémoniaires, gros livres détaillant le déroulement des cérémonies. On y précisait également les gestes à accomplir : inclination, génuflexion, signation, agenouillement, croisement des mains, des doigts etc., par le prêtre, les enfants de chœur ou l’assemblée. Tout cela était extrêmement codifié.

Par exemple :

« Il existe deux sortes de génuflexions. La génuflexion simple (ou sans qualification) se fait en reculant le pied droit et fléchissant le genou droit jusqu’à ce qu’il touche le sol à proximité du talon gauche : on se relève aussitôt, sans aucune attente, et sans fléchissement de la tête ou du corps, qui restent droits. Comme pour les inclinations, il faut veiller à être à l’arrêt et tourné face à la personne ou l’objet qu’on va saluer avant de commencer la génuflexion, éviter toute précipitation et toute attente, et garder le corps droit, sans le pencher ni en avant ni sur le côté.

En outre, il faut absolument résister, lorsqu’on fléchit le genou (et de même lorsqu’on s’agenouille) à toute tentation de relever de la main le devant de la soutane ou de l’aube, geste parfois efféminé et toujours ridicule.

Missale Romanum 2002

 

La Tradition et les traditions dans Communauté spirituelle Missel-exemple-offertoire

Missel avec les rubriques en rouge

Ces livres contenaient des parties imprimées en rouge (ruber en latin, ce qui a donné le mot rubrique) décrivant aux prêtres ce qu’il fallait faire et comment le faire. Exemples :
« Ici on fait trois fois le signe de croix ».
« Réciter à voix haute (ou médiocre, ou basse) [1] ».
« Maintenir l’index et les pouces serrés l’un contre l’autre au niveau des coussinets, afin d’éviter que toute particule d’hostie reconnaissable qui aurait pu adhérer aux doigts ne tombe à l’extérieur du corporal ».

Ces rubriques ne constituent pas le texte des rites, mais indiquent la façon suivant laquelle on doit les célébrer.

Certes, la rubrique essaie de corriger elle-même les abus qu’elle risque d’engendrer, mais ce n’est qu’un correctif :

« Il faut donner une âme à ce geste : afin que le cœur s’incline avec un profond respect devant Dieu, la génuflexion sera faite ni d’une manière empressée ni d’une manière distraite ».


Après le Concile de Trente, au fil des siècles, les rubriques ont occupé une place et une importance de plus en plus grandes. On a même appelé rubricisme cette déformation liturgique où le comment (quo creditur) prend le pas sur le quoi (quod creditur), où le motif formel supplante le contenu. Dont Robert le Gall écrivait : « Le rubricisme est cette exagération qui accorde plus d’attention aux règles de la célébration qu’au sens profond des fonctions liturgiques ». Les périodes d’inflation des rubriques (c’est le cas au moment de la réforme tridentine) sont le signe infaillible qu’une certaine tradition est en train de mourir. La multiplication des rubriques écrites devient alors le moyen de pratiquer une forme d’acharnement thérapeutique, en refusant de voir ce qui meurt et doit être remplacé.

 

Les textes de ce dimanche semblent mettre en scène une opposition frontale entre la première lecture et l’Évangile. En effet, le Deutéronome (Dt 4,1-2.6-8) ordonne : « Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ».

Alors que l’Évangile de Marc  (Mc 7,1-23) critique : « les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes ».

 

La Loi juive (ou les fondamentalismes actuels) serait-elle du côté du rubricisme, alors que l’Évangile serait du côté de la liberté de l’Esprit ? Voyons cela de plus près

 

1. Les traditions et la Tradition

Le texte de Marc énumère quelques-unes de ces coutumes pharisiennes dont l’observance scrupuleuse obsédait les juifs pieux de l’époque :

« Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats ».

Comme pour le rubricisme, l’importance exagérée accordée à l’exécution pointilleuse de ces prescriptions était censée garantir l’efficacité rituelle. Cette énumération est loin d’être complète d’ailleurs, puisque aujourd’hui encore le livre des 613 commandements à observer détaille avec minutie ce que les juifs pratiquants doivent exécuter pour être en règle avec la Torah.

Cette obsession des gestes à faire ou à ne pas faire, des paroles à dire ou à ne pas dire, peut devenir à la longue pathologique, à la limite de l’obsessionnel et du compulsif. Jésus y dénonce surtout une hypocrisie religieuse qui le révolte :

« Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes ».

L’hypocrisie religieuse, c’est de faire ‘ce qu’il faut’ à l’extérieur sans être cohérent à l’intérieur.

À l’extérieur : aller à la messe, donner au Denier de l’Église, faire ses prières, être moralement dans la moyenne. 

À l’intérieur : « pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure ».

À l’extérieur : des riches donations au Trésor du Temple de Jérusalem. 

À l’intérieur : l’offrande d’elle-même d’une pauvre veuve à deux sous.

Souvenez-vous par exemple des révélations fracassantes en juillet dernier au sujet des abus sexuels que l’Abbé Pierre a commis pendant des décennies. À l’extérieur : un prophète charismatique, défenseur des plus pauvres, fondateur des Communautés Emmaüs si précieuses, apôtre du droit au logement. À l’intérieur : un homme malade de ses pulsions incontrôlées. La personnalité préférée des Français (élue 16 fois de suite comme telle dans les sondages !) cachait en réalité un côté obscur.

 

Jésus refuse de canoniser l’extérieur sans accorder d’importance à l’intérieur. Il oppose ainsi radicalement les coutumes et traditions venues des hommes (rites de pureté, piété ostentatoire etc.) au commandement venu de Dieu : l’amour mutuel en Dieu. 

Le problème, c’est que les chefs religieux veulent nous faire croire que leurs traditions  purement humaines viennent de Dieu en direct…

 

La Tradition et les traditions 1 Essai historiqueL’immense théologien dominicain Yves Congar, un des piliers de Vatican II, avait publié en 1960 et 1963 deux volumes encyclopédiques intitulés : « La Tradition et les traditions ». Le T majuscule et le singulier (la Tradition) pointaient vers l’essentiel de la révélation faite à Moïse, accomplie en Jésus : YHWH, communion d’amour trinitaire. Le pluriel et la minuscule (les traditions) pointaient vers la multiplicité des coutumes, habitudes et rituels qui se sont développés au cours des âges. Si la Tradition est le fleuve, les traditions sont les alluvions charriées, puis déposés en strates sédimentaires par le génie culturel de chaque peuple évangélisé.

Ainsi l’Orient a développé le culte des icônes et l’Occident celui du Saint Sacrement.
Ainsi les rituels eucharistiques se sont multipliés : syriaque, syro-malabar, copte égyptien ou  copte éthiopien, melkite, de saint Basile, de Saint Pie V… 

Ainsi on fait le signe de croix de gauche à droite en Occident et de droite à gauche en Orient.
On se met assis pour écouter l’Évangile au Zaïre, par respect. On se lève ailleurs, par respect toujours. Etc.

 

Ces traditions alluvionnaires ont comme les alluvions des conséquences fertiles. Le limon charrié par les eaux du Nil rend ses berges cultivables et généreuses. Les traditions liturgiques et ecclésiales propres à chaque peuple honorent sa particularité, sa culture, son sens de la foi.

Mais avec le temps ces dépôts s’accumulent, et finissent par obstruer le flux d’eau vive comme elles envasent le delta du Nil. Si bien que les croyants ordinaires ne savent plus ce qui est important : avoir fait ses Pâques ou aimer les hérétiques, organiser une belle  procession ou renoncer à la pensée magique…

 

2. Un rapport critique à la Tradition

Le moins que l’on puisse dire est que Jésus est sacrément critique vis-à-vis de ces traditions-là ! Non seulement il dénonce l’hypocrisie religieuse qui les sous-tend, mais en plus il critique ouvertement des prescriptions ajoutées par les chefs religieux pour exercer leur domination sur le peuple. Il va encore plus loin en relativisant ce que Moïse lui-même avait cru devoir légiférer pour les hébreux au désert : l’interdit absolu de travailler le jour du shabbat, de manger les pains de consécration de l’arche d’alliance, de toucher des lépreux, des impurs, des adultères, de pardonner aux transgresseurs de la Loi au lieu de leur couper la main ou de les lapider, d’inclure des femmes dans le groupe des disciples etc.

Tous ces interdits sont alluvionnaires.

Ils ont été rajoutés par des hommes, en un siècle donné, pour guider le peuple vers plus de liberté. La loi sert de pédagogue, dira Paul. Mais, la période changeant, la fidélité à la Tradition demande d’abandonner certaines traditions pour en adopter d’autres, et à tout le moins d’épurer le stock impressionnant de coutumes accumulées qui risquent d’étouffer la flamme initiale.

 

61cboyVl9xL._SL1082_ critique dans Communauté spirituelle« D’un côté, Jésus ne met pas en doute que la Loi, dont ses interlocuteurs se réclament,  constitue le chemin d’une vie bonne. Sous cet angle, il les invite bien à déchiffrer leur  présent à la lumière de cette tradition dont ils proviennent. Il n’est pas l’homme de la tabula rasa, celui qui rejette le passé et la tradition d’un revers méprisant de la main.

D’un autre côté cependant, Jésus invite ses interlocuteurs à s’interroger sur l’authenticité de leur fidélité à la Loi ; il met en lumière les contradictions de leurs attitudes, la manière dont leur référence à la Loi et la tradition des Pères en pervertit l’intention profonde. Sous cet angle, Jésus institue « un rapport critique à la tradition » en dénonçant l’infidélité foncière d’une soumission aveugle de ses interlocuteurs à la Loi : ils tentent de la réduire à un code dont la mise en application réclame des procédures d’interprétation sophistiquées sans doute, mais cependant univoques (littérales), qui ont l’immense « avantage » de dispenser le sujet de s’engager en liberté (spirituellement) dans le travail du discernement. C’est ce travail que Jésus réclame en soumettant l’interprétation de la Loi à ce que Paul désignera plus tard comme la dialectique de l’esprit et de la lettre (Rm 2,29;7,6; 2Co 3,6) » [2].

 

La fidélité à l’Esprit du Christ demande de relativiser la lettre de la Loi, de nettoyer régulièrement les traditions alluvionnaires qui risquent en s’accumulant de boucher la source d’eau vive. Purifier les traditions humaines (les alluvions) en remontant à la Tradition (la source jaillissante) originelle : telle est la réforme permanente que Jésus opère en régime juif et que son Église devra poursuivre en régime romain, ou grec, ou français etc., sous la conduite de l’Esprit qui nous conduit vers la vérité tout entière.

Impossible alors d’obéir aveuglément à des prescriptions trop humaines, trop datées, trop liées à une culture ou à un monde disparus. Les Églises ont pu justifier autrefois l’esclavage, l’apartheid, l’Inquisition, la domination masculine, la peine de mort etc., et enseigner cela dans leur catéchisme. Il est clair pour nous aujourd’hui qu’il nous faut abandonner ces interprétations et en chercher de plus fidèles.

Impossible de sacraliser un moment de la Tradition en la figeant dans ses expressions (liturgique, morale, disciplinaire, sociale, ecclésiale) d’un lieu et d’un temps.

 

Jésus nous invite donc à demeurer critiques

Il l’est lui-même, au grand scandale de ses auditeurs juifs : « on vous a dit : … eh bien, moi je vous dis : … » (Mt 5). Jésus radicalise le message biblique, au sens où il revient à sa racine, coupant les branches multiples qui ont poussé depuis. L’énumération de Mt 5 où  Jésus nettoie l’arsenal législatif juif sur la colère, l’adultère, le divorce, le parjure, la vengeance, la haine des ennemis, montre qu’il veut retrouver la Tradition la plus radicale (à la racine) au-delà des accommodements (alluvions) développées au cours des siècles. Ce mouvement est toujours à poursuivre. Le concile de Jérusalem (Ac 15) a montré la voie en osant ne plus imposer la circoncision, ni l’interdit de manger des viandes consacrées aux idoles, ou de ne manger qu’entre juifs.

Nous vénérons la Tradition venue des Apôtres, à condition d’entretenir un rapport critique à toutes les traditions censées l’incarner.

 

3. La tradition d’un rapport critique à la Tradition

Que transmettent les Apôtres ? L’expérience d’une rencontre avec un vivant, ce qui échappe à toute définition ; la mémoire de la Passion d’un crucifié, condamné au nom de la Loi pour blasphème et usurpation royale, ce qui conteste toute absolutisation de la Loi.

Transmettons à notre tour la mémoire de ce crime qui critique l’application aveugle de la Loi. Le crucifié que la tradition juive rejette (comme celle du Coran), nous le proclamons Messie accomplissant la Tradition, scandale pour les juifs et folie pour les païens.

Sans cette transmission d’un rapport critique à la Tradition, nous serions juifs ou musulmans, pas chrétiens.

 

Ouverture du concile Vatican II le 11 octobre 1962 en présence de 2500 évêquesQu’a fait le concile Vatican II sinon toiletter les alluvions entassées depuis le XVI° siècle, et revenir à la tradition la plus ancienne ? Les conservateurs veulent figer la Tradition à un instant de l’histoire. Ils se conduisent en pratique comme si l’Esprit ne conduisait pas l’Église à aller ailleurs. Ce sont des fixistes. Vatican II veut retrouver le souffle de l’Esprit, source de la fécondité authentique. Et qui pourrait figer ce souffle ?

Bien sûr, le danger existe de jeter le bébé avec l’eau du bain. Sous prétexte d’aggiornamento, il ne faut pas perdre l’essentiel. C’est toujours un travail de discernement – dans l’Esprit – que de passer les traditions ecclésiales au tamis de l’Évangile pour voir celles qui demeurent et celles qu’il faut changer. Sans ce discernement spirituel, on risque de s’aligner sur les idéologies de son temps, ce qui est une autre forme d’infidélité.

 

Célébrer en langue locale plutôt qu’en latin, face au peuple plutôt que dos à l’assemblée, admettre la présence des femmes dans le chœur et dans les instances de décision de l’Église, leur confier des ministères, revivifier le diaconat permanent là où c’est utile… : les réformes issues de Vatican II sont traditionnelles, car elles réévaluent les traditions de vingt siècles à l’aune du retour à l’Écriture et de la tradition la plus ancienne. 

« Au commencement, il n’en était pas ainsi… » (Mc 10,5)

 

Ayons le courage d’éduquer les baptisés de tous âges à l’Esprit critique, plutôt qu’à la soumission aveugle ou non d’une tradition figée et idéalisée. Seul ce discernement spirituel préserve la folie de la croix et la sagesse de l’Évangile.

 

Le recours inlassable à l’Écriture est le tamis qui permet de passer au crible nos habitudes, nos croyances, nos coutumes.
Le discernement dans l’Esprit est l’indispensable décapage pour purifier l’Église de ses traditions trop humaines…

 

Quelles sont « mes traditions » que je devrais réévaluer à la lumière de « la Tradition » ?

_______________________________________

[1]. Dans la liturgie tridentine, il y avait trois tons de voix :
- certaines parties dites à voix haute ;
- d’autres à voix médiocre, audible par les proches seulement,  (les deux mots Orate, fratres ; le Sanctus ; les trois mots Nobis quoque peccatoribus vers la fin du Canon ; les quatre mots Domine, non sum dignus à trois reprises) ;
- d’autres enfin à voix basse (audible par le seul célébrant).

[2]. H.J. Gagey, La nouvelle donne pastorale, Ed. de l’Atelier, 1999, pp 53-54.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne… vous garderez les commandements du Seigneur » (Dt 4, 1-2.6-8)

 

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces décrets, ils s’écrieront : ‘Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !’ Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les ordonnances soient aussi justes que toute cette Loi que je vous donne aujourd’hui ? »

 

PSAUME
(Ps 14 (15), 2-3a, 3bc-4ab, 4d-5)
R/ Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? (Ps 14, 1a)

 

Celui qui se conduit parfaitement,
qui agit avec justice
et dit la vérité selon son cœur.

Il met un frein à sa langue.

Il ne fait pas de tort à son frère
et n’outrage pas son prochain.

À ses yeux, le réprouvé est méprisable
mais il honore les fidèles du Seigneur.

Il ne reprend pas sa parole.

Il prête son argent sans intérêt,
n’accepte rien qui nuise à l’innocent.
Qui fait ainsi demeure inébranlable.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Mettez la Parole en pratique » (Jc 1, 17-18.21b-22.27)

 

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères bien-aimés, les présents les meilleurs, les dons parfaits, proviennent tous d’en haut, ils descendent d’auprès du Père des lumières, lui qui n’est pas, comme les astres, sujet au mouvement périodique ni aux éclipses. Il a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter : ce serait vous faire illusion. Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde.

 

ÉVANGILE
« Vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes » (Mc 7, 1-8.14-15.21-23)
Alléluia. Alléluia. Le Père a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Alléluia. (Jc 1, 18)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus, et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. – Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats. Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. » Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien. Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »
Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule : « C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »
.Patrick Braud

 

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