L'homelie du dimanche

23 juin 2019

Quelles sont vos vraies urgences ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quelles sont vos vraies urgences ?

 

Homélie pour le 13° Dimanche du temps ordinaire / Année C
30/06/2019

Cf. également :

Traverser la dépression : le chemin d’Elie
Dieu est le plus court chemin d’un homme à un autre
Sans condition, ni délai
Exigeante et efficace : la non-violence
Du feu de Dieu !

Un cadre me rapportait cette anecdote :
« J’avais rendez-vous avec une collègue pour travailler ensemble une heure sur un sujet assez pointu. Chacun de nous avait son ordinateur portable devant lui. Avec stupéfaction, j’ai observé son comportement : pendant une heure elle n’a cessé de répondre à ses mails et messages qui apparaissaient en pop-up sur l’écran de son ordinateur, sur son téléphone mobile professionnel, sur son téléphone mobile personnel (elle avait posé les deux sur la table !) et même sur sa montre connectée qui bipait régulièrement au point de l’interrompre dans une phrase pour la consulter et répondre… Son souci d’être connectée en permanence et de répondre dans l’urgence à tous ses messages sur ses quatre écrans la coupait en réalité d’une présence effective à l’autre et à sa tâche présente… Le pire était qu’elle adoptait ce comportement en toute bonne conscience, croyant accomplir son devoir, et sans égards aucun pour le travail commun qui évidemment en pâtissait  ».
Ne pas savoir gérer ses priorités devient un mal endémique du monde professionnel…

Qu’en dit l’Évangile ?

 

Jésus aux Urgences

Il flotte comme un parfum d’urgence dans notre Évangile de ce Dimanche (Lc 9, 51-62).

Quelles sont vos vraies urgences ? dans Communauté spirituelle Meditation_misericorde_11Jésus ne veut pas faire tomber « le feu du ciel » sur un village de samaritains refusant de les accueillir, parce qu’il a hâte de monter vers Jérusalem où l’attend le dénouement ultime de sa mission. Il indique à un homme voulant le suivre que lui-même ne possède rien, ni terrier comme le renard ni « pierre où reposer la tête », et ceci afin d’être libre d’obéir à l’instant aux appels de son Père. Il demande à un homme qu’il appelle à sa suite de renoncer à enterrer son père, car le temps presse et le règne de Dieu n’attend pas. Ce qui est quand même choquant, à dessein : qui peut être absent à l’enterrement de son père, même en cas de brouille majeure ? Il conseille à celui qui veut faire ses adieux à ses proches pour le suivre de ne pas regarder en arrière alors qu’il vient de « mettre la main à la charrue », car le royaume de Dieu n’attend pas, comme la moisson abondante n’attend pas la fin de l’été.

On comprend que pour Jésus l’aboutissement de sa mission - qu’il pressent à la fois proche et tragique - soit l’objectif vers lequel tout son être est tendu. En marche vers Jérusalem pour cet accomplissement ultime, l’heure n’est pas aux affaires de moindre importance.

 

Petite histoire de l’urgence spirituelle

Les apôtres se sont étonnés de cette accélération qui transformait leur important en détail, et leurs soucis quotidiens en sous-priorités. Après Pâques, leur urgence – l’urgence de l’Église naissante – sera eschatologique. Croyant (à tort !) que le retour du Ressuscité  en gloire était imminent, ils se mettaient à vendre leurs biens pour tout partager (mais qui produit de la richesse alors ?), sûrs que Jésus revient demain. Paul lui-même conseille à ceux qui sont célibataires de le rester, car si la fin du monde est pour bientôt, à quoi sert de se marier ?

Pendant le Moyen Âge, l’imminence de la fin collective du monde s’est évanouie; elle est remplacée par celle de la fin individuelle : l’obsession de la mort, à bien préparer pour éviter l’enfer, est d’autant plus forte que la mort arrive à l’improviste, et que l’espérance de vie est courte (peste, guerres, famines). Seul l’an 1000 réveille pour un temps l’effervescence eschatologique et le rêve d’un règne de mille ans (le millénarisme) que Dieu serait censé établir au changement de millénaire.

Évidemment, avec les siècles, ce sentiment d’urgence eschatologique va fortement s’émousser lorsque l’Église constate que le retour du Christ en gloire met plus de temps que prévu. Alors elle s’installe – trop – dans la gestion du présent et du matériel. Alors elle remplace l’urgence du royaume de Dieu par l’urgence de la mission. Et cela donne l’évangélisation des mondes connus ou inconnus dont les XVIII° et XIX° siècles nous écrivent d’admirables pages malgré de réelles noirceurs.

23447 discernement dans Communauté spirituelleAvec la sécularisation de l’Europe occidentale, l’urgence religieuse se voit peu à peu remplacée par des urgences collectives très horizontales, immanentes, mais néanmoins importantes. La plus fameuse est sans doute l’urgence climatique. Des prédictions catastrophiques aux projections plus réalistes, le monde scientifique et médiatique bat le tocsin pour sauver la planète d’un réchauffement qu’on nous annonce comme imminent, d’une disparition de la biodiversité bientôt irréparable, d’une diminution ultrarapide des ressources d’énergie non renouvelables etc. Les plus anciens se souviendront quand même d’avoir entendu de tels sons de cloche lors du premier choc pétrolier en 1973-74… Mais le pétrole reste la première production d’énergie mondiale 50 ans après, sans compter le charbon qu’on croyait mort et qui résiste dans les pays moins développés ou en Chine…

D’autres urgences collectives concernent plutôt le quotidien. Chacun connaît les numéros des urgences à l’hôpital, de la police ou des pompiers, car il y a des situations où, toutes  affaires cessantes, il faut effectivement donner la priorité à un blessé, une victime, des personnes en danger immédiat. Mais les urgences hospitalières sont saturées par les fausses urgences de patients ne trouvant pas de généralistes ou s’affolant trop vite. Des associations comme ATD Quart-Monde ou les Restos du Cœur nous rappellent régulièrement que l’aide aux plus démunis devrait être une  urgence sociale. Droit au Logement, Habitat et Humanisme et la Fondation Emmaüs nous alertent régulièrement sur l’urgence du logement social en France. Les organismes gérant le surendettement et les aides financières d’urgence nous disent qu’il y a là des situations de détresse qui se multiplient et qui sont à traiter en priorité absolue.

Pour une entreprise privée, il est urgent de réagir quand la courbe de la marge opérationnelle descend sous celle de la masse salariale, sinon licenciements et fermetures seront inévitables. Etc., etc.

Vous le voyez, les débats sur ce qui est urgent et sur ce qui l’est moins, ou pas du tout, traverse notre société depuis des siècles. Et l’histoire universelle de l’urgence est encore à écrire.

L’Évangile aujourd’hui nous demande d’opérer un discernement, un authentique discernement spirituel (= à la lumière de l’Esprit de Dieu) : qu’est-ce qui est urgent et qu’est-ce qui peut attendre ?

 

La matrice d’Eisenhower

La question rejaillit dans notre vie personnelle. Que ce soit au travail ou dans notre vie privée, certains ont l’impression de courir sans cesse, se croit obligés de répondre tout de suite à leurs SMS, à leurs mails. D’autres, affairés sans rien faire, se donnent beaucoup d’importance en faisant semblant d’être occupés et même débordés sans cesse. Certains étouffent sous le rythme accéléré des rendez-vous, des réunions, des activités qui s’enchaînent sans laisser le temps de respirer. Que faire pour ralentir ? pour distinguer l’essentiel de l’accessoire ?

Un petit outil fort simple peut nous aider, aussi bien pour notre agenda professionnel que pour notre progression spirituelle personnelle. Il s’agit de la matrice d’Eisenhower, du nom du célèbre 34° président des USA de 1953 à 1961. Il proposait de distinguer l’important de l’urgent, et de répartir les différentes tâches ou objectifs à accomplir dans un carré magique, avec l’urgence en abscisses et l’importance en ordonnées :

Matrice Eisenhower

Par exemple, répondre à un mail proposant un entretien d’embauche est urgent et important, alors que lire un bon livre mis de côté peut être important mais non urgent. Descendre la poubelle peut devenir urgent mais pas si important que cela, et faire du lèche-vitrines n’est peut-être ni urgent ni important.

Dans le quadrant 1 sont donc nos vraies urgences parce qu’importantes, à faire nous-mêmes le plus vite possible. Dans le quadrant 2 sont des activités qui n’ont pas d’échéances prévues, et qu’on peut planifier. Dans le quadrant 3 sont plutôt des divertissements, intéressants mais peu utiles pour poursuivre nos buts à long terme, qu’on peut donc différer ou abandonner si on veut récupérer du temps. Dans le quadrant 4 sont des tâches et sollicitations d’autrui, qui demandent une réponse rapide sans que cela nous aide à atteindre nos objectifs, et quoi peuvent être déléguées.

Si on tente de remplir la matrice d’Eisenhower pour notre vie spirituelle, on pourrait avoir une configuration de ce genre, que chacun amendera et complétera :

Matrice Eisenhower spi

C’est tout l’art du discernement de repérer les activités à évaluer et de savoir dans quel quadrant les placer…

 

Pour répondre à l’urgence, apprendre à dire non

ATO06Lapinbleu399C-Mt5_37.jpgRésister à la pression des demandes non importantes et/ou non urgentes exige en outre de cultiver en nous la capacité de dire non. Non à ceux qui polluent nos boîtes mails, nos agendas, notre énergie. Ce qui la plupart du temps aidera en boomerang l’expéditeur de ces demandes inopportunes à prendre conscience lui aussi que l’essentiel est ailleurs. Certains utilisent pour cela la méthode dite de la procrastination structurée, afin d’effectuer ce classement : remettre au lendemain ce qui apparaît moins urgent permet de traiter aujourd’hui ce qui l’est vraiment !

Retrouver le sens de l’urgence véritable demande donc d’apprendre à dire non.

Non, je ne suis pas obligé de perdre du temps à éliminer mes ennemis (« le feu du ciel »).
Non, je ne suis pas obligé d’accumuler des biens tout au long de mon existence (« pas de pierre où reposait la tête »).
Non je ne suis pas tenu à respecter les rituels sociaux ou religieux qui me feraient perdre de vue mon but ultime (« laisse les morts enterrer leurs morts »).
Non, l’affection de mes proches ne doit pas me lier au point de m’empêcher d’aller au bout de ma vocation (« ne pas regarder en arrière lorsqu’on a mis la main à la charrue »).

Savoir dire non aux fausses pressions amicales, hiérarchiques et sociales est sans doute une clé précieuse pour discerner l’important et l’urgent.

« Le monde est en feu… ce n’est point l’heure de traiter avec Dieu d’affaires de peu d’importance » disait Sainte Thérèse d’Avila à ses Sœurs.
Et vous, quelles sont vos vraies urgences ?
Qu’est-ce qui est si important que cela passe avant le reste ?
Qu’est-ce qui mérite de réagir très vite, et qu’est-ce qui peut attendre ?
Et notamment sur le plan spirituel ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Élisée se leva et partit à la suite d’Élie » (1 R 19, 16b.19-21)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le Seigneur avait dit au prophète Élie : « Tu consacreras Élisée, fils de Shafath, comme prophète pour te succéder. » Élie s’en alla. Il trouva Élisée, fils de Shafath, en train de labourer. Il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Élie passa près de lui et jeta vers lui son manteau. Alors Élisée quitta ses bœufs, courut derrière Élie, et lui dit : « Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, puis je te suivrai. » Élie répondit : « Va-t’en, retourne là-bas ! Je n’ai rien fait. » Alors Élisée s’en retourna ; mais il prit la paire de bœufs pour les immoler, les fit cuire avec le bois de l’attelage, et les donna à manger aux gens. Puis il se leva, partit à la suite d’Élie et se mit à son service.

Psaume
(Ps 15 (16), 1.2a.5, 7-8, 9-10, 2b.11)
R/ Dieu, mon bonheur et ma joie !
(cf. Ps 15, 2.11)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Je n’ai pas d’autre bonheur que toi.
Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

Deuxième lecture
« Vous avez été appelés à la liberté » (Ga 5, 1.13-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates

Frères, c’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage. Vous, frères, vous avez été appelés à la liberté. Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. Je vous le dis : marchez sous la conduite de l’Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit, et les tendances de l’Esprit s’opposent à la chair. En effet, il y a là un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la Loi.

Évangile
« Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem » « Je te suivrai partout où tu iras » (Lc 9, 51-62)
Alléluia. Alléluia.
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ; Tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. 1 S 3,9 ; Jn 6, 68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Comme s’accomplissait le temps où il allait être enlevé au ciel, Jésus, le visage déterminé, prit la route de Jérusalem. Il envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir, parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » Mais Jésus, se retournant, les réprimanda. Puis ils partirent pour un autre village.

En cours de route, un homme dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras. » Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »
Il dit à un autre : « Suis-moi. » L’homme répondit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. »
Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

Patrick BRAUD

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2 juin 2019

Les langues de Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les langues de Pentecôte

Homélie pour la fête de Pentecôte / Année C
09/06/2019

Cf. également :

Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent

Lorsque la langue menait en enfer…

KTD16 langue 5Nos cathédrales romanes fourmillent de détails qui donnent à penser. Arrêtez-vous un jour de devant celle d’Angoulême, dont la splendide façade est un livre ouvert guidant le lecteur vers le retour du Christ en gloire. Vous lirez dans la première ligne horizontale des sculptures l’évocation du paradis, avec les apôtres et les médaillons des bienheureux. Dans la seconde ligne horizontale de la façade, vous verrez danser de joie ceux qui sont promis à les rejoindre, vision optimiste du purgatoire.

Du coup, vous chercherez logiquement où est évoqué l’enfer. C’est alors que vous remarquerez les deux damnés de droite et de gauche. De fait, l’évocation de l’enfer existe bien, comme possibilité tragique pour la liberté humaine de refuser la vie divine qui lui est offerte. Mais la cathédrale d’Angoulême traite l’enfer de façon « périphérique » pourrait-on dire. Deux damnés – et deux seulement, alors que les élus étaient symboliquement innombrables (cf. les séries de 10, 6, 5 médaillons) – sont sculptés à l’extrême droite et à l’extrême gauche de la façade. Ce n’est donc pas un thème central. C’est le rappel réaliste que le beau programme d’ascension dans la gloire avec le Christ ne se fera pas sans nous.

KTD16 langue 3À y regarder de près, le supplice infligé aux deux damnés est le même : ils sont assis sur une chaise richement décorée (une curule), signe de leur statut social aisé sur terre ; un diable va leur arracher la langue avec une fourche, dans un geste où sa pince franchit la limite entre les deux sculptures (un peu comme une action qui se déroule sur deux vignettes d’une bande dessinée…). Arracher la langue de ses ennemis était une pratique cruelle assez répandue autrefois… (« La bouche du juste exprime la sagesse, la langue perverse sera coupée » Pr 10,31).

C’est le péché de la langue qui a été choisi pour figurer l’enfer.
Pas le péché de l’argent, ou de la luxure, ou du pouvoir : le péché de la langue !

Car au 12° siècle, on est très sensible au mal que peut faire la langue humaine : calomnier, mépriser, humilier, se vanter, mentir, détruire… Les théologiens publient nombre d’ouvrages sur les usages de la langue qui peuvent mal se terminer… Finalement, ce supplice de l’enfer comme conséquence d’une langue mal pendue est très actuel ! Le message est clair : attention à ce que vous dites, à vos paroles, aux rumeurs que vous propagez, aux mots que vous employez pour les autres. « La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous », avait prévenu Jésus… (Lc 6,38)

Les péchés de la langue étaient bien connus au Moyen Âge, et redoutés parmi les plus néfastes. La Bible les décrit sous toutes les coutures, à travers les 200 usages du mot « langue » qu’on y trouve : mensonge, hypocrisie, calomnies, insultes, arrogance, orgueil, destruction, haine, jalousie etc. La langue comme organe peut diviser et tuer ; la langue comme système d’expression peut conduire à l’idolâtrie comme pour la tour de Babel, et à la rivalité entre les peuples. « Bien des gens sont tombés par l’épée, mais beaucoup plus ont péri par la langue » (Si 28,18).

En même temps, la langue comme organe est capable de proclamer les louanges de Dieu, de prononcer la bénédiction sur le frère, sur les aliments ou la Création. Elle témoigne de la vérité, chante les psaumes, proclame que « Jésus est Seigneur » (Rm 8) et livre à l’autre les déclarations d’amour du Cantique des cantiques.

La langue comme culture est épousée par Dieu qui ne craint pas de graver la Torah en hébreu sur les deux tables de la Loi, de se faire appeler Yeshoua (Dieu sauve), en attendant d’emprunter les mots de la philosophie dans les premiers conciles.

LOMBARDGLOSSOLALIE0003En français, les expressions sont nombreuses qui détaillent les dangers de la langue : avoir la langue bien pendue est la marque des commères, être une langue de vipère caractérise les calomniateurs. On se méfie des beaux parleurs, des promesses en l’air. On se souvient du terrible pouvoir hypnotique sur les foules de la voix d’Hitler à Nuremberg ou à la radio allemande. On sait que les mots prononcés peuvent être plus meurtriers que les balles et causer plus de dégâts que les bombes. Mais prendre langue avec quelqu’un est l’amorce d’une relation.

Aujourd’hui, la langue c’est également le clavier, capable de répandre fake news et harcèlement à travers les réseaux sociaux, et capable de briser l’isolement et la censure.

Bref, la langue est ambivalente, aussi bien comme organe que comme culture. « Mort et vie sont au pouvoir de la langue, ceux qui la chérissent mangeront de son fruit » (Pr 18,21).

Capable du pire et du meilleur, elle a besoin d’une conversion radicale pour servir le bien, ainsi que le résume saint Jacques dans sa lettre :

« La langue est un petit membre, et elle se vante de grandes choses. Voici, comme un petit feu peut embraser une grande forêt ! La langue aussi est un feu; c’est le monde de l’iniquité. La langue est placée parmi nos membres, souillant tout le corps, et enflammant le cours de la vie, étant elle-même enflammée par la géhenne. Toutes les espèces de bêtes et d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins, sont domptées et ont été domptées par la nature humaine ; mais la langue, aucun homme ne peut la dompter ; c’est un mal qu’on ne peut réprimer; elle est pleine d’un venin mortel. Par elle nous bénissons le Seigneur notre Père, et par elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. De la même bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi. » (Jc 3, 510)

« Si quelqu’un s’imagine être religieux sans mettre un frein à sa langue, il trompe son propre cœur, sa religion est vaine. » (Jc 1,26)

 

Les langues de Pentecôte

C’est le programme de la Pentecôte chrétienne : conjurer les péchés de la langue en la mettant - organe et culture - au service de la communion réalisée par l’Esprit Saint. Le discours de Pierre et des apôtres s’adressant à chaque peuple présent à Jérusalem ce jour-là accomplit la bénédiction de Babel, où Dieu accordait la diversité des langues à l’humanité pour la protéger de la tentation suicidaire de se faire l’égale de Dieu à nouveau. Dieu amorçait ainsi une communion des peuples à partir de la diversité des langues et non sans elle. Parler en langues étrangères (xénolalie en grec) est à Pentecôte le don de l’Esprit Saint à l’Église pour vivre de la même communion d’échange que celle qui existe au sein de Dieu Trinité. Déjà, l’écriteau de la croix du Christ avait été rédigé en trois langues : l’hébreu pour l’inscription locale dans la culture particulière des juifs ; le latin pour la diffusion du christianisme dans l’empire, son administration, son réseau commercial et politique ; le grec pour son rayonnement intellectuel dans le monde des idées, de l’art, de la pensée.

INRI

Malgré son caractère apparemment limité à la petite géographie de Galilée et de Judée, l’inscription « Jésus de Nazareth roi des juifs » (INRI) en trois langues (Jn 19, 19-20) était déjà une Pentecôte, ouvrant l’événement du Golgotha à l’universel, en assumant la particularité de toutes les langues. À l’inverse du Coran qui sacralise l’arabe (soi-disant parlé par Dieu lui-même à Mohamed), ni l’Ancien Testament (avec sa traduction grecque des Septante), ni le Nouveau Testament n’ont jamais enfermé la révélation dans une langue unique. Au contraire, le génie propre à chaque langue a enrichi à chaque traduction le donné révélé d’harmoniques infinies.

Les langues de Pentecôte dans Communauté spirituelle F-HamonÀ côté de ce phénomène de xénolalie qui caractérise Pentecôte, nous trouvons également une autre manifestation de l’Esprit Saint bien connue des pentecôtistes et autres Églises charismatiques : la glossolalie, c’est-à-dire le parler (ou plutôt le chanter) en langues. Il ne s’agit pas ici de parler en langues étrangères, mais dans la langue de Dieu pourrait-on dire en suivant saint Paul qui on parle longuement dans sa première lettre aux corinthiens : au-delà des mots, dans la pure louange de Celui qui est au-delà de tout, au-delà du langage. Un métalangage en quelque sorte qui n’est pas fait pour communiquer entre nous (à la différence du don de prophétie) mais pour nous tourner vers Dieu et en Dieu. Cela se traduit par un doux concert de murmures, de syllabes, d’onomatopées, de lignes mélodiques émergeant de l’assemblée en prière comme s’il y avait un chef d’orchestre invisible interprétant une partition non écrite. Un scat de Pentecôte en quelque sorte, une forme de transe ou d’extase dans un esprit de gratuité et de joie débordante, sans aucun aspect magique où l’on chercherait à avoir prise sur le divin pour l’utiliser. C’est ce concert littéralement inouï et surprenant que certains pèlerins de Jérusalem ont pris pour de l’ivresse : « ils sont pleins de vin doux » (Ac 2,13). Ils n’auraient pas dit cela s’ils avaient entendu leur langue maternelle.

Les deux phénomènes (xénolalie et glossolalie) ont donc été rassemblés, soudés l’un à l’autre en un seul pour donner plus de force à l’événement de Pentecôte. Mais on ne peut nier que le chanter en langues fut un signe majeur de la venue de l’Esprit Saint, car on le retrouve plus loin dans les Actes des apôtres comme la preuve indiscutable de cette venue sur le centurion Corneille (Pierre l’atteste en Ac 10,46) et sur une douzaine de disciples à Éphèse (Paul l’atteste en Ac 19,6). Pierre et Paul s’appuieront sur ces deux Pentecôtes ultérieures pour élargir le baptême à tous les peuples sans restriction aucune.

 

Du buisson ardent aux langues de feu

Pentecost1La louange et l’universel : les langues de Pentecôte mettent cela au cœur du message chrétien, comme des effets de la résurrection de Jésus. Et c’est déjà beaucoup. Mais il y a plus encore : des langues comme du feu se posaient sur la tête de chacun, dit le texte. Les icônes orthodoxes officielles le traduisent par des flammèches brûlant dans les auréoles au-dessus des Onze (+ Marie ?).

En français, on utilise cette image lorsque le feu lèche une construction (l’incendie du toit de Notre-Dame de Paris nous l’a rappelé). La comparaison ajoute de la violence de la force au phénomène évoqué, qui devient aussi puissant qu’un incendie et se propage à la même vitesse qu’un feu de forêt l’été dans une pinède desséchée. Un peu comme on dit d’Usain Bolt qu’il a des jambes de feu, alors que le forçat avance avec des pieds de plomb…

En fait, lorsque les apôtres ont vu cette traînée de poudre embraser la foule de Jérusalem sous l’action de l’Esprit Saint, ils ont instinctivement dû penser… au buisson ardent. Comme lui, les Onze puis la foule prennent feu inexplicablement ; comme lui ils brûlent d’amour sans se consumer ; comme lui ils sont l’humble signe par leurs visages transfigurés de la libération accordée à tous.

On peut reprendre les multiples interprétations symboliques du buisson ardent pour développer les dimensions de Pentecôte correspondantes :

Buisson ardent- Le groupe des onze de Pentecôte est à l’image du buisson un symbole de l’humilité qui doit constituer l’Église. Car ce ne sont pas des sages, ni des savants, ni des puissants, ni des gens connus, ni des religieux : ce sont de simples pêcheurs ou fonctionnaires venant de la périphérie du royaume. Comme le buisson était un simple épineux à ras du sol.

- Le buisson ne se consumant pas symbolisait l’existence éternelle d’Israël, que rien ne pourra détruire, pas même le feu des fours crématoires de la Shoah. Les langues de feu de Pentecôte annoncent que l’Église également ne sera jamais détruite dans son œuvre d’évangélisation : « les portes de la mort ne prévaudront pas contre elle » (Mt 16,18).

- Un buisson ne porte pas de fruits, seulement des épines sur une terre désolée. En brûlant du ‘feu de Dieu’ le buisson fera porter à Moïse des fruits immenses de libération et de service du vrai Dieu. Le petit groupe de Pentecôte n’avait pas d’argent ni les honneurs de la société, mais en accueillant l’Esprit Saint, ils sont promis à une fécondité extraordinaire, universelle, que rien ne laissait présager selon les critères humains habituels.

- Le buisson ardent de Moïse symbolisait le don de la Torah au peuple, protectrice comme les haies d’épineux au désert, et brûlante au cœur de chacun. Les flammes de feu de Pentecôte symbolisent le don de l’Esprit Saint à l’Église, la conduisant sur les chemins de sa mission, le cœur brûlant comme sur le chemin d’Emmaüs.

- Les langues de feu nécessitent la même curiosité spirituelle que le buisson ardent : il faut faire un détour pour les observer et se laisser dérouter. Il revient à l’Église de continuer à poser ces signes qui intriguent, qui interrogent et détournent nos concitoyens de leur chemin ordinaire en sollicitant leur curiosité spirituelle. Comme Moïse, les pèlerins de Jérusalem font le détour pour voir ce phénomène étrange qu’est la sobre ivresse de l’Esprit faisant exulter un petit groupe de pêcheurs judéens.

- Comme le buisson ardent envoyant Moïse à son peuple, la flamboyante Pentecôte fait de chacun un missionnaire dans sa culture et dans sa langue.

Devenir comme un buisson ardent est le fruit de l’Esprit de Pentecôte. C’est à la fois un phénomène politique : s’engager avec Dieu pour la libération de son peuple, et une expérience mystique : être transporté en Dieu, le laisser devenir notre identité la plus intime. Loin d’être un feu dévorant ou destructeur, l’effusion de l’Esprit de Pentecôte est un feu personnalisant : plus l’Esprit m’unit à Dieu, plus je deviens moi-même, de manière singulière (cf. le rôle de chacun des Onze) et particulière (cf. la langue étrangère différente parlée par chacun), ouverte sur l’universel.

Les deux dimensions vont ensemble : pas de dynamisme missionnaire sans expérience mystique (être brûlé par l’Écriture, embrasé de l’amour de Dieu, exulter de louange etc.) ; pas de spiritualité authentique sans prise en charge des conséquences politiques, sociales et économiques de l’évangélisation à travers toutes les frontières.

 

MESSE DU JOUR

Première lecture
« Tous furent remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

Psaume
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !
ou : Alléluia !
(cf. Ps 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.

Deuxième lecture
« Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » (Rm 8, 8-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains

Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.
Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire.

Séquence

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé.
À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen

Évangile

« L’Esprit Saint vous enseignera tout » (Jn 14, 15-16.23b-26)
Alléluia. Alléluia.
Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »
Patrick BRAUD

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19 mai 2019

L’Esprit saint et nous-mêmes avons décidé que…

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L’Esprit saint et nous-mêmes avons décidé que…

Homélie pour le 6° dimanche de Pâques / Année C
26/05/2019

Cf. également :

L’Esprit nous précède
Le Paraclet, l’Église, Mohammed et nous
Le communautarisme fait sa cuisine
Fidélité, identité, ipséité
La gestion des conflits
La bourse et la vie

G01 A2La formule est emphatique. Jacques, premier évêque de Jérusalem, l’utilise à dessein pour légitimer une décision inconcevable pour des juifs : ne pas imposer la circoncision pour accéder au nouveau peuple élu. La formule est solennelle. Le livre des Actes la rapporte avec des guillemets pour bien montrer que le rédacteur n’a rien inventé. Ce sont vraiment les mots de Jacques, le « frère du Seigneur », pour annoncer une co-décision historique, la première d’une longue série dans l’Église.

Notre deuxième lecture plaide ainsi pour une conception très dynamique (en grec dynamos = en mouvement, et en puissance) de l’Église. Le Christ « parti » auprès du Père, on aurait pu réduire le rôle de l’Église à celui d’un musée chargé de conserver précieusement les paroles et les gestes de ce Messie extraordinaire. Bien sûr, ce rôle « conservateur » fait partie de sa mission. Mais sans la limiter à cela. Ainsi, confrontés à une situation nouvelle – l’afflux des non-juifs dans les premières communautés – les chrétiens vont devoir « tirer du neuf de l’ancien » (Mt 13,52). Il ne suffit pas de répéter la Loi de Moïse qui oblige les hommes à être circoncis pour entrer dans l’Alliance. Il ne suffit pas de répéter les paroles de Jésus : « je ne suis envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15,24). Il serait incompréhensible d’imposer les mêmes interdits alimentaires à des convertis du paganisme pour qui manger casher n’a aucun sens. « À vin nouveau outres neuves » (Mc 2,22).

Le facteur décisif de cette capacité d’innover en fidélité au Christ est l’écoute du travail de l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui a obligé Pierre à entrer chez Corneille, manger avec lui et le baptiser, lui et sa famille. Car Pierre n’aurait jamais osé prendre une telle initiative de lui-même. Il a été conduit dans sa mission à l’accepter : « Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint aussi bien que nous ? » (Ac 10,47).

De même, c’est l’Esprit Saint qui a révélé à Pierre que l’impureté alimentaire est désormais caduque. Dans la célèbre vision de la nappe tendue dans le ciel, il regarde autrement les animaux et la création qui grouille sur la terre et dans les eaux : « ne va pas déclarer impur ce que Dieu a rendu pur » (Ac 10, 15). Et c’est encore l’Esprit Saint qui a « ouvert la porte de la foi » aux païens, selon l’expérience de Paul et Barnabé qui en font le récit à l’Église d’Antioche (Ac 14,27).

Déchiffrant ces événements étonnants à la lumière de l’Écriture, les apôtres comme les simples baptisés constatent que Dieu s’est engagé pour le salut des païens et demandent à son Église de le faire avec lui.

Alors, le chapitre 15 du livre des Actes nous raconte ce premier tournant capital de l’histoire de l’Église qu’est l’assemblée de Jérusalem faisant sauter la circoncision, la cashrout, et dans la foulée les obligations rituelles de la Loi mosaïque : les traditions vestimentaires, le shabbat etc.

Insistons sur deux éléments du texte :

- c’est une décision, visiblement historique, et l’on sait que ne pas décider peut-être mortel en cas de crise.

- c’est une co-décision qui relève de ce qu’on appellerait aujourd’hui une co-construction entre tous les acteurs. Car Pierre joue les premiers rôles en témoignant de la venue de l’Esprit Saint sur Corneille (notons au passage que ce n’est pas Paul seulement qui fait passer l’Église aux barbares comme on le présente trop souvent). Mais Paul et Barnabé interviennent également, et Jacques, le ‘local’ – on ne peut plus juif que lui ! – de Jérusalem, et toute l’assemblée qui délibère, débat, échange, prie. Le résultat est un peu comme sur le chemin d’Emmaüs : dès lors que deux ou trois débattent en vérité et veulent se mettre d’accord pour écouter ce que Dieu dit à travers les événements, l’Esprit Saint lui-même se joint à eux. Et c’est ce qui rend la décision indissociablement spirituelle et ecclésiale : spirituelle parce que pleinement ecclésiale (dans ses trois dimensions : personnelle / collégiale / communautaire) ; ecclésiale parce que pleinement spirituelle (l’accueil de ce que l’Esprit Saint suscite à travers les événements).

Diacres Séez juin 2010À vrai dire, il y avait déjà eu un précédent dans le livre des Actes, avec l’invention du ministère des Sept, dans lesquels nous voyons la figure de l’actuel diaconat permanent. Le chapitre sept raconte comment là aussi l’assemblée de Jérusalem fut confrontée à une crise grave : divisions entre juifs et grecs (ou hellénisants), et accusations de délaisser les veuves de ces derniers. Là encore, on fait jouer à chacun son rôle : on a l’exposé des faits, tout le monde débat, Pierre propose une décision pour sortir du conflit, tous agréent, l’assemblée présente des candidats, les apôtres imposent les mains. Au final, on pourrait écrire à nouveau : « l’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé » qu’un ministère nouveau – celui des sept (diacres) – serait désormais utile à la croissance de l’Église.

Au cours des siècles, c’est particulièrement dans les conciles que la formule actuelle : « l’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé que » a retenti à maintes reprises.

Ouverture du concile Vatican II le 11 octobre 1962 en présence de 2500 évêques (DR)Le concile de Nicée I en 325 affirme la double nature humaine et divine de Jésus de Nazareth.
Le concile de Constantinople en 381 définit la divinité de l’Esprit Saint et le dogme de la Trinité.
Celui d’Éphèse en 481 légitime l’appellation de Marie ‘Theotokos’ (Mère de Dieu).
Celui de Chalcédoine en 451 rend obligatoire le célibat pour les moines et religieuses.
Le concile de Nicée II légitime le culte des icônes (images) et la représentation du Christ (vs les iconoclastes).
Après le schisme entre l’Orient et l’Occident en 1054 les conciles catholiques continuent de décider en fonction de l’actualité de l’Église.
Latran I en 1123 oblige au célibat ceux qui sont appelés à devenir diacres ou prêtres dans l’Église de rite latin.
Le concile de Trente au XVI° siècle fixe la date la liste des sept sacrements (contre Luther et la réforme protestante) et définit la transsubstantiation eucharistique.
Le concile Vatican I (1869-70) établit l’infaillibilité pontificale (sous conditions très strictes).
En 1858, l’Immaculée Conception de Marie, puis en 1950 son Assomption seront les seuls exemples de la mise en œuvre de cette infaillibilité.
Enfin, au concile Vatican II (1962-65) la nature sacramentelle de l’Église est proclamée. On rétablit le diaconat permanent ouvert aux hommes mariés. On ouvre la porte à la célébration de la messe dans les langues vernaculaires. On engage l’Église de manière irréversible dans l’œcuménisme.

Cette trop courte énumération montre au moins une chose : ça bouge ! La Tradition est vivante, en ce sens que l’Église ne cesse de susciter dans l’Église des co-décisions sur le contenu de sa foi, de sa liturgie, de sa discipline et de sa morale.

Alors pourquoi figer le mouvement à ce qu’il est aujourd’hui ? L’histoire n’est pas finie ! Il y aura d’autres décisions importantes que l’Esprit Saint prendra de concert avec toute l’Église.

http://static.flickr.com/42/263885608_5739282337.jpgOn pense évidemment au célibat des prêtres dans l’Église latine (puisque les orientaux ont gardé l’antique coutume d’ordonner des hommes mariés). Le processus de la décision qui a été prise au XII° siècle pour des raisons légitimes (train de vie des prêtres, biens ecclésiastiques, disponibilité, modèle du moine…) pourrait tout aussi légitimement donner autre chose au XXI° siècle. Pas seulement à cause des scandales qui secouent l’Église. Mais également au nom d’une vision renouvelée de la sexualité et du couple, du sacrement de mariage qui va si bien avec le sacrement de l’autel.

« L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé » de ne plus imposer la loi du célibat à ceux que l’Église appelle pour devenir diacres ou prêtres. Rien n’empêcherait que cette  déclaration résonne un jour à Saint-Pierre de Rome, dans le droit-fil des premières déclarations à Jérusalem du livre des Actes des apôtres.

Pierre avait surpris tout le monde en racontant comment le centurion Corneille avait eu accès au baptême sur intervention expresse de l’Esprit Saint, alors que ni Pierre ni les autres n’envisageaient cette possibilité sacramentelle. Aujourd’hui, quand on écrit l’histoire spirituelle de tant de divorcés/remariés qui font un chemin extraordinaire à partir de leur divorce – quelquefois grâce à leur divorce si on nous pardonne cette audace – on a l’impression d’être devant de nouveaux Corneille. Ils n’étaient pas invités ni prévus au programme, et pourtant l’Esprit Saint leur est donné en telle plénitude qu’il faudrait se prendre pour Dieu pour ne pas en tirer les conséquences : « qui suis-je pour refuser l’eucharistie/la réconciliation à ceux qui ont reçu l’Esprit Saint ? » pourrait-on s’exclamer en plagiant Pierre dans les Actes des apôtres.

Bien d’autres domaines relèvent de cette codécision Esprit Saint - Église. Tout ce qui touche à la contraception notamment : l’Église n’a jamais officiellement révisé son discours ni ses prises de position sur le sujet, alors que l’immense foule des baptisés vit tranquillement une certaine pratique de la contraception intégrée à une authentique spiritualité de couple. S’il y avait débat, réflexion, prière et participation de tous, une codécision plus juste que l’actuelle situation pourrait très simplement émerger.

 	© Josse/Leemage. Le prêteur et sa femme. Peinture de Quentin Metsys (1466-1530)

Là encore, il y a eu un précédent célèbre en matière de mœurs : celui du prêt à intérêt. Alors que dans les premiers siècles l’Église l’interdisait au nom de l’Ancien Testament et pour éviter l’usure, peu à peu les banquiers, les marchands chrétiens l’ont fait évoluer jusqu’à décider en pratique de ne pas condamner les métiers de l’argent à l’enfer (quitte a inventer le purgatoire pour les y envoyer quand même…) en distinguant le prêt et l’usure et en légitimant le gain au nom du risque encouru. Ce qui s’est passé dans le rapport à l’argent pourrait inspirer l’Église dans son rapport à la sexualité…

Plus près de nous, l’enjeu de la codécision Esprit Saint - Église se joue dans la participation de tous aux grandes et petites décisions dans nos paroisses, nos mouvements, nos équipes,  nos diocèses. Se mettre à l’écoute de l’Esprit Saint qui parle à travers des événements, solliciter chacun selon son intelligence et ses charismes, débattre et faire un vrai travail de consensus pourrait nous permettre de dire fièrement nous aussi, à tout niveau de la vie de l’Église : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé que… »

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci qui s’imposent » (Ac 15, 1-2.22-29)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

 En ces jours-là, des gens, venus de Judée à Antioche, enseignaient les frères en disant : « Si vous n’acceptez pas la circoncision selon la coutume qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. » Cela provoqua un affrontement ainsi qu’une vive discussion engagée par Paul et Barnabé contre ces gens-là. Alors on décida que Paul et Barnabé, avec quelques autres frères, monteraient à Jérusalem auprès des Apôtres et des Anciens pour discuter de cette question. Les Apôtres et les Anciens décidèrent avec toute l’Église de choisir parmi eux des hommes qu’ils enverraient à Antioche avec Paul et Barnabé. C’étaient des hommes qui avaient de l’autorité parmi les frères : Jude, appelé aussi Barsabbas, et Silas. Voici ce qu’ils écrivirent de leur main : « Les Apôtres et les Anciens, vos frères, aux frères issus des nations, qui résident à Antioche, en Syrie et en Cilicie, salut ! Attendu que certains des nôtres, comme nous l’avons appris, sont allés, sans aucun mandat de notre part, tenir des propos qui ont jeté chez vous le trouble et le désarroi, nous avons pris la décision, à l’unanimité, de choisir des hommes que nous envoyons chez vous, avec nos frères bien-aimés Barnabé et Paul, eux qui ont fait don de leur vie pour le nom de notre Seigneur Jésus Christ. Nous vous envoyons donc Jude et Silas, qui vous confirmeront de vive voix ce qui suit : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci, qui s’imposent : vous abstenir des viandes offertes en sacrifice aux idoles, du sang, des viandes non saignées et des unions illégitimes. Vous agirez bien, si vous vous gardez de tout cela. Bon courage ! »

Psaume
(Ps 66 (67), 2-3, 5, 7-8)
R/ Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble !
ou : Alléluia.
(Ps 66, 4)

Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse,
que son visage s’illumine pour nous ;
et ton chemin sera connu sur la terre,
ton salut, parmi toutes les nations.

Que les nations chantent leur joie,
car tu gouvernes le monde avec justice ;
tu gouvernes les peuples avec droiture,
sur la terre, tu conduis les nations.

La terre a donné son fruit ;
Dieu, notre Dieu, nous bénit.
Que Dieu nous bénisse,
et que la terre tout entière l’adore !

Deuxième lecture

« Il me montra la Ville sainte qui descendait du ciel » (Ap 21, 10-14.22-23)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai vu un ange.  En esprit, il m’emporta sur une grande et haute montagne ; il me montra la Ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu :  elle avait en elle la gloire de Dieu ; son éclat était celui d’une pierre très précieuse, comme le jaspe cristallin.  Elle avait une grande et haute muraille, avec douze portes et, sur ces portes, douze anges ; des noms y étaient inscrits : ceux des douze tribus des fils d’Israël.  Il y avait trois portes à l’orient, trois au nord, trois au midi, et trois à l’occident.  La muraille de la ville reposait sur douze fondations portant les douze noms des douze Apôtres de l’Agneau.  Dans la ville, je n’ai pas vu de sanctuaire, car son sanctuaire, c’est le Seigneur Dieu, Souverain de l’univers, et l’Agneau.  La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau.

Évangile

« L’Esprit Saint vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 23-29)
Alléluia. Alléluia.
Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit.
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé. Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent ; ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez. »
Patrick BRAUD

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28 avril 2019

Quand tu seras vieux…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quand tu seras vieux…

Homélie pour le 3° Dimanche de Pâques / Année C
05/05/2019

Cf. également :

Le courage pascal
Les 153 gros poissons
Le premier cri de l’Église
Le devoir de désobéissance civile
Bon foin ne suffit pas
Les 7 mercenaires

http://www.enjeux-seniors.fr/wp-content/uploads/2014/05/suicidesenior0-1.pngUne amie m’a téléphoné tard un soir de cette semaine : « c’est horrible. J’ai retrouvé cet après-midi Alain affalé au pied de l’arbre au milieu de la cour. Je me suis approchée ; j’ai vu le fusil, puis la tête ou ce qu’il en restait, à moitié arrachée par la violence du coup de feu »… Son mari venait de se suicider. Une raison possible était son angoisse de la déchéance de la maladie. À 70 ans, opéré lourdement, ayant perdu presque toute mobilité, il ne pouvait supporter de se voir vieillir dans la dépendance absolue et la souffrance physique et morale qui allait l’accompagner. Impossible de savoir exactement si c’était la seule raison, et encore moins de juger. Mais cette fin dramatique renvoie à toutes les fins de vie que nous accompagnons, dont la nôtre n’est pas la moindre. Vieillir, bien vieillir, jusqu’à mourir dans la dignité, devient une problématique occidentale majeure avec l’accroissement de l’espérance de vie. Le grand débat national en France avait d’ailleurs soulevé la question de la qualité de vie des retraités, de la prise en charge de la dépendance pour le quatrième et cinquième âge.

Jésus n’a pas vécu bien vieux – 33 ans à peine ! – mais il savait que ses disciples seraient confrontés au temps qui passe. Loin d’en avoir une vision pessimiste, il mise au contraire sur l’âge pour qu’ils acquièrent la sagesse spirituelle :

« Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller ». Après la pêche des 153 gros poissons (symbolisant la mission de l’Église pour toute l’humanité), Pierre aurait pu tomber dans le piège du succès facile et euphorisant. Jésus le ramène à la réalité, d’abord au travers des trois « m’aimes-tu » qui lui rappellent son triple reniement, puis avec cette prophétie énigmatique : « quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller ». Et Jean interprète : « Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu » (Jn 21, 1-19).

vieux, brel, jacques, vieillard, visage, ride, âge, personne, homme, femme… Vieillards, Portrait Noir Et Blanc, Photo Noir Et Blanc, Photographie De Portraits, Photographie Noir Et Blanc, Vieux Visages, Sans Abris, Vieillesse, Images InspirantesL’enjeu de la vieillesse, c’est donc pour le Christ d’apprendre à se laisser conduire par l’Esprit Saint. Jeune et fougueux, chacun veut être maître de sa vie, organiser son parcours professionnel, acheter un logement, fonder une famille. Les 40 ou 50 premières années de l’existence sont toutes dédiées à cette trajectoire très volontariste, si rien ne vient la perturber. À partir du mi-temps de l’existence, la fameuse crise de milieu de vie remet en cause cette agitation effrénée pour construire à tout prix quelque chose à laisser derrière soi : est-ce vraiment moi ? serai-je en train de jouer un rôle que d’autres ont décidé pour moi ? est-ce bien pour cela que je suis sur terre ?

Alors les années, l’expérience et la réflexion peuvent peu à peu produire autre chose que l’illusion de tout maîtriser. La sagesse selon l’Esprit de Dieu consiste à se laisser conduire là où l’on n’aurait jamais pensé aller, si c’est par appel de Dieu. Les événements deviennent des aiguillages, les ennuis de santé invitent à écouter son corps, les échecs à écouter son cœur. Le papier de verre des inévitables difficultés qui s’accumulent nous polit et nous aide à nous débarrasser du superflu pour nous concentrer sur l’essentiel. Dans la vie spirituelle, on laisse peu à peu les rênes à l’Esprit, qui souffle où il veut, pas où je veux. Ainsi Pierre a été conduit à Rome alors qu’il n’imaginait pas quitter Jérusalem, en prison alors qu’il voulait prêcher dans les synagogues, crucifié dans l’arène romaine comme un esclave et non comme un juif religieux.

fleuris1Faites la liste des personnes, des lieux, des activités ou des choses que la vie vous a amené à fréquenter avec le temps : c’est rarement ce que vous auriez prévu à 20 ans ! Il faut du temps pour apprendre à se laisser guider plutôt qu’à tout décider soi-même. « Fleuris là où  Dieu t’a planté », aimait à répéter saint François de Sales. Répondre à des appels successifs peut vous conduire à des engagements associatifs, des solidarités nouvelles, à de nouveaux modes de vie impensables avant. C’est plus facile de se détacher de ce qu’on possède, de ce qu’on a réalisé lorsque la perspective de la fin commence à réorienter nos choix, notre liberté, nos désirs. Devenir vieux peut devenir une formidable opportunité pour naviguer en zone libre : libre du qu’en-dira-t-on, de l’obsession d’accumuler, du vain désir de gloire… Le vieil évêque de Smyrne, Polycarpe, raconte avec humour à son bourreau que ce n’est pas à 86 ans qu’il va se mettre à adorer César :

Le proconsul le fit comparaître devant lui et lui demanda s’il était Polycarpe.
« Oui », répondit celui-ci. Alors il essaya de le faire abjurer : « Respecte ton âge », disait-il.
Suivaient toutes les paroles que l’on tenait en pareil cas :
« Jure par la fortune de César, rétracte-toi, crie : à mort les impies ! »
(les chrétiens étaient considérés comme impies  parce qu’ils refusaient de reconnaitre César comme Dieu). […]
Polycarpe répondit : « Si tu t’imagines que je vais jurer par la fortune de César, comme tu dis, en feignant d’ignorer qui je suis, écoute-le donc une bonne fois : je suis chrétien. Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers et il ne m’a fait aucun mal. Comment pourrais-je insulter mon roi et mon sauveur ? Si le christianisme t’intéresse, donne-toi un jour pour m’entendre ».
Martyre de Polycarpe, Smyrne en l’an 156

Bien sûr, cette sagesse spirituelle ne dépend pas du nombre des années : les jeunes Kisito (martyr de l’Ouganda), Dominique Savio, Maria Goretti, Francisco Marto et sa sœur Jacinta et autres béatifiés de moins de 20 ans nous montrent que la voie de l’enfance et de la sagesse vont bien ensemble. C’est d’ailleurs ce qu’on envie chez l’enfant : sa capacité à faire confiance, à prendre la main tendue, à se laisser câliner, à explorer ce qu’on lui désigne.

Nietzsche disait que l’enfance est le troisième âge de la maturité humaine, après le chameau et le lion. L’être humain commence par jouer le chameau, se charger des plus lourds fardeaux, endurer les pires épreuves, histoire de s’assurer de son courage. Et de trouver son désert, sa solitude propre. Pour se rendre libre, il se métamorphose en lion, maîtrise le désert, dit « Je veux ». Il s’affranchit ainsi du devoir, refuse de se soumettre à l’impérieux « Tu dois » qui fait plier le genou aux chameaux. Il pourrait en rester là. « Pourquoi faut-il que le lion féroce devienne enfant ? », demande Zarathoustra. La réponse ne tarde pas : « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré. »chameau-lion-enfant

Il ne s’agit pas de retomber en enfance, mais au contraire de changer pour devenir enfin comme des enfants, sans cela le royaume de Dieu nous est impossible (Lc 18,17). La marque de cette vieillesse-sagesse-enfance spirituelle, c’est d’étendre les mains et d’accepter qu’un autre nous mette la ceinture aux reins, pour aller là où Dieu nous conduit.

Quand tu seras vieux… dans Communauté spirituelle Aide-a-lhabillage-et-a-la-toiletteSe laisser habiller est la douloureuse expérience des personnes âgées, en EHPAD  notamment. C’est aussi le signe de la Pâque, qu’on doit manger ceinture aux reins (Ex 12,11) : nul ne choisit sa Pâque, elle nous est donnée. Les morts / résurrections que nous avons à traverser avec les années ne sont pas celles que nous aurions choisies, mais elles seront fécondes si nous nous laissons dé-router par les événements pour aller dans l’imprévu. Même la maladie, la grande dépendance, même la mort peuvent finalement être retournées en occasions de « rendre gloire à Dieu » selon les mots de Jean dans l’évangile d’aujourd’hui. Nous avons tous connus des seniors rayonnants malgré leur santé dégradée.

Ces imprévus ne sont pas toujours dramatiques.

Nelson Mandela devient président d’Afrique du Sud après 40 ans de détention : c’est un destin improbable et imprévisible, mais une fin heureuse pour « Madiba ».
Le vieux pape Jean XXIII qu’on croyait de transition fait une annonce toute simple dans une sacristie italienne en 1959 : « j’ai décidé de convoquer un concile œcuménique ». Et toute l’Église est renouvelée par ce coup de folie d’un vieux pape finalement très sage.
La religieuse qui - à la quarantaine - quitta son univers doré d’écoles catholiques pour bonnes familles indiennes pour un seau et un sari blanc-bleu auprès des mourants prendra le visage ridé de mère Teresa, symbole mondial de compassion et de miséricorde.
Les exemples sont nombreux de gens qui au bénéfice de l’âge prennent des tournants heureux et bénéfiques.

Alors changeons de regard sur les « vieux » qui nous entourent : ils peuvent nous émerveiller, nous surprendre, nous impressionner.

Et nous-mêmes, transformons les décennies qui passent en autant d’invitations à hisser la voile et laisser le vent la gonfler à sa guise. « Quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller »…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Nous sommes les témoins de tout cela avec l’Esprit Saint » (Ac 5, 27b-32.40b-41)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, les Apôtres comparaissaient devant le Conseil suprême. Le grand prêtre les interrogea : « Nous vous avions formellement interdit d’enseigner au nom de celui-là, et voilà que vous remplissez Jérusalem de votre enseignement. Vous voulez donc faire retomber sur nous le sang de cet homme ! » En réponse, Pierre et les Apôtres déclarèrent : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous aviez exécuté en le suspendant au bois du supplice. C’est lui que Dieu, par sa main droite, a élevé, en faisant de lui le Prince et le Sauveur, pour accorder à Israël la conversion et le pardon des péchés. Quant à nous, nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint, que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. » Après avoir fait fouetter les Apôtres, ils leur interdirent de parler au nom de Jésus, puis ils les relâchèrent. Quant à eux, quittant le Conseil suprême, ils repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus.

Psaume
(Ps 29 (30), 3-4, 5-6ab, 6cd.12, 13)
R/ Je t’exalte, Seigneur, tu m’a relevé. ou : Alléluia.
(Ps 29, 2a)

Quand j’ai crié vers toi, Seigneur,
mon Dieu, tu m’as guéri ;
Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse.

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles,
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu’un instant,
sa bonté, toute la vie.

Avec le soir, viennent les larmes,
mais au matin, les cris de joie !
Tu as changé mon deuil en une danse,
mes habits funèbres en parure de joie !

Que mon cœur ne se taise pas,
qu’il soit en fête pour toi ;
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu,
je te rende grâce !

Deuxième lecture
« Il est digne, l’Agneau immolé, de recevoir puissance et richesse » (Ap 5, 11-14)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai vu : et j’entendis la voix d’une multitude d’anges qui entouraient le Trône, les Vivants et les Anciens ; ils étaient des myriades de myriades, par milliers de milliers. Ils disaient d’une voix forte : « Il est digne, l’Agneau immolé, de recevoir puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et louange. » Toute créature dans le ciel et sur la terre, sous la terre et sur la mer, et tous les êtres qui s’y trouvent, je les entendis proclamer : « À celui qui siège sur le Trône, et à l’Agneau, la louange et l’honneur, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. » Et les quatre Vivants disaient : « Amen ! » ; et les Anciens, se jetant devant le Trône, se prosternèrent.

Évangile
« Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson » (Jn 21, 1-19)
Alléluia. Alléluia.
Le Christ est ressuscité, le Créateur de l’univers, le Sauveur des hommes. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment. Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre, avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples. Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche. » Ils lui répondent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.
Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. Jésus leur dit : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. » Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer, tellement il y avait de poissons. Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ; la terre n’était qu’à une centaine de mètres. Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain. Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. » Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré. Jésus leur dit alors : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » Ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson. C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples.
Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes agneaux. » Il lui dit une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le pasteur de mes brebis. » Il lui dit, pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait : « M’aimes-tu ? » Il lui répond : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis. Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. » Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. Sur ces mots, il lui dit : « Suis-moi. »
Patrick BRAUD

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