L'homélie du dimanche (prochain)

3 juillet 2022

Elle est tout près de toi, cette Parole…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Elle est tout près de toi, cette Parole…

Homélie pour le 15° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
10/07/2022

Cf. également :

Les multiples interprétations du Bon Samaritain
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

Un sans-abri patiente sur les marches de la cathédrale

Une bible pour SDF

Des protestants (l’Alliance biblique française) vont mener à bien une initiative singulière : distribuer gratuitement en 2023 des Bibles aux sans-abri, des Bibles adaptées à leur mode de vie et à leurs caractéristiques sociales. En effet, « bien souvent, lorsqu’on leur en distribue, on leur en offre une bon marché. Le problème, avec ces bibles, c’est qu’elles utilisent une langue compliquée, alors que le français n’est pas la langue natale de nombreux SDF, résume Gilles Boucomont, le président de la Mission évangélique parmi les sans-logis à Paris. Régulièrement, la taille des caractères est trop petite, et ils sont imprimés à l’encre grise sur du papier recyclé souvent de mauvaise qualité qui se déchire facilement ». Le projet a pris corps à partir de ce constat.

Distribuer des Bibles aux SDF ! Une variante des Restos du cœur ? Pas faux ! Quelle idée bizarre quand même aux yeux de nos contemporains pour qui l’humanitaire prime sur tout ! Distribuer des paniers repas, des tentes, des douches, oui, mais des Bibles ! ?
Donner des Bibles accessibles à chacun relève d’une triple conviction :
– l’être humain n’a pas faim que de sandwiches, mais aussi de paroles qui ont du sens
– les pauvres tout particulièrement sont en résonance assez immédiate avec les récits bibliques
– la Bible possède en elle-même assez de force pour toucher le cœur de lecteurs apparemment dénués de tout, pourvu qu’on leur en facilite l’accès.

Ce genre de convictions poussèrent les évangélistes à distribuer clandestinement des Bibles dans l’empire soviétique, au temps où cela valait des années de prison. Ils continuent actuellement, sous le manteau malgré les menaces, en Chine toujours communiste, dans les pays musulmans, en Corée du Nord, partout où le seul fait de posséder une bible est passible de condamnation pénale.
Malgré de louables efforts de vulgarisation et de diffusion biblique, il faut reconnaître que les catholiques sont encore loin d’un tel amour biblique…

La première lecture de ce dimanche devrait pourtant nous réveiller. Le Deutéronome nous rappelle que la Parole de Dieu n’est ni compliquée ni lointaine, ni réservée à quelques happy few :
« Cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique ».

 

décrocher la lune

Le ciel est vide

Comme en écho de l’Ascension où les apôtres étaient invités à revenir sur terre au lieu de rester là à fixer le ciel, hébétés, sidérés, voilà donc que le Deutéronome déclare lui aussi que les cieux sont vides, et que ce n’est surtout pas là qu’il faut chercher la Parole :
« Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ ».
Les gourous de tous bords nous font croire que eux – eux seuls – sont allés décrocher la lune pour nous ramener des révélations sensationnelles. Les clercs de tous bords nous font croire qu’eux – eux seuls – savent correctement interpréter les écrits sacrés soi-disant venus d’ailleurs.

La Bible, elle, répète inlassablement que c’est en descendant en lui-même que l’être humain entendra Dieu lui parler. C’est en écoutant battre le meilleur de notre cœur que nous entendrons battre le cœur de Dieu. C’est en allant au plus intime de nous-mêmes que nous découvrirons la vérité de notre être. Car, par l’Esprit qui se moque des frontières religieuses, Dieu habite en chacun : il est plus intime à moi-même que moi-même (Augustin). C’est donc en me re-cueillant, par le silence, l’étude, la prière, la contemplation, que je pourrai laisser jaillir la source divine intérieure.

Descendre en soi est le plus sûr chemin pour écouter ce que Dieu veut me dire. C’est également une voie de salut, pour me réconcilier avec moi-même, et trouver l’unité fondamentale qui me fait vivre en communion avec le monde. L’intériorité est ainsi un chemin de guérison très sûr. Une amie m’en témoignait récemment avec enthousiasme :
« Suite à un stage que je viens de faire dans un lieu sympa mais plus encore avec des personnes hors du lot, psycho énergéticiennes incroyables, je suis toute retournée. Dans la hutte de sudation amérindienne, j’ai lâché des poids, je me suis allégée et mon mal de dos, c’est à dire mon psoas, muscle de l’âme s’est relâché d’un seul coup ! Je te raconte ça car c’est une expérience extraordinaire ».
Évidemment, je suis un peu méfiant et sceptique sur le vocabulaire et l’appareil théorique qui prétend expliquer ce genre d’expérience. Mais la qualité de l’expérience spirituelle paraît bien là. Revenir à soi nous rapproche de Dieu, tout proche. Et même si certains en rendent compte avec des théories un peu délirantes, cela ne supprime pas la force de l’expérience intérieure à la base de toute guérison spirituelle. Ce n’est pas parce que Christophe Colomb raconte avoir découvert les Indes qu’il n’a rien découvert du tout…

 

La source d’eau, le quatrième signe de Lourdes

Aller à la source intérieure

Le livre du Deutéronome nous renvoie donc à notre profondeur personnelle. Ceux qui vivent à la surface d’eux-mêmes auront du mal à entendre cet appel. Ils s’étourdissent dans l’action ; la poursuite des hochets (argent, gloire, puissance, plaisir) calment leur faim au lieu de la creuser. Pour entendre la Parole, il nous faut être attentifs à la soif la plus vraie qui nous habite, au désir le plus exigeant qui nous anime. Telle une baguette de sourcier, la lecture de la Bible nous fait alors vibrer à l’approche de la source en nous. Telle Bernadette Soubirous grattant la boue de la ‘tutte aux cochons’ de Massabielle, la lecture intime de la Bible dégage au plus profond de notre être un filet d’eau d’abord trouble, puis de plus en plus clair, jusqu’à devenir parfois gave impétueux qui emporte tout !

N’avez-vous jamais pleuré en lisant tel verset, tel passage ? Comme si cette parole n’avait été écrite que pour vous, tellement elle vous révèle à vous-même à cet instant précis de votre trajectoire.
N’avez-vous jamais bondi de joie en découvrant telle perle dans la Bible ?
N’avez-vous jamais chanté les psaumes comme si vous veniez de les composer pour votre détresse ou votre allégresse ?
N’avez-vous jamais été ébloui devant la beauté de l’être humain qui se révèle dans un texte ? Ou fasciné par la complexité de ce même humain à l’œuvre entre les lignes ?

La proximité de la Parole de Dieu est pleinement réalisée depuis Pentecôte, où la promesse du prophète Joël est accomplie en plénitude :
« Il arrivera dans les derniers jours, dit Dieu, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes » (Jl 2,26 ; Ac 2, 16-17)

Depuis Pentecôte, la Parole n’est plus à l’extérieur de nous-mêmes. Cela ne signifie pas que nous n’ayons plus besoin de maîtres, de guides pour descendre en nous écouter cette Parole. Cela signifie que ces maîtres, ces guides devront respecter la localisation intime du trésor de la Parole, et qu’ils ne devront jamais se substituer à mon appropriation personnelle, en conscience.

Rappelons que chez les juifs encore aujourd’hui la tradition orale est aussi importante que l’écrite. Il y a deux Torah : la Torah orale s’appuie sur la Torah écrite pour lui donner toute sa saveur personnelle et mystique, comme pour l’actualiser sans cesse dans les nouveaux contextes politiques et sociaux.

En christianisme, c’est l’Esprit de Pentecôte qui assure ce passage de l’extérieur à l’intérieur, de l’objectif à l’intime, de la norme au désir, de la loi à l’esprit. C’est l’Esprit qui fait du texte lu, médité, entendu, une parole pour moi, maintenant.

La vie spirituelle – c’est-à-dire la vie dans l’Esprit, selon l’Esprit – est une itinérance d’intimité avec soi où Dieu se fait tout proche, où sa Parole devient notre parole et réciproquement.

 

Une soif infinie

Quant à la soif de cette Parole que la lecture de la Bible a pour but de creuser et d’accroître à l’infini, laissons le diacre syriaque Éphrem (IV° siècle) nous la décrire mieux que quiconque :

Ephrem le syriaque« Qui donc est capable de comprendre toute la richesse d’une seule de tes paroles, Seigneur ? Ce que nous en comprenons est bien moindre que ce que nous en laissons ; comme des gens assoiffés qui boivent à une source. Les perspectives de ta parole sont nombreuses, comme sont nombreuses les orientations de ceux qui l’étudient. Le Seigneur a coloré sa parole de multiples beautés, pour que chacun de ceux qui la scrutent puisse contempler ce qu’il aime. Et dans sa parole il a caché tous les trésors, pour que chacun de nous trouve une richesse dans ce qu’il médite. […]

Celui qui obtient en partage une de ces richesses ne doit pas croire qu’il y a seulement, dans la parole de Dieu, ce qu’il y trouve. Il doit comprendre au contraire qu’il a été capable d’y découvrir une seule chose parmi bien d’autres. Enrichi par la parole, il ne doit pas croire que celle-ci est appauvrie ; incapable de l’épuiser, qu’il rende grâce pour sa richesse. Réjouis-toi parce que tu es rassasié, mais ne t’attriste pas de ce qui te dépasse. Celui qui a soif se réjouit de boire, mais il ne s’attriste pas de ne pouvoir épuiser la source.

Que la source apaise ta soif, sans que ta soif épuise la source.
Si ta soif est étanchée sans que la source soit tarie, tu pourras y boire à nouveau, chaque fois que tu auras soif. Si au contraire, en te rassasiant, tu épuisais la source, ta victoire deviendrait ton malheur.

Rends grâce pour ce que tu as reçu et ne regrette pas ce qui demeure inutilisé. Ce que tu as pris et emporté est ta part ; mais ce qui reste est aussi ton héritage. Ce que tu n’as pas pu recevoir aussitôt, à cause de ta faiblesse, tu le recevras une autre fois, si tu persévères. N’aie donc pas la mauvaise pensée de vouloir prendre d’un seul trait ce qui ne peut être pris en une seule fois ; et ne renonce pas, par négligence, à ce que tu es capable d’absorber peu à peu ».

 


Lectures de la messe

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)

Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.

Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.

Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens
Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia. 
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

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29 mai 2022

La séquence de Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La séquence de Pentecôte

Homélie pour la fête de Pentecôte / Année C
05/06/2022

Cf. également :

Pentecôte : un universel si particulier !
Le déconfinement de Pentecôte

Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre
Les multiples interprétations symboliques du buisson ardent

Les impérios des Açores

Imperios - Ilha TerceiraAprès deux années de crise Covid, le tourisme redécolle ! Essayez la destination Açores, vous ne serez pas déçus. Un archipel d’îles volcaniques au charme fou, des cachalots et des baleines à quelques encablures, des hortensias magnifiques partout, des « fajãs » en bas des falaises, des « miradouros » panoramiques pour contempler le paysage, une température constante de 20°–22°C, des côtes et rivages d’une beauté à couper le souffle… Vous remarquerez inévitablement les dizaines de petites chapelles ultra colorées dans les villages. Un français se dit au premier abord que ce sont des chapelles mariales comme il y en a tant en Bretagne ou dans le Nord. Pas du tout ! Ce sont des chapelles dédiées au Saint Esprit ! Enfin un pays où le culte du Saint Esprit passe avant celui de la Vierge Marie… C’est assez rare dans le catholicisme, où les « trois blancheurs » (la Vierge, l’eucharistie, le pape) ont souvent pris le pas sur l’adoration de l’Esprit Saint ! À tel point que les théologiens pointent depuis longtemps que l’Esprit Saint est le grand oublié des catholiques, alors qu’il est ultra présent chez les protestants ou les orthodoxes.

Aux Açores, l’Esprit a donc un extraordinaire réseau de chapelles appelées impérios, toutes plus pimpantes et joyeuses les unes que les autres ! La vénération populaire à l’Esprit vient de loin aux Açores. Importée du Portugal catholique des XIV°-XV° siècles, elle est très liée à la fête de Pentecôte d’aujourd’hui, et même à toute la période pascale. Les rituels n’ont presque pas été modifiés. Un ‘Empereur’ est couronné à l’église paroissiale. Avec un sceptre et une plaque en argent, en guise de symbole d’Espírito Santo, il préside les fêtes tous les dimanches pendant sept semaines après Pâques. Le dimanche de Pentecôte, il y a une grande fête dans la ville. Le lieu des cérémonies est une petite chapelle, ou « império« , utilisée pour la distribution de la soupe d’Espírito Santo, avec de la viande et des légumes, destinée aux pauvres et aux isolés. C’est là que la couronne, la plaque et le sceptre sont exposés, sur l’autel de l’império. Bel exemple de l’esprit communautaire qui règne dans l’archipel !

Ces impérios assument donc plusieurs fonctions : enraciner le peuple dans une foi trinitaire (c’est si rare !), lier le culte à l’Esprit au soin des pauvres. La dimension sociale de la foi est indissociable de la liturgie ; les fêtes du Saint Esprit aux Açores le manifestent de façon éclatante, joyeuse et populaire !

En bons portugais, les Açoriens sont également très attachés à la Vierge Marie, mais ce n’est finalement que l’ombre portée de l’adoration de l’Esprit qui seul est Dieu, et dont Marie est tout entière emplie.

Voilà de quoi redresser nos coutumes et nos pratiques en France, afin de mieux réaffirmer la prééminence de l’Esprit sur les créatures qu’il anime. La fête de Pentecôte nous invite à cette conversion.

 

Les séquences liturgiques

Vous l’avez entendue juste avant l’Évangile (ce qui est bizarre pour une séquence, qui comme son nom l’indique devrait suivre et non précéder !) : la séquence de Pentecôte Veni sancte Spiritus, appelée parfois la séquence dorée, est un poème d’invocation à l’Esprit Saint. Nous avions déjà parlé de la séquence de Pâques Victimae paschali (avec le labyrinthe de Chartres cf. La danse pascale du labyrinthe). Il ne reste en effet que 4 séquences dans la liturgie romaine, depuis que le missel de 1570 issu du Concile de Trente a supprimé les innombrables séquences (plus de 4500 !) qui polluaient les offices auparavant, car constituées de textes non bibliques de piètre qualité, à la poésie douteuse et à la théologie approximative. Comme quoi on n’a pas attendu Vatican II pour opérer un retour à l’Écriture et simplifier en taillant à grands coups de serpe dans l’accumulation liturgique sédimentée au cours des siècles. Il n’est pas sûr cependant que l’abondante production actuelle d’éphémères chansons liturgiques soit de meilleure facture que les séquences d’autrefois…

La séquence de Pentecôte dans Communauté spirituelle Veni_Sancte_Spiritus%2C_et_emitte

Qu’on en n’ait conservé que quatre dit l’importance des fêtes auxquelles ces séquences sont dédiées : Pâques, Pentecôte, Fête-Dieu (Lauda Sion), Notre Dame des douleurs (Stabat mater, remplaçant le Dies irae après Vatican II). Elles expriment le besoin de composer sa propre prière à partir de la bonne nouvelle annoncée par la fête : avec les mots de sa culture, de son génie poétique. Elles ont pour but de résumer et d’actualiser le contenu célébré, pour le rendre accessible au plus grand nombre. Autrefois, on mémorisait facilement les séquences en les chantant, et la liturgie devenait ainsi une catéchèse simple et active. De quoi trouver des sources d’inspiration pour nos chants et nos hymnes actuels !

 

La séquence de Pentecôte

Elle est moins connue que le Veni creator avec lequel elle est souvent confondue. Le Veni creator est chanté à chaque ordination, ce qui souligne le lien entre l’Esprit Saint et les ministères dans l’Église. Le Veni sancte Spiritus est assez différent. En voici le texte, pour en dégager quelques grandes lignes :

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé.
À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen

 

S’adresser à l’Esprit en personne

170px-Triandrique-Avignon-ms111-f23r Açores dans Communauté spirituelleDans cette séquence, on tutoie l’Esprit Saint ! L’Église s’adresse à lui en lui parlant comme à une personne. Or les représentations catholiques de l’Esprit souffrent d’une figuration trop animalière (la colombe) ou trop chosifiante (le feu, les langues, le souffle, les rayons de lumière etc.). Cherchez bien : sur nos vitraux, dans nos tableaux, sur nos statues, l’Esprit est rarement représenté comme une personne. Il a fallu la redécouverte de l’icône de la Trinité de Roublev en Occident, ou le Renouveau charismatique inspiré du pentecôtiste américain pour que les latins se réhabituent à prier l’Esprit en personne. Et encore, ce n’est pas gagné ! C’est évidemment le culte marial qui a absorbé pourrait-on dire l’énergie catholique normalement dirigée vers l’Esprit. Il vaudrait mieux parler de vénération mariale, car en termes techniques c’est un culte dit d’hyperdulie (supérieur au culte de dulie rendu aux saints, mais inférieur au culte rendu à Dieu qu’on appelle latrie) et non un culte divin. Or les deux ne s’opposent pas, au contraire : la vénération due à Marie se comprend comme l’hommage au travail de l’Esprit en elle, de sa conception à son Assomption en passant par son Annonciation. Rappelons-nous également que l’Esprit est féminin en hébreu (ruah) : prier l’Esprit, c’est s’adresser à la part féminine qui en Dieu prend soin de ses enfants comme une mère.

Fêter Pentecôte, c’est donc tutoyer l’Esprit pour lui parler comme à une conseillère, une mère, une compagne, « plus intime à moi-même que moi-même » (saint Augustin). Chanter la séquence de Pentecôte, c’est s’adresser à l’Esprit en personne pour lui demander son amitié, sa présence, le lien vivant de communion avec lui qui va féconder toutes nos activités. Viens Esprit Saint pourrait être la prière qui monte à nos lèvres le plus naturellement du monde lorsque nous désirons louer ou implorer, nous réjouir ou gémir, recevoir ou donner.

D’ailleurs, d’innombrables compositeurs l’ont mis en musique : Guillaume Dufay, Josquin des Prés, Adrien Willaert, Giovanni Pierluigi da Palestrina, Roland (Orlandus) de Lassus et Tomás Luis de Victoria, Arvo Pärt etc…

 

Père des pauvres

L'Abbé Pierre 1912-2007 Frère des pauvres, provocateur de PaixSurprenante appellation de la séquence ! On est plus habitué à utiliser ce nom de père pour Dieu première personne de la Trinité ! Comme quoi la paternité est une qualité bien partagée entre les Trois.

Les pauvres dans la Bible sont ceux qui n’ont pas d’autres ressources que Dieu pour s’en sortir : pas de fortune, pas d’amis capables de les sauver, pas de défenseur pour garantir leur droit. Est « père des pauvres » celui qui prend soin d’eux, leur fournit concrètement de quoi survivre, les rétablit dans leur droit, leur honneur, leur dignité. Job correspond à ce portrait (« Pour les pauvres, j’étais un père » Jb 29,16) ; mais c’est Dieu lui-même qui l’incarne au plus haut point : « Père des orphelins, défenseur des veuves, tel est Dieu dans sa sainte demeure » (Ps 68,6). « Tu es le Dieu des humbles, secours des opprimés, protecteur des faibles, refuge des délaissés, sauveur des désespérés » (Jdt 9,11). Attribuer ce rôle à l’Esprit revient à formuler le salut des pauvres en termes de liens de communion qui les unissent à Dieu, car c’est le propre de l’Esprit que de créer et de nourrir la relation au Dieu vivant. Dans cette relation de communion, les pauvres trouvent leur salut. Cette communion vivante les rend plus forts, leur inspire les paroles et les actes pour se défendre, le courage pour résister. Prier l’Esprit comme père des pauvres nous prépare à désirer ce lien de communion, en reconnaissant que seuls nous ne pouvons rien. Remède à l’autosuffisance, désir de vivre en communion, le Veni sancte Spiritus nous rend disponibles pour expérimenter l’action du père des pauvres en nous.

 

Les autres titres donnés à l’Esprit dans la séquence

- dispensateur des dons

7-dons-du-Saint-EspritOn pense évidemment aux dons de l’Esprit listés par Isaïe (Is 11,1-3) puis Paul (1Co 12,4-7), et qu’on a mémorisés sous la forme d’un septénaire. Les 7 dons de l’Esprit manifestent sa présence en nous. Et finalement nous apprendrons à passer des dons au Donateur, des grâces offertes à l’Esprit qui en est la source. Selon le mot de Jésus : « si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11,13).

 

- consolateur souverain

C’est Isaïe encore qui est en filigrane dans ce titre : « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu… » (Is 40,1).
N’ayons aucune honte à désirer être consolé, cajolé par l’Esprit de Dieu comme un enfant sur les genoux de sa mère (c’est l’étymologie du mot berakah, bénédiction). Souvenez-vous que l’Esprit est féminin…

 

- hôte très doux

L’Esprit est celui qui fait passer de l’extérieur à l’intérieur. De la pratique extérieure de la Loi à la pratique intérieure de la charité. De l’obligation morale à la libre inspiration : « aime et fait ce que tu veux » (Augustin). Car l’Esprit habite au plus intime de notre être, plus intime à moi-même que moi-même. Il n’est pas dans les textes, dans les règlements, dans les institutions figées, mais dans le mouvement intérieur, dans la création sans cesse renouvelée, dans la fidélité capable d’inventer et de faire du neuf.

 

Les verbes de la séquence

 Esprit- un premier verbe est lié à la Pentecôte : « viens remplir… ». Rappelez-vous que Judas se vide vers l’extérieur (« il tomba la tête la première, son ventre éclata, et toutes ses entrailles se répandirent » Ac 1,16-19), que les apôtres à l’inverse sont remplis de l’Esprit Saint qui pénètre en eux (« Tous furent remplis d’Esprit Saint…» Ac 2,4). L’Esprit de Pentecôte a horreur du vide ! Le vide de sens, le sentiment de vide qu’engendre un travail inutile, le vide d’un couple désuni, le vide d’un cœur qui s’attache trop aux choses et pas assez aux gens etc.

- les 3 verbes suivants sont plutôt liés au baptême où l’Esprit lave du péché en nous baignant dans la grâce, ce qui nous guérit de notre inclination à faire le mal.

- Les 3 verbes qui viennent alors sont liés au renouvellement du baptême dans le sacrement de réconciliation, travail dans lequel l’Esprit excelle ! Assouplir nos raideurs, réchauffer ce qui est froid et mort en nous, rendre droit ce que nous avons tordu par nos calculs et nos stratégies égoïstes compliquées, telle est l’œuvre de l’Esprit en ceux qui se laissent faire.

- Les 3 derniers verbes sont un seul en fait : donne. L’Esprit est par nature celui qui donne : le Père au Fils et réciproquement, le baptisé à son Dieu, la grâce au baptisé, la vie éternelle dans les sacrements, les 7 dons qui caractérisent la vie dans l’Esprit etc.

On a ainsi une liste de 10 verbes, ce qui n’est évidemment pas un hasard, pour cartographier la Loi nouvelle qu’instaure l’Esprit : se laisser conduire par Lui qui est communion, lien vivant d’amour entre les êtres.

En cette fête de Pentecôte, chantant avec cœur le Veni sancte Spiritus, relisons-le à tête reposée cette semaine. Qu’il monte sur nos lèvres pour implorer dans la joie comme dans la détresse.

Conjuguons-le à la première personne pour lui parler face-à-face :

Viens, Esprit Saint en mon cœur et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en moi, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de mon cœur.
Consolateur souverain, hôte très doux de mon âme, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, mon repos ; dans la fièvre, ma fraîcheur ; dans les pleurs, mon réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir mon cœur jusqu’à l’intime.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en moi, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui en moi est souillé, baigne ce qui en moi est aride, guéris ce qui en moi est blessé.
Assouplis ce qui en moi est raide, réchauffe ce qui en moi est froid, rends droit ce qui en moi est faussé.
Amen !


 
   

MESSE DU JOUR

Première lecture
« Tous furent remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

Psaume
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !
ou : Alléluia !
 (cf. Ps 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.

Deuxième lecture
« Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » (Rm 8, 8-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains
Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.
Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire.

Séquence
Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé.
À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen

Évangile
« L’Esprit Saint vous enseignera tout » (Jn 14, 15-16.23b-26)
Alléluia. Alléluia. Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »
Patrick BRAUD

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2 janvier 2022

L’Esprit de la colombe

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

L’Esprit de la colombe

Homélie pour le Baptême du Seigneur / Année C
09/01/2022

Cf. également :

Une parole performative
La voix de la résilience
Jésus, un somewhere de la périphérie
De Star Wars au baptême du Christ
Baptême du Christ : le plongeur de Dieu
« Laisse faire » : éloge du non-agir
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Lot de consolation
Yardén : le descendeur
Rameaux, kénose et relèvement
Il a été compté avec les pécheurs
Le principe de gratuité

La pyxide de Limoges

Gracieuse et fragile, elle est là presque chaque matin, perchée sur la rambarde de mon balcon. Attirée par les graines déposées à son attention, elle s’enhardit jusqu’à ce pavaner fièrement sur la table, picorant çà et là de quoi justifier sa présence. Cette colombe est devenue la convive régulière de mes petits déjeuners, et du coup les mésanges charbonnières des branches alentour se risquent elles aussi à s’inviter au festin préparé pour elle.
Pourquoi la colombe symbolise-t-elle aussi facilement la simplicité et la beauté, la candeur et la familiarité ? Sa blancheur sans doute (que la bave du crapaud ne peut atteindre !) ; son air de ne pas y toucher ; sa confiance pour s’approcher ; sa grâce pour dodeliner de la tête en approuvant la compagnie humaine par des coups d’œil répétés…

L’évangile de ce dimanche du Baptême du Seigneur (Lc 3, 15-22) semble l’avoir bien compris en mettant en vedette une colombe dans le ciel qui deviendra l’icône de l’Esprit Saint :
« Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » ».

Colombe pyxide LimogesDes colombes, il y en a eu très tôt dans toute l’iconographie chrétienne : gravées ou peintes sur les murs des catacombes, sur des lampes, rayonnant au plafond des chaires baroques, désignant l’Agneau de Dieu sur les retables polychromes, coloriées par les plus grands pinceaux de la Renaissance, soufflant ses homélies à l’oreille de Grégoire le Grand, omniprésente sur les icônes orientales etc.
Un objet liturgique particulièrement témoigne du lien entre l’Esprit et l’eucharistie : c’est une pyxide en émail conservée à Limoges. Bien avant la trouvaille du tabernacle en Occident, les Églises orientales conservaient précieusement les hosties consacrées en surplus, non pour les adorer mais pour les porter ensuite aux malades et aux absents, après la célébration. Elles utilisaient pour cela une petite boîte – pyxide en grec – qui pouvait être en bois, en ivoire, en émail. Celle-ci a naturellement la forme d’une colombe, qu’on suspendait avec des chaînes au-dessus de l’hôtel après l’eucharistie. Ainsi la colombe qui planait sur les eaux primordiales de la Genèse, sur l’eau souillée du Jourdain au désert lorsque Jean-Baptiste y plongea Jésus, ainsi cette même colombe plane-t-elle sur l’autel pour désigner l’Agneau de Dieu eucharistique.

On ne comprend rien à l’identité de Jésus sans l’Esprit qui est son élan intime vers le Père. Mais l’Esprit, lui, qui est-il ? Plus mystérieux que Jésus dont on connaît les paroles, les faits et gestes en personne, il est pourtant plus présent car toujours à l’œuvre dans notre histoire alors que le Christ s’en est allé le jour de l’Ascension. Voilà pourquoi l’image de la colombe nous est précieuse : elle dit qui est l’Esprit mieux qu’un discours. Voyons comment.

 

La blanche colombe

L’Esprit de la colombe dans Communauté spirituelle 85179951_pEn dehors de toute référence biblique, l’animal colombe évoque dans toutes les cultures la grâce, l’innocence, la simplicité, la douceur. Elle n’est la prédatrice d’aucun autre ; elle est fidèle à son couple et roucoule en amoureuse éperdue ; elle a la blancheur de l’immaculé ; elle se laisse amadouer et approcher. Avec ses cousins les pigeons elle peut devenir un messager hors-pair, capable de voler des kilomètres et des kilomètres pour retrouver son port d’attache. Rien d’étonnant à ce qu’on l’ait choisie pour figurer les qualités équivalentes chez l’Esprit de Dieu. L’Esprit est simple, au sens étymologique (sim-plex = sans pli) : sans repli sur soi, l’Esprit court d’une personne à l’autre pour faire le lien. Il sort de soi pour que l’autre se trouve. Il est le mouvement perpétuel, l’élan infini qui porte l’un vers l’autre. Il est la douceur même, puisque unissant sans confondre. Il est la candeur et l’innocence, puisqu’il ne se retourne pas sur lui-même. Il est la grâce, la beauté qui se donne gratuitement, la gratuité qui s’offre avec panache.

 

La colombe de Noé

san-marco_-noe-envoie-la-co baptême dans Communauté spirituelleLa première colombe biblique est évidemment celle de Noé et du déluge (Gn 8). Après 40 jours de pluie ininterrompue, le corbeau envoyé par Noé depuis l’Arche ne revient pas. Noir et rapace, le corbeau ne peut incarner l’Esprit de Dieu ! Alors Noé envoie une colombe, qui revient bredouille après avoir exploré les environs. Une deuxième fois, Noé lui confie un vol de reconnaissance. Et là, elle revient avec un rameau d’olivier dans son bec. C’est donc qu’un monde nouveau, sauvé des eaux, est là à quelques encablures !

L’Esprit est bien celui qui nous fait découvrir le monde nouveau inauguré en Christ : un monde où nous nous sommes plus submergés par le déluge de nos iniquités, un monde où  humains et animaux vivent en concorde comme dans l’arche, un monde où la menace de la mort ultime est éliminée une fois pour toutes (« Yahvé jura de ne plus jamais détruire la terre… »).

Les chrétiens ont superposé à la colombe annonciatrice du monde post-déluge une autre symbolique : celle du bois de l’Arche figurant le bois de la croix, de l’Arche-Église avec Christ-Noé en son sein pour la conduire en Terre promise, de l’eau du déluge annonçant l’eau du baptême où nos péchés sont noyés, de la colombe-Esprit désignant le monde nouveau où la vie nouvelle est enfin possible, dès maintenant !
La colombe de Noé donne donc un visage à l’Esprit qui planait sur les eaux de la Genèse, sur les eaux du déluge.

 

La colombe du Cantique des cantiques

Couple de colombesL’autre symbolisme puissamment associé à la colombe dans la Bible est celui de l’élan amoureux. Le Cantique des cantiques déborde d’appellations intimes où la bien-aimée est désignée par son petit nom : « ma colombe ». « Ma colombe, dans les fentes du rocher, dans les retraites escarpées, que je voie ton visage, que j’entende ta voix ! Ta voix est douce, et ton visage, charmant » (Ct 2, 14). « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est humide de rosée et mes boucles, des gouttes de la nuit » (Ct 5, 2). « Unique est ma colombe, ma parfaite… » (Ct 6, 9).

Impossible de ne pas penser au Cantique des cantiques en lisant qu’une colombe planait au-dessus de Jésus remonté des eaux ! D’autant plus que l’Esprit est féminin en hébreu (ruah). L’Esprit est la bien-aimée avec qui Jésus entretient ce lien si intime que seuls les amants peuvent comprendre. Elle cherche passionnément celui qu’elle aime parmi les rues de la cité, jusqu’à le trouver, l’étreindre et le perdre encore, pour le chercher à nouveau… Elle s’enivre de sa présence et défaille à sa voix. Elle fait l’expérience de la puissance de l’amour, « fort comme la mort ». « Les abîmes ne peuvent l’atteindre ». Figure de notre humanité en quête d’amour absolu, la colombe-Esprit nous fait désirer jusqu’à gémir, et chercher jusqu’à perdre cœur. Isaïe l’écrivait : « Comme l’hirondelle, je crie ; je gémis comme la colombe. À regarder là-haut, mes yeux faiblissent : Seigneur, je défaille ! Sois mon soutien ! » (Is 38, 14). « Nous gémissons sans trêve comme des colombes. Nous attendons le droit : il n’y en a pas ; le salut : il reste loin de nous ! » (Is 59, 11). Les psaumes en font l’oiseau de la libération : « qui me donnera les ailes de la colombe ? Je m’envolerais, et je trouverais le repos » (Ps 55, 7).

La colombe du Cantique des cantiques, d’Isaïe et des psaumes nous dit que la soif de l’autre est constitutive de la Trinité, et qu’agrandir ce désir à l’infini est l’œuvre de l’Esprit en nous. Par notre baptême en Christ, nous laissons nous aussi cette colombe nous appeler « bien-aimé » et nous entraîner à tire-d’aile vers le Père.

 

La colombe au Temple

dessin-cate-3eme-dim-careme-2021 CantiqueLes colombes jouent encore un autre rôle – mineur - dans l’accomplissement des sacrifices au Temple de Jérusalem. Pour les gens à faible revenu, difficile d’offrir un bœuf, un taureau ou une grosse somme d’argent. La Torah leur prescrit alors d’offrir un couple de tourterelles (ou colombes, c’est le mot grec : περιστερά, peristera) : « si l’homme n’a pas les moyens de se procurer une tête de petit bétail, il amènera au Seigneur, en sacrifice de réparation pour la faute commise, deux tourterelles ou deux jeunes pigeons (peristera), l’un en sacrifice pour la faute et l’autre en holocauste » (Lv 5, 7).
Ce que font les parents de Jésus pour sa circoncision : « Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes (peristera) » (Lc 2, 24). Jésus renversera d’ailleurs les comptoirs des marchands de colombes dans le Temple afin de le purifier de tout trafic (Mt 21,12). 
Ce faisant, il libère les colombes de leur esclavage et de leur mort certaine…

Cet humble animal bon marché était donc le signe de l’humble condition de ceux qui y avaient recours. La colombe du baptême au Jourdain est peut-être un clin d’œil à cette humilité-là, que la blanche candeur de la colombe incarnait si bien.
On comprend pourquoi Jésus la conjugue au serpent : « Soyez prudents comme les serpents, et candides comme les colombes » (Mt 10, 16). Si l’Esprit est naturellement offert et disponible comme une colombe, la nature humaine elle est mélangée et doit composer avec ce zeste de ruse quasi reptilienne qui traverse toute action humaine.

 

Résumons-nous : quand Matthieu utilise l’image de la colombe, il nous met sur la piste du lien intime qui unit Jésus de Nazareth à l’Esprit de Dieu. La colombe-Esprit est celle de Noé qui désigne la vie nouvelle à portée de main, celle de la Genèse planant sur les eaux primordiales d’où émerge la vie. Elle désigne la bien-aimée du Cantique des cantiques, en qui notre humanité se reconnaît, éperdue d’amour, désirant à l’infini, assoiffée de Dieu. Elle incarne l’humilité des sacrifices des petites gens. Elle partage sa simplicité où nul repli n’entrave l’élan de la communion entre les êtres.

Habituez-vous à prier l’Esprit Saint au féminin en pensant à la colombe, et vous verrez que toutes ces dimensions de la quête spirituelle vous apparaîtront aussi naturelles qu’une compagnie d’oiseaux sur votre balcon le matin…

 

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur se révélera, et tout être de chair verra » (Is 40, 1-5.9-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Consolez, consolez mon peuple, – dit votre Dieu – parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli, que son crime est expié, qu’elle a reçu de la main du Seigneur le double pour toutes ses fautes.
Une voix proclame : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »
Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu ! » Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent.

Psaume

(Ps 103 (104), 1c-3a, 3bc-4, 24-25, 27-28, 29-30)
R/ Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
 (Ps 103, 1)

Revêtu de magnificence,
tu as pour manteau la lumière !
Comme une tenture, tu déploies les cieux,
tu élèves dans leurs eaux tes demeures.

Des nuées, tu te fais un char,
tu t’avances sur les ailes du vent ;
tu prends les vents pour messagers,
pour serviteurs, les flammes des éclairs.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela , ta sagesse l’a fait ;
la terre s’emplit de tes biens.
Voici l’immensité de la mer,
son grouillement innombrable d’animaux grands et petits.

Tous, ils comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture au temps voulu.
Tu donnes : eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main : ils sont comblés.

Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Deuxième lecture
« Par le bain du baptême, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Tite
Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété, attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle.

Évangile
« Comme Jésus priait, après avoir été baptisé, le ciel s’ouvrit » (Lc 3, 15-16.21-22) Alléluia. Alléluia.

Voici venir un plus fort que moi, proclame Jean Baptiste ; c’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Alléluia. (cf. Lc 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ. Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. »
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »
Patrick BRAUD

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6 juin 2021

La croissance illucide

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La croissance illucide

Homélie pour le 11° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
13/06/2021

Cf. également :

Un Royaume colibri, papillon, small, not big
Le management du non-agirL’ « effet papillon » de la foi
Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le pourquoi et le comment

La croissance illucide dans Communauté spirituelle le-bonheur-illucide--homlies-2009-10--anne-cIllucide : nous avons déjà utilisé ce néologisme pour évoquer le bonheur de la Toussaint (Toussaint : le bonheur illucide), ou la justice du Carême (Cendres : soyons des justes illucides). Et voilà que notre évangile de ce dimanche (Mc 4, 26-34) le remet à nouveau au premier plan de la vie spirituelle : « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment ».
L’adjectif lucide vient du latin lux, lucis = lumière. Est lucide celui qui voit les choses en pleine lumière, conscient de ce qui se passe. Est illucide celui qui ne sait pas comment les choses arrivent, ni même ce qui arrive.
Le bonheur de la Toussaint est illucide car nous ignorons la vraie valeur de nos actes : nous avons heureusement oublié le verre d’eau accordé à l’assoiffé. La justice du Carême est illucide car c’est « en secret » que tout se joue, et Dieu seul voit réellement le secret de chacun, car lui seul sonde les reins et les cœurs (Jr 17,10 ; Rm 8,27), nos passions et nos amours.

La tradition catholique – légèrement volontariste ! – a su valoriser la lucidité comme objectif spirituel. Sans doute parce que la lucidité et le mérite sont liés : si je suis lucide sur le bien que j’ai fait, sur ma valeur personnelle, alors je peux m’en attribuer le mérite, la récompense de mes actes, et me glorifier de mes efforts. D’ailleurs, le Christ n’a-t-il pas dit : « celui qui fait la vérité vient à la lumière » ? Préférer l’obscurité à la clarté, n’est-ce pas le signe que nous nous habituons à notre péché et que nous avons peur qu’il soit dévoilé ?
Soit. Mais l’orgueil n’est jamais loin quand je peux faire la liste de tout ce que j’ai fait de bien, tel le pharisien au Temple alors que le publicain, lui, n’a rien à présenter. À force de croire que je peux voir clair entièrement en moi ou chez les autres, je passe à côté de la complexité des choses et des êtres…

La-Docte-Ignorance Esprit dans Communauté spirituelleHeureusement, les mystiques ont toujours contesté ce volontarisme très catholique.
Marie la première confesse ne pas savoir comment l’Esprit pourrait susciter la vie en elle : « comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge ? » En acceptant de ne pas savoir, elle engendre un être unique, plus grand qu’elle.
D’ailleurs, dès le commencement, « ne pas savoir comment » préside au surgissement de l’autre : la mystérieuse torpeur qui s’empare d’Adam lorsque Dieu façonne Ève de son flanc (Gn 2,21) garantit le mystère de la relation homme-femme, son infinie profondeur et dignité, car Adam ne sait pas comment Ève a surgi face à lui.
Les Pères du désert parlaient de repos en Dieu (hésychie), au-delà du bien et du mal, où le seul désir est de laisser agir l’Esprit en nous, sans savoir comment il agit.
Les mystiques rhénans (Tauler, Eckhart, Suso) traitent de ‘pauvres fous’ les gens pieux qui comptabilisent leurs bonnes actions pour aller au ciel. Ils prêchent l’abandon (Abgeschiedenheit), le détachement, la dépossession, le non-savoir.
Nicolas de Cues chantait la « docte ignorance », ce fruit de l’Esprit qui nous libère de toute mainmise sur nos œuvres.
Et Jeanne d’Arc, à qui l’évêque demandait si elle était en état de grâce, savait répondre, illucide : « si je n’y suis pas, Dieu m’y mette. Si j’y suis, Dieu m’y garde ». Autrement dit : ‘il ne m’appartient pas de savoir si je suis en état de grâce ou non ; c’est le travail de Dieu en moi, et prétendre connaître la réponse – positive ou négative – l’annulerait par là-même’.
Saint Jean de la Croix chante quant à lui « la nuit obscure » où la bien-aimée (l’âme humaine) cherche son bien-aimé (le Christ), car elle ne sait pas où il est. Et c’est « en secret » que Dieu prépare son cœur à la rencontre, sans qu’elle sache comment.

Être illucide ne signifie donc pas être inconscient – au sens psychologique du terme – ni inactif. C’est plutôt le désir de se laisser conduire au lieu de tout maîtriser, de travailler gratuitement à la vigne au lieu d’en comptabiliser les fruits. Le bonheur, la justice ou la croissance ne sont pas des objectifs à poursuivre, mais des fruits à accueillir, toujours surprenants, inattendus. Un bienfait collatéral, en quelque sorte. Vouloir être heureux, c’est déjà ne plus l’être. Celui qui l’est ne sait pas qu’il l’est, et son bonheur est parfait. Vouloir être juste, c’est s’épuiser à accumuler des bonnes actions, des œuvres remarquables, alors que Dieu comble son bien-aimé quand il dort, et que le bon larron est accueilli sans avoir rien fait que de croire.
Les artistes du Moyen-Âge ne signaient pas leurs œuvres, s’effaçant devant leur création. Ceux de la Renaissance y déposaient leur nom pour être couverts de gloire. L’illucide préfère l’anonymat, selon la parole de Jésus : « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite… » (Mt 6,3)

semence hétimasieDans la parabole du grain qui pousse tout seul de ce dimanche, Jésus nous remet devant l’illucidité de toute croissance authentiquement spirituelle : « nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi ».
Bien sûr que le cultivateur connaît le processus de germination, ce qu’il y faut d’engrais, de pluie, de soleil etc. Mais fondamentalement, une fois qu’il a planté la graine, tout cela se passe sans lui, et en tout cas il n’est pas le maître absolu de la nature. Bien des récoltes seront décevantes alors qu’elles s’annonçaient généreuses ; bien des vendanges seront compromises par la grêle, le gel, des maladies imprévues.
La croissance de la graine est une dynamique vitale qui se passe largement de nous (les immenses forêts primaires sont là pour nous le rappeler). La sagesse populaire dit fort bien qu’on ne fait pas pousser une plante en tirant dessus !

La croissance dont parle Jésus est d’abord celle du Royaume autour de nous : nous n’en sommes pas maîtres. Si vous avez un jour accompagné des adultes dans le catéchuménat vers le baptême, vous connaissez déjà cette liberté qu’a l’Esprit pour susciter des conversions là où on ne les attendait pas. Des gens découvrent le Christ par hasard, sans action pastorale planifiée. Des peuples comme la Corée au XVIII° siècle grandissent dans la foi en lisant la Bible loin de toute société missionnaire. Des acteurs courageux – très loins du Christ – produisent soudain des fruits admirables, tel le roi perse Cyrus autorisant Israël à revenir de sa déportation de Babylone. Et tout cela sans que nous y soyons pour grand-chose. Le Royaume grandit autour de nous, et nous ne savons pas comment. Et c’est tant mieux ! Car sinon nous pourrions imaginer que c’est grâce à nous, nous pourrions avoir la tentation de vouloir domestiquer et contrôler cette croissance selon nos propres vues.

Le grain qui pousse tout seul désigne également la croissance du Royaume de Dieu en chacun de nous. Nous savons pas comment, mais un jour nous nous réveillons plus libres, ou plus décidés, ou plus aimants. N’avez-vous jamais été surpris de découvrir en vous des forces neuves, une gaieté retrouvée, une paix intérieure évidente et durable ? Je me souviens que, au lycée, j’aimais bien plancher sur des problèmes de mathématiques ardus juste avant de me coucher. Et au petit matin, comme par enchantement, grâce à une bonne nuit de sommeil, tout se dénouait facilement : j’écrivais d’une seule traite la solution aux exercices les plus difficiles. Toutes proportions gardées, c’est bien le même processus d’abandon qui est à l’œuvre : Dieu comble son bien-aimé quand il dort (Ps 126,2) ! Tout se dénoue un jour lorsque nous abandonnons en Dieu nos problèmes les plus insolubles. Et nous ne savons pas comment. Mieux : le fait de ne pas savoir, de ne pas vouloir savoir, libère en nous la puissance de cette force prodigieuse qui travaille en nous sans que nous puissions la maîtriser.

4-niveaux-de-competence illucideAbraham Maslow (l’auteur de la célèbre pyramide !) avait théorisé les 4 étapes de l’apprentissage, qui conduisent au savoir illucide :
Phase 1 : Je ne sais pas que je ne sais pas …
C’est le stade du candidat à l’apprentissage ignorant tout de sa discipline.
Phase 2 : Je sais que je ne sais pas …
L’apprenti découvre les immenses possibilités de son art, qu’il ne maîtrise pas. Il apprend.
Phase 3 : Je sais que je sais …
L’apprenti commence à maîtriser consciemment l’expertise apprise.
Phase 4 : Je ne sais plus que je sais
L’apprenti est devenu un maître, accomplissant les subtilités de son art sans même s’en rendre compte.
La progression de la vis spirituelle suit ces 4 étapes, jusqu’à parvenir à la compétence illucide, s’accroissant sans cesse sans même le savoir.


Une telle croissance illucide est le fruit de l’Esprit, ‘qui est Seigneur et qui donne la vie’.

L’illucidité de cette croissance entraîne trois conséquences spirituelles :

Toujours espérer dans la force du travail de Dieu en moi.
Si moi je perds cœur, lui ne perdra pas son Souffle. Si moi je ne vois rien grandir, lui saura me faire discerner comme Isaïe au Mont Carmel le petit nuage gros comme le poing à l’horizon qui deviendra une pluie bienfaisante (1 R 18, 44). Si moi je désespère d’avoir les mains vides devant lui, lui me les remplira mieux que je n’aurais su le faire. Tels les 5 pains et les 2 poissons pour une foule de 5000 hommes, le peu de bonne terre que chacun a en lui suffit à Dieu pour y faire pousser des arbres remarquables ! Il n’y a qu’à le laisser faire – même si nous ne savons pas comment il le fait – au lieu de le faire à notre façon.

– Toujours espérer dans la puissance du travail de l’Esprit en l’autre.
Aimer son prochain comme soi-même demande en effet de voir en lui le même potentiel de croissance que celui que je découvre en moi. Lui aussi – fut-il le pire criminel – possède en lui ce presque-rien, cette minuscule graine qui ne demande qu’à croître et porter du fruit. Certes, l’autre peut la piétiner, l’étouffer, s’en détourner. Reste qu’il est créé à l’image de Dieu, et rien – pas même le pire péché – ne peut totalement déraciner ce reflet divin de son être. S’il rencontre quelqu’un qui croit en lui, qui porte sur lui un regard d’espérance, la graine germera. S’il s’écœure lui-même à force de méchanceté, il sera surpris un jour de découvrir en lui une parcelle d’humanité qui ne demande qu’à croître.
C’est l’une des raisons théologiques les plus fortes à notre opposition radicale à toute peine de mort : Dieu n’en a jamais fini avec nous. Même dans le condamné le plus ignoble, l’Esprit a la liberté de faire grandir une humanité admirable, et nous ne savons pas comment.

analyse-trans1 Jésus

 

– Laisser à l’Esprit une réelle marge de manœuvre.
© 1988 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet
Si notre croissance spirituelle est largement illucide, alors plus nous voulons tout maîtriser et moins nous grandissons ! Certains croient que la foi est une morale où il faut accumuler les bonnes œuvres. D’autres planifient leur vie religieuse comment construire un gratte-ciel, en ne laissant rien au hasard. Or, les ingénieurs prévoient toujours quelques degrés de liberté dans leur construction, pour qu’elle vive, qu’elle respire, qu’elle s’adapte à l’imprévu. Regardez les ponts par en dessous : vous verrez les joints de dilatation qui permettent à la structure de ne pas être figée, de bouger, de se dilater sous l’action de la chaleur. Eh bien, laissez de la place à Dieu dans vos ambitions humaines ! Laissez du vide à ne surtout pas combler, des espaces pour vous dilater lorsque la chaleur de l’Esprit vous embrasera ! Ne prévoyez pas tout, car vous ne savez pas comment va croître le Royaume de Dieu en vous et autour de vous. Les gens affairés qui ont un agenda rempli à ras bord n’ont plus de place pour l’imprévu, la rencontre fortuite, le hasard qui pourrait bouleverser leur vie. Ils avancent, mais sur des rails, alors que l’Esprit souffle où il veut ! Si vous acceptez de ne pas savoir comment s’opère cette croissance en vous, alors vous serez disponibles à l’inattendu, capable de bifurquer là où l’Esprit vous emmène.

Les orthodoxes ont une disposition liturgique fort symbolique pour cela (l’hétimasie) : ils laissent vide la chaise cathédrale, car elle ne peut être occupée que par le Christ en personne, absent physiquement de l’histoire. L’évêque (ou le patriarche) qui siège dans cette cathédrale a son trône toujours placé en dessous du trône vide du Christ, le Chef invisible de l’Église. Si quelqu’un prend sa place, comment se laisser guider par le Christ ?

Laissez donc du vide dans vos agendas, vos projets, vos constructions. Alors grandira le Royaume au-dedans de vous et autour de vous, et vous ne saurez pas comment

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je relève l’arbre renversé » (Ez 17, 22-24)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : « À la cime du grand cèdre, je prendrai une tige ; au sommet de sa ramure, j’en cueillerai une toute jeune, et je la planterai moi-même sur une montagne très élevée. Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur : je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert et reverdir l’arbre sec. Je suis le Seigneur, j’ai parlé, et je le ferai. »

 

PSAUME
(91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)
R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce ! (cf. 91, 2a)

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

 

DEUXIÈME LECTURE
« Que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » (2 Co 5, 6-10)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, nous gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur, tant que nous demeurons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous avons confiance, et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur. Mais de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur. Car il nous faudra tous apparaître à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps.

 

ÉVANGILE

« C’est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle grandit, elle dépasse toutes les plantes potagères » (Mc 4, 26-34)
Alléluia. Alléluia. La semence est la parole de Dieu ;le semeur est le Christ ;celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »
Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »
Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.
.Patrick Braud

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