L'homelie du dimanche

19 avril 2020

Et nous qui espérions…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Et nous qui espérions…

Homélie du 3° Dimanche de Pâques / Année A
26/04/2020

Cf. également :

Le courage pascal
Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier
Le premier cri de l’Église
La grâce de l’hospitalité

 

« Et nous qui espérions partir en voyage après Pâques ! C’est fichu. »
« Et nous qui espérions réunir toute la famille pour les 70 ans de notre sœur ! C’est mort. »
« Et nous qui espérions que notre grand-père allait profiter de sa retraite récemment acquise… Nous n’avons même pas pu l’enterrer dignement. »

Et nous qui espérions… dans Communauté spirituelle emmaus_iconeLa liste est longue des déceptions qui s’accumulent, petites ou dramatiques, en ce temps de pandémie confinante. Nos espoirs individuels sont douchés les uns après les autres. Les espoirs collectifs également : les baisses du chômage, de la dette, des inégalités sociales etc. sont remises à plus tard, beaucoup plus tard.

Étrangement, avec le Ressuscité rejoignant les deux disciples désabusés sur le chemin d’Emmaüs, notre évangile rejoint nos désillusions du moment. Comme eux de Jérusalem à Emmaüs, nous faisons demi-tour et même volte-face sur des stratégies que nous croyions gagnantes : la mondialisation sans limites, la disparition des frontières, la délocalisation pour produire au plus bas coût, la disqualification de mots économiques attribués aux extrêmes (souveraineté, indépendance, nations, planification, voire nationalisations temporaires…).

Comme Cleophas et son compagnon, nous en avons gros sur le cœur parce que des proches sont hospitalisés ou décédés (avec des funérailles hors normes qui plus est). Nous sommes tristes parce que nous sommes plus fragiles que nous ne le pensions ; parce que nos politiques de santé ne nous protègent pas ; parce que des millions de gens souffrent et vont souffrir longtemps des conséquences de cette crise.

Laissons le Christ s’approcher de notre tristesse. Regardons d’abord comment sur le chemin d’Emmaüs il nous rejoint, afin d’avoir la même pédagogie envers nous-mêmes et nos compagnons. Puis profitons ensuite de la déception des deux disciples d’Emmaüs pour faire la distinction vitale entre espoir et espérance.

 

La pédagogie de cheminement du Christ

- C’est lui qui a l’initiative.

41WD87u0I9L._SX332_BO1,204,203,200_ déception dans Communauté spirituelleDe même que l’événement de la croix a surpris et désarçonné les disciples, l’événement de la rencontre ne se programme pas, il s’accueille. Il nous faut re-découvrir la valeur spirituelle de l’évènement, même le plus désarçonnant comme cette crise.

Le Christ se rend proche (il est le prochain à aimer comme soi-même !). À nous de nous rendre proche des personnes âgées isolées en EHPAD, des soignants exténués et manquant de matériel, de médicaments ; des hôtesses de caisse risquant leur vie pour nous nourrir etc.

Quand il s’approche, ce n’est pas pour faire la morale, ni pour plaquer un discours tout fait. Non : le Ressuscité commence par poser une question ouverte : « de quoi parliez-vous tout en marchant ? » L’accompagnement demande d’abord de savoir poser les bonnes questions (avant de vouloir donner ses réponses). Pas à la manière des journalistes qui énoncent leur thèse dans une question fermée où il n’y a plus qu’à cocher la case oui / non. Mais à la manière de Jésus, qui pose une question ouverte, disponible pour entendre la réponse quelle qu’elle soit.

 

- Les deux disciples saisissent l’occasion pour raconter ce qui les a traumatisés.

Eux qui étaient sombres et muets, ils libèrent soudain un flot de paroles (environ un tiers du texte !) sur les événements qui les ont touchés de plein fouet. Grâce à la question de Jésus, ils percent l’abcès de leurs déceptions accumulées. Le pus de leur désespoir s’écoule, sans que le Christ ne s’en offusque ou les empêche (alors qu’il connaît cette histoire mieux qu’eux !). Écouter longuement, écouter vraiment ceux  que nous accompagnons vaut mieux qu’une ordonnance délivrée en trois minutes, ou pire à faire semblant d’écouter tout en pianotant sur son téléphone… Et lorsque nous sommes accompagnés, n’ayons pas peur de nous livrer, même si les mots se bousculent et si notre récit semble confus. Bien avant le divan freudien, l’Évangile nous dit l’importance de ce récit des événements, dont le fil se dénoue peu à peu tout en parlant.

 

- Puis vient le temps de l’illumination du cœur et de l’intelligence : « il leur interpréta dans toute l’Écriture ce qui le concernait ».

Cela a dû être long là encore ! Mais la route permet justement ce temps long que Twitter et autres réseaux sociaux ou médias nous refusent aujourd’hui. Un voyage en voiture de 8 à 10 heures pour traverser la France peut donner lieu à d’étonnantes conversations et confidences, tous les usagers de Blabla Car vous le confirmeront !
Prendre le temps de lire les Écritures, de les interpréter à la lumière de la Résurrection : cette patiente herméneutique vaut pour nous également. Nous pouvons, nous devons nous exercer à cette lecture pascale des événements de notre vie, à la lumière des Écritures. Les plus joyeux comme les plus douloureux.
Ainsi la crise du Covid 19 pourrait déboucher sur un autre monde, une autre économie, si nous savons à la lumière de notre espérance relire ce qui s’est passé.

Ouvrir-ecritures-header-3 Ellul 

- Le Christ ne s’impose pas.

Il fait mine de partir ensuite, et laisse réellement les disciples libres de le retenir ou non. À nous d’avoir ce même acte de ne pas nous imposer. Ou bien d’avoir le même réflexe que Cleophas : « reste avec nous, car déjà le soir tombe ».

Plage, mer, nuages, et un voilier à l'horizon Banque d'images - 17159086

 

- Vient ensuite le geste de la fraction du pain, geste symbolique c’est-à-dire sacramentel par excellence.

Ce qui a été rompu peut devenir un pain de vie.
Ceux qui ont été rompus par l’épreuve pourront malgré tout devenir une nourriture pour leurs frères.
Poser des gestes symboliques comme la fraction du pain est toujours attendu pour traverser le désespoir. Ce sont les applaudissements de 20 heures au balcon pour les soignants ; les concerts sur YouTube offerts par les plus grands chanteurs ; les dons des footballeurs richissimes pour les hôpitaux etc. Nous avons besoin de symboles, de sacrements pour ne pas désespérer. Bénis ceux qui soutiennent ainsi leurs contemporains en leur donnant des fleurs avec le pain, du sens avec de l’aide, de la profondeur avec l’urgence !

 Emmaüs 

- La fin de notre évangile voit le ressuscité disparaître, et nos deux compagnons inverser leur route pour se manifester aux apôtres.

C’est donc qu’il faut savoir nous aussi nous éclipser discrètement une fois notre accompagnement terminé, comme le bon samaritain quittant l’auberge où il a mis le blessé sur la voie de la guérison.
C’est donc que nous pouvons recevoir la force de transformer nos déceptions en conversions salutaires, pour faire les demi-tours existentiels qui s’imposent, en allant rejoindre nos frères.

 

Éloge de la déception : espoir et espérance

Voilà la deuxième piste de méditation qui s’offre à nous : nos déceptions peuvent nous conduire à l’espérance.

L’Évangile fait en quelque sorte l’éloge de la déception de Cleophas & Co : grâce à elle, ils vont abandonner une conception trop politique du message de Jésus (« rétablir la royauté en Israël ») et s’ouvrir à une espérance bien plus grande que celle qu’ils auraient pu imaginer. « Nous espérions… »(Lc 24,21). Ce verbe au passé dit tout : Nous avons cru, nous avons suivi, nous avons espéré…, mais maintenant tout est fini. Même Jésus de Nazareth, qui s’était montré prophète puissant en œuvres et en paroles, a échoué, et nous sommes restés déçus. Ce drame des disciples d’Emmaüs apparaît comme un miroir de notre situation. Comme pour eux, la déception nous aide à passer de l’espoir à l’espérance.

L’espoir est une construction de notre part : nous imaginons le futur en projetant nos attentes, nous prenons nos rêves pour des réalités.
L’espérance est un don qui nous est fait, aussi imprévisible et inattendu que l’événement.
L’espoir vient du passé, l’espérance fait irruption de l’avenir.
L’espoir nous trompe car nous ne savons pas ce qui est bon pour nous.
L’espérance nous surprend toujours, car elle vient de Dieu et de son appel à être avec lui.
L’espoir est celui du militant. L’espérance est celle du croyant.

L-esperance-oubliee espéranceEn durant à côté de l’autre, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, il faut bien que je commence à l’aimer lui/elle tel qu’il/elle est, en traversant les inévitables déceptions et changements qu’il/elle provoque. Il faut donc faire l’éloge de la déception dans l’amour : tant que l’autre ne m’a pas déçu, suis-je sûr de l’aimer vraiment pour lui-même ? Tant qu’il est à peu près conforme à ce que j’attends de lui, ne suis-je pas tenté d’aimer ce qu’il me renvoie, davantage que lui-même ? C’est pareil avec Dieu : tant que Dieu ne m’a pas déçu, je risque fort d’adorer une idole fabriquée sur mesure et qui correspond à mes fantasmes. Regardez le Christ : il déçoit les foules qui voudraient du pain et un chef politique ; il déçoit Pierre qui voudrait éviter la Croix ; il déçoit Judas qui voulait renverser le pouvoir romain. Il n’y a guère que Marie pour se laisser surprendre sans être déçue : « elle méditait tous ces événements dans son cœur « .

Espoir et espérance sont deux manières différentes d’attendre.
L’espoir est le fait d’attendre et désirer quelque chose de meilleur, pour soi ou pour les autres : il peut être considéré comme une émotion ou une passion.
L’espérance est une confiance pure et désintéressée en l’avenir.
L’espoir est joie et désir alors que l’espérance est prudence et patience,
L’espoir peut être déçu, mais « l’espérance ne déçoit pas »(Rm 5,5).
L’espoir relève souvent de l’illusion alors que l’espérance relève de l’intuition,
L’espoir ne dure pas, alors que l’espérance ne s’éteint jamais,
L’espoir meurt avec l’échec, ce qui n’est pas le cas pour l’espérance,
L’espérance, elle, ne s’éteint jamais. Elle perdure au-delà des moments difficiles car elle s’inscrit dans le temps long. Elle traduit une confiance profondément ancrée. Enfin, elle porte une dimension transcendantale.
L’espérance est indissociable de la paix intérieure, de la sérénité et de la sagesse : il n’y a pas lieu de se laisser troubler par le cours du monde.
La persévérance dépasse les faux espoirs et soutient l’espérance.
« L’espérance est une vertu héroïque. On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prenaient faussement pour de l’espérance » [1].
L’espoir, c’est l’entretien des illusions. L’espérance, c’est l’ouverture vers un autre monde, une mise en marche de l’homme pour acquérir sa liberté, même s’il sait que sa démarche est sans espoir apparent.
« L’espoir est la malédiction de l’homme (…) Vivre avec cet espoir, c’est laisser les situations empirer jusqu’à ce qu’elles deviennent effectivement sans issues (…) Le pire n’est pas toujours sûr. Formule admirable pour permettre au pire de se développer sûrement. L’espérance au contraire n’a de lien, de sens, de raison que lorsque le pire est tenu pour certain » [2].

Laissons donc l’épreuve de la crise actuelle nous détacher de nos faux espoirs pour accueillir l’espérance invincible de Pâques.

 

 


[1]. Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, « Idées », 1953, p. 107.

[2]. Jacques Ellul, L’espérance oubliée, Gallimard, 1972

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2, 14.22b-33)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche :il est à ma droite, je suis inébranlable.C’est pourquoi mon cœur est en fête,et ma langue exulte de joie ;ma chair elle-même reposera dans l’espérance :tu ne peux m’abandonner au séjour des mortsni laisser ton fidèle voir la corruption.Tu m’as appris des chemins de vie,tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.

PSAUME

(Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11)
R/ Tu m’apprends, Seigneur, le chemin de la vie.ou : Alléluia ! (Ps 15, 11a)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

DEUXIÈME LECTURE

« Vous avez été rachetés par un sang précieux, celui d’un agneau sans tache, le Christ » (1 P 1, 17-21)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

ÉVANGILE

« Il se fit reconnaître par eux à la fraction du pain » (Lc 24, 13-35)
Alléluia. Alléluia.Seigneur Jésus, ouvre-nous les Écritures ! Que notre cœur devienne brûlant tandis que tu nous parles. Alléluia. (cf. Lc 24, 32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Patrick BRAUD

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15 août 2019

La foi : combien de divisions ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La foi : combien de divisions ?

Homélie pour le 20° Dimanche du temps ordinaire / Année C
18/08/2019

Cf. également :

N’arrêtez pas vos jérémiades !
De l’art du renoncement
Les trois vertus trinitaires
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !

Vous aurez reconnu la transposition de la célèbre réplique de Staline en 1935 répondant à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses en URSS : « le Vatican, combien de divisions ? ». On sait combien l’avenir lui donnera tort.

« La foi : combien de divisions ? » : l’Évangile de ce dimanche (Lc 12, 49-53) permet cet autre jeu de mots associant foi et divisions non pas militaires mais sociales, car le Christ semble bien lier les deux de manière assez perturbante :

« Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

La foi : combien de divisions ? dans Communauté spirituelle MediationVoilà des versets dangereux dans la bouche d’un autre que Jésus. En leur nom, les Témoins de Jéhovah par exemple justifient la coupure familiale qu’ils imposent aux nouveaux convertis. Isoler des disciples de leurs proches pour mieux les retourner est une technique sectaire de manipulation mentale vieille comme le monde. Sous prétexte d’aller au bout de ses convictions politiques, religieuses ou autres, combien ont coupé les ponts d’avec leurs amis d’avant, leurs frères et sœurs, leurs proches ? Autrefois, les idéalistes rêvant de révolution plaquaient tout pour partir à Cuba (comme Régis Debray), Katmandou, Woodstock ou le Larzac. Maintenant, ils partent faire la guerre en Syrie pour Daesh, refusent de manger à la même table que les carnivores et militent à L214, vont rejoindre des groupes écologistes extrémistes avec des choix de vie les coupant radicalement des autres.

Bref, de tout temps, la foi divise.
La foi, ou les convictions fortes, si l’on préfère cette équivalence sécularisée. Ce qui peut nous rendre méfiants envers les gens ayant des idées très arrêtées…

Image intitulée Clean Rainbow Sandals Step 2À première lecture, on pourrait utiliser Jésus pour prêcher une telle radicalité. Les versets d’aujourd’hui annoncent la division familiale comme conséquence de la foi au Christ. Mais ailleurs, Jésus n’est pas plus tendre : « qui n’est pas avec moi est contre moi ». « Qui me préfère à son père, sa mère, ses frères et sœurs n’est pas digne de moi ». « Ne va pas enterrer ton père : laisse les morts enterrer leurs morts ». « Qui sont ma mère, mes frères et mes sœurs ? Ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (sous-entendu : les autres ne font pas partie de ma vraie famille). « Si on ne vous accueille pas dans un village, secouez la poussière de vos pieds et partez ailleurs ». Etc.

Ceux qui veulent sélectionner dans le Nouveau Testament des paroles justifiant leur coupure d’avec les autres pourront en trouver une liste assez solide pour impressionner les nouveaux convertis.

Alors, la foi est-elle un facteur de division ?
On peut tenter d’apporter une réponse en plusieurs temps.

- Il est essentiel de lire le Nouveau Testament dans sa globalité, sans isoler les versets dangereux de leur contexte et du reste.
Image-11Car, hors la liste évoquée ci-dessus, l’ensemble du Nouveau Testament plaide courageusement pour ce qu’on appellerait aujourd’hui un vivre ensemble apaisé. L’amour des ennemis, la volonté tenace de Jésus de se mélanger aux impurs, aux catégories socialement méprisées, aux romains idolâtres lui a attiré les foudres des « purs », des pharisiens notamment dont le nom signifie justement « séparés » parce qu’ils habitent, mangent, s’habillent et prient à l’écart des autres. Il s’est battu pour réintégrer les lépreux, les aveugles, les handicapés de toutes sortes alors que la superstition religieuse voulait les garder hors du contact des autres. Ses paroles dures sont souvent contrebalancées par des paroles différentes : « Qui n’est pas contre moi est avec moi ». « Ne faites pas tomber le feu du ciel sur ceux qui ne vous accueillent pas ». « Honore ton père et ta mère ». « Laissez pousser ensemble le bon grain et l’ivraie » etc. Et plus tard, les apôtres exhorteront les chrétiens à vivre en paix avec tous, en respectant les autorités légitimes, sans causer d’autres troubles que l’annonce de la résurrection.

Les sectaires pratiquent toujours une lecture fondamentaliste et sélective de la Bible. C’est ainsi par exemple que des Églises réformées ont pu justifier bibliquement l’apartheid en Afrique du Sud pendant des décennies ! Fondamentalistes, ils prennent un verset au pied de la lettre, sans le situer dans son contexte. Sélectifs, ils rabâchent quelques versets  seulement, qu’ils isolent du reste pour justifier leur idéologie.

Il nous revient de ne pas sélectionner dans les Écritures ce qui va dans notre sens seulement, ce qui nous conforte dans nos convictions préétablies.

Il nous revient également de toujours situer un verset dans un ensemble, son contexte historique, social, les particularités de sa langue d’écriture, sous peine d’incohérence.

Un professeur d’exégèse aimait répéter : le plus important dans la Bible, c’est la reliure…

006_C amour dans Communauté spirituelleAinsi nos versets ‘dangereux’ sont nettement plus compréhensibles quand on se souvient qu’ils ont été écrits dans les années 70 après Jésus-Christ : à ce moment-là, les persécutions juives et romaines battaient déjà leur plein, et menaçaient les fragiles communautés naissantes. Sous la pression de l’occupant romain, cherchant à éradiquer ce nouveau groupe juif un peu trop gênant, des pères dénonçaient des fils, des frères livraient des sœurs aux autorités, des amis se divisaient sur la résurrection de Jésus, avec des conséquences terribles car la prison et les fauves n’étaient jamais bien loin.

Dire que la foi chrétienne divise n’était pas alors un projet social ou politique, mais un constat historique douloureux. Jésus ne dit pas à ses disciples d’être des facteurs de division ; il les avertit qu’ils seront soumis à la division à cause de lui. C’est fort différent !

Et ce constat est toujours le nôtre : des minorités chrétiennes sont persécutées et ghettoïsées en 2019 à cause de leur foi un peu partout dans le monde, particulièrement  dans les pays fortement religieux, où la religion majoritaire ne tolère pas d’autres convictions que les siennes (ce que les Églises chrétiennes ont été capables de faire par le passé, hélas).

En France, malgré un certain bashing antichrétien (surtout parmi les gens des médias et de l’intelligentsia) la situation est plus paisible. Reste que la messe de minuit à Noël est devenue un facteur de discorde car elle divise la table familiale (quand autrefois tout le monde y allait en bloc, croyant ou non). Reste que des jeunes se voient mettre quasiment à la porte de chez eux lorsqu’ils disent demander le baptême, ou entrer au séminaire, ou vouloir devenir religieuse… La solitude des croyants au cœur de leur famille est réelle. Je connais un père de famille qui tous les dimanches matins depuis 40 ans va seul à l’église du quartier, parce que sa femme et ses enfants n’épousent pas ses convictions chrétiennes…

La foi divise donc : c’est un constat. Amer et douloureux.
Mais il faut tout de suite préciser : du côté des chrétiens au moins, la foi divise quand elle reste seule. Si l’on reste sur le seul registre des convictions, et si ces convictions sont assez fortes pour accepter de mourir pour elles, alors la vie commune avec ceux qui ne les partagent pas devient très difficile.

L'essence du ChristianismeFeuerbach avait déjà dénoncé au XIX° siècle le pouvoir clivant de la foi seule. Dans L’essence du christianisme (1841), il explicite les fondements de l’humanisme moderne, qui dénonce la foi en Dieu comme source d’intolérance. Son raisonnement est rigoureux, et hante encore aujourd’hui l’inconscient collectif européen : la foi seule est meurtrière. Car elle sépare les hommes en croyants et mécréants : divisions et conflits sont inéluctablement engendrés par les religions. L’athéisme pratique des européens puise ses racines dans cette méfiance envers la violence inhérente à la foi :

« La foi porte nécessairement à la haine, la haine à la persécution, dès que la puissance de la foi ne trouve pas de résistance, ne se brise pas contre une puissance étrangère, celle de l’amour, de l’humanité, du sentiment du droit. La foi, par elle-même, s’élève au-dessus des lois de la morale naturelle ; sa doctrine est la doctrine des devoirs envers Dieu, et le premier devoir est la foi. Autant Dieu est au-dessus de l’homme, autant les devoirs envers Dieu sont au-dessus des devoirs envers l’homme, et ces devoirs entrent nécessairement en collision les uns avec les autres. »

- C’est là qu’intervient pour les chrétiens le triptyque : foi/amour/espérance.
Car la foi sans amour n’est qu’idéologie. Avec l’amour, la foi permet de prier pour ceux qui nous font du mal, de ne pas rendre le mal pour le mal, de bénir ceux qui nous maudissent, et de considérer l’autre comme supérieur à soi. L’amour ne demande pas de se couper des autres, mais de les accepter tels qu’ils sont, comme je m’accepte tel que je suis. « Aime ton prochain comme toi-même » en quelque sorte !

Conjuguer foi et amour tempère l’ardeur des convictions pour l’ouvrir à l’accueil de l’autre, et structure le sentiment d’amitié/amour pour lui donner un contenu solide.

foi-espoir-amour-vinyle-autocollant-autocollant Diognète

- Cela ne suffit cependant pas encore… Car les choses pourraient sembler figées : le croyant / le mécréant d’un côté, le fanatique / le raisonnable de l’autre. C’est là que l’espérance entre en jeu : elle fait bouger les lignes, elle introduit des degrés de liberté, elle dévoile de l’inachevé. Car l’espérance nous dit que rien n’est jamais figé, que la fin de l’histoire n’est pas écrite, que l’avenir – et notamment l’avenir en Dieu – nous réserve bien des surprises. Comment avoir un jugement définitif sur l’autre si j’espère qu’un jour « Dieu sera tout en tous » ? Comment camper sur mes positions si j’attends de « connaître comme je suis connu », confessant par là-même un non-savoir radical ? Comment exclure au nom de mes opinions si un verre d’eau fraîche donnée par le pire d’entre nous peut le sauver au Jugement dernier mieux que mes idées droites ? Comment rêver de vivre entre « purs » alors que Jésus sur la croix est assimilé aux bandits qui l’entourent, et promet à l’un d’entre eux le paradis ?

Avec l’espérance, la foi et l’amour ne voient pas le monde à partir des catégories humaines qui divisent et séparent, mais à partir de Dieu qui appelle l’humanité à la communion trinitaire, en formant une seule famille unie dans la diversité. Au regard de Dieu, nulle opposition ne peut se prétendre définitive ou radicale, nulle division n’est insurmontable, nulle partition n’a les promesses de l’éternité…

Pères de l'EgliseEpitre à DiognèteDans les premiers siècles, les chrétiens ont pratiqué joyeusement l’amour des ennemis alors qu’on les pourchassait. Ils ne se sont pas regroupés entre eux, ils n’ont pas exclu leur famille même si leur famille les excluait. Écoutons pour terminer ce que la célèbre Lettre à Diognète (II° siècle) disait de la fraternité qui unissait les premiers chrétiens aux autres citoyens, sans rien renier pourtant de leur conviction, jusqu’au martyre s’il le fallait :

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.
Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire.
Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. On ne les connaît pas, mais on les condamne ; on les tue et c’est ainsi qu’ils trouvent la vie. Ils sont pauvres et font beaucoup de riches. Ils manquent de tout et ils tout en abondance. On les méprise et, dans ce mépris, ils trouvent leur gloire. On les calomnie, et ils y trouvent leur justification. On les insulte, et ils bénissent. On les outrage, et ils honorent. Alors qu’ils font le bien, on les punit comme des malfaiteurs. Tandis qu’on les châtie, ils se réjouissent comme s’ils naissaient à la vie.

Que dépend-il de nous pour que la foi ne soit pas une source de division autour de nous ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Ma mère, tu m’as enfanté homme de querelle pour tout le pays » (cf. Jr 15, 10) (Jr 38, 4-6.8-10)

Lecture du livre du prophète Jérémie
En ces jours-là, pendant le siège de Jérusalem, les princes qui tenaient Jérémie en prison dirent au roi Sédécias : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville, et toute la population. Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche, mais son malheur. » Le roi Sédécias répondit : « Il est entre vos mains, et le roi ne peut rien contre vous ! » Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi, dans la cour de garde. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie enfonça dans la boue. Ébed-Mélek sortit de la maison du roi et vint lui dire : « Monseigneur le roi, ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim car on n’a plus de pain dans la ville ! » Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien : « Prends trente hommes avec toi, et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie avant qu’il ne meure. »

Psaume
(Ps 39 (40), 2, 3, 4, 18)
R/ Seigneur, viens vite à mon secours !
(Ps 39, 14b)

D’un grand espoir,
j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
pour entendre mon cri.

Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le Seigneur.

Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi.
Tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

Deuxième lecture
« Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1-4)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins, et débarrassés de tout ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché.

Évangile
« Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division » (Lc 12, 49-53)Alléluia. Alléluia. Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »
Patrick BRAUD

 

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9 juin 2019

Les trois vertus trinitaires

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les trois vertus trinitaires

Homélie pour la fête de la Trinité / Année C
16/06/2019

Cf. également :

Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

La notion de réplique trinitaire

Souvenez-vous du tsunami de 2011 au Japon, de l’éruption volcanique du Santorin en -1646 ou du tremblement de terre de 1976 en Chine : à chaque manifestation de cette puissance naturelle colossale, les spécialistes rattachent une ou des répliques. C’est-à-dire une deuxième vague, une autre éruption ou une autre secousse sismique comme en écho à la première. Eh bien, de manière analogique mais positive, on pourrait dire que l’être humain est la réplique de la communion d’amour trinitaire. En ce sens qu’émerge au plus intime de chacun le principe qui structure Dieu lui-même dans sa dimension trinitaire : aimer l’autre jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, sans séparation ni confusion.

Les trois vertus trinitaires dans Communauté spirituelle AFP_d5c8aee8009411d8052ab9a27751f41f6d9224df

L’autre sens en français du mont réplique convient également. La réplique d’une œuvre d’art est sa transposition dans un autre siècle et contexte. La réplique trinitaire en nous  est comme la projection de l’identité divine sur notre nature humaine, qui nous rend capable d’aimer à son image. La projection mathématique d’un volume sur un plan peut nous donner une idée du rapport qui existe entre les deux.

Le terme réplique s’emploie encore au théâtre ou dans un débat : donner la réplique à un acteur ou à un débatteur, c’est entrer avec lui dans un jeu de dialogue qui fait exister le « je » de chacun. En ce sens aussi l’homme donne la réplique à Dieu. Notre identité humaine émerge du dialogue avec Dieu (depuis le début de l’humanité : rites funéraires, art  rupestre, langage…) à qui nous donnons la réplique.

Répliquer n’est pas dupliquer : l’homme n’est pas la photocopie de Dieu, ni Dieu la projection du rêve humain. Parce que nous sommes créés à son image, nous pourrons  découvrir en nous la réplique de l’amour trinitaire qui constitue l’être même de Dieu, en toute autonomie et liberté.

 

Les trois vertus

La fête de la Trinité célébrée ce dimanche peut donc orienter notre quête sur les traces de la réplique trinitaire en nous. Il y a de multiples façons de le faire. L’une des voies traditionnelles – que la deuxième lecture de ce dimanche illustre assez bien – est celle des trois vertus théologales. On n’en parle plus beaucoup. Elles ont pourtant aidé des siècles de croyants à avancer sur le chemin de la communion avec Dieu. Elles sont gravées sur les façades de nos églises romanes sous des visages divers. Elles sont faciles à retenir. Elles structurent nos choix, nos comportements, nos règles de vie, dès lors que l’on cherche une certaine cohérence entre nos actes de la semaine et nos paroles du dimanche.

220px-Schnorr_von_Carolsfeld_-_Glaube%2C_Liebe%2C_Hoffnung amour dans Communauté spirituelleElles, ce sont bien sûr : la foi, l’espérance et la charité. Parce qu’elles sont trois, elles nous rappellent que leur source est en Dieu-Trinité, et non pas dans nos efforts, nos mérites, notre ascèse ou notre morale. La force de ces vertus (en latin : vis, virtus = force) est la conséquence de notre communion à Dieu, et non l’inverse. Elles ne sont pas des moyens pour aller vers Dieu, mais des fruits, des conséquences de son intimité avec nous. Elles sont la projection – au sens quasi mathématique du terme – des mœurs trinitaires dans nos mœurs humaines. Le catéchisme de l’Église catholique rejoint cette approche en les définissant ainsi :

N° 1812 : Les vertus humaines s’enracinent dans les vertus théologales qui adaptent les facultés de l’homme à la participation de la nature divine (cf. 2P 1,4). Car les vertus théologales se réfèrent directement à Dieu. Elles disposent les chrétiens à vivre en relation avec la Sainte Trinité. Elles ont Dieu Un et Trine pour origine, pour motif et pour objet.

N° 1813  Les vertus théologales fondent, animent et caractérisent l’agir moral du chrétien. Elles informent et vivifient toutes les vertus morales. Elles sont infusées par Dieu dans l’âme des fidèles pour les rendre capables d’agir comme ses enfants et de mériter la vie éternelle. Elles sont le gage de la présence et de l’action du Saint Esprit dans les facultés de l’être humain. Il y a trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité (cf. 1Co 13,13).

Dans notre deuxième lecture (Rm 5, 1-5), Paul y fait explicitement référence. La foi nous est donnée par Dieu pour devenir justes par le Christ pour avoir accès à la grâce. « Nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ». « L’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu » est alors le fruit ultime de la séquence : détresse-persévérance-vertus. Quant à l’amour, c’est celui que « l’Esprit Saint a répandu en nos cœurs ».

Trois encycliques successives des papes Benoît XVI et du pape François sont consacrées à ces trois vertus théologales : Deus caritas est, Dieu est amour, Benoît XVI, 2005 – Spes salvi, Sauvés dans l’espérance, Benoît XVI, 2007 – Lumen fidei, La lumière de la foi, Pape François, 2013  

Il y a donc une active interconnexion des trois personnes divines pour produire en nous la foi, l’espérance et la charité. Paul y reviendra dans sa première lettre aux corinthiens pour affirmer la supériorité de la charité (en grec : Agapê = amour divin) qui elle ne passera pas, car elle constitue l’être même de Dieu Trinité : « Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, la charité ; mais la plus grande de ces choses, c’est la charité » 1Co 13,13.

Au fur et à mesure de notre proximité d’avec Dieu, ces trois vertus théologales grandissent en nous et manifestent le travail de transformation intérieure que Dieu opère en nous pour nous conformer à sa manière d’être.

Ainsi par la foi qui nous est donnée croît la confiance en Dieu, l’adhésion au Christ, la docilité à l’Esprit Saint.
Par l’espérance nous expérimentons la capacité de résister à l’épreuve, de ne pas nous laisser broyer par la détresse – ce que l’on appellerait aujourd’hui la résilience -, de magnifier les instants de bonheur, de chanter la louange de ce qui vient.
Par l’amour répandu en nos cœurs, nous découvrons dans l’Esprit Saint le pardon et la bénédiction, même des ennemis, parce que nous apprenons à les voir à partir de Dieu, en épousant son point de vue si l’on peut dire.

 

Trois vertus en forme trinitaire

Sans détailler davantage, l’essentiel est de souligner en cette fête de la Trinité que ces trois vertus font système, comme font communion le Père et le Fils dans l’Esprit.

Foi-Espérance-Charité- Car la foi sans l’amour (et notamment l’amour des ennemis) devient vite une idéologie inhumaine. L’islamisme a disjoint les deux, comme autrefois l’Inquisition. Et des athées comme Feuerbach ont bien prophétisé au seuil du XX° siècle que la grande affaire serait justement le conflit entre la foi qui sépare (cf. les communautarismes et les intégrismes  religieux) et l’amour qui veut unir.

- À l’inverse, l’amour sans la foi devient ce vague humanisme sans racines qui caractérise l’Europe occidentale aujourd’hui. On s’y préoccupe d’aimer en occultant la question de savoir si cet amour est vrai ou non. On y promeut toutes les diversités en interdisant de poser un jugement de valeur quel qu’il soit. L’individualisme réduit l’amour à l’amour de soi. Le relativisme généralisé sert alors de boussole qui justement est incapable de fournir une direction et un sens. L’amour sans la foi s’épuise en sentiments successifs et contradictoires, sans direction ni cohérence.

- De même l’espérance sans la foi serait un rêve naïf, et son contenu une illusion pour éviter de souffrir.

- Et la foi son espérance risquerait de sacraliser trop vite ce qu’elle a commencé à réaliser, en oubliant que le royaume de Dieu ne sera jamais complètement réalisé sur terre. L’espérance oblige les Églises, les politiques à consentir à l’inachevé de leur action, à contester toute prétention totalitaire de quelque groupe que ce soit, car il y aura toujours quelque chose – ou plutôt quelqu’un – à espérer de plus grand que nos réalisations actuelles, toujours partielles.

- De même l’amour sans l’espérance se rétrécit au seul horizon de l’expérience vécue, sans dimension transcendante. C’est le risque de l’humanitaire, n’apportant aux pauvres que du pain et des moyens matériels, sans prendre en compte la soif des peuples à plus grand qu’eux.

- Réciproquement l’espérance son amour serait une affreuse comédie religieuse, une hypocrisie rituelle qui prétendrait célébrer la liturgie du ciel sans la traduire dès maintenant en actes concrets, notamment en faveur des plus petits et des plus faibles.

Pour être complet, il faudrait en plus faire jouer ces vertus deux à deux : la foi et l’amour sans l’espérance, la foi et l’espérance sans l’amour, l’amour et l’espérance sans la foi etc.

Nos inhumanités sont dramatiquement marquées d’une défiguration trinitaire (l’une des 12 défigurations relevées plus haut). C’est lorsque nous oublions l’une de ces vertus trinitaires que nous devenons « in-divins » et donc in-humains. C’est parce que nous défigurons notre ressemblance avec Dieu que notre relation aux autres devient violente, irrespectueuse, indigne, indifférente ou meurtrière.

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Croire – espérer – aimer est donc comme l’harmonique de la musique divine en nous, l’écho de la communion trinitaire, la réplique de l’identité divine dans notre identité humaine.

Que chacun s’examine : parmi ces trois vertus, quelle est ma valeur forte, ma valeur faible ?
Que notre prière nous expose alors à accepter de recevoir ce qui nous manque le plus !

 

Lectures de la messe

Première lecture
La Sagesse a été conçue avant l’apparition de la terre (Pr 8, 22-31)

Lecture du livre des Proverbes

Écoutez ce que déclare la Sagesse de Dieu : « Le Seigneur m’a faite pour lui, principe de son action, première de ses œuvres, depuis toujours. Avant les siècles j’ai été formée, dès le commencement, avant l’apparition de la terre.
Quand les abîmes n’existaient pas encore, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources jaillissantes. Avant que les montagnes ne soient fixées, avant les collines, je fus enfantée, avant que le Seigneur n’ait fait la terre et l’espace, les éléments primitifs du monde.
Quand il établissait les cieux, j’étais là, quand il traçait l’horizon à la surface de l’abîme, qu’il amassait les nuages dans les hauteurs et maîtrisait les sources de l’abîme, quand il imposait à la mer ses limites, si bien que les eaux ne peuvent enfreindre son ordre, quand il établissait les fondements de la terre. Et moi, je grandissais à ses côtés.
Je faisais ses délices jour après jour, jouant devant lui à tout moment, jouant dans l’univers, sur sa terre, et trouvant mes délices avec les fils des hommes. »

Psaume
(Ps 8, 4-5, 6-7, 8-9)
R/ Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand, ton nom, par toute la terre !
(Ps 8, 2)

À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu fixas,
qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,
le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?

Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu,
le couronnant de gloire et d’honneur ;
tu l’établis sur les œuvres de tes mains,
tu mets toute chose à ses pieds.

Les troupeaux de bœufs et de brebis,
et même les bêtes sauvages,
les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
tout ce qui va son chemin dans les eaux.

Deuxième lecture
Vers Dieu par le Christ dans l’amour répandu par l’Esprit (Rm 5, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Évangile

« Tout ce que possède le Père est à moi ; l’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » (Jn 16, 12-15)
Alléluia. Alléluia.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »
Patrick BRAUD

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11 novembre 2018

Jésus, Fukuyama ou Huntington ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Jésus, Fukuyama ou Huntington ?

 

Homélie pour le 33° dimanche du temps ordinaire / Année B
18/11/2018

Cf. également :

La destruction créatrice selon l’Évangile
« Même pas peur »…
La « réserve eschatologique »
Lire les signes des temps


Croyez-vous en la fin de l’histoire ?

Cette question peut paraître étrange, et bien loin de vos préoccupations quotidiennes. C’est pourtant une question que soulève l’Évangile de ce dimanche (Mc 13, 24-32) :

En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « En ces jours-là, après une grande détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ; les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.

À la fin de chaque année liturgique, les récits apocalyptiques de la Bible nous obligent annuellement à sortir de notre train-train temporel : nous vivons comme si nous n’allions jamais mourir, nous vivons comme si l’univers n’allait jamais mourir, comme si aucun au-delà de l’histoire n’était envisageable. Or le Christ nous avertit : « le Fils de l’homme viendra, et le cosmos tout entier en sera transformé ». De même que nous espérons un au-delà de la mort individuelle pour chacun, de même nous attendons un au-delà de l’histoire collective pour tous, une Création nouvelle, un monde autre où Dieu sera tout en tous.

Cette espérance collective n’est plus naturelle à nos contemporains. Depuis la chute du mur de Berlin en 1989 signifiant la chute du communisme soviétique, la démocratie libérale à l’occidentale semble avoir gagné définitivement la partie. Plus aucun politique chez nous n’ose  prophétiser autre chose que la démocratie et l’économie de marché. Les seules alternatives crédibles à notre stade occidental de civilisation pourraient être l’islamisme et le curieux système chinois. Mais on voit mal tous les peuples de la terre aspirer à la charia ou désirer le régime si autoritaire du parti communiste chinois, même devenu capitaliste !

La Fin de l'histoire et le dernier homme par FukuyamaCette thèse de la démocratie libérale comme horizon indépassable désormais de nos sociétés humaines est celle d’un Américain, Francis Fukuyama, formulée en 1989 au lendemain de la chute du mur de Berlin [1]. Il y annonçait « l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain ».

« Si nous en sommes à présent au point de ne pouvoir imaginer un monde substantiellement différent du nôtre, dans lequel aucun indice ne nous montre la possibilité d’une amélioration fondamentale de notre ordre courant, alors il nous faut prendre en considération la possibilité que l’histoire elle-même puisse être à sa fin ».

Après la fin de l’illusion communiste, il apparaît impossible, selon Fukuyama, d’imaginer un monde essentiellement différent du monde présent. Faute d’idéologie alternative crédible, l’avenir semble écrit, la démocratie libérale et l’économie de marché ont vocation à s’imposer partout à plus ou moins brève échéance. Ainsi le nombre des démocraties dans le monde est passé de 35 en 1974 (30% des pays du monde) à environ 120 en 2013 (60% du total), celles-ci, étant bien entendu loin d’être toutes parfaites.

La thèse de la fin de l’Histoire tient dans cette idée simple : la civilisation libérale, occidentale, est destinée à devenir universelle ; elle s’imposera à tous, pour toujours.

Dans L’Anticonformiste, Luc Ferry commente :

« De fait, nous ne sommes tout simplement plus capables ne serait-ce que d’imaginer un régime légitime autre que la démocratie. [...] [Fukuyama] suggère que les principes de légitimité auraient tous été plus ou moins explorés au fil de l’histoire, jusqu’à ce que le plus conforme aux exigences fondamentales de l’humanité s’impose à nous. [...] Si le colosse islamiste représente bien l’un des derniers « blocs » à résister à cette unification du monde, l’intégrisme ne pourra jamais se prévaloir de la même légitimité que le communisme. Ce dernier pouvait se penser comme une alternative universelle au capitalisme, potentiellement valable pour l’humanité tout entière, tandis que l’islamisme intégriste, lui, ne saurait nourrir une telle prétention » [2].

Fukuyama n’est pas naïf : il ne prédit pas l’absence de guerres, de crises économiques ou de conflits sociaux. Il formule tranquillement le souhait que désormais toutes les sociétés convergent vers le modèle de la démocratie de marché.

Les chrétiens qui adhéreraient à cette thèse seraient obligés « d’aplatir » leur espérance en l’amputant de toute attente radicalement différente. Tout au plus serions-nous chargés de corriger les excès, les abus, les inégalités de ce système, le seul à garantir liberté et prospérité pour le plus grand nombre. Une social-démocratie chrétienne en quelque sorte, où le ferment proprement révolutionnaire de l’Évangile serait anesthésié, neutralisé. On concéderait juste aux chrétiens le pouvoir de soigner les blessures psychologiques de chacun, mais pas question d’annoncer une société différente.

Fukuyama a réaffirmé son diagnostic récemment dans un article au Wall Street Journal : « à la fin de l’histoire il y a toujours la démocratie. 25 ans après la place Tiananmen et la chute du mur de Berlin, la démocratie libérale n’a toujours aucun concurrent réel » [3].

Face à ce nouvel impérialisme de l’Occident s’autoproclamant l’Oméga de l’histoire, l’islam  et la Chine sont peut-être les derniers contestataires (avec quelques autres résistances de la part des démocraties « illibérales » des pays de l’Est). La charia veut promouvoir le royaume de Dieu sur la terre – et non au-delà comme l’espèrent les chrétiens – en soumettant le monde entier, à commencer par un quartier, une commune, un État, à la volonté de Dieu censé être exprimée à la lettre dans le Coran. Cette idéologie intégraliste gagne du terrain, surtout en Afrique et dans les pays émergents, car elle prend le relais du communisme en dénonçant un Occident décadent et prétentieux, et en promettant une société enfin juste parce que gouvernée directement par Allah (un peu comme pour le PC soviétique avant 1989…).

Le Choc des civilisationsC’est ce qu’un autre penseur américain, pourfendeur de la thèse de Fukuyama, appelle le « choc des civilisations ». Pour Samuel Huntington en effet, l’aspiration à la démocratie libérale n’est pas universelle.

« Seule l’arrogance incite les Occidentaux à considérer que les non-Occidentaux s’occidentaliseront en consommant plus de produits occidentaux. Le fait que les Occidentaux identifient leur culture à des liquides-vaisselle, des pantalons décolorés et des aliments trop riches, voilà qui est révélateur de l’Occident. » [4]

Cette aspiration entre en conflit avec les liens ethniques et religieux qu’elle dissout dans le marché mondial. Car les identités locales, ethniques ou religieuses ne se laisseront pas facilement absorber par la globalisation marchande. Plus la mondialisation libérale progressera, plus des peuples refuseront de perdre leurs racines, plus les religions (islam, hindouisme, voire christianisme) refuseront d’être réduites à un vague sentiment privé sans un impact social.

« La résurgence religieuse à travers le monde est une réaction à la laïcisation, au relativisme moral et à la tolérance individuelle, et une réaffirmation des valeurs d’ordre, de discipline, de travail, d’entraide et de solidarité humaine. »
« Les conflits entre groupes issus de différentes civilisations sont en passe de devenir la donnée de base de la politique globale. »

Quant à l’alternative chinoise, si étonnante pour nos yeux occidentaux, elle fait semblant de se rallier au capitalisme, mais c’est peut-être pour mieux réaffirmer son caractère autoritaire et non démocratique une fois sa puissance d’antan retrouvée…

Alors, Fukuyama ou Huntington ?

Ce détour géopolitique n’est pas si loin qu’il y paraît de nos soucis quotidiens. Il suffit de voyager dans un État musulman ou en Chine pour se rendre compte que la question de l’évolution de nos voisins concerne directement notre style de vie, nos habitudes, notre culture, notre identité. Rêver que tous les peuples de la terre convergent vers notre modèle n’est pas réaliste, ni même souhaitable. Se résigner à l’inverse au conflit des civilisations est également dangereux. Car la démographie et la croyance sont deux armes que l’Occident ne possède plus. Et que faire contre un adversaire plus nombreux qui croirait que faire mourir l’impie est plus important que sa propre vie ? Et à l’inverse, quels occidentaux seraient prêts à mourir pour leur smartphone ou leur mode de vie ?

Jésus, Fukuyama ou Huntington ? dans Communauté spirituelle 41DJo-BoIqL._SX330_BO1,204,203,200_L’espérance de la venue du Fils de l’homme telle que la formule Jésus aujourd’hui nous libère de toute recherche de réalisation absolue du royaume de Dieu sur la terre. C’est la fameuse « réserve eschatologique » chère au théologien Jean-Baptiste Metz. Nous contestons à tout ordre établi la prétention de se proclamer stade ultime de l’évolution humaine. Nous annonçons un monde autre, qui ne sera pas fait de main d’homme, qui n’est pas l’aboutissement de nos efforts, mais don de Dieu au Jour ultime.

La fin de l’histoire selon nous n’appartient pas à l’histoire, mais à l’au-delà de l’histoire. Ce n’est d’ailleurs pas une fin, mais le commencement d’un monde autre, une nouvelle Genèse  qui est déjà en germe dans toutes les initiatives d’amour vrai. La fin de l’histoire n’est pas notre mort individuelle, car notre espérance est bien plus grande qu’une simple survie individuelle. La venue du Fils de l’homme concerne tous les hommes, toute la Création, « depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel ». Aux XIX° et XX° siècles, beaucoup de chrétiens ont cru reconnaître quelques traits de cette espérance dans le marxisme alors triomphant. Ils se sont lourdement trompés. Ne faisons pas la même erreur en nous installant dans nos démocraties libérales d’Occident comme si elles étaient indépassables.

Il y aura d’autres républiques que la nôtre, et d’autres systèmes que la république.
Il y aura d’autres organisations sociales que la démocratie.
Il y aura d’autres performances économiques que celle du marché.
L’histoire n’est pas finie…

Sans nous soumettre à la charia inhumaine, sans non plus abdiquer devant la puissance chinoise en pleine ascension, sans nous replier sur des particularismes d’autrefois, nous aurons à imaginer des renouveaux incessants, des ruptures radicales, pour ne jamais figer la quête spirituelle et sociale de l’humanité.

Ne croyons pas ceux qui nous répètent qu’il n’y a pas d’autre choix que les leurs.
Ne suivons pas les faux prophètes d’apocalypse qui veulent nous précipiter dans les bras des extrémistes de tous bords.
Arrimons-nous solidement à cette ancre jetée dans les cieux (He 6,19) : « le Fils de l’homme viendra ». Cette espérance nous rendra libres de toute adoration des veaux d’or devant lesquels on voudrait que nous nous prosternions avec reconnaissance…

 


[1]. Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, 1992. L’ouvrage s’inspire des thèses d’Alexandre Kojève.

[2]. Luc Ferry, L’Anticonformiste, 2011, Denoël, p. 268.

[3]. The Wall Street Journal, At the ‘End of History’ Still Stands Democracy. Twenty-five years after Tiananmen Square and the Berlin Wall’s fall, liberal democracy still has no real competitors, By Francis Fukuyama, June 6, 2014

[4]. Samuel Huntington, Le choc des civilisations (the clash of civilisations) (1996), Ed. Odile Jacob, 2007.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« En ce temps-ci, ton peuple sera délivré » (Dn 12, 1-3)

Lecture du livre du prophète Daniel

 En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu depuis que les nations existent, jusqu’à ce temps-ci. Mais en ce temps-ci, ton peuple sera délivré, tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre. Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais.

Psaume
(Ps 15 (16), 5.8, 9-10, 11)
R/ Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
(Ps 15, 1)

Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

Deuxième lecture
« Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie » (He 10, 11-14.18)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Dans l’ancienne Alliance, tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint pour le service liturgique, et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices, qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
Jésus Christ, au contraire, après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie.  Or, quand le pardon est accordé, on n’offre plus le sacrifice pour le péché.

Évangile

« Il rassemblera les élus des quatre coins du monde » (Mc 13, 24-32) Alléluia. Alléluia.
Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous pourrez vous tenir debout devant le Fils de l’homme. Alléluia. (cf. Lc 21, 36)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « En ces jours-là, après une grande détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ; les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. »
Patrick BRAUD

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