L'homelie du dimanche

14 juin 2020

Une utopie à proclamer sur les toits

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Une utopie à proclamer sur les toits

Homélie du 12° Dimanche du temps ordinaire / Année A
21/06/2020

Cf. également :

Terreur de tous côtés !
N’arrêtez pas vos jérémiades !
L’effet saumon
Sous le signe de la promesse
La « réserve eschatologique »

L'utopie   de thomas more  Format Poche Le confinement pouvait comporter des aspects positifs. Ainsi ai-je pu lire des intégrales littéraires si grosses que je n’osais jamais m’y plonger avant. Et également de petits ouvrages guère tape-à-l’œil, de ceux qu’on a dans sa bibliothèque pour dire en passant les yeux dessus : il faudra qu’un jour je le lise ! « L’Utopie » de Thomas More est de ceux-là. Un grand classique s’il en est, bien rangé entre Le Prince de Machiavel et Le Banquet de Platon sur mes étagères. Or ce petit traité comporte un passage qui fait référence à l’Évangile de ce dimanche (Mt 10, 26-33). Quand Raphaël – le voyageur de retour de l’île d’Utopie où il a vécu cinq ans – raconte l’extraordinaire organisation sociale et politique des Utopiens, Thomas More lui conseille de ne pas tout révéler de façon aussi abrupte s’il veut être écouté des puissants. Il lui suggère plutôt « une route oblique », qui visera dans un premier temps à « diminuer l’intensité du mal » et non à « effectuer le bien ». Toute vérité n’est pas bonne à dire, affirme la prudence populaire… Raphaël s’insurge, avec la radicalité même du Christ dans notre lecture dominicale :
« Savez-vous ce qui m’arriverait de procéder ainsi ? C’est qu’en voulant guérir la folie des autres, je tomberais en démence avec eux. Je mentirais, si je parlais autrement que je vous ai parlé. »
« Il y a lâcheté ou mauvaise honte à taire les vérités qui condamnent la perversité humaine, sous prétexte qu’elles seront bafouées comme des nouveautés absurdes, ou des chimères impraticables. Autrement, il faudrait jeter un voile sur l’Évangile, et dissimuler aux chrétiens la doctrine de Jésus. Mais Jésus défendait à ses apôtres le silence et le mystère ; il leur répétait souvent : Ce que je vous dis à voix basse et à l’oreille, prêchez-le sur les toits hautement et à découvert. Or, la morale du Christ est bien plus opposée que nos discours aux coutumes de ce monde. » (Livre premier)

Voilà un appel à ne pas se taire, à proclamer haut et fort, à temps et à contretemps, le cœur du message du Christ à toutes les nations, ouvertement et au grand jour !

Le plan de l'île d'Utopia imaginé par Thomas MoreParu en 1516, L’Utopie décrit « un lieu qui n’est nulle part », selon l’étymologie du titre du livre. Et justement parce que nul royaume, nulle principauté, nulle république ne peut prétendre incarner cet idéal de vie sociale, décrire la vie de ces insulaires comme un impossible horizon à mettre en œuvre dès maintenant suscite des réactions violentes, des résistances, des oppositions dangereuses, des menaces inquiétantes. En effet, appeler en 1516 à la suppression de la propriété individuelle (bien avant Marx !), des métiers oisifs (noblesse…), de la peine de mort, de la monnaie (pour les échanges intérieurs) a du paraître folie révolutionnaire ! Ne se contentant pas de réfuter les pratiques sociales et politiques couramment admises à son époque, Thomas More innove en proposant d’autres comportements jugés inacceptables de son temps : tolérance religieuse, droit au suicide assisté, réduction du temps de travail (six heures par jour !), respect des vaincus de la guerre, libre accès de tous à la richesse commune etc. Ce faisant, il sait qu’il prend des risques et que tout cela peut fort mal se terminer pour lui. D’ailleurs, il finira condamné à mort pour avoir combattu le projet d’Henri VIII de devenir le chef de l’Église en Angleterre après le refus de son divorce par le pape. Au désespoir des humanistes chrétiens qui avaient salué en lui un prophète des temps modernes, il périt décapité sur l’échafaud le 6 juin 1535, accomplissant là encore l’Évangile de ce dimanche : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ».

Contemporain d’Érasme de Rotterdam, précurseur de Spinoza d’Amsterdam, voire des révolutionnaires français de 1789 et 1848, Thomas More fait partie de ces figures étonnamment libres, n’ayant pas peur de provoquer les pouvoirs en place en évoquant d’autres possibles. Au risque de sa vie, la proclamation de l’Utopie « sur les toits, hautement et à découvert » était sans aucun doute pour lui la traduction sociale et politique de sa foi chrétienne [1].

De fait, que seraient des chrétiens n’ayant plus aucune utopie à proclamer haut et fort ? Seraient-ils encore le sel de la terre s’ils ne dérangeaient plus personne, bien intégrés dans le système en place par leur culte et leurs œuvres de charité ? Seraient-ils encore témoins  d’un autre monde s’ils n’étaient plus capables de dessiner les contours d’un monde autre, inspiré par l’Esprit de l’Évangile ? Sans utopie à contre-courant des mœurs actuelles, pourraient-ils lire notre passage sans rougir de honte ?

Thomas More dénonce l’affadissement de l’utopie chrétienne en des termes faisant penser à la doctrine de la collaboration sous le régime de Vichy : « Les Prêcheurs, hommes adroits, ont suivi la route oblique dont vous me parliez tout à l’heure ; voyant qu’il répugnait aux hommes de conformer leurs mauvaises mœurs à la doctrine chrétienne, ils ont ployé l’Évangile comme une règle de plomb, pour la modeler sur les mauvaises mœurs des hommes. Où les a conduits cette habile manœuvre ? à donner au vice le calme et la sécurité de la vertu. »

Autrement dit, émousser la radicalité de l’Évangile sous prétexte de diplomatie, de respect des cultures, de compromis avec son époque ou de paix sociale est une lâcheté qui se retournera contre ses auteurs.

Mieux vaut être accusé de « délirer avec les fous » – ou du moins être considéré comme tel à cause de l’utopie incomprise – que de « se mouiller inutilement avec tout le monde lorsque la foule persiste à rester dehors pendant une longue forte pluie ». Atténuer la force contestatrice de l’Évangile sous prétexte de ne pas heurter, ou pour obtenir de bonnes places, relève de l’apostasie : « ici la dissimulation est impossible, et la connivence est un crime ».

Hélas, les Églises – et religions – ont de tout temps collaboré avec leur siècle, cherchant davantage leurs intérêts (contrôle de la société, domination, richesses, honneurs…) que la pureté de leur doctrine…

Voilà pourquoi l’appel du Christ à proclamer sur les toits son message et sa personne (qui ne font qu’un) est si urgent. Quand nous laissons la crainte de « ceux qui peuvent faire périr le corps » nous dominer, nous n’osons pas faire circuler des Bibles en pays musulmans ou communistes, nous nous taisons devant le non-respect de la vie érigée en Droit de l’Homme, nous composons avec les maîtres du monde en appelant à la bienfaisance au lieu de changer le rapport à l’argent etc.

Relisez l’histoire de l’Église : ses moments lumineux adviennent lorsqu’une utopie évangélique fut portée par une minorité prête à donner sa vie (et non à prendre celle des adversaires de cette utopie) pour la proclamer malgré toutes les oppositions. C’est le témoignage des martyrs pendant trois siècles au début, et encore aujourd’hui. C’est la protestation des moines fuyant au désert la tiédeur du christianisme d’État. C’est la réforme de François et Claire d’Assise mettant la fraternité avant l’argent, la simplicité de vie avant l’accumulation marchande. C’est la liberté des béguines s’organisant en communautés féminines humbles, servantes et pauvres mais indépendantes au cœur des villes flamandes depuis le XIII° siècle. Ce sont les missions jésuites en Amérique du Sud et leur société révolutionnaire… [2]

Le béguinage d'Amsterdam

À l’inverse, les moments de compromission où l’Église a « ployé l’Évangile comme une règle de plomb pour la modeler sur les mauvaises œuvres des hommes » sont hélas aussi nombreux : pas besoin d’en faire la liste, elle est bien connue.

« Proclamer sur les toits » la parole du Christ demeure une injonction absolument nécessaire, bien que peu conforme à l’esprit du temps où il ne faudrait pas déranger les puissants ni les braves gens.

Demandez la liberté de conscience (et donc de changer de religion) dans les pays musulmans ; contester la pratique massive de l’IVG (40 à 50 millions chaque année dans le monde !) ; imaginer des communautés sans argent ni hiérarchie autre que le service ; débattre de l’au-delà et de la résurrection ; associer les plus pauvres et les plus petits à la gestion du monde ; inlassablement proposer l’Évangile en libre lecture ; faire confiance aux forces de l’Esprit qui suscite des prophètes en tout siècle… : il faut donner corps à des utopies chrétiennes capables d’orienter notre temps vers autre chose que le marché globalisé où l’écologie érigée en religion.

« Si eux taisent, les pierres crieront » avait averti Jésus (Lc 19,40) !

 

Cette utopie à proclamer sur les toits remplit une triple fonction [3] :

Le Familistère de Guise (fête de l'enfance en 1909)1. En nourrissant le rêve d’une société différente et meilleure, l’utopie chrétienne alimente l’espoir d’une transformation possible de ce monde que les gagnants nous présentent comme naturel, inéluctable, le seul possible. Or sans alternative crédible, pas d’espérance.

2. En décrivant l’organisation idéale d’un monde inaccessible, l’utopie chrétienne favorise la prise de distance critique à l’égard des institutions politiques et sociales (voir ecclésiales) inégalitaires et injustes dans lesquelles nous nous résignons à vivre, faute de mieux.

3. En opposant la possibilité d’une autre vie à l’esprit d’accoutumance et d’acceptation de ce qui nous entoure, la démarche utopique peut devenir une invitation à la contestation pratique, en tout cas un refus de la résignation au malheur de vivre. L’Utopie peut donc devenir altercation polémique, altérité pensée et appel à une alternance politique. Elle nourrit notre perpétuelle insatisfaction de ce qui est [4].

 

Se contenter de pratiquer sa religion discrètement, à l’abri des grands débats, sans prendre des risques, en la réduisant au culte, n’est guère fidèle à la parole du Christ en ce dimanche : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. »

Comment allons-nous le mettre en œuvre ?

 


[1] L’organisation de l’île d’Utopia n’est pas pour autant exempte de défauts : le sort des femmes y est peu enviable ; il y a toujours des esclaves ; la surveillance y est généralisée, annonçant le panoptique de 1984 de George Orwell ; un puritanisme étroit et sévère y exerce une censure indigne ; l’athéisme y est interdit… Ce n’est donc pas le meilleur des mondes possible, mais une alternative elle-même perfectible.

[2] Le Familistère construit à Guise par l’industriel Godin (inventeur du fameux poêle) à partir de 1858 pour y loger un millier d’ouvriers près de l’usine dont ils devinrent actionnaires et propriétaires est un exemple « laïc » de la puissance de l’utopie. La photo en noir et blanc est celle d’une fête du Familistère au début du XIX° siècle.

[3] Cf. la préface de Claude Mazauric à l’édition de L’Utopie chez Librio (2015), pp. 8-9.

[4]. Ces trois fonctions rejoignent la notion d’« espérance critico- créatrice » du théologien Jean-Baptiste Metz, ainsi que son concept de « réserve eschatologique » ; ou encore le « principe espérance » d’Ernst Bloch.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il a délivré le malheureux de la main des méchants » (Jr 20, 10-13)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable.
Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause.
Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants.

 

PSAUME

(Ps 68 (69), 8-10, 14.17, 33-35)
R/ Dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi. (Ps 68, 14c)

C’est pour toi que j’endure l’insulte,
que la honte me couvre le visage :
je suis un étranger pour mes frères,
un inconnu pour les fils de ma mère.

L’amour de ta maison m’a perdu ; on t’insulte, et l’insulte retombe sur moi.
Et moi, je te prie, Seigneur : c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur, car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse, regarde-moi.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »

Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.
Que le ciel et la terre le célèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

 

DEUXIÈME LECTURE

« Le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure » (Rm 5, 12-15)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.

 

ÉVANGILE

« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Mt 10, 26-33)
Alléluia. Alléluia.L’Esprit de vérité rendra témoignage en ma faveur, dit le Seigneur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage. Alléluia. (cf. Jn 15, 26b-27a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »
Patrick BRAUD

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19 avril 2020

Et nous qui espérions…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Et nous qui espérions…

Homélie du 3° Dimanche de Pâques / Année A
26/04/2020

Cf. également :

Le courage pascal
Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier
Le premier cri de l’Église
La grâce de l’hospitalité

 

« Et nous qui espérions partir en voyage après Pâques ! C’est fichu. »
« Et nous qui espérions réunir toute la famille pour les 70 ans de notre sœur ! C’est mort. »
« Et nous qui espérions que notre grand-père allait profiter de sa retraite récemment acquise… Nous n’avons même pas pu l’enterrer dignement. »

Et nous qui espérions… dans Communauté spirituelle emmaus_iconeLa liste est longue des déceptions qui s’accumulent, petites ou dramatiques, en ce temps de pandémie confinante. Nos espoirs individuels sont douchés les uns après les autres. Les espoirs collectifs également : les baisses du chômage, de la dette, des inégalités sociales etc. sont remises à plus tard, beaucoup plus tard.

Étrangement, avec le Ressuscité rejoignant les deux disciples désabusés sur le chemin d’Emmaüs, notre évangile rejoint nos désillusions du moment. Comme eux de Jérusalem à Emmaüs, nous faisons demi-tour et même volte-face sur des stratégies que nous croyions gagnantes : la mondialisation sans limites, la disparition des frontières, la délocalisation pour produire au plus bas coût, la disqualification de mots économiques attribués aux extrêmes (souveraineté, indépendance, nations, planification, voire nationalisations temporaires…).

Comme Cleophas et son compagnon, nous en avons gros sur le cœur parce que des proches sont hospitalisés ou décédés (avec des funérailles hors normes qui plus est). Nous sommes tristes parce que nous sommes plus fragiles que nous ne le pensions ; parce que nos politiques de santé ne nous protègent pas ; parce que des millions de gens souffrent et vont souffrir longtemps des conséquences de cette crise.

Laissons le Christ s’approcher de notre tristesse. Regardons d’abord comment sur le chemin d’Emmaüs il nous rejoint, afin d’avoir la même pédagogie envers nous-mêmes et nos compagnons. Puis profitons ensuite de la déception des deux disciples d’Emmaüs pour faire la distinction vitale entre espoir et espérance.

 

La pédagogie de cheminement du Christ

- C’est lui qui a l’initiative.

41WD87u0I9L._SX332_BO1,204,203,200_ déception dans Communauté spirituelleDe même que l’événement de la croix a surpris et désarçonné les disciples, l’événement de la rencontre ne se programme pas, il s’accueille. Il nous faut re-découvrir la valeur spirituelle de l’évènement, même le plus désarçonnant comme cette crise.

Le Christ se rend proche (il est le prochain à aimer comme soi-même !). À nous de nous rendre proche des personnes âgées isolées en EHPAD, des soignants exténués et manquant de matériel, de médicaments ; des hôtesses de caisse risquant leur vie pour nous nourrir etc.

Quand il s’approche, ce n’est pas pour faire la morale, ni pour plaquer un discours tout fait. Non : le Ressuscité commence par poser une question ouverte : « de quoi parliez-vous tout en marchant ? » L’accompagnement demande d’abord de savoir poser les bonnes questions (avant de vouloir donner ses réponses). Pas à la manière des journalistes qui énoncent leur thèse dans une question fermée où il n’y a plus qu’à cocher la case oui / non. Mais à la manière de Jésus, qui pose une question ouverte, disponible pour entendre la réponse quelle qu’elle soit.

 

- Les deux disciples saisissent l’occasion pour raconter ce qui les a traumatisés.

Eux qui étaient sombres et muets, ils libèrent soudain un flot de paroles (environ un tiers du texte !) sur les événements qui les ont touchés de plein fouet. Grâce à la question de Jésus, ils percent l’abcès de leurs déceptions accumulées. Le pus de leur désespoir s’écoule, sans que le Christ ne s’en offusque ou les empêche (alors qu’il connaît cette histoire mieux qu’eux !). Écouter longuement, écouter vraiment ceux  que nous accompagnons vaut mieux qu’une ordonnance délivrée en trois minutes, ou pire à faire semblant d’écouter tout en pianotant sur son téléphone… Et lorsque nous sommes accompagnés, n’ayons pas peur de nous livrer, même si les mots se bousculent et si notre récit semble confus. Bien avant le divan freudien, l’Évangile nous dit l’importance de ce récit des événements, dont le fil se dénoue peu à peu tout en parlant.

 

- Puis vient le temps de l’illumination du cœur et de l’intelligence : « il leur interpréta dans toute l’Écriture ce qui le concernait ».

Cela a dû être long là encore ! Mais la route permet justement ce temps long que Twitter et autres réseaux sociaux ou médias nous refusent aujourd’hui. Un voyage en voiture de 8 à 10 heures pour traverser la France peut donner lieu à d’étonnantes conversations et confidences, tous les usagers de Blabla Car vous le confirmeront !
Prendre le temps de lire les Écritures, de les interpréter à la lumière de la Résurrection : cette patiente herméneutique vaut pour nous également. Nous pouvons, nous devons nous exercer à cette lecture pascale des événements de notre vie, à la lumière des Écritures. Les plus joyeux comme les plus douloureux.
Ainsi la crise du Covid 19 pourrait déboucher sur un autre monde, une autre économie, si nous savons à la lumière de notre espérance relire ce qui s’est passé.

Ouvrir-ecritures-header-3 Ellul 

- Le Christ ne s’impose pas.

Il fait mine de partir ensuite, et laisse réellement les disciples libres de le retenir ou non. À nous d’avoir ce même acte de ne pas nous imposer. Ou bien d’avoir le même réflexe que Cleophas : « reste avec nous, car déjà le soir tombe ».

Plage, mer, nuages, et un voilier à l'horizon Banque d'images - 17159086

 

- Vient ensuite le geste de la fraction du pain, geste symbolique c’est-à-dire sacramentel par excellence.

Ce qui a été rompu peut devenir un pain de vie.
Ceux qui ont été rompus par l’épreuve pourront malgré tout devenir une nourriture pour leurs frères.
Poser des gestes symboliques comme la fraction du pain est toujours attendu pour traverser le désespoir. Ce sont les applaudissements de 20 heures au balcon pour les soignants ; les concerts sur YouTube offerts par les plus grands chanteurs ; les dons des footballeurs richissimes pour les hôpitaux etc. Nous avons besoin de symboles, de sacrements pour ne pas désespérer. Bénis ceux qui soutiennent ainsi leurs contemporains en leur donnant des fleurs avec le pain, du sens avec de l’aide, de la profondeur avec l’urgence !

 Emmaüs 

- La fin de notre évangile voit le ressuscité disparaître, et nos deux compagnons inverser leur route pour se manifester aux apôtres.

C’est donc qu’il faut savoir nous aussi nous éclipser discrètement une fois notre accompagnement terminé, comme le bon samaritain quittant l’auberge où il a mis le blessé sur la voie de la guérison.
C’est donc que nous pouvons recevoir la force de transformer nos déceptions en conversions salutaires, pour faire les demi-tours existentiels qui s’imposent, en allant rejoindre nos frères.

 

Éloge de la déception : espoir et espérance

Voilà la deuxième piste de méditation qui s’offre à nous : nos déceptions peuvent nous conduire à l’espérance.

L’Évangile fait en quelque sorte l’éloge de la déception de Cleophas & Co : grâce à elle, ils vont abandonner une conception trop politique du message de Jésus (« rétablir la royauté en Israël ») et s’ouvrir à une espérance bien plus grande que celle qu’ils auraient pu imaginer. « Nous espérions… »(Lc 24,21). Ce verbe au passé dit tout : Nous avons cru, nous avons suivi, nous avons espéré…, mais maintenant tout est fini. Même Jésus de Nazareth, qui s’était montré prophète puissant en œuvres et en paroles, a échoué, et nous sommes restés déçus. Ce drame des disciples d’Emmaüs apparaît comme un miroir de notre situation. Comme pour eux, la déception nous aide à passer de l’espoir à l’espérance.

L’espoir est une construction de notre part : nous imaginons le futur en projetant nos attentes, nous prenons nos rêves pour des réalités.
L’espérance est un don qui nous est fait, aussi imprévisible et inattendu que l’événement.
L’espoir vient du passé, l’espérance fait irruption de l’avenir.
L’espoir nous trompe car nous ne savons pas ce qui est bon pour nous.
L’espérance nous surprend toujours, car elle vient de Dieu et de son appel à être avec lui.
L’espoir est celui du militant. L’espérance est celle du croyant.

L-esperance-oubliee espéranceEn durant à côté de l’autre, que ce soit dans l’amitié ou dans l’amour, il faut bien que je commence à l’aimer lui/elle tel qu’il/elle est, en traversant les inévitables déceptions et changements qu’il/elle provoque. Il faut donc faire l’éloge de la déception dans l’amour : tant que l’autre ne m’a pas déçu, suis-je sûr de l’aimer vraiment pour lui-même ? Tant qu’il est à peu près conforme à ce que j’attends de lui, ne suis-je pas tenté d’aimer ce qu’il me renvoie, davantage que lui-même ? C’est pareil avec Dieu : tant que Dieu ne m’a pas déçu, je risque fort d’adorer une idole fabriquée sur mesure et qui correspond à mes fantasmes. Regardez le Christ : il déçoit les foules qui voudraient du pain et un chef politique ; il déçoit Pierre qui voudrait éviter la Croix ; il déçoit Judas qui voulait renverser le pouvoir romain. Il n’y a guère que Marie pour se laisser surprendre sans être déçue : « elle méditait tous ces événements dans son cœur « .

Espoir et espérance sont deux manières différentes d’attendre.
L’espoir est le fait d’attendre et désirer quelque chose de meilleur, pour soi ou pour les autres : il peut être considéré comme une émotion ou une passion.
L’espérance est une confiance pure et désintéressée en l’avenir.
L’espoir est joie et désir alors que l’espérance est prudence et patience,
L’espoir peut être déçu, mais « l’espérance ne déçoit pas »(Rm 5,5).
L’espoir relève souvent de l’illusion alors que l’espérance relève de l’intuition,
L’espoir ne dure pas, alors que l’espérance ne s’éteint jamais,
L’espoir meurt avec l’échec, ce qui n’est pas le cas pour l’espérance,
L’espérance, elle, ne s’éteint jamais. Elle perdure au-delà des moments difficiles car elle s’inscrit dans le temps long. Elle traduit une confiance profondément ancrée. Enfin, elle porte une dimension transcendantale.
L’espérance est indissociable de la paix intérieure, de la sérénité et de la sagesse : il n’y a pas lieu de se laisser troubler par le cours du monde.
La persévérance dépasse les faux espoirs et soutient l’espérance.
« L’espérance est une vertu héroïque. On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prenaient faussement pour de l’espérance » [1].
L’espoir, c’est l’entretien des illusions. L’espérance, c’est l’ouverture vers un autre monde, une mise en marche de l’homme pour acquérir sa liberté, même s’il sait que sa démarche est sans espoir apparent.
« L’espoir est la malédiction de l’homme (…) Vivre avec cet espoir, c’est laisser les situations empirer jusqu’à ce qu’elles deviennent effectivement sans issues (…) Le pire n’est pas toujours sûr. Formule admirable pour permettre au pire de se développer sûrement. L’espérance au contraire n’a de lien, de sens, de raison que lorsque le pire est tenu pour certain » [2].

Laissons donc l’épreuve de la crise actuelle nous détacher de nos faux espoirs pour accueillir l’espérance invincible de Pâques.

 

 


[1]. Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, « Idées », 1953, p. 107.

[2]. Jacques Ellul, L’espérance oubliée, Gallimard, 1972

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2, 14.22b-33)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche :il est à ma droite, je suis inébranlable.C’est pourquoi mon cœur est en fête,et ma langue exulte de joie ;ma chair elle-même reposera dans l’espérance :tu ne peux m’abandonner au séjour des mortsni laisser ton fidèle voir la corruption.Tu m’as appris des chemins de vie,tu me rempliras d’allégresse par ta présence.
Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.

PSAUME

(Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11)
R/ Tu m’apprends, Seigneur, le chemin de la vie.ou : Alléluia ! (Ps 15, 11a)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

DEUXIÈME LECTURE

« Vous avez été rachetés par un sang précieux, celui d’un agneau sans tache, le Christ » (1 P 1, 17-21)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

ÉVANGILE

« Il se fit reconnaître par eux à la fraction du pain » (Lc 24, 13-35)
Alléluia. Alléluia.Seigneur Jésus, ouvre-nous les Écritures ! Que notre cœur devienne brûlant tandis que tu nous parles. Alléluia. (cf. Lc 24, 32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Patrick BRAUD

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15 août 2019

La foi : combien de divisions ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La foi : combien de divisions ?

Homélie pour le 20° Dimanche du temps ordinaire / Année C
18/08/2019

Cf. également :

N’arrêtez pas vos jérémiades !
De l’art du renoncement
Les trois vertus trinitaires
Les djihadistes n’ont pas lu St Paul !

Vous aurez reconnu la transposition de la célèbre réplique de Staline en 1935 répondant à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses en URSS : « le Vatican, combien de divisions ? ». On sait combien l’avenir lui donnera tort.

« La foi : combien de divisions ? » : l’Évangile de ce dimanche (Lc 12, 49-53) permet cet autre jeu de mots associant foi et divisions non pas militaires mais sociales, car le Christ semble bien lier les deux de manière assez perturbante :

« Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

La foi : combien de divisions ? dans Communauté spirituelle MediationVoilà des versets dangereux dans la bouche d’un autre que Jésus. En leur nom, les Témoins de Jéhovah par exemple justifient la coupure familiale qu’ils imposent aux nouveaux convertis. Isoler des disciples de leurs proches pour mieux les retourner est une technique sectaire de manipulation mentale vieille comme le monde. Sous prétexte d’aller au bout de ses convictions politiques, religieuses ou autres, combien ont coupé les ponts d’avec leurs amis d’avant, leurs frères et sœurs, leurs proches ? Autrefois, les idéalistes rêvant de révolution plaquaient tout pour partir à Cuba (comme Régis Debray), Katmandou, Woodstock ou le Larzac. Maintenant, ils partent faire la guerre en Syrie pour Daesh, refusent de manger à la même table que les carnivores et militent à L214, vont rejoindre des groupes écologistes extrémistes avec des choix de vie les coupant radicalement des autres.

Bref, de tout temps, la foi divise.
La foi, ou les convictions fortes, si l’on préfère cette équivalence sécularisée. Ce qui peut nous rendre méfiants envers les gens ayant des idées très arrêtées…

Image intitulée Clean Rainbow Sandals Step 2À première lecture, on pourrait utiliser Jésus pour prêcher une telle radicalité. Les versets d’aujourd’hui annoncent la division familiale comme conséquence de la foi au Christ. Mais ailleurs, Jésus n’est pas plus tendre : « qui n’est pas avec moi est contre moi ». « Qui me préfère à son père, sa mère, ses frères et sœurs n’est pas digne de moi ». « Ne va pas enterrer ton père : laisse les morts enterrer leurs morts ». « Qui sont ma mère, mes frères et mes sœurs ? Ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (sous-entendu : les autres ne font pas partie de ma vraie famille). « Si on ne vous accueille pas dans un village, secouez la poussière de vos pieds et partez ailleurs ». Etc.

Ceux qui veulent sélectionner dans le Nouveau Testament des paroles justifiant leur coupure d’avec les autres pourront en trouver une liste assez solide pour impressionner les nouveaux convertis.

Alors, la foi est-elle un facteur de division ?
On peut tenter d’apporter une réponse en plusieurs temps.

- Il est essentiel de lire le Nouveau Testament dans sa globalité, sans isoler les versets dangereux de leur contexte et du reste.
Image-11Car, hors la liste évoquée ci-dessus, l’ensemble du Nouveau Testament plaide courageusement pour ce qu’on appellerait aujourd’hui un vivre ensemble apaisé. L’amour des ennemis, la volonté tenace de Jésus de se mélanger aux impurs, aux catégories socialement méprisées, aux romains idolâtres lui a attiré les foudres des « purs », des pharisiens notamment dont le nom signifie justement « séparés » parce qu’ils habitent, mangent, s’habillent et prient à l’écart des autres. Il s’est battu pour réintégrer les lépreux, les aveugles, les handicapés de toutes sortes alors que la superstition religieuse voulait les garder hors du contact des autres. Ses paroles dures sont souvent contrebalancées par des paroles différentes : « Qui n’est pas contre moi est avec moi ». « Ne faites pas tomber le feu du ciel sur ceux qui ne vous accueillent pas ». « Honore ton père et ta mère ». « Laissez pousser ensemble le bon grain et l’ivraie » etc. Et plus tard, les apôtres exhorteront les chrétiens à vivre en paix avec tous, en respectant les autorités légitimes, sans causer d’autres troubles que l’annonce de la résurrection.

Les sectaires pratiquent toujours une lecture fondamentaliste et sélective de la Bible. C’est ainsi par exemple que des Églises réformées ont pu justifier bibliquement l’apartheid en Afrique du Sud pendant des décennies ! Fondamentalistes, ils prennent un verset au pied de la lettre, sans le situer dans son contexte. Sélectifs, ils rabâchent quelques versets  seulement, qu’ils isolent du reste pour justifier leur idéologie.

Il nous revient de ne pas sélectionner dans les Écritures ce qui va dans notre sens seulement, ce qui nous conforte dans nos convictions préétablies.

Il nous revient également de toujours situer un verset dans un ensemble, son contexte historique, social, les particularités de sa langue d’écriture, sous peine d’incohérence.

Un professeur d’exégèse aimait répéter : le plus important dans la Bible, c’est la reliure…

006_C amour dans Communauté spirituelleAinsi nos versets ‘dangereux’ sont nettement plus compréhensibles quand on se souvient qu’ils ont été écrits dans les années 70 après Jésus-Christ : à ce moment-là, les persécutions juives et romaines battaient déjà leur plein, et menaçaient les fragiles communautés naissantes. Sous la pression de l’occupant romain, cherchant à éradiquer ce nouveau groupe juif un peu trop gênant, des pères dénonçaient des fils, des frères livraient des sœurs aux autorités, des amis se divisaient sur la résurrection de Jésus, avec des conséquences terribles car la prison et les fauves n’étaient jamais bien loin.

Dire que la foi chrétienne divise n’était pas alors un projet social ou politique, mais un constat historique douloureux. Jésus ne dit pas à ses disciples d’être des facteurs de division ; il les avertit qu’ils seront soumis à la division à cause de lui. C’est fort différent !

Et ce constat est toujours le nôtre : des minorités chrétiennes sont persécutées et ghettoïsées en 2019 à cause de leur foi un peu partout dans le monde, particulièrement  dans les pays fortement religieux, où la religion majoritaire ne tolère pas d’autres convictions que les siennes (ce que les Églises chrétiennes ont été capables de faire par le passé, hélas).

En France, malgré un certain bashing antichrétien (surtout parmi les gens des médias et de l’intelligentsia) la situation est plus paisible. Reste que la messe de minuit à Noël est devenue un facteur de discorde car elle divise la table familiale (quand autrefois tout le monde y allait en bloc, croyant ou non). Reste que des jeunes se voient mettre quasiment à la porte de chez eux lorsqu’ils disent demander le baptême, ou entrer au séminaire, ou vouloir devenir religieuse… La solitude des croyants au cœur de leur famille est réelle. Je connais un père de famille qui tous les dimanches matins depuis 40 ans va seul à l’église du quartier, parce que sa femme et ses enfants n’épousent pas ses convictions chrétiennes…

La foi divise donc : c’est un constat. Amer et douloureux.
Mais il faut tout de suite préciser : du côté des chrétiens au moins, la foi divise quand elle reste seule. Si l’on reste sur le seul registre des convictions, et si ces convictions sont assez fortes pour accepter de mourir pour elles, alors la vie commune avec ceux qui ne les partagent pas devient très difficile.

L'essence du ChristianismeFeuerbach avait déjà dénoncé au XIX° siècle le pouvoir clivant de la foi seule. Dans L’essence du christianisme (1841), il explicite les fondements de l’humanisme moderne, qui dénonce la foi en Dieu comme source d’intolérance. Son raisonnement est rigoureux, et hante encore aujourd’hui l’inconscient collectif européen : la foi seule est meurtrière. Car elle sépare les hommes en croyants et mécréants : divisions et conflits sont inéluctablement engendrés par les religions. L’athéisme pratique des européens puise ses racines dans cette méfiance envers la violence inhérente à la foi :

« La foi porte nécessairement à la haine, la haine à la persécution, dès que la puissance de la foi ne trouve pas de résistance, ne se brise pas contre une puissance étrangère, celle de l’amour, de l’humanité, du sentiment du droit. La foi, par elle-même, s’élève au-dessus des lois de la morale naturelle ; sa doctrine est la doctrine des devoirs envers Dieu, et le premier devoir est la foi. Autant Dieu est au-dessus de l’homme, autant les devoirs envers Dieu sont au-dessus des devoirs envers l’homme, et ces devoirs entrent nécessairement en collision les uns avec les autres. »

- C’est là qu’intervient pour les chrétiens le triptyque : foi/amour/espérance.
Car la foi sans amour n’est qu’idéologie. Avec l’amour, la foi permet de prier pour ceux qui nous font du mal, de ne pas rendre le mal pour le mal, de bénir ceux qui nous maudissent, et de considérer l’autre comme supérieur à soi. L’amour ne demande pas de se couper des autres, mais de les accepter tels qu’ils sont, comme je m’accepte tel que je suis. « Aime ton prochain comme toi-même » en quelque sorte !

Conjuguer foi et amour tempère l’ardeur des convictions pour l’ouvrir à l’accueil de l’autre, et structure le sentiment d’amitié/amour pour lui donner un contenu solide.

foi-espoir-amour-vinyle-autocollant-autocollant Diognète

- Cela ne suffit cependant pas encore… Car les choses pourraient sembler figées : le croyant / le mécréant d’un côté, le fanatique / le raisonnable de l’autre. C’est là que l’espérance entre en jeu : elle fait bouger les lignes, elle introduit des degrés de liberté, elle dévoile de l’inachevé. Car l’espérance nous dit que rien n’est jamais figé, que la fin de l’histoire n’est pas écrite, que l’avenir – et notamment l’avenir en Dieu – nous réserve bien des surprises. Comment avoir un jugement définitif sur l’autre si j’espère qu’un jour « Dieu sera tout en tous » ? Comment camper sur mes positions si j’attends de « connaître comme je suis connu », confessant par là-même un non-savoir radical ? Comment exclure au nom de mes opinions si un verre d’eau fraîche donnée par le pire d’entre nous peut le sauver au Jugement dernier mieux que mes idées droites ? Comment rêver de vivre entre « purs » alors que Jésus sur la croix est assimilé aux bandits qui l’entourent, et promet à l’un d’entre eux le paradis ?

Avec l’espérance, la foi et l’amour ne voient pas le monde à partir des catégories humaines qui divisent et séparent, mais à partir de Dieu qui appelle l’humanité à la communion trinitaire, en formant une seule famille unie dans la diversité. Au regard de Dieu, nulle opposition ne peut se prétendre définitive ou radicale, nulle division n’est insurmontable, nulle partition n’a les promesses de l’éternité…

Pères de l'EgliseEpitre à DiognèteDans les premiers siècles, les chrétiens ont pratiqué joyeusement l’amour des ennemis alors qu’on les pourchassait. Ils ne se sont pas regroupés entre eux, ils n’ont pas exclu leur famille même si leur famille les excluait. Écoutons pour terminer ce que la célèbre Lettre à Diognète (II° siècle) disait de la fraternité qui unissait les premiers chrétiens aux autres citoyens, sans rien renier pourtant de leur conviction, jusqu’au martyre s’il le fallait :

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.
Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire.
Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. On ne les connaît pas, mais on les condamne ; on les tue et c’est ainsi qu’ils trouvent la vie. Ils sont pauvres et font beaucoup de riches. Ils manquent de tout et ils tout en abondance. On les méprise et, dans ce mépris, ils trouvent leur gloire. On les calomnie, et ils y trouvent leur justification. On les insulte, et ils bénissent. On les outrage, et ils honorent. Alors qu’ils font le bien, on les punit comme des malfaiteurs. Tandis qu’on les châtie, ils se réjouissent comme s’ils naissaient à la vie.

Que dépend-il de nous pour que la foi ne soit pas une source de division autour de nous ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Ma mère, tu m’as enfanté homme de querelle pour tout le pays » (cf. Jr 15, 10) (Jr 38, 4-6.8-10)

Lecture du livre du prophète Jérémie
En ces jours-là, pendant le siège de Jérusalem, les princes qui tenaient Jérémie en prison dirent au roi Sédécias : « Que cet homme soit mis à mort : en parlant comme il le fait, il démoralise tout ce qui reste de combattant dans la ville, et toute la population. Ce n’est pas le bonheur du peuple qu’il cherche, mais son malheur. » Le roi Sédécias répondit : « Il est entre vos mains, et le roi ne peut rien contre vous ! » Alors ils se saisirent de Jérémie et le jetèrent dans la citerne de Melkias, fils du roi, dans la cour de garde. On le descendit avec des cordes. Dans cette citerne il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie enfonça dans la boue. Ébed-Mélek sortit de la maison du roi et vint lui dire : « Monseigneur le roi, ce que ces gens-là ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ! Ils l’ont jeté dans la citerne, il va y mourir de faim car on n’a plus de pain dans la ville ! » Alors le roi donna cet ordre à Ébed-Mélek l’Éthiopien : « Prends trente hommes avec toi, et fais remonter de la citerne le prophète Jérémie avant qu’il ne meure. »

Psaume
(Ps 39 (40), 2, 3, 4, 18)
R/ Seigneur, viens vite à mon secours !
(Ps 39, 14b)

D’un grand espoir,
j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
pour entendre mon cri.

Il m’a tiré de l’horreur du gouffre,
de la vase et de la boue ;
il m’a fait reprendre pied sur le roc,
il a raffermi mes pas.

Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.
Beaucoup d’hommes verront, ils craindront,
ils auront foi dans le Seigneur.

Je suis pauvre et malheureux,
mais le Seigneur pense à moi.
Tu es mon secours, mon libérateur :
mon Dieu, ne tarde pas !

Deuxième lecture
« Courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée » (He 12, 1-4)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, nous qui sommes entourés d’une immense nuée de témoins, et débarrassés de tout ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement. Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché.

Évangile
« Je ne suis pas venu mettre la paix sur terre, mais bien plutôt la division » (Lc 12, 49-53)Alléluia. Alléluia. Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »
Patrick BRAUD

 

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9 juin 2019

Les trois vertus trinitaires

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les trois vertus trinitaires

Homélie pour la fête de la Trinité / Année C
16/06/2019

Cf. également :

Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

La notion de réplique trinitaire

Souvenez-vous du tsunami de 2011 au Japon, de l’éruption volcanique du Santorin en -1646 ou du tremblement de terre de 1976 en Chine : à chaque manifestation de cette puissance naturelle colossale, les spécialistes rattachent une ou des répliques. C’est-à-dire une deuxième vague, une autre éruption ou une autre secousse sismique comme en écho à la première. Eh bien, de manière analogique mais positive, on pourrait dire que l’être humain est la réplique de la communion d’amour trinitaire. En ce sens qu’émerge au plus intime de chacun le principe qui structure Dieu lui-même dans sa dimension trinitaire : aimer l’autre jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, sans séparation ni confusion.

Les trois vertus trinitaires dans Communauté spirituelle AFP_d5c8aee8009411d8052ab9a27751f41f6d9224df

L’autre sens en français du mont réplique convient également. La réplique d’une œuvre d’art est sa transposition dans un autre siècle et contexte. La réplique trinitaire en nous  est comme la projection de l’identité divine sur notre nature humaine, qui nous rend capable d’aimer à son image. La projection mathématique d’un volume sur un plan peut nous donner une idée du rapport qui existe entre les deux.

Le terme réplique s’emploie encore au théâtre ou dans un débat : donner la réplique à un acteur ou à un débatteur, c’est entrer avec lui dans un jeu de dialogue qui fait exister le « je » de chacun. En ce sens aussi l’homme donne la réplique à Dieu. Notre identité humaine émerge du dialogue avec Dieu (depuis le début de l’humanité : rites funéraires, art  rupestre, langage…) à qui nous donnons la réplique.

Répliquer n’est pas dupliquer : l’homme n’est pas la photocopie de Dieu, ni Dieu la projection du rêve humain. Parce que nous sommes créés à son image, nous pourrons  découvrir en nous la réplique de l’amour trinitaire qui constitue l’être même de Dieu, en toute autonomie et liberté.

 

Les trois vertus

La fête de la Trinité célébrée ce dimanche peut donc orienter notre quête sur les traces de la réplique trinitaire en nous. Il y a de multiples façons de le faire. L’une des voies traditionnelles – que la deuxième lecture de ce dimanche illustre assez bien – est celle des trois vertus théologales. On n’en parle plus beaucoup. Elles ont pourtant aidé des siècles de croyants à avancer sur le chemin de la communion avec Dieu. Elles sont gravées sur les façades de nos églises romanes sous des visages divers. Elles sont faciles à retenir. Elles structurent nos choix, nos comportements, nos règles de vie, dès lors que l’on cherche une certaine cohérence entre nos actes de la semaine et nos paroles du dimanche.

220px-Schnorr_von_Carolsfeld_-_Glaube%2C_Liebe%2C_Hoffnung amour dans Communauté spirituelleElles, ce sont bien sûr : la foi, l’espérance et la charité. Parce qu’elles sont trois, elles nous rappellent que leur source est en Dieu-Trinité, et non pas dans nos efforts, nos mérites, notre ascèse ou notre morale. La force de ces vertus (en latin : vis, virtus = force) est la conséquence de notre communion à Dieu, et non l’inverse. Elles ne sont pas des moyens pour aller vers Dieu, mais des fruits, des conséquences de son intimité avec nous. Elles sont la projection – au sens quasi mathématique du terme – des mœurs trinitaires dans nos mœurs humaines. Le catéchisme de l’Église catholique rejoint cette approche en les définissant ainsi :

N° 1812 : Les vertus humaines s’enracinent dans les vertus théologales qui adaptent les facultés de l’homme à la participation de la nature divine (cf. 2P 1,4). Car les vertus théologales se réfèrent directement à Dieu. Elles disposent les chrétiens à vivre en relation avec la Sainte Trinité. Elles ont Dieu Un et Trine pour origine, pour motif et pour objet.

N° 1813  Les vertus théologales fondent, animent et caractérisent l’agir moral du chrétien. Elles informent et vivifient toutes les vertus morales. Elles sont infusées par Dieu dans l’âme des fidèles pour les rendre capables d’agir comme ses enfants et de mériter la vie éternelle. Elles sont le gage de la présence et de l’action du Saint Esprit dans les facultés de l’être humain. Il y a trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité (cf. 1Co 13,13).

Dans notre deuxième lecture (Rm 5, 1-5), Paul y fait explicitement référence. La foi nous est donnée par Dieu pour devenir justes par le Christ pour avoir accès à la grâce. « Nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ». « L’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu » est alors le fruit ultime de la séquence : détresse-persévérance-vertus. Quant à l’amour, c’est celui que « l’Esprit Saint a répandu en nos cœurs ».

Trois encycliques successives des papes Benoît XVI et du pape François sont consacrées à ces trois vertus théologales : Deus caritas est, Dieu est amour, Benoît XVI, 2005 – Spes salvi, Sauvés dans l’espérance, Benoît XVI, 2007 – Lumen fidei, La lumière de la foi, Pape François, 2013  

Il y a donc une active interconnexion des trois personnes divines pour produire en nous la foi, l’espérance et la charité. Paul y reviendra dans sa première lettre aux corinthiens pour affirmer la supériorité de la charité (en grec : Agapê = amour divin) qui elle ne passera pas, car elle constitue l’être même de Dieu Trinité : « Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, la charité ; mais la plus grande de ces choses, c’est la charité » 1Co 13,13.

Au fur et à mesure de notre proximité d’avec Dieu, ces trois vertus théologales grandissent en nous et manifestent le travail de transformation intérieure que Dieu opère en nous pour nous conformer à sa manière d’être.

Ainsi par la foi qui nous est donnée croît la confiance en Dieu, l’adhésion au Christ, la docilité à l’Esprit Saint.
Par l’espérance nous expérimentons la capacité de résister à l’épreuve, de ne pas nous laisser broyer par la détresse – ce que l’on appellerait aujourd’hui la résilience -, de magnifier les instants de bonheur, de chanter la louange de ce qui vient.
Par l’amour répandu en nos cœurs, nous découvrons dans l’Esprit Saint le pardon et la bénédiction, même des ennemis, parce que nous apprenons à les voir à partir de Dieu, en épousant son point de vue si l’on peut dire.

 

Trois vertus en forme trinitaire

Sans détailler davantage, l’essentiel est de souligner en cette fête de la Trinité que ces trois vertus font système, comme font communion le Père et le Fils dans l’Esprit.

Foi-Espérance-Charité- Car la foi sans l’amour (et notamment l’amour des ennemis) devient vite une idéologie inhumaine. L’islamisme a disjoint les deux, comme autrefois l’Inquisition. Et des athées comme Feuerbach ont bien prophétisé au seuil du XX° siècle que la grande affaire serait justement le conflit entre la foi qui sépare (cf. les communautarismes et les intégrismes  religieux) et l’amour qui veut unir.

- À l’inverse, l’amour sans la foi devient ce vague humanisme sans racines qui caractérise l’Europe occidentale aujourd’hui. On s’y préoccupe d’aimer en occultant la question de savoir si cet amour est vrai ou non. On y promeut toutes les diversités en interdisant de poser un jugement de valeur quel qu’il soit. L’individualisme réduit l’amour à l’amour de soi. Le relativisme généralisé sert alors de boussole qui justement est incapable de fournir une direction et un sens. L’amour sans la foi s’épuise en sentiments successifs et contradictoires, sans direction ni cohérence.

- De même l’espérance sans la foi serait un rêve naïf, et son contenu une illusion pour éviter de souffrir.

- Et la foi son espérance risquerait de sacraliser trop vite ce qu’elle a commencé à réaliser, en oubliant que le royaume de Dieu ne sera jamais complètement réalisé sur terre. L’espérance oblige les Églises, les politiques à consentir à l’inachevé de leur action, à contester toute prétention totalitaire de quelque groupe que ce soit, car il y aura toujours quelque chose – ou plutôt quelqu’un – à espérer de plus grand que nos réalisations actuelles, toujours partielles.

- De même l’amour sans l’espérance se rétrécit au seul horizon de l’expérience vécue, sans dimension transcendante. C’est le risque de l’humanitaire, n’apportant aux pauvres que du pain et des moyens matériels, sans prendre en compte la soif des peuples à plus grand qu’eux.

- Réciproquement l’espérance son amour serait une affreuse comédie religieuse, une hypocrisie rituelle qui prétendrait célébrer la liturgie du ciel sans la traduire dès maintenant en actes concrets, notamment en faveur des plus petits et des plus faibles.

Pour être complet, il faudrait en plus faire jouer ces vertus deux à deux : la foi et l’amour sans l’espérance, la foi et l’espérance sans l’amour, l’amour et l’espérance sans la foi etc.

Nos inhumanités sont dramatiquement marquées d’une défiguration trinitaire (l’une des 12 défigurations relevées plus haut). C’est lorsque nous oublions l’une de ces vertus trinitaires que nous devenons « in-divins » et donc in-humains. C’est parce que nous défigurons notre ressemblance avec Dieu que notre relation aux autres devient violente, irrespectueuse, indigne, indifférente ou meurtrière.

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Croire – espérer – aimer est donc comme l’harmonique de la musique divine en nous, l’écho de la communion trinitaire, la réplique de l’identité divine dans notre identité humaine.

Que chacun s’examine : parmi ces trois vertus, quelle est ma valeur forte, ma valeur faible ?
Que notre prière nous expose alors à accepter de recevoir ce qui nous manque le plus !

 

Lectures de la messe

Première lecture
La Sagesse a été conçue avant l’apparition de la terre (Pr 8, 22-31)

Lecture du livre des Proverbes

Écoutez ce que déclare la Sagesse de Dieu : « Le Seigneur m’a faite pour lui, principe de son action, première de ses œuvres, depuis toujours. Avant les siècles j’ai été formée, dès le commencement, avant l’apparition de la terre.
Quand les abîmes n’existaient pas encore, je fus enfantée, quand n’étaient pas les sources jaillissantes. Avant que les montagnes ne soient fixées, avant les collines, je fus enfantée, avant que le Seigneur n’ait fait la terre et l’espace, les éléments primitifs du monde.
Quand il établissait les cieux, j’étais là, quand il traçait l’horizon à la surface de l’abîme, qu’il amassait les nuages dans les hauteurs et maîtrisait les sources de l’abîme, quand il imposait à la mer ses limites, si bien que les eaux ne peuvent enfreindre son ordre, quand il établissait les fondements de la terre. Et moi, je grandissais à ses côtés.
Je faisais ses délices jour après jour, jouant devant lui à tout moment, jouant dans l’univers, sur sa terre, et trouvant mes délices avec les fils des hommes. »

Psaume
(Ps 8, 4-5, 6-7, 8-9)
R/ Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand, ton nom, par toute la terre !
(Ps 8, 2)

À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu fixas,
qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui,
le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?

Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu,
le couronnant de gloire et d’honneur ;
tu l’établis sur les œuvres de tes mains,
tu mets toute chose à ses pieds.

Les troupeaux de bœufs et de brebis,
et même les bêtes sauvages,
les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
tout ce qui va son chemin dans les eaux.

Deuxième lecture
Vers Dieu par le Christ dans l’amour répandu par l’Esprit (Rm 5, 1-5)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous qui sommes devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Évangile

« Tout ce que possède le Père est à moi ; l’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître » (Jn 16, 12-15)
Alléluia. Alléluia.
Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (Ap 1, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître. Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »
Patrick BRAUD

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