L'homelie du dimanche

21 mars 2021

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

 Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur / Année B
28/03/2021

Cf. également :

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch
Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Le récit de la Passion que nous venons d’entendre – de vivre – en ce dimanche des Rameaux est le cœur du Nouveau Testament. Les premières traditions orales se sont constituées autour de ces trois jours à Jérusalem ; les premiers écrits de ce qui deviendra les Évangiles également. Une caractéristique de ces lignes saute aux yeux : elles sont truffées de citations de psaumes du début à la fin. Quand on en fait la recension, on obtient le tableau suivant, montrant que 7 psaumes sont cités par les rédacteurs à partir du procès. Et les célèbres 7 paroles du Christ en croix (si magnifiquement mises en musique pas Schütz, Pergolèse, Haydn, Franck ou Gounod) sont des bouts de psaumes mis sur les lèvres de Jésus agonisant.

                                              LES PSAUMES DE LA PASSION

Les psaumes de la Passion

En italique ou souligné, les allusions ou citations mises dans la bouche de Jésus

Que peut nous apprendre aujourd’hui ce recours aux psaumes pour décrire la Passion du Christ ?
À quel usage des psaumes cela peut-il nous appeler pour nos propres passions ?
Pourquoi donc prier les psaumes ?

 

1. Pour trouver les mots lorsqu’on n’en a plus

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ? dans Communauté spirituelle M02204011738-sourceTout au long des sept offices quotidiens, les moines et les moniales chantent les 150 psaumes de la Bible en une semaine, chaque semaine. À force, ils les connaissent par cœur. Ou plutôt par le cœur : leurs mots leur viennent aux lèvres naturellement quand une émotion vient les bouleverser, heureuse ou dramatique. Les millions de prêtres, religieux et religieuses, et même de laïcs pratiquant le bréviaire (« Prière du Temps Présent ») deux ou trois fois par jour font la même expérience : lorsqu’on est submergé par un sentiment très fort, l’esprit va puiser inconsciemment dans les réserves de mots accumulées par temps calme. Alors que l’émotion nous rend muet, la mémoire nous fournit les mots. Lorsque l’angoisse nous étreint au-delà de tout, nous murmurons : « mon cœur est comme de la cire, il fond au milieu de mes entrailles » (Ps 21,15). Lorsque le désir de Dieu nous brûle, nous nous tournons vers lui : « Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 62,2). Lorsque nous subissons le mal de la part d’autrui : « écoute, ô mon Dieu, le cri de ma plainte ; face à l’ennemi redoutable, protège ma vie » (Ps 63,2). Lorsque la reconnaissance nous inonde pour les bienfaits reçus, nous répétons le leitmotiv du psaume 117 : « éternel est son amour… »

Relisez le psautier : à chaque strophe, vous pourrez associer un ou plusieurs épisodes de votre vie. Et inversement, à chaque moment de votre vie vous pouvez associer un ou plusieurs psaumes qui mettent en forme avec une justesse incroyable ce que vous ressentez.

Avec le lait de sa mère, Jésus lui aussi a été biberonné à la psalmodie de ces prières attribuées à David. Aussi, quand l’horreur de la Passion le saisit, il reste silencieux, ou va chercher dans les psaumes les mots pour approcher l’indicible.
Ceux qui ont un jour trop souffert, ou trop aimé, savent ce dont il est question…

Voilà donc un premier enjeu pour nous : la familiarité avec les psaumes nous fournit un réservoir de mots plus précieux que la cave du George V !

 

2. Pour endosser l’habit d’un qui a déjà traversé

figma-le-david-de-michel-ange-table-museum croix dans Communauté spirituelleLes psaumes sont écrits à la première personne. C’est donc que leur auteur est vivant : s’il  raconte une épreuve, c’est qu’il l’a traversée. S’il se plaint de ses ennemis, c’est qu’il en a triomphé. S’il multiplie les formules d’allégresse, c’est qu’il l’a sauvegardée dans sa mémoire. Alors, prier le psaume écrit par un autre (symboliquement : David) permet d’endosser son vêtement pour faire le chemin avec lui, sachant que lui est déjà parvenu au terme. Puisqu’il n’a pas été anéanti par l’angoisse qu’il exprime, je peux sans danger laisser sortir de moi mes doutes les plus terribles, mes dérélictions les plus affreuses. Puisqu’il a su résister à ses ennemis, je peux m’exposer en criant ma peur avec lui. Puisqu’il ne s’est  finalement pas détourné de Dieu, je peux crier avec lui ma révolte devant l’injuste et l’absurde. Puisque le bonheur l’a rapproché de Dieu, je peux avec lui laisser éclater ma joie pour qu’elle s’enracine au plus haut des cieux.

Le psaume me protège : l’armure des mots de son auteur m’autorise à marcher dans ses pas. La vérité de son cri est la fronde de David pour terrasser les géants qui m’effraient. En chantant les phrases d’un qui a déjà traversé sur l’autre rive (du malheur, de l’injustice, de la joie…), je peux déjà me réjouir d’être sur un sentier de vie. Parce qu’ils sont écrits par des sauvés, je peux goûter déjà ce salut rien qu’en empruntant aux psaumes leurs mots…

 

3. Pour convertir la douleur à force de louange

#Withsyria Banksy (Capture d'écran vidéo #Withsyria Banksy)Les psaumes vont souvent de la louange à la louange. Même ceux cités dans les récits de la Passion. Ainsi le psaume 21 commence comme tant d’autres au verset 1 par la suscription : « Du maître de chant. Sur la ‘biche de l’aurore’. Psaume. De David » (Ps 21,1). Par ce rappel du chant et de David, le cadre liturgique et royal est posé, en amont. Et la mention : « sur la biche de l’aurore » est sans doute une allusion à la beauté de la reine Esther qui fit se lever l’aurore dans la nuit de la persécution vécue par son peuple. Cette référence à Pourim (la fête célébrant la délivrance des juifs vivant en Perse de leur persécuteur) éclaire d’une puissante espérance le cri de déréliction qui vient juste après : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (v 2). Le corps du psaume que Jésus a prié dans son corps souffrant sur la croix décrit ensuite longuement le mépris, l’insulte, la dérision, l’abandon que traverse le juste persécuté, l’innocent qu’on élimine. Mais en finale, le psaume revient à la louange : « je te loue en pleine assemblée » (v 23)… et se termine sur une espérance dans laquelle les chrétiens reconnaîtront l’Église : « Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! » (Ps 21, 31 32).

On peut faire cette analyse pour quasiment chaque psaume. La douleur et la souffrance sont bien présents, mais comme le pli au milieu de la feuille de papier qu’on parcourt d’un bord à l’autre. On les traverse.

Dans sa Passion, Jésus éprouve une triple douleur : morale d’abord (trahison de Judas, fuite de ses amis, insultes, mépris, procès injuste), spirituel surtout (être abandonné de son Père, devenir un renégat à cause du châtiment de la croix, voir son identité de Fils dispersée avec ses vêtements partagés entre les soldats, mise en pièces par la déchéance religieuse liée à la croix), physique enfin (le fouet, les épines, les clous, l’asphyxie lente et cruelle). De ces trois douleurs, la pire est celle qui touche sa relation à Dieu. Jésus a puisé dans les psaumes de quoi convertir cette douleur extrême à force de louange. Le fiel du psaume 62 l’assimile au juste bafoué sans raison. Les moqueries, les tentations, l’abandon, le partage des vêtements, la soif du psaume 21 lui promettent la louange finale. La confiance du psaume 30,6 est le point d’orgue de son agonie.

Dans les Passions qui sont les nôtres, déchiffrer ce qui nous arrive à la lumière des psaumes nous permettra avec Jésus de donner sens à l’incompréhensible, de convertir – pas de supprimer – notre douleur en pierre d’attente. Et c’est la louange qui opère en nous cette alchimie de la douleur…

 

4. Pour rejoindre la foule des priants

Charente : avec les sœurs confinées de l’abbaye de MaumontLa plupart des psaumes supposent un climat liturgique, au Temple de Jérusalem : on y entend les foules se lamenter ou exulter, les prêtres inviter les pèlerins à gravir les marches du Temple. On y sent fumer l’encens et dégouliner la graisse des sacrifices. On y admire la mémoire d’un peuple capable de relire son histoire collective en y discernant le fil rouge de l’amour de Dieu.

Le juif qui prie ces chants tout seul dans sa chambre, ou à quelques-uns dans une synagogue de campagne, sait bien qu’il n’est pas seul : cette psalmodie l’intègre à tout un peuple, de tous les âges. Il en est de même chez les chrétiens : en priant un psaume seul devant votre smartphone (grâce à l’application géniale et gratuite AELF !), vous savez que vous êtes en communion avec les milliers, les millions de priants de par le monde qui prononcent les mêmes mots à la même heure du jour (même si c’est dans des langues et des fuseaux horaires différents). Lire, réciter, prier, méditer un psaume est un acte à la fois singulier (c’est moi qui souffre, espère, lutte dans le texte) et extraordinairement collectif (c’est l’Église qui prie les psaumes avec le Christ et en lui).

Application gratuite AELFÀ l’office de Laudes, je rejoins l’immense peuple des priants qui font se lever le jour, « biche de l’aurore ». A Vêpres, mon action de grâces pour la journée écoulée s’unit à tous ceux et celles qui en font autant au soir de leur labeur. À Complies, je me confie en paix entre les bras du « Maître souverain », et je suis relié à ce Corps immense qui se repose ainsi en lui.

Elle est bien là, la force des psaumes : nous incorporer à la communion des saints de tous les lieux et tous les âges, tout en nourrissant notre identité la plus singulière, la plus personnelle. Si la souffrance ou le malheur me font croire que je suis seul dans mon épreuve, les psaumes me donneront des compagnons invisibles par milliers. Si la joie ou l’exaltation me montent à la tête en me croyant unique, les psaumes me feront humblement unir ma louange à celle d’Israël et de l’Église, depuis toujours à toujours…

Les psaumes de la Passion du Christ peuvent devenir les nôtres : à nous de pratiquer régulièrement, obstinément, cette respiration spirituelle aussi vitale que notre souffle.

Il suffit pour cela d’une application gratuite…

MESSE DE LA PASSION

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

 

PSAUME
(21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE
Passion de notre Seigneur Jésus Christ (Mc 14, 1 – 15, 47)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !
Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Ph 2, 8-9)

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Marc

Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; 
= Lecteur ; D = Disciples et amis ; = Foule ; = Autres personnages.

L. La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : A. « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

 L. Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : A. « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » L. Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : X « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

 L. Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

 Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : D. « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » L. Il envoie deux de ses disciples en leur disant : X « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : ‘Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?’ Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » L. Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

 Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : X « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » L. Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : D. « Serait-ce moi ? » L. Il leur dit : X « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : X « Prenez, ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : X « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

 L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Jésus leur dit : X « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger,et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Pierre lui dit alors : D. « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » L. Jésus lui répond : X « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » L. Mais lui reprenait de plus belle : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous en disaient autant.

 Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : X « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » L. Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : X « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » L. Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : X « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » L. Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : X « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : X « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

 L. Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » L. À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : D. « Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » L. Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

 Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : A. « Nous l’avons entendu dire : ‘Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.’ » L. Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants. Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : A. « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » L. Jésus lui dit : X « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » L. Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : A. « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » L. Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : F. « Fais le prophète ! » L. Et les gardes lui donnèrent des coups.

 Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » L. Pierre le nia : D. « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » L. Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : A. « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » L. De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : F. « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » L. Alors il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » L. Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes.

L. Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : A. « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » L. Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné. À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : A. « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » L. Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et comme Pilate reprenait : A. « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », L. de nouveau ils crièrent : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate leur disait : A. « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » L. Mais ils crièrent encore plus fort : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié.

 Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.

Puis, de là, ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » L. Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

 Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », L. ce qui se traduit : X « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L. L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : A. « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » L. Mais Jésus, poussant un grand cri, expira.

 (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)

 Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : A. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »
 L. Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem. Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau.
Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.
Patrick BRAUD

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3 mai 2020

Gestion de crise

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Gestion de crise 


Homélie du 5° Dimanche de Pâques / Année A
10/05/2020

Cf. également :

Que connaissons-nous vraiment les uns des autres ?
Le but est déjà dans le chemin
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
De l’achat au don
Quand Dieu appelle
La gestion des conflits

Suivons notre première lecture (Ac 6, 1-7) qui nous raconte comment une grave crise a secoué l’Église naissante de Jérusalem. Découvrons au fil du texte les éléments et les étapes qui ont permis de surmonter cette crise.

 

Le nombre de chrétiens peut être un problème

Évidemment, en Occident aujourd’hui, on a un peu perdu de vue ce genre ce souci-là… Mais allez visiter les Églises d’Afrique noire : elles croulent sous le nombre de catéchumènes adultes, de catéchèses d’enfants, de pratiquants remplissant les lieux de culte toutes les heures le dimanche matin dès l’aube… Devant un tel afflux, bien des problèmes se posent. La question de l’authenticité du désir de devenir chrétien par exemple. Les Pères de l’Église au IV° siècle (après l’édit de Constantin) étaient presque nostalgiques des temps des persécutions où demander le baptême était un acte de vie ou de mort. Les ermites fuyaient la tiédeur chrétienne envahissante des villes ; ils ont ainsi ouvert la voie au monachisme, en Égypte et ailleurs. Notre première lecture nous raconte que dès le début, « le nombre des disciples augmentait », provoquant dissensions et récriminations (« murmures », comme dans le désert contre Moïse). Ici, le problème est à la fois ethnique (les Grecs se sentent discriminés) et éthique (les veuves, c’est-à-dire les plus pauvres du groupe, sont désavantagées).

La croissance numérique est une chance mais également une épreuve pour la toute naissante Église de Jérusalem. Ne rêvons pas la santé spirituelle des jeunes Églises de ce siècle : le nombre n’est pas une garantie de vérité, de droiture, de justice. C’est même un piège dans lequel l’Occident est tombé et a largement pataugé. Avec le nombre, l’Église s’enivre de devenir puissante et riche. Avec le nombre, elle veut contrôler toute la vie sociale pour y imposer sa morale, son rythme temporel, sa vision du monde. Avec le nombre, les conflits ethniques importés dans les communautés chrétiennes deviennent explosifs, les injustices se multiplient.

À confondre croissance spirituelle et croissance numérique, les désillusions peuvent être cruelles et les lendemains douloureux. Le cléricalisme des prêtres se comportant comme des chefs de clan engendrera des réactions violentes, la richesse accumulée témoignera contre l’institution ecclésiale, la domination exercée sur les esprits se paiera en rejet indigné et en athéisme généralisé etc. Ne soyons donc pas idolâtres du nombre (de baptêmes, d’ordinations, d’écoles catholiques etc.) mais soyons d’autant plus exigeants que davantage de gens se tournent vers le Christ. La tentation d’une Église minoritaire est le repli identitaire, l’illusion d’être une Église de purs. La tentation d’une Église majoritaire est la tiédeur, la compromission, la domination sociale, la reproduction des injustices et des oppositions en son sein.

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Les trois péchés de l’Église naissante

Les ennuis s’accumulent ! Les veuves grecques récriminent parce qu’elles se sentent désavantagées. Les oppositions ethniques (grec vs hébreux ici) sont transposées dans la communauté, contredisant ainsi sa vocation de fraternité universelle. Les injustices se multiplient, parce que dans l’entraide on avantage certains et pas d’autres. Et enfin la division commence à ruiner la communauté, s’alimentant de ces conflits ethniques et de ces injustices criantes.
La crise est donc triple : ethnique, éthique, ecclésiale.

 

Péché ethnique

414B7sR04QL._SX258_BO1,204,203,200_ Actes dans Communauté spirituelleRappelons-nous que l’ensemble du Rwanda était considéré comme chrétien avant que le génocide montre des chrétiens exterminant d’autres chrétiens avec qui il avait chanté et  communié le dimanche précédent à l’église. Souvenons-nous que l’Allemagne avant Hitler était considérée comme chrétienne (luthérienne et catholique), sans que cela empêche le peuple de haïr les juifs et de plébisciter leur Führer jusqu’à la fin. Ou encore que l’Église protestante d’Afrique du Sud a légitimé l’apartheid Bible en main jusqu’à sa chute.

Ce péché ethnique des Églises locales pèse lourd, contre-témoignage flagrant qui éloigne les générations suivantes pour longtemps, non sans raison.

 

Péché éthique

Le péché éthique de l’Église n’est pas moins dramatique. Pour avoir négligé les pauvres du royaume de France au profit des évêques, des puissantes abbayes et des princes, l’Église de France sous l’Ancien Régime a fait monter la colère révolutionnaire du bas clergé et du Tiers État contre cette insolence matérielle étalée sous les yeux du peuple criant famine. Les vandalismes des cathédrales, monastères et autres propriétés d’Église à partir de 1789 expriment le ressentiment des délaissés de l’institution ecclésiale. Prenons garde aujourd’hui encore de par le monde à ne pas désavantager les plus pauvres dans notre vie ecclésiale ! Ils ne nous le pardonneront pas ; et nous nous renierions nous-mêmes.

 

Péché ecclésial

Le dernier péché de la communauté de Jérusalem est ecclésial : ces dissensions abîment la communion fraternelle qui est la vocation même de l’Église. Vatican II la définit comme « le sacrement de la communion trinitaire » (CEC 747 ; 1108) : c’est donc que chacun, quelles que soient ses opinions et même ses croyances, doit pouvoir trouver en elle un avant-goût de la communion qui unit le Père au Fils dans l’Esprit. Les divisions, les clans et les fractures compromettent gravement l’identité même de l’Église, son témoignage. Comment croire que Dieu est Un si les relations des chrétiens entre eux ne reflètent pas – au moins partiellement – cette communion d’amour fondatrice. ?

 

La gestion de la crise

Cette expression nous parle, en cette période de pandémie Coronavirus…
Ac 6 nous livre un processus de gestion de crise exemplaire, dont nous pourrions nous inspirer pour les crises actuelles.

Que faire ?

Conile de Jérusalem - Sanhédrin- D’abord, il faut reconnaître le problème, et oser le nommer. Au lieu de minorer le nombre de morts comme la Chine au début de la crise, au lieu de traiter de « grippounette » la maladie, au lieu d’afficher une confiance imperturbable en l’économie ( -0,1% du PIB français nous disait-on au début !), de « masquer » le nombre de protections disponibles etc., mieux vaut dire la vérité et exposer clairement les difficultés et les enjeux à tous. En tout cas c’est ce que font les Douze, en convoquant l’assemblée (« tous les disciples ») pour leur exposer la situation telle qu’elle est.

Devant une crise, plusieurs attitudes sont possibles. On peut l’exacerber jusqu’au conflit, jusqu’à la rupture (l’histoire des schismes est longue…). On peut nier le problème en l’ensevelissant sous des discours lénifiants (du style : « soyez gentils, soyez patients, tout finira bien par s’arranger »), irréalistes (« mais non, tout va bien »), lénifiants (« Dieu nous envoie cette épreuve »)… Visiblement, ce ne sont pas ces dénis de la crise que choisit la communauté de Jérusalem ! Les Douze convoquent la « foule » des disciples : ils ont conscience de porter la difficulté devant toute la communauté ; c’est la grande assemblée convoquée (ek-klesia en hébreu) qui doit permettre de surmonter la crise (et pas un petit comité d’experts). Dans cette assemblée, il y a des débats, des prises de parole faisant autorité (c’est à dire recueillant un consensus) où les Douze jouent leur rôle, et font jouer un rôle actif à la « foule » (choisir 7 hommes à appeler, prier…). Le dénouement indique que l’Esprit agissait dans l’Église lors de la gestion de cette crise : l

Ne pas tricher, ne pas mentir à son peuple, ne pas minorer ni surjouer l’épreuve : l’attitude des Douze est celle de responsables qui savent avoir besoin de tous pour dépasser la crise. Ainsi, la Parole du Seigneur reprend sa croissance numérique sans compromission…

 

- Puis il faut proposer des solutions en y impliquant tout le monde.
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Les Douze font preuve de créativité et d’imagination en proposant d’établir sept hommes  pour le service des pauvres. Jésus n’avait jamais demandé cela. Leur lavant les pieds, il avait certes demandé à toute l’Église de rester en tenue de service. C’est l’intelligence pratique des Douze qui leur font donc inventer les ministères des Sept, qui deviendra le ministère diaconal. Or, ces Sept-là, Jésus ne les avait pas suscités. C’est l’Esprit (via la prière, l’imposition des mains, le consensus…) qui, au cœur des débats de l’Église convoquée, fait surgir des appels nouveaux pour des temps nouveaux.

Pourquoi ne pas continuer à pratiquer cette même créativité, en matière de ministères notamment, sous l’impulsion de l’Esprit Saint ? Pourquoi ne pas appeler aujourd’hui des femmes à ce ministère diaconal ? Ou inventer d’autres formes de charges pastorales adaptées aux situations locales (comme l’ont fait par exemple au XIX° siècle les Pères Blancs avec les catéchistes laïcs en Afrique noire ) ?

Dans le choix des Sept, il faut souligner l’implication active de la communauté. Ce ne sont pas les Douze qui choisissent, mais tout le monde. « On » (= tous) présente aux apôtres sept hommes, qui a priori ne sont pas candidats eux-mêmes (pas d’élections, pas de campagne électorale) mais qu’on appelle. « Nous avons besoin d’hommes comme vous pour résoudre la crise et pour maintenir notre Église servante et fraternelle. Acceptez-vous ? Nous sommes libres de vous appeler. Vous êtes libres de dire oui ou non. » Autrement dit, la vocation à ce ministère diaconal (comme au ministère presbytéral) ne relève pas d’abord du désir individuel de candidats qui se proposeraient d’eux-mêmes, mais du discernement de la communauté qui choisit, appelle et présente aux apôtres ceux qu’elle désire établir diacres. Pastorale des vocations et qualité de vie communautaire sont liées, dirait-on aujourd’hui. Au lieu de réduire la vocation à un parcours individuel où quelqu’un se sentirait appelé par Dieu en direct, les Actes des Apôtres nous montrent l’appel pratiqué par une communauté, en fonction de ses besoins.

Beaucoup de nos dérives cléricales viennent d’un certain gauchissement de cette procédure d’appel…

Si on transpose sur le plan politique (ou sanitaire), l’adhésion, l’implication et la participation de tous aux mesures d’urgence se révèle être une condition indispensable pour l’efficacité des décisions prises. Ce qui demande d’élaborer ces décisions avec ceux qui sont sur le terrain, et non pas au-dessus d’eux ou contre eux (cf. les déplorables polémiques sur la chloroquine, ou sur les masques etc.). La co-construction des chemins de sortie de crise ne sera jamais remplacée par l’opinion – au demeurant utile – des experts ou de la technostructure. C’est quelquefois plus long (quoique, avec les moyens numériques contemporains, on peut aller aussi vite que la communauté de Jérusalem pour choisir les Sept !). Mais sans l’adhésion, la participation et l’engagement de tous, les décisions prises au sommet seront inopérantes, voire contre-productives. Un exemple parmi d’autres : dès le début la crise, la Direction Générale d’un géant de la grande distribution (Auchan) a annoncé très vite une prime de 1000 € pour les salariés en magasin, c’est-à-dire en première ligne pour nourrir les habitants, exposés à la contamination. Décision patronale pour une fois saluée  unanimement par tous, syndicats y compris, comme une reconnaissance du travail accompli par ces héros de l’ordinaire (même si des masques, des gants, des protections auraient été utiles dès les premières semaines en magasin…). Las ! La mise en œuvre de cette décision passe par les mains de la Direction des Ressources Humaines ou plutôt de ses techniciens qui raisonnent en frais de personnel. Ils décident alors - selon une logique toute comptable - de proratiser cette prime en fonction du temps de travail. Tollé chez les syndicats, émotion dans l’opinion publique, incompréhension des salariés pour qui le risque de contamination n’est pas proportionnel à leur temps de présence au contact des clients… Et voilà comment une bonne décision à l’origine est ‘gâtée’ (comme on dirait en Afrique !) par une mise en œuvre d’une technostructure soi-disant experte (et donc croyant n’avoir pas besoin de concertation avec le terrain)… Un vrai gâchis !

image BAPTEME EUCHARISTIE MINISTERE

Bref : articuler le communautaire (tout le monde), le collégial (les Douze), et le personnel (cf. le rôle de Pierre dans les autres résolutions de conflits comme Ac 15 etc.) demeurent un triptyque indispensable à toute gestion de crise, à toute action politique authentiquement humaine [1].

La fin du récit d’Actes 6 montre la résolution du conflit et ses conséquences : la croissance reprend, cette fois-ci qualitative et quantitative, et même les prêtres juifs (les Cohen) embrassent la foi au Christ (ce qui posera d’autres problèmes plus tard, comme la sacerdotalisation du ministère presbytéral… mais ceci est une autre histoire !).
La foi peut se nourrir des crises pour grandir.
On pourrait presque poser un regard hégélien sur cet épisode des Sept à Jérusalem. La crise est utile en ce sens qu’elle force la communauté à affronter ses conflits internes, à progresser dans la compréhension de sa vocation, à inventer de nouveaux chemins pour surmonter les contradictions présentes. La crise comme moteur de l’histoire en somme ! Cette Aufhebung [2] ecclésiale n’est pas unique dans les Actes des Apôtres : relisez le remplacement de Judas par Matthias, l’hypocrisie d’Ananie et Saphire, la visite de Pierre chez le centurion Corneille, le conflit sur la circoncision ou sur les nourritures interdites, les algarades entre Pierre et Paul sur ces sujets, la séparation de Paul avec Barnabé, le reniement de certains par peur des persécutions etc.

Affronter les crises avec le livre des Actes comme mode d’emploi est sain, utile, nécessaire.
Au lieu de nous lamenter des conflits qui traversent notre Église ou notre société, apprenons donc à les déchiffrer autrement : comme une invitation à progresser « vers la vérité tout entière » en nous réformant sans cesse, grâce au courage et à l’imagination que l’Esprit ne cesse de souffler à son Église, à la société.

 


[1]. « Le ministère ordonné devrait être exercé selon un mode personnel, collégial et communautaire.
Le ministère ordonné doit être exercé selon un mode personnel.
Une personne ordonnée pour proclamer l’Évangile et appeler la communauté à servir le Seigneur dans l’unité de la vie et du témoignage manifeste le plus effectivement la présence du Christ au milieu de son peuple.
Le ministère ordonné doit être exercé selon un mode collégial, c’est-à-dire qu’il faut qu’un collège de ministres ordonnés partage la tâche de représenter les préoccupations de la communauté.
Finalement, la relation étroite entre le ministère ordonné et la communauté doit trouver son expression dans une dimension communautaire, c’est-à-dire que l’exercice du ministère ordonné doit être enraciné dans la vie de la communauté et qu’il requiert sa participation effective dans la recherche de la volonté de Dieu et de la conduite de l’Esprit », Document œcuménique Baptême-Eucharistie-Ministère, n° 26, 1982.

[2]. Terme de la philosophie hégélienne qui désigne la troisième étape de la dialectique  thèse/antithèse/synthèse, soit l’intégration et le dépassement de la contradiction dans un niveau de pensée supérieur.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ils choisirent sept hommes remplis d’Esprit Saint » (Ac 6, 1-7)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Ces propos plurent à tout le monde, et l’on choisit : Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche. On les présenta aux Apôtres, et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains. La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi.

 

PSAUME

(Ps 32 (33), 1-2, 4-5, 18-19)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous,comme notre espoir est en toi !ou : Alléluia ! (Ps 32, 22)

Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Rendez grâce au Seigneur sur la cithare,
jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

 

DEUXIÈME LECTURE

« Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal » (1 P 2, 4-9)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, approchez-vous du Seigneur Jésus : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire,une pierre choisie, précieuse ;celui qui met en elle sa foine saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseursest devenue la pierre d’angle,une pierre d’achoppement,un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver. Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

 

ÉVANGILE

« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 1-12)
Alléluia. Alléluia.Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur. Personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père »
Patrick BRAUD

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15 décembre 2019

Marie, vierge et mère

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Marie, vierge et mère

 

Homélie du 4° dimanche de l’Avent / Année A
22/12/2019

Cf. également :

Sois attentif à tes songes…
Deux prénoms pour une naissance
L’annonce faite à Joseph, ou l’anti Cablegate de Wikileaks

 

De la grande déesse-mère à Marie
Essayez d’expliquer à un ami incroyant qu’une femme comme Marie peut être vierge, épouse et mère à la fois, en même temps et pour toujours… Au mieux vous aurez un éclat de rire s’inquiétant de votre santé mentale. Au pire vous subirez une attaque en règle démontrant le caractère irrationnel de votre opinion.

C’est vrai que l’annonce faite à Joseph dans notre Évangile (Mt 1, 18-24) insiste lourdement sur la conception virginale qui s’opère en Marie :

avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint […] l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint […]Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra,et elle enfantera un fils ;on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».

Car Isaïe l’annonçait dans la 1° lecture (Is 7, 10-16) :

Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel.

Isis allaitant HorusLe fait que cette virginité pose problème est d’ailleurs un indice de sa véracité : qui aurait osé imaginer une telle conception à contre-courant de l’air du temps ? Surtout en milieu juif où la fécondité naturelle est un don de Dieu, que Dieu ne serait contourner pour donner le Messie à Israël. Cette virginité de Marie était suffisamment problématique au regard des mentalités de l’époque pour la passer sous silence : les chrétiens avaient assez de problèmes aux premiers siècles pour ne pas en rajouter ! Et pourtant Luc a gardé  précieusement ce récit où Joseph accepte l’incroyable et lui donne sa caution en nommant l’enfant. Pour tous, Jésus sera « fils de Joseph ». Pour les évangélistes, il sera « le fils de Marie », ou bien « fils de David » (titre royal), « fils de l’Homme » (titre messianique). Nul doute que la virginité de Marie a pour but de pointer le caractère exceptionnel et unique dans l’histoire humaine du fruit des entrailles de Marie.

Certains prétendent qu’en Marie sont rassemblées toutes les caractéristiques des cultes païens d’autrefois, au sujet d’une grande déesse vierge et mère, dominant le règne animal, régnant sur l’humanité. Ils s’appuient pour cela sur les innombrables représentations sculptées ou peintes des déesses mères, des vierges à l’enfant de l’Antiquité, telle Isis allaitant Horus sur ses genoux dans l’Égypte ancienne. Et les coptes en Égypte auraient ainsi transposé le culte d’Isis sur Marie influençant tout l’Orient ancien des premiers siècles. D’autres soutiennent au contraire que Marie est la seule à présenter ces attributs permanents : vierges, épouse, mère, et plus tard reine de l’univers (la femme de l’Apocalypse). À tel point que les cultes anciens ont dû se positionner face à elle dans les premiers siècles, avant de disparaître.

Difficile de trancher entre les deux thèses. Marie est-elle déclarée vierge par Luc et les Églises parce qu’on veut voir en elle l’accomplissement des cultes d’autrefois de la déesse mère ? Ou bien Marie est-elle si différente de tous les cultes qu’il suffit d’affirmer sa place unique (vierge perpétuelle, mère de l’Homme-Dieu, épouse de Joseph, déjà associée pleinement à la résurrection de son fils Jésus) ?

L’essentiel pour nous est de ne pas passer à côté des significations symboliques de la virginité de Marie aujourd’hui. Car, « parfaite image de l’Église à venir » comme l’écrit le concile Vatican II en Lumen Gentium 8, ce qui est dit de Marie l’est aussi de l’Église, et donc cela nous concerne tous.

Comment ?

La virginité de Marie et celle de l’Église

Le Concile du Latran en 649 montre l’enjeu christologique des débats sur la virginité de Marie, et en fait un objet de l’enseignement solennel de l’Église:

« Si quelqu’un ne confesse pas, selon les saints Pères, en un sens propre et véritable, que Marie sainte, toujours vierge et immaculée, est mère de Dieu, puisque le Dieu Verbe engendré de Dieu le Père avant tous les siècles, elle l’a, à la fin des siècles, conçu spécialement et véritablement du Saint Esprit, sans semence humaine, et enfanté sans corruption, sa virginité demeurant non moins inaltérée après l’enfantement, qu’il soit condamné. » (FC 334)

Vierge de l Annonciation, 1431 de Fra Angelico (1395-1455, Italy) | Reproductions D'œuvres D'art Fra Angelico | WahooArt.comOu en termes plus contemporains : « Voici ce que déclare la foi : Marie entretient avec l’Esprit une relation mystérieuse qui rend féconde sa virginité. Cette virginité est préservée dans la maternité qui l’embrasse sans en détruire l’intégrité. » [1] Lumen Gentium  appelle Marie « toujours vierge » (LG 50;52;69), jusque dans la Nativité (LG 57). L’Église professe que cette virginité de Marie avant, pendant et après la naissance de Jésus, possède une dimension physique, mais qui est le support d’une réalité symbolique de foi. « La virginité physique est symbole d’une réalité intérieure beaucoup plus dense et profonde que la réalité concrète. Les Pères de l’Église déclarent avec raison que Marie a d’abord conçu dans son esprit et dans son cœur, avant de concevoir dans son corps. » [2] C’est une affirmation christologique, qui vise la personne de Jésus. La divinité de Jésus s’appuie sur le témoignage des Apôtres rendu à la Résurrection et à la glorification de Jésus établi Christ et Seigneur. La conception virginale n’est donc pas une « preuve » de cette divinité, mais manifeste la cohérence de la foi en Jésus vrai Dieu et vrai homme, ainsi que ses conséquences en Marie, à cause du lien unique qui la lie à son fils. « La filiation divine de Jésus ne repose pas d’après la foi de l’Église, sur le fait que Jésus n’a pas eu de père humain ; la doctrine de la divinité de Jésus ne serait pas mise en cause si Jésus était né d’un mariage normal » [3]. Mais le consensus ecclésial a spontanément compris la conception virginale comme un fait réel, inséparable de sa valeur symbolique, sans s’égarer dans des questions physiologiques douteuses. La virginité est essentiellement le non-exercice de la conjugalité sexuelle : elle ne doit pas être confondue avec ce qui peut en être le signe extérieur et physique.

Une tradition scripturaire constante identifie le peuple à une fiancée et à une épouse qui ne se donne qu’à son Seigneur (ex: «  Je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ » 2Co 11,2) ? Comment interpréter cette donnée de la foi catholique dans le champ ecclésial ? Et notamment le fait que le Concile applique ce titre de « vierge »  (LG 64) à l’Église elle-même ?

La virginité est le signe d’un don réel à Dieu, dans tout l’être humain, d’une offrande de soi qui accueille l’inouï, l’inattendu de Dieu, à qui rien n’est impossible. En ce sens, l’Église est « vierge » si elle vit cette attitude de don et d’offrande d’elle-même, et de l’humanité à travers elle. Disponibilité à l’action de Dieu, passivité-active dans cet accueil, et non un certain volontarisme ou un « pélagianisme » ecclésial: la virginité de l’Église est sa vocation à tout attendre de Dieu, qui n’agit pas à la manière humaine.

La virginité est alors le signe de la foi, de la fidélité à la promesse de Dieu – quand bien même elle paraît improbable à vue humaine – et de la contestation des idoles. L’Église vierge choisit de ne rien préférer à Dieu, ce qui l’implique dans une lutte anti idolâtrique (cf. Les martyrs des trois premiers siècles illustrant la « vierge-mère » = l’Église) toujours actuelle. Sa virginité est signe de résistance, de contestation, et de refus de compromission face à toutes les idoles qui séduisent l’homme et l’empêchent de répondre à sa vocation divine.

Avons-nous assez conscience, en Église, de notre vocation à dénoncer tous les Baals, toutes les prostitutions avec les pouvoirs politiques et économiques ? Nos assemblées sont-elles fidèles aux promesses de Dieu  données en Jésus-Christ, même si des périodes de désert, d’exode ou d’exil nous font douter de l’accomplissement de ces promesses ?

La virginité est encore un signe eschatologique par excellence. Elle annonce un monde où il n’y aura plus besoin de se marier ni d’enfanter (Mt 22,30), où il n’y aura plus ni l’homme ni la femme (Ga 3,28).

L’Église est-elle le lieu où déjà, eschatologiquement, la différence des sexes est vécue autrement ? Annonce-t-elle de façon visible son espérance dans un monde autre, espérance qui vient contester les prétentions totalitaires de la sexualité humaine, du couple ou de la famille humaine, comme elle conteste les totalitarismes politiques et économiques ? La virginité va jusqu’à cette dénonciation prophétique de l’enfermement de l’identité humaine dans l’exercice de la sexualité, de la famille, de l’économie ou de la science trop « horizontalement », c’est-à-dire lorsqu’elles ne permettent pas à l’homme d’ouvrir sa communion et sa fécondité à un transcendant, de les recevoir de Dieu lui-même.

La virginité indique encore que ce n’est pas à la manière du monde que l’Église aime et est féconde. La Vierge Marie invite l’Église à ne pas se conduire « selon l’esprit du monde », notamment en courant après les idoles de « l’efficacité » ou de « l’affectivité » à tout prix.

Balthasar écrit:

Marie, première Eglise« De même qu’en Marie la virginité et la maternité sont indissolublement unies, se conditionnent et s’éclairent réciproquement, ainsi en est-il dans l’Église. Parce que Marie et l’Église sont virginales, orientées seulement vers l’union avec le Christ dans le Saint-Esprit, parce que toutes deux - pour parler comme l’Ancien Testament – ne commettent aucun adultère avec les idoles, ou – pour employer le langage d’aujourd’hui – ne sont victimes d’aucune séduction idéologique, pour cette raison elles sont vraiment fécondes : fécondes par Dieu et sa grâce en elles, par la foi qui aime et qui espère, et qu’elles apportent en réponse à cette grâce, par la participation qui leur est donnée à la volonté salvifique de Dieu sur tous les hommes.» [4]

L’Église est ainsi appelée à une réelle pauvreté, à une dépossession de ses « œuvres » ecclésiales, pour reconnaître qu’elles lui sont données par Dieu. Dans le service de l’humanité qu’elle engendre à la communion divine, l’Église reconnaît que ce n’est pas elle qui a l’initiative et la maîtrise de cette renaissance. Son amour et sa fécondité lui sont données par un Autre, avec cette part d’ignorance et cette confession de non-savoir qu’implique la mention d’une maternité virginale : « comment  cela va-t-il se faire ? » L’Église ne sait pas comment, mais elle croit que Dieu divinise l’humanité à travers elle, et elle s’engage de tout son être à coopérer avec lui, dans un esprit de pauvreté, de dépossession et de service. Cela se fait à travers une attitude de passivité-active qui est celle de Marie lors de son « oui » : recevoir et laisser faire sont toujours, quand ils sont réalisés dans la foi, une activité suprême, une mobilisation de toutes les énergies de l’être, pour laisser le Christ agir en nous, devenir notre vie la plus personnelle…

Oeuvres - Sermons-Traités   de Eckhart Johannes  Format Poche Comme souvent, la voix des mystiques est précieuse pour comprendre ce qu’est la virginité spirituelle. Beaucoup insistent sur la gratuité de l’amour: lorsqu’il éclot sans « pourquoi », en renonçant à agir par intérêt, en se détachant des fruits mêmes de l’amour. Aimer Dieu sans « pourquoi » est une voie de détachement qui est le signe de l’inhabitation divine. Ce détachement est la virginité de l’âme. Laissons encore Maître Eckhart, à titre d’exemple, commenter :

« Que l’homme soit vierge, cela ne lui enlève absolument rien des œuvres qu’il a jamais faites ; il est devant elles virginal et libre, sans qu’aucun obstacle l’éloigne de la vérité suprême, tout comme Jésus est vide et libre et en lui-même virginal. Les maîtres disent que seul le semblable peut s’unir au semblable ; c’est pourquoi l’homme doit être pur et sans tache, vierge, pour recevoir Jésus virginal. » [5]

Quelques soient ses œuvres et sa science et son importance, l’Église peut demeurer « vierge » dans la mesure où elle se libère de tout attachement : attachement aux représentations, à la mainmise sur les choses et sur les êtres, à son image, à sa réussite même… À mesure que l’homme triomphe de l’attachement, le Christ est reçu dans un esprit vierge, ce qui ne veut pas dire l’extinction du désir, bien au contraire. Il en est de même pour l’Église : sa virginité est sa pauvreté intérieure qui la pousse à ne pas se posséder elle-même, ni à laisser d’autres maîtres la posséder. Ce refus d’instrumentalisation de l’Église est un défi pour son auto-évangélisation…

La virginité de Marie est enfin le soutien évident du choix de la virginité que font quelques-uns dans l’Église, afin que tous vivent de ce que ce signe indique. C’est ce que Lumen Gentium développe dans les numéros 43-47 sur les religieux et le rôle des « conseils évangéliques » (chasteté, pauvreté, obéissance) dans l’Église. « Ils stimulent en permanence la ferveur de la charité et surtout ils sont capables d’assurer aux chrétiens une conformité plus grande avec la condition de virginité et de pauvreté que le Christ Seigneur a voulue pour lui-même et qu’a embrassée la Vierge sa Mère. » (LG 46) La chasteté dans la virginité a été la condition vécue de la foi de Marie. C’est aussi la condition vécue de la foi de l’Église, au sens mystique où l’Église est l’Épouse qui se prépare à la rencontre de l’Époux. Elle demeure irremplaçable dans la vie de l’Église. Il est également très signifiant de l’articuler avec la chasteté vécue dans le mariage, au sens d’une relation de communion dans le respect de l’altérité, c’est-à-dire d’une relation non-incestueuse (castus vs in-castus en latin). Car c’est le même amour. La conjonction des deux titres : Mère et Vierge, essaie de traduire cette intuition vécue sous deux modes différents. En notre humanité, ils sont distingués ; en Marie, ils sont déjà réunis.

Méditons comme Joseph sur cette conception incroyable qui nous prépare à Noël.

Croyons de tout cœur que Dieu peut de même opérer en nous sa naissance, en nous redonnant la virginité du cœur et de l’âme dans le détachement intérieur…


[1]. BOFF L., Je vous salue Marie, Cerf, Coll. Théologies, Paris, 1968, p. 70.
[2]ibid.
[3]. RATZINGER J.,  Foi chrétienne hier et aujourd’hui,  Mame, Paris, 1969, p. 192.
[4]. RATZINGER J. / BALTHASAR H. U. von,  Marie première Église, Médiaspaul et Ed. Paulines, Paris – Montréal, 1987, p 59.
[5]. Sermon Intravit Jesus in quoddam castellum, Cf. Eckhart. Traités et sermons, GF-Flammarion, Paris, 1993, p. 231.


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Voici que la vierge est enceinte » (Is 7, 10-16)

Lecture du livre du prophète Isaïe

 En ces jours-là, le Seigneur parla ainsi au roi Acaz : « Demande pour toi un signe de la part du Seigneur ton Dieu, au fond du séjour des morts ou sur les sommets, là-haut. » Acaz répondit : « Non, je n’en demanderai pas, je ne mettrai pas le Seigneur à l’épreuve. » Isaïe dit alors : « Écoutez, maison de David ! Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes : il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu ! C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous). De crème et de miel il se nourrira, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. Avant que cet enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, la terre dont les deux rois te font trembler sera laissée à l’abandon. »

PSAUME

(Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)

R/ Qu’il vienne, le Seigneur : c’est lui, le roi de gloire ! (cf. Ps 23, 7c.10c)

Au Seigneur, le monde et sa richesse,
la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers
et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur
et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction,
et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent !
Voici Jacob qui recherche ta face !

DEUXIÈME LECTURE

Jésus-Christ, né de la descendance de David, et Fils de Dieu (Rm 1, 1-7)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Paul, serviteur du Christ Jésus, appelé à être Apôtre, mis à part pour l’Évangile de Dieu, à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome.
Cet Évangile, que Dieu avait promis d’avance par ses prophètes dans les saintes Écritures, concerne son Fils qui, selon la chair, est né de la descendance de David et, selon l’Esprit de sainteté, a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts, lui, Jésus Christ, notre Seigneur.
Pour que son nom soit reconnu, nous avons reçu par lui grâce et mission d’Apôtre, afin d’amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes, dont vous faites partie, vous aussi que Jésus Christ a appelés.
À vous qui êtes appelés à être saints, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE

Jésus naîtra de Marie, accordée en mariage à Joseph, fils de David (Mt 1, 18-24)
Alléluia. Alléluia.Voici que la Vierge concevra : elle enfantera un fils, on l’appellera Emmanuel, « Dieu-avec-nous ». Alléluia. (Mt 1, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret. Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : Voici que la Vierge concevra,et elle enfantera un fils ;on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».
Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse.
Patrick BRAUD

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4 août 2019

Avec le temps…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Avec le temps…

Homélie pour le 19° Dimanche du temps ordinaire / Année C
11/08/2019

Cf. également :

Restez en tenue de service
Agents de service
Jesus as a servant leader
Éveiller à d’autres appétits

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
on oublie le visage et l’on oublie la voix
le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
l’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie
l’autre qu’on devinait au détour d’un regard
entre les mots, entre les lignes et sous le fard
d’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit
avec le temps tout s’évanouit

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
mêm’ les plus chouett’s souv’nirs ça t’as un’ de ces gueules
à la gal’rie j’farfouille dans les rayons d’la mort
le samedi soir quand la tendresse s’en va tout’ seule

Avec le temps.
Avec le temps, va, tout s’en va
l’autre à qui l’on croyait pour un rhume, pour un rien
l’autre à qui l’on donnait du vent et des bijoux
pour qui l’on eût vendu son âme pour quelques sous
devant quoi l’on s’traînait comme traînent les chiens
avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
on oublie les passions et l’on oublie les voix
qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps
avec le temps, va, tout s’en va
et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
et l’on se sent glacé dans un lit de hasard
et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
et l’on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
avec le temps on n’aime plus

La célèbre chanson triste de Léo Ferré (1970) vient inévitablement à trotter dans la tête en entendant l’Évangile de ce dimanche (Lc 12, 32-48) :

« Si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. »

Jésus décrit l’effet du temps qui passe sur les serviteurs attendant le retour de leur maître. Au début on est fidèle, voire enthousiaste. Puis viennent les premières difficultés pour les chrétiens : les persécutions, les dénonciations, les trahisons, les lapsi (ceux qui renient leur baptême sous la menace du pouvoir) etc. Pire encore : avec le temps, les clercs eux-mêmes céderont aux tentations de la richesse, de l’abus de pouvoir, de la violence envers ceux qui pensent différemment etc. Les papes seront complices des pires crimes, des évêques s’enrichiront, mèneront une double vie, conduiront des croisades, des prêtres sombreront dans l’alcoolisme… On peut dire que Jésus est réaliste et par avance a averti ses disciples de la corruption généralisée qui va abîmer l’Église au cours des siècles, et les scandales actuels ne sont hélas que le prolongement de cette dégradation ecclésiale avec le temps.

Il y a d’ailleurs une analogie possible avec la dégradation de l’amour conjugal que pleurait Léo Ferré.

L'Usure du tempsAvec le temps, l’habitude et la routine s’installent entre les deux qui se découvraient avec émerveillement au début. La répétition usante de tous ces ‘comme d’habitude’ (clin d’œil à Claude François) peut lentement tuer le sentiment d’origine, un peu comme le frottement de la corde sur le rocher peut l’effilocher jusqu’à la rupture. De même, la répétition des gestes liturgiques identiques pendant des siècles peut devenir obsessionnelle, et engendrer chez les clercs un rubricisme liturgique sans âme qui fait fuir les fidèles.

Avec le temps, la tentation d’aller voir ailleurs est quasi inévitable dans un couple. D’autant plus que le doublement ou triplement de l’espérance de vie oblige à durer si longtemps ensemble qu’il est évident que l’infidélité, passagère ou durable, est hautement plus probable. Si plus d’un mariage sur deux se termine par un divorce en France, c’est bien parce que les années multiplient les occasions d’essayer d’autres partenaires, surtout si la grisaille de la routine a terni l’élan originel. De même, avec la mondialisation qui élargit l’offre religieuse, il est tentant pour les chrétiens d’aller voir ailleurs : le bouddhisme et autres philosophies orientales séduisent beaucoup les occidentaux, l’islam désormais proche devient un autre possible, l’athéisme tranquille sous sa forme de désintérêt pour l’au-delà devient la norme… Et ce d’autant plus que le christianisme souffre de sa position majoritaire voire ultra-dominante en Occident dans les siècles passés, et apparaît ainsi comme une vieille dame qui n’a plus grand-chose à offrir.

Avec le temps, les objectifs vrais de chacun dans le couple émergent, souvent incompatibles. La carrière professionnelle, le nombre et la place des enfants, la réussite sociale, amicale, associative, le rapport à l’argent, la spiritualité : si le sentiment n’a pas dès le début intégré la poursuite d’objectifs et d’activités communes, la divergence des intérêts de chacun rendra l’éloignement du cœur quasi inévitable. De même, les objectifs du Christ et ceux de l’Église connaîtront des périodes de tensions et de contradictions dramatiques. Non-violence, pauvreté, esprit de service, défense des petits, attente du Royaume de Dieu d’un côté, et exactement l’inverse de l’autre…

Tant d’autres facteurs peuvent séparer ceux qui s’aiment ! La différence de maturité, ou la maturité tardive par exemple : beaucoup ne deviennent vraiment adultes, conscients de leurs désirs et de leur personnalité, qu’après la trentaine. Or la vie en couple commence d’autant plus tôt que la maturité arrive plus tard : il est logique que les séparations soient très fréquentes dans les dix premières années de vie commune. De même, une forte proportion des nouveaux baptisés adultes abandonne en pratique l’Église dans les dix premières années après leur baptême. On pourrait citer encore le poids des familles, l’idéologie ambiante donnant tous les droits à la revendication strictement individuelle, le relativisme généralisé qui fait que tout se vaut même en matière familiale etc.

Décidément, le constat désabusé de Léo Ferré est peut-être en deçà de la réalité : avec le temps, un couple sur deux s’autodétruira, sans garantie de qualité ni de durée pour les survivants…

Il y a un petit parfum de Qohélet dans cette litanie des effets du temps sur l’amour ou sur la foi : « vanité des vanités, tout est vanité ». Pourtant, si Jésus est réaliste dans sa parabole du maître absent longtemps, ce n’est pas pour désespérer ses disciples. C’est pour les avertir : lorsque ces événements arriveront, courage, relevez la tête, ne vous laissez pas abattre !

De fait, dans l’histoire, à chaque fois que l’usure du temps a fait chuter l’Église, des réactions salutaires ont permis au Peuple de Dieu de ne pas sombrer avec l’infidélité du moment.

Le Veau d'Or : Ex 32-34- Au désert pendant l’Exode, alors que Moïse tardait à descendre de la montagne où il était parti chercher les 10 commandements (l’usure du temps), le peuple s’est fondu un veau d’or, retrouvant ainsi l’idolâtrie. Moïse, de colère, a brisé les tables de la Loi, et obligé les Hébreux à boire l’or fondu de l’idole. Mais ensuite il a intercédé pour eux et obtenu les nouvelles tables de la Loi, de faire jaillir l’eau du rocher ou de guérir des serpents grâce au serpent de bronze. Finalement, l’impatience du peuple aura engendré la tradition orale (les tables brisées), le ministère de Moïse, d’Aaron et des 70, les 40 ans de maturation au désert etc. Pas si mal !

- Israël s’est ensuite installé en Canaan en oubliant progressivement (l’effet du temps toujours) que cette terre lui avait été donnée par Dieu pour le servir. Le peuple a voulu croire que cette terre, il l’avait conquise par ses seules forces et son mérite pour s’enrichir et dominer sur ses voisins. Le conflit israélo-palestinien ne date pas de 1948…
La tentation d’être « une nation comme les autres » a fait surgir l’envie de royauté (alors que YHWH seul est roi sur Israël), d’un Temple magnifique à Jérusalem (alors que le vrai sanctuaire de Dieu, c’est nous) où l’on peut mettre la main sur Dieu grâce aux sacrifices d’animaux (or le vrai sacrifice, c’est un cœur brisé par le repentir) etc. La réaction divine à cette tentation d’installation temporelle d’Israël sur sa terre a d’abord été l’appel des prophètes qui ont osé critiquer ouvertement – à leurs dépens – les dérives royales et sacerdotales. Les livres prophétiques de la Bible témoignent de la pédagogie divine : inlassablement, il envoie ses serviteurs rappeler l’Alliance, la Torah, l’amour de Dieu. Lorsque cette litanie interminable de prophètes se révèle finalement inefficace, Dieu se résout (c’est du moins l’interprétation biblique) à la catastrophe de l’Exil à Babylone en -587, avec la déportation du roi Sédécias et la destruction du Temple de Jérusalem. Il faudra à nouveau de longues années de réflexion en exil, et des prophètes comme Isaïe ou Osée, pour que le retour devienne possible, avec une réforme religieuse de grande ampleur pour revenir à l’Alliance du Sinaï. Hélas, quelques siècles après, (l’effet du temps encore) les Romains achèveront de ruiner l’État d’Israël et disperseront le peuple dans tout l’empire.

L’histoire de l’Église (des Églises !) n’échappe pas à cette usure du temps et aux réactions salutaires qui heureusement la rénovent périodiquement.

Vieille église délabrée du 17ème siècle Banque d'images - 14204713- Dès la fin des persécutions, avec l’empereur Constantin, l’Église s’installe dans le pouvoir politique, la possession des richesses, le baptême de convenance.
Heureusement, des figures extraordinaires ont protesté contre ce glissement ecclésial vers le temporel et dénoncé ses excès. Ce sont les ermites, ceux qu’on appelle les Pères du désert : fuyant au désert en Égypte ou ailleurs, ils mènent une vie simple, pauvre, fraternelle, dans la contemplation et la louange, tout en ayant un immense rayonnement intellectuel et spirituel.

- Du III° siècle au Moyen Âge, les séparations vont se succéder, comme dans un couple moderne ! Les hérésies des premiers siècles ont largement déchiré l’unité ecclésiale du début. Le schisme Orient – Occident de 1054 aura des conséquences dramatiques pour les chrétiens d’Orient face à l’islam notamment. Le schisme d’Occident autour de Luther et de sa réforme au XVI° siècle fera couler le sang et la division dans toute l’Europe, en contradiction flagrante avec l’Évangile dont chaque Église se réclame.
Heureusement, le mouvement œcuménique né au XX° siècle entreprend de réparer patiemment ces déchirures : les excommunications réciproques sont levées, des avancées sans précédent sont conclues, du mariage mixte à une traduction commune de la Bible en passant par la reconnaissance du baptême de chaque Église etc.

Avec le temps... dans Communauté spirituelle Francois-va-224x300- Régulièrement, l’Église (les Églises) s’est assoupie au fil des siècles, s’embourbant dans l’argent, le pouvoir, le sexe. En France, l’anticléricalisme se nourrit toujours de siècles d’exploitation du peuple par les clercs, des abus de richesse et de domination de la part des évêques ou des abbés des monastères.
Heureusement, des réformateurs se sont régulièrement levés pour purifier l’Église (les Églises) en revenant à la radicalité de l’Évangile. Ainsi les béguines dans le nord de l’Europe ont inventé dès le XII° siècle une vie fraternelle dont l’indépendance féminine était novatrice. François d’Assise au XIII° siècle a été le pacificateur de l’Europe du Sud en adoucissant le capitalisme naissant grâce à ses communautés franciscaines simples et pauvres, et en prêchant le retour à l’Évangile dans une Église corrompue. Les religieuses ont anticipé le service des malades, des enfants, des vieillards que la république laïque reprendra et prolongera. Les figures de sainteté se sont multipliées, particulièrement en France, corrigeant les dérives ecclésiales grâce à leurs choix de vie évangélique, enthousiasmant des croyants comme au début de l’aventure avec le Christ.

Réparons l’Église : prenez la parole

Que retenir de cette comparaison entre l’usure de l’amour dans un couple et dans l’Église ?

1. Le premier élément encourageant est que chaque abus ou dérive a provoqué une réaction salutaire proportionnée. Soyons donc fermes dans notre foi : Dieu n’abandonne pas son peuple à ses contradictions, il l’accompagne en suscitant sans cesse les prophètes, les saints, les réformateurs dont nous avons besoin pour surmonter les crises et aller de l’avant.

2. Le deuxième élément encourageant est que le retour à l’Évangile constitue toujours l’élément structurant de la réponse à l’usure du temps. C’est en revenant à la pauvreté, la fraternité, à l’espérance incarnée par le Christ que l’Église, son épouse, a été profondément rajeunie et renouvelé lors des mues de son histoire.

Prenons ces deux points pour nous pareillement :

- ne pas douter que chaque crise due au temps qui passe (que ce soit dans le couple, la famille ou la foi) générera pour moi son antidote ;

- revenir régulièrement à l’Évangile, seul garant de la fidélité à l’amour des origines.

Alors le triste constat de Léo Ferré se changera en chant d’espoir d’Apocalypse : « un jour, Dieu sera tout en tous ».

 

Lectures de la messe

Première lecture
« En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire » (Sg 18, 6-9)

Lecture du livre de la Sagesse

La nuit de la délivrance pascale avait été connue d’avance par nos Pères ; assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie. Et ton peuple accueillit à la fois le salut des justes et la ruine de leurs ennemis. En même temps que tu frappais nos adversaires, tu nous appelais à la gloire. Dans le secret de leurs maisons, les fidèles descendants des justes offraient un sacrifice, et ils consacrèrent d’un commun accord cette loi divine : que les saints partageraient aussi bien le meilleur que le pire ; et déjà ils entonnaient les chants de louange des Pères.

Psaume
(Ps 32 (33), 1.12, 18-19,20.22)
R/ Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu.
(Ps 32, 12a)

Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu,
heureuse la nation qu’il s’est choisie pour domaine !

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Abraham attendait la ville dont le Seigneur lui-même est le bâtisseur et l’architecte » (He 11, 1-2.8-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. Et quand l’Écriture rend témoignage aux anciens, c’est à cause de leur foi.
Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère ; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse, car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
C’est dans la foi, sans avoir connu la réalisation des promesses, qu’ils sont tous morts ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin, affirmant que, sur la terre, ils étaient des étrangers et des voyageurs. Or, parler ainsi, c’est montrer clairement qu’on est à la recherche d’une patrie. S’ils avaient songé à celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu la possibilité d’y revenir. En fait, ils aspiraient à une patrie meilleure, celle des cieux. Aussi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, puisqu’il leur a préparé une ville.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

Évangile
« Vous aussi, tenez-vous prêts » (Lc 12, 32-48)
Alléluia. Alléluia.
Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra. Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. » Patrick BRAUD

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