Joseph sur le divan
Joseph sur le divan
Homélie pour la Fête de la Sainte Famille / Année A
28/12/25
Cf. également :
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
Une famille réfugiée politique
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Fêter la famille, multiforme et changeante
Joseph, l’homme aux songes, priait, travaillait et aimait
De l’intérêt de rêver
Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller la nuit en plein milieu d’un rêve, et de vous dire : « il faudrait que je note ce que j’ai rêvé » ? Vous avez là l’intuition que quelque chose de vrai et de profond se joue pour vous dans les méandres de votre inconscient. Entraînez-vous à écrire à la volée les bribes de vos imaginaires nocturnes. Vous verrez qu’avec un peu d’entraînement, vous y arriverez de mieux en mieux. Les histoires – même les plus délirantes apparemment – seront plus précises, les personnages plus identifiables, la trame du rêve plus lisible.
En ce jour de la Sainte Famille, il n’est pas iconoclaste de penser que Joseph a fait ce travail sur lui-même. Par trois fois dans notre Évangile (Mt 2,13-15.19-23) il rêve à ce qu’il doit faire, comme il avait déjà rêvé au moment de prendre Marie chez lui (Mt 1,20). Il a interprété ses rêves comme des messages divins, et c’est pourquoi Matthieu les appelle des songes, ὄναρ (onar) en grec, de qui vient le français onirique, évoquant tout un monde intérieur.
Le songe biblique est un rêve où l’éveillé pourra lire une parole de Dieu. La Genèse l’appelle également « vision nocturne », comme celle faite à Jacob-Israël pour l’inviter lui aussi à descendre en Égypte : « Dieu parla à Israël dans une vision nocturne. Il dit : “Jacob ! Jacob !” Il répondit : “Me voici.” Dieu reprit : “Je suis Dieu, le Dieu de ton père. Ne crains pas de descendre en Égypte, car là-bas je ferai de toi une grande nation. Moi, je descendrai avec toi en Égypte. Moi-même, je t’en ferai aussi remonter…” » (Gn 46,2-4).
Depuis Sigmund Freud et son « Interprétation des rêves » (Die Traumdeutung) en 1900, on sait que le rêve est un travail de l’inconscient qui, une fois la barrière du contrôle levée grâce au sommeil, rumine et digère les événements du jour, du passé, pour pouvoir les assumer. En termes psychanalytiques, rêver c’est se mettre en quête d’unification intérieure, en recombinant les instances du sujet (le Ça, le Moi et le Surmoi) de façon apaisée, afin de résoudre les conflits déchirant le Je du dormeur. C’est un itinéraire de réconciliation du sujet avec ses forces inconscientes.
L’approche freudienne ne détruit pas la dimension religieuse du texte : elle en révèle la profondeur anthropologique. Ce que Matthieu appelle « l’ange du Seigneur » pourrait être compris comme la voix du Surmoi apaisé, médiateur entre le Ça et le Moi. Les songes de Joseph deviennent alors la parabole du travail de l’inconscient, où la parole divine et la parole intérieure se rejoignent. Lire Matthieu avec Freud, c’est comprendre que la révélation peut être aussi intériorisation : Dieu parle dans le rêve parce que le rêve est le lieu où l’inconscient rejoint le spirituel, là où la Loi et le désir cessent de s’opposer et deviennent, dans le langage symbolique du songe, une même promesse de paix.
Tentons alors une interprétation de type psychanalytico-théologique des trois rêves–songes de Joseph en cet évangile de la Sainte Famille.
1. « Fuis en Égypte » : le déplacement de la peur
« Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : “Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr.” » (Mt 2,13).
La menace d’Hérode est bien réelle. Dans son rêve, Joseph reconnaît avoir peur ; et il l’assume. Ce qui est signe d’acceptation du réel, sans bravade ni déni du danger. Il a le courage d’avoir peur, en quelque sorte !
Dans une lecture freudienne, Hérode pourrait incarner la figure du Père terrifiant, image du Surmoi archaïque, persécuteur des désirs interdits. Le rêve met en scène la peur d’une punition paternelle (comme dans le mythe d’Œdipe, que Freud relie à l’angoisse du fils menacé par le père).
La fuite vers l’Égypte représente un mouvement de régression : retour au « ventre maternel » symbolique, lieu d’origine, de sécurité primitive.
L’« enfant » (Jésus) peut symboliser le Moi nouveau à protéger, le produit du désir refoulé, que Joseph doit sauver du Surmoi destructeur.
Le rêve traduit la peur de la répression du désir et le besoin de le mettre à l’abri en le refoulant dans un espace protégé (Égypte = inconscient maternel).
En interprétant cette fuite comme un message divin, Joseph trouve paradoxalement le courage d’avoir peur, et de faire face à sa peur en la déplaçant, en mettant l’objet de son désir (sa famille ici) en lieu sûr.
Nous avons donc le droit nous aussi d’avoir peur.
Nous avons même le devoir de fuir parfois, de déplacer notre peur en mettant notre désir à l’abri de ce qui le menace.
Ce songe de Joseph nous invite à mettre le danger à distance, à le transformer en récit. Ce récit transforme la fuite en accomplissement de la prophétie : « Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète : d’Égypte, j’ai appelé mon fils ».
Déplacer ma peur implique de trouver une Égypte où je pourrai me sentir en sécurité, et continuer ainsi à nourrir le désir vrai qui m’anime. Ce refuge du Moi menacé peut être un lieu, une musique, une littérature, un voyage, un climat de prière etc. Si l’Écriture me permet de transformer ce déplacement en récit, alors c’est la trace d’un appel divin à déplacer ma peur comme mon songe m’y invite.
Æ Mais quelle est donc mon Égypte où je peux fuir pour protéger ce qui m’anime ?
2. Deuxième songe : la levée du refoulement
« Ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant sont morts ». En raison de la mort de ses persécuteurs, Joseph lève la barrière qui lui interdisait le retour au pays avec sa famille.
L’annonce de la mort d’Hérode équivaut à la disparition du Surmoi punitif : la censure se relâche. Le rêve manifeste le désir du retour à la vie consciente, à la réalisation de soi après la période de refoulement. Symboliquement, il correspond à un travail de deuil : la mort du Père archaïque libère le Moi de l’interdit qui pesait sur lui. Le retour d’Égypte devient ainsi le retour du refoulé : ce qui avait été mis à l’abri dans l’inconscient peut désormais réapparaître, transformé. Le rêve traduit ici la renaissance du Moi après la mort du Père censeur, une phase d’intégration et de maturité psychique.
Ce rêve marque la levée du refoulement : le désir de porter sa famille n’est plus soumis à l’interdit. La peur est apaisée. Le Moi renaît. Le retour d’Égypte devient la renaissance du sujet à lui-même.
Nous pouvons donc espérer – avec Joseph – que les censures et les interdits pesant sur notre désir le plus vrai finissent un jour par se lever. Le moment vient toujours de ne plus refouler l’élan vital qui est propre à chacun, et de se libérer des ordres impossibles sous lesquels nous étouffions.
Bonne nouvelle donc : Hérode est mortel, mon désir de vivre peut renaître !
Æ Mais quel est donc cet Hérode qui m’empêche de revenir « chez moi » ?
Le nommer, le décrire, ne serait-ce pas déjà le faire périr ?
3. Troisième songe : la prudence du Moi
« Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée » (Mt 2,22).
Car tout n’est pas effacé : Archélaüs, fils d’Hérode, règne encore. Le danger subsiste sous une forme atténuée. Le rêve révèle ici la maturation du Moi, qui apprend à composer avec les forces inconscientes plutôt qu’à les nier. Joseph ne fuit plus, mais s’installe ailleurs : la Galilée devient le symbole du compromis psychique où le désir peut s’exprimer sans provoquer le retour du refoulé. Il ne s’agit plus de fuir, mais de s’installer dans un équilibre entre le désir et la Loi.
Freud notait que le rêve, loin d’être pure fantaisie, est une « tentative de résolution de conflit » : ici, le Moi n’est plus dominé par la peur, mais il connaît ses limites. L’itinéraire de Joseph se clôt sur cette stabilité : non plus le conflit entre Loi et désir, mais leur équilibre harmonieux.
Le déplacement vers la Galilée illustre un compromis psychique : Freud dirait que le rêve manifeste la stabilisation du conflit : l’énergie pulsionnelle a trouvé un lieu d’expression possible sans danger.
Le rêve exprime une maturation psychique : Joseph intègre les forces inconscientes au lieu d’y obéir ou de les fuir.
La Galilée est cet espace intermédiaire entre Jérusalem et le Liban, où tout reste possible, sans risque démesuré.
Nous avons donc nous aussi – avec Joseph – à trouver de manière réaliste comment composer avec le réel sans renier notre idéal. Nous devons pour cela renoncer à notre Judée d’origine et chercher quel Nazareth pourra à la fois protéger notre désir, à l’abri des injonctions autoritaires, et le faire grandir pour le manifester à tous.
En Galilée, l’enfant de Joseph apprendra son métier d’homme, et pourra guetter en toute sécurité le moment, l’opportunité pour se manifester au monde. Cette Galilée où Joseph s’installe est le lieu de maturation psychique et spirituelle de la Sainte famille. Et comme toute maturation d’un bon cognac en fût de chêne, elle demande d’y durer, d’y séjourner, avec patience, 30 longues années… À l’ombre d’une province reculée, loin des projecteurs de la vie publique (Nazareth est à l’époque un obscur patelin), le fruit adoptif de Joseph pourra mûrir, grandir en taille et en sagesse, sous la veille prudente de son père.
Là encore, cette prudence est transformée en récit qui permet de la légitimer et de la transmettre : «Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen ».
Æ Quelle sera ma Galilée intérieure, entre Jérusalem et Liban, entre vie cachée et ministère public ?
Les autres songes du Nouveau Testament
Pour être complet, il faudrait également évoquer :
– le premier songe de Joseph (Mt 1,20) où se joue la réconciliation de la Loi et du désir
– le songe des mages (Mt 2,12) qui les fait passer du calcul (astronomique) au don (l’or, l’encens et la myrrhe), du savoir au désir, et les transforme jusqu’à les faire revenir « par un autre chemin ».
– le songe de la femme de Pilate (Mt 27,19) où se révèle la culpabilité devant l’innocent persécuté.
Nous avons ainsi les six usages du mot songe (ὄναρ = onar) dans la Bible, qui résonnent comme autant d’invitations à faire attention à nos propres rêves : ils peuvent devenir des songes, des messages divins, si nous savons comme les patriarches Jacob et Joseph les interpréter avec sagesse. Le rêve nous ramène toujours à nos désirs les plus profonds, sous le voile du symbole et de l’imaginaire nocturne.
Joseph a reçu ses rêves comme de vraies consignes qu’il a suivies pour protéger le Messie et permettre que l’Évangile nous parvienne. Nous pouvons à présent lire ses songes comme une invitation à accueillir les nôtres, qu’ils soient bons ou mauvais, à les consigner par écrit, éventuellement les partager avec nos proches. Leur donner une véritable place nous permet, à mon tour, de les envisager non pas comme des cauchemars à évacuer au plus vite mais comme des ordres de mission, nécessaires à notre survie, au moins spirituelle et mentale.
Aujourd’hui, nous découvrons avec Joseph que la vérité ne s’atteint pas en suivant la logique du pouvoir, mais en écoutant la voix de l’inconscient, c’est-à-dire la part désirante, vibrante, fragile mais vivante de l’âme humaine.
Alors, déposez un petit carnet et un stylo sur votre table de nuit. En cas de réveil en plein rêve, hâtez-vous d’écrire, de raconter, de décrire. Puis, à tête reposée le lendemain matin, demandez-vous : « qu’est-ce que Dieu pourrait vouloir me dire à travers cela ? »
LECTURES DE LA MESSE
1ère lecture : Les vertus familiales (Si 3, 2-6.12-14)
Lecture du livre de Ben Sirac le Sage
Le Seigneur glorifie le père dans ses enfants, il renforce l’autorité de la mère sur ses fils.
Celui qui honore son père obtient le pardon de ses fautes,
celui qui glorifie sa mère est comme celui qui amasse un trésor.
Celui qui honore son père aura de la joie dans ses enfants, au jour de sa prière il sera exaucé.
Celui qui glorifie son père verra de longs jours, celui qui obéit au Seigneur donne du réconfort à sa mère.
Mon fils, soutiens ton père dans sa vieillesse, ne le chagrine pas pendant sa vie.
Même si son esprit l’abandonne, sois indulgent, ne le méprise pas, toi qui es en pleine force.
Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée, et elle relèvera ta maison si elle est ruinée par le péché.
Psaume : Ps 127, 1-2, 3, 4.5bc
R/ Heureux les habitants de ta maison, Seigneur !
Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !
Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.
Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
Tu verras le bonheur de Jérusalem
tous les jours de ta vie.
2ème lecture : Vivre ensemble dans le Christ (Col 3, 12-21)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens
Frères,
puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes ses fidèles et ses bien-aimés, revêtez votre cœur de tendresse et de bonté, d’humilité, de douceur, de patience.
Supportez-vous mutuellement, et pardonnez si vous avez des reproches à vous faire. Agissez comme le Seigneur : il vous a pardonné, faites de même.
Par-dessus tout cela, qu’il y ait l’amour : c’est lui qui fait l’unité dans la perfection.
Et que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés pour former en lui un seul corps.
Vivez dans l’action de grâce.
Que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse ; instruisez-vous et reprenez-vous les uns les autres avec une vraie sagesse ; par des psaumes, des hymnes et de libres louanges, chantez à Dieu, dans vos cœurs, votre reconnaissance.
Et tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus Christ, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père.
Vous les femmes, soyez soumises à votre mari ; dans le Seigneur, c’est ce qui convient.
Et vous les hommes, aimez votre femme, ne soyez pas désagréables avec elle.
Vous les enfants, en toutes choses écoutez vos parents ; dans le Seigneur, c’est cela qui est beau.
Et vous les parents, n’exaspérez pas vos enfants ; vous risqueriez de les décourager.
Evangile : La Sainte Famille en Égypte et à Nazareth (Mt 2, 13-15.19-23)
Acclamation : Alléluia. Alléluia. Vraiment, tu es un Dieu caché, Dieu parmi les hommes, Jésus Sauveur ! Alléluia. (cf. Is 45, 15)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Après le départ des mages, l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »
Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode. Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.
Après la mort d’Hérode, l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et reviens au pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. »
Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et rentra au pays d’Israël.
Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth.
Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.
Patrick Braud
Mots-clés : famille, Freud, Joseph, rêve, songe

























Honorer ses parents, c’est reconnaître que nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre origine, et assumer joyeusement le meilleur et le pire de ce qu’ils nous ont transmis. Même absents (divorce, décès, abandon…), ils demeurent des racines. Nous reconnaissons que le patrimoine génétique de chacun de nos deux parents contribue à inventer le nôtre, unique et original, mais largement inspiré des deux. Décoder ce patrimoine génétique est essentiel pour notre santé, le traitement des maladies, la compréhension de notre psychisme. Pourquoi ne pas accepter la combinaison des patrimoines spirituels également ? Nous pouvons faire du neuf, non pas à partir de rien, mais à partir de ce double héritage assumé avec reconnaissance si tout s’est bien passé, et avec courage s’il y a eu des blessures, avec réalisme et miséricorde dans tous les cas.