L'homélie du dimanche (prochain)

25 décembre 2025

Joseph sur le divan

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Joseph sur le divan

 

Homélie pour la Fête de la Sainte Famille / Année A
28/12/25

Cf. également :

La vieillesse est un naufrage ? Honore la !

Une famille réfugiée politique

Aimer nos familles « à partir de la fin » 

Fêter la famille, multiforme et changeante

Joseph, l’homme aux songes, priait, travaillait et aimait

Sois attentif à tes songes…

 

De l’intérêt de rêver

Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller la nuit en plein milieu d’un rêve, et de vous dire : « il faudrait que je note ce que j’ai rêvé » ? Vous avez là l’intuition que quelque chose de vrai et de profond se joue pour vous dans les méandres de votre inconscient. Entraînez-vous à écrire à la volée les bribes de vos imaginaires nocturnes. Vous verrez qu’avec un peu d’entraînement, vous y arriverez de mieux en mieux. Les histoires – même les plus délirantes apparemment – seront plus précises, les personnages plus identifiables, la trame du rêve plus lisible.

En ce jour de la Sainte Famille, il n’est pas iconoclaste de penser que Joseph a fait ce travail sur lui-même. Par trois fois dans notre Évangile (Mt 2,13-15.19-23) il rêve à ce qu’il doit faire, comme il avait déjà rêvé au moment de prendre Marie chez lui (Mt 1,20). Il a interprété ses rêves comme des messages divins, et c’est pourquoi Matthieu les appelle des songes, ναρ (onar) en grec, de qui vient le français onirique, évoquant tout un monde intérieur.

 

Le songe biblique est un rêve où l’éveillé pourra lire une parole de Dieu. La Genèse l’appelle également « vision nocturne », comme celle faite à Jacob-Israël pour l’inviter lui aussi à descendre en Égypte : « Dieu parla à Israël dans une vision nocturne. Il dit : “Jacob ! Jacob !” Il répondit : “Me voici.” Dieu reprit : “Je suis Dieu, le Dieu de ton père. Ne crains pas de descendre en Égypte, car là-bas je ferai de toi une grande nation. Moi, je descendrai avec toi en Égypte. Moi-même, je t’en ferai aussi remonter…” » (Gn 46,2-4).

 

L'interprétation des rêves - Freud  -  - Editions BréalDepuis Sigmund Freud et son « Interprétation des rêves » (Die Traumdeutung) en 1900, on sait que le rêve est un travail de l’inconscient qui, une fois la barrière du contrôle levée grâce au sommeil, rumine et digère les événements du jour, du passé, pour pouvoir les assumer. En termes psychanalytiques, rêver c’est se mettre en quête d’unification intérieure, en recombinant les instances du sujet (le Ça, le Moi et le Surmoi) de façon apaisée, afin de résoudre les conflits déchirant le Je du dormeur. C’est un itinéraire de réconciliation du sujet avec ses forces inconscientes.

 

L’approche freudienne ne détruit pas la dimension religieuse du texte : elle en révèle la profondeur anthropologique. Ce que Matthieu appelle « l’ange du Seigneur » pourrait être compris comme la voix du Surmoi apaisé, médiateur entre le Ça et le Moi. Les songes de Joseph deviennent alors la parabole du travail de l’inconscient, où la parole divine et la parole intérieure se rejoignent. Lire Matthieu avec Freud, c’est comprendre que la révélation peut être aussi intériorisation : Dieu parle dans le rêve parce que le rêve est le lieu où l’inconscient rejoint le spirituel, là où la Loi et le désir cessent de s’opposer et deviennent, dans le langage symbolique du songe, une même promesse de paix.

 

Tentons alors une interprétation de type psychanalytico-théologique des trois rêves–songes de Joseph en cet évangile de la Sainte Famille.

 

1. « Fuis en Égypte » : le déplacement de la peur

La Fuite en Egypte. Miniature, vers 1450« Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : “Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr.” » (Mt 2,13).

La menace d’Hérode est bien réelle. Dans son rêve, Joseph reconnaît avoir peur ; et il l’assume. Ce qui est signe d’acceptation du réel, sans bravade ni déni du danger. Il a le courage d’avoir peur, en quelque sorte !

Dans une lecture freudienne, Hérode pourrait incarner la figure du Père terrifiant, image du Surmoi archaïque, persécuteur des désirs interdits. Le rêve met en scène la peur d’une punition paternelle (comme dans le mythe d’Œdipe, que Freud relie à l’angoisse du fils menacé par le père).       

La fuite vers l’Égypte représente un mouvement de régression : retour au « ventre maternel » symbolique, lieu d’origine, de sécurité primitive.

L’« enfant » (Jésus) peut symboliser le Moi nouveau à protéger, le produit du désir refoulé, que Joseph doit sauver du Surmoi destructeur.

Le rêve traduit la peur de la répression du désir et le besoin de le mettre à l’abri en le refoulant dans un espace protégé (Égypte = inconscient maternel).

En interprétant cette fuite comme un message divin, Joseph trouve paradoxalement le courage d’avoir peur, et de faire face à sa peur en la déplaçant, en mettant l’objet de son désir (sa famille ici) en lieu sûr.

 

Nous avons donc le droit nous aussi d’avoir peur.

Nous avons même le devoir de fuir parfois, de déplacer notre peur en mettant notre désir à l’abri de ce qui le menace.

Ce songe de Joseph nous invite à mettre le danger à distance, à le transformer en récit. Ce récit transforme la fuite en accomplissement de la prophétie : « Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète : d’Égypte, j’ai appelé mon fils ».

Déplacer ma peur implique de trouver une Égypte où je pourrai me sentir en sécurité, et continuer ainsi à nourrir le désir vrai qui m’anime. Ce refuge du Moi menacé peut être un lieu, une musique, une littérature, un voyage, un climat de prière etc. Si l’Écriture me permet de transformer ce déplacement en récit, alors c’est la trace d’un appel divin à déplacer ma peur comme mon songe m’y invite.

 

Æ Mais quelle est donc mon Égypte où je peux fuir pour protéger ce qui m’anime ?

 

2. Deuxième songe : la levée du refoulement

Giuseppe Arcimboldo (1527-1593), Chef d'Hérode (huile sur toile, 1566)« Ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant sont morts ». En raison de la mort de ses persécuteurs, Joseph lève la barrière qui lui interdisait le retour au pays avec sa famille.

L’annonce de la mort d’Hérode équivaut à la disparition du Surmoi punitif : la censure se relâche. Le rêve manifeste le désir du retour à la vie consciente, à la réalisation de soi après la période de refoulement. Symboliquement, il correspond à un travail de deuil : la mort du Père archaïque libère le Moi de l’interdit qui pesait sur lui. Le retour d’Égypte devient ainsi le retour du refoulé : ce qui avait été mis à l’abri dans l’inconscient peut désormais réapparaître, transformé. Le rêve traduit ici la renaissance du Moi après la mort du Père censeur, une phase d’intégration et de maturité psychique.

Ce rêve marque la levée du refoulement : le désir de porter sa famille n’est plus soumis à l’interdit. La peur est apaisée. Le Moi renaît. Le retour d’Égypte devient la renaissance du sujet à lui-même.

 

Nous pouvons donc espérer – avec Joseph – que les censures et les interdits pesant sur notre désir le plus vrai finissent un jour par se lever. Le moment vient toujours de ne plus refouler l’élan vital qui est propre à chacun, et de se libérer des ordres impossibles sous lesquels nous étouffions.

Bonne nouvelle donc : Hérode est mortel, mon désir de vivre peut renaître !

 

Æ Mais quel est donc cet Hérode qui m’empêche de revenir « chez moi » ?

Le nommer, le décrire, ne serait-ce pas déjà le faire périr ?

 

3. Troisième songe : la prudence du Moi

Map of Upper Galilee and Lower Galilee - Roman Galilee Map« Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée » (Mt 2,22).

Car tout n’est pas effacé : Archélaüs, fils d’Hérode, règne encore. Le danger subsiste sous une forme atténuée. Le rêve révèle ici la maturation du Moi, qui apprend à composer avec les forces inconscientes plutôt qu’à les nier. Joseph ne fuit plus, mais s’installe ailleurs : la Galilée devient le symbole du compromis psychique où le désir peut s’exprimer sans provoquer le retour du refoulé. Il ne s’agit plus de fuir, mais de s’installer dans un équilibre entre le désir et la Loi.

Freud notait que le rêve, loin d’être pure fantaisie, est une « tentative de résolution de conflit » : ici, le Moi n’est plus dominé par la peur, mais il connaît ses limites. L’itinéraire de Joseph se clôt sur cette stabilité : non plus le conflit entre Loi et désir, mais leur équilibre harmonieux.

Le déplacement vers la Galilée illustre un compromis psychique : Freud dirait que le rêve manifeste la stabilisation du conflit : l’énergie pulsionnelle a trouvé un lieu d’expression possible sans danger.

Le rêve exprime une maturation psychique : Joseph intègre les forces inconscientes au lieu d’y obéir ou de les fuir.

La Galilée est cet espace intermédiaire entre Jérusalem et le Liban, où tout reste possible, sans risque démesuré.

 

Nous avons donc nous aussi – avec Joseph – à trouver de manière réaliste comment composer avec le réel sans renier notre idéal. Nous devons pour cela renoncer à notre Judée d’origine et chercher quel Nazareth pourra à la fois protéger notre désir, à l’abri des injonctions autoritaires, et le faire grandir pour le manifester à tous.

En Galilée, l’enfant de Joseph apprendra son métier d’homme, et pourra guetter en toute sécurité le moment, l’opportunité pour se manifester au monde. Cette Galilée où Joseph s’installe est le lieu de maturation psychique et spirituelle de la Sainte famille. Et comme toute maturation d’un bon cognac en fût de chêne, elle demande d’y durer, d’y séjourner, avec patience, 30 longues années… À l’ombre d’une province reculée, loin des projecteurs de la vie publique (Nazareth est à l’époque un obscur patelin), le fruit adoptif de Joseph pourra mûrir, grandir en taille et en sagesse, sous la veille prudente de son père.

 

Là encore, cette prudence est transformée en récit qui permet de la légitimer et de la transmettre : «Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen ».

 

Æ Quelle sera ma Galilée intérieure, entre Jérusalem et Liban, entre vie cachée et ministère public ?

 

Les autres songes du Nouveau Testament

Pour être complet, il faudrait également évoquer :

Saint Joseph rêvant– le premier songe de Joseph (Mt 1,20) où se joue la réconciliation de la Loi et du désir

– le songe des mages (Mt 2,12) qui les fait passer du calcul (astronomique) au don (l’or, l’encens et la myrrhe), du savoir au désir, et les transforme jusqu’à les faire revenir « par un autre chemin ».

– le songe de la femme de Pilate (Mt 27,19) où se révèle la culpabilité devant l’innocent persécuté.

 

Nous avons ainsi les six usages du mot songe (ναρ = onar) dans la Bible, qui résonnent comme autant d’invitations à faire attention à nos propres rêves : ils peuvent devenir des songes, des messages divins, si nous savons comme les patriarches Jacob et Joseph les interpréter avec sagesse. Le rêve nous ramène toujours à nos désirs les plus profonds, sous le voile du symbole et de l’imaginaire nocturne.

Joseph a reçu ses rêves comme de vraies consignes qu’il a suivies pour protéger le Messie et permettre que l’Évangile nous parvienne. Nous pouvons à présent lire ses songes comme une invitation à accueillir les nôtres, qu’ils soient bons ou mauvais, à les consigner par écrit, éventuellement les partager avec nos proches. Leur donner une véritable place nous permet, à mon tour, de les envisager non pas comme des cauchemars à évacuer au plus vite mais comme des ordres de mission, nécessaires à notre survie, au moins spirituelle et mentale.

 

Aujourd’hui, nous découvrons avec Joseph que la vérité ne s’atteint pas en suivant la logique du pouvoir, mais en écoutant la voix de l’inconscient, c’est-à-dire la part désirante, vibrante, fragile mais vivante de l’âme humaine.

 

Alors, déposez un petit carnet et un stylo sur votre table de nuit. En cas de réveil en plein rêve, hâtez-vous d’écrire, de raconter, de décrire. Puis, à tête reposée le lendemain matin, demandez-vous : « qu’est-ce que Dieu pourrait vouloir me dire à travers cela ? »

 

 


LECTURES DE LA MESSE

1ère lecture : Les vertus familiales (Si 3, 2-6.12-14)

 

Lecture du livre de Ben Sirac le Sage

Le Seigneur glorifie le père dans ses enfants, il renforce l’autorité de la mère sur ses fils.
Celui qui honore son père obtient le pardon de ses fautes,
celui qui glorifie sa mère est comme celui qui amasse un trésor.
Celui qui honore son père aura de la joie dans ses enfants, au jour de sa prière il sera exaucé.
Celui qui glorifie son père verra de longs jours, celui qui obéit au Seigneur donne du réconfort à sa mère.
Mon fils, soutiens ton père dans sa vieillesse, ne le chagrine pas pendant sa vie.
Même si son esprit l’abandonne, sois indulgent, ne le méprise pas, toi qui es en pleine force.
Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée, et elle relèvera ta maison si elle est ruinée par le péché.

Psaume : Ps 127, 1-2, 3, 4.5bc

R/ Heureux les habitants de ta maison, Seigneur !

 

Heureux qui craint le Seigneur 
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains : 

Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison 
comme une vigne généreuse, 
et tes fils, autour de la table, 
comme des plants d’olivier. 

 

Voilà comment sera béni 
l’homme qui craint le Seigneur. 
Tu verras le bonheur de Jérusalem 
tous les jours de ta vie.

2ème lecture : Vivre ensemble dans le Christ (Col 3, 12-21)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Frères,
puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes ses fidèles et ses bien-aimés, revêtez votre cœur de tendresse et de bonté, d’humilité, de douceur, de patience.
Supportez-vous mutuellement, et pardonnez si vous avez des reproches à vous faire. Agissez comme le Seigneur : il vous a pardonné, faites de même.
Par-dessus tout cela, qu’il y ait l’amour : c’est lui qui fait l’unité dans la perfection.
Et que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés pour former en lui un seul corps. 

Vivez dans l’action de grâce.
Que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse ; instruisez-vous et reprenez-vous les uns les autres avec une vraie sagesse ; par des psaumes, des hymnes et de libres louanges, chantez à Dieu, dans vos cœurs, votre reconnaissance.
Et tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus Christ, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. 
Vous les femmes, soyez soumises à votre mari ; dans le Seigneur, c’est ce qui convient.
Et vous les hommes, aimez votre femme, ne soyez pas désagréables avec elle.
Vous les enfants, en toutes choses écoutez vos parents ; dans le Seigneur, c’est cela qui est beau.
Et vous les parents, n’exaspérez pas vos enfants ; vous risqueriez de les décourager.

 

Evangile : La Sainte Famille en Égypte et à Nazareth (Mt 2, 13-15.19-23)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Vraiment, tu es un Dieu caché, Dieu parmi les hommes, Jésus Sauveur ! Alléluia. (cf. Is 45, 15)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Après le départ des mages, l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »
Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode. Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.

Après la mort d’Hérode, l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et reviens au pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. »

Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et rentra au pays d’Israël.

Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth.
Ainsi s’accomplit ce que le Seigneur avait dit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.
Patrick Braud

 

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31 août 2025

N’idolâtrez pas vos proches !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

N’idolâtrez pas vos proches !

Homélie pour le 23° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
07/09/25

Cf. également :
La vie est courte…
La docte ignorance
Pourquoi Paul n’a-t-il pas voulu abolir l’esclavage ?
S’asseoir, calculer, aller jusqu’au bout
Quel sera votre sachet de terre juive ?
Les cimetières de la Toussaint

1. Quand la famille tue
Souvenez-vous de l’assassinat de Carlo, le beau-frère du Parrain II, Michael Corleone. Carlo battait sa femme, Connie, la sœur de Michael. Un jour, après une nouvelle scène de violence domestique, Connie appelle Sonny Corleone, son frère aîné, impulsif et violent, pour l’alerter. Mais c’était un piège. Carlo a provoqué la dispute exprès, sachant que Sonny viendrait — et qu’il tomberait dans une embuscade. Sonny est criblé de balles, dans l’une des scènes les plus violentes du film. Carlo est responsable de la mort de Sonny, par vengeance et ambition.

Des années plus tard, Michael Corleone, devenu le nouveau Don, fait mine d’avoir pardonné à Carlo. Il lui fait croire qu’il sera réintégré dans les affaires, qu’il est désormais accepté comme un vrai membre de la famille. Mais en réalité, Michael a décidé que Carlo devait mourir. Pas pour se venger personnellement, mais pour restaurer l’honneur du clan et assurer la sécurité de la famille. Dans la scène finale du film, Michael confronte Carlo :
« Tu as trahi la famille. Tu as livré Sonny ». Il lui fait avouer, puis lui dit :
« Je ne te ferai pas de mal. Tu quittes la ville, ta vie est épargnée ».
Mais au moment où Carlo monte dans la voiture… il est étranglé à mort par un homme de main.

Voilà le paradoxe moral : un meurtre « au nom de l’amour de la famille », Michael fait tuer le mari de sa propre sœur. Il ment à Carlo, simule le pardon, pour mieux l’éliminer. Il prétend agir sans colère, mais par devoir envers le clan. Ce meurtre est l’illustration parfaite de la logique mafieuse : l’amour de la famille justifie tout, y compris le meurtre.

Le meurtre de Carlo est aussi le début de la fin pour Michael. Il perd peu à peu son âme, sa femme (Kay), ses illusions, puis son fils (dans Le Parrain III).
Il est englouti par la logique d’un amour familial dépourvu d’amour véritable. En cherchant à sauver la famille, il finit par la perdre.

N’idolâtrez pas vos proches ! dans Communauté spirituelle Miniature-800x445Voilà à quoi conduit l’amour de la famille lorsqu’elle est idolâtrée au point de tout lui sacrifier. Jésus de Nazareth sait bien que donner la priorité absolue à ses proches conduit à l’injustice, au mensonge, aux pires violences. Lorsqu’il est ainsi désordonné, l’amour des siens est une idole qui – telle Moloch – dévore ses propres enfants. Ce n’est qu’en ordonnant cet amour à un plus grand que lui qu’il pourra s’épanouir au service du bien commun. D’où l’avertissement de notre lecture de ce dimanche (Lc 14,25-33) : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,26).

Éliminons d’emblée les contresens possibles à partir du verbe haïr (μισέω = miseo, en grec). L’usage de ce verbe en Israël est en réalité un sémitisme – quasi intraduisible – lorsqu’il s’applique à deux personnes. Haïr signifie alors préférer l’une à l’autre, comme il est écrit en Dt 21,15 : « Lorsqu’un homme a deux femmes, il peut arriver qu’il aime l’une et haïsse l’autre, et que toutes les deux lui donnent des fils. Si l’aîné est le fils de la femme qu’il hait… » La Loi n’indique pas une haine émotionnelle de la part du mari, mais seulement une préférence pour la première épouse, avant la deuxième épouse. De même Paul emploie ce verbe pour comparer Jacob et Ésaü : « comme il est écrit : J’ai aimé Jacob, j’ai haï Ésaü. » (Rm 9,13 ; cf. Mal 1,2–3). Ésaü n’était pas haï de son père, ni de YHWH, mais Jacob était le préféré d’Isaac, comme Joseph sera le préféré de Jacob. Si cette notion de préférence vous choque, rappelez-vous que c’est une relecture a posteriori de la vie de chacun. Il se trouve que Jacob a été plus fidèle à YHWH qu’Ésaü, et Joseph plus que ses frères. C’est pour expliquer leur réussite spirituelle à la différence des autres que les auteurs bibliques les revêtent d’une préférence divine. Les autres, frères, épouses ou proches, qui sont médiocres ou infidèles sont qualifiés de « haïs ».

C’est donc à une gestion de nos priorités que nous invite Jésus : « Dieu premier servi »,  selon la devise de Jeanne d’Arc. Si Dieu passe avant nos proches, nous pourrons aimer mieux, davantage, en vérité.
« Ce que le Christ demande, ce n’est pas que nous haïssions notre père ou notre mère au sens propre, mais que nous ne les aimions pas plus que lui, surtout si cet amour devient un obstacle à sa volonté » (Jean Chrysostome, Homélie 35 sur Matthieu).
« Il faut quitter tout ce qui est nôtre, même ce qu’il y a de plus intime, si cela empêche de s’attacher totalement à Dieu. La vraie liberté commence là où l’on cesse de posséder, même les siens » (Grégoire de Nysse, De la vie de Moïse).

Pourquoi ? Proposons quelques arguments rationnels qui nous invitent à ne pas idolâtrer nos proches.

2. Préférer le Christ remet chacun à sa juste place
Faire de ma famille un absolu, c’est lui rendre un très mauvais service. Car l’autre n’est pas Dieu, fut-il mon conjoint, mon père, ma mère, ma sœur, mon frère ! Aimer Dieu en premier, c’est placer chaque relation sous le signe de la vérité.

Nos proches ne sont plus des absolus, ni des moyens de nous combler, mais des personnes confiées à notre amour et à notre liberté.
Cela permet un amour juste, capable de dire « non » quand c’est nécessaire, de pardonner sans oublier, de prendre soin sans s’effacer. C’est un amour qui respecte la liberté de l’autre, qui ne cherche pas à le façonner à notre image, mais à l’aider à grandir dans sa vocation propre.
Dédiviniser nos proches, c’est également ne pas tout attendre d’eux. L’être aimé n’est pas là pour me combler. Il ne possède pas automatiquement tout ce qui me manque. C’est injuste de lui demander de compléter mes lacunes, de dissiper les angoisses, d’abolir ma solitude, de toujours m’apporter l’aide nécessaire. Lacan aimait à répéter avec humour :
« Aimer, c’est donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » (Séminaire VIII) !
L’amour vrai ne comble pas le manque chez l’autre : au contraire, il le creuse. Partager le manque-à-être est une alliance respectueuse de l’altérité de chacun, creusant le désir d’être-plus au lieu de le saturer.

prosternez-vous-à-l-amorce-12596847 amour dans Communauté spirituelleIdolâtrer, c’est faire de l’autre un tout, un absolu, ce qui l’aliène à notre représentation et à notre narcissisme ; ce qui nous enchaîne nous-même à l’illusion d’une complémentarité impossible.
Croire que l’autre va réparer notre incomplétude, c’est tomber dans une forme d’idolâtrie affective étouffante. C’est ce que Jésus dit (sans avoir lu Lacan !) : si tu demandes à l’autre de remplir la place de Dieu, tu le perds – et tu te perds.

Communier dans l’amour suppose une certaine distance à cultiver, une réelle distinction des deux, car l’amour-fusion aliène et détruit. Développer cette distance intime au cœur de la relation est au-dessus de nos seules forces, si nous ne le recevons pas de Dieu-Trinité, en qui relation et distinction se conjuguent en communion de personnes différentes.
Revenir à la source trinitaire de l’amour nous permet d’irriguer nos amours humains à leur image et ressemblance. Tels les saumons remontant la rivière pour donner la vie, il nous faut refluer en Dieu, afin d’y puiser la qualité de relation avec laquelle nous chérirons nos proches.

3. Préférer le Christ rend l’autre libre
Idolâtrer nos proches, c’est en réalité les asservir, comme on assigne une idole à la poursuite de nos intérêts égoïstes. On se prosterne devant une statuette pour obtenir la guérison, on porte une amulette pour être protégé, on danse autour de totems pour obtenir la pluie : tous ces petits dieux ne sont que des inventions des fantasmes de notre désir de toute-puissance.

Idolâtrer l’être aimé, c’est le posséder, faire de lui la solution à mes problèmes, le bouche-trou de mes manques, l’esclave de mes demandes les plus folles.

L’altruisme cache souvent un désir possessif inavoué, à l’image des dames patronnesses du XIXe siècle qui allait nourrir « leurs pauvres ».

Regardez la vie associative : sous prétexte de générosité, combien de bénévoles ne récupèrent-ils pas un statut social, une autorité, une reconnaissance qui leur faisaient cruellement défaut ? Ils font croire que ce sont des militants désintéressés, mais ont soif de pouvoir, de domination, de gloire, à travers une militance apparemment innocente et humaniste. Très vite, ils veulent devenir indispensables, incontournables ; ils ont du mal à passer le relais (sous prétexte qu’il n’y a personne derrière) ; ils imposent leurs idées ; leur gouvernance, leur vision.
« Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi… » (Mt 20,26)

L’agapè, c’est cet amour qui aime sans condition de réciprocité. Mais pour qu’il ait valeur, encore faut-il qu’il ne serve pas de masque à un désir de maîtrise. L’amour chrétien n’attend pas tout de l’autre, car l’affection peut être facilement détournée en amour captatif s’il ne fait pas un certain travail de deuil sur le désir, sur le manque.
On peut se croire altruiste et être profondément possessif !
Or le samaritain se retire et disparaît avant que le blessé puisse le remercier. Et Saint-Vincent de Paul n’abordait le soin des pauvres qu’avec crainte et tremblement : « Quand vous donnez à un pauvre, il faut se retirer avant qu’il puisse vous remercier ». « Cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés ; reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ».

L’amour immodéré de sa famille – quand on la place au-dessus de tout, même de la vérité, de la justice ou de la liberté – peut devenir immoral, dangereux, voire illégal.
Le népotisme par exemple fait des ravages chez les puissants (et même dans l’Église !) : Napoléon avait placé ses enfants sur les trônes des royaumes d’Europe, Trump se sert de ses proches comme ambassadeurs fantômes ou négociateurs de l’ombre ; nos dirigeants confient des postes à des membres de leur famille sans compétences réelles ; des chefs d’entreprise détournent de l’argent pour leur famille etc.
La corruption, la justice, les inégalités se nourrissent fort bien de l’amour familial désordonné !

Par amour de leur famille, certains parents taisent le crime de leurs enfants, et des enfants mentent pour innocenter leurs parents.
Par amour de la famille, j’ai vu en Afrique des parents empoisonner leur fille qui refusait un  mariage arrangé, et les déshonorait par cette insoumission.
Par amour de la famille, les vendettas continuent à semer la mort en Corse, au Kosovo ou ailleurs.
Par amour de la famille, les « crimes d’honneur », si fréquents dans les cultures traditionnelles (Maghreb, pays slaves etc.) font régner un climat de terreur.
Par amour de la famille, des enfants « différents » (handicap, homosexualité, opinions politiques ou religieuses) sont mis à la porte, exclus, ou pire.
Par amour de la famille, des parents vont élever leur enfant-roi loin de tout repère et de toute limite.

L’amour du Christ nous libère de la peur et du besoin de possession. Quand on aime d’abord le Christ, on ne demande plus aux autres de combler ce que Dieu seul peut remplir : un besoin absolu de reconnaissance, de sécurité, de sens. Cela évite de transformer nos proches en « béquilles affectives » ou en idoles, et de les aimer pour ce qu’ils nous donnent, plutôt que pour eux-mêmes.
L’amour du Christ, qui est inconditionnel, guérit l’angoisse du manque et nous ancre dans une paix intérieure. Cela rend notre amour plus libre, moins centré sur nous, plus ouvert à l’autre tel qu’il est.

4. Aimer nos proches en Dieu
Le Christ est le raccourci le plus efficace entre les autres et nous. Aller vers l’autre en passant par Lui, c’est l’humble chemin de qui veut laisser Dieu aimer en lui et à travers lui.

Jean-Paul II l’écrivait : « L’homme ne peut se comprendre pleinement sans le Christ. Il ne peut non plus aimer véritablement les autres sans passer par le Christ, qui révèle pleinement l’homme à lui-même » (Redemptor Hominis, n° 10).
Et Benoît XVI complétait : « L’amour devient divin dans la mesure où il vient de Dieu et nous unit à Dieu. Il nous transforme jusqu’à ce que nous n’aimions plus seulement en nous, mais aussi à partir de Dieu, en Dieu ».
Le pape François abondait en ce sens : « Il ne s’agit pas de remplacer l’amour humain par l’amour divin, mais de l’inscrire dans l’amour de Dieu pour le rendre plus vrai » (Amoris laetitia, n° 104).

 familleC’est donc à partir de Dieu que nous pouvons le mieux aimer.
Quand vous voulez chérir vos proches, changez de point de vue, adoptez le point de vue de Dieu ! Voyez-le comme Dieu lui-même le voit.

Être plongé dans le cœur de Dieu est le plus court chemin pour être unis nos frères, et réciproquement la prière continuelle nous conduit de la compassion envers autrui à l’union à Dieu, et de l’union à Dieu à l’amour d’autrui, en les aimant à partir de Dieu et en Dieu.

Le starets Silouane, du mont Athos, raconte comment son intercession pour les ouvriers travaillant sur les chantiers de l’île le conduit au cœur du mystère divin, où là il retrouve les visages de ces ouvriers, qui à nouveau le mènent en Dieu seul etc., dans un mouvement perpétuel de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu :
« Au début, je priais avec des larmes de compassion pour Nicolas, sa jeune femme et leur petit enfant mais, à mesure que je priais, le sentiment de la présence divine m’envahissait de plus en plus ; à un certain moment, il devint si intense que, perdant de vue Nicolas, sa femme, leur enfant, leurs besoins, leur village, je n’eus plus conscience que de Dieu seul. Le sentiment de la présence de Dieu m’entraîna dans un recueillement de plus en plus profond ; soudain, au sein même de cette présence, je rencontrai l’amour de Dieu et, au cœur de cet amour, Nicolas, sa jeune femme et l’enfant ; alors, avec l’amour même de Dieu, je recommençai à prier pour eux ; mais je me sentis derechef attiré dans de nouveaux abîmes au fond desquels je rencontrai une fois de plus l’amour de Dieu. C’est ainsi que se passent mes journées : je prie pour chacun de mes ouvriers, tour à tour, l’un après l’autre ; la fin de la journée je leur dis quelques paroles, nous prions ensemble et ils vont se reposer. Quant à moi, je regagne le monastère pour m’y acquitter de mes devoirs monastiques » [1].


Conclusion :
aimer-son-prochain-300x158 idole
Aimer le Christ en premier, ce n’est pas aimer les autres moins — c’est les aimer mieux :

en vérité, sans mensonge ni illusion,
en liberté, sans dépendance affective,
avec une force qui dépasse nos limites humaines.
C’est un amour qui désencombre, qui élargit le cœur, et qui permet à chacun d’exister dans la lumière de Dieu, non dans l’ombre de nos attentes.
Aimer Dieu en premier n’abolit pas l’amour humain, mais l’élève,
L’amour du Christ purifie les attachements affectifs.
L’amour des proches, s’il est centré sur Dieu, devient plus vrai, plus libre, plus fort.
Les autres amours s’éclairent, se purifient et se fortifient lorsqu’ils sont ordonnés à l’amour du Christ.
L’amour du prochain devient plus vrai quand il est enraciné dans l’amour de Dieu, et non dans le besoin affectif et la peur de la perte.

Ne pas idolâtrer ses proches, c’est accepter leur altérité, leur manque, leur non-réponse.
C’est renoncer à la fusion, au désir d’être leur tout ou de faire d’eux notre tout.
C’est aussi savoir aimer sans posséder, jusqu’à accepter de perdre la vie au lieu de vouloir la garder : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ».

___________________________________

[1]. Mgr Antoine Bloom, L’école de prière, Seuil (LV 143), 1972.


LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » (Sg 9, 13-18)

Lecture du livre de la Sagesse
Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

PSAUME
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.
 (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Accueille-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 9b-10.12-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Philémon
Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

ÉVANGILE
« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)
Alléluia. Alléluia.
Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine : apprends-moi tes commandements. Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
Patrick BRAUD

 

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25 décembre 2020

Le vieux couple et l’enfant

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 15 h 00 min

Le vieux couple et l’enfant

Homélie pour la fête de la Sainte Famille/ Année B
27/12/2020

Cf. également :

Honore ton père et ta mère
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

Un tel titre fait penser au ‘vieil homme et la mer’ d’Ernest Hemingway, où un vieux pêcheur tombe sur un poisson énorme, pareil à un cachalot, et lutte pour l’amener à bord de son canot à la force de ses bras.
Dans les textes de notre fête de la Sainte Famille, les pêcheurs s’appelleraient plutôt Abraham et Sara, Syméon et Anne. Quant au poisson, Isaac et Jésus l’incarneraient assez bien, fruit d’une surprise que les découvreurs ne peuvent posséder…

Sarah Abraham.jpgVieux, Abraham et Sara l’étaient certainement lors de l’annonce d’une naissance inespérée. La Bible dit qu’Abraham avait alors environ 100 ans et Sara 80 ! Et voilà qu’Isaac survient, ‘enfant de vieux’ dirait-on aujourd’hui, en tout cas enfant-surprise comme il y en a tant de par le monde encore aujourd’hui malgré la maîtrise moderne de la fécondité !

Vieux, Syméon, prophète au temple de Jérusalem, devait l’être également puisqu’il n’attendait qu’une chose : « s’en aller en paix » après avoir vu le salut, la lumière, la gloire d’Israël, ce qu’il a reconnu en l’enfant Jésus qu’il tenait dans ses bras.

Vieille, Anne l’était assurément : 84 ans à l’époque c’est une performance ! Le chiffre bien sûr est symbolique (7 fois 12, dont 7 ans de veuvage) d’Israël (le peuple est féminin en hébreu, 7 est le chiffre de la création, 12 celui des tribus d’Israël). Le grand âge d’Anne évoque donc la création d’Israël, attendant le huitième jour, celui du Messie. Anne fait penser à la Sagesse, proclamant les louanges de Dieu, « parlant de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance ».

La liturgie de la Sainte Famille nous met devant ces deux couples âgés confrontés à un tout-petit qui bouscule tout en surgissant dans leur vie. Comment ont-ils pu accueillir cet enfant ? Et nous qui sommes collectivement chargés de siècles, comment pourrions-nous accueillir la nouveauté de Dieu aujourd’hui ? Si nos cheveux sont blancs, c’est la fécondité de notre vie qui est en jeu. Si nous sommes nés au XXI° siècle, c’est notre capacité à discerner le moment présent qui est en jeu, afin de porter du fruit.

Essayons de repérer ce qui a permis à ces seniors des temps bibliques de tenir dans leurs bras un enfant à nul autre pareil.

 

D’Abram / Saraï à Abraham / Sara

Le vieux couple et l’enfant dans Communauté spirituelle bc-abrahamsons02Avez-vous remarqué le changement d’appellation presque imperceptible entre le début et la fin de notre première lecture (Gn 15, 1-6; 21, 1-3) ? Au début, en Gn 15,1, Dieu parle à Abram. À la fin, Sara enfante un fils à Abraham. Entre les deux, Dieu change son nom : « Tu ne seras plus appelé du nom d’Abram, ton nom sera Abraham, car je fais de toi le père d’une multitude de nations » (Gn 17, 5).

Rajouter une lettre à un prénom n’est pas chose banale ! D’autant qu’ici, c’est la lettre hébreu h, qui évoque le souffle (Ruah). Elle est ajoutée à Abram pour qu’il devienne Abraham. Abram – contraction de Abiyram – signifie père d’Aram, son pays d’origine, « araméen errant… ». Quand Dieu introduit la lettre h dans son nom, il introduit la lettre de la création, du souffle de la création (Ruah YHWH). Abraham est créé de nouveau et il va pouvoir devenir père, et même « père d’une multitude ». Il passe ainsi de « père d’Aram » à « père d’une multitude », du clan à l’humanité, du territoire à l’universel.

Comment s’opère ce changement d’identité ? C’est justement lorsqu’Abraham accepte d’appeler sa femme Sara (princesse) et non plus Saraï (ma princesse). « Dieu dit encore à Abraham : Saraï, ta femme, tu ne l’appelleras plus du nom de Saraï (ma Princesse, car la lettre hébraïque ï indique le possessif); désormais son nom est Sara (c’est-à-dire : Princesse) » (Gn 17, 15). Elle devient Sara libre, non mélangée, capable de quitter la condition de dépendance. À 80 ans, elle qui était stérile va porter un fruit inespéré.

Autrement dit, c’est lorsque Abram renonce au possessif envers sa femme qu’il devient Abraham.

Lorsque sa femme (Saraï) devient libre (Sara) – princesse sans tutelle – alors tous deux engendrent Isaac, dont le prénom rappellera toujours à Sara qu’elle a ri (rire nerveux de doute, ou d’espoir ne voulant pas être déçu ?) lors de l’annonce de sa grossesse. Car Isaac est un dérivé du prénom hébraïque Yitsh’aq. Ce dernier s’inspire du terme tsahaq qui signifie « rire ».

Abraham : père d'une multitude de nations

Suivant les commentaires du grand exégète juif du Moyen Âge Rachi, la psychanalyste Marie Balmary a écrit des pages enthousiastes sur cette redécouverte du passage de Saraï à Sara, lui permettant d’enfanter Isaac [1]. Elle en oublie un peu l’autre transformation, concomitante, nécessaire, d’Abram en Abraham. Avoir du souffle (grâce à la lettre h) et engendrer, recevoir l’Esprit et ne plus posséder : les deux mouvements s’alimentent mutuellement ! Le grand âge de nos deux époux vient souligner le caractère exceptionnel, sur-naturel, de cette transformation : ce n’est pas à la force du poignet qu’Abraham devient le patriarche d’une multitude. C’est vraiment par l’accueil du souffle de Dieu qu’enfin il relâche son emprise sur Saraï, lui rend sa liberté de princesse, tout en étant lui-même changé en Abraham, le père d’une multitude plus nombreuse que les étoiles dans le ciel.

Cette double transformation n’est pas une question d’âge. Les plus jeunes d’entre nous, parfois trop sûrs d’eux, se mettront à l’école d’Abram et Saraï pour apprendre engendrer mieux qu’à la manière humaine. Les plus vieux, parfois résignée, verront en Abraham et Sara leur espérance de porter du fruit pendant des années encore, selon la parole du psaume : « vieillissant, il fructifie encore » (Ps 91,15).

 

Discerner le moment présent

Dans l’évangile de ce dimanche (Lc 2, 22-40), le vieillard Siméon se révèle prophète, en reconnaissant en ce bébé de Nazareth le salut des nations et la gloire d’Israël.
Giotto_-_Scrovegni_-_-19-_-_Presentation_at_the_Temple Abraham dans Communauté spirituelle
À 84 ans, Anne n’a rien perdu de son acuité spirituelle, puisqu’elle chante les louanges de Dieu en croisant cet enfant, et elle parle de lui à tout le monde.
Or, discerner dans ces quelques kilos de chair et de sang – sanglé dans les langes de l’époque – plus qu’un bébé blotti contre sa mère, c’est tout sauf évident !

Présentation de Jésus au Temple : textes de St Luc et Maria ValtortaOn devine que, pour être aussi perspicace, Syméon a dû scruter les Écritures des nuits entières pendant des décennies. On devine également en Anne une grande priante, qui prit  le temps d’habiter le silence et la louange pour attendre le Messie. Elle est l’une des cinq femmes dont l’huile de la prière ne manque jamais pour accueillir l’époux, en pleine nuit devant la salle de noces où ici en plein jour devant le Temple de Jérusalem.
Sinon, comment auraient-ils pu voir tous les deux en filigrane dans cet enfant la marque de l’Esprit de Dieu ?

L’art du discernement spirituel ne porte pas sur le futur, mais bien sur le présent.
De quoi suis-je témoin ?
Quel est le sens de tel événement maintenant ?
Qu’est-ce qui est en jeu dans telle rencontre apparemment anodine ?
Ces questions sont les nôtres devant les irruptions de l’Esprit qui nous bouleversent et nous remettent en cause. Comment faire pour ne pas passer à côté d’un nouveau commencement possible ?
Comment être maintenant dans la louange grâce à telle rencontre ordinaire ?
Comment reconnaître en ces ‘petits’ croisés par hasard le visage du Messie d’Israël ?

Voilà sans doute un enjeu de cet Évangile : discerner dans le moment présent la visite de Dieu lui-même, déchiffrer un visage pour se laisser éblouir par sa profondeur et son mystère.

Notons au passage que c’est en dehors de sa famille que Jésus reçoit tout petit ses  premiers signes de reconnaissance : les bergers, les mages, Anne, Syméon… Comme quoi fêter la Sainte Famille n’est pas enclore nos familles sur elles-mêmes ! Comme Marie et Joseph, nous avons à accepter que nos proches reçoivent une révélation sur eux-mêmes de la part d’étrangers plus que de nous.

Toujours la même chose : renoncer aux possessif, se laisser conduire par l’Esprit…

Êtes-vous Abram ayant besoin de puiser un nouveau souffle pour ne plus posséder vos proches ?
Êtes-vous Saraï ayant besoin d’être libérée de l’emprise de quelqu’un qui vous aime mal ?
Êtes-vous ce vieux couple qui ose attendre et espérer une fécondité nouvelle ?
Ou êtes-vous Syméon pour reconnaître sur le visage d’un tout petit de ce monde la lumière venue d’en haut ?
Ou êtes-vous Anne persévérant dans la prière jusqu’à ce que votre louange éclate après une rencontre ? Jusqu’à parler à tous de celui qui vous a frôlé de sa présence ?

 


[1]. Marie BALMARY, Le Sacrifice interdit, Paris, Grasset, 1986, pp.94-97.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ton héritier sera quelqu’un de ton sang » (Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis un bouclier pour toi. Ta récompense sera très grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant, et l’héritier de ma maison, c’est Élièzer de Damas. » Abram dit encore : « Tu ne m’as pas donné de descendance, et c’est un de mes serviteurs qui sera mon héritier. » Alors cette parole du Seigneur fut adressée à Abram : « Ce n’est pas lui qui sera ton héritier, mais quelqu’un de ton sang. » Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Le Seigneur visita Sara comme il l’avait annoncé ; il agit pour elle comme il l’avait dit. Elle devint enceinte, et elle enfanta un fils pour Abraham dans sa vieillesse, à la date que Dieu avait fixée. Et Abraham donna un nom au fils que Sara lui avait enfanté : il l’appela Isaac.

 

PSAUME
(104 (105), 1-2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Le Seigneur, c’est lui notre Dieu ;il s’est toujours souvenu de son alliance.(104, 7a.8a)

Rendez grâce au Seigneur, proclamez son nom,
annoncez parmi les peuples ses hauts faits ;
chantez et jouez pour lui,
redites sans fin ses merveilles.

Glorifiez-vous de son nom très saint :
joie pour les cœurs qui cherchent Dieu !
Cherchez le Seigneur et sa puissance,
recherchez sans trêve sa face.

Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites,
de ses prodiges, des jugements qu’il prononça,
vous, la race d’Abraham son serviteur,
les fils de Jacob, qu’il a choisis.

Il s’est toujours souvenu de son alliance,
parole édictée pour mille générations :
promesse faite à Abraham,
garantie par serment à Isaac.

DEUXIÈME LECTURE
La foi d’Abraham, de Sara et d’Isaac (He 11, 8.11-12.17-19)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d’être à l’origine d’une descendance parce qu’elle pensait que Dieu est fidèle à ses promesses. C’est pourquoi, d’un seul homme, déjà marqué par la mort, a pu naître une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, une multitude innombrable.
Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

 

ÉVANGILE
« L’enfant grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse » (Lc 2, 22-40)
Alléluia. Alléluia.À bien des reprises, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils. Alléluia. (cf. He 1, 1-2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Quand fut accompli le temps prescrit par la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculinsera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterellesou deux petites colombes.
Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »
Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem.
Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.
Patrick BRAUDPatrick BRAUD

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25 décembre 2019

Honore ton père et ta mère

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Honore ton père et ta mère

Homélie pour la fête de la Saine Famille / Année A
29/12/2019

Cf. également :

Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Aimer nos familles « à partir de la fin »
Une sainte famille « ruminante »
Fêter la famille, multiforme et changeante
La vieillesse est un naufrage ? Honore la !
La Sainte Famille : le mariage homosexuel en débat
Une famille réfugiée politique
Familles, je vous aime?

 

La fête de la Sainte-Famille nous fait lire les conseils de Ben Sirac le Sage sur les relations parents-enfants :

« Le Seigneur glorifie le père dans ses enfants, il renforce l’autorité de la mère sur ses fils. Celui qui honore son père obtient le pardon de ses péchés, celui qui glorifie sa mère est comme celui qui amasse un trésor. Celui qui honore son père aura de la joie dans ses enfants, au jour de sa prière il sera exaucé. Celui qui glorifie son père verra de longs jours, celui qui obéit au Seigneur donne du réconfort à sa mère.
Mon fils, soutiens ton père dans sa vieillesse, ne le chagrine pas pendant sa vie. Même si son esprit l’abandonne, sois indulgent, ne le méprise pas, toi qui es en pleine force. Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée, et elle relèvera ta maison si elle est ruinée par le péché » (Si 3, 2-6.12-14).

Tel qu’il nous est livré dans cette traduction liturgique, le texte se révèle admirablement construit :

 Honneur aux parents Si 3

On voit que chacun des parents doit recevoir – à égalité ! – au moins trois présents, dont la gloire en commun. À noter que c’est à la mère qu’est conférée l’autorité par le Seigneur, et le soutien au (vieux) père par l’enfant. Pas si misogyne que prévu… D’autant plus que le réconfort apporté à sa mère est le seul commandement qui ne rapporte rien à l’enfant, alors que tous les autres lui procurent en retour six biens en abondance.

C’est donc que nos comportements envers nos parents relèvent à la fois de la gratuité  – c’est pour rien que l’enfant apporte du réconfort à sa mère – et de l’intérêt bien compris, car « la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous » dira Jésus plus tard (Lc 6, 36-38). C’est comme s’il y avait une loi de réciprocité entre générations (que l’actuel débat en France sur la réforme des retraites remet au premier plan social !).

Pour la sagesse biblique, glorifier ses parents augmente l’espérance de vie et construit un capital (un « trésor ») pour sa propre vieillesse. De même honorer ses parents ou les soutenir alors qu’ils sont faibles procure le pardon de ses péchés, mieux qu’une liturgie au Temple de Jérusalem.

On se souvient que la cinquième parole du Décalogue (Ex 20, 1-17 ; Dt 5, 6-21) porte justement sur l’honneur des parents, et dit la même chose : « honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur cette terre que Dieu t’a donnée ». Cette parole sert de pivot entre les deux tables de la Loi : la première qui porte sur la relation à Dieu et la deuxième sur la relation aux autres. Comme si la justesse de notre relation parentale était une conséquence de notre juste relation à Dieu, et une condition d’une juste relation aux autres.

De plus, le Décalogue fait implicitement le lien entre chaque parole sur le lien à Dieu et celle correspondante sur les liens à autrui. Ainsi « honore ton père et ta mère » (n° 5) est mis en parallèle avec « tu ne convoiteras pas » (n° 10) :

De la parole n°5 à la parole n° 10
Honneur des parents & Convoitise
Ne pas honorer ses parents engendre la convoitise. En effet, dès lors qu’on n’est plus dans l’héritage (accepter de recevoir ce qui est donné des parents, le meilleur comme le pire) on se met en situation d’appropriation (désirer prendre le bien d’autrui).

De la parole n°10 à la parole n° 5
Convoitise & Honneur des parents
Convoiter le bien d’autrui finit toujours par engendrer le mépris de ses propres parents. On envie leur réussite, on ne voit plus en eux des racines mais des fruits à prendre. On en vient tel le fils prodigue à lorgner sur l’héritage.

La disposition des 10 Paroles en 2 tables nous oblige à lier sans cesse notre comportement envers Dieu et nos relations aux autres, et réciproquement.

La sagesse biblique est donc essentiellement pratique : résultat d’une longue observation des conséquences de nos actes, elle sait d’expérience que mépriser ses parents est suicidaire, et que l’on devient meilleur en étant sensible à leur détresse lorsqu’ils vieillissent.

Regardez autour de vous : ceux qui n’ont pas résolu leurs difficultés de l’enfance avec leurs parents ont du mal à s’assumer eux-mêmes, et font à leur tour peser sur leur famille de sourdes menaces. Ceux qui ont fait la paix avec leur passé familial peuvent être en paix avec eux-mêmes, et accueillir sereinement les différences familiales des nouvelles générations, sans violence. Bon nombre de couples éclatent après quelques années de vie commune parce que l’un des deux (ou les deux !) n’a pas digéré une figure paternelle ou maternelle dans son éducation, ou n’a pas pu honorer son couple parental à sa juste mesure, c’est-à-dire sans l’idolâtrer ni l’accabler.

Honore ton père et ta mère Rav Mena'hem Berros Mitsvah de Kiboud av va-em E27Honorer ses parents, c’est reconnaître que nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre origine, et assumer joyeusement le meilleur et le pire de ce qu’ils nous ont transmis. Même absents (divorce, décès, abandon…), ils demeurent des racines. Nous reconnaissons que le patrimoine génétique de chacun de nos deux parents contribue à inventer le nôtre, unique et original, mais largement inspiré des deux. Décoder ce patrimoine génétique est essentiel pour notre santé, le traitement des maladies, la compréhension de notre psychisme. Pourquoi ne pas accepter la combinaison des patrimoines spirituels également ? Nous pouvons faire du neuf, non pas à partir de rien, mais à partir de ce double héritage assumé avec reconnaissance si tout s’est bien passé, et avec courage s’il y a eu des blessures, avec réalisme et miséricorde dans tous les cas.

Interrogez autour de vous ceux qui ont rompu avec une sœur, un frère, un parent. Très souvent c’est à cause d’une histoire d’argent, d’une sombre histoire de rancune familiale, ou de réelles violences subies qui ont imposé la coupure. Quelle que soit la raison, vous pourrez percevoir une attente et un manque impossibles à combler. Même ceux et celles qui se sont endurci le cœur pour ne plus rien ressentir vis-à-vis des absents, vous pourrez en les écoutant déceler cette inflexion dans leur voix qui trahit leur souffrance apparemment maîtrisée.

Nos querelles familiales – et Dieu sait s’il y en a ! – abîment en nous notre capacité à compatir, à pardonner, à nous lier sans intérêt et sans peur. Il est à ce titre intéressant de repérer que le seul commandement ‘non intéressé’ dans notre texte est le réconfort donné à sa mère en obéissant au Seigneur. La joie d’une mère est de voir son enfant grandir et vivre dans la droiture, selon le cœur de Dieu. Une dame très âgée, rivée sur son fauteuil roulant en EHPAD, l’exprimait avec ses mots : « tout ce qui compte pour moi maintenant, c’est que mon fils soit un homme bien, une belle personne… » La vieillesse avec son cortège d’humiliations et d’indignations est supportable pour elle grâce au réconfort de savoir son fils sur un chemin de droiture. À l’inverse, on se souvient des larmes continuelles de Sainte Monique sur son fils Augustin lorsque celui-ci s’égarait dans une vie facile et luxueuse, perdue dans les délires de la secte des Manichéens.

Donner du réconfort pour rien à des personnes âgées va devenir de plus en plus une urgence sociale. Ce n’est ni le devoir ni l’intérêt qui nous le commande, mais la gratuité de l’amour filial.

Fêtons donc la Sainte Famille en retrouvant ce que veut dire donner honneur et gloire à nos parents aujourd’hui, qu’ils soient vivants ou décédés. Puissions-nous leur donner soutien et réconfort, parce qu’un jour nous serons à leur place, ou simplement parce que nous voulons les aimer tels qu’ils sont, gratuitement.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

Celui qui craint le Seigneur honore ses parents (Si 3, 2-6.12-14)

Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Le Seigneur glorifie le père dans ses enfants, il renforce l’autorité de la mère sur ses fils. Celui qui honore son père obtient le pardon de ses péchés, celui qui glorifie sa mère est comme celui qui amasse un trésor. Celui qui honore son père aura de la joie dans ses enfants, au jour de sa prière il sera exaucé. Celui qui glorifie son père verra de longs jours, celui qui obéit au Seigneur donne du réconfort à sa mère.
Mon fils, soutiens ton père dans sa vieillesse, ne le chagrine pas pendant sa vie. Même si son esprit l’abandonne, sois indulgent, ne le méprise pas, toi qui es en pleine force. Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée, et elle relèvera ta maison si elle est ruinée par le péché.

PSAUME

(Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-5)
R/ Heureux qui craint le Seigneur et marche selon ses voies ! (Ps 127, 1)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plants d’olivier.

Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.

DEUXIÈME LECTURE

Vivre ensemble dans le Seigneur (Col 3, 12-21)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. Le Seigneur vous a pardonné : faites de même. Par-dessus tout cela, ayez l’amour, qui est le lien le plus parfait. Et que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés, vous qui formez un seul corps. Vivez dans l’action de grâce. Que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse ; instruisez-vous et reprenez-vous les uns les autres en toute sagesse ; par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés, chantez à Dieu, dans vos cœurs, votre reconnaissance. Et tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. Vous les femmes, soyez soumises à votre mari ; dans le Seigneur, c’est ce qui convient. Et vous les hommes, aimez votre femme, ne soyez pas désagréables avec elle. Vous les enfants, obéissez en toute chose à vos parents ; cela est beau dans le Seigneur. Et vous les parents, n’exaspérez pas vos enfants ; vous risqueriez de les décourager.

ÉVANGILE

« Prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte » (Mt 2, 13-15.19-23)
Alléluia. Alléluia.Que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ ; que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse ! Alléluia. (Col 3, 15a.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Après le départ des mages, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. » Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte, où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.
Après la mort d’Hérode, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et pars pour le pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. » Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël. Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.
Patrick Braud

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