L'homélie du dimanche (prochain)

10 octobre 2021

Manager en servant-leader

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Manager en servant-leader

29° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
17/10/2021

Cf. également :

Premiers de cordée façon Jésus
Jesus as a servant leader
Jeudi saint : les réticences de Pierre
On voudrait être un baume versé sur tant de plaies…
Donner sens à la souffrance
Exercer le pouvoir selon le cœur de Dieu
Une autre gouvernance
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?

Léo, le serviteur…

Manager en servant-leader dans Communauté spirituelle M02702119999-sourceLéo est le serviteur mystérieux du « Voyage en Orient », roman d’Hermann Hesse (1932).
Léo accompagne un groupe d’hommes partis en expédition vers l’Orient, commanditée par une mystérieuse confrérie spirituelle à la recherche de la vérité. Il remplit son rôle de « domestique » avec simplicité et gentillesse.
Personne ne le remarque.
Attentif aux besoins de chacun il porte les bagages, prépare le thé, remonte le moral des voyageurs fatigués, sourit, raconte une histoire et sourit encore. On ne sait rien de lui, si ce n’est qu’il est toujours présent quand il le faut, discret et serviable à la fois.
Un jour, Léo disparaît. Tous les efforts déployés pour le retrouver restent vains. Désespérée, la caravane continue son voyage : mais à dater de ce jour tout se détraque. Lire une carte géographique ? Allumer un feu ? Réchauffer le cœur et maintenir l’espoir de la communauté ? Léo n’est plus là. Léo manque à tous. Il était indispensable, mais personne ne s’en rendait compte car c’était un second rôle, un voyageur de troisième classe.
L’expédition se termine en fiasco.
Beaucoup plus tard, l’un des voyageurs retrouve la trace de Léo. Il découvre alors, avec stupeur, que sous les traits de ce serviteur discret, efficace et attentionné se cachait en fait le Grand Maître de la congrégation spirituelle qui avait commandité le voyage.

En fait, par sa présence et on attitude de service, Léo facilita l’harmonie du groupe et son avancée étape par étape vers son objectif.

Belle leçon de leadership, dont nous pouvons tous nous inspirer. Non pas pour disparaître dans l’ombre, mais pour devenir plus simples, plus authentiques, davantage à l’écoute de nos collaborateurs et de nos clients [1].

 

Jésus au pied de ses subordonnés

Jésus lave les pieds de ses disciplesVoilà qui rejoint l’évangile de ce Dimanche (Mc 10, 35-45), où Jésus appelle Jacques et Jean, les fils de Zébédée, et les autres, à cultiver l’ambition du service et non celle de la promotion politique :

« Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude ».

En lisant le roman d’Herman Hesse, l’auteur américain R. K. Greenleaf (1904-1990) [2] en tira une conviction forte : le service est le degré le plus élevé du leadership. Chrétien  persuadé que la foi est aussi une pratique sociale, il forgea alors le concept de « servant-leader » dans son essai «The Servant as leader », qui s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires. Il écrit :

Greenleaf : "The Servant as Leader"« Le servant-leader est d’abord serviteur… Cela commence par le sentiment naturel que l’on veut servir, servir d’abord. Ensuite, le choix conscient amène à aspirer à diriger. Cette personne est très différente de celle qui est le leader d’abord, peut-être à cause du besoin d’apaiser une pulsion de pouvoir inhabituelle ou d’acquérir des biens matériels… Le leader d’abord et le serviteur d’abord sont deux types extrêmes. Entre eux, il y a des nuances et des mélanges qui font partie de l’infinie variété de la nature humaine.

« La différence se manifeste dans le soin apporté par le serviteur d’abord pour s’assurer que les besoins les plus prioritaires des autres sont satisfaits. Le meilleur test, et difficile à administrer, est le suivant : les personnes servies grandissent-elles en tant que personnes ? Est-ce qu’en étant servis, deviennent-ils plus sains, plus sages, plus libres, plus autonomes, plus susceptibles de devenir eux-mêmes des serviteurs ? Et quel est l’effet sur les moins privilégiés de la société ? En bénéficieront-ils ou au moins ne seront-ils pas davantage privés ? »

Un servant-leader se concentre principalement sur la croissance et le bien-être des personnes et des communautés auxquelles elles appartiennent. Alors que le leadership traditionnel implique généralement l’accumulation et l’exercice du pouvoir par une personne au « sommet de la pyramide », le leadership serviteur est différent. Le leader-serviteur partage le pouvoir, donne la priorité aux besoins des autres et aide les gens à se développer et à être aussi performants que possible.

Bien sûr, les chrétiens reconnaîtront facilement en Jésus l’archétype du servant-leader : il est le Maître et Seigneur parce que au service des siens, jusqu’à leur laver les pieds comme un domestique. Il est prêt à donner sa vie pour que l’autre grandisse et soit libéré du mal qui le ronge. Il conduit les Douze non pas en chef autoritaire, mais en pédagogue qui fait découvrir à chacun le travail de l’Esprit en lui pour s’y abandonner. En s’identifiant aux moins-que-rien jusqu’à la Croix, il montre à ses amis que l’humilité est au cœur de son  autorité, En mourant nu et faible sur le gibet, il fait corps avec les damnés de la terre pour leur ouvrir un chemin d’espérance à travers sa résurrection. Il incarne le Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, et les mène dans un vert pâturage, là où elles peuvent devenir elles-mêmes (empowerment, diraient les conseils en management !).

Cette intuition que le leadership est d’abord fait de service est présente dans bien d’autres traditions spirituelles. Ainsi Lao-Tseu En Chine, entre 570 et 490 avant J.C :

 François dans Communauté spirituelle« Avec le meilleur leader au-dessus d’eux,
les gens savent à peine qu’il existe.

Le meilleur leader parle peu.
Il ne parle jamais négligemment.
Il œuvre sans intérêt personnel
Et ne laisse aucune trace.

Quand tout est fini, les gens disent,
« Nous l’avons fait par nous-mêmes. »  »

Ou bien Chanakya, En Inde, 4 siècles avant J.C :

« Le roi doit considérer comme bon non pas ce qui lui plait mais ce qui plait à ses sujets …
il est un serviteur rétribué qui jouit en commun avec les autres gens des ressources de l’État ».

Un servant leader se fixe pour but premier la réussite de chacun dans son équipe, et de l’équipe ensemble. R.K. Greenleaf écrit :

« Le meilleur test, et difficile à observer, est :
- est-ce que les personnes servies se développent en tant que personnes ?
- deviennent-elles, tout en étant servies, plus saines, plus sages, plus libres, plus autonomes, plus proches d’elles-mêmes pour devenir à leur tour serviteurs ?
- quel en est l’effet sur les moins privilégiés dans la société : en bénéficient-ils, ou au moins n’en sont-ils pas encore plus privés ? » 

Voilà à quoi on reconnaît qu’un leader a cette touche évangélique dont les entreprises ont tant besoin : faire grandir ceux qui lui sont confiés, concourir au bien commun, privilégier les plus petits.

 

Le Pape François, servant-leader d’exception

Le pape François élu personnalité de  l'année 2013 par le TimeLes « chefs » dans l’Église n’ont pas toujours été à la hauteur de cette vocation de servant-leader, tant s’en faut hélas ! Aujourd’hui encore, le cléricalisme fait son retour dans les paroisses sous couvert de pénurie de prêtres, ou d’accueil de prêtres étrangers qui viennent avec leurs habitudes d’être servis comme un chef de village…

Pourtant le Pape François fascine, bien au-delà des cercles catholiques, par la manière dont il incarne ce style de gouvernement directement inspiré de notre évangile du service. D’ailleurs, sa récente décision de lancer pour toute l’Église un Synode… sur la synodalité de l’Église suscite à cause de cela les mêmes réticences que celles de Pierre au lavement des pieds ou de Jacques et Jean à l’approche de la Passion : « non, pas ça ! Ce n’est pas digne d’un chef de vouloir que tous participent aux décisions (synodalité) ! ».

Le pape François, une icône pour manager ? [3]

Élu « homme de l’année 2013″ par le magazine Time, à la tête d’une « révolution douce » d’après Rolling Stone, leader international le plus influent sur Twitter selon une étude parue en juillet… après un an et demi au Vatican, la « pape François-mania » va toujours bon train. Le chef de l’Église catholique intrigue au-delà du cercle des fidèles, au point d’inspirer un livre à l’expert en management américain Jeffrey Krames (« Diriger avec humilité : 12 leçons de leadership du pape François » [4]), qui fait du religieux une icône pour patrons et cadres.

« La question de savoir s’il est trop progressiste ou trop conservateur sera tranchée par les théologiens, les experts politiques et les millions de catholiques dans les prochaines années, prévient l’introduction. Celle de savoir s’il est un vrai leader, en revanche, ne se débat pas. » D’où vient sa capacité d’attraction ? Voici quatre pistes développées par l’auteur (sur les douze décrites dans le livre).

 

1. Assumer le leadership avec humilité

Première raison du succès de Jorge Mario Bergoglio : sa modestie sans cesse revendiquée. « Il pense que l’authentique humilité donne plus de moyens aux dirigeants que n’importe quelle autre qualité de leadership (…). Il ne rate aucune occasion de montrer que l’on n’est jamais trop humble et que l’on peut apprendre à le devenir », écrit Jeffrey Krames. Dès son élection, le pape a refusé de monter sur l’estrade qui l’aurait placé plus haut que les cardinaux. Il répète aussi qu’il veut d’abord servir les plus fragiles et engager avec eux « des conversations en profondeur », sur un pied d’égalité.

Le conseil de Jeffrey Krames :

« Si vous avez la chance de diriger des personnes, n’utilisez jamais votre position pour des raisons égoïstes. Prenez soin de ne rien faire qui montre à vos subordonnés ou collègues que vous vous situez au-dessus d’eux », préconise Jeffrey Krames. Quitter son bureau en verre pour rejoindre l’open-space, baisser son salaire, tailler dans les frais de bouche des dirigeants… autant de façons de « sortir le trône papal » de son bureau. Des symboles dérisoires ? Pour l’auteur, la « cubicle strategy » (« stratégie du box », car le chef travaille dans le même minuscule bureau que le salarié lambda) a fait ses preuves aux États-Unis. Elle abaisse les barrières entre employés et managers et donne à ces derniers un meilleur sens des réalités.

 

2. S’immerger dans son « troupeau » pour « sentir » les choses avec lui

Si le pape François parle à tout le monde, tout le temps, au téléphone ou en tête-à-tête, c’est qu’il pense que le dialogue avec les fidèles peut seul lui permettre de comprendre leurs attentes. L’ex-prêtre de Buenos Aires qui partait boire le maté dans les bidonvilles exige d’ailleurs de ses archevêques qu’ils ne restent pas derrière leur bureau « à signer des parchemins ». « Soyez des bergers qui sentent l’odeur de leur troupeau », leur a-t-il lancé.

Le conseil de Jeffrey Krames :

Un leader doit « s’immerger profondément dans le groupe qu’il dirige ou aspire à mener ». Comme les créateurs de Hewlett-Packard ou Steve Jobs, il doit « manager en marchant », (« management by walking around ») ; être physiquement présent dans tous les services de son entreprise, engager le plus possible le dialogue avec les salariés pour connaître leur ressenti sur les projets et recueillir leurs suggestions.

 

3. S’entourer, mais sans « béni-oui-oui »

François a marqué les esprits en recrutant huit cardinaux pour l’aider à prendre des décisions, ou en formant une commission de laïcs et de clercs dédiée à la lutte contre les abus sexuels dans l’Église. Pour composer son « gang des huit », « il s’est assuré de ne pas choisir uniquement des cardinaux qui ne lui diraient que ce qu’il souhaite entendre. » Seul l’un d’eux est italien et plusieurs ont des profils atypiques.

Le conseil de Jeffrey Krames :

Former un panel éclectique de quelques interlocuteurs avec qui discuter de ses nouvelles idées, en fuyant surtout les béni-oui-oui: « Réunissez ce groupe régulièrement et ayez toujours quelques sujets d’avance à leur soumettre pour que vos ‘consultants’ aient le temps d’y réfléchir. (…) Réfléchissez à un rendez-vous annuel avec vos clients et vos fournisseurs, comme cela se pratique dans beaucoup d’entreprises florissantes. »

 

4. Tendre les bras au-delà de ses clients

Le pape envoie des signaux d’ouverture aux divorcés, aux homosexuels ou aux athées ? « Votre objectif dans le monde des affaires doit être le même. Vous devez tendre les bras vers les outsiders – ceux qui ne sont pas encore vos clients – pour avoir du succès », écrit Jeffrey Krames. L’auteur va jusqu’à juger que le pape a « augmenté la ‘part de marché’ » de l’Église grâce à cette stratégie ; 20% de hausse de fréquentation des messes britanniques huit mois après son élection, jusqu’à 85 000 fidèles place Saint-Pierre pour ses homélies contre 5 000 pour Benoît XVI… La démarche peut passer par des supports modernes, comme Twitter. Le défi consiste à ne pas perdre son noyau dur de fidèles en visant de nouvelles recrues.

Le conseil de Jeffrey Krames :

« Rendez-vous à des rencontres, à des événements de votre secteur, à des conventions et partout où vos [clients potentiels] se réunissent. Prenez l’habitude de lire leurs journaux et revues (…). Rejoignez leurs conversations sur les réseaux sociaux et donnez-leur de la matière à discuter. Cela pourra faire naître des idées de nouveaux moyens d’augmenter votre base de consommateurs. »

 

Et moi, comment devenir servant-leader ?

En fait, les 12 pistes de management inspirées par le pape François selon Jeffrey Krames sont :

Pape François servant leader

Devenir « servant-leader » n’est réservé ni au pape, ni aux patrons ! Chacune de nous est appelé de par son baptême à laver les pieds de ceux qui croisent sa route, d’une manière ou d’une autre.

Alors, sur les 12 pistes évoquées par Jeffrey Krames, quelle est celle qui me manque le plus ? Quelles conséquences dois-je en tirer ?

 


[1]. Meyrem Le Saget, Le manager intuitif, Vers l’entreprise collaborative, Dunod, 2013

[2]. Robert K. Greenleaf est un ancien cadre d’AT&T (director of management research, development and education), Consultant (auprès du MIT etc.). En 1964, il crée le « Center for Applied Ethics » devenu ensuite « Greenleaf Center for Servant Leadership ». Sa philosophie du servant-leadership fait toujours l’objet d’intenses recherches et publications, aux USA notamment.

[4]. Lead with humility: 12 Leadership Lessons from Pope Francis, par Jeffrey Krames, ed. American Management Association, 2014.

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours » (Is 53, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes.

Psaume
(Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi !
(Ps 32, 22)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce » (He 4, 14-16)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, nous n’avons un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

Évangile
« Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 35-45) Alléluia. Alléluia.

Le Fils de l’homme est venu pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Alléluia. (cf. Mc 10, 45)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »
Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Patrick Braud

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3 avril 2020

Que ferons-nous de cette épreuve ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 18 h 23 min

Que ferons-nous de cette épreuve ?


Image saisissante et unique dans l’histoire de Rome : le 27 Mars, le pape, tout seul au milieu de l’esplanade du Vatican, prie à haute voix pour l’humanité affrontée à la tempête de la pandémie. Fidèle à la tradition chrétienne qui voit dans toute crise un appel à la conversion, François nous invite à faire le tri, à filtrer (crisis = tamis en grec) l’essentiel de l’accessoire à la lumière des événements liés au Coronavirus :

« Le soir venu » (Mc 4, 35). Ainsi commence l’Évangile que nous avons écouté. Depuis des semaines, la nuit semble tomber. D’épaisses ténèbres couvrent nos places, nos routes et nos villes ; elles se sont emparées de nos vies en remplissant tout d’un silence assourdissant et d’un vide désolant, qui paralyse tout sur son passage : cela se sent dans l’air, cela se ressent dans les gestes, les regards le disent. Nous nous retrouvons apeurés et perdus. Comme les disciples de l’Évangile, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble, tous ayant besoin de nous réconforter mutuellement. Dans cette barque… nous nous trouvons tous. Comme ces disciples qui parlent d’une seule voix et dans l’angoisse disent : « Nous sommes perdus » (v. 38), nous aussi, nous nous nous apercevons que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble » (Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie, présidée par le pape François, Parvis de la basilique Saint-Pierre, Vendredi 27 mars 2020).

Le pape François prononce la traditionnelle bénédiction \"Urbi et Orbi\" devant une place Saint-Pierre totalement vide à cause de la pandémie de coronavirus, vendredi 27 mars 2020.

Il n’est pas trop tôt - sans nous démobiliser du combat actuel - pour évoquer quelques pistes où changer d’habitudes va devenir vital. C’est encore un peu une liste à la Prévert, car ce n’est qu’après coup que nous verrons réellement se dessiner les lignes de force du monde nouveau façonné par cette épreuve. Mais s’y préparer dès maintenant n’est pas inutile pour le faire advenir.

Voici quelques chantiers, trop rapidement listés, qui devrait nous occuper après l’épidémie, si nous voulons qu’elle soit utile malgré tout.

 

1.   Reconsidérer la nature, « alliée hostile » de l’homme.

Coronavirus : le jour où les animaux se révoltèrent contre les humains…Tout a commencé lorsque des hommes, sur des marchés chinois douteux et humides (« wet markets ») ont acheté chauve-souris et pangolin. Le Covid 19 relève donc de ce qu’on appelle une zoonose, une maladie d’origine animale qui se transmet à l’homme (comme le SRAS et Ebola). Certains en tirent la conclusion qu’il y a continuité entre animaux et humains, et même une certaine hybridation. D’autres pensent au contraire que l’abolition de la frontière naturelle entre l’humain et l’animal peut causer notre perte. Les vegan et antispécistes suivront le premiers avis et souligneront la continuité du vivant, la communauté de destin entre les êtres sensibles. Les humanistes préféreront la deuxième interprétation, rappelant que les interdits culinaires sont tout autant structurants que l’interdit de l’inceste ou du meurtre dans les civilisations traditionnelles : l’homme doit maintenir une distance avec l’animal s’il veut survivre, physiquement comme moralement.

Plus généralement, nous redécouvrons que la nature est très souvent hostile à l’homme, et pas seulement à cause de ses errements. Nos ancêtres préhistoriques vivaient peu d’années, confrontés au froid glaciaire, aux animaux dangereux, à des famines, des sécheresses, des conditions de survie épouvantables dont ils n’étaient pas responsables. Domestiquer la nature inhospitalière a été la grande affaire des premiers millénaires de l’humanité, on l’oublie trop facilement. L’écologie moderne ne peut reposer sur une vision naïve de notre environnement naturel. Il nous manque pour cela une philosophie de la nature, que les notions de droit naturel ou de loi naturelle assuraient autrefois, et qui sont à refonder aujourd’hui.

Comme la grippe espagnole de 1919 ou la grande peste du XIV° siècle, la pandémie du Covid 19 nous réapprend notre fragilité, notre insignifiance aux yeux de l’univers : une bestiole microscopique peut nous décimer sans que les étoiles s’en émeuvent un instant.

La nature est certes une alliée, une amie prodiguant ressources et beauté. Mais c’est une alliée hostile, devant laquelle la moindre défaillance de vigilance de notre part se paie cash.

 

2. Revaloriser les métiers au bas de l’échelle des salaires.

Au Super U de Châteaubourg, les hôtesses de caisses sont séparées des clients par une protection en plexiglas.Nous célébrons tous - à juste titre -l’héroïsme ordinaire des soignants en les applaudissant à nos fenêtres à 20 heures chaque soir. Cette reconnaissance s’étend également aux hôtesses de caisse, aux employés des hypers et supermarchés sans lesquels nous mourrions de fin : ils risquent leur vie derrière leur mince plexiglas en caisses ou leur masque - quand ils en ont - en rayons. Sans oublier les éboueurs qui continuent à travailler pour notre hygiène, alors que les poubelles regorgent de sources de contamination. Et encore les routiers, la logistique, les policiers, les aides à domicile, les pompiers… C’est la revanche des métiers les plus humbles, et souvent les plus mal payés. Sans eux le pays s’effondrerait. Alors que les traders ne sont guère utiles en cette période… Il faudra donc après la crise réfléchir au statut de ces ‘invisibles’ dont nous avons redécouvert l’importance vitale. Les revaloriser supposera de mieux les payer (comment vivre avec deux enfants et un temps partiel au SMIG actuel en région parisienne ?). Cela demandera également de mieux les écouter : infirmières et soignants étaient en grève depuis quasiment un an dans l’indifférence générale, sans rien obtenir. La prime de 1000 € nets versés par de nombreuses entreprises à ceux qui continuent à travailler en physique est un premier signe en ce sens. Il en faudra beaucoup d’autres.

 

3. Revaloriser les activités gratuites, sources de liens et de solidarité.

L’homme ne se nourrit pas que de pain. Avec le confinement, l’arrêt des activités bénévoles nous fait ressentir cette autre pénurie : l’absence de visites des personnes âgées ou isolées, l’absence de soupes populaires et autres Restos du cœur, le manque de rendez-vous sportifs qui fédèrent etc. La France compte des millions de bénévoles qui incarnent la fraternité à travers un tissu associatif remarquable. Cela nous manque terriblement, et plus encore aux démunis qui attendent qui secours et amitié. C’est cela le fameux tissu des corps intermédiaires dont nous ne pouvons pas nous passer, sinon l’individu reste seul face à l’État. Compter sur ces corps intermédiaires, les faire participer aux décisions sociales qui ont besoin d’être co-construites avec elles, voilà un objectif d’après crise qu’il ne faudra pas oublier.

 

4. Travailler autrement.

Trois conseils pour être performant en télétravailLe 17 mars, en 48 heures, environ un tiers des salariés français ont été mis en télétravail, alors qu’on croyait cela impossible la veille. On leur a trouvé ou acheté du matériel, ouvert des accès informatiques, et finalement fait confiance pour s’autogérer à la maison. Plus de trajet domicile-bureau consommateur de temps, d’énergie, de pollution urbaine ! Le comble est que toutes les études montrent que les télétravailleurs font plus et mieux qu’au bureau. Parce que chez soi, on module ses horaires en fonction de ses impératifs familiaux et privés, parce qu’on est moins dérangé par d’incessantes petites demandes, parce que du coup on peut se concentrer mieux qu’au bureau etc. Bien sûr, il faudrait conserver un ou deux jours présentiels par semaine pour les réunions d’équipe et les contacts réels. Mais on peut imaginer que ce télétravail massif se poursuivra après la crise : les entreprises, les salariés et l’écologie y trouveraient bien des avantages. Le XIX° siècle avait séparé le paysan de son domicile en le transformant en ouvrier à l’usine. Puisse ce XXI° siècle ramener le travailleur chez lui (pour les métiers qui le peuvent et pour les volontaires), tout en gardant les liens collectifs nécessaires.

Au-delà du télétravail, les enjeux de vie et de mort imposée par la pandémie nous obligent à nous poser à nouveau la question de l’utilité réelle de notre travail. Quelle est la raison d’être de mon activité professionnelle ? De mon entreprise ? Contribue-t-elle au bien commun (santé, alimentation, éducation, culture etc.) ou au contraire dégrade-t-elle la planète et notre humanité ? Choisir la finalité de son travail redevient une attente de ceux qui constatent, immobilisés par le confinement, que leur savoir-faire professionnel n’est pas si essentiel que cela puisque le pays peut bien s’en passer un mois ou deux.

 

5. Consommer autrement

L’origine animale de la pandémie nous montre que nous en sommes arrivés à manger n’importe quoi… Le jeûne  financier qu’engendre le confinement nous est bon pour notre portefeuille : même si nous craquons encore sur Internet pour acheter, nous dépensons beaucoup moins que d’habitude (vêtements, chaussures, carburants, transports, voyages…). Le confinement nous oblige à une désintoxication forcée de notre surconsommation de masse ; ce pourrait être salutaire. Un bon livre, une musique inspirante, un jeu de société en famille, une balade près de chez nous : il n’y a pas besoin d’être sans cesse dans un cycle d’achat pour être heureux ! La frugalité est une vertu de crise que nous pouvons goûter avec bonheur. Au lieu de relancer la surconsommation destructrice dès la fin du confinement (ce qui hélas est le plus probable), nous devrions réfléchir à une vie plus sobre.

semaine développement durable 2014 

6. Cultiver le goût de l’intériorité

Un mois sans sortir ou presque ! Les personnes vivant seules (10 millions de Français quand même) ont dû puiser en elles les ressources pour habiter leur solitude sans la subir. Alors que des familles entassées à trois ou quatre dans quelques mètres carrés d’un HLM de banlieue parisienne auraient bien voulu avoir un peu d’espace pour s’isoler de temps en temps. Nous devons apprendre aux plus jeunes l’art de « cultiver notre jardin » intérieur (comme l’écrivait Voltaire). Le divertissement pascalien prend aujourd’hui la forme des écrans, des consoles, des réseaux sociaux. Heureux ceux qui savent briser cet asservissement du toujours connecté ! « Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne sait pas rester au repos dans sa chambre » (Blaise Pascal). Cela s’apprend. Éduquer à l’intériorité faite aussi partie des impératifs d’après crise. Sinon, nous fabriquerons des générations abruties de numérique compulsif, incapables de s’arrêter pour contempler, réfléchir, faire silence, sans avoir peur de la solitude.

moissac 

7. Réorienter la mondialisation

C’est l’une des conversions les plus spectaculaires de la crise ! Voilà que des mots auparavant tabous deviennent raisonnables. On entend Emmanuel Macron ou Édouard Philippe parler de relocalisations, de souveraineté nationale, d’indépendance, de productions vitales, planification d’État, de contrôle des frontières, voire même de nationalisations, et d’un ‘autre capitalisme’ ! La pandémie nous a mis sous les yeux les failles d’une mondialisation devenue folle : faire venir de Chine ou de si loin tant de produits essentiels, voyager autant en consommant tant d’énergie et en polluant autant, imbriquer nos économies au point d’en faire des colosses aux pieds d’argile, quelle folie !

Saurons-nous réformer le système actuel des échanges une fois la crise passée ?
Rien n’est moins sûr : la crise de 2008 devrait nous amener à transformer le système bancaire, et nous n’avons rien fait…

Rationalité économique et mondialisation

8. Réhabiliter le long terme

Que ferons-nous de cette épreuve ? dans Communauté spirituelle ThumbPara227187Pénurie de masques, de tests de dépistage, d’appareils de ventilation, de médicaments, de personnel ad hoc : la dégradation de notre santé publique est la conséquence de 40 ans de politiques court-termistes. La rentabilité financière, l’obsession du résultat comptable ont transformé nos services publics en entreprise soi-disant marchandes soumises à des impératifs qui n’ont plus rien à voir avec leur mission initiale. Or la santé n’est pas une marchandise ! De même l’éducation, la police, la culture etc. Le marché est incapable de raisonner à long terme. Il ne produit pas automatiquement le bien commun, au contraire ! On ne gouverne pas un hôpital comme une entreprise du CAC 40.

Réhabiliter le long-terme en politique et en économie après la crise demanderait tant de conversion que cela semble presque impossible, sauf à changer radicalement de système (et donc de leaders !).
En aurons-nous le courage ?

 

9. L’homme est bon, mais pas que.

518QjwEzp3L._SX373_BO1,204,203,200_ coronavirus dans Communauté spirituelleChaque soir à 20 heures nous applaudissons les soignants, véritable héros de guerre. Nous admirons à juste titre tous ceux qui, de l’hôtesse de caisse au livreur en passant par les éboueurs etc. se dévouent au risque de leur vie. Oui il y a des élans extraordinaires de solidarité, de don de soi, de générosité en ces temps difficiles. C’est la part lumineuse de l’homme. Mais les policiers ont également dressé 360 000 contraventions pour non-respect de confinement en 15 jours ; le marché noir des masques ou de la chloroquine profite aux mafias ; des États peu scrupuleux vont surenchérir pour les emporter sur le tarmac des aéroports ; certains voisins veulent éloigner les soignants de leur immeuble par peur de la contamination etc. Les égoïsmes ne sont pas qu’individuels : des régimes autoritaires mentent à leur peuple sur l’état de santé du pays, l’Afrique et l’Inde vont devoir se débrouiller toutes seules, les riches fuient dans leur résidence secondaire au début du confinement sans souci de la dissémination du virus (plus d’un million de parisiens ont rejoint le 16 Mars la Bretagne, l’Île de Ré ou le Lavandou !) etc. La pandémie met en lumière quelque chose de très banal en fait : chacun de nous est capable du meilleur comme du pire, l’homme est bon grain et ivraie inextricablement mêlés. Loin de la vision rousseauiste de l’homme qui voudrait nous faire croire que c’est la société qui corrompt la bonté foncière de l’homme, loin également des pessimistes et des cyniques ne voyant en l’homme qu’une bête à contenir, ce temps de crise nous redit que l’homme est mélangé, et qu’il faut en tenir compte avec réalisme. Manager un peuple comme un âne - à la carotte et au bâton - est indigne et inefficace. Faire l’impasse sur le mal, la méchanceté, l’égoïsme dont nous sommes capables serait une erreur tout aussi grande. L’Église catholique assume cette tension en affirmant que l’homme est à l’image de Dieu, même si cette image est troublée et déformée par le péché, dès les origines, se transmettant de génération en génération plus massivement qu’un virus hélas.
Impossible que cette dualité n’ait pas de conséquences dans la vie à société, en entreprise, en famille etc.

 

Une deux pistes supplémentaires pour les chrétiens.

10. Faire signe à tous.

Si l’Église doit être « sacrement du salut » (Vatican II), elle doit être un signe public de compassion, de fraternité, de don de soi. Cela passe par le Secours catholique, Emmaüs, les hôpitaux et les écoles catholiques, les réseaux au plus près des souffrants etc. Cela passe également par une parole publique forte dont nous manquons cruellement : pour éclairer la situation, encourager le bien, soutenir l’espérance, mobiliser les énergies, dénoncer les mensonges.

 

11. Ne pas recourir à la pensée magique pour expliquer ou encore moins traiter l’épidémie.

Dieu n’est pour rien là-dedans ! S’il y a un lien avec le péché humain, c’est notre manque de sagesse et d’intelligence pour gouverner le monde en évitant ce genre de propagation. Mais un virus n’a rien d’un châtiment divin. Et ni la prière (souvenez-vous qu’un culte évangélique de 2000 personnes a disséminé le virus dans toute la France à partir de Mulhouse), ni les pèlerinages, ni les processions, ni les médailles miraculeuses ou autres pratiques superstitieuses ne pourront protéger ! Ne reproduisons pas les erreurs de l’Église des crises passées qui essayait d’instrumentaliser la peste, la grippe ou les catastrophes naturelles pour asseoir son emprise…

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Cette liste de chantiers à la Prévert n’est pas exhaustive. Le pape François nous invite la créativité :

« Embrasser la croix, c’est trouver le courage d’embrasser toutes les contrariétés du temps présent, en abandonnant un moment notre soif de toute puissance et de possession, pour faire place à la créativité que seul l’Esprit est capable de susciter. C’est trouver le courage d’ouvrir des espaces où tous peuvent se sentir appelés, et permettre de nouvelles formes d’hospitalité et de fraternité ainsi que de solidarité. Par sa croix, nous avons été sauvés pour accueillir l’espérance et permettre que ce soit elle qui renforce et soutienne toutes les mesures et toutes les pistes possibles qui puissent aider à nous préserver et à sauvegarder. Étreindre le Seigneur pour embrasser l’espérance, voilà la force de la foi, qui libère de la peur et donne de l’espérance. »

On croirait entendre Paul : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8,28).

Préparons dès maintenant l’après-crise, sinon tout reprendra très vite comme si de rien n’était…

 

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10 mai 2018

Les saints de la porte d’à côté

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 01 min

Les saints de la porte d’à côté


Homélie pour le 7° dimanche de Pâques / Année B
13/04/2018

Cf. également :

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde
Dieu est un trou noir
Quand Dieu appelle
Le dialogue intérieur
Poupées russes et ruban de Möbius…
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Sans condition, ni délai
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

Soyez dans la joie et l'allégresse, Gaudete et exsultate : exhortation apostolique du Saint-Père FrançoisLe pape François emploie cette belle expression dans sa dernière exhortation apostolique, Gaudete et exultate, du 19/03/2018.

« J’aime voir la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de sourire. Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté ‘‘de la porte d’à côté’’, de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu, ou, pour employer une autre expression, ‘‘la classe moyenne de la sainteté’’ [1] » (n° 7).

Cette sainteté ‘ordinaire’ donne un relief particulier aux paroles de Jésus dans notre Évangile de ce dimanche (Jn 17, 11b-19) :

« Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité ».

Être sanctifié dans la vérité n’est donc pas réservé aux héros de la foi, aux martyrs glorieux des persécutions, aux seuls premiers de cordée. Être sanctifié est ce qui arrive  sans cesse à ceux qui nous entourent, « notre propre mère, une grand-mère ou d’autres personnes proches (cf. 2Tm 1,5) comme aime à les décrire le pape François (n° 3). Il enracine la sainteté chrétienne dans la réalité ordinaire.

Les saints de la porte d’à côté dans Communauté spirituelle ob_f10caf_bp7lapinbleu773c-1jn4-12

Cette sainteté vient de l’Esprit qui nous unit au Dieu seul saint et nous fait vivre l’amour mutuel où se révèle la présence de Dieu en nous, comme l’écrit Jean dans la deuxième lecture (1 Jn 4, 11-16) :

« Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. Voici comment nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné part à son Esprit. »

 

1026471247 amour dans Communauté spirituelleLes saints de la porte d’à côté nous redisent qu’il nous est également possible d’emprunter cette voie, humble et toute simple, où demeurer dans l’amour et demeurer en Dieu se nourrissent mutuellement l’un de l’autre (1Jn 4,16).

Le secret de cette sainteté d’à côté n’en est pas un : chacun pressent qu’aimer jour après jour, en paroles et en actes, est le vrai critère d’une vie réussie. Plus qu’une Roleix à 40 ans ou une start-up à 30 ans, l’amour familial et amical transforme une existence ordinaire en un parcours qui vaut la peine. C’est un témoignage quasi-sacramentel rendu à la communion d’amour qu’est Dieu en lui-même. C’est pourquoi le concile Vatican II (dans le document Lumen Gentium = LG) n’a pas reculé devant l’audace théologique de définir l’Église, l’assemblée (ekklèsia) des fidèles, comme une communion d’amour dont la source directe est l’amour trinitaire :

LG 1: « sacrement de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ».
LG 9: « sacrement visible de cette unité salutaire » (l’unité de ceux qui regardent avec foi vers Jésus, auteur du salut, principe d’unité et de paix).
LG 48: « sacrement universel du salut ».

Répondant à l’appel du Christ, l’Église est sacrement de la communion trinitaire (Catéchisme de l’Église Catholique n° 747, 837, 950, 1108, 1126, 1301, 1469, 1522, 1532), lorsqu’elle permet à des hommes et des femmes de faire l’expérience d’une unité dans la foi aussi forte que celle qui unit le Christ à son Père dans l’Esprit. Rien moins que cela ! La foi n’est donc pas une aventure individuelle, privée, n’en déplaise aux néolibéraux ou aux partisans d’une laïcité ultra-stricte. C’est par nature une aventure sociale, où les liens vécus dans la cité, l’entreprise, la famille, le quartier sont des sacrements des liens d’amour trinitaires. Le pape François réaffirme tranquillement cette dimension populaire du salut offert dans et par l’Église :

« L’Esprit Saint répand la sainteté partout, dans le saint peuple fidèle de Dieu, car « le bon vouloir de Dieu a été que les hommes ne reçoivent pas la sanctification et le salut séparément, hors de tout lien mutuel ; il a voulu en faire un peuple qui le connaîtrait selon la vérité et le servirait dans la sainteté » (Lumen Gentium n° 9). Le Seigneur, dans l’histoire du salut, a sauvé un peuple. Il n’y a pas d’identité pleine sans l’appartenance à un peuple. C’est pourquoi personne n’est sauvé seul, en tant qu’individu isolé, mais Dieu nous attire en prenant en compte la trame complexe des relations interpersonnelles qui s’établissent dans la communauté humaine : Dieu a voulu entrer dans une dynamique populaire, dans la dynamique d’un peuple. (n° 6).

 Augustin

Les saints de la porte d’à côté nous portent, et nous relient à ce réseau spirituel bien plus puissant que Facebook ou Twitter. Souvent à notre insu : tel voisin de palier, tel collègue de travail, tel cousin ou neveu… se révéleront un jour être de vrais amis de Dieu, consciemment ou non, à travers qui circulent l’unité et l’amour dont nous profitons à côté d’eux.

Apprenons à reconnaître ces saints et saintes « d’à côté », non pour les mettre en avant – ce que leur humilité ne supporterait pas – mais pour se plugger sur la bonté et la vérité qui émanent simplement de leur vie.

Ils nous ramènent à l’essentiel. Ils nous aident à simplifier nos modes de vie. Ils nous feront entendre en nous-mêmes des désirs plus forts. Ils nous élèveront vers Dieu par le  témoignage de leurs responsabilités assumées avec amour. Ils nous invitent à expérimenter nous aussi cette petite voie chère à Thérèse de l’enfant Jésus.

« Pour être saint, il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux. Bien des fois, nous sommes tentés de penser que la sainteté n’est réservée qu’à ceux qui ont la possibilité de prendre de la distance par rapport aux occupations ordinaires, afin de consacrer beaucoup de temps à la prière. Il n’en est pas ainsi. Nous sommes tous appelés à être des saints en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve.
Es-tu une consacrée ou un consacré ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement.
Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église.
Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence ton travail au service de tes frères.
Es-tu père, mère, grand- père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus.
As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels (n° 14) ».

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Si Dieu est amour, si demeurer en Dieu et demeurer dans l’amour ne sont qu’une seule et même chose, alors saint Augustin à raison de nous appeler à tout essentialiser autour de ce roc solide, pour en faire la fondation de notre maison commune :

« Ce court précepte t’est donné une fois pour toutes :
Aime et fais ce que tu veux.
Si tu te tais, tais-toi par amour,
Si tu parles, parle par amour,
Si tu corriges, corrige par amour,
Si tu pardonnes, pardonne par amour.
Aie au fond du cœur la racine de l’amour :
De cette racine, rien ne peut sortir de mauvais. »

St Augustin, Homélie sur la première épître de saint Jean VII, 7-8

 


[1]. Cf. Joseph Malègue, Pierres noires. Les classes moyennes du Salut, Paris 1958.

 

Lectures de la messe
Première lecture
« Il faut que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de la résurrection de Jésus » (Ac 1, 15-17.20a.20c-26)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes, et il déclara : « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse. En effet, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas, qui en est venu à servir de guide aux gens qui ont arrêté Jésus : ce Judas était l’un de nous et avait reçu sa part de notre ministère. Il est écrit au livre des Psaumes : Qu’un autre prenne sa charge. Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection. » On en présenta deux : Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias. Ensuite, on fit cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs, désigne lequel des deux tu as choisi pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique, la place que Judas a désertée en allant à la place qui est désormais la sienne. » On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias, qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres.

Psaume
(102 (103), 1-2, 11-12, 19-20ab)
R/ Le Seigneur a son trône dans les cieux. ou : Alléluia ! (102, 19a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Le Seigneur a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
Messagers du Seigneur, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !

Deuxième lecture
« Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 11-16)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. Voici comment nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné part à son Esprit. Quant à nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde.
Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

Évangile
« Qu’ils soient un, comme nous-mêmes » (Jn 17, 11b-19)
Alléluia. Alléluia. Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde.
Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »
Patrick BRAUD

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19 juin 2017

Terreur de tous côtés !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Terreur de tous côtés !


Homélie pour le 12° dimanche du temps ordinaire / Année A
25/06/2017

Cf. également :

N’arrêtez pas vos jérémiades !

L’effet saumon

Sous le signe de la promesse 


Couverture de Vivants témoins -16a- Jérémie le prophèteLa première lecture  (Jr 20, 10-13) rapporte une expression étonnante, qui n’est utilisé que huit fois dans la Bible 
[1], dont cinq dans le seul livre de Jérémie : « Terreur-de-tous-côtés ! »

Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas…

D’autres traductions (liturgie, Segond, TOB) remplacent terreur par épouvante. Le résultat est tout aussi… terrifiant : le rôle du prophète est ici d’annoncer la terreur qui vient, de prévenir le peuple des épouvantables événements qui vont bientôt arriver. En 597 avant Jésus-Christ, la terreur a pour les juifs le visage de Nabuchodonosor, empereur de Babylone, faisant le siège de Jérusalem, puis incendiant la ville, détruisant le Temple, et déportant le roi et les notables à Babylone. L’épouvante, c’est découvrir qu’il n’y a pas de limites aux crimes, à la cruauté des vainqueurs. L’épouvantable terreur que vont bientôt vivre les contemporains de Jérémie leur fera constater l’impensable, l’inenvisageable : la disparition de la royauté, du Temple, des prophètes, pendant les 60 années de l’Exil à Babylone.

Avouons que ces scènes de terreur résonnent en nous de façon dramatique. Les images des guerres du XX° siècle nous les ont remis en mémoire : boucheries inutiles des tranchées de 1418, horreur de la Shoah en 39-45, million de morts dans les camps, goulags ou autres exactions nazies ou communistes…

Et voilà qu’au 21° siècle, le djihadisme sème joue à nouveau sur la terreur pour essayer de gagner sa guerre idéologique. L’épouvante qui a frappé de stupeur les témoins du massacre du Bataclan en 2015 à Paris, ou récemment de l’explosion dans la salle de concert de Manchester ne quitte pas l’actualité de nos médias. Cette terreur-là n’est pas biblique. Au contraire, celle dont témoigne Jérémie agit à la manière d’un tocsin avertissant la population : si vous ne changez pas de comportement, les conséquences de votre iniquité, de vos idolâtries, de votre corruption seront inévitables. Vous perdrez tout, de manière horrible, si vous ne revenez pas à YHWH de tout votre cœur.

Pour Jérémie, l’annonce de la terreur se veut salutaire. Si ce n’est pas pour cette génération hélas inflexible, peut-être la génération suivante, réfléchissant sur les malheurs survenus entre-temps, pourra y puiser de quoi réfléchir sur les conditions de sa survie.

Avouez que cet avertissement prophétique de Jérémie a des accents très contemporains ! Regardez par exemple l’ex vice-président américain Al Gore. Pendant le G7 de Mai dernier, il présentait son deuxième film, qui va sortir en novembre, sur les dangers écologiques nous menaçant à très court terme. Après son premier film : « une vérité qui dérange » en 2006, il évoque dans « une suite qui dérange : le temps de l’action » le danger que représente un Donald Trump remettant en cause le réchauffement climatique et les accords de la COP 21. En même temps qu’il expose avec enthousiasme les actions qui ont commencé à transformer nos modes de vie pour plus de respect de la planète, Al Gore avertit des risques qu’un retour en arrière « trumpiste » nous ferait vivre.

Le pape Francis (R) se tient aux côtés au président américain Donald Trump lors d'une audience privée au Vatican le 24 mai 2017.

Le pape François, à sa manière, prolonge également l’action prophétique de Jérémie sur ce plan de l’écologie. En liant combat écologique et option préférentielle pour les pauvres, en rappelant que tout est lié, le social et l’écologique, le spirituel et l’économique, François dans son encyclique Laudato si n’hésite pas à rappeler les malheurs frappant les paysans, les habitants des bidonvilles ou des mégapoles contaminées par la pollution, la rareté des ressources naturelles, des modes de vie inhumains… En offrant un exemplaire de Laudato si à Donald Trump lors de sa visite au Vatican en Mai dernier, le pape François faisait comme Jérémie cherchant à épouvanter les puissants de Jérusalem avant que la terreur réelle ne s’abatte sur le peuple.

Une autre forme de prophétisme d’épouvante en France porte le visage d’un philosophe aussi populaire que décrié : Michel Onfray. Dans son dernier ouvrage monumental : Décadence, Onfray prophétise l’effondrement inéluctable d’une civilisation occidentale incapable de retrouver ses vrais moteurs spirituels, face au terrorisme musulman notamment.

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Quand on lui demande si cette décadence est évitable, Onfray répond que le Titanic coule, que rien ne peut l’empêcher de couler, et qu’on peut tout juste chanter et jouer de la musique avec élégance pendant le naufrage… Il est facile d’avoir de nombreux points de désaccord avec Michel Onfray : sa thèse invraisemblable de la non-existence historique de Jésus, sa confusion christianisme Occident, son exégèse biblique très superficielle et très datée etc. Mais on peut retenir de Décadence son côté « jérémiaque » : l’épouvante nous frappe de tous côtés à la vue de ce que les terroristes islamiques nous infligent, et cela doit résonner comme un avertissement dramatique. Onfray pense que l’Occident n’a plus de ressources pour se battre idéologiquement : qui accepterait de mourir pour une Rolex ou le CAC 40 ? Il pense que le christianisme va décliner avec l’Occident (en oubliant au passage le formidable essor chrétien en Afrique, en Asie, Amérique latine….). Il annonce l’épouvante de tous côtés qui ne fait que monter au sein des pays riches. Il prédit l’agonie d’une civilisation matérialiste qui a durement imposé sa loi d’airain aux autres cultures pendant des siècles, et c’est maintenant l’heure de leur revanche…

Sans partager cette vision déterministe, et cette désespérance des ressources du christianisme occidental, nous pouvons par contre relayer sa prophétie angoissée de  l’épouvante à venir si nous ne changeons pas nos modes de vie, notre logiciel culturel, économique et spirituel. Les racines du terrorisme djihadiste sont théologiques plus qu’économiques : tant que l’Occident ne revisitera ses raisons religieuses d’être lui-même, tant qu’il n’entrera pas en débat critique avec la vision du monde provenant de l’islam, son anthropologie, ses mythes fondateurs etc, il ne pourra pas se défendre vraiment…

Jérémie sait d’expérience qu’annoncer le malheur qui vient ne rend pas très populaire ! On l’a humilié, persécuté, poursuivi, jeté dans une prison-citerne, parce que justement il  vociférait tous haut ce que les puissants ne voulaient pas entendre. Lui-même est sans doute mort en route avec les exilés de 597 ou à Babylone.

Les Jérémie d’aujourd’hui, d’Al Gore au pape François, en passant plus ou moins par Onfray, Mélenchon ou autres ‘prophètes de malheur’, continueront à déranger les puissants, à  choquer les masses soumises aux idées dominantes. Ils n’en sont pas moins ceux à partir de qui penser à frais nouveaux la reconstruction d’un monde plus humain, comme Israël a repensé la nouvelle Jérusalem en relisant Jérémie après le retour d’Exil, à partir de 537 avant Jésus-Christ…

Relayons les paroles fortes de nos Jérémies d’aujourd’hui.

La « terreur-de-tous-côtés » peut finalement s’avérer salutaire, si elle nous ouvre les yeux sur nos idolâtries meurtrières.

 


[1] . Jr 6,5 : Ne sortez pas dans la campagne, ne vous risquez pas sur les routes, car l’ennemi porte l’épée : terreur de tous côtés!
Jr 20,4 : Ce n’est plus Pashehur que Yahvé t’appelle, mais Terreur-de-tous-côtés. Car ainsi parle Yahvé : Voici que je vais te livrer à la terreur, toi et tous tes amis;
Jr 20,10 : J’entendais les calomnies de beaucoup : « Terreur de tous côtés! »
Jr 46,5 : Leurs braves, battus, s’enfuient éperdument sans se retourner. C’est la terreur de tous côtés, oracle de Yahvé.
Jr 49,29 : Leurs tentes et leurs moutons, qu’on les prenne, leurs étoffes et tous leurs ustensiles; qu’on s’empare de leurs chameaux et qu’on crie sur eux : « Terreur de tous côtés! »
Lm 2,22 : Tu as convoqué comme pour un jour de fête les terreurs de tous côtés; au jour de la colère de Yahvé, il n’y eut rescapé ni survivant. Ceux que j’avais bercés et élevés, mon ennemi les a exterminés.
Ps 31,14 : J’entends les calomnies des gens : terreur de tous côtés ! ils se groupent à l’envie contre moi, complotant de m’ôter la vie.
Is 31,9 :  Dans sa terreur Assur abandonnera son rocher, et ses chefs apeurés déserteront l’étendard.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Il a délivré le malheureux de la main des méchants » (Jr 20, 10-13)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Moi Jérémie, j’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable. Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause. Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants. – Parole du Seigneur.

PSAUME
(Ps 68 (69), 8- 10, 14.17, 33-35)
R/ Dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi. (Ps 68, 14c)

C’est pour toi que j’endure l’insulte,
que la honte me couvre le visage :
je suis un étranger pour mes frères,
un inconnu pour les fils de ma mère.
L’amour de ta maison m’a perdu ;
on t’insulte, et l’insulte retombe sur moi.

Et moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.
Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse, regarde-moi.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.
Que le ciel et la terre le célèbrent,
les mers et tout leur peuplement !

DEUXIÈME LECTURE
« Le don gratuit de Dieu et la faute n’ont pas la même mesure » (Rm 5, 12-15)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères,
nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché. Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne
tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.

ÉVANGILE

« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps » (Mt 10, 26-33) Alléluia. Alléluia. 
L’Esprit de vérité rendra témoignage en ma faveur, dit le Seigneur.
Et vous aussi, vous allez rendre témoignage.
Alléluia. (cf. Jn 15, 26b-27a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux. Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux. Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux.
Patrick BRAUD

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