L'homelie du dimanche

5 avril 2020

Jeudi saint : les réticences de Pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi saint : les réticences de Pierre

Homélie du Jeudi saint / Année A
09/04/2020

Cf. également :

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don

Jeudi saint : les réticences de Pierre dans Communauté spirituelle soins_podologie_-_copie_0Avez-vous déjà fait l’expérience de la dépendance ? À cause d’une entorse, d’une hospitalisation, d’un lumbago ou autres, avez-vous été obligé de vous laisser laver, habiller, soigner par quelqu’un d’autre ? Revêtu de l’étrange chemise de nuit des hôpitaux qui ne ferme jamais et ne dissimule pas grand-chose, vous avez peut-être été badigeonné, retourné, examiné, porté sur la selle parce que vous étiez incapables de le faire par vous-même. Expérience sacrément humiliante, où il faut mettre sa fierté dans sa poche et accepter que le corps humain – le sien en l’occurrence – soit un objet banal de manipulation par des mains et des yeux qui en ont vu d’autres.

Vous comprenez mieux alors pourquoi Pierre regimbe lorsque Jésus veut lui laver les pieds. On a coutume de dire que lui le Seigneur s’abaisse à ce moment-là pour servir ses disciples, et on a raison. Reste que c’est humiliant également pour Pierre. Se laisser toucher par un autre homme pour des gestes d’hygiène personnelle n’est pas évident ; c’est même très gênant. Jésus le sait bien, lui qui juste avant a été bouleversé par l’autre lavement des pieds de l’Évangile, celui que Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare) lui a fait en mouillant les pieds de Jésus de ses larmes et en les essuyant avec ses cheveux (Jn 12,1–5). Les spectateurs de la scène en ont été gênés et choqués. Jésus en a été troublé, physiquement car c’est un geste inconvenant en public entre un homme et une femme qui ne sont qu’amis – spirituellement – car il y a vu l’annonce de son ensevelissement.

Peut-être a-t-il appris de Marie de Béthanie que laver les pieds de l’autre est un geste d’amour qui va jusqu’à la croix, jusqu’à donner sa vie ? Jésus doit tant aux femmes…

En tout cas, Pierre renâcle à l’idée d’être lavé par son Rabbi qu’il vénère et qu’il place bien au-dessus de lui : sa réticence est d’abord physique (se laisser toucher et laver les pieds), puis spirituelle (cela ne convient pas pour le Maître qui est plus grand que cela).

D’ailleurs, lorsqu’on répète réellement ce lavement des pieds lors de la célébration du Jeudi saint, le prêtre ou le diacre sentent bien en saisissant les pieds nus qu’ils frémissent et ont du mal à se laisser faire…

Pourtant, l’expérience fondamentale du salut est bien là, dans cette dépendance vis-à-vis du Christ qui deviendra une dépendance mutuelle en Église : accepter d’être sauvé gratuitement, et non de se sauver par soi-même sans avoir besoin de personne. Grâce à sa réticence, Pierre nous apprend que la clé du salut est dans le passif, le laisser-faire, le recevoir activement mis en œuvre.

Jésus en rajoute en précisant que Pierre ne peut comprendre maintenant, mais plus tard seulement, lorsqu’il y aura eu la croix et la résurrection qui éclaireront ce geste une signification nouvelle : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras ».

Reste que communier au Christ – ce qui est en jeu dans la Cène du Jeudi Saint – c’est d’abord se laissé laver, purifier, sauver par lui : « si je ne te lave pas, tu ne pourras avoir rien de commun avec moi ».

 * Le lavement des piedsFougueux comment on le connaît, Pierre accepte et renchérit alors en demandant d’être lavé tout entier ! La réponse de Jésus est énigmatique : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds ».

De quel bain parle-t-il ? Pas de trace d’une telle ablution dans le texte précédemment. Le verbe (λούωen grec = louó) n’est employé par Jean qu’une seule fois, ici. Quatre autres usages seulement dans le Nouveau Testament désignent :

• les soins de toilette funéraire sur le corps de Tabitha avant que Pierre justement la ressuscite (Ac 9,37)

• les soins sur les plaies de Paul et Silas par leur geôlier qui reçoit le baptême dans la foulée (Ac 16,33)

• la purification spirituelle du cœur lavé de toute souillure qui s’approche du sanctuaire de Dieu (He 10,22)

• et de manière plus triviale le nettoyage de la truie qui « à peine lavée se vautre dans le bourbier » (2P 2,22).

Ces quatre usages donnent donc à ce verbe une connotation de mort/résurrection, de baptême, et de purification des souillures.

Le bain dont parle Jésus à Pierre n’est pas physique, car Pierre ne s’est pas baigné avant de passer à table ! C’est par anticipation le bain dans la mort/résurrection du Christ à laquelle Pierre sera associé par son martyre à Rome. C’est également le bain sacramentel du baptême (pour les disciples à venir, car il n’est écrit nulle part que Pierre ait jamais été baptisé…). Et c’est encore le bain spirituel qu’est la purification de ses péchés dont les ablutions rituelles sont le symbole.

Si ce bain a rendu Pierre entièrement pur, pourquoi lui laver les pieds ? Parce que - précise Jésus - dans la vie quotidienne, une fois pris le bain du matin, seuls les pieds se salissent dans la journée, surtout dans la poussière des chemins de Palestine, au point de devoir les laver avant de s’étendre sous les coussins pour manger (allongé) le soir. « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds ». Petit détail anodin qui pourtant prend après coup une signification ecclésiale et sacramentelle : si le baptême donné une fois pour toutes accorde fondamentalement le salut, il faut une pénitence/réconciliation régulière pour entretenir le don reçu. Si le bain est le baptême où le pardon est gratuitement donné en plénitude (« le bain d’eau qu’une parole accompagne » comme l’écrit Paul en Ep 5,26), le lavement des pieds rappelle l’hygiène spirituelle quasi quotidienne de la pénitence/réconciliation. L’allusion aux pieds qui se salissent chaque jour renvoie alors à la confession des péchés en Église à pratiquer régulièrement : « Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité » (1Jn 1,9), puis plus tard au sacrement de réconciliation qui remet en état de marche - si l’on peut dire - le moteur de la foi encrassé par les inévitables impuretés liées à son fonctionnement quotidien.

Résumons-nous : grâce aux réticences de Pierre à se laisser laver les pieds, nous avons entendu Jésus souligner que :

• le salut est à accueillir comme un don gratuit, en se laissant faire par le Christ au lieu de vouloir faire son salut à la force du poignet (signification anthropologique).

• nous ne comprenons pas toujours sur le moment le travail du Christ en nous. C’est après coup, à la lumière des événements (croix/tombeau vide ici) que cela prendra sens pour nous (signification anthropologique à nouveau).

• le pardon/purification des péchés est donnée une fois pour toutes par le baptême (signification sacramentelle), que ce baptême soit de sang (le martyre) ou d’eau.

• Néanmoins, une hygiène spirituelle ordinaire demande de laver souvent les inévitables souillures qui accompagnent notre marche. Cela se fait par la confession des péchés au sein de la communauté (signification ecclésiale) ou plus tard par le sacrement de réconciliation (signification sacramentelle à nouveau).

La suite de la Cène nous donnera encore une autre signification – éthique celle-là – du geste étrange posé par Jésus : la véritable autorité est de servir ses subordonnés et non de se faire servir, jusqu’à donner sa vie pour eux.

 

Vous voyez, la Cène du Jeudi saint questionne notre vision de l’homme (se laisser faire activement), notre vie en Église (confession et pardon mutuel), notre pratique sacramentelle (baptême, confession), notre vie spirituelle (communier au Christ en le laissant nous toucher), notre éthique (servir).

À chacun de discerner, parmi ces cinq dimensions du Jeudi saint, celle qu’il est appelé à faire grandir, pour fêter Pâques en vérité…

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

 

PSAUME

(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

 

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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10 novembre 2019

Il n’en restera pas pierre sur pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Il n’en restera pas pierre sur pierre

Homélie du 33° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
17/11/2019

Cf. également :

Nourriture contre travail ?
« Même pas peur »…
La destruction créatrice selon l’Évangile
La « réserve eschatologique »

Et Notre-Dame brûlait…

Incendie Notre Dame de ParisEn ce 15 avril 2019, les passants se figeaient devant le spectacle de l’incendie qui ravageait  la toiture de la cathédrale. Scotchés devant les écrans des chaînes d’information, des milliers de visages scrutaient l’événement, ne sachant quoi penser. La tristesse s’affichait dans les propos de tous les commentateurs, à peine atténuée par les promesses de dons qui affluent déjà pour reconstruire le symbole blessé. Imaginez qu’à ce moment-là surgisse un homme – jeune encore – tenant ces propos devant les caméras de BFM ou de LCI : « vous pleurez pour le toit d’une cathédrale ? Mais viendra un jour où elle sera complètement détruite. Il n’en restera pas pierre sur pierre. Pourquoi vous attacher à des choses qui passent alors que l’éternel est à votre porte et que vous ne lui ouvrez pas ? » L’incompréhension et le rejet seraient unanimes ! Et pourtant, c’est bien ce que Jésus a déclaré sur le Temple de Jérusalem devant lequel tout le monde s’extasiait (cf. Lc 21, 5-19) ! De quoi se faire de solides ennemis dans chaque camp, politique ou religieux… Les spectateurs avides des crucifixions, gibets et autres guillotines utilisaient ces paroles pour tourner Jésus en ridicule :

« Les passants l’insultaient hochant la tête et disant:  » Hé ! Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même en descendant de la croix. «   (Mc 15,29)

Évidemment, vous objecterez (non sans raison) que les Évangiles ont été écrits dans les années 70 à 90 et que donc il était facile à ce moment de prédire la destruction du Temple, puisqu’elle avait déjà eu lieu en l’an 70. Le rédacteur a-t-il mis ces paroles sur les lèvres de Jésus en réfléchissant sur la catastrophe de la prise de Jérusalem par l’empereur Titus ? Ou bien s’est-il souvenu de ces paroles qui avaient tant choqué à l’époque, et qui maintenant trouvaient tout leur sens ? Difficile de trancher. L’essentiel est l’avertissement du Christ : « quand tu vois s’écrouler ce que tu as construit de plus beau, moi je peux le rebâtir à la manière divine et non plus humaine. »

Ces paroles sont si graves pour les juifs qu’ils en feront un motif de condamnation contre Jésus lors de son simulacre de procès :

« Nous l’avons entendu dire: « Moi, je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme et, en trois jours, j’en bâtirai un autre, qui ne sera pas fait de main d’homme. » »  (Mc 14,58)

Annoncer l’éphémère des constructions humaines est donc risqué : le prix à payer peut être très élevé. Voilà pourquoi les prophètes sont si peu nombreux, aujourd’hui encore…

Il n’en restera pas pierre sur pierre dans Communauté spirituelle jesus_donkeyJésus avait pleuré sur Jérusalem, pressentant que son aveuglement spirituel lui serait fatal :

« Quand il approcha de la ville et qu’il l’aperçut, il pleura sur elle. Il disait:  » Si toi aussi tu avais su, en ce jour, comment trouver la paix…! Mais hélas ! Cela a été caché à tes yeux ! Oui, pour toi des jours vont venir où tes ennemis établiront contre toi des ouvrages de siège; ils t’encercleront et te serreront de toutes parts; ils t’écraseront, toi et tes enfants au milieu de toi; et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu as été visitée. » (Lc 9, 41-44)

Rappelez-vous : le même avertissement avait été lancé au roi David. Pour prouver son attachement à YHWH et manifester à tous la gloire de son règne, David veut construire un Temple à Jérusalem. Le prophète Samuel le tance vertement : « comment oses-tu prétendre faire quelque chose pour Dieu sans lui demander ? Peux-tu l’enfermer dans une salle de pierre ? Es-tu conscient de l’orgueil et de la démesure de ce projet ? » YHWH renverse alors la perspective : « c’est moi qui te bâtirai une maison, ta dynastie royale, à travers ta descendance. Pour te le prouver, je t’annonce que c’est ton fils Salomon qui va me bâtir un Temple à ma demande, et non toi de ton propre gré (cf. 2S 7). Le rêve de grandeur du roi David s’évanouit : il apprend par cette ‘destruction’ symbolique que le salut est à accueillir et non à bâtir.

800px-Heures_d%27Henri_II_fol73v destruction dans Communauté spirituelleUne autre figure biblique du « il n’en restera pas pierre sur pierre » est Job bien sûr. Rappelez-vous son histoire, l’histoire du malheur innocent qui est de toutes les époques, pays ou religions. Job était heureux, comblé par une famille très nombreuse, des dizaines de serviteurs, des troupeaux innombrables. Le Satan veut insinuer en Dieu le doute sur les motivations de cet homme pieux et intègre : est-ce pour rien (gratuitement) que Job craint Dieu ? Alors, pour éprouver ce pour rien, Satan demande à Dieu d’autoriser que le malheur s’abatte sur la maisonnée de Job, puis sur Job lui-même.

« Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? Ne l’as-tu pas protégé d’un enclos, lui, sa maison et tout ce qu’il possède ? Tu as béni ses entreprises, et ses troupeaux pullulent dans le pays. Mais veuille étendre ta main et touche à tout ce qu’il possède. Je parie qu’il te maudira en face ! »  (Jb 1,9-11)

D’un seul coup, Job perd tout : ses dix enfants, ses serviteurs, ses troupeaux, toutes ses richesses. Puis il perd lui-même la santé : il est couvert d’ulcères, et l’on comprend bien en français que Job est ulcéré de ce qui lui arrive. C’est trop injuste ! Pourtant, Job ne renie pas sa foi : sans plus aucune contrepartie, il continue à faire confiance à Dieu.

« Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté : que le nom du Seigneur soit béni ! »  (Jb 1,21)

Il ne reste plus pierre sur pierre de tout ce qu’il avait amassé durant sa vie entière, et pourtant il ne renie pas Dieu. Simplement, il se demande : pourquoi ? Avec une lancinante exigence, il écarte toute les théories culpabilisantes de ses amis et garde vivante la question : pourquoi ?

C’est donc que les destructions qui jalonnent notre itinéraire personnel pourraient bien avoir un autre sens que la catastrophe de l’instant. Devant un Temple qui est détruit, l’enjeu n’est pas de se lamenter, mais de se demander : pourquoi ? Ou plutôt : pour quoi, vers quoi ? Vers quoi cette catastrophe peut-elle me/nous mener ?

Quand tout est détruit, ne demandez pas pourquoi en regardant vers le passé, mais pour quoi en regardant devant : vers quoi peut mener cette destruction ?

M830106 exilIsraël a par deux fois connu une destruction semblable à celle que Jésus prophétise : lors de l’exil à Babylone (en 570 av. J.-C.), et lors de la Shoah (= ‘catastrophe’ en hébreu) de 39-45. Car le Temple de Jérusalem a déjà été détruit en -587, lors de la prise de la ville par Nabuchodonosor roi de Babylone. Il s’en est suivi une déportation à Babylone, dont le roi d’Israël, Sédécias, devint le premier déporté, les yeux crevés par le vainqueur. Israël n’avait plus ni Temple, ni terre, roi, ni prophète : il aurait dû disparaître, rayé de la carte pour toujours. Cette destruction apparemment totale a pourtant débouché de façon inattendue sur le retour du peuple et une restauration religieuse plus fidèle à la loi de Moïse. Toujours la question du pour-quoi : à quoi peut mener cet écroulement complet ? Plutôt que de perdre son énergie à faire des théories sur l’inexplicable (d’où vient le malheur innocent ?), mieux vaut se concentrer sur ce qui peut advenir à partir de cette tabula rasa.

Ainsi a fait Israël après sa dispersion en 70 lors de la victoire romaine : pendant des siècles la diaspora juive a maintenu vivante traditions et coutumes, espérant contre toute espérance : « l’an prochain Jérusalem ! »

Ainsi a fait Israël après la deuxième grande déportation de son histoire, la Shoah nazie. Impossible d’expliquer ou de comprendre en fin de compte pourquoi six millions de juifs ont été exterminés dans les camps. Mieux vaut transformer cette catastrophe en moteur pour autre chose : la création de l’État d’Israël en 1948, la vigilance absolue sur l’antisémitisme en Europe etc.

Cliquez pour afficher lDans notre existence personnelle également, il y a des moments où il nous semble qu’il ne subsiste plus rien, pas pierre sur pierre, de tout ce que nous avions construit auparavant. Vous l’avez peut-être déjà expérimenté au moment d’un divorce, d’un diagnostic d’une maladie incurable, d’un handicap qui change tout, d’un licenciement qui vient tout remettre en question… Le témoignage de Martin Gray dans les années 70, garde toute sa force. Par deux fois il a perdu sa femme et ses enfants : dans le ghetto de Varsovie d’abord, puis dans un incendie dans le sud de la France où il avait refait sa vie. À chaque fois, effondré, il s’est demandé où tout cela le conduisait. Et il a reconstruit, « au nom de tous les miens » (Ed. Robert Laffont, 1971). On entend là comme un écho du poème de Rudyard Kipling invitant son fils à affronter les destructions futures qui jalonneront son existence (poème de 1909) :

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ; […]
Tu seras un homme, mon fils.

Repartir de rien demande un courage surhumain. Certains, anéantis après avoir tout perdu, sombrent dans la dépression, fuient dans l’alcool ou la drogue, ou deviennent des fauves par haine de la société. Qui pourrait les juger, tant l’épreuve est destructrice ?

D’autres reçoivent mystérieusement le courage de se relever, et transforment le malheur qui leur est arrivé en source de compassion pour les autres, d’entraide avec ceux à qui il arrive la même chose.

Bien des fois, il ne reste plus pierre sur pierre des beaux édifices que nous avions élevés. Au lieu de nous plaindre, de nous lamenter, de déprimer, entendons le Christ qui nous promet d’intervenir lui-même sur les ruines de notre orgueil passé :

« C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. […] Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« Pour vous, le Soleil de justice se lèvera » (Ml 3, 19-20a)

Lecture du livre du prophète Malachie

Voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme la fournaise. Tous les arrogants, tous ceux qui commettent l’impiété, seront de la paille. Le jour qui vient les consumera, – dit le Seigneur de l’univers –, il ne leur laissera ni racine ni branche. Mais pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement.

PSAUME

(Ps 97 (98), 5-6, 7-8, 9)
R/ Il vient, le Seigneur,gouverner les peuples avec droiture. (cf. Ps 97, 9)

Jouez pour le Seigneur sur la cithare, sur la cithare et tous les instruments ;
au son de la trompette et du cor, acclamez votre roi, le Seigneur !

Que résonnent la mer et sa richesse, le monde et tous ses habitants ;
que les fleuves battent des mains, que les montagnes chantent leur joie.

Acclamez le Seigneur, car il vient pour gouverner la terre,
pour gouverner le monde avec justice et les peuples avec droiture !

DEUXIÈME LECTURE
« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3, 7-12)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, vous savez bien, vous, ce qu’il faut faire pour nous imiter. Nous n’avons pas vécu parmi vous de façon désordonnée ; et le pain que nous avons mangé, nous ne l’avons pas reçu gratuitement. Au contraire, dans la peine et la fatigue, nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à la charge d’aucun d’entre vous. Bien sûr, nous avons le droit d’être à charge, mais nous avons voulu être pour vous un modèle à imiter. Et quand nous étions chez vous, nous vous donnions cet ordre : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous apprenons que certains d’entre vous mènent une vie déréglée, affairés sans rien faire. À ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné.

 

ÉVANGILE

« C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie » (Lc 21, 5-19)
Alléluia. Alléluia.Redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche. Alléluia. (Lc 21, 28)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

 En ce temps-là, comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Ils lui demandèrent : « Maître, quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? » Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : ‘C’est moi’, ou encore : ‘Le moment est tout proche.’ Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. » Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel.
Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »
Patrick BRAUD

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31 mars 2019

La première pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

La première pierre

Homélie pour le 5° dimanche de Carême / Année C
07/04/2019

Cf. également :

Lapider : oui, mais qui ?
L’adultère, la Loi et nous
L’oubli est le pivot du bonheur
Le Capaharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
Comme l’oued au désert
Jésus face à la violence mimétique
Les sans-dents, pierre angulaire

Où sont les témoins de l’adultère ?

Les lectures de ce dimanche offrent de multiples pistes de méditation pour la semaine : l’oubli comme pivot du bonheur (première lecture Is 43, 16-21 et deuxième lecture Ph 3, 8-14), l’imprévu de Dieu qui surgit comme l’oued au désert (psaume 125), le rôle de la Loi dans nos vies, toutes les formes d’adultère pratiquées aujourd’hui etc.

Ajoutons-en une autre : la fameuse première pierre dont Jésus cherche le lanceur autorisé sur la femme adultère (Jn 8, 1-11).

C’est devenu une expression proverbiale en français : « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Or Jésus – qui connaît par le cœur le premier Testament –  n’aurait pas dû dire cela. Il aurait dû citer exactement le livre du Deutéronome :

Lapidation pour viol du sabbat« S’il se trouve au milieu de toi, dans l’une des villes que le Seigneur ton Dieu te donne, un homme ou une femme qui fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur ton Dieu en transgressant son alliance, et qui s’en va servir d’autres dieux et se prosterner devant eux, devant le soleil, la lune ou toute l’armée des cieux, ce que je n’ai pas ordonné : si l’on te communique cette information ou si tu l’entends dire, tu feras des recherches approfondies; une fois vraiment établi le fait que cette abomination a été commise en Israël, tu amèneras aux portes de ta ville l’homme ou la femme qui ont commis ce méfait; l’homme ou la femme, tu les lapideras et ils mourront. C’est sur les déclarations de deux ou de trois témoins que celui qui doit mourir sera mis à mort; il ne sera pas mis à mort sur les déclarations d’un seul témoin. La main des témoins sera la première pour le mettre à mort, puis la main de tout le peuple en fera autant. Tu ôteras le mal du milieu de toi. » (Dt 17,6)

Les seuls autorisés à initier la lapidation étaient les témoins oculaires, reconnus véridiques par le tribunal (sanhédrin). Car la Torah se méfie des mouvements de foule où, sur une rumeur, la violence se déchaîne en aveugle. Ces lynchages relèvent toujours d’un déferlement de violence mimétique (René Girard) où la masse imite les premiers à porter les coups. Il faut donc normalement de vrais témoins, qualifiés, dont le récit a été examiné, soupesé, croisé avec d’autres. D’ailleurs, un seul témoin ne suffit pas : la Loi exige qu’il y en ait au moins deux, pour limiter le risque de faux témoignage. Jésus aurait donc dû convoquer deux témoins de l’adultère à se manifester pour commencer la lapidation (sans compter l’homme qui avait commis cet adultère !).  

La Torah exige que deux personnes au moins répondent sur leur vie des accusations qu’ils formulent. À nous de trouver la traduction moderne de cette précaution : croiser nos sources d’information, ne pas « liker » trop vite et sans discernement, tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de parler ou de taper au clavier, prendre le temps de vérifier, avec patience…

De plus, la lapidation n’est formellement prescrite que pour le péché d’idolâtrie ; rien n’est précisé pour le mode d’exécution de la sentence de mort suite à l’adultère :

« Si l’on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, ils mourront tous les deux, l’homme qui a couché avec la femme, et la femme elle-même. Tu ôteras le mal d’Israël » (Dt 22, 22-29 // Lv 20,10).

Un dernier argument empêche la mise à mort d’un coupable par les juifs. En l’an 11, l’empereur Auguste édite le décret du droit de glaive romain : le grand sanhédrin national perd son droit souverain de vie et de mort sur les juifs, une vingtaine d’années avant la crucifixion de Jésus. Le sanhédrin devra dès lors recevoir la permission des autorités romaines pour pouvoir mettre quelqu’un à mort. « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort » (Jn 18,31), répliquent les juifs à Pilate qui voulait se débarrasser de ce prisonnier encombrant.

Bref, les accusateurs de cette femme avaient tout faux, tant sur la procédure légale que sur la sentence et son exécution. Ne pas commettre l’adultère demeure une exigence, « une exigence infinie » dirait le philosophe Emmanuel Levinas. Mais la transgression de cette exigence n’est en pratique jamais suivie de condamnation à mort, ce qui permet de conjuguer habilement exigence et clémence.

 

Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre 

La première pierre dans Communauté spirituelle adult%C3%A8re1-300x200Si les témoins de la scène évangélique s’en vont après cette phrase, c’est sans doute parce que personne n’a été directement témoin de l’adultère. De toute façon, cette femme ne risquait pas grand-chose ici, car la Loi interdisait de mettre à mort dans le Temple (où était Jésus) mais seulement en dehors de la ville (cf. la lapidation d’Étienne au pied des remparts de Jérusalem Ac 7) : « Dieu dit à Moïse : cet homme sera puni de mort, toute l’assemblée le lapidera hors du camp » (Nb 15,35-36). En plus, tous les commentateurs signalent que les condamnations à mort, et encore plus les exécutions, étaient extrêmement rares depuis longtemps.

Au passage, faisons nôtre cette sagesse de la Torah qui exige des témoins oculaires : ne pas porter d’accusation dont nous ne pouvons pas témoigner personnellement (ce qui entraîne responsabilité et conséquences tragiques en cas de faux témoignages, car la Loi prévoit de tuer ceux qui veulent faire tuer sans raison…). Or la médisance et la calomnie ont de tout temps fait courir les accusations sans preuves ni témoins. Répandre ce genre de soupçons et de dénonciations sans en être témoin direct est une forme de complicité avec le mensonge, voire le meurtre.

Ados : mode d’emploi pour se protéger des fake newsInternet et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène de fausses rumeurs à l’infini. Les fake news, les buzz fabriqués de toutes pièces, « la bande des Lol », les campagnes numériques russes ou chinoises en période d’élections américaines ou européennes, les rumeurs d’enlèvement d’enfants par les Roms… : les possibilités deviennent aujourd’hui quasi illimitées d’amener sur la place publique n’importe qui en l’accusant de n’importe quoi. Prenons garde à ne pas relayer ce genre d’accusations sans preuves, de rumeurs sans fondements, d’adultères sans témoins.

Du coup, Jésus met les accusateurs devant leurs contradictions, et à son habitude il radicalise la Loi qu’il désire accomplir et non abolir (Mt 5,7). Il n’appelle pas deux mais une seule personne ; et ce n’est plus un témoin mais un « sans-péché » qui est demandé pour commencer le massacre. Évidemment, les chrétiens reconnaîtront plus tard en Jésus le « Témoin (martyr en grec) fidèle » par excellence (Ap 1,5 ; 2,13 ; 3,14), qui seul est « le saint de Dieu » (Mc 1,24 ; Lc 4,34 ; Jn 6,69), le « sans-péché » (He 7,23-28). Si ce témoin sans péché ne jette pas la première pierre, qui pourrait se prétendre au-dessus et faire l’inverse ? Le Christ désamorce ainsi la violence mimétique de cette foule en garantissant sur sa vie que cette femme doit vivre (sans pour autant approuver son adultère).

Si Dieu lui-même refuse de jeter la première pierre, qui prétendrait être au-dessus de lui pour vouloir éliminer son frère, son voisin ?

Bien sûr, les lapidations islamistes au nom de la charia apparaissent comme une formidable régression au regard de cet Évangile. Le sultanat de Brunei illustre tristement cette régression, lui qui vient de rétablir la lapidation pour l’adultère et les homosexuels au nom de la charia.

 

La pierre première (angulaire)

0eff19e9 angulaire dans Communauté spirituelleLa première pierre, celle qui aurait servi de signal pour déchaîner la violence, va devenir avec Jésus la pierre première, la pierre angulaire qui assure la cohésion de l’ensemble et désamorce la violence. Les psaumes chantaient déjà cette inversion de la logique sacrificielle que René Girard a bien analysée : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux » (Ps 117, 22-23).

Les évangiles feront cette relecture de la mort du Christ  (Mc 12,10 ; Mt 21,42 ; Lc 20,17 ; Ac 4,11 ; 1P 2,7). Sur la croix, en assumant l’exclusion dont la femme adultère et tant d’autres pécheurs sont victimes, Christ devient lui-même la pierre première de l’Église, le nouveau Temple où tous sont réconciliés avec Dieu et entre eux.

C’est un peu comme si Jésus prenait la place de cette femme adultère pour arrêter enfin le cycle de la violence meurtrière. D’ailleurs, il s’attendait sans doute dans un premier temps à être lapidé comme les grands prophètes d’autrefois : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés… » (Lc 13,34). Il a failli plusieurs fois en être victime :« les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider » (Jn 10,31). « Ce n’est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu » (Jn 10,33). Et ses disciples ont bien compris la menace qui pèse sur lui : « les disciples lui dirent : Rabbi, tout récemment encore les Juifs cherchaient à te lapider; et tu veux retourner là-bas ? » (Jn 11,8)

Avant lui, David (1Sa 30,6), Moise et Aaron (Ex 17,4 ; Nb 14,10) ont échappé de peu à la lapidation. Paul a été lapidé une fois et laissé pour mort (2 Co 11,25). Les apôtres s’y savaient exposés : « païens et Juifs, avec leurs chefs, décidèrent de recourir à la violence et de lapider les apôtres » (Ac 14,5).

La lapidation est donc le sort auquel Jésus devait s’attendre, non la crucifixion (ce qui produit l’angoisse de Gethsémani lorsqu’il réalise que c’est cette mort-là, bien plus infâmante encore, qui arrive ; de même pour son sentiment d’abandon sur le gibet de la croix).

Jésus voit en cette femme quelqu’un qui lui annonce le chemin qu’il va bientôt choisir de prendre : risquer d’être victime, innocent, absorbant le mal de ses bourreaux au lieu de le prolonger ou de leur renvoyer.

Jésus brise radicalement la chaîne infernale de l’accusation-condamnation pour que les pécheurs se détournent de leur péché et vivent. « Il est vaincu l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu » (Ap 12,10).

 

 De la pierre qui tue à la pierre qui lie

Le martyre d’Étienne, premier disciple à donner sa vie pour sa foi au Christ, marquera la version désormais définitive du sacrifice religieux : le témoin ne jette plus la première pierre, mais le premier il la reçoit (Ac 7,58), afin que nul ne croit rendre gloire à Dieu en tuant. Le vrai sacrifice n’est plus d’égorger des animaux, encore moins des humains, mais de s’offrir soi-même, jusqu’à préférer être tué que de tuer s’il faut aller jusque-là pour témoigner du pardon offert. Étienne a expiré en priant pour ses bourreaux : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (Ac 12,10) à la manière du Christ en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34).

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Que retenir de ce parcours sur le témoin et la pierre ? Une ou deux interrogations peut-être :

- à quel moment propagez-vous des soupçons, des accusations ? Vous en portez-vous personnellement garant ?

- préférez-vous être témoin de la faute de l’autre, ou du pardon qui lui est accordé ?

 

BONUS !

Amusez-vous à lire la savoureuse traduction « banlieue » ci-dessous du récit de la femme adultère, histoire de redécouvrir ce que « inculturer » peut vouloir dire…

LA MEUF ADULTÈRE

(adaptation libre du passage de l’Évangile : Jean 8, 1-11)

La meuf adultère, c’est pas une meuf qui kiffait un mec qui s’appelait Dultère (comme la « meuf à Momo »). Vu ? La meuf adultère, c’est une frolotte qui avait dribblé son mari.
À l’époque de Jésus, ce genre d’intrigue était un ‘blème vraiment trop sérieux.
Un jour, à un moment où elle était avec le keumé, des pharisiens l’ont grillée.
Les pharisiens, c’était des bougs toujours vachement bien sapés (le genre à rouler en Merco, s’tu veux). Ils faisaient un peu les caïds, dans leurs tieks, et ils étaient
officials dans tous les lieux classes.
Ils ont emmené la meuf avec eux et ils ont bavé de partout qu’ils l’avaient prise en flag. Des vrais poucaves ! Ils t’l'ont affichée grave, et, là, au milieu de la rue – starforlah ! -, ils ont voulu la caillasser.

Jésus était là, lui aussi, avec ses douze srabs. Il matait leur gros délire.
Les pharisiens lui ont demandé : « Moïse a dit qu’il fallait caillasser ce genre de rate. Et toi, tu dis ouak ? » (en fait, c’était pour lui faire un « guet » et le gazer devant tout le monde, car ils avaient un sérieux seum contre lui).
Mais Jésus est resté cool. Pas yomb du tout. Il faisait des graffs sur le sol (sans beubz, bien sûr, juste avec ses doigts !).
La meuf, elle, elle se sentait trop en galère. Pour elle, c’était ghetto. Elle s’attendait à se manger des coups et à se faire goumer.

Un moment après, Jésus a répondu aux pharisiens : « Celui qui n’a jamais fait le bouffon, dans sa vie, qu’il la caillasse en premier ! »
Et là, ma parole, les pharisiens se sont tous arrachés un par un ! Sur la tête à ma mère, ils ont tous tékal ! Taf taf ! Les plus vieux d’abord !
La meuf est restée là, avec Jésus. Elle lui a demandé s’il voulait la caillasser, lui aussi. Il a répondu : « Padig ! J’te caillasserai pas. Mais
tèje le frolo avec qui t’as conclu, et retourne despi chez ton mari ! »
Ils ont fait un tchek et, finalement, la meuf est repartie chez le maton de ses minots.
Depuis, elle le dribble plus. Elle est même devenue sten. C’est trop une crème !

Et même si, parfois, elle a l’impression que chez elle c’est un peu Fleury, elle sait que Jésus la kiff et qu’il est son frère maintenant. Alors, dans son cœur, c’est plus la zonze.

Lexique: Afficher : ridiculiser / Baver : révéler des choses confidentielles / Beubz : bombe aérosol / Blème : problème / Boug : mec / Despi : vite / Dribbler : tromper / Flag : flagrant délit / Fleury : prison / Frolo : homme / Frolotte : femme / Gazer : se moquer / Ghetto : situation tendue / Goumer : frapper / Graff : graffitis / Griller : Prendre en flagrant délit / Guet : traquenard / Intrigue : situation sentimentale complexe / Keumé : mec / Kiffer : aimer / Mater : regarder / Maton : père / Merco : Mercedes / Meuf : femme / Official : privilégié / Ouak : quoi / Padig : t’en fais pas / Poucave : délateur / Rate : femme / Seum : rage / Srab : ami / Starforlah : exprime l’indignation / Sten : fiable / Taf taf : vite fait / Tchek : salut / Tèje : laisse tomber / Tékal : partir / Tieks : quartier / Yomb : énervé / Zonze : prison.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je fais une chose nouvelle, je vais désaltérer mon peuple » (Is 43, 16-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes, lui qui mit en campagne des chars et des chevaux, des troupes et de puissants guerriers ; les voilà tous couchés pour ne plus se relever, ils se sont éteints, consumés comme une mèche. Le Seigneur dit : « Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides. Les bêtes sauvages me rendront gloire – les chacals et les autruches – parce que j’aurai fait couler de l’eau dans le désert, des fleuves dans les lieux arides, pour désaltérer mon peuple, celui que j’ai choisi. Ce peuple que je me suis façonné redira ma louange. »

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
(Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« À cause du Christ, j’ai tout perdu, en devenant semblable à lui dans sa mort » (Ph 3, 8-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Frères, tous les avantages que j’avais autrefois, je les considère comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts. Certes, je n’ai pas encore obtenu cela, je n’ai pas encore atteint la perfection, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, puisque j’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus. Frères, quant à moi, je ne pense pas avoir déjà saisi cela. Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus.

Évangile
« Celui d’entre-vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre » (Jn 8, 1-11)
Gloire à toi, Seigneur.
Gloire à toi. Maintenant, dit le Seigneur, revenez à moi de tout votre cœur, car je suis tendre et miséricordieux. Gloire à toi, Seigneur. Gloire à toi. (cf. Jl 2, 12b.13c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »
Patrick BRAUD

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30 avril 2018

L’Esprit nous précède

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

L’Esprit nous précède


Homélie pour le 6° dimanche de Pâques / Année B
06/05/2018

Cf. également :

Le communautarisme fait sa cuisine

Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures

L’agneau mystique de Van Eyck

 

Corneille est à Pierre ce que le chemin de Damas est à Paul : un bouleversement total.
Avant Damas, Paul croyait que tuer les hérétiques chrétiens étaient faire l’œuvre de Dieu.
Avant Corneille, Pierre croyait que seuls les circoncis pouvaient être baptisés. Il était naturellement persuadé qu’il fallait passer par le judaïsme pour devenir disciple du Christ (cf. la première lecture de ce dimanche : Ac 10, 25-48).
L'Esprit nous précède dans Communauté spirituelle AnticStore-Large-Ref-35707_03
Il a fallu que le Ressuscité en personne se manifeste à Paul pour qu’il change d’avis.
Il a fallu que l’Esprit Saint en personne se manifeste pour que Pierre accepte l’impensable : baptiser des païens (le centurion Romain Corneille et sa maisonnée). Il faudra d’ailleurs que l’Esprit Saint se manifeste à nouveau pour que Pierre accepte de ne pas imposer la circoncision ni les interdits alimentaires juifs aux non-juifs (Ac 15). La manifestation de l’Esprit pour l’admission de Corneille est le « chanter en langues » (glossolalie) déjà expérimenté par les apôtres lors de Pentecôte (Ac 2) :

« Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole. Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu. En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu ».

Pierre reconnaît là les signes de la descente de l’Esprit sur Corneille et sa famille, une nouvelle Pentecôte en quelque sorte. Il en tire logiquement la conclusion, révolutionnaire pour la mission de l’Église naissante :

« Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? Et il donna l’ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ ».

Cette conclusion est toujours valable à l’heure actuelle : si des païens se mettent à chanter les louanges de Dieu sous l’inspiration de l’Esprit Saint, qu’est-ce qui empêche de les baptiser ? Du coup, les missionnaires sont avertis : ‘l’Esprit vous précède. Sachez-le discerner dans la culture de ceux à qui vous êtes envoyés. Sachez le reconnaître lorsqu’il produit de beaux fruits chez les peuples lointains. Sachez authentifier ce qui est vrai, bon et grand dans la sagesse des nations. Apprenez à baptiser ces cultures, c’est-à-dire à accomplir en Christ leur génie, leur humanité, en vous appuyant sur ce que Dieu a déjà semé avant votre venue’.

La tradition patristique parlait des Semences du Verbe présente chez les païens. Ou bien de la préparation évangélique, c’est-à-dire des pierres d’attente enfouies dans l’histoire et la culture d’un peuple le préparant par avance à entendre l’Évangile, comme les graines enfouies dans le sol en attente de la pluie pour grandir et fleurir.

23447 Corneille dans Communauté spirituelleL’Esprit a ainsi précédé les évangélisateurs à travers les philosophes grecs, les sages africains ou chinois, et même les religions anciennes cherchant Dieu à tâtons.

Matteo Ricci et ses compagnons savaient bien en entrant en Chine qu’il leur faudrait s’appuyer sur cette action de l’Esprit préalable à leur action. Malheureusement, Rome sous l’influence de dominicains avaient oublié cette conviction missionnaire, et la triste affaire des rites chinois a compromis pour longtemps la capacité d’inculturation de l’Église catholique en Chine. Le film « Mission » a popularisé un autre effort missionnaire jésuite, auprès des Indiens guaranis en Amérique du Sud. Là encore, l’Église officielle ne s’est pas souvenue de l’épisode de Pierre et Corneille. La fin des communautés indiennes autonomes et indépendantes fondées par ces jésuites a fait tomber l’Église du côté des colonisateurs.

Si l’Esprit nous précède, impossible de faire table rase en arrivant quelque part, que ce soit à des milliers de kilomètres ou dans nos banlieues. Comment imposer (et par la force !) des rites, des liturgies, des disciplines romaines là où l’Esprit nous demande d’accompagner, de co-construire, d’accueillir ce que Dieu a prédisposé pour une vie de foi authentique ?

Résultat de recherche d'images pour "van eyck sybilles triptyque"Au XV° siècle, dans la ville flamande de Gand (actuellement en Belgique), les frères Van Eyck ont peint un sublime triptyque dit « de l’agneau mystique ». Au dos de ce triptyque (qui reste replié en dehors des fêtes), on voit Jean-Baptiste et Jean l’évangéliste  annonçant le Christ Agneau de Dieu, ainsi que les prophètes Michée et Zacharie, mais on y voit également deux autres prophètes – des prophétesses plus exactement – deux Sibylles païennes (de Cumes et d’Éryhtrée) annonçant elles aussi le Christ à leur manière. C’est donc que dans l’Europe éclairée des XV° et XVI° siècles, on croyait toujours à cette action de l’Esprit hors des frontières visibles de l’Église, avant même la venue des évangélisateurs. Singulière ouverture d’esprit que celle de Van Eyck ! Ce détail de peinture flamande décrit pourtant la conviction acquise par Pierre devant Corneille envahi par l’Esprit : l’Esprit nous précède dans le cœur de nos contemporains, comme le Christ ressuscité précédait ses disciples en Galilée.

L’Esprit prépare en secret le chemin que pourra emprunter l’Évangile au plus intime de l’histoire de chacun. Ce serait donc un véritable péché contre l’Esprit (le plus impardonnable selon la parole de Jésus) que de ne pas croire en une pré-histoire de chacun avec Dieu, ou de ne pas s’appuyer sur ces Semences du Verbe pour annoncer l’Évangile.

Le concile Vatican II a retrouvé avec bonheur cette veine théologique datant des Pères de l’Église :

Dans toutes ces valeurs (du monde moderne), l’accueil du message évangélique pourra trouver une sorte de préparation, et la charité divine de  celui qui est venu pour sauver le monde la fera aboutir (Gaudium et Spes n° 57).

En effet, tout ce qui, chez eux, peut se trouver de bon et de vrai, l’Église le considère comme une préparation évangélique [1] et comme un don de Celui qui illumine tout homme pour que, finalement, il ait la vie (Lumen Gentium n° 16).

« Les chrétiens doivent être familiers avec leurs traditions nationales et religieuses, découvrir avec joie et respect les semences du Verbe qui s’y trouvent cachées » (Ad Gentes n° 11).

Quand l’Esprit-Saint, qui appelle tous les hommes au Christ par les semences du Verbe et la prédication de l’Évangile, et produit dans les cœurs la soumission de la foi, engendre à une nouvelle vie dans le sein de la fontaine baptismale ceux qui croient au Christ, il les rassemble en un seul peuple de Dieu (…) (Ad Gentes n° 15).

semis

Plutôt que d’arriver en dénigrant ce qui existait avant, l’Église depuis Corneille apprend humblement à écouter ce que l’Esprit lui dit à travers le génie propre à chacun et à tous.

Et si nous apprenions apporter le même regard sur nos proches, sur les étrangers rencontrés au hasard de nos rencontres ?

Vis-à-vis de nos proches, il s’agit de se laisser étonner par ce que nous ne connaissons pas encore chez eux, de ne pas les enfermer dans des étiquettes mais de croire qu’ils sont capables de ruptures, de moments d’inspiration « cornéliens ». Un enfant, un conjoint, un collègue peuvent avoir de ces fulgurances ou un souffle quasi divin les transporte et leur suggère des paroles et des actes habités par Dieu lui-même.

Vis-à-vis des étrangers rencontrés occasionnellement, il s’agit d’abord de renoncer à croire les connaître à l’avance, et puis de se laisser surprendre là aussi par toute forme de sagesse et de justice exprimée à leur manière.

Le missionnaire véritable se laisse évangéliser par ceux à qui il est envoyé…

Les Pères Blancs par exemple au XIX° siècle prenaient une année pour apprendre la langue, les coutumes, les proverbes des ethnies africaines avant d’y être envoyés. Ils étaient les premiers à transcrire par écrit leur langue locale, en publiant grammaire, dictionnaire et proverbes, valorisant ainsi les trésors culturels de ces peuples. Ce faisant, ils furent émerveillés de découvrir que bien souvent un Ancien Testament oral les attendait dans ces cultures, les préparant à accueillir l’Évangile avec enthousiasme : la croyance en un Dieu unique, créateur, la présence des ancêtres, la solidarité familiale, l’amour de la paix, le sens de la fête…
Aussi ont-ils patiemment construit à partir de ces prémisses, et en collaboration avec les habitants (les catéchistes laïcs surtout) des Églises authentiquement africaines, dont l’inculturation devrait nous faire pâlir d’envie.

Pierre a reconnu chez le païen Corneille que l’Esprit l’avait précédé. Regardons les Corneille qui nous entourent avec ce regard de foi, et nous aurons comme Pierre tant de choses à raconter des merveilles que Dieu accomplit chez les païens !


____________________________________
[1]
. L’expression trouve son origine chez Eusèbe de Césarée (III°-IV° siècles).

 

 

LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Même sur les nations païennes, le don de l’Esprit Saint avait été répandu » (Ac 10, 25-26.34-35.44-48)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Comme Pierre arrivait à Césarée chez Corneille, centurion de l’armée romaine,celui-ci vint à sa rencontre,et, tombant à ses pieds, il se prosterna.Mais Pierre le releva en disant :« Lève-toi.Je ne suis qu’un homme, moi aussi. »Alors Pierre prit la parole et dit :« En vérité, je le comprends,Dieu est impartial :il accueille, quelle que soit la nation,celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. »Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole.Les croyants qui accompagnaient Pierre,et qui étaient juifs d’origine,furent stupéfaits de voir que, même sur les nations,le don de l’Esprit Saint avait été répandu.En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu.Pierre dit alors :« Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? »Et il donna l’ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ.Alors ils lui demandèrent de rester quelques jours avec eux.

PSAUME

(Ps 97 (98), 1, 2-3ab, 3cd-4)

R/ Le Seigneur a fait connaître sa victoire et révélé sa justice aux nations.
ou : Alléluia !
 (Ps 97, 2)

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
car il a fait des merveilles ;
par son bras très saint, par sa main puissante,
il s’est assuré la victoire.

Le Seigneur a fait connaître sa victoire
et révélé sa justice aux nations ;
il s’est rappelé sa fidélité, son amour,
en faveur de la maison d’Israël.

La terre tout entière a vu
la victoire de notre Dieu.
Acclamez le Seigneur, terre entière,
sonnez, chantez, jouez !

DEUXIÈME LECTURE
« Dieu est amour » (1 Jn 4, 7-10)
Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés,aimons-nous les uns les autres,puisque l’amour vient de Dieu.Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu.Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu,car Dieu est amour.
Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous :Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui.Voici en quoi consiste l’amour :ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu,mais c’est lui qui nous a aimés,et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés.

ÉVANGILE
« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 9-17)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole,dit le Seigneur ;mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,Jésus disait à ses disciples :« Comme le Père m’a aimé,moi aussi je vous ai aimés.Demeurez dans mon amour.Si vous gardez mes commandements,vous demeurerez dans mon amour,comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père,et je demeure dans son amour.Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous,et que votre joie soit parfaite.Mon commandement, le voici :Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.Je ne vous appelle plus serviteurs,car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ;je vous appelle mes amis,car tout ce que j’ai entendu de mon Père,je vous l’ai fait connaître.Ce n’est pas vous qui m’avez choisi,c’est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous alliez,que vous portiez du fruit,et que votre fruit demeure.Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom,il vous le donnera.Voici ce que je vous commande :c’est de vous aimer les uns les autres. »
Patrick BRAUD

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