L'homelie du dimanche

15 septembre 2019

Peut-on faire l’économie de sa religion ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Peut-on faire l’économie de sa religion ?

Homélie du 25° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
22/09/2019

Cf. également :
Trompez l’Argent trompeur !
Prier pour la France ?
Éthique de conviction, éthique de responsabilité

Le double lien foi-économie

Y a-t-il un lien entre les croyances d’un groupe et le type d’économie qu’il pratique ? Pourquoi le capitalisme est-il né dans des sociétés majoritairement judéo-chrétiennes et pas ailleurs ? L’emprise des religions magiques en Afrique serait-elle un obstacle au développement économique tel que l’entend l’Occident ?

Ces questions autour du lien foi-économie sont ici posées au niveau collectif. Mais elles sont tout autant redoutables au niveau individuel ! Comment concilier par exemple l’impératif chrétien de charité et de partage avec la rivalité et la compétition régnant dans les économies modernes ? Comment le dimanche entendre parler d’amour du prochain et à l’usine ou au bureau ensuite exécuter des ordres en complète contradiction ?

Peut-on faire l’économie de sa religion ? dans Communauté spirituelle p_travailLe prophète Amos (vers 750 avant JC) avait déjà observé cette dichotomie foi/économie, où les puissants font semblant d’être religieux à la synagogue et exploitent les pauvres sans vergogne à peine sortis :

Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. (Am 8, 4-7) 

Son constat est d’actualité : les riches pestent contre les obligations religieuses parce qu’elles leur font perdre de l’argent ! Ne pas travailler ni vendre les jours de fête, respecter la justice et notamment le droit des pauvres : tous les impératifs religieux sont mauvais pour le commerce… Vivement qu’on en soit débarrassé : l’enrichissement sera alors plus facile et sans limites !

Dans sa parabole du gérant malhonnête qui se fait des amis avec l’argent de sa commission exorbitante, Jésus dans notre évangile (Lc 16, 1-13) plaide pour un autre usage de l’argent que l’accumulation et la domination. « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’argent » : voilà une situation où le fameux « en même temps » est impossible ! Il nous faut choisir : soit mettre l’argent (et tout ce qui va avec : pouvoir, renommée, vie facile, rang social etc.) au-dessus des autres objectifs, soit le mettre au service de ces autres objectifs, Dieu en premier.

Mauvais maître, l’argent devient bon serviteur lorsqu’il est remis à sa place.

 

Peut-on faire l’économie de sa religion ?

51GJogm-kBL._SX359_BO1,204,203,200_ dans Communauté spirituelleLa question est double : peut-on / doit-on mettre sa religion entre parenthèses dans son travail, sa consommation, son impact sur la planète, car ce sont des réalités distinctes qu’il ne faut surtout pas mélanger ? Peut-on / doit-on à  l’inverse traduire ses convictions religieuses par des mesures économiques radicales ?

On peut penser aux banques islamiques, qui donnent l’exemple d’une finance tenant compte de l’interdit du prêt à intérêt dans le Coran.

En Tanzanie, dès qu’un agriculteur s’enrichit trop, il est accusé de sorcellerie et se retrouve contraint de devoir redistribuer l’excédent de sa production aux autres agriculteurs s’il veut échapper à des sanctions plus violentes. Des situations semblables peuvent être observées au Cameroun ou encore au Liberia.

La croyance en la sorcellerie pèse sur le budget des habitants de ces pays, dans la mesure où une telle croyance engendre des dépenses visant à se prémunir contre les supposées menaces. On comprend alors que la prise en compte de ces phénomènes est une nécessité, dès lors qu’il s’agit de penser la forme que doit prendre l’aide au développement. En effet, une aide qui prendrait la forme de subventions faites à certains agriculteurs aurait, dans les pays précités, vraisemblablement peu d’effets du fait des pressions religieuses qui pèsent sur les membres de ces sociétés. L’étude de l’imbrication du religieux et de l’économique doit en conséquence être un point essentiel de l’aide à la décision en matière de politique de développement.


L’affinité entre l’expérience spirituelle et les bouleversements économiques

Faisons un détour par l’histoire.

FRANCOIS D'ASSISE - LE RETOUR A L'EVANGILE.: ELOI LECLERC.Une présentation de la vie de François d’Assise, par Eloi Leclerc [1], à l’occasion du huitième centenaire de la naissance de François, peut aider à deviner les enjeux proprement spirituels des liens existants entre foi et économie.

L’époque de François est celle d’une véritable mutation de société. D’une société féodale, solidement installée depuis quatre siècles environ, les XII° et XIII° siècles basculent vers une société urbaine. Dans l’une, le personnage-clé est le seigneur; dans l’autre: le marchand, et bientôt le bourgeois. Le premier univers était marqué par la terre et la stabilité. Le second développe les valeurs du commerce, de l’économie de marché, de la libre-circulation, et le goût des voyages. Aux relations verticales de subordination qui caractérisaient la vassalité, le monde nouveau, aux origines du capitalisme, développe des relations horizontales de libre-association (hanses, guildes, corporations…). A la terre, il substitue l’or, l’argent et la monnaie. L’importance des foires européennes, la montée en puissance des communes, déstabilisent la cohésion féodale rurale. Bref: un monde ancien s’écroule, les prémices d’un nouveau prolifèrent, pour le meilleur et pour le pire.

Pourtant, l’Église du temps de François est encore liée, trop liée, à cet ancien monde. Les évêques sont des seigneurs et veulent vivre comme eux. Les clercs et les religieux ont d’immenses propriétés terriennes et de substantiels « bénéfices ». Ils ne vont  guère par les routes pour rencontrer leur peuple. Ils détestent pour la plupart le mouvement communal et sont incapables de le comprendre. Les relations dans l’Église sont calquées sur la verticalité féodale avec laquelle elles formaient autrefois un art de vivre cohérent.

François, lui, est issu du monde nouveau des communes. Par son père, il appartient à la nouvelle classe des marchands. Il a 16 ans lorsque les habitants d’Assise assiègent et démantèlent la forteresse féodale de La Rocca qui dominait la ville. Il en a 18 quand Assise s’érige en commune libre. Il partage l’ambition de la bourgeoisie d’affaires, ambition faite de liberté, d’amour courtois, de promotion sociale par la chevalerie, de rivalités communales et de goût pour l’argent.

Sa conversion sera pour l’Église une nouvelle rencontre de l’Évangile et de l’histoire. En François, la société nouvelle est introduite au cœur de la vie de l’Église, moyennant une triple conversion:

- conversion par accomplissement: le meilleur des valeurs de liberté et de fraternité que prônait le monde des marchands, François en fait l’esprit de son ordre: mobilité géographique, vie itinérante et rencontre avec la population urbaine, égalité des frères, redécouverte de l’humilité de Dieu (la crèche) au lieu de porter l’accent sur la « seigneurie » divine etc…

- conversion par redressement: l’esprit du mouvement communal n’est pas exempt de lutte pour le prestige et le pouvoir; la rivalité entre Assise et Pérouse l’a appris à François. Tout en reprenant l’esprit du serment communal, qui liait la personne à un groupe et qui en même temps engageait le groupe tout entier, François combattait cette tentation du pouvoir qui divisait les communes libres, et qui faisait des bourgeois les nouveaux maîtres dans la commune elle-même. Les pauvres n’avaient fait souvent que changer de maîtres…

- conversion par redressement: François connaît bien la passion pour l’argent de cette classe de marchands dont il est issu. Il y discerne cette force d’auto-destruction qui est capable de faire échouer l’aspiration à la fraternité et à la liberté qui travaille le monde nouveau. En dénonçant prophétiquement la puissance de l’argent, en retournant la logique de domination qu’elle suppose en logique de fraternité, François indique une voie pour que la nouvelle organisation économique ne désespère pas de sa capacité à surmonter les contradictions qui la traversent.

Cette affinité entre deux types d’expérience, celle du monde économique et celle de l’Esprit, est en soi une motivation vitale pour l’Église de s’intéresser à la vie économique et d’essayer de la comprendre pour elle-même. De plus, s’il y a des racines économiques et sociales à l’expérience spirituelle, il est vraisemblable qu’en retour il y ait des racines spirituelles à toute forme de transformation économique et sociale: c’est alors la responsabilité de l’Église dans cette transformation qui est en jeu.

 

Quand l’Église entre en économie

Un sociologue réputé, Émile Poulat, soulignait l’importance du phénomène de l’intervention des épiscopats locaux en matière économique [2], intervention qui à la fin du siècle dernier devenait quantitativement et qualitativement le signe de nouveaux rapports entre les Églises et leur environnement économique [3]. L’Église « entre en économie », écrivait-il, « est-ce pour cela que l’économie va entrer en religion ? » Depuis une vingtaine d’années, l’épiscopat français est plus frileux et n’intervient plus guère sur les questions économiques, hélas.

Compendium de la doctrine sociale de l'ÉglisePourtant, depuis Léon XIII (1891), l’Église s’est inlassablement dotée d’une pensée sociale face aux défis de société. En revanche, elle ne s’est jamais véritablement souciée d’avoir une pensée économique. Le peut-elle ? Le doit-elle ? Quelles conditions sont requises pour que l’intervention de l’Église soit crédible ? Et suffit-il d’avancer ici au nom de l’éthique ? Peut-on concevoir une pratique chrétienne de l’économie [4] sans imaginer une pensée chrétienne de l’économie ? « Une critique, généreusement inspirée par la misère du monde, les maux de société et la dignité de tout homme, mais qui ne prendrait pas à bras-le-corps les problèmes économiques, ne risque-t-elle pas d’être inopérante, d’apparaître insignifiante et futile ? »

Les chrétiens qui sont passés par les formations des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce, ou par d’autres écoles de pensée façonnant fortement les mentalités en matière d’économie, savent ce que c’est que d’avoir une double culture. En situation de responsabilité dans les entreprises, les administrations, la recherche etc… ces chrétiens devront tôt ou tard affronter un conflit d’identité : d’un côté les souvenirs qu’ils auront gardé de leur éducation religieuse où des attitudes d’amour, de service et de pauvreté sont valorisées; de l’autre, un univers professionnel qui leur paraît d’une logique terriblement hétérogène, faite d’efficacité, de compétition, de rentabilité, de lois contraignantes où la marge de manœuvre est quasi-nulle.

Un économiste professionnel prenait un jour cette comparaison:

« Il y a un trou énorme entre nos convictions morales et les réalités économiques. Les principes de l’analyse économique n’ont rien à voir avec ma foi chrétienne, et le discours de l’Église ne m’aide pas du tout à faire le pont. C’est comme si les habitants d’un immeuble se plaignaient de ce que les chiens de leurs voisins de palier aboient après 22 heures. Mais dire: ‘faites en sorte que vos chiens n’aboient plus après 22 heures’, c’est faire tomber l’impératif moral dans l’impuissance pratique, car on ne peut à la fois se réjouir de la compagnie des chiens et les empêcher d’aboyer même quand on ne le souhaiterait pas. Le discours de l’Église dénonce très bien les chiens qui aboient et gênent les voisins après 22 heures, mais sa réponse est souvent comme si elle conseillait… d’acheter une montre à son chien ! Ce qui bien évidemment n’est pas une réponse… »

41ZGFR5F6KL._SX308_BO1,204,203,200_Cette déchirure intérieure, ce conflit entre deux logiques et deux identités guette les acteurs économiques chrétiens. Soit ils se réfugient dans une vie d’Église très chaleureuse d’où les dimensions économiques et sociales de leurs responsabilités seront gommées. Soit ils vivent douloureusement cette déchirure intérieure avec un sentiment d’impuissance, et l’impression que leur existence est cloisonnée en plusieurs compartiments étanches. Soit ils identifient leur pratique professionnelle avec la solution du problème, et alors toutes les légitimations au nom de la foi, même les plus dangereuses, deviennent possibles.

Pour permettre l’unification personnelle des acteurs économiques chrétiens, et notamment de ceux qui sont en situation de responsabilité, une parole d’Église devra donc éviter deux dangers :

- une parole morale plaquée de l’extérieur sur les injustices économiques. C’est le plus souvent condamner les acteurs de ces situations économiques à l’impuissance morale, car l’Évangile ne suffit pas pour transformer d’un coup de baguette magique les dures contraintes économiques ;

- une acceptation, voire une légitimation (inconsciente) des pratiques et coutumes courantes. L’Église catholique a ainsi prêché la résignation aux pauvres pendant la Révolution industrielle, et l’a même légitimée par la promesse d’un paradis inversement proportionnel à la misère ici-bas… Ou inversement, certaines Églises ont pu être complices du discours marxiste de certains extrémistes en Amérique latine, croyant défendre les opprimés en épousant la lutte des classes.

Dans tous les cas, c’est une rupture ruineuse entre culture économique et foi chrétienne. Le souci de l’unification personnelle et de la cohérence entre foi et culture nous oblige à reformuler autrement les termes du débat.

En France, les Semaines Sociales organisent chaque année trois jours de débat / confrontation sur des thèmes de société et d’économie où l’éclairage mutuel foi / économie produit des inspirations nouvelles. Pour 2019 et 2020, les SSF ont retenu le thème «Refaire société ». L’événement national aura lieu à Lille les 16 et 17 novembre 2019.
Des revues et journaux – notamment chrétiens, mais pas uniquement – publient régulièrement des dossiers sur l’engagement des chrétiens en matière économique.
Des mouvements de laïcs (JOC, ACO, MCC, EDC, L’Emmanuel etc.) tissent un réseau de petites équipes où chacun confronte ses responsabilités professionnelles et sa foi chrétienne.
De grands témoins comme Jacques Delors autrefois, de grands patrons ou syndicalistes aujourd’hui écrivent des livres sur leur synthèse personnelle entre leur foi et leur vision de l’entreprise.
L’encyclique Laudato si renouvelle la façon de concevoir l’écologie et les combats qu’elle implique etc.
Bref : il y a de multiples moyens pour chacun de se cultiver sur cette problématique si importante soulevée par nos textes ce Dimanche.

 

Qu’allez-vous décider, afin de devenir aussi habiles que « les enfants de ce monde » avec l’argent, mais en agissant en « enfants de la lumière » ?

 


[1]. Eloi LECLERC, François d’Assise, Desclée de Brouwer, 1981.

[2]. Émile POULAT, Pensée chrétienne et vie économique, Lettre du Centre Lebret no 155-157, Paris, 1987.

[3]. Les documents récents les plus marquants sont la Lettre pastorale des évêques américains, Justice économique pour tous, Documentation Catholique no 1942, 2 Juin 1987; et le document de la Commission sociale de l’épiscopat français, Face au défi du chômage, Créer et Partager, Documentation Catholique no 1943, 21 Juin 1987.

[4]. cf. Michel FALISE, Une pratique chrétienne de l’économie, Le Centurion, Paris, 1985.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Contre ceux qui « achètent le faible pour un peu d’argent » (Am 8, 4-7)

Lecture du livre du prophète Amos

Écoutez ceci, vous qui écrasez le malheureux pour anéantir les humbles du pays, car vous dites : « Quand donc la fête de la nouvelle lune sera-t-elle passée, pour que nous puissions vendre notre blé ? Quand donc le sabbat sera-t-il fini, pour que nous puissions écouler notre froment ? Nous allons diminuer les mesures, augmenter les prix et fausser les balances. Nous pourrons acheter le faible pour un peu d’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Nous vendrons jusqu’aux déchets du froment ! » Le Seigneur le jure par la Fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits.

PSAUME
(Ps 112 (113), 1-2, 5-6, 7-8)
R/ Louez le nom du Seigneur : de la poussière il relève le faible. ou : Alléluia ! (Ps 112, 1b.7a)

Louez, serviteurs du Seigneur,
louez le nom du Seigneur !
Béni soit le nom du Seigneur,
maintenant et pour les siècles des siècles !

Qui est semblable au Seigneur notre Dieu ?
Lui, il siège là-haut.
Mais il abaisse son regard
vers le ciel et vers la terre.

De la poussière il relève le faible,
il retire le pauvre de la cendre
pour qu’il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« J’encourage à faire des prières pour tous les hommes à Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 1-8)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, j’encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité. Cette prière est bonne et agréable à Dieu notre Sauveur, car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n’y a qu’un seul Dieu, il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage, pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’apôtre – je dis vrai, je ne mens pas – moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité. Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en élevant les mains, saintement, sans colère ni dispute.

ÉVANGILE
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16, 1-13)
Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.’ Le gérant se dit en lui-même : ‘Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’ Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris 80’.
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande. Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ? Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ? Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »
Patrick BRAUD

8 septembre 2019

S’accoutumer à Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

S’accoutumer à Dieu

Homélie du 24° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
15/09/2019

Cf. également :
Avez-vous la nuque raide ?
La brebis et la drachme
La parabole du petit-beurre perdu
La force de l’intercession

Dieu changerait-il d’avis ?

« Le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire à son peuple. »

C’est gonflé d’attribuer ainsi à Dieu la volonté de faire du mal à Israël ! Même s’il y renonce sous la pression habile de l’intercession de Moïse, ce Dieu en colère après l’épisode du veau d’or  (Ex 32, 7-14) ne colle pas avec le portrait que Jésus en fera plus tard…

S'accoutumer à Dieu dans Communauté spirituelle Veau-d-or_WEBEn fait, notre première lecture raconte la découverte par le peuple d’un Dieu qui n’agit pas comme les humains. Le veau d’or constitue bel et bien une infidélité, digne de l’adultère d’une femme mariée ou de la trahison d’un ami très proche. Nous humains nous réagissons à ce genre d’épisode par la séparation, la rupture, voire la vengeance, le mépris, la haine. L’auteur de l’Exode il y a 3000 ans s’imaginait Dieu réagir de même. Et voilà que, de façon étonnante, ce n’est pas l’anéantissement du peuple qui arrive, mais la poursuite de l’aventure de sa libération vers la Terre promise. Comment expliquer ce comportement déconcertant ? L’astuce de l’auteur est de faire intervenir Moïse comme pivot du non-changement d’attitude divine. La prière de Moïse demandant à Dieu de changer d’avis est le procédé littéraire qui permet d’expliquer l’étrange fidélité de Dieu à ceux qui lui sont infidèles. Humainement, il n’aurait pas dû réagir ainsi ! Et pourtant, c’est bien ce qui s’est passé. Nous sommes ainsi témoins – nous, lecteurs – du lent cheminement de découverte que le peuple a fait de l’altérité de Dieu : Dieu n’agit pas comme les hommes. Il y a une telle dissymétrie entre nous et lui que ce serait folie de projeter sur lui ce que nous aurions fait à sa place. Dieu est tellement le Tout-Autre que ce n’est pas lui en fin de compte qui renonce au mal envisagé, mais nous qui renonçons à la mauvaise image que nous nous étions faits de lui. « Tu ne feras pas d’image de Dieu » : parmi les 10 paroles au Sinaï, Moïse a entendu cet interdit de projeter sur Dieu nos conceptions humaines. Il a fallu du temps à Israël pour renoncer à l’anthropomorphisme, et d’ailleurs ni Israël ni l’Église n’y sont vraiment arrivés. Car comment parler de Dieu si ce n’est à partir de l’homme, ce qui revient à mesurer l’océan avec un dé à coudre ? Imprononçable, le Tétragramme YHWH désigne Dieu comme inatteignable, hors de portée de l’homme. L’interdit juif des représentations et images divines (dont l’islam a hérité) relève de ce même impératif de maintenir l’altérité radicale entre Dieu et l’homme. C’est un anthropomorphisme de dire que Dieu « change d’avis » en renonçant au mal projeté. En fait, c’est Israël qui change d’avis sur Dieu, en le découvrant différent de tout ce qu’il avait imaginé.

Adopter les mœurs de Dieu

CN1Lapinbleu306C-1Jn3_1 accoutumance dans Communauté spirituelleDès lors, si Dieu n’agit pas comme les humains, c’est à nous d’apprendre à agir comme lui. À nous, avec l’aide de son Esprit en nous, de nous laisser éduquer aux mœurs divines. Par exemple, rester fidèle à sa parole même lorsque l’autre ne l’est plus (première lecture). Ou bien abandonner comme Paul ses habitudes de « blasphémateur, persécuteur, violent » pour adopter la miséricorde, la patience du Christ à l’égard des pécheurs (deuxième lecture). Ou encore revenir sur ses pas et sa conduite comme le fils prodigue de l’Évangile : pays lointain, désordre, sexe, argent, filles… pour redevenir le fils bien-aimé dans la maison familiale.

Nous ne pouvons penser Dieu à partir de de l’homme. Par contre, nous pouvons penser l’homme à partir de Dieu. Car notre avenir est en lui, jusqu’à devenir « participant de sa nature divine » (2P 1,4).

Ainsi la manière d’aimer de Dieu peut devenir la nôtre, par don gratuit ; de même sa manière de servir, de pardonner, d’éduquer, d’exercer le pouvoir etc.

La double accoutumance.

L’histoire est donc un long chemin d’apprivoisement réciproque entre l’homme et Dieu. Irénée de Lyon (II° siècle) appelle cela l ‘accoutumance : l’accoutumance de Dieu à l’homme, l’accoutumance de l’homme à Dieu. La première court à travers la Création, l’Alliance, les prophètes, et l’Incarnation au plus haut point.

La seconde étape est l’accueil de la grâce qui transforme le pécheur en saint, le fini en l’infini, le mortel en l’immortel.

« Présentement, c’est une partie seulement de son Esprit que nous recevons, pour nous disposer à l’avance, et nous préparer à l’incorruptibilité, en nous accoutumant peu à peu à saisir et à porter Dieu » [1].

Accoutumance-2 gradualitéVivre aujourd’hui sous la motion de l’Esprit, c’est donc déjà, quoique de manière imparfaite, m’entraîner dans ma chair à cette mystérieuse « divinisation ». Dès aujourd’hui, le temps est celui d’une accoutumance, dans la chair, au don de la vie reçu de Dieu. L’inverse d’une accoutumance à l’alcool ou à la drogue !

Ce n’est pas d’un seul coup en effet que l’humanité pouvait entrer en relation avec Dieu et porter son Esprit Saint. Il fallait nous accoutumer peu à peu à saisir et porter Dieu.

« Le Verbe de Dieu s’est fait Fils de l’homme pour accoutumer l’homme à saisir Dieu et accoutumer Dieu à habiter dans l’homme selon le bon plaisir du Père ».

S’accoutumer est un joli verbe : il s’agit de s’habituer aux coutumes de l’autre, pour les épouser de l’intérieur. Vivre selon les coutumes de Dieu est pour Irénée le but de l’histoire du salut :« Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». S’accoutumer à Dieu, c’est peu à peu adopter ses mœurs, sa manière d’être, se conformer à son style de vie. Un peu comme on apprend à caler son corps sur le rythme de sa respiration, chacun peut synchroniser en quelque sorte son esprit à l’Esprit de Dieu respirant en lui. L’accoutumance demande de la progressivité, de la pédagogie, de l’apprivoisement réciproque, un cheminement avec des reculs et des progrès… Ce que Jean-Paul II appelait la gradualité, ce que nous appellerions aujourd’hui une pédagogie du cheminement :

pas-%C3%A0-pas IrénéeIl faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d’adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l’homme. C’est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie [2].

Du veau d’or au fils prodigue, nos années s’écoulent dans l’apprentissage de cette familiarité réciproque entre Dieu et nous. Il s’accoutume à notre condition de créatures, et nous nous accoutumons peu à peu à sa divinité.

 

Comment s’accoutumer à Dieu ?

Pour nous c’est impossible. Mais pas pour l’Esprit de Dieu agissant en nous.

hyene_tachetee021 veauLa première étape de cette transformation est sans doute de prendre conscience du désir secret de faire du mal à autrui. Ce désir existe en chacun, tapi dans l’obscurité comme un fauve cherchant à dévorer sa proie. C’est la projection de ce désir du mal qui faisait croire à l’auteur de l’Exode que Dieu pourrait avoir envie de faire de même. C’est l’ignorance de Paul, le rendant esclave de sa violence intérieure jusqu’à incarner la violence envers les chrétiens. C’est le refus du fils aîné dans la parabole des deux fils : parce qu’il se croit impeccable  (sans péché), il ne veut pas se réjouir pour son frère perdu/retrouvé. Il crie à l’injustice devant la prodigalité de son père tuant le veau gras pour fêter le vaurien revenu. En fait c’est parce que sa justice est une justice comptable, faite de mérites et de calculs. Il projetait sa conception de la justice sur son père, et bien sûr il est déçu de constater qu’elle n’a rien à voir avec son modèle à lui. Pire : il devient violent, à la mesure de la violence qui le ronge ; et il s’exclue lui-même au lieu de laisser son père le réunir à la maison en fête.

Nous reprochons souvent aux autres ce que nous n’acceptons pas en nous-mêmes…

Prendre conscience du désir du mal en moi est le début du cheminement avec le libérateur d’Israël.

badge-le-petit-prince-et-le-renardLa deuxième étape de l’accoutumance de l’homme à Dieu est la respiration avec l’Esprit du Christ, lui qui fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux. Le retour aux Évangiles est incontournable pour laisser peu à peu l’Esprit du Christ me souffler les paroles, les gestes, les comportements qui correspondent aux mœurs de Dieu. Car il n’est pas naturel d’aimer comme Dieu : rester fidèle à l’infidèle, pardonner aux méchants, fréquenter les infréquentables, chercher et sauver ceux qui était perdus, amasser des trésors dans le ciel et non sur terre, donner sa vie, aimer ses ennemis…

Tout cela ne peut devenir notre vraie nature que par osmose, infusion, lente décoction de nos sentiments, volonté et intelligence dans celles de Dieu.

 

Du veau d’or au veau gras

S’accoutumer à Dieu : la bonne nouvelle est que c’est un chemin sur lequel une espérance est toujours possible. Les avancées, les reculs, les moments les plus beaux comme les plus tristes seront récapitulés en Christ. Rien de ce qui aura été divin dans notre histoire ne sera perdu.

Ainsi, de veau d’or en veau gras, nous cheminons avec l’espérance chevillée au corps de devenir de plus en plus familier du Tout-Autre…

 


[1] Irénée de Lyon, Contre les Hérésies.

[2]Familiaris Consortio N° 9, Jean-Paul II, 1981.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire » (Ex 32, 7-11.13-14)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le Seigneur parla à Moïse : « Va, descends, car ton peuple s’est corrompu, lui que tu as fait monter du pays d’Égypte. Ils n’auront pas mis longtemps à s’écarter du chemin que je leur avais ordonné de suivre ! Ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant : ‘Israël, voici tes dieux, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte.’ »
 Le Seigneur dit encore à Moïse : « Je vois que ce peuple est un peuple à la nuque raide. Maintenant, laisse-moi faire ; ma colère va s’enflammer contre eux et je vais les exterminer ! Mais, de toi, je ferai une grande nation. » Moïse apaisa le visage du Seigneur son Dieu en disant : « Pourquoi, Seigneur, ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple, que tu as fait sortir du pays d’Égypte par ta grande force et ta main puissante ? Souviens-toi de tes serviteurs, Abraham, Isaac et Israël, à qui tu as juré par toi-même : ‘Je multiplierai votre descendance comme les étoiles du ciel ; je donnerai, comme je l’ai dit, tout ce pays à vos descendants, et il sera pour toujours leur héritage.’ » Le Seigneur renonça au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

PSAUME
(Ps 50 (51), 3-4, 12-13, 17.19)
R/ Oui, je me lèverai, et j’irai vers mon Père. (Lc 15, 18)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.
Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ;
tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé.

DEUXIÈME LECTURE
« Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1 Tm 1, 12-17)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force, le Christ Jésus notre Seigneur, car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère, moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m’a été fait miséricorde, car j’avais agi par ignorance, n’ayant pas encore la foi ; la grâce de notre Seigneur a été encore plus abondante, avec la foi, et avec l’amour qui est dans le Christ Jésus.
Voici une parole digne de foi, et qui mérite d’être accueillie sans réserve : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. Mais s’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle.  Au roi des siècles, au Dieu immortel, invisible et unique, honneur et gloire pour les siècles des siècles. Amen.

ÉVANGILE
« Il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit » (Lc 15, 1-32)
Alléluia. Alléluia. Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les 99 autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux, et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !’ Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion.
Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’ Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »
Jésus dit encore : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »

Patrick BRAUD

 

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1 septembre 2019

La docte ignorance

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La docte ignorance

 

Homélie du 23° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
08/09/2019

Cf. également :

Pourquoi Paul n’a-t-il pas voulu abolir l’esclavage ?
S’asseoir, calculer, aller jusqu’au bout
Toussaint : le bonheur illucide
Cendres : soyons des justes illucides

La docte ignorance dans Communauté spirituelle 9782020251556-475x500-1« Voyez ce qui arrive quand le feu a pénétré le bois: il le transforme en lui-même et se l’unit ; puis, si ce feu devient plus intense et qu’il continue, il rend ce bois plus incandescent et plus enflammé, jusqu’à ce qu’enfin ce bois, devenu feu à son tour, lance des étincelles et des flammes. Telle est l’image de ce qui se passe ici. L’âme donne à entendre qu’elle est déjà, dans ce degré de transformation, tout embrasée; elle est déjà si transformée et si ennoblie intérieurement dans le feu d’amour que non seulement elle est unie à ce feu, mais que de plus elle lance elle-même de vives flammes. »

Cette image de saint Jean de la Croix dans « la vive flamme d’amour » (1585) évoque une expérience spirituelle accessible à tous. Il nous arrive en effet de communier si intensément à une musique, un paysage, une lecture, un visage que nous ne le savourons plus de l’extérieur : nous devenons alors cette musique, ce paysage, cette lecture, ce visage jusqu’à ne faire plus qu’un. Si bien que nous ne savons même plus ce que nous sommes en train de faire, oubliant tout pour le bonheur unique de faire corps. Celui qui vibre ainsi à l’unisson se perd lui-même. Il ne sait plus qui il est, s’il est heureux ou non, et cela lui importe peu. Son bonheur est illucide. Il ne peut en avoir conscience, car ce serait l’obliger à sortir de cette expérience de communion pour la regarder de l’extérieur. La vive flamme d’amour est ainsi : ceux  qu’elle éclaire et réchauffe sont à l’extérieur d’elle ; ceux qui demeurent en son sein brûlent d’eux-mêmes sans le vouloir ni s’en rendre compte. Ils sont paradoxalement d’autant plus dans l’obscurité qu’ils sont cachés au cœur de la flamme. D’où l’autre métaphore de saint Jean de la Croix, celle de la nuit obscure (poème de 1585) :

 « O nuit, toi qui m’as guidée! O nuit plus aimable que l’aurore ! O nuit qui a uni l’aimé avec sa bien-aimée qui a été transformée en lui ! »

C’est de nuit que se produit la transformation de aimant en l’être aimé : la nuit des sens (ne rien ressentir, ce qui me dissocierait de l’autre), la nuit de l’intelligence (ne pas savoir ni comprendre, ce qui réduirait l’autre à un objet de connaissance ou de compréhension), la nuit de l’âme elle-même (« ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi », s’écrie Paul en 2Co).

« Ce que je me suis proposé dans cet écrit, c’est d’expliquer cette nuit de la contemplation à beaucoup d’âmes qui s’y trouvaient et qui n’en avaient pas connaissance. »

La première lecture de ce dimanche (Sg 9, 13-18) rejoint cette expérience spirituelle d’union et de transformation :

Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

158e7219f0a5ff87d0651e9334cdf817 docte ignorance dans Communauté spirituelleLa sagesse commence par une confession de non-savoir : nous sommes trop limités pour saisir l’infini, trop assujettis aux lois de la nature pour imaginer ce qui échappe à ces lois, et leur auteur encore moins. Il y a une telle disproportion entre Dieu et l’homme que bien fous seraient ceux qui prétendraient pouvoir le connaître et l’approcher par eux-mêmes. Le Tétragramme hébreu YHWH exprime cette impossibilité par le fait même qu’il est imprononçable.

La tradition mystique du Moyen Âge a exploré cette voie de notre radicale inconnaissance de Dieu, dont Nicolas de Cues est un digne représentant, avec son traité « La docte ignorance » de 1440. Son raisonnement est solide : nous ne connaissons que par proportionnalité avec ce que nous pouvons saisir, par le corps, l’esprit où la pensée. Or Dieu échappe par nature absolument à toutes ces tentatives de conquête par la raison, le sentiment ou la volonté. Le fou croit qu’il peut monter à l’assaut du ciel. Le sage commence par reconnaître son ignorance radicale, et par là même devient capable d’accueillir le don de Dieu, c’est-à-dire Dieu se communiquant lui-même. D’où l’oxymore : docte ignorance. Cette ignorance devient source d’un autre savoir, celui qui est donné et non celui qui est conquis, ce qui suppose de reconnaître notre ignorance fondamentale. « Qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? ». Sans l’Esprit qui vient  nous transformer, comment connaître qui est Dieu ? Du coup, Nicolas souligne le rôle majeur de la théologie négative en christianisme : nous ne pouvons savoir ni dire qui est Dieu, mais nous pouvons discerner ce qu’il n’est pas, ouvrant ainsi la voie à une quête infinie…

La Docte Ignorance

Toute recherche, par conséquent, procède par des comparaisons proportionnelles faciles ou difficiles. C’est pourquoi l’infini qui échappe en tant qu’infini à toute proportion demeure inconnu. [...]
Or la précision des combinaisons dans les réalités corporelles et l’adaptation exacte du connu à l’inconnu dépassent tellement la raison humaine que Socrate disait que savoir pour lui était ignorer. Le très profond Aristote affirme dans sa Philosophie première que, concernant les choses les plus manifestes dans la nature, nous rencontrons autant de difficulté que la chouette voulant voir le soleil en face, assurément alors, puisque le désir en nous n’est pas vain, nous désirerons savoir que nous ignorons. Si nous saisissons ceci pleinement, nous saisirons la docte ignorance. En effet, même l’homme le plus savant n’arrivera à la plus parfaite connaissance que s’il est trouvé très docte dans l’ignorance même, qui lui est propre, et il sera d’autant plus docte qu’il saura que son ignorance est plus grande. […]

La sainte ignorance nous a enseigné que Dieu est ineffable, parce qu’il est infiniment plus grand que tout ce qui peut être nommé. Comme il est ce qu’il y a de plus vrai, nous parlerons de lui avec plus de vérité par soustraction et par négation.
Nicolas de Cues, La docte ignorance, 1440

Dieu est au-delà de toutes nos représentations. Si bien que dès que nous affirmons quelque chose sur Dieu (exemple : il est lumière), nous devons aussitôt le barrer pour ne pas l’enfermer dans une réalité trop partielle (exemple : il est aussi ténèbres).

6424_332307 Nicolas de CuesLe Moyen Âge s’est ainsi nourri d’une longue lignée spirituelle, des Pères de l’Église comme Denys l’Aréopagite jusqu’à la mystique rhénane (Maître Eckhart, Suso, Tauler) en passant par l’école carmélitaine (Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix). Ensuite, l’avènement des sciences dites positives et des Lumières ont discrédité pour un temps en Occident cette voie spirituelle. Aujourd’hui, l’humidité relative des sciences plaiderait plutôt pour un retour à cette tradition du non-savoir, où la confession d’ignorance est source de progrès. Un représentant majeur de la philosophie des sciences – Karl Popper - parle par exemple de la quête inachevée de la recherche scientifique, et du caractère très provisoire de toute théorie. Car une théorie scientifique n’est jamais absolument vraie : elle résiste plus ou moins bien aux tests de falsification auxquels les chercheurs la soumettent pour en déceler les failles. Ils sont tout heureux lorsqu’ils la mettent en échec, car cela signifie qu’un pan entier encore inexploré de la connaissance s’ouvre devant eux. La gravité de Newton s’efface devant la relativité d’Einstein, qui elle-même est contestée par la mécanique quantique etc. : nul scientifique ne peut dire que quelque chose est vrai. Par contre, il démontrera que dans telles conditions, avec tels paramètres, une théorie est inexacte, ce qui ouvre la voie à d’autres recherches. Cette philosophie négative du progrès scientifique consonne de manière remarquable avec la théologie négative des Pères de l’Église, et avec la docte ignorance de Nicolas de Cues. Comme le chante une hymne attribuée à Saint Grégoire de Naziance souvent repris dans le bréviaire, Dieu est l’incommensurable que nous ne pouvons pas saisir, mais seulement accueillir :

O Toi l’au-delà de tout, comment t’appeler d’un autre nom ?
Quelle hymne peut te chanter ? aucun mot ne t’exprime.
Quel esprit te saisir ? nulle intelligence ne te conçoit.
Seul, tu es ineffable ; tout ce qui se dit est sorti de toi.
Seul, tu es inconnaissable ; tout ce qui se pense est sorti de toi.
Tous les êtres te célèbrent, ceux qui parlent et ceux qui sont muets.
Tous les êtres te rendent hommage, ceux qui pensent comme ceux qui ne pensent pas. L’universel désir, le gémissement de tous aspire vers toi Tout ce qui existe te prie et vers toi tout être qui sait lire ton univers fait monter un hymne de silence.
Tout ce qui demeure, demeure en toi seul.
Le mouvement de l’univers déferle en toi. De tous les êtres tu es la fin, tu es unique.
Tu es chacun et tu n’es aucun.
Tu n’es pas un être seul, tu n’es pas l’ensemble : Tu as tous les noms, comment t’appellerai-je ?
Toi le seul qu’on ne peut nommer ; quel esprit céleste pourra pénétrer les nuées qui voilent le ciel lui-même ?
Aie pitié, ô Toi, l’au-delà de tout ; comment t’appeler d’un autre nom ?

Transposez aux responsabilités les plus ordinaires cette théorie de la docte ignorance.

Et si le matin, devant le visage de votre conjoint ou de vos collègues, vous commenciez par une humble confession de non-savoir ? Vous pourriez avoir l’esprit  libre pour découvrir du neuf, de l’inattendu chez ceux que vous croyez connaître si bien…

Et si, devant un projet ou une mission complexe, devant un défi professionnel délicat à relever, vous commenciez par accepter de ne pas savoir ? Vous vous entoureriez alors de bons conseils, d’une équipe ad hoc pour l’écouter et construire la marche à suivre avec elle. Tant de petits chefs arrivent en croyant qu’ils vont résoudre les problèmes par leur seule autorité et compétence !

Et si, dans une association humanitaire ou solidaire, vous commenciez par donner la parole à ceux que vous voulez aider, au lieu de vous précipiter dans l’action qui vous semble la plus adaptée ? Ceux qui prétendent connaître les besoins des pauvres avant eux et à leur place font toujours d’immenses dégâts !

 

Vous voyez, c’est l’expérience la plus simple du monde : reconnaître que ce que j’ignore est infiniment plus grand que ce que j’ai commencé à connaître. Cette  ignorance devient docte lorsqu’elle me rend disponible pour accueillir ce que l’autre peut me communiquer (jusqu’à accueillir Dieu se communiquant lui-même !). Confesser son ignorance rend libre pour laisser l’autre m’unir à lui, et découvrir ainsi de l’intérieur ce qui est sage de penser et de faire.

Ces innombrables confessions de non-savoir sont comme un mode dégradé, mais utile, de la radicale inconnaissance qui peut devenir le lieu de notre union à Dieu. Loin de tout fanatisme nourri de peur, loin des dogmatismes nourris d’orgueil, la démaîtrise constitutive de cette expérience spirituelle n’est pas réservée à des virtuoses de la sainteté dans les monastères ou les ermitages. C’est un chemin finalement simple et offert à tous, qui demande seulement de brûler du désir de communier à l’autre (musique, paysage, lecture, visage, Dieu…).

Et si vous vous entraîniez très concrètement cette semaine à regarder autrement ceux/ce que vous croyez connaître, en confessant que ce que vous ignorez est beaucoup plus grand que ce que vous croyez en connaître ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? » (Sg 9, 13-18)

Lecture du livre de la Sagesse

Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ? Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? Les réflexions des mortels sont incertaines, et nos pensées, instables ; car un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à notre portée ; ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? Et qui aurait connu ta volonté, si tu n’avais pas donné la Sagesse et envoyé d’en haut ton Esprit Saint ? C’est ainsi que les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits ; c’est ainsi que les hommes ont appris ce qui te plaît et, par la Sagesse, ont été sauvés.

PSAUME
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge. (Ps 89, 1)

Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Accueille-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé » (Phm 9b-10.12-17)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre à Philémon

Bien-aimé, moi, Paul, tel que je suis, un vieil homme et, qui plus est, prisonnier maintenant à cause du Christ Jésus, j’ai quelque chose à te demander pour Onésime, mon enfant à qui, en prison, j’ai donné la vie dans le Christ. Je te le renvoie, lui qui est comme mon cœur. Je l’aurais volontiers gardé auprès de moi, pour qu’il me rende des services en ton nom, à moi qui suis en prison à cause de l’Évangile. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton accord, pour que tu accomplisses ce qui est bien, non par contrainte mais volontiers. S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi.

ÉVANGILE
« Celui qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14, 25-33)
Alléluia. Alléluia. Pour ton serviteur, que ton visage s’illumine : apprends-moi tes commandements.
Alléluia. (Ps 118, 135)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.

Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : ‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !’ Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
Patrick BRAUD

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25 août 2019

Recevoir la première place

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Recevoir la première place

Homélie pour le 22° Dimanche du temps ordinaire / Année C
01/09/2019

Cf. également :

Plus humble que Dieu, tu meurs !
Dieu est le plus humble de tous les hommes
Un festin par-dessus le marché
Jesus as a servant leader
Du bon usage des leaders et du leadership
Quand Dieu appelle

Une promotion ? Non, merci !

avancement Sgen-CFDTGuillaume est un employé modèle, sur qui on peut compter. Il a de l’expertise et de l’expérience. Son hiérarchique le convoque dans son bureau et lui annonce :
- « Bonne nouvelle Guillaume : vous êtes promu chef d’atelier ! Nous pensons que vous avez bien mérité cet avancement. »
Silence gêné de Guillaume, qui reprend tout doucement la parole après quelques secondes de réflexion :
- « Chef, c’est pas pour moi. Tout ce que je veux, c’est rester dans mon métier actuel, avec mes collègues. Les responsabilités, c’est pas pour moi. Désolé. »
Ils seraient environ la moitié des salariés du privé à refuser comme Guillaume de devenir cadre (selon une étude de l’Association Pour l’Emploi des Cadres (APEC) en 2009), quitte à stagner dans leur carrière, voire même à préférer la rétrogradation ou la perte de statut à un poste ultra stressant. Les raisons sont multiples, mais la peur en fait partie : peur de quitter une situation maîtrisée et confortable, peur du flou du statut du cadre, peur de ne plus avoir d’horaires, d’être jugé sur le résultat des autres, de manager une équipe etc.

C’est pourtant une des conséquences surprenantes de la parabole de la dernière place imaginée par Jésus en ce dimanche (Lc 14, 1.7-14) :
« Quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »

On a raison de se focaliser sur la pointe de la parabole : prendre la dernière place. Mais on aurait tort d’oublier le corollaire tout aussi exigeant : accepter d’être invité à monter plus haut lorsque le maître du repas m’y invite ! D’ailleurs le texte s’organise autour de ces deux oppositions : première / dernière place, et prendre / recevoir. Nous voyons bien ceux qui jouent des coudes pour occuper le premier rang dans tous les domaines. Ceux qui dans une association veulent être président, ceux qui tiennent à parler au micro pour qu’on les remarque, ceux qui n’arrivent pas à décrocher d’un mandat électif après tant d’années, ceux qui s’accrochent à leurs privilèges comme la place de parking à l’usine, le téléphone de fonction ou le rang dans l’organigramme… Ils sont hélas légion ceux qui prennent de force la place (relative) de premier dans les grandes ou des petites tâches. Même dans l’Église, certains se battent pour être nommés responsable de ceci ou de cela, et ensuite ils ne veulent plus laisser la place à personne d’autre ! C’est tellement visible que cela fait pitié…

À l’inverse, nous voyons beaucoup moins facilement ceux qui se cachent pour ne pas être appelés, ceux qui ont peur des responsabilités et ne veulent pas donner plus que maintenant. À tel point que nous avons perdu l’habitude, même en Église, d’appeler quelques-uns à monter plus haut au lieu de laisser certains s’accaparer une première place. Au lieu de discerner : ‘qui pouvons-nous appeler à devenir catéchiste ?’, nous préférons demander à la cantonade : ‘y a-t-il des volontaires pour faire le caté ?’, quitte à laisser  s’installer des personnes qui n’ont absolument pas le charisme requis…

 

Accepter de recevoir des responsabilités

N’est pas chef qui veut, mais qui y est appelé.

Qu'est-ce qu'un chef ?Cela devrait être la norme pour toute responsabilité, en Église comme ailleurs. D’ailleurs, nul n’a le droit de devenir prêtre ou évêque, même s’il le désire très fort. Il faut qu’il y soit appelé (par l’évêque, le pape). On ne se fait pas prêtre, on y est ordonné par quelqu’un d’autre.

Être invité à monter plus haut est la conséquence d’une humilité véritable.

On voudrait nous faire croire qu’il faudrait inévitablement beaucoup d’ego pour devenir un personnage politique, un élu, un responsable. C’est oublier Gandhi, Martin Luther King, Mandela et tant d’autres. C’est oublier Moïse, « l’homme le plus humble que la terre ait  porté » (Nb 12,3), à qui Dieu a dû forcer la main en quelque sorte pour le contraindre à prendre la tête de la révolte et de l’Exode, jusqu’à lui donner Aaron comme porte-parole puisque Moïse était bègue (Ex 4, 10-17) et donc non prédestiné à jouer les premiers rôles !

Ce serait oublier également que Jésus lui-même a pratiqué cet appel pour les Douze, pour Pierre en particulier, pour Paul ensuite. Ce serait oublier que Matthias ne demandait rien lorsque l’Église lui a demandé de prendre la place de Judas après Pâques (Ac 1, 15-26). Ce serait oublier que les Sept (diacres) n’étaient candidats à rien lorsqu’on est venu les chercher pour leur demander d’accepter le ministère des tables (Ac 6, 1-7).

L’humilité au cœur de notre parabole a donc un autre versant, tout aussi exigeant : accepter de recevoir des responsabilités, tout en restant humblement à la dernière place en son cœur.

 

Pour une culture de l’appel

Recevoir la première place dans Communauté spirituelle VOLVO-JAUNE-196x130Un ami travaillant dans l’entreprise franco-suédoise Volvo Trucks me racontait comment s’organise le travail dans leurs usines depuis plus de 30 ans. La production est répartie en plusieurs mini-usines, une vingtaine d’ouvriers environ, à qui on a confié assez d’autonomie pour gérer leurs clients, leurs fournisseurs, leurs commandes, leurs horaires etc. Pas plus de 20 ouvriers, sinon les liens deviennent impersonnels et la communication difficile. Une taille quasi familiale. Pour coordonner le travail au sein de cette mini-usine il faut un responsable d’équipe. Chez Volvo Trucks, ce n’est pas la hiérarchie qui le nomme, ni un  volontaire qui fait campagne. Non : c’est l’équipe qui délibère, qui discute du contenu de ce rôle, et qui vote pour élire celui ou celle qui sera leur responsable, pour un temps. Utopique ? Non, car cela marche depuis longtemps, dans une grande entreprise (plus de 100 000 salariés) et dans un secteur industriel (la fabrication de camions sophistiqués) qui ne tolère pas l’à-peu-près.

Une culture de l'appel pour la cause de l'ÉvangileIl est donc possible de pratiquer une culture de l’appel dans tous les domaines de notre vie. Cela suppose de dire non à ceux qui veulent s’arroger les premières places de leur propre initiative. Cela suppose de discerner qui inviter à monter plus haut. Cela suppose pour celui qui est appelé assez d’humilité pour ne pas se cacher en restant au fond, pour vaincre sa peur ou sa timidité, pour faire confiance à ceux qui l’appellent.

Ce serait une comédie que de prétexter une fausse humilité pour préserver sa tranquillité.
Ce serait enfouir son talent que de ne pas monter plus haut si on y est invité.
Ce serait déserter que d’abandonner aux ambitieux et aux carriéristes les responsabilités qu’ils dévoieront dans leur intérêt.

Jean Lévêque, carme de la Province de Paris, commente avec justesse [1] :

La dernière place, ce n’est pas une place où l’on cesse d’être soi-même, mais où l’on est humblement soi-même devant Dieu. Ce n’est pas une place où l’on se déprécie, mais où on apprécie toutes choses selon Dieu.
À la dernière place, on n’est pas au-dessous de tout, mais au service de tous.
On peut avoir de grandes responsabilités, beaucoup de relations, un travail aux avant-postes, et en même temps choisir la dernière place, quand on accepte d’œuvrer au poste que d’autres fuient, quand on continue à servir malgré les malveillances ou les incompréhensions, quand on reste en vue, exposé, disponible, alors qu’on voudrait se cacher et être un peu à soi-même.
On choisit la dernière place lorsqu’on choisit de ne pas se positionner par rapport aux autres comme celui ou celle qui a droit à des égards spéciaux, à une confiance particulière, comme celui ou celle  qui a déjà son petit carton sur la table de Dieu.
On opte pour la dernière place, la place modeste, quand on ne se donne pas à soi-même un rang parmi les frères, quand on se contente, sans amertume, de la place offerte par eux dans leur estime ou leur affection.

À la dernière place, on laisse au Maître toute l’initiative, pour le cas où il voudrait s’avancer en disant: « Mon ami, approche-toi, monte plus haut ! »
La dernière place, c’est celle où l’on se perd soi-même de vue, attentif que l’on est à ce que le Maître va dire ou va faire; c’est celle où l’on se contente de Jésus et de son amitié, sans frustrations, sans regrets, sans tristesse; c’est celle où l’on consent à être dérangeable, et où les projets de l’homme s’effacent toujours joyeusement derrière le projet de Dieu.
À la dernière place nous n’attendons plus d’être valorisés, sinon par le regard du Christ, ami et compagnon;  nous ne cherchons  plus à occuper un espace dans le souvenir ou les visées de qui que ce soit, hormis Dieu qui est pour nous le trésor et donc le lieu de notre cœur.
Nous nous trouvons tout heureux déjà d’avoir pu entrer et d’avoir part au festin, même en bout de table, puisque c’est la table du Seigneur.

 

Servant leader

Servant as Leader 600 x 600En management, le courant de pensée du servant leadership né dans les années 70 aux USA avec Robert K. Greenleaf met l’accent sur une double qualité qui caractérise les grands chefs. Le servant leader veut d’abord servir, c’est-à-dire faire grandir et se développer les autres. Parce qu’il veut que ce service soit fécond, il accepte de devenir leader si on lui propose, afin d’avoir les moyens de transformer le travail et son organisation dans le sens du service de tous. C’est parce qu’il est fondamentalement servant qu’on lui demande d’être leader, et non l’inverse. Leader parce que servant, et non servant parce que leader (the servant as leader, comme l’écrit Greenleaf, et non the leader as servant). Un chef qui voudrait faire semblant de devenir serviteur pour se légitimer sera vite démasqué. Un serviteur qui assume une promotion, des responsabilités en plus, parce qu’on a confiance dans sa capacité à servir le bien commun, celui-là sera considéré comme grand et légitime, alors qu’il reste humble et au service.

Le Christ n’a-t-il pas fait du lavement des pieds le paradigme de toute autorité ?

Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Amen, amen, je vous le dis : un serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni un envoyé plus grand que celui qui l’envoie. Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. (Jn 13, 13-17)

Ne soyons donc pas comme tous les ambitieux qui courent après les honneurs et les premières places. Au lieu de prendre, ce qui constitue le péché premier de la Genèse (la prédation), acceptons de recevoir, même si cela exige de monter sans cesse plus haut.

Car Marie nous chantait le 15 août dernier : « Déployant la force de son bras, Dieu disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles » (Lc 1, 51-52).

 


 

Lectures de la messe

Première lecture
« Il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur » (Si 3, 17-18.20.28-29)
Lecture du livre de Ben Sira le Sage

Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur. Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

Psaume
(Ps 67 (68), 4-5ac, 6-7ab, 10-11)
R/ Béni soit le Seigneur : il élève les humbles.
(cf. Lc 1, 52)

Les justes sont en fête, ils exultent ;
devant la face de Dieu ils dansent de joie.
Chantez pour Dieu, jouez pour son nom
Son nom est Le Seigneur ; dansez devant sa face.

Père des orphelins, défenseur des veuves,
tel est Dieu dans sa sainte demeure.
À l’isolé, Dieu accorde une maison ;
aux captifs, il rend la liberté.

Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse,
et quand il défaillait, toi, tu le soutenais.
Sur les lieux où campait ton troupeau,
tu le soutenais, Dieu qui es bon pour le pauvre.

Deuxième lecture
« Vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant » (He 12, 18-19.22-24a)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, quand vous êtes venus vers Dieu, vous n’êtes pas venus vers une réalité palpable, embrasée par le feu, comme la montagne du Sinaï : pas d’obscurité, de ténèbres ni d’ouragan, pas de son de trompettes ni de paroles prononcées par cette voix que les fils d’Israël demandèrent à ne plus entendre. Mais vous êtes venus vers la montagne de Sion et vers la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, vers des myriades d’anges en fête et vers l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux. Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une alliance nouvelle.

Évangile
« Quiconque s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 1.7-14)
Alléluia. Alléluia.
Prenez sur vous mon joug, dit le Seigneur ; devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur. Alléluia. (cf. Mt 11, 29ab)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »
Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

Patrick BRAUD

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