L'homélie du dimanche (prochain)

7 juin 2026

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !

 

Homélie pour le 11° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

14/06/26 


Cf. également :

Choisir Judas comme ami
Quand Dieu appelle
Le principe de gratuité
Personne ne nous a embauchés
Les ouvriers de la 11° heure
De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Remplacer Judas aujourd’hui

Rameaux : Judas retourné comme un gant

 

1. Pourquoi les gens s’engagent-ils ?

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ! dans Communauté spirituelle 1000_F_159415751_myvw8jNqKt53q5N6WKOlxptmYUjTGyGsIl a 76 ans. Après deux mandats à la tête d’une association culturelle, il a passé la main. Il faut dire que trois salariés à gérer, plus deux services civiques, plus une cinquantaine de bénévoles, pour un budget de 400 K€ provenant de subventions fragiles, tout cela est fatiguant. Mais bien sûr il reste au CA, « pour aider ». Et il a lancé un groupe qu’il pilote ; et il reste un vice-président en charge un territoire… Peu à peu, on entend ses remarques amères sur la gouvernance nouvelle devenir plus fréquentes ; il aimerait bien être davantage consulté ; il voudrait peser dans les orientations stratégiques… : bref, il n’arrive pas à « lâcher » le manche et à vraiment s’effacer devant l’équipe actuelle. Quand je lui demandais comment il vit sa retraite de président, il avouait à mi-voix : « C’est dur d’être sur la touche. L’association m’occupait bien avant ; maintenant je tourne en rond chez moi. J’ai besoin d’action pour ne pas déprimer ».

 

Combien sont-ils ces bénévoles qui s’engagent généreusement pour une noble cause sans avoir conscience de fuir leur solitude, leur angoisse de ne plus exister, surtout pour les retraités ? Combien de militants habillent la récupération de soi du manteau de l’altruisme ? 

LMA_-_ILU_Valorisation_1 Eckhart dans Communauté spirituelleCombien de gens font de l’humanitaire à la recherche de leur ego, ou pour solder de vieux antécédents familiaux, ou tout simplement pour exister socialement ? Tout se passe comme si la vie associative (voire ecclésiale !) servait à ces gens-là de thérapie pour ne pas déprimer, pour guérir de leurs blessures, pour rattraper un statut social qu’ils ont perdu par ailleurs…


Réfléchissez bien vous-même : pourquoi êtes-vous engagé dans telle action culturelle, telle solidarité, telle association ? Dans une entreprise ou un parti politique, on conçoit aisément que l’engagement soit nécessairement intéressé (quoique…), ne serait-ce que pour le salaire. Pourtant certains y font des choses sans que cela leur rapporte quoi que ce soit, prennent des initiatives où ils n’ont rien à gagner.
Dans l’Église, c’est encore plus pitoyable de voir des laïcs ou des prêtres s’accrocher à une responsabilité et se l’approprier comme si leur vie en dépendait !

 

Se servir au lieu de servir : le seul remède à cette tentation qui gangrène tout engagement ‑ même le plus utile, le plus noble ‑ est la gratuité. Celle prônée par le Christ dans l’évangile de ce dimanche : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Mt 10,8).

Celle que Paul reconnaît dans le sacrifice du Christ dans notre deuxième lecture : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5,7-8).

Explorons quelques aspects de cette gratuité vécue et conseillée par le Christ, et comment la vivre nous-même.

 

2. Une foi désintéressée

Laissons les grands auteurs spirituels de la mystique rhénane du XIV° siècle nous guider à nouveau sur le chemin de la désappropriation de nos œuvres et de nous-même.

Dans ses Sermons, Jean Tauler insiste sur le fait que la « gratuité » reçue est une grâce qui doit traverser l’homme sans s’y arrêter. Le don gratuit est un exercice de détachement (Abgeschiedenheit). Si l’on retient quelque chose pour soi (fierté, autosatisfaction), on bloque le flux divin.
« Tout ce que Dieu donne, il le donne gratuitement, par pur amour. De même, l’homme ne doit rien s’approprier de ce que Dieu opère en lui ou par lui. S’il s’attribue le moindre mérite, il vole la gloire de Dieu » (Sermon pour l’Assomption).

 

Henri Suso, le « Serviteur de la Sagesse », traite la gratuité sous l’angle de l’imitation de la Passion. Donner gratuitement, c’est s’offrir soi-même comme le Christ s’est offert.
« Regarde la Sagesse éternelle : elle s’est donnée à Ce-Dieu-inutile Fénelontoi tout entière, sans réserve et sans prix. Tu dois donc te répandre sur ton prochain par un amour désintéressé, sans chercher ton propre avantage dans le temps ni dans l’éternité » (L’Exemplaire, Le Livret de la Sagesse Éternelle).

Pour lui, la gratuité n’est pas une abstraction philosophique, mais une « sortie de soi » douloureuse où l’on accepte de perdre pour que l’autre reçoive. 

 

Pour Maître Eckhart, la gratuité absolue est liée au concept de Béance (Ledigkeit). Si l’on agit en vue d’une récompense (même le salut ou le ciel), on n’est pas dans la gratuité, mais dans le commerce.
« Si tu aimes Dieu pour sa propre utilité, tu ne l’aimes pas lui-même, mais ton propre profit… Celui qui est établi dans la justice de Dieu et dans son amour est mort à tout ce qui est sien ; il ne demande pas : pourquoi ? » (Sermon 5b, « Justi vivent in aeternum »).

Eckhart pousse ainsi la logique de Matthieu 10,8 à son paroxysme : puisque nous avons reçu l’être gratuitement de Dieu, nous devons le lui rendre en agissant « sans pourquoi » (sunder warumbe). Celui qui donne pour recevoir est un « marchand » que le Christ doit chasser du Temple. 

Eckhart utilise le terme de « sans pourquoi » pour désigner la gratuité totale. La Vie, par définition, n’a pas de but en dehors d’elle-même.

« Si l’on demandait à la vie pendant mille ans : « Pourquoi vis-tu ? », si elle pouvait répondre, elle ne dirait rien d’autre que : « Je vis parce que je vis ». Cela vient de ce que la vie vit de son propre fonds, et jaillit de ce qui est sien ; c’est pourquoi elle vit sans pourquoi ».

L’homme « juste » doit agir comme la vie : gratuitement. S’il agit pour le ciel ou pour Dieu, il reste un marchand.

 

La Rose est sans pourquoiAu XVII° siècle, Angelus Silesius recueillera précieusement l’expérience spirituelle rhénane, et l’actualisera dans un langage poétique qui nous émeut aujourd’hui encore.

Silesius est célèbre pour avoir condensé la spiritualité d’Eckhart dans son ouvrage phare, Le Pèlerin chérubinique. Le principe de gratuité (Mt 10,8) y devient une métaphore florale.

Là où Eckhart expliquait que l’homme doit agir « sans pourquoi », Silesius écrit le célèbre distique :
« La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit. Elle ne prend point garde à soi, ne demande pas si on la voit » (Pèlerin chérubinique, I, 289).

Comme la rose, l’âme doit donner sa beauté (sa grâce) gratuitement, sans intention, simplement parce que c’est sa nature.

Silesius reprend l’idée audacieuse d’Eckhart selon laquelle le don est réciproque. Si Dieu nous donne tout gratuitement, c’est parce qu’il y a une unité de nature entre le Donneur et le receveur.
« Je sais que sans moi Dieu ne peut vivre un instant. S’il m’arrive de périr, il doit rendre l’esprit » (Pèlerin chérubinique, I, 8).
Cette idée radicale découle directement de la doctrine d’Eckhart sur l’étincelle de l’âme (Seelenfünklein). La gratuité est totale car, à ce niveau d’union, il n’y a plus de distinction entre celui qui donne et celui qui reçoit.

Tout comme Tauler et Suso, Silesius insiste sur le fait que pour « donner gratuitement », il faut d’abord être « vide » de soi-même. Il utilise souvent l’image de l’abîme qui appelle l’abîme (« L’abîme appelant l’abîme à la voix de tes cataractes, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi » – Ps 42,8). Pour lui, la gratuité est cet abîme qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu. Elle n’est possible que dans la passivité totale de la volonté (la Gelassenheit ou « laisser-être »).
« Homme, si tu es quelque chose, Dieu ne peut rien en toi. Deviens un pur néant, et il t’inondera »

 

Il faut également parler de la doctrine du « pur amour » qui animait Fénelon et Mme Guyon :

La doctrine du pur amour : Saint François de Sales, Pascal et Mme Guyon« On peut aimer Dieu d’un amour qui est une charité pure, et sans aucun mélange du motif de l’intérêt propre. Dans cet état, on n’aime plus Dieu ni pour les dons qu’il nous fait, ni pour la récompense qu’on en espère, ni pour le bonheur qu’on trouve en lui. 

On l’aime pour lui-même, et on ne l’aime pas moins dans les peines et dans les délaissements que dans les consolations. 

On ne l’aime pas moins s’il nous condamnait que s’il nous sauvait. 

Cet amour est un amour de pure bienveillance, qui ne cherche rien pour soi, qui ne regarde rien pour soi, qui est absolument désintéressé.

L’âme qui est dans ce pur amour ne se regarde plus elle-même pour se chercher, pour se trouver, pour s’applaudir, pour s’intéresser à son propre salut. Elle se perd de vue, elle s’oublie en Dieu ; elle est comme anéantie à ses propres yeux, pour ne plus voir que Dieu seul. Elle ne veut plus rien pour elle-même, mais elle veut tout pour la seule gloire de Dieu. Elle ne veut même plus son salut comme son propre bien, comme sa propre délivrance, comme sa récompense éternelle ; elle ne le veut que parce qu’il plaît à Dieu de le vouloir pour elle, et pour qu’elle soit éternellement un instrument de sa gloire ».

« Le pur amour aime Dieu sans pourquoi » (Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, 1697).

 

Tous ces auteurs s’opposent radicalement à la mentalité des « œuvres » (faire de bonnes actions pour « acheter » son paradis, « gagner » son salut, devenir saint…). Pour eux, le don gratuit est le signe que l’âme est devenue un miroir de la divinité. 

 

Le message est constant : tant que vous faites quelque chose pour Dieu, vous êtes un marchand. Le but est de devenir comme Dieu, qui « travaille sans pourquoi et n’a pas de pourquoi » dans son acte créateur. Le but est de laisser agir Dieu en nous avec nous.

 

3. La gratuité est illucide

Comment pratiquer ce désintéressement radical ? Faudrait-il moins s’engager pour éviter le piège du retour sur investissement (ce ROI si cher aux financiers !) ? Devrait-on renoncer aux responsabilités pour que les titres et les honneurs qui leur sont liés ne polluent pas notre désir de servir ? Vaudrait-il mieux ne pas agir pour que nos œuvres ne nous détournent pas de la gratuité christique ?

le chat et l'humilitéC’est vrai que le risque est grand. Comme le constate amèrement Jésus, s’attacher à nos œuvres nous prive de l’espérance en la vidant de son contenu : « Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense » répète-t-il quatre fois pour dénoncer ceux qui veulent se faire remarquer, obtenir la gloire qui vient des hommes, ou montrer qu’ils sont ultra religieux par la prière et le jeûne (Mt 6,1–18).

Le château de cartes de nos réalisations les plus belles, les plus utiles, les plus valeureuses s’écroule quand nous tentons de le saisir à pleines mains pour en faire l’inventaire. Le seul remède à ce syndrome de Midas version spirituelle est la « docte ignorance » prônée par Jésus dans le même passage : « toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6,3).


Autrement dit : le don véritable est illucide. Il n’est pas conscient de lui-même. Il oublie aussitôt ce qui a été donné, et à qui, et pourquoi, quand et où et comment. Une force émane de lui sans qu’il le cherche, mieux encore que le manteau de Jésus touché par la femme hémorroïsse de Canaan (Mc 5,21-43) ! Accumuler les bons-points de nos bonnes actions nous rend impropre à recevoir davantage : la grâce n’est pas un album Panini à compléter ! Le 
secret que demande le Christ vaut aussi pour nous-même : celui qui ignore le bien qu’il fait continuera à agir « sans pourquoi ». Et il sera tout surpris au jour du Jugement : le verre d’eau dont il ne se souvient plus, donné à un inconnu qu’il n’a jamais revu, lui ouvrira la plénitude de Dieu mieux que les gros chèques déposés avec ostentation dans le trésor du Temple…

 

Parce qu’elle n’opère aucun repli sur soi, la gratuité s’ignore elle-même. Elle est illucide, « secret » caché en Dieu, simple canal où la grâce de Dieu circule en notre humanité.

Le don gratuit ne s’arrête pas chez nous ; il nous traverse. Nous ne sommes que des canaux. Si le canal retient l’eau pour lui, il devient une mare stagnante. S’il laisse couler gratuitement ce qu’il a reçu gratuitement, il reste une source vive.

 

La gratuité est « sans pourquoi », comme la rose d’Angelus Silesius. Si vous aimez Dieu pour obtenir la santé, la richesse, l’amour ou même la foi, alors vous aimez la santé, la richesse, l’amour ou la foi plus que Dieu. Beaucoup de croyants aiment Dieu comme on aime une vache : pour le lait, fromages ou le cuir qu’elle produit, pas pour elle-même !

 

Aimer pour rienPourquoi aimer Dieu ? Pour rien ! L’amour n’a pas d’autre raison que lui-même. Dieu le premier ne crée pas par nécessité, ni par intérêt. Il n’avait pas besoin de nous. Il nous a appelés à l’existence par un pur débordement d’amour, sans aucune intention de « retour sur investissement ». Si nous sommes créés à son image, alors notre plus haute dignité est de devenir, nous aussi, des êtres de gratuité.

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ». La rose ne demande pas si on la regarde, elle ne réclame pas de salaire pour son parfum. Elle est simplement ce qu’elle doit être, dans un abandon total.

Eckhart lie la gratuité à la pauvreté absolue (Sermon 52). Être pauvre en esprit, c’est « ne rien vouloir, ne rien savoir, ne rien avoir ». Celui qui est ainsi vide ne demande rien à Dieu. Il est dans une gratuité telle qu’il ne cherche même plus à « honorer Dieu ». Il laisse simplement Dieu être Dieu en lui.

 

« Vous avez reçu gratuitement… » : certains protesteront ! « Moi je n’ai pas volé ma réussite. J’ai travaillé dur pour en arriver là. J’ai dû surmonter bien des épreuves. Je ne dois rien à personne ». Ah bon !? Est-ce si sûr ? Si tu étais né au Soudan en pleine guerre civile, tu aurais bâti la même réussite ? Si ta famille était logée dans un quartier violent d’une cité gangrénée par la drogue, tu aurais eu la même trajectoire ? Si la société ne t’avait pas offert l’enseignement, la santé, les infrastructures, les banques etc., tu aurais été aussi bon dans les affaires ? Examine-toi avec rigueur et honnêteté : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1Co 4,7).

 

« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » : l’invitation de ce dimanche nous rend libres.

Celui qui donne gratuitement ne peut être déçu, car il n’attendait rien. 

Celui qui agit sans pourquoi est déjà dans le Royaume, car il vit comme Dieu vit.

Arrêtons donc de nous servir de nos actions pour exister.

Arrêtons de compter et de répertorier ce qui devrait être mis à notre crédit.

Devenons « illucides » dans nos responsabilités et nos engagements. 

Ne cherchons pas à connaître – et encore moins à maîtriser – le bien qui pourrait être fait à travers nous.

Il nous suffit de laisser Dieu être Dieu en nous, sans pourquoi, gratuitement…

 

Prière de l’Abandon et de la Gratuité

Seigneur, notre Dieu, Source éternelle qui jaillit et s’écoule sans fin,
Nous te rendons grâce pour le don de ton Être,
Reçu gratuitement dans le silence de notre âme. 

comment-prier-dans-le-christianisme gratuitéApprends-nous, Seigneur, à sortir de nos boutiques de marchands.
Délivre-nous de ce besoin de compter, de mesurer et de marchander
Nos prières, nos mérites et nos amitiés.

Guéris-nous du « pourquoi ».
Fais de nous des êtres « sans pourquoi »,
Qui aiment parce qu’ils aiment,
Qui servent parce qu’ils servent,
Et qui donnent parce que, par Toi, ils sont devenus le don.

Comme la rose qui fleurit sans demander de regard,
Accorde-nous la grâce de fleurir là où Tu nous as plantés,
Sans chercher d’autre récompense que celle de Te plaire.

Que ton Esprit de détachement vienne vider nos cœurs de tout ce qui n’est pas Toi.
Fais de nous des canaux transparents,
Afin que ta Lumière nous traverse sans rencontrer d’obstacle,
Et que notre prochain reçoive de nous, non pas notre propre moi,
Mais ta propre Paix, donnée sans mesure et sans prix.

Car c’est en ne possédant rien que l’on possède tout,
Et c’est en nous perdant en Toi, gratuitement,
Que nous nous trouvons enfin.

Amen.

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte » (Ex 19, 2-6a)


Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, les fils d’Israël arrivèrent dans le désert du Sinaï, et ils y établirent leur camp juste en face de la montagne. Moïse monta vers Dieu. Le Seigneur l’appela du haut de la montagne : « Tu diras à la maison de Jacob, et tu annonceras aux fils d’Israël : Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » 


PSAUME
(Ps 99 (100), 1-2, 3, 5)
R/ Il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau. (Ps 99, 3bc)


Acclamez le Seigneur, terre entière,
servez le Seigneur dans l’allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !


Reconnaissez que le Seigneur est Dieu :
il nous a faits, et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.


Oui, le Seigneur est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d’âge en âge.


DEUXIÈME LECTURE
« Si nous avons été réconciliés par la mort du Fils, à plus forte raison serons-nous sauvés en recevant sa vie » (Rm 5, 6-11)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. À plus forte raison, maintenant que le sang du Christ nous a fait devenir des justes, serons-nous sauvés par lui de la colère de Dieu. En effet, si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis, à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés en ayant part à sa vie. Bien plus, nous mettons notre fierté en Dieu, par notre Seigneur Jésus Christ, par qui, maintenant, nous avons reçu la réconciliation.


ÉVANGILE
« Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission » (Mt 9,36-10,8)
Alléluia. Alléluia. Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Alléluia. (Mc 1,15) 


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »
Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. Voici les noms des douze Apôtres : le premier, Simon, nommé Pierre ; André son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le publicain ; Jacques, fils d’Alphée, et Thaddée ; Simon le Zélote et Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra.
Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. »
Patrick BRAUD 

 

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31 mai 2026

Fractale eucharistie !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Fractale eucharistie !

 

Homélie pour le Dimanche de la Fête du Saint-Sacrement
du Corps et du Sang du christ (Fête-Dieu) / Année A 

07/06/26 


Cf. également :

Communier, est-ce bien moral ?
Fêtons le Saint Sacrement avec Chrysostome
Le réel voilé sous le pain et le vin
L’Alliance dans le sang
Les 4 présences eucharistiques
Bénir en tout temps en tout lieu
Les deux épiclèses eucharistiques
Les trois blancheurs
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédech
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie

 

1. La séquence de la Fête-Dieu

On l’appelle Lauda Sion car ce sont les mots latins qui commencent la séquence de ce dimanche : « Sion, célèbre ton Sauveur… ». Elle résonne à Lourdes Fractale eucharistie ! dans Communauté spirituelle ostensoirchantée par des milliers de fidèles chaque jour lors de la procession eucharistique. Saint Thomas d’Aquin, qui l’a composée, y affirme bien sûr le dogme du Concile de Trente, sous sa forme la plus simple (pas de transsubstantiation ici) : « le pain se change en son corps, le vin devient son sang ». Il continue avec d’autres phrases qui parlent particulièrement aux scientifiques d’aujourd’hui :

« Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces. On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. […]

Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.

Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. »

71+XhsOh1uL._SL1384_ eucharistie dans Communauté spirituelleThomas d’Aquin formule ici un principe que le génie du mathématicien français Benoît Mandelbrot explicitera dans les années 70 dans une théorie célèbre : la théorie dite « fractale ». En effet, pour Thomas, l’eucharistie est ainsi structurée que « le Tout est dans la Partie ». Peu importe le nombre de fractions des hosties ou de gorgées dans le calice : la présence divine du Christ reste intacte et complète dans chaque morceau de pain, dans chaque goutte de vin.

Dans le rite de la Fraction du Pain, le prêtre rompt l’hostie. Pour l’esprit logique, diviser un objet, c’est le fragmenter. Mais dans l’Eucharistie, la division ne concerne que les « espèces » (l’apparence du pain) et non la « substance » (la présence du Christ).

Pour expliquer ce paradoxe du tout et de la partie, l’image classique est celle du miroir. Si vous brisez un miroir, chaque petit éclat, aussi minuscule soit-il, ne reflète pas seulement un « bout » de votre visage, mais votre visage tout entier.

Que l’hostie soit grande ou réduite à une miette, le Christ n’est pas « partagé » (au sens de découpé en morceaux). Il est présent intégralement sous chaque parcelle. « Il y a autant sous le fragment que ce que couvrait le tout » affirme Thomas d’Aquin.

 

On croirait lire Mandelbrot, qui a défrayé la chronique par ses superbes objets fractals mystérieux et fascinants !

Les objets fractalsImaginez que vous regardez une côte rocheuse ou un flocon de neige. De loin, vous voyez une forme complexe. Si vous vous rapprochez et que vous regardez un petit détail à la loupe, vous vous apercevez que ce petit détail ressemble exactement à la forme globale que vous voyiez de loin.

C’est ça, l’essence d’une fractale : un objet dont les parties ressemblent au tout.

La théorie fractale de Mandelbrot repose sur trois piliers, trois propriétés mathématiques :

- L’autosimilarité (l’effet « poupées russes »)

C’est le concept clé. Une forme fractale est composée de copies d’elle-même, mais en plus petit.

Prenez par exemple un chou-fleur : Si vous coupez une petite fleurette de ce chou, elle a exactement la même forme pyramidale et spiralée que le chou entier. C’est le même chou, en plus petit ! Si vous recoupez encore cette fleurette, la minuscule partie ressemble toujours au chou de départ.

- Une rugosité infinie

Dans la géométrie classique (celle qu’on apprend à l’école), on étudie des formes lisses : des cercles parfaits, des lignes droites, des triangles. Mais Mandelbrot disait : « Les nuages ne sont pas des sphères, les montagnes ne sont pas des cônes. »

La théorie fractale sert à mesurer et comprendre les objets irréguliers de la nature. Plus vous regardez une fractale de près, plus vous découvrez de nouveaux détails. Elle n’est jamais « lisse », peu importe le niveau de zoom.

Représentation de l’ensemble de Mandelbrot.- L’itération

Comment crée-t-on une forme aussi complexe ? Avec une règle très simple que l’on répète à l’infini. C’est ce qu’on appelle une itération.

Prenez une forme de base (par exemple un segment). Appliquez-lui une transformation (par exemple, ajoutez une pointe au milieu). Recommencez l’opération sur chaque nouveau segment obtenu, encore et encore. Au bout de quelques étapes, les itérations successives obéissant à une règle toute simple produisent une complexité fascinante et magnifique.

 

Pourquoi est-ce révolutionnaire ?

Avant les fractales, on pensait que le chaos de la nature était impossible à mettre en équation. Mandelbrot a montré qu’avec une formule mathématique très courte, on pouvait modéliser le réseau de nos vaisseaux sanguins, la structure des galaxies, les variations de la Bourse, le relief des montagnes etc.

En résumé : La théorie fractale, c’est découvrir que l’infiniment complexe est souvent construit à partir d’un motif infiniment simple qui se répète à différentes échelles.

 

Voilà donc que Thomas d’Aquin nous met sur la voie d’une interprétation fractale de l’eucharistie ! Car le concept de « tout est dans la partie » fait écho au principe d’autosimilarité, et constitue le cœur du mystère eucharistique.

C’est l’affirmation que l’infini ne se contente pas de « visiter » le fini, mais qu’il s’y loge tout entier.

L’œil voit une partie (un petit morceau de pain) mais la foi perçoit le tout (le corps glorieux, la divinité et l’humanité de Jésus).

 

2. Conséquences spirituelles

Cette vision fractale de « la partie qui contient le tout » a des conséquences sur notre vie spirituelle.


- L’eucharistie révèle l’infinie valeur de l’instant : 
si le Tout est dans la partie, alors chaque instant de la vie, aussi « petit » ou « banal » soit-il, peut contenir la plénitude de la présence de Dieu.


- L’eucharistie révèle la dignité de chaque personne humaine individuelle :
 dans le « Corps Mystique » (l’Église), chaque personne est une « partie ». Puisque le Christ est tout entier dans l’Eucharistie reçue par chacun, chaque fidèle devient un porteur de la totalité du Christ. Le « petit » n’est plus négligeable, il est le réceptacle de l’Absolu.

 

- L’eucharistie révèle la primauté absolue du don sur l’avoir : dire que « tout est dans la partie », c’est affirmer que l’amour de Dieu n’est pas une ressource limitée qu’il faudrait rationner. C’est une structure de don : en recevant la parcelle de pain, vous ne recevez pas une « dose » de Dieu, vous recevez Dieu sans mesure. C’est le passage de la quantité à la qualité pure. La « partie » n’est pas un échantillon, c’est le rendez-vous total.

 

- L’eucharistie révèle la vraie nature de l’union à Dieu : d’ordinaire, l’homme se sent comme une goutte d’eau dans l’océan de Dieu. La mystique eucharistique renverse cette perspective : l’Océan se fait tout petit pour entrer en chacun.

330px-Llyfr_Caniad_Solomon_-_Caerwynt_2 fractalC’est ce que les auteurs spirituels appellent l’union mystique. Dans le fragment, Dieu ne s’impose pas par sa démesure, mais par sa « petitesse volontaire ». Le Tout se contracte par amour (Kénose) pour devenir assimilable. Le fragment n’est plus une limite, c’est une porte dérobée vers l’Infini.

Dans la mystique rhénane (chez Maître Eckhart par exemple), il existe au fond de l’âme un « point » incréé, un centre immobile. L’Eucharistie est le miroir de ce point. Recevoir le « Tout dans la partie », c’est la rencontre de deux centres : le Point-Christ (l’hostie) vient épouser le Point-Âme (le cœur, la fine pointe de l’âme).

À ce niveau de profondeur, les dimensions spatiales s’effondrent. Il n’y a plus de « petit » pain ni de « grand » Dieu, il n’y a qu’une présence pure qui remplit tout l’espace intérieur.

 

Mystiquement, cela signifie que lorsque je communie, je ne reçois pas seulement Jésus, mais je reçois tous ceux qui sont en Lui.

Puisque le Tout est dans la partie, dans ma parcelle d’hostie, il y a le Christ, et avec Lui, les anges, les saints, et mon voisin de banc.

C’est la fin de l’isolement. La mystique eucharistique nous révèle que nous ne sommes pas des individus juxtaposés comme des grains de sable, mais que nous sommes mutuellement inclus les uns dans les autres par le fragment partagé. C’est la présence « fractale » du Corps Mystique, que Thomas d’Aquin annonçait si bien : « Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. »

 

Sainte Thérèse de Lisieux ou Élisabeth de la Trinité parlent de cette présence comme d’un soleil caché dans une petite demeure. Le commentaire mystique ici est celui de l’éblouissement discret : la « partie » (l’hostie) sert de voile protecteur. Si nous voyions le « Tout » tel qu’il est, nous serions pulvérisés. Le fragment est donc une miséricorde géométrique : Dieu réduit son échelle pour ne pas effrayer sa créature, tout en restant intégralement Lui-même.

 

« Celui qui mange mon Corps et boit mon Sang demeure en moi, et moi en lui » (Jn 6, 56). Dans cette demeure mutuelle, la structure fractale atteint sa perfection : l’Hôte devient le Lieu, et le Lieu devient l’Hôte. C’est le mystère de l’inhabitation : vous ne contenez pas Dieu comme un vase contient de l’eau, mais comme une éponge est imbibée par l’océan. L’éponge est dans l’océan (le Tout), et l’océan est dans l’éponge (la Partie). Tout est un.

 

3. Conséquences politiques et économiques

- L’eucharistie promeut une vision personnaliste de l’être humain.

Si l’Eucharistie est une structure fractale où le Tout est dans la partie, alors elle devient le manifeste d’une révolution sociale et politique radicale. Elle déconstruit les hiérarchies de puissance pour instaurer une « géométrie de la dignité ». Elle signe la fin de la « Masse » au profit du « Corps »

En politique classique, l’individu est souvent une unité statistique, une particule interchangeable dans une masse. L’eucharistie opère une inversion fractale de cette vision très individualiste (au sens libéral) : si chaque « partie » contient le « Tout », alors le citoyen (le fidèle) n’est plus une fraction de la société, mais le porteur de l’entièreté de la dignité humaine et divine. En conséquence, aucun pouvoir n’a le droit sacrifier une « petite partie » au nom du « tout » (l’État, le Parti, le Marché), car blesser une partie, c’est blesser la totalité du Christ.

 

- L’eucharistie promeut une économie du Don. 

L'économie de communion, une utopie ?Le système politique et économique mondial repose sur la rareté : la valeur d’un objet dépend de son abondance (la crise actuelle du pétrole nous le rappelle…). Dans la multiplication des pains comme dans l’eucharistie, la division n’appauvrit pas, elle multiplie. Saint Augustin n’écrivait-il pas que, alors qu’il est partagé, le Christ ressuscité augmente au lieu de diminuer ? (dum dividetur, augetur)

L’Eucharistie propose une société où la richesse ne se définit pas par l’accumulation (avoir le « tout » pour soi), mais par la circulation. Le « Tout » se donne dans la « Partie » pour que chaque partie puisse être comblée sans déposséder l’autre. C’est la base d’un socialisme de la charité ou d’une écologie intégrale.

 

- L’eucharistie promeut une subsidiarité radicale. 

En politique, la subsidiarité consiste à laisser à la plus petite unité possible (la partie) le pouvoir de décider de ce qui la concerne. Puisque le Christ est présent tout entier dans la plus petite parcelle, l’autorité ne réside pas seulement « en haut » (le centre du cercle), mais dans chaque « fragment » de la communauté. C’est une forme de décentralisation qui s’enracine ainsi dans l’acte sacramentel : la périphérie n’est jamais « loin » du centre, car le centre (le Christ) s’est déplacé dans chaque périphérie.

 

- L’eucharistie promeut une unité politique sans uniformité ni exclusion.

Une structure fractale est complexe et diverse, mais régie par une seule loi de construction. L’Eucharistie force à voir l’unité politique non pas comme une uniformisation (tout le monde doit être pareil), mais comme une communion. Si le « Tout » est dans chaque « Partie », alors la diversité des cultures, des classes sociales et des nations n’est pas une menace pour l’unité, mais une itération variée de la même humanité habitée par Dieu. Le racisme ou le mépris de classe deviennent des impossibilités métaphysiques : on ne peut mépriser une « partie » qui contient le « Tout ».

 

- L’eucharistie promeut une « Politique du Fragment », où le local et le global sont inséparables.. 

Global et localL’interprétation sociale du Saint-Sacrement nous dit que la « petite politique » (le soin des pauvres, le geste local, le quartier) n’est pas moins importante que la « grande politique » (les traités, les parlements).

L’acte local contient l’enjeu global. Ramasser une miette, s’occuper d’un seul exclu, c’est restaurer l’ordre du monde entier. C’est une politique de l’attention au fragment, car dans le fragment réside la seule puissance capable de transformer la totalité.

 

Lier la théologie eucharistique du « Tout dans la partie » à la pensée économique peut sembler audacieux, mais plusieurs économistes hétérodoxes et philosophes de l’économie ont théorisé des modèles qui rompent avec la rareté pour privilégier la communion et la subsidiarité.

On peut citer beaucoup d’économistes qui ont essayé de développer une « économie de communion » fidèle au principe eucharistique d’inhabitation mutuelle du tout et de la partie. 

Ces économistes, bien que venant d’horizons différents, rejoignent l’intuition eucharistique sur plusieurs points clés :

- Non-fragmentation : on ne peut pas diviser l’humain (travailleur, consommateur, fidèle). Chaque « partie » de l’activité humaine porte la dignité du tout.

- Anti-utilitarisme : la valeur n’est pas dans l’accumulation, mais dans la qualité du lien (la « fraction » du pain qui crée la communauté).

- Localité universelle : l’action locale (le fragment) a une résonance globale (le tout).

- La Relation comme « Substance ». Le dogme eucharistique affirme que le Christ est présent dans la relation entre les espèces et le fidèle. Des économistes comme Stefano Zamagni développent à partir de là une ontologie relationnelle : c’est la relation qui crée l’être, et non l’inverse L’être humain n’est pas un individu (atome insécable), mais une personne (nœud de relations). « L’identité de la personne est constituée par ses relations. Comme dans le mystère eucharistique où le Tout est présent dans la fraction, la dignité de l’humanité entière est présente dans chaque relation interpersonnelle. »

 

Approchez donc de ce fragment de pain azyme avec en tête l’image d’un bel objet fractal de Mandelbrot : par l’acte de communier, le Christ est en moi, je suis en Christ, nous sommes son corps, chacun et ensemble.

Comme l’itération génère la figure fractale, répétons ce geste de fragmentation eucharistique (par le don, l’amour partagé) à l’infini dans nos responsabilités ordinaires, afin que le Christ ressuscité devienne « tout en tous »

 

« Le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.

Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. […]

Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.

Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. »

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Dieu t’a donné cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » (Dt 8, 2-3.14b-16a)


Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple d’Israël : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. C’est lui qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères. »


PSAUME
(Ps 147 (147 B), 12-13, 14-15, 19-20)
R/ Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! (Ps 147, 12a)


Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! Célèbre ton Dieu, ô Sion !
Il a consolidé les barres de tes portes,
dans tes murs il a béni tes enfants.

Il fait régner la paix à tes frontières,
et d’un pain de froment te rassasie.
Il envoie sa parole sur la terre :
rapide, son verbe la parcourt. 


Il révèle sa parole à Jacob,
ses volontés et ses lois à Israël.
Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ;
nul autre n’a connu ses volontés.


DEUXIÈME LECTURE
« Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1 Co 10, 16-17)


Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, la coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.


SÉQUENCE

Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de : « Le voici, le pain des anges »


Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants.
Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer.
Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges.
Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères.
Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs !
C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution.
À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne.
L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit.
Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui.
Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut.
C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang.
Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature.
L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin.
Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces.
On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier.
Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître.
Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort.
Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent !
Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout.
Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué.

* Le voici, le pain des anges, il devient  le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens.
D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères.
Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants.
Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.


ÉVANGILE
« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6, 51-58)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Alléluia. (Jn 6, 51.58)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Patrick BRAUD

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24 mai 2026

Comment parler de la Trinité ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Comment parler de la Trinité ?

 

Homélie pour le Dimanche de Pentecôte / Année A 

31/05/26 


Cf. également :

La Trinité, mon fidèle garagiste
Trinité : le triangle amoureux
Trinité : quelle sera votre porte d’entrée ?
La structure trinitaire de l’eucharistie
La Trinité est notre programme social

Trinité économique, Trinité immanente
Les trois vertus trinitaires
Vivre de la Trinité en nous
La Trinité, icône de notre humanité
L’Esprit, vérité graduelle
Trinité : Distinguer pour mieux unir
Trinité : ne faire qu’un à plusieurs
Les bonheurs de Sophie
Trinité : au commencement est la relation
La Trinité en actes : le geste de paix
La Trinité et nous

 

1. Les métaphores de la Trinité

Comment parler de ce qui nous dépasse absolument ? 

Comment, avec des mots, décrire Celui que rien ne peut contenir, ni l’espace ni le temps, ni même le langage ? 

Comment expliquer l’infini avec le fini ?

Les Pères de l’Église ont cherché à relever ce défi, surtout dans leurs homélies, pour que le peuple chrétien devine, pressente, approche l’ultime clé de voûte de la Révélation : la divinité de Jésus le Christ, la communion d’amour de l’Esprit Saint unissant le Père et le Fils en un seul Dieu (mais non en un Dieu seul !). Aussi ils ont puisé dans la nature, dans l’être humain, ou dans les sciences, des images aidant à comprendre comment Dieu peut être Un en Trois, sans toutefois épuiser la richesse de ce mystère. Rappelons que mystère en grec (mysterion, sacramentum en latin) ne signifie pas énigme incompréhensible mais au contraire révélation toujours plus compréhensible, qu’on n’aura jamais fini de comprendre parce que c’est inépuisable.

Voici les principales métaphores utilisées par les Pères de l’Église dans les premiers siècles pour évoquer la Trinité.

 

– La source, le fleuve et l’eau

C’est l’une des images des plus anciennes pour exprimer la consubstantialité (même nature) tout en distinguant les trois personnes divines. La source jaillit, le fleuve en découle, et l’eau leur est commune. Tertullien écrivait (en 213) : « Le Père est toute la substance ; le Fils en est une dérivation et une partie, comme il le déclare lui-même : « Mon Père est plus grand que moi. » [...] De même que la source et le fleuve sont deux formes, mais indivisibles » (Contre Praxeas, 9).

 

– Le soleil, le rayon et la lumière

Comment parler de la Trinité ? dans Communauté spirituelle umni0mckb4_0lx6o3skglfzcox4Contre les disciples d’Arius qui niaient la divinité du Christ, Athanase d’Alexandrie (IV° siècle) prenait l’image de l’astre solaire qui tout en restant lointain (le Père) produit la lumière et la chaleur (l’Esprit) et le rayon (le Christ) qui nous touchent. La chaleur n’est pas le rayon de soleil, qui  lui- même n’est pas la source, mais les trois sont inséparables.

« Qui oserait dire que l’éclat est étranger au soleil, ou que le soleil est séparé de son éclat ? [...] De même que le soleil et son rayon sont un, ainsi la divinité du Fils est celle du Père » (Discours contre les Ariens, II, 33).

 

Jean Damascène (VII° siècle) prendra l’image du feu au lieu du soleil : « Dans le feu, il y a le feu lui-même, la lumière et la chaleur. La lumière et la chaleur sont engendrées par le feu, mais elles sont coéternelles avec lui, sans que le feu ne les précède dans le temps » (De la foi orthodoxe, Livre I, chapitre 8).

 

– La racine, la tige et le fruit

Tertullien à nouveau part de cette humble réalité agricole connue de tous : une plante comme unité organique est composée de trois parties distinctes, et là encore inséparables : « La racine pousse la tige, et la tige produit le fruit ; ces trois objets sont distincts, mais ils ne font qu’un dans la plante » (Contre Praxeas, 8).

 

– La mémoire, l’intelligence, et la volonté

Cette analogie psychologique développée par Augustin d’Hippone (début V° siècle) repose sur une vision de l’être humain où ces trois facultés de l’esprit se conjuguent au service d’un seul.

« Puisque donc ces trois choses, mémoire, intelligence, volonté, ne sont pas trois vies, mais une seule vie ; ni trois esprits, mais un seul esprit : il s’ensuit qu’elles ne sont pas trois substances, mais une seule substance » (De Trinitate, Livre X, 11,18).

 

– La source et les deux bras (le Y de l’eau)

Grégoire de Nysse (IV° siècle) utilise des images de flux liquides pour contrer l’idée que le Fils et l’Esprit seraient inférieurs au Père.

« Imaginez une source unique de laquelle partent deux fleuves : l’unité de la source n’est pas divisée par la dualité des courants » (Ad Ablabium, Qu’il n’y a pas trois Dieux).

 

 apophatisme dans Communauté spirituelle– Le trèfle (à trois feuilles)

Plus tardivement, on attribue à Saint Patrick (V° siècle) une catéchèse trinitaire à partir d’un trèfle, si commun en Irlande : il n’y a qu’une seule plante mais les trois feuilles sont distinctes. Voilà pourquoi les vaillants rugbymen du XV d’Irlande portent toujours un trèfle cousu sur leurs maillots…

 

– La pensée, la voix, et le verbe

Grégoire de Naziance (IV° siècle) souligne le processus de formation du langage, de l’idée qui habite l’esprit humain à la parole dite à l’autre, via le souffle de la voix qui relie les deux. Aucun des trois n’existe sans les autres, et pourtant elles restent distinctes.

« Le Père est le Noûs (l’Intelligence), le Fils est le Logos (la Parole), et le Saint-Esprit est le Pneuma (le Souffle) qui accompagne la Parole » (Discours 31, Sur le Saint-Esprit).

 

 métaphore– Les trois soleils

Grégoire de Naziance a aussi utilisé cette image pour expliquer comment notre esprit perçoit l’unité à travers la pluralité : si trois soleils étaient étroitement mêlés, on ne verrait qu’une seule lumière globale.

« À peine ai-je commencé à penser à l’Unité que la Trinité me baigne de sa splendeur. À peine ai-je commencé à penser à la Trinité que l’Unité me saisit à nouveau. [...] C’est comme si l’on voyait trois soleils se pénétrer l’un l’autre, et que le mélange de leurs lumières n’en produisait qu’une seule » (Discours 40, Sur le Baptême, 41).

 

– Le triangle équilatéral

Ceux qui aiment la rigueur mathématique seront servis : trois côtés distincts mais égaux, une seule surface, une seule figure. Augustin écrivait : « Dans un triangle équilatéral, il y a trois angles égaux, mais une seule et même grandeur de surface » (De Trinitate, Livre V).

 

Les analogies géométriques continuent à fasciner : Lacan en psychanalyse a noirci des tableaux de cercles, de nœuds gordiens et de mathèmes touchant à la théologie ; l’ésotérisme,  la franc- maçonnerie, les philosophies des sciences cherchent depuis toujours des correspondances entre les sciences et le divin…

 

– L’analogie arithmétique
Contrairement à l’addition (1+1+1=3), qui diviserait Dieu, des théologiens ont utilisé la multiplication pour montrer l’unité intrinsèque des Trois : 1x1x1 = 1 ; l’unité multipliée par elle-même reste l’unité. « La substance conserve l’unité, la relation multiplie la Trinité » (Boèce, VIe siècle, De Trinitate).

 

Trinité bouclier PFE– Le bouclier de la foi (« Scrutum Fidei »)

Ce diagramme logique est apparu dans l’héraldique médiévale (XII°–XIII° siècle) pour éviter toute confusion entre les trois personnes divines. Le schéma en forme de triangle, de bouclier (ou de cercle avec quatre nœuds) illustre simplement que le Père est Dieu, ainsi que le Fils et l’Esprit, alors que le Père n’est pas le Christ, ni l’Esprit, et l’Esprit n’est pas le Fils.

 

- L’analogie de l’amour humain

Elle a le mérite d’évoquer Dieu non comme un objet (eau, feu, plante, triangle etc.) mais comme un ensemble de relations. C’est Augustin qui en parle d’expérience (il a vécu quelques années avec une femme, dont il a eu un enfant, avant de se convertir et de devenir évêque d’Hippone) : « Tu en vois trois : celui qui aime, celui qui est aimé, et l’Amour » (Ecce tria sunt : amans, et quod amatur, et amor ; De Trinitate, Livre VIII, 10, 14).

Pour qu’il y ait amour humain, il faut trois éléments : l’aimant (e), l’aimé(e), l’amour lui-même. C’est la relation d’amour qui fait exister le couple, au point que celui-ci devient un troisième, inséparable de l’aimant et de l’aimé. Thomas d’Aquin dira plus tard que « en Dieu, la relation est substantielle » : c’est parce que Dieu aime qu’il est Dieu et non l’inverse. L’amour suscite le Verbe comme Fils bien- aimé et en même temps établit la paternité de Celui qui en est la source. La relation de communion qui unit les deux fait exister l’Esprit comme le trait d’union vivant où la circulation de l’amour (périchorèse en grec, circumincession en latin) unit sans confusion, personnalise chacun des Trois sans séparation. 

« Sans confusion ni séparation » est d’ailleurs l’une des expressions-clés du premier concile de Nicée (325) qui affirmait ainsi l’unité des deux natures humaine et divine en Jésus de Nazareth. Cette formule s’applique à merveille à la trinité des personnes divines.

 

2. Ressemblance et dissemblance

 oxymoreLes Pères de l’Église étaient bien conscients des limites de ces recours aux métaphores. Ces images sont imparfaites et ne peuvent traduire la totalité du mystère trinitaire, toujours infiniment plus compréhensible. Par exemple, dans l’image du soleil, le rayon est plus faible que l’astre, qui ne correspond pas à l’égale dignité trois personnes divines. De même l’image de la source semble induire une disparition de celle-ci dans le fleuve, ou une scission en deux bras. Et chaque pétale du trèfle n’est qu’un tiers du trèfle, pas le trèfle lui- même.

Bref : notre langage, notre raison ne pourront jamais épuiser ni traduire en plénitude la réalité trinitaire.

 

Le IV° concile du Latran (1215) a produit à cet égard une phrase magnifique et essentielle.

« Entre le Créateur et la créature, on ne peut noter de ressemblance telle qu’on ne doive noter entre eux une plus grande dissemblance » (Quia inter creatorem et creaturam non potest tanta similitudo notari, quin inter eos maior sit dissimilitudo notanda).

Cette phrase agit comme un garde-fou métaphysique. Elle signifie que chaque fois que nous disons quelque chose de « vrai » sur Dieu par analogie (Dieu est « Père », Dieu est « Lumière », Dieu est « Amour »), l’écart entre le sens humain de ces mots et leur réalité divine reste infiniment plus vaste que leur point commun.

 

La tradition mystique de l’apophatisme (du grec apophasis, négation) en a tiré la conclusion logique qu’on ne peut dire qui est Dieu vraiment, mais seulement ce qu’il n’est pas [1].

Dès que je dis quelque chose sur Dieu (exemple : Dieu est amour), aussitôt je dois le nier en rappelant que l’amour en Dieu ne ressemble pas à notre amour humain (la dissemblance est plus forte que la ressemblance). Car Dieu n’est pas qu’amour ; il est aussi justice, jalousie, absence, ténèbres… Dieu est donc au-delà de l’amour, car l’amour n’est pas Dieu. Il est également au-delà de la bonté, car la bonté en Dieu n’a rien à voir avec notre concept moral ou émotionnel : la dissemblance est plus forte que la ressemblance.

 

Jeu des 7 erreursCette dissemblance flagrante porte l’intelligence à admettre qu’elle ne saisit rien de Dieu, ce qui est le début de la contemplation mystique. Nicolas de Cues (XV° siècle) parlait de la « docte ignorance », cette confession de non-savoir qui n’éteint pas la quête spirituelle mais au contraire la plonge au cœur du trop-compréhensible. On parle de Dieu pour ne pas rester muet, mais on nie aussitôt ce qu’on vient de formuler pour ne pas devenir idolâtre.
Rappelez-vous le jeu des 7 erreurs entre deux dessins dans nos journaux : entre Dieu et nos images de lui, il y a bien plus que 7 erreurs !

 

Denis l’Aréopagite (V° siècle) écrivait :

« Trinité suressentielle, plus que divine et plus que bonne [...] conduis-nous jusqu’au seuil ultime des Écritures mystiques, là où les mystères de la théologie, simples, absolus et immuables, se découvrent dans la Ténèbre plus que lumineuse du silence ».

De la docte ignorance« C’est par l’arrêt de toute activité intellectuelle que l’on s’unit, selon le meilleur de soi-même, à Celui qui dépasse toute intelligence, et c’est en ne connaissant rien que l’on connaît au-delà de l’esprit. [...] Nous prions pour entrer dans cette Ténèbre qui est au-dessus de la lumière, afin de voir et de connaître, par l’aveuglement et l’ignorance, Celui qui est au-delà de toute vision et de toute connaissance » (La Théologie Mystique, Ch. I, 1 et 3).

« La manifestation de Dieu se produit d’abord dans la lumière ; puis, à mesure que l’esprit progresse et que, par une application plus haute et plus parfaite, il parvient à pénétrer la réalité, il voit la nature divine dans la ténèbre. [...] Car ce qui est laissé en dehors de la connaissance est une ténèbre lumineuse, parce que l’intelligence, en cherchant à voir ce qui est invisible, est enveloppée par l’obscurité de l’incompréhensibilité ». 

« La véritable connaissance de Celui que nous cherchons et sa véritable vision consistent en ceci : ne pas voir. Car Celui que nous cherchons dépasse toute connaissance, étant séparé de toutes parts par son incompréhensibilité comme par une ténèbre » (La Vie de Moïse, Livre II, 163-164).

 

 TrinitéAu XVI° siècle, Jean de la Croix reprend cette intuition sous le terme de « Nuit Obscure ». Pour lui, la lumière divine est si forte qu’elle est « nuit » pour notre entendement limité.

« Cette nuit obscure est l’influence de Dieu dans l’âme [...] les contemplatifs l’appellent contemplation infuse ou théologie mystique. [...] Plus la lumière divine est claire et plus elle est pure, plus elle obscurcit les ténèbres de l’intelligence. [...] C’est ainsi que la lumière de la foi, par son excès, est pour l’âme une ténèbre épaisse » (La Nuit Obscure, II, 5).

La ténèbre n’est pas une absence de lumière, mais un excès de clarté que l’esprit ne peut supporter (comme l’obscurité pour la chauve-souris en plein jour). Pour voir Dieu, il faut cesser de vouloir le « saisir » avec des concepts (mots, images, métaphores).

Dieu reste le « Tout-Autre », même dans l’union la plus intime.

 

occis-mortLes auteurs mystiques utilisent très souvent des oxymores (mélange d’opposés). C’est le seul moyen pour eux de respecter la « plus grande dissemblance » de Latran tout en parlant d’une expérience réelle.

Le Dieu Trinité est ainsi ténèbres lumineuse, unité plurielle, mouvement immobile, distinction inséparable, éternelle génération, solitude communiante… 

Seul l’oxymore peut garder la trace de la tension entre des contraires qui en Dieu se conjuguent (coincidentia oppositorum). L’oxymore est le signe que le langage humain « craque » sous le poids du sujet trinitaire.

Comme le disait Saint Hilaire de Poitiers : « L’erreur des hérétiques nous force à exposer aux périls du langage humain les secrets des choses célestes ».

Et Augustin avertissait les catéchumènes : « Si tu le comprends, ce n’est pas Dieu » (Si comprehendis, non est Deus).


Gardons nous aussi cette double nécessité : 

- parler de la Trinité avec des images simples et accessibles pour nourrir ceux qui la cherchent, 

- et toujours inviter à aller « au-delà »

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[1]. Position d’ailleurs assez proche de la théorie philosophique de Karl Popper au sujet de la vérité scientifique : la science ne peut dire ce qui est vrai, mais seulement ce qui est faux (falsifiabilité).

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux » (Ex 34, 4b-6.8-9)


Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il emportait les deux tables de pierre. Le Seigneur descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de Moïse. Il proclama son nom qui est : LE SEIGNEUR. Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité. » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « S’il est vrai, mon Seigneur, que j’ai trouvé grâce à tes yeux, daigne marcher au milieu de nous. Oui, c’est un peuple à la nuque raide ; mais tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. »


CANTIQUE
(Dn 3, 52, 53, 54, 55, 56)
R/ À toi, louange et gloire éternellement !
 (Dn 3, 52)


Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères : R/
Béni soit le nom très saint de ta gloire : R/
Béni sois-tu dans ton saint temple de gloire : R/


Béni sois-tu sur le trône de ton règne : R/
Béni sois-tu, toi qui sondes les abîmes : R/

Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim : R/
Béni sois-tu au firmament, dans le ciel, R/


DEUXIÈME LECTURE
« La grâce de Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit » (2 Co 13, 11-13)


Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, soyez dans la joie, cherchez la perfection, encouragez-vous, soyez d’accord entre vous, vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous les uns les autres par un baiser de paix. Tous les fidèles vous saluent.
Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.


ÉVANGILE
« Dieu a envoyé son Fils, pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 16-18)
Alléluia. Alléluia. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit : au Dieu qui est, qui était et qui vient ! Alléluia. (cf. Ap 1, 8)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Patrick BRAUD

 

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17 mai 2026

La soudaineté de Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La soudaineté de Pentecôte 

 

Homélie pour le Dimanche de Pentecôte / Année A 

24/05/26 


Cf. également :

Le délai entre Pâques et Pentecôte
La séquence de Pentecôte
Pentecôte : un universel si particulier !
Le déconfinement de Pentecôte
Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre


1. ἄφνω, la marque de l’Esprit

Voilà un petit mot qui en dit long sur l’irruption de l’Esprit dans nos vies : « soudain » (φνω en grec = afnō) : « Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière » (Ac 2,1-2). La soudaineté est l’une des caractéristiques les plus typiques de l’événement de Pentecôte : l’Esprit fond sur nous à l’improviste, sans que nous ayons pu le calculer ou le prévoir, sans que nous puissions le maîtriser. L’imprévisible et le non maîtrisable sont de bons marqueurs de la venue de l’Esprit en nous : pur don, il échappe à nos maturations et à nous efforts ; pure liberté, il ne se laisse pas instrumentaliser et nous ne pouvons pas mettre la main sur lui.

 

La soudaineté de Pentecôte  dans Communauté spirituelle df93f6_70a68b60191040409cda9c79c43ff289~mv2Ici à Pentecôte, l’Esprit fond sur le groupe du Cénacle pour les libérer de leur peur et leur donner l’audace du témoignage devant la foule, « avec assurance ». On retrouve d’ailleurs le caractère soudain de cette libération un peu plus loin avec Paul, lorsque de manière inattendue un tremblement de terre lui ouvre les portes de sa prison et rompt ses liens : « Tout à coup, il y eut un violent tremblement de terre, qui secoua les fondations de la prison : à l’instant même, toutes les portes s’ouvrirent, et les liens de tous les détenus se détachèrent »  (Ac 16,26). Comme une réplique sismique de la première Pentecôte… Cette libération inespérée est aussi rapide que la foudroyante morsure d’un serpent venimeux (Ac 28,6). Ce sont là les seuls usages du terme φνω (rapportés à l’Esprit), et ils sont dans les Actes. 

Pour en mesurer la portée, on peut les comparer aux autres usages qu’en fait la LXX (Septante = version grecque de l’Ancien Testament). Ils décrivent des situations beaucoup plus sombres : l’arrivée subite du plus fort (Jo 10,9), la terreur du châtiment qui approche (Pr 1,27), le temps du malheur auquel l’homme est tout à coup enlacé comme dans un filet (Qo 9,12), le campement dévasté en un clin d’œil (Jr 4,20) par des bandes armées qui fondent  sur le peuple (Jr 18,22), la chute incroyable de Babylone devant les Perses (Jr 51,8 ; Is 47,11), ou la terreur de Job que son ami voudrait expliquer par son aveuglement devant sa faute (Jb 22,10). On le voit : dans la LXX, φνω est associé au jugement, à la catastrophe, à la terreur. Le contraste est saisissant avec le φνω des Actes qui annoncent au contraire une libération, une grâce. Avant le Christ, φνω manifeste la ruine, le malheur, la chute. Après le Christ, φνω annonce la plénitude, la richesse spirituelle, la naissance de l’Église. Le φνω de la LXX détruisait pour punir. Le φνω de Pentecôte détruit (les verrous du Cénacle) pour libérer. Il détruit la peur, le repli communautaire, la barrière des langues.

Avant, φνω est le cri de qui est surpris par la colère de Dieu. Dans les Actes, c’est le souffle de celui qui est surpris par son amour. Dans les deux cas, cela signifie : « vous n’êtes plus maîtres du temps ».

 

Lorsque nous sommes dépossédés en un clin d’œil de notre maîtrise sur ce qui nous arrive, il y a des chances qu’une petite Pentecôte soit à l’œuvre en nous…

Ce qui n’est pas prévu, ce qui nous échappe, ce qui nous transforme instantanément : voilà les traces auxquels nous reconnaîtrons avoir été visités par l’Esprit de Pentecôte !

 

2. « L’événement sera notre maître intérieur »
L'événement sera notre maître intérieur
La phrase est du philosophe chrétien Emmanuel Mounier [1] (1905-1950), fondateur du personnalisme. Elle peut nous permettre d’articuler les événements de notre vie avec la soudaineté de Pentecôte. Mounier constatait que l’humanité a tendance à s’endormir dans ses habitudes, ses systèmes et certitudes. Sortir de notre zone de confort nous est pénible. L’événement est ce qui vient « violer » cette clôture. Comme le φνω a brisé les verrous des disciples auto-confinés au Cénacle, l’événement est ce qui vient « violer » notre autosuffisance et nous projeter à l’extérieur, là où des foules étrangères nous attendent. L’événement devient un maître parce qu’il nous force à sortir de notre porte propre centre. Personne ne commande à l’Esprit Saint : nous expérimentons l’événement comme une autorité qui nous déplace.

Pour Mounier, c’est par cette confrontation dans l’événement à ce qui nous dépasse que nous devenons réellement nous-même : l’événement nous personnalise, en ce sens qu’il nous met en relation avec ce qui nous fonde, ce qui nous suscite comme sujet, et qui est plus grand que nous. Il nous fait devenir nous-même. Le maître intérieur, c’est bien ce souffle de Pentecôte qui nous saisit entièrement et nous propulse vers une histoire renouvelée.

Il y a dans le φνω de Pentecôte une pédagogie de désappropriation : la vérité ne se possède pas, elle survient. L’événement soudain est la ligne de fracture de cette transformation de notre être.

 

Relisez les Écritures : il y a de l’inattendu et des surprises à tous les chapitres ! Telle bataille tourne au désastre ou au contraire au triomphe. Quand le peuple se détourne de Dieu, le surgissement d’un prophète peut changer la pratique collective, mais peut également se heurter à la dureté de cœur du peuple. Même en Exil où apparemment tout est perdu, il suffit d’un roi nouveau pour que tout redevienne possible : donner à Cyrus le titre de Messie (Is 45,1) est cette reconnaissance de l’action divine à travers l’événement inattendu de son décret de retour en Israël.

Bataille, prophète, nouveau roi perse…: les textes bibliques scrutent les bifurcations de l’histoire pour y discerner l’inattendu de Dieu.

Le discernement historique est alors une école d’interprétation, où les événements en tant qu’énigmes, surgissements de non-maîtrisable et créations de possibles imprévus, sont nos maîtres, selon la formule d’Emmanuel Mounier : « l’événement sera notre maître intérieur ».

 

Jésus-Christ est en personne l’événement par excellence, l’action par laquelle Dieu met fin à l’ancien monde. Il ne l’est pas en tant que fait établi du passé. Il l’est en tant qu’événement présent, en tant qu’il s’adresse à chacun ici et maintenant dans la lecture ou la prédication. À la lecture ou l’audition de l’évangile, Dieu entre en relation avec l’homme, l’éternel pénètre dans le temporel, le transcendant se manifeste au sein de l’immanent. C’est l’instant présent de cette rencontre qui change tout et fait tout basculer. Dans l’accueil de la Parole du Christ se joue maintenant l’événement du salut.

 

Finalement qu’est-ce qu’un événement

Cone temporelC’est ce qui introduit une brisure de symétrie fondamentale entre passé et futur : une modification dont on repère après coup l’importance (ou au contraire l’insignifiance) en ce qu’elle aura provoqué ou permis une évolution vers un état ultérieur qui n’était pas strictement prédictible auparavant (de façon nécessaire et univoque).

De tels événements n’ont lieu qu’une fois, et cessent d’exister une fois réalisés, au sens où ils ne réapparaîtront jamais identiques à eux-mêmes. En ce sens, ils sont irréversibles, contrairement à beaucoup d’autres choses que nous faisons et répétons.

Notre vie est remplie de tels événements, qui se présentent à nous, venus d’ailleurs, comme des bifurcations possibles. 

Ce peut être une crise financière, un divorce aussi bien qu’une naissance, une rencontre fortuite comme un accident… 

Suite à une jambe cassée qui lui donne le temps de lire, Ignace de Loyola devient le fondateur des jésuites au lieu d’un noble chevalier.

Suite à un éblouissement sur le chemin de Damas, Saul deviendra Paul au lieu du persécuteur.

Suite à l’écoute du Magnificat derrière un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, Paul Claudel se convertit et écrira ensuite : « je suis devenu chrétien en un instant ».

À nous de déchiffrer « ce qui nous arrive », heureux ou douloureux, comme autant d’événements, c’est-à-dire d’appels à nous engager avec le Christ pour devenir nous-même, et écrire notre propre histoire à la manière de Luc.

« L’événement sera notre maître intérieur » : Luc peut nous serve de grand frère pour – nous aussi - donner un sens aux événements qui nous tombent dessus, et pour nous engager dans les bifurcations qu’ils dessinent…

 

À travers ce qui nous arrive (ex-venire : l’événement est ce qui surgit de l’extérieur), ce qui est imprévu, ce qui nous est donné gratuitement, la dynamique de Pâque fait son travail en nous. Nous sommes appelés à pratiquer une lecture pascale de notre histoire.

Pratiquer une lecture pascale de son existence, c’est discerner, avec l’aide de l’Esprit (et d’un bon accompagnateur spirituel !) ce qui en moi demande à mourir, à disparaître, et ce que Dieu appelle à faire surgir. 

C’est relire les événements qui me bousculent pour y discerner les appels de l’Esprit.

C’est accepter de traverser les inévitables petites morts d’un parcours humain pour s’ouvrir aux renaissances à venir. 

C’est déchiffrer le sens caché, le sens profond, de telle rencontre, de telle parole. 

C’est aller jusqu’au bout des vrais désirs, des désirs forts, des saints désirs que Dieu suscite en moi et pour lesquels je dois bousculer ma vie. 

C’est contempler la Passion du Christ, et y reconnaître la passion que je suis appelé à vivre avec lui, pour vivre avec lui. 

 

recitatif_20230213 évènement dans Communauté spirituelleSi la Pentecôte n’était pas φνω (soudaine), elle serait une déduction logique de la foi des apôtres. Parce qu’elle est φνω, elle est un événement pur. Elle devient alors ce « maître » qui ne vient pas de nous, mais qui parle en nous, nous rendant enfin « personnes » au sens de Mounier : des êtres de relation, de don et de témoignage. « L’événement est notre maître intérieur car il nous révèle à nous-même en nous arrachant à nous-même ».

 

La Pentecôte n’est pas une évolution lente. Ce n’est pas le résultat d’un séminaire de formation ou d’une montée en puissance psychologique des apôtres. C’est une irruption. C’est le passage de la ligne de faille entre notre temps humain — celui où l’on attend, où l’on calcule, où l’on s’enferme — et le temps de Dieu, qui est celui de l’événement pur.

 

S’arrêter sur ce « soudain », c’est comprendre que la vie spirituelle n’est pas une possession, mais une surprise. Les disciples étaient là, dans la chambre haute. Ils priaient, certes. Mais ils étaient aussi verrouillés par la peur, par le deuil, par l’incertitude du « et maintenant ? ».

Dieu nous dit : « Je ne demande pas la permission de vos habitudes pour venir vous sauver. » La Pentecôte, c’est l’anti-confort. C’est la preuve que Dieu est vivant parce qu’il est imprévisible.

Ce qui nous arrive — ce qui nous bouscule, ce qui nous déloge de nos certitudes — est souvent le lieu où Dieu nous enseigne le mieux.

Les apôtres n’ont pas appris l’Esprit Saint dans des livres. Ils l’ont appris parce qu’ils ont été traversés par l’Événement. Ce « maître intérieur », ce n’est pas une petite voix tranquille qui nous murmure ce que nous avons envie d’entendre. C’est une force qui, une fois entrée, devient la nouvelle boussole de notre existence.

Avant le soudain de la Pentecôte, les disciples se regardaient eux-mêmes. Après le soudain, ils regardent le monde. Le Maître intérieur les a déplacés. Il ne leur a pas donné des réponses, il leur a donné un élan.

 

Nous vivons souvent dans l’attente d’un moment favorable pour témoigner de notre foi, pour pardonner, ou pour changer de vie. Nous attendons d’être « prêts ».

Mais la Pentecôte nous enseigne que l’on n’est jamais prêt pour l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui, en survenant, nous rend aptes.

L’événement nous arrache à nous-même. L’événement nous « personnalise », c’est-à-dire fait de nous des êtres ouverts à la relation, capables de parler une langue que les autres comprennent.

Regardez Pierre : quelques semaines plus tôt, il tremblait devant une servante. Soudain, le voilà debout devant la foule qui parle avec assurance. Qu’est-ce qui a changé ? Est-il devenu plus intelligent ? Plus courageux par lui-même ? Non. Il a laissé l’événement — cette rencontre fulgurante avec le Souffle — devenir son seul Maître. Il ne s’appartient plus.

 

Aujourd’hui, où sont nos portes closes ? Quelles sont les chambres hautes de nos vies où nous restons enfermés par peur du dehors ?

La Pentecôte n’est pas un anniversaire historique. C’est une structure de la vie chrétienne. Demander l’Esprit, c’est accepter de ne pas être le maître de son propre calendrier. C’est accepter que Dieu puisse faire irruption dans nos vies, soudainement, par une rencontre, par une épreuve, par une joie inattendue, et que cet événement devienne notre boussole véritable.

Que ce « Maître intérieur » nous apprenne à ne plus craindre l’imprévu de Dieu. Car c’est dans la brèche de l’imprévu que l’Esprit se glisse pour faire de nous des témoins de la Résurrection.

 

Prière au Dieu de l’Imprévu

Seigneur, Dieu du Souffle et de l’Instant,

Nous venons devant Toi avec nos agendas et nos sécurités,

Avec nos chambres hautes bien verrouillées et nos silences prudents.

 

Départ au lof sou spiNous attendons souvent un signe que nous puissions contrôler,

Une lumière qui ne nous éblouisse pas trop.

Mais Toi, Tu es le Dieu du φνω, le Dieu du Soudain.

 

Tu ne frappes pas à la porte pour demander si l’heure est venue,

Tu surgis là où l’espoir s’essoufflait,

Tu brises les verrous par la violence de Ta douceur.

 

Esprit Saint, viens être ce Maître intérieur dont nous avons peur.

Arrache-nous à la stagnation de nos habitudes.

Que Ton événement ne soit pas une simple date sur nos calendriers,

Mais la secousse qui nous remet debout,

Le vent qui disperse nos poussières et nos vieux doutes.

 

Quand l’imprévu nous bouscule et nous désarme,

Apprends-nous à ne pas y voir une menace,

Mais Ta main qui nous déloge pour nous faire grandir.

 

Fais de chaque événement de nos vies —

Qu’il soit joie fulgurante ou épreuve subite —

Une école où Ta voix nous enseigne l’audace.

Ne nous laisse pas nous rendormir dans le confort du connu.

 

Fais de nous des êtres de Pentecôte :

Des hommes et des femmes qui acceptent de ne plus s’appartenir,

Pour devenir, par Ta grâce, les échos de Ta Parole

Dans le tumulte de ce monde.

Amen.

_______________________________

[1]. Lettre d’Emmanuel Mounier en septembre 1949 à Jean-Marie Domenach (directeur de la revue Esprit).


MESSE DU JOUR


PREMIÈRE LECTURE
« Tous furent remplis de l’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »


PSAUME
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)


Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.


Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.


Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.


DEUXIÈME LECTURE
« C’est dans un unique Esprit que nous tous avons été baptisés pour former un seul corps » (1 Co 12, 3b-7.12-13)


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint. Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien.
Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.


SÉQUENCE
Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut de ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.


ÉVANGILE
« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie : recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 19-23)
Alléluia. Alléluia. Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
C’était après la mort de Jésus ; le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Patrick BRAUD

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