L'homélie du dimanche (prochain)

28 février 2024

Avec Maître Eckhart, chassons nos marchands intérieurs

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 9 h 30 min

Avec Maître Eckhart, chassons nos marchands intérieurs

 

Homélie pour le 3° Dimanche de Carême / Année B 

03/03/2024

 

Cf. également :
Assumer notre colère
Le Corps-Temple
De l’iconoclasme aux caricatures
Une Loi, deux tables, 10 paroles
La prière et la loi de l’offre et de la demande
Aimer Dieu comme on aime une vache ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Aimer Dieu comme on aime une vache ?


Simonie, simoniaque…

Avec Maître Eckhart, chassons nos marchands intérieurs dans Communauté spirituelle 712QV6uS97L._SL1360_Faites un petit sondage autour de vous : qui connaît la définition et l’origine du mot simonie ? Qui peut décrire une pratique simoniaque ? Peu de gens pourront vous répondre…

La simonie est pourtant à l’œuvre dans la fonction publique, dans les nominations de prestige, et même dans l’Église. La preuve : Luc relate dans son livre des Actes des Apôtres qu’un certain Simon, magicien (= guérisseur, charlatan ou gourou) de son état, fut tellement ébloui par les prodiges accomplis par Philippe puis Pierre qu’il lui demanda discrètement de lui céder les secrets de ce pouvoir moyennant finances (Ac 8,9-21). Or Philippe et Pierre guérissaient et transmettaient l’Esprit par imposition des mains au nom de Dieu, ce qui implique et exige la gratuité entière. Marchander le don de Dieu pour servir son propre intérêt est hélas une pratique de tous les temps, dans tous les milieux sociaux. Simon le Magicien fut vertement réprimandé par Pierre : « Périsse ton argent, et toi avec, puisque tu as estimé pouvoir acheter le don de Dieu à prix d’argent ! » (Ac 8,20).

 

Mais la simonie continuera son chemin dans l’Église, où de nombreux évêchés, médailles et nominations s’obtenaient grâce à de l’argent sous le manteau…

Jésus trouve la simonie installée dans le Temple de Jérusalem : on voudrait nous faire croire que tout s’achète et tout se vend, même la grâce divine ! On voudrait nous soutirer de l’argent pour obtenir des faveurs célestes ! Comme si on pouvait marchander avec Dieu ! Comme si on pouvait acheter le gratuit !

Mais la plupart des gens sont prêts à payer – beaucoup – pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils prennent Dieu pour un guichet de la Sécurité sociale, une assurance-vie ou un distributeur bancaire…

Pour ancrer notre dénonciation de toute simonie, suivons de près le sermon n° 1 de Maître Eckhart (1260-1328) [1] sur l’Évangile de ce dimanche (Jn 2,13-25), où l’on voit le doux Jésus se mettre en colère pour fouetter les marchands et les chasser du Temple.

Le raisonnement de Maître Eckhart est serré, et s’articule logiquement en plusieurs étapes. Détaillons-le.

 

1. Le Temple c’est l’âme de chacun

Maître Eckhart fait une lecture mystique du Temple de Jérusalem : il représente le cœur de chaque être humain, notre intimité spirituelle.

Ce temple où Dieu veut régner puissamment selon sa volonté, c’est l’âme de l’homme, qu’il a formée et créée si exactement égale à lui-même, comme nous lisons que Notre Seigneur dit : « Faisons l’homme selon notre image et à notre ressemblance. »


2. Pour que le Christ entre dans ce temple, il faut qu’il soit vide.

Nous nous laissons encombrer par tant de choses non-essentielles ! Sans un vide-grenier énergique pour faire de la place, comment accueillir Celui que même l’infini ne peut contenir ?

 

3. Vide de quoi ?

a) Vide de tout marchandage

marchand%2Bdu%2Btemple-222 Eckhart dans Communauté spirituelleMarchander avec Dieu, c’est s’intéresser à Dieu pour ce qu’il peut m’apporter et non pour lui-même.

Voyez, ce sont tous des marchands ceux qui se préservent de péchés grossiers et seraient volontiers de gens de bien et font leurs bonnes œuvres pour honorer Dieu, comme de jeûner, veiller, prier, et quoi que ce soit, toutes sortes d’œuvres bonnes, et ils les font cependant pour que Notre Seigneur leur donne quelque chose en retour, ou pour que Dieu leur fasse en retour quelque chose qui leur soit agréable : ce sont tous des marchands. 

Ce sont ces marchands-là que Jésus chasse du cœur de l’homme, en purifiant notre foi de toute recherche d’avantages pour nous-mêmes, afin que cette foi devienne gratuite, désintéressée, un « pur amour ». Aimer Dieu pour obtenir la santé, la réussite, la richesse ou même le paradis, c’est un peu aimer Dieu comme une vache : pour son lait, pour sa viande, rarement pour elle-même…

Ce sont de fieffés fous ceux qui veulent ainsi commercer avec Notre Seigneur ; ils ne connaissent de la vérité que peu de chose ou rien. C’est pourquoi Notre Seigneur les chassa hors du temple et les jeta dehors.


b) Vide de tout attachement à nos œuvres

90411994-briser-chaînes marchandDieu le premier n’est pas attaché à lui-même.

Dieu ne cherche pas ce qui est sien ; dans toutes ses œuvres il est dépris et libre et les opère par juste amour. Ainsi fait cet homme qui est uni à Dieu ; il se tient lui aussi dépris et libre dans toutes ses œuvres, et les opère seulement pour honorer Dieu, et ne recherche pas ce qui est sien, et Dieu l’opère en lui.

Nous qui sommes à son image, nous pouvons également pratiquer ce même détachement. Ainsi, si tu fais une œuvre bonne, « tu ne dois rien désirer en retour ».

Voyez, l’homme qui ne vise ni soi ni rien que seulement Dieu et l’honneur de Dieu, il est véritablement libre et dépris de tout mercantilisme dans toutes ses œuvres et ne cherche pas ce qui est sien, tout comme Dieu est dépris dans toutes ses œuvres et libre et ne recherche pas ce qui est sien.

Apprenons à être comme Jésus « dépris et libre ».

Ainsi seraient écartées les tourterelles, c’est-à-dire obstacles et attachement au moi propre en toutes les œuvres qui néanmoins sont bonnes, en quoi l’homme ne cherche rien de ce qui est sien. C’est pourquoi Notre Seigneur dit avec grande bonté : « Enlevez-moi ça, débarrassez-moi ça ! », comme s’il voulait dire : Cela est bon, cependant cela dresse des obstacles.

Maître Eckhart relève que Jésus est moins dur avec les vendeurs de tourterelles qu’avec les changeurs d’argent, car les tourterelles étaient les sacrifices des pauvres, alors que les riches mettaient ostensiblement de grosses sommes d’argent dans les vases du Temple (cf. Mc 12,38-44). Reste que c’est le principe de l’échange qui rend le sacrifice quasi simoniaque. Jésus s’inscrit ainsi dans la lignée des prophètes qui réclamaient l’intériorisation du sacrifice et non plus la graisse des animaux dégoulinant sur les autels en flammes : « Allez apprendre ce que veut dire cette parole : c’est la miséricorde que je désire et non les sacrifices » (Mt 9,13). Les psaumes avaient déjà intériorisé cette exigence : « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 51,18-19).

 

4. Il faut le vide et le silence intérieur pour entendre Jésus nous parler au cœur.

Apprendre-a-faire-le-vide simonieJésus doit-il discourir dans l’âme, alors il faut qu’elle soit seule et il faut qu’elle-même se taise, si elle doit entendre Jésus discourir.
Ah, il entre alors et commence à parler.

De là la nécessité de s’arrêter, de faire une halte spirituelle, de se maintenir en silence, loin des divertissements qui nous détournent de l’essentiel.
Comment écouter une parole venant d’ailleurs si nos casques, nos écrans, nos compagnons-mêmes nous étourdissent sans cesse de bruit et de fureur ?

 

5. Dans ce silence intérieur, que dit le Christ ?

 Il dit ce qu’il est. Qu’est-il donc ? Il est une Parole du Père. Dans cette même Parole le Père se dit soi-même et toute la nature divine et tout ce que Dieu est, tel aussi qu’il la connaît [= la Parole], et il la connaît telle qu’elle est.

Le Christ fait plus que dire quelque chose : il se communique lui-même tout entier. Il est le Verbe de Dieu, et c’est la communion intime avec lui qui est l’objet du dialogue intérieur. Il se donne entièrement, personnellement. Si bien que ce qu’il dit n’est pas une doctrine, une théorie, une pensée, c’est lui-même.

En disant la Parole, il se dit et [dit] toutes choses dans une autre Personne, et lui donne la même nature [divine] qu’il a lui-même. […]

Le Père dit la Parole et dit dans la Parole et non autrement, et Jésus dit dans l’âme. Le mode de son dire, c’est qu’il se révèle soi-même et tout ce que le Père a dit dans lui, selon le mode où l’esprit est réceptif.


6. Alors, unis au Christ, nous pouvons tout traverser avec la puissance qui est en Dieu.

 TempleEckhart cite alors le Psaume (Ps 36,10) :

« Seigneur, dans ta lumière on connaîtra la lumière ».

Alors c’est Dieu avec Dieu qui se trouve connu dans l’âme ; alors elle connaît avec cette sagesse soi-même et toute chose, et cette même sagesse elle la connaît avec lui-même.

Dans le sanctuaire de l’âme, Dieu est connu par Dieu, et rien ne peut troubler cette communion essentielle :

Quand l’esprit reçoit cette puissance dans le Fils et par le Fils, il devient puissant dans toute sorte de progrès, en sorte qu’il devient égal et puissant dans toutes vertus et dans toute limpidité parfaite, de telle manière que félicité ni souffrance ni rien de ce que Dieu a créé dans le temps ne peut troubler cet homme, qu’il ne demeure puissamment en cela comme dans une force divine en regard de laquelle toutes choses sont petites et sans pouvoir.

Cela ressemble à la « sainte indifférence » d’Ignace de Loyola : ne demander à Dieu ni la richesse de la pauvreté, ni la santé ni la maladie, ni la réussite ni l’échec, mais tout traverser avec une confiance égale en Celui qui nous aime.

Voilà pourquoi le marchandage est sans objet avec Dieu !


7. Cette communion intime nous divinise, dès maintenant.

71dALxHYPeL._SL1350_Cette union spirituelle où Dieu se donne lui-même entièrement transforme l’homme dans un mouvement qu’Eckhart appelle Ursprung en allemand, jaillissement de l’être rejoignant son lieu véritable en Dieu.

Lorsque Jésus se révèle avec cette richesse et avec cette douceur et s’unit à l’âme, avec cette richesse et avec cette douceur l’âme flue alors de retour dans soi-même et hors de soi-même et au-dessus de soi-même et au-dessus de toutes choses, par grâce, avec puissance, sans intermédiaire, dans son premier commencement. Alors l’homme extérieur est obéissant à son homme intérieur jusqu’à sa mort, et est alors en paix constante dans le service de Dieu en tout temps. 

C’est cela la Résurrection promise, dont parle Jésus avec le relèvement du Temple de Jérusalem en 3 jours après sa destruction. Dans une dialectique spirituelle qui préfigure celle de Hegel, Maître Eckhart affirme que la négation du mercantilisme (chasser les marchands du Temple) permet à l’âme de surmonter le vide ainsi créé en se laissant rejoindre par la plénitude trinitaire, qui est au-dessus de tout.

 

Il peut ainsi terminer son sermon en résumant sa pensée par une prière qui est aussi la nôtre :

Pour qu’aussi Jésus doive nécessairement venir en nous et jeter dehors et enlever tous obstacles et nous fasse un comme il est un, un Dieu avec le Père et avec l’Esprit Saint, pour que donc nous devenions et demeurions éternellement un avec lui, qu’à cela Dieu nous aide. Amen.

 

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[1] Texte complet accessible ici : https://www.pileface.com/sollers/IMG/pdf/Sermons_1-30.pdf


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La Loi fut donnée par Moïse (Ex 20, 1-17)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, sur le Sinaï, Dieu prononça toutes les paroles que voici : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération. Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom.
Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié. Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »
 
PSAUME
(18b (19), 8, 9, 10, 11)
R/ Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle. (Jn 6, 68c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,

ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,

elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables :

plus désirables que l’or,

qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les hommes, mais pour ceux que Dieu appelle, il est sagesse de Dieu » (1 Co 1, 22-25)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.
 
ÉVANGILE
« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 13-25)
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.
Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps.

Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.
 Patrick BRAUD

 

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27 octobre 2019

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ?

Homélie pour la fête de Toussaint /  Année C
01/11/2019

Cf. :
Toussaint : un avenir urbain et unitaire
Toussaint : la mort comme un poème
Toussaint alluvionnaire
Les cimetières de la Toussaint
Tous un : la Toussaint, le cimetière, et l’Église…
Toussaint d’en-haut, Toussaint d’en-bas
Toussaint : le bonheur illucide
Ton absence…
La mort, et après ?
J’irai prier sur vos tombes (Toussaint)
Le train de la vie

« Ce sont des ânes ! »

En cette fête de Toussaint, chacun de nous est invité à se rappeler quel est son avenir en Dieu : devenir saint comme Dieu est saint.

Mais qu’est-ce qu’être saint ? Intuitivement, beaucoup s’imaginent qu’un(e) saint(e) accumule les exercices de piété, est quelqu’un de très religieux et une sorte de virtuose du spirituel. Les médias mettent en avant de grandes figures comme le Dalaï-lama et son vêtement orange, autrefois Jean-Paul II et sa soutane blanche ou Mère Teresa avec son sari bleu et blanc.

Toussaint : de quelle sainteté parlons-nous ? dans Communauté spirituelle 513HlsLyFRL._SX301_BO1,204,203,200_Croire que la sainteté s’acquiert est une folie. Même à force de sagesse, de conscience et d’amour, croire qu’il nous est possible de devenir saint par nous-mêmes est une folie. Beaucoup, dans toutes les religions, veulent accumuler des mérites, faire des efforts pour progresser, entasser des bonnes œuvres et des pratiques religieuses afin de se rapprocher de Dieu. Maître Eckhart au XIII°-XIV° siècle n’hésite pas à les traiter d’« ânes » :

« Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s’attachent à la pénitence et aux exercices extérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu’ils s’y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d’avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur leurs apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité. » (Sermon 52)

Le cheminement de Maître Eckhart, au-delà de sa formulation assez difficile à déchiffrer, est très cohérent : Dieu seul est saint (nous le chantons dans le Gloria et le Sanctus à chaque messe). Vouloir acquérir sa sainteté est impossible pour toute créature. L’ascèse et le perfectionnisme ne sont que des illusions, car ils maintiennent une distinction entre Dieu et la créature. Par contre, le mouvement inverse est possible, et Dieu le fait volontiers : il se communique lui-même à qui veut l’accueillir, jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui. Cette divinisation progressive de l’homme, que les Pères grecs avaient longuement exploré pendant les six premiers siècles, est la vraie voie de sanctification :

En effet, le don que je reçois dans cette percée, c’est que moi et Dieu, nous sommes un. Alors je suis ce que j‘étais et là je ne grandis ni ne diminue, car je suis là un moteur immobile qui meut toutes choses. Alors Dieu ne trouve pas de lieu dans l’homme, car par cette pauvreté, l’homme acquiert ce qu’il a été éternellement et ce qu’il demeurera à jamais. Alors Dieu est un avec l’esprit, et c’est la suprême pauvreté que l’on puisse trouver.

Notre sainteté découle donc de notre communion avec Dieu, jusqu’à le laisser agir, désirer et penser en nous. Elle ne vient pas de nos renoncements, de nos actes d’amour, de notre sagesse, car tout cela maintient encore la distinction entre nous et Dieu. Alors que la divinisation offerte en Christ nous fait participer à l’unique sainteté de Dieu. Sainteté de participation en somme, et non d’amélioration :

Chacun est tel qu’est son amour ;
tu aimes la terre ? tu seras terre.
Tu aimes Dieu ? que dirais-je ? tu seras Dieu. Je n’ose pas le dire de moi-même, mais écoutons les Écritures : “vous êtes des dieux, et les fils du Très-Haut” (Psaume 81,6) »
(St Augustin, Sur la Première Épître de saint Jean 2,14 ; PL 35, 1997).

L’enjeu n’est plus de devenir saint en Dieu, mais de laisser Dieu être saint en nous. La condition pour que s’opère en nous cette transformation est la pauvreté du cœur, celle des Béatitudes de l’Évangile de cette fête de Toussaint. Maître Eckhart interprète ces huit béatitudes comme le portrait du Christ lui-même, le véritable bienheureux. Et la première des béatitudes est la pauvreté, car celui qui est riche de lui-même ne peut accueillir la sainteté de Dieu :

La béatitude ouvrit sa bouche de sagesse et dit : « Heureux sont les pauvres en esprit car le royaume des cieux est à eux. »

Être riche signifie : vouloir être admiré, s’attacher à ses œuvres, accumuler des biens et des connaissances pour en jouir, compter sur soi, multiplier les pratiques extérieures de religiosité ou de charité etc.

Être pauvre, selon Maître Eckhart, c’est se vider de soi-même pour laisser Dieu s’unir à soi, jusqu’à ce qu’il opère en soi sans même que je le sache. Maître Eckhart met en avant trois domaines de cette pauvreté intérieure :

« Est un homme pauvre celui qui ne veut rien, et qui ne sait rien, et qui n’a rien. »

 

1. Ne rien vouloir

lâcher priseMaître Eckhart ne plaide pas pour l’extinction du désir (bouddhisme), ni pour l’inaction (quiétisme). Il tire les conséquences de la divinisation promise qui est déjà à l’œuvre en nous : « ce n’est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi » (Ga 2,20), comme s’écrie Paul. Maître Eckhart prolonge : ce n’est pas moi qui veux, mais Dieu qui veut en moi, son Esprit uni à mon esprit. Tant que je désire accomplir quelque chose pour Dieu, même quelque chose de Dieu, je maintiens l’écart, la distance entre lui et moi. Lorsque Dieu désire en moi, sa volonté et ma volonté ne font plus qu’un, de sorte que ne rien vouloir revient à accomplir pleinement la volonté de Dieu de l’intérieur d’elle-même :

Si on me demandait ce qu’est un homme pauvre, qui ne veut rien, je répondrais : tout le temps que l’homme est tel que c’est sa volonté de vouloir accomplir la toute chère volonté de Dieu – cet homme n’a pas la pauvreté dont nous voulons parler, car cet homme à une volonté par laquelle il veut satisfaire à la volonté de Dieu et ce n’est pas la vraie pauvreté. Car si l’homme doit être véritablement pauvre, il doit être aussi dépris de sa volonté créée qu’il l‘était quand il n‘était pas. Car je dis par l‘éternelle vérité : tout le temps que vous avez la volonté d’accomplir la vérité de Dieu, vous n‘êtes pas pauvres, car seul est un homme pauvre celui qui ne veut rien et qui ne désire rien.

 

2. Ne rien savoir

14qjn5me-front-shortedge-384 Eckhart dans Communauté spirituelleLà encore il ne s’agit pas de disqualifier les connaissances humaines, mais de les inclure en Dieu. Lorsque l’homme laisse Dieu opérer en lui, il est dépris de son savoir propre pour ne savoir que ce que Dieu veut, comme Dieu le sait. L’homme peut être pauvre de son propre savoir lorsqu’il laisse Dieu être Dieu en lui. La sainteté ainsi vécue ignore elle-même que Dieu agit en elle :

Nous avons dit parfois que l’homme devrait vivre comme s’il ne vivait ni pour lui-même, ni pour la vérité, ni pour Dieu. Mais maintenant nous parlons autrement et nous irons plus loin en disant : Pour arriver à cette pauvreté, l’homme doit vivre de telle manière qu’il ne sache pas même qu’il ne vit ni pour lui-même, ni pour la Vérité, ni pour Dieu. Bien plus : Il faut qu’il soit à tel point vide de tout son propre savoir qu’il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui. Plus encore : Il faut qu’il soit vide de toute connaissance qui pourrait vivre en lui.

On rejoint ainsi la notion d’illucidité : la sainteté est illucide en ce sens qu’elle ne se possède pas elle-même. Celui qui est saint ne sait pas qu’il l’est, sinon il perdrait cette sainteté au moment où il la connaîtrait. C’est de l’intérieur de Dieu, uni à lui, que la connaissance peut être libre de toute convoitise, de la possession, de tout retour égoïste sur elle-même :

L’homme qui doit avoir cette pauvreté doit vivre de telle sorte qu’il ignore même qu’il ne vit ni pour lui-même ni pour la vérité ni pour Dieu ; bien plus, il doit être tellement dépris de tout savoir qu’il ne sait ni ne reconnaît ni ne ressent que Dieu vit en lui ; plus encore, il doit être dépris de toute connaissance vivant en lui, car lorsque l’homme se tenait dans l‘être éternel de Dieu, rien d’autre ne vivait en lui et ce qui vivait là, c‘était lui-même. Nous disons donc que l’homme doit être aussi dépris de son propre savoir qu’il l‘était lorsqu’il n‘était pas ; qu’il laisse Dieu opérer ce qu’il veut et que l’homme soit dépris. […]

Il existe dans l‘âme quelque chose d’où fluent la connaissance et l’amour ; cela ne connaît ni n’aime comme les autres puissances de l‘âme. Celui qui sait cela sait en quoi réside la béatitude. Cela n’a ni avant ni après, n’attend rien qui lui advienne car cela ne peut ni gagner ni perdre. C’est pourquoi ce « quelque chose » est aussi privé du savoir que Dieu agit en lui, bien plutôt : ce « quelque chose » jouit lui-même de lui-même selon le mode de Dieu. Nous disons donc que l’homme doit être quitte et dépris de Dieu, en sorte qu’il ne connaisse l’action de Dieu en lui ; c’est ainsi que l’homme peut posséder la pauvreté. […]
Il est donc nécessaire que l’homme désire ne rien pouvoir savoir ni connaître des œuvres de Dieu. De cette manière l’homme peut être pauvre de son propre savoir.  […]
Celui-là est un homme pauvre qui ne sait rien des œuvres que Dieu opère en lui.

 

3. Ne rien posséder

Afficher l'image d'origineMaître Eckhart valide d’abord la pauvreté matérielle comme signe de l’union à Dieu.
Mais il faut aller plus loin : l’homme libre ne possède pas de savoir sur ce qu’il fait de bien ou de mal, il fait confiance et s’abandonne sans comptabiliser ni accumuler :

Nous disons donc que l’homme doit être si pauvre qu’il ne soit ni n’ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu’il réserve un lieu, il garde une distinction. C’est pourquoi je prie Dieu qu’il me libère de « Dieu », car mon être essentiel est au-dessus de « Dieu » en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures.

La clé de cette triple divinisation : ne rien vouloir/savoir/posséder réside dans l’inhabitation de Dieu en nous :
      En effet, le don que je reçois dans cette percée [1], c’est que moi et Dieu, nous sommes un.

Lorsqu’il trouve l’homme aussi pauvre, Dieu opère sa propre œuvre et l’homme subit ainsi Dieu en lui et Dieu est le lieu propre de ses opérations, du fait que Dieu opère en lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l’homme retrouve l‘être éternel qu’il a été, qu’il est maintenant et qu’il demeurera à jamais. 

Lorsque nous fêtons la Toussaint, de quelle sainteté parlons-nous ?
De celle qui se voit, grâce aux signes extérieurs de spiritualité, de charité ? Elle est encore trop humaine.
La pauvreté de cœur des Béatitudes nous oriente vers une autre sainteté, illucide, jaillissant de la communion avec Dieu au point de laisser son Esprit devenir notre inspiration la plus intime.

Que l’Esprit de Dieu nous apprenne la pauvreté de cœur qui jaillit du cœur de Dieu lui-même !

 


[1]Ursprung en allemand : ce terme technique désigne chez Maître Eckhart le jaillissement de la divinité en nous et de nous en elle.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues » (Ap 7, 2-4.9-14)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

Moi, Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté où le soleil se lève, avec le sceau qui imprime la marque du Dieu vivant ; d’une voix forte, il cria aux quatre anges qui avaient reçu le pouvoir de faire du mal à la terre et à la mer : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » Et j’entendis le nombre de ceux qui étaient marqués du sceau : ils étaient cent quarante-quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël.
 Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » Tous les anges se tenaient debout autour du Trône, autour des Anciens et des quatre Vivants ; se jetant devant le Trône, face contre terre, ils se prosternèrent devant Dieu. Et ils disaient : « Amen ! Louange, gloire, sagesse et action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu, pour les siècles des siècles ! Amen ! » L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau.

PSAUME
(Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6)
R/ Voici le peuple de ceux qui cherchent ta face, Seigneur. (cf. Ps 23, 6)

Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants !
C’est lui qui l’a fondée sur les mers et la garde inébranlable sur les flots.

Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ?
L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles.

Il obtient, du Seigneur, la bénédiction, et de Dieu son Sauveur, la justice.
Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! Voici Jacob qui recherche ta face !

DEUXIÈME LECTURE
« Nous verrons Dieu tel qu’il est » (1 Jn 3, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. Voici pourquoi le monde ne nous connaît pas : c’est qu’il n’a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous le savons : quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Et quiconque met en lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur.

ÉVANGILE
« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » (Mt 5, 1-12a)
Alléluia. Alléluia.Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, dit le Seigneur, et moi, je vous procurerai le repos. Alléluia. (Mt 11, 28)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick BRAUD

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20 décembre 2016

Les 3 naissances de Noël

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Les 3 naissances de Noël

Homélie pour la fête de Noël 2016 / Année A
24/12/2016

Cf. également :

Noël : solstices en tous genres
Noël : Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune…
Noël : la trêve des braves
Noël : croyance dure ou croyance molle ?
Le potlatch de Noël
La bienveillance de Noël
Noël « numérique », version réseaux sociaux…
Noël : « On vous écrira… »
Enfanter le Verbe en nous…

Le mot français Noël vient du latin natal, natalis = naissance. Le vieux français disait Naël. L’espagnol ou l’italien s’en souviennent : on se salue avec un Feliz Navidad, qui vient du latin nativitatem = naissance. La plupart des langues européennes font dériver Noël de la naissance (sauf l’Allemand Weihnachten = nuits de veille et l’anglais Christmass = messe du Christ).

Afficher l'image d'origineÀ regarder l’enfant déposé dans la crèche cette nuit, on devine que c’est bien la naissance physique de Jésus de Nazareth qui est en jeu. Mais à bien y réfléchir, il n’y a pas une seule mais trois naissances en jeu à Noël. La mystique rhénane, ce courant spirituel du XIV° siècle, a popularisé cette conception de Noël. Jean Tauler par exemple commente ainsi le sens de la fête :

« On fête aujourd’hui, dans la sainte chrétienté, une triple naissance où chaque chrétien devrait trouver une jouissance et un bonheur si grands qu’il en soit mis hors de lui-même ; il y a de quoi le faire entrer en des transports d’amour, de gratitude et d’allégresse ; un homme qui ne sentirait rien de tout cela devrait trembler.
- La première et la plus sublime naissance est celle du Fils unique engendré par le Père céleste dans l’essence divine, dans la distinction des personnes.
- La seconde naissance fêtée aujourd’hui est celle qui s’accomplit par une mère qui dans sa fécondité garda l’absolue pureté de sa virginale chasteté.
- La troisième est celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l’amour, dans une bonne âme.
Telles sont les trois naissances qu’on célèbre aujourd’hui par trois messes. »
Jean Tauler, sermon pour la nuit de Noël.

Examinons rapidement les conséquences de ces trois naissances pour nous.

1. L’engendrement éternel du Verbe en Dieu

La première naissance est la plus mystérieuse, celle qui nous échappe radicalement.
Comment décrire avec des Afficher l'image d'originemots humains ce qui appartient à l’essence divine : se partager sans se diviser ? La clé de la naissance du Verbe en Dieu est sans doute l’amour. Un Dieu unique et solitaire pourrait être tout-puissant, créateur, rédempteur comme dans le judaïsme et l’islam, mais il ne pourrait être amour en lui-même. Parce que Dieu est amour, pas seulement pour l’homme mais en lui-même, il suscite une altérité au plus intime de son être. « Engendré non pas créé », le Verbe est de toute éternité le résultat de l’amour qui se donne sans se diviser. Et le mouvement de cet élan mutuel, c’est l’Esprit de Dieu, vivante relation tissant la communion trinitaire.

Quelles conséquences pour nous ?

Puisque nous sommes à l’image de Dieu, l’engendrement éternel du Verbe au nom de l’amour nous pousse à engendrer nous-mêmes, non pas en copiant (c’est impossible !) mais en participant à cet élan de don et de réception dans toutes nos relations humaines. Donner sans contrepartie est le propre du Père. Se recevoir inconditionnellement quoi qu’il arrive est la marque du Fils. Ne pas interrompre cette circulation du donner et du recevoir est le sceau de l’Esprit.

La structure de l’engendrement éternel du Verbe appliqué à l’humain pourrait donc ressembler à une circulation du don, une économie du don comme disent les Pères grecs : demander /donner / recevoir /rendre.

Nous passerons ainsi de la première « naissance » à un système d’échanges économiques où ce qui est échangé n’est pas des biens (argent, richesses, choses matérielles) mais des relations sociales (être alliés, solidaires, pouvoir compter les  uns sur les autres etc.). Rien que pour cela, il serait dommage de fêter Noël à rebours de cette économie du don ! Nos cadeaux ne sont pas là pour nous faire plaisir, ni faire pression ou exiger du donnant-donnant. Les paquets enrubannés sous les sapins témoignent que nous sommes faits pour engendrer et être engendrés,  ainsi que cela se passe au cœur de la Trinité. Les réveillons à côté de la crèche ne seront pas parjures s’ils nourrissent l’affection partagée, la communauté de destin réaffirmée, le désir de faire un tout en restant plusieurs.

2. La naissance historique de Jésus de Nazareth

La deuxième naissance est la plus facile apparemment à percevoir. Le fils né de Marie, dans une mangeoire Afficher l'image d'origine(prémonitoire ! car il est à croquer ce divin enfant qui deviendra pain de vie…) : scène de famille à la rue, hélas familière sur nos écrans de télévision et dans nos villes. Pourtant, ces quelques kilos de chair recèlent une équation impossible : beaucoup verront dans cet homme quelqu’un qui partage une intimité unique avec Dieu. Jésus se révélera à la fois comme entièrement de Dieu, et pleinement humain. Jamais un homme n’aura été aussi proche de Dieu, au point de faire un avec lui. Noël passa inaperçu aux yeux de la société juive de l’époque, car cette double appartenance ne se voyait pas encore. La naissance du Verbe en notre histoire nous appelle ainsi à ouvrir les yeux sur ces commencements obscurs où l’humain et le divin se rencontrent, en des ébauches improbables.

Dans l’art, le désintéressement, la sortie de soi, l’innovation véritable…

Il y a tant de façons pour Dieu de s’incarner !

3. La naissance du Verbe en nous

Cette troisième dimension de Noël est sans aucun doute la plus méconnue des foules de la nuit du 24 décembre. C’est pourtant un thème constant de la spiritualité chrétienne que la mystique rhénane a porté au plus haut. Chacun de nous en effet peut devenir la mère de Jésus, selon sa parole en Mc 3,31 35 : « quiconque fait la volonté de mon père est pour moi un frère, une sœur, une mère ». Les témoignages des Pères de l’Église sur cette maternité spirituelle sont innombrables. Ainsi la lettre à Diognète (III° siècle) se termine en mentionnant « le Logos toujours renaissant dans le cœur des  Saints ».

« Par  Dieu  seul  se  réalise  cette  naissance.  Et  elle  s’accomplit lorsque, comme une mère,  quelqu’un conçoit,  dans  le fond  vivant  de son  cœur,  l’immortalité  de  l’Esprit.  Il enfante  par  suite  sagesse  et justice,  sainteté  et  pureté  intérieure.  Et ainsi  chacun  peut  devenir mère de  Celui  qui,  par essence,  est  tout cela,  ainsi  que le  Seigneur lui-même  l’a dit  :  ‘quiconque  fait  la volonté  de mon  Père  des  cieux, celui-là m’est une mère’ »[1].

Afficher l'image d'origine

Maître Eckhart a creusé jusqu’à l’incandescence cet appel à engendrer le Verbe au-dedans de soi :

« À la source la plus profonde, je sourds dans l’Esprit Saint ; là n’est plus qu’une vie, qu’un être, qu’une œuvre. Tout ce que Dieu met en œuvre est unité. 

«  Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image.  » Le Verbe était auprès de Dieu et Dieu était le Verbe  » : comme le même que lui et de la même nature. Mais je vais plus loin et je dis : il l’a engendré dans mon âme ! [3]C’est pourquoi il m’engendre en tant que son Fils, sans restriction. [2] »

Engendrer le Verbe en nous : qu’est-ce à dire ?

- En se tournant vers Marie, on comprendra davantage ce que cet engendrement demande de confiance (« qu’il me soit fait selon ta parole »), de silence (les neuf mois de Nazareth), de relations à réordonner (cf. la crise avec son fiancé Joseph), de déplacements à opérer (dont celui de Nazareth à Bethléem est le symbole), d’exclusion à traverser (« il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune »).

Former le Christ en nous relève de cette attention maternelle de tous les instants, pour ne pas mettre en danger mais conforter ce début de vie si intime et si différent.

- En se tournant vers le Père, on découvrira sa capacité à se donner qui est l’engendrement véritable. La troisième naissance de Noël, intérieure, nous appelle à nous donner plutôt qu’à donner des choses, des cadeaux, des subsides. À nourrir ce germe de vie divine qui s’émerveille, se reçoit, s’alimente de toute parole venant de Dieu.

Noël résonne ainsi comme notre vocation à devenir le père du Verbe, au sens de l’engendrement éternel de l’amour se communiquant. Noël nous appelle par le même mouvement à devenir la mère du Christ, comme un liquide amniotique est un écosystème où notre vie, notre identité divine puise de quoi grandir, s’épanouir, sortir vers autrui et revenir en Dieu sans jamais le quitter ni se quitter soi-même.

Le Père engendre le Fils, de toute éternité à toute éternité : c’est la première naissance de Noël.
Par amour des hommes, le Verbe est engendré en Marie : c’est la deuxième naissance de Noël.
Par amour de Dieu, je participe à l’engendrement du Verbe en moi : c’est la troisième naissance de Noël.

Que ces trois engendrements transforment notre manière de donner la vie et de la recevoir !


[1] . Saint Grégoire de Nysse, Sur la  Virginité  (2  et 13), P.G. XLVI, 324 B et  380 D.
[2] . Les justes qui se dépouillent totalement deviennent Dieu, sermon 6.
[3] . La grâce divine de l’accomplissement, sur Lc 1,26.

 

1ère lecture : Le prince de la paix (Is 9, 1-6)

Lecture du livre d’Isaïe

Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi.
Tu as prodigué l’allégresse, tu as fait grandir la joie : ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit en faisant la moisson, comme on exulte en partageant les dépouilles des vaincus.
Car le joug qui pesait sur eux, le bâton qui meurtrissait leurs épaules, le fouet du chef de corvée, tu les as brisés comme au jour de la victoire sur Madiane.
Toutes les chaussures des soldats qui piétinaient bruyamment le sol, tous leurs manteaux couverts de sang, les voilà brûlés : le feu les a dévorés.
Oui ! un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; l’insigne du pouvoir est sur son épaule ; on proclame son nom : « Merveilleux-Conseiller, Dieu-Fort,Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix ».
Ainsi le pouvoir s’étendra, la paix sera sans fin pour David et pour son royaume. Il sera solidement établi sur le droit et la justice dès maintenant et pour toujours. Voilà ce que fait l’amour invincible du Seigneur de l’univers.

Psaume : Ps 95, 1-2a, 2b-3, 11-12a, 12b-13ac

R/ Aujourd’hui, un Sauveur nous est né : c’est le Christ, le Seigneur.

Chantez au Seigneur un chant nouveau,
chantez au Seigneur, terre entière,
chantez au Seigneur et bénissez son nom !

De jour en jour, proclamez son salut,
racontez à tous les peuples sa gloire,
à toutes les nations ses merveilles !

Joie au ciel ! Exulte la terre !
Les masses de la mer mugissent,
la campagne tout entière est en fête.

Les arbres des forêts dansent de joie
devant la face du Seigneur, car il vient,
pour gouverner le monde avec justice.

2ème lecture : La grâce de Dieu s’est manifestée (Tt 2, 11-14)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre à Tite

La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes.
C’est elle qui nous apprend à rejeter le péché et les passions d’ici-bas, pour vivre dans le monde présent en hommes raisonnable, justes et religieux,
et pour attendre le bonheur que nous espérons avoir quand se manifestera la gloire de Jésus Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur.
Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien.

Evangile : Naissance de Jésus (Lc 2, 1-14)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Je vous annonce une grande joie. Aujourd’hui nous est né un Sauveur : c’est le Messie, le Seigneur !Alléluia. (cf. Lc 2, 10-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre ; ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie.
Et chacun allait se faire inscrire dans sa ville d’origine.
Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David.
Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, arrivèrent les jours où elle devait enfanter.
Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune.
Dans les environs se trouvaient des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour garder leurs troupeaux.
L’ange du Seigneur s’approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte, mais l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple :
Aujourd’hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur.
Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant :
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. »
Patrick Braud

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20 juillet 2016

Que demander dans la prière ?

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Que demander dans la prière ?


Cf. également :

La force de l’intercession
Les 10 paroles du Notre Père
Ne nous laisse pas entrer en tentation 

Homélie du 17° dimanche du temps ordinaire / Année C
24/07/2016


Des milliers de cierges brûlent chaque jour devant la grotte de Lourdes. Ils portent  les espoirs de ceux qui les ont déposés là : pour guérir, pour moins souffrir, pour des proches… Pourtant chacun de nous a déjà fait l’amère expérience d’une prière déçue : j’ai demandé ceci, et rien n’est arrivé, au contraire…

Il y a une énigme dans la prière que Jésus veut lever à travers l’enseignement du Notre Père et de ses paraboles sur la force de l’intercession (Lc 11, 1-13). La plupart des malades à Lourdes savent bien qu’ils ne guériront pas par la seule force de la prière, et pourtant ils ne cessent pas de demander. À l’opposé, beaucoup sont devenus athées parce qu’ils ont assisté, impuissants malgré leur prière, à la mort d’un parent, au succès de l’injuste, à la victoire des puissants, à la réussite des  malfaisants…

Qu’est-ce donc qu’une prière de demande ?

 

Pas d’instrumentalisation de la prière

Le Décalogue commande : « Tu n’invoqueras pas le Nom du Seigneur ton Dieu en vain ». C’est vrai du blasphème, mais plus encore de cette prière païenne que serait utiliser le Nom de Dieu pour ses propres intérêts.

Maître Eckhart stigmatisait avec un humour féroce ceux qui utilisent la foi pour leurs objectifs purement terrestres :

« Celui qui aime Dieu en vue de son propre intérêt l’aime comme il aime sa vache…
pour le lait et le fromage qu’elle lui donne…
Ainsi font toutes les personnes qui aiment Dieu pour l’extérieur ou la consolation intérieure…
ils n’aiment pas vraiment Dieu …
mais leur propre avantage… »
Sermon 16b

Saint Augustin allait encore plus loin, dénonçant tous les « Gott mit uns » futurs  comme des impostures :

Beaucoup demandent ce qu’il ne faut pas demander, dans l’ignorance où ils sont de ce qui leur est vraiment utile. Il faut éviter deux choses dans la prière, demander ce qu’il ne faut pas demander et demander à celui qu’il n’est pas permis d’invoquer. Il ne faut rien demander au démon, aux idoles, aux faux dieux. C’est à Jésus-Christ, le Seigneur notre Dieu, au Dieu, Père des prophètes, des apôtres et des martyrs, au Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, au Dieu, Créateur du ciel, de la terre, de la mer et de tout ce qu’ils contiennent, c’est à lui qu’il faut demander ce dont vous avez besoin. Cependant il faut éviter de demander même à Dieu des choses défendues. Sous prétexte qu’on doit demander ce qui est nécessaire à la vie présente, ta prière sera sans fruit si tu l’adresses à des idoles sourdes et muettes ; de même si tu demandes à Dieu le Père qui est dans les cieux la mort de tes ennemis, à quoi ta prière te servira-t-elle ? N’avez-vous pas entendu dire ou lu vous-mêmes, dans le psaume où est prédit le châtiment du traître Judas, comment le prophète parle de lui : « Que sa prière lui soit imputée comme un nouveau péché ! » Si donc, quand tu te lèves pour prier, c’est du mal que tu souhaites à tes ennemis, ta prière t’est comptée comme un péché (…).
Saint Augustin, sermon LVI

Demander un scorpion pour empoisonner son voisin n’est évidemment pas une prière chrétienne. Crier Allah Akbar en se faisant sauter au milieu d’une foule encore moins. Au moment le plus tragique pour lui, Jésus a crié non pas pour être sauvé, mais pour que ses bourreaux soient sauvés : « Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

 

Essentialiser la demande

Alors, est-il encore légitime de demander quelque chose à Dieu pour soi-même ?

Des milliers de personnes persévèrent dans la supplication, mais des milliers d’autres ont renoncé à demander quoi que ce soit à Dieu, parce qu’il semble impuissant à agir dans l’histoire des hommes. D’ailleurs, ne serait-il pas profondément injuste que Dieu change le cours des choses pour quelques-uns seulement en échange de leur soumission dans la prière ? Et les autres ? Un tel Dieu serait inique, et ennemi de la liberté humaine…

Face à toutes ces contestations de la prière de demande, la Bible n’a cessé de purifier cet élan de l’homme vers Dieu pour que la prière devienne accueil plus que manipulation, disponibilité plus qu’exigence, cheminement plus que volontarisme. Le plus bel exemple dans l’Ancien Testament de cette essentialisation de la prière est la demande de Salomon. Alors que Dieu lui offre de demander ce qu’il veut, Salomon condense son désir en allant au plus important : la sagesse, la capacité de discerner ce qui est bon pour le peuple dont il a la charge.

Dieu dit à Salomon : « Puisque tel est ton désir, puisque tu n’as demandé ni richesse, ni trésors, ni gloire, ni la vie de tes ennemis, puisque tu n’as pas même demandé de longs jours, mais sagesse et savoir pour gouverner mon peuple dont je t’ai établi roi,  la sagesse et le savoir te sont donnés. Je te donne aussi richesse, trésors et gloire comme n’en eut aucun des rois qui t’ont précédé et comme n’en auront point ceux qui viendront après toi « . (Sg 1, 11-12)

Voilà le deuxième cheminement qui est le nôtre : après le renoncement à demander ce qui est contraire à l’amour, essentialiser notre demande pour finalement nous concentrer sur le plus important : le pain quotidien, le pardon, la délivrance du mal, ainsi que nous l’enseigne le Christ dans le Notre Père.

Que demander dans la prière ? dans Communauté spirituelle rafael-salomon2b 

Demander l’Esprit Saint

Jésus va encore plus loin : le véritable objet de la prière chrétienne de demande n’est pas quelque chose, mais quelqu’un : l’Esprit Saint en personne.

« Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

Demander l’Esprit Saint, ce n’est pas demander la richesse ou la santé, la réussite ou la gloire, c’est chercher à habiter dans l’intimité divine, la laisser habiter en nous, pour traverser tous les événements qui nous arrivent en pleine communion avec Dieu.

St Ignace de Loyola a très bien indiqué à ses compagnons jésuites que l’objet de la prière n’est pas de demander ceci ou cela, mais de demeurer en Dieu quoiqu’il arrive. Cette « indifférence » ignacienne est aujourd’hui encore enseignée dans les exercices spirituels des retraites jésuites :

Afficher l'image d'origine« L’homme est créé pour louer, révérer et servir Dieu notre Seigneur et par là sauver son âme, et les autres choses sur la face de la terre sont créées pour l’homme et pour l’aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé.

D’où il suit que l’homme doit user de ces choses dans la mesure où elles l’aident pour sa fin
et qu’il doit s’en dégager dans la mesure où elles sont pour lui un obstacle à cette fin.

Pour cela il est nécessaire de nous rendre indifférents à toutes les choses créées,
en tout ce qui est laissé à la liberté de notre libre-arbitre et ne lui est pas défendu ;
de telle sorte que nous ne voulions pas, pour notre part, davantage
la santé que la maladie,
la richesse que la pauvreté,
l’honneur que le déshonneur,
une vie longue qu’une vie courte
et de même pour tout le reste,
mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. »

Exercices Spirituels de saint Ignace, n° 23, Principe et Fondement

Afficher l'image d'origineCharles de Foucauld à sa manière avait découvert lui aussi que l’essentiel de la prière est de se laisser tomber dans les bras de Dieu, en lui faisant confiance au point de ne rien lui demander d’autre que lui-même :

Mon Père,

Je m’abandonne à toi,
fais de moi ce qu’il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
je te remercie.
Je suis prêt à tout, j’accepte tout.
Pourvu que ta volonté
se fasse en moi, en toutes tes créatures,
je ne désire rien d’autre, mon Dieu….

 

Qu’est-ce qui est le meilleur pour moi ?

Demander l’Esprit Saint, ce n’est donc pas faire pression sur Dieu pour obtenir ce que je veux, car moi-même je ne sais pas ce qui est le meilleur pour moi. Peut-être tel succès deviendrait-il ma perte spirituelle ? Peut-être telle guérison m’emmènerait-elle loin de ma vocation cachée ? Peut-être ce divorce se révélera-t-il finalement plus fécond que je ne peux le penser ? Peut-être ce licenciement m’orientera-t-il sur d’autres réussites professionnelles ?

Nous ne savons pas où nous conduisent les événements : pourquoi vouloir à tout prix maîtriser ce qui arrive ? Pourquoi ne pas nous laisser façonner par ces événements pour que Dieu invente avec nous un autre accomplissement, sur d’autres routes ?

Jésus a incarné au plus haut point cette prière de demande : décentrée de ses intérêts propres, renonçant à imposer sa vision de l’avenir (« Père, si cette coupe peut passer loin de moi… Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux… »), habitée par l’Esprit jusqu’au bout (« il rendit l’Esprit »).

Apprenons à convertir notre prière de demande, pour qu’elle devienne finalement le désir fort, le désir vrai de vivre en communion avec Dieu tout ce qui nous arrive, ce qui est le propre de l’Esprit Saint habitant en nous.

 

 

1ère lecture : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère si j’ose parler encore » (Gn 18, 20-32)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Alors le Seigneur dit : « Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. » Les hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur. Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? » Le Seigneur déclara : « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. » Abraham répondit : « J’ose encore parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il déclara : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. » Abraham insista : « Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? » Le Seigneur déclara : « Pour quarante, je ne le ferai pas. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? » Il déclara : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. » Abraham dit alors : « J’ose encore parler à mon Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? » Il déclara : « Pour vingt, je ne détruirai pas. » Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? » Et le Seigneur déclara : « Pour dix, je ne détruirai pas. »

Psaume : Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8

R/ Le jour où je t’appelle, réponds-moi, Seigneur. (cf. Ps 137, 3)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

2ème lecture : « Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-14)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

Évangile : « Demandez, on vous donnera » (Lc 11, 1-13)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; c’est en lui que nous crions « 
Abba », Père.
Alléluia. (Rm 8, 15bc)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Patrick BRAUD

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