L'homélie du dimanche (prochain)

7 juin 2026

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

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Homélie pour le 11° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

14/06/26 


Cf. également :

Choisir Judas comme ami
Quand Dieu appelle
Le principe de gratuité
Personne ne nous a embauchés
Les ouvriers de la 11° heure
De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Remplacer Judas aujourd’hui

Rameaux : Judas retourné comme un gant

 

1. Pourquoi les gens s’engagent-ils ?

Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ! dans Communauté spirituelle 1000_F_159415751_myvw8jNqKt53q5N6WKOlxptmYUjTGyGsIl a 76 ans. Après deux mandats à la tête d’une association culturelle, il a passé la main. Il faut dire que trois salariés à gérer, plus deux services civiques, plus une cinquantaine de bénévoles, pour un budget de 400 K€ provenant de subventions fragiles, tout cela est fatiguant. Mais bien sûr il reste au CA, « pour aider ». Et il a lancé un groupe qu’il pilote ; et il reste un vice-président en charge un territoire… Peu à peu, on entend ses remarques amères sur la gouvernance nouvelle devenir plus fréquentes ; il aimerait bien être davantage consulté ; il voudrait peser dans les orientations stratégiques… : bref, il n’arrive pas à « lâcher » le manche et à vraiment s’effacer devant l’équipe actuelle. Quand je lui demandais comment il vit sa retraite de président, il avouait à mi-voix : « C’est dur d’être sur la touche. L’association m’occupait bien avant ; maintenant je tourne en rond chez moi. J’ai besoin d’action pour ne pas déprimer ».

 

Combien sont-ils ces bénévoles qui s’engagent généreusement pour une noble cause sans avoir conscience de fuir leur solitude, leur angoisse de ne plus exister, surtout pour les retraités ? Combien de militants habillent la récupération de soi du manteau de l’altruisme ? 

LMA_-_ILU_Valorisation_1 Eckhart dans Communauté spirituelleCombien de gens font de l’humanitaire à la recherche de leur ego, ou pour solder de vieux antécédents familiaux, ou tout simplement pour exister socialement ? Tout se passe comme si la vie associative (voire ecclésiale !) servait à ces gens-là de thérapie pour ne pas déprimer, pour guérir de leurs blessures, pour rattraper un statut social qu’ils ont perdu par ailleurs…


Réfléchissez bien vous-même : pourquoi êtes-vous engagé dans telle action culturelle, telle solidarité, telle association ? Dans une entreprise ou un parti politique, on conçoit aisément que l’engagement soit nécessairement intéressé (quoique…), ne serait-ce que pour le salaire. Pourtant certains y font des choses sans que cela leur rapporte quoi que ce soit, prennent des initiatives où ils n’ont rien à gagner.
Dans l’Église, c’est encore plus pitoyable de voir des laïcs ou des prêtres s’accrocher à une responsabilité et se l’approprier comme si leur vie en dépendait !

 

Se servir au lieu de servir : le seul remède à cette tentation qui gangrène tout engagement ‑ même le plus utile, le plus noble ‑ est la gratuité. Celle prônée par le Christ dans l’évangile de ce dimanche : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Mt 10,8).

Celle que Paul reconnaît dans le sacrifice du Christ dans notre deuxième lecture : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5,7-8).

Explorons quelques aspects de cette gratuité vécue et conseillée par le Christ, et comment la vivre nous-même.

 

2. Une foi désintéressée

Laissons les grands auteurs spirituels de la mystique rhénane du XIV° siècle nous guider à nouveau sur le chemin de la désappropriation de nos œuvres et de nous-même.

Dans ses Sermons, Jean Tauler insiste sur le fait que la « gratuité » reçue est une grâce qui doit traverser l’homme sans s’y arrêter. Le don gratuit est un exercice de détachement (Abgeschiedenheit). Si l’on retient quelque chose pour soi (fierté, autosatisfaction), on bloque le flux divin.
« Tout ce que Dieu donne, il le donne gratuitement, par pur amour. De même, l’homme ne doit rien s’approprier de ce que Dieu opère en lui ou par lui. S’il s’attribue le moindre mérite, il vole la gloire de Dieu » (Sermon pour l’Assomption).

 

Henri Suso, le « Serviteur de la Sagesse », traite la gratuité sous l’angle de l’imitation de la Passion. Donner gratuitement, c’est s’offrir soi-même comme le Christ s’est offert.
« Regarde la Sagesse éternelle : elle s’est donnée à Ce-Dieu-inutile Fénelontoi tout entière, sans réserve et sans prix. Tu dois donc te répandre sur ton prochain par un amour désintéressé, sans chercher ton propre avantage dans le temps ni dans l’éternité » (L’Exemplaire, Le Livret de la Sagesse Éternelle).

Pour lui, la gratuité n’est pas une abstraction philosophique, mais une « sortie de soi » douloureuse où l’on accepte de perdre pour que l’autre reçoive. 

 

Pour Maître Eckhart, la gratuité absolue est liée au concept de Béance (Ledigkeit). Si l’on agit en vue d’une récompense (même le salut ou le ciel), on n’est pas dans la gratuité, mais dans le commerce.
« Si tu aimes Dieu pour sa propre utilité, tu ne l’aimes pas lui-même, mais ton propre profit… Celui qui est établi dans la justice de Dieu et dans son amour est mort à tout ce qui est sien ; il ne demande pas : pourquoi ? » (Sermon 5b, « Justi vivent in aeternum »).

Eckhart pousse ainsi la logique de Matthieu 10,8 à son paroxysme : puisque nous avons reçu l’être gratuitement de Dieu, nous devons le lui rendre en agissant « sans pourquoi » (sunder warumbe). Celui qui donne pour recevoir est un « marchand » que le Christ doit chasser du Temple. 

Eckhart utilise le terme de « sans pourquoi » pour désigner la gratuité totale. La Vie, par définition, n’a pas de but en dehors d’elle-même.

« Si l’on demandait à la vie pendant mille ans : « Pourquoi vis-tu ? », si elle pouvait répondre, elle ne dirait rien d’autre que : « Je vis parce que je vis ». Cela vient de ce que la vie vit de son propre fonds, et jaillit de ce qui est sien ; c’est pourquoi elle vit sans pourquoi ».

L’homme « juste » doit agir comme la vie : gratuitement. S’il agit pour le ciel ou pour Dieu, il reste un marchand.

 

La Rose est sans pourquoiAu XVII° siècle, Angelus Silesius recueillera précieusement l’expérience spirituelle rhénane, et l’actualisera dans un langage poétique qui nous émeut aujourd’hui encore.

Silesius est célèbre pour avoir condensé la spiritualité d’Eckhart dans son ouvrage phare, Le Pèlerin chérubinique. Le principe de gratuité (Mt 10,8) y devient une métaphore florale.

Là où Eckhart expliquait que l’homme doit agir « sans pourquoi », Silesius écrit le célèbre distique :
« La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu’elle fleurit. Elle ne prend point garde à soi, ne demande pas si on la voit » (Pèlerin chérubinique, I, 289).

Comme la rose, l’âme doit donner sa beauté (sa grâce) gratuitement, sans intention, simplement parce que c’est sa nature.

Silesius reprend l’idée audacieuse d’Eckhart selon laquelle le don est réciproque. Si Dieu nous donne tout gratuitement, c’est parce qu’il y a une unité de nature entre le Donneur et le receveur.
« Je sais que sans moi Dieu ne peut vivre un instant. S’il m’arrive de périr, il doit rendre l’esprit » (Pèlerin chérubinique, I, 8).
Cette idée radicale découle directement de la doctrine d’Eckhart sur l’étincelle de l’âme (Seelenfünklein). La gratuité est totale car, à ce niveau d’union, il n’y a plus de distinction entre celui qui donne et celui qui reçoit.

Tout comme Tauler et Suso, Silesius insiste sur le fait que pour « donner gratuitement », il faut d’abord être « vide » de soi-même. Il utilise souvent l’image de l’abîme qui appelle l’abîme (« L’abîme appelant l’abîme à la voix de tes cataractes, la masse de tes flots et de tes vagues a passé sur moi » – Ps 42,8). Pour lui, la gratuité est cet abîme qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu. Elle n’est possible que dans la passivité totale de la volonté (la Gelassenheit ou « laisser-être »).
« Homme, si tu es quelque chose, Dieu ne peut rien en toi. Deviens un pur néant, et il t’inondera »

 

Il faut également parler de la doctrine du « pur amour » qui animait Fénelon et Mme Guyon :

La doctrine du pur amour : Saint François de Sales, Pascal et Mme Guyon« On peut aimer Dieu d’un amour qui est une charité pure, et sans aucun mélange du motif de l’intérêt propre. Dans cet état, on n’aime plus Dieu ni pour les dons qu’il nous fait, ni pour la récompense qu’on en espère, ni pour le bonheur qu’on trouve en lui. 

On l’aime pour lui-même, et on ne l’aime pas moins dans les peines et dans les délaissements que dans les consolations. 

On ne l’aime pas moins s’il nous condamnait que s’il nous sauvait. 

Cet amour est un amour de pure bienveillance, qui ne cherche rien pour soi, qui ne regarde rien pour soi, qui est absolument désintéressé.

L’âme qui est dans ce pur amour ne se regarde plus elle-même pour se chercher, pour se trouver, pour s’applaudir, pour s’intéresser à son propre salut. Elle se perd de vue, elle s’oublie en Dieu ; elle est comme anéantie à ses propres yeux, pour ne plus voir que Dieu seul. Elle ne veut plus rien pour elle-même, mais elle veut tout pour la seule gloire de Dieu. Elle ne veut même plus son salut comme son propre bien, comme sa propre délivrance, comme sa récompense éternelle ; elle ne le veut que parce qu’il plaît à Dieu de le vouloir pour elle, et pour qu’elle soit éternellement un instrument de sa gloire ».

« Le pur amour aime Dieu sans pourquoi » (Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, 1697).

 

Tous ces auteurs s’opposent radicalement à la mentalité des « œuvres » (faire de bonnes actions pour « acheter » son paradis, « gagner » son salut, devenir saint…). Pour eux, le don gratuit est le signe que l’âme est devenue un miroir de la divinité. 

 

Le message est constant : tant que vous faites quelque chose pour Dieu, vous êtes un marchand. Le but est de devenir comme Dieu, qui « travaille sans pourquoi et n’a pas de pourquoi » dans son acte créateur. Le but est de laisser agir Dieu en nous avec nous.

 

3. La gratuité est illucide

Comment pratiquer ce désintéressement radical ? Faudrait-il moins s’engager pour éviter le piège du retour sur investissement (ce ROI si cher aux financiers !) ? Devrait-on renoncer aux responsabilités pour que les titres et les honneurs qui leur sont liés ne polluent pas notre désir de servir ? Vaudrait-il mieux ne pas agir pour que nos œuvres ne nous détournent pas de la gratuité christique ?

le chat et l'humilitéC’est vrai que le risque est grand. Comme le constate amèrement Jésus, s’attacher à nos œuvres nous prive de l’espérance en la vidant de son contenu : « Amen, je vous le déclare : ceux-là ont reçu leur récompense » répète-t-il quatre fois pour dénoncer ceux qui veulent se faire remarquer, obtenir la gloire qui vient des hommes, ou montrer qu’ils sont ultra religieux par la prière et le jeûne (Mt 6,1–18).

Le château de cartes de nos réalisations les plus belles, les plus utiles, les plus valeureuses s’écroule quand nous tentons de le saisir à pleines mains pour en faire l’inventaire. Le seul remède à ce syndrome de Midas version spirituelle est la « docte ignorance » prônée par Jésus dans le même passage : « toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6,3).


Autrement dit : le don véritable est illucide. Il n’est pas conscient de lui-même. Il oublie aussitôt ce qui a été donné, et à qui, et pourquoi, quand et où et comment. Une force émane de lui sans qu’il le cherche, mieux encore que le manteau de Jésus touché par la femme hémorroïsse de Canaan (Mc 5,21-43) ! Accumuler les bons-points de nos bonnes actions nous rend impropre à recevoir davantage : la grâce n’est pas un album Panini à compléter ! Le 
secret que demande le Christ vaut aussi pour nous-même : celui qui ignore le bien qu’il fait continuera à agir « sans pourquoi ». Et il sera tout surpris au jour du Jugement : le verre d’eau dont il ne se souvient plus, donné à un inconnu qu’il n’a jamais revu, lui ouvrira la plénitude de Dieu mieux que les gros chèques déposés avec ostentation dans le trésor du Temple…

 

Parce qu’elle n’opère aucun repli sur soi, la gratuité s’ignore elle-même. Elle est illucide, « secret » caché en Dieu, simple canal où la grâce de Dieu circule en notre humanité.

Le don gratuit ne s’arrête pas chez nous ; il nous traverse. Nous ne sommes que des canaux. Si le canal retient l’eau pour lui, il devient une mare stagnante. S’il laisse couler gratuitement ce qu’il a reçu gratuitement, il reste une source vive.

 

La gratuité est « sans pourquoi », comme la rose d’Angelus Silesius. Si vous aimez Dieu pour obtenir la santé, la richesse, l’amour ou même la foi, alors vous aimez la santé, la richesse, l’amour ou la foi plus que Dieu. Beaucoup de croyants aiment Dieu comme on aime une vache : pour le lait, le fromage ou le cuir qu’elle produit, pas pour elle-même !

 

Aimer pour rienPourquoi aimer Dieu ? Pour rien !
L’amour n’a pas d’autre raison que lui-même. Dieu le premier ne crée pas par nécessité, ni par intérêt. Il n’avait pas besoin de nous. Il nous a appelés à l’existence par un pur débordement d’amour, sans aucune intention de « retour sur investissement ». Si nous sommes créés à son image, alors notre plus haute dignité est de devenir, nous aussi, des êtres de gratuité.

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ». La rose ne demande pas si on la regarde, elle ne réclame pas de salaire pour son parfum. Elle est simplement ce qu’elle doit être, dans un abandon total.

Eckhart lie la gratuité à la pauvreté absolue (Sermon 52). Être pauvre en esprit, c’est « ne rien vouloir, ne rien savoir, ne rien avoir ». Celui qui est ainsi vide ne demande rien à Dieu. Il est dans une gratuité telle qu’il ne cherche même plus à « honorer Dieu ». Il laisse simplement Dieu être Dieu en lui.

 

« Vous avez reçu gratuitement… » : certains protesteront ! « Moi je n’ai pas volé ma réussite. J’ai travaillé dur pour en arriver là. J’ai dû surmonter bien des épreuves. Je ne dois rien à personne ». Ah bon !? Est-ce si sûr ? Si tu étais né au Soudan en pleine guerre civile, tu aurais bâti la même réussite ? Si ta famille était logée dans un quartier violent d’une cité gangrenée par la drogue, tu aurais eu la même trajectoire ? Si la société ne t’avait pas offert l’enseignement, la santé, les infrastructures, les banques etc., tu aurais été aussi bon dans les affaires ? Examine-toi avec rigueur et honnêteté : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1Co 4,7).

 

« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » : l’invitation de ce dimanche nous rend libres.

Celui qui donne gratuitement ne peut être déçu, car il n’attendait rien. 

Celui qui agit sans pourquoi est déjà dans le Royaume, car il vit comme Dieu vit.

Arrêtons donc de nous servir de nos actions pour exister.

Arrêtons de compter et de répertorier ce qui devrait être mis à notre crédit.

Devenons « illucides » dans nos responsabilités et nos engagements. 

Ne cherchons pas à connaître – et encore moins à maîtriser – le bien qui pourrait être fait à travers nous.

Il nous suffit de laisser Dieu être Dieu en nous, sans pourquoi, gratuitement…

 

Prière de l’Abandon et de la Gratuité

Seigneur, notre Dieu, Source éternelle qui jaillit et s’écoule sans fin,
Nous te rendons grâce pour le don de ton Être,
Reçu gratuitement dans le silence de notre âme. 

comment-prier-dans-le-christianisme gratuitéApprends-nous, Seigneur, à sortir de nos boutiques de marchands.
Délivre-nous de ce besoin de compter, de mesurer et de marchander
Nos prières, nos mérites et nos amitiés.

Guéris-nous du « pourquoi ».
Fais de nous des êtres « sans pourquoi »,
Qui aiment parce qu’ils aiment,
Qui servent parce qu’ils servent,
Et qui donnent parce que, par Toi, ils sont devenus le don.

Comme la rose qui fleurit sans demander de regard,
Accorde-nous la grâce de fleurir là où Tu nous as plantés,
Sans chercher d’autre récompense que celle de Te plaire.

Que ton Esprit de détachement vienne vider nos cœurs de tout ce qui n’est pas Toi.
Fais de nous des canaux transparents,
Afin que ta Lumière nous traverse sans rencontrer d’obstacle,
Et que notre prochain reçoive de nous, non pas notre propre moi,
Mais ta propre Paix, donnée sans mesure et sans prix.

Car c’est en ne possédant rien que l’on possède tout,
Et c’est en nous perdant en Toi, gratuitement,
Que nous nous trouvons enfin.

Amen.

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte » (Ex 19, 2-6a)


Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, les fils d’Israël arrivèrent dans le désert du Sinaï, et ils y établirent leur camp juste en face de la montagne. Moïse monta vers Dieu. Le Seigneur l’appela du haut de la montagne : « Tu diras à la maison de Jacob, et tu annonceras aux fils d’Israël : Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. » 


PSAUME
(Ps 99 (100), 1-2, 3, 5)
R/ Il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau. (Ps 99, 3bc)


Acclamez le Seigneur, terre entière,
servez le Seigneur dans l’allégresse,
venez à lui avec des chants de joie !


Reconnaissez que le Seigneur est Dieu :
il nous a faits, et nous sommes à lui,
nous, son peuple, son troupeau.


Oui, le Seigneur est bon,
éternel est son amour,
sa fidélité demeure d’âge en âge.


DEUXIÈME LECTURE
« Si nous avons été réconciliés par la mort du Fils, à plus forte raison serons-nous sauvés en recevant sa vie » (Rm 5, 6-11)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions. Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. À plus forte raison, maintenant que le sang du Christ nous a fait devenir des justes, serons-nous sauvés par lui de la colère de Dieu. En effet, si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis, à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés en ayant part à sa vie. Bien plus, nous mettons notre fierté en Dieu, par notre Seigneur Jésus Christ, par qui, maintenant, nous avons reçu la réconciliation.


ÉVANGILE
« Jésus appela ses douze disciples et les envoya en mission » (Mt 9,36-10,8)
Alléluia. Alléluia. Le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Alléluia. (Mc 1,15) 


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. »
Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité. Voici les noms des douze Apôtres : le premier, Simon, nommé Pierre ; André son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le publicain ; Jacques, fils d’Alphée, et Thaddée ; Simon le Zélote et Judas l’Iscariote, celui-là même qui le livra.
Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. »
Patrick BRAUD 

 

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26 avril 2026

Faire « plus grand » que Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Faire « plus grand » que Jésus

 

Homélie pour le 5° Dimanche de Pâques / Année A 

03/05/26 


Cf. également :
Les Sept, ou la liberté d’innover
Gestion de crise
Que connaissons-nous vraiment les uns des autres ?
Le but est déjà dans le chemin
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Quand Dieu appelle
Va te faire voir chez les Grecs !

 

Imaginez Léon XIV se vanter au micro de Radio Vatican : « Ce que nous accomplissons en Église est plus grand que tout ce qu’a fait Jésus de Nazareth » ! On dirait aussitôt : quelle prétention ! Quelle audace ! Quel orgueil ! Et pourtant…

Et pourtant c’est bien ce que nous promet Jésus dans notre évangile (Jn 14,1-12) :

« Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père » (Jn 14,12).

Nous devrions nous étonner, nous scandaliser même : comment un humain pourrait-il faire ‘plus grand’ que le Fils de Dieu ? Mais si c’est le Fils de Dieu lui-même qui nous l’a promis, alors il faut bien chercher à comprendre ce qu’il annonçait ainsi, et l’impact que cela peut avoir pour moi, pour nous.

Je vous propose deux interprétations possibles (l’une ecclésiale, l’autre spirituelle), et quatre conséquences pour nous aujourd’hui.

 

1. C’est notre responsabilité collective, en Église

Quand on lit « œuvres » (plus grandes), on pense immédiatement aux miracles physiques. Hélas, difficile de faire plus spectaculaire que le prophète itinérant de Galilée ! Guérir des sourds-muets, des lépreux, des paralytiques, marcher sur l’eau, nourrir les foules avec trois fois rien, faire sortir un mort du tombeau… : peu d’entre nous se risqueraient à rivaliser avec une telle débauche d’effets spéciaux. Le sens doit être ailleurs.

Carte de l'expansion du christianisme, 1er-4è siècleSans doute dans le mot employé par Jean : pour lui, les œuvres (ργα = erga en grec) ne se limitent pas aux signes (semeia), mais désignent l’ensemble de la manifestation du salut et de la vérité de Dieu. Or, tant qu’il demeure prophète juif dans un petit territoire et pendant 3 années, les œuvres de Jésus sont forcément limitées dans l’espace et le temps. C’est l’Esprit de Pentecôte qui donnera aux actes des chrétiens une dimension quantitative et géographique infiniment plus grande. Car l’étendue géographique de la mission de Jésus était limitée : la Galilée, la Judée, la Samarie. Lui-même ne se considérait envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Les apôtres franchirent ces limites et porteront l’Évangile « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Ce que Jésus ne pouvait faire par lui-même. L’Église née de la Pentecôte devient ainsi « le signe et le sacrement du salut » (Vatican II) tout au long des siècles, jusqu’au retour du Christ en gloire. Trois années de vie publique pour Jésus, les siècles des siècles pour son Église : là encore, nous faisons « plus grand » que lui.

 

Vous pensez que cela va trop loin ?

Écoutez les Pères de l’Église commenter Jn 14,12.

Pour Augustin, la plus grande œuvre n’est pas de guérir un corps, mais de justifier un impie. Transformer un pécheur en juste est, selon lui, une création plus haute que celle des cieux.

« Quel est celui qui croit au Christ, sinon celui qui fait ces œuvres et même de plus grandes que lui ? [...] En effet, que l’impie soit justifié, c’est cela même que le Christ opère en lui, mais non sans lui. Or, je ne crains pas de dire que cette œuvre est plus grande que de créer le ciel et la terre ; car le ciel et la terre passeront, tandis que le salut et la justification des élus demeureront » (Traité 72,3 sur l’Évangile de Jean).

 

Cyrille d’Alexandrie insiste sur le fait que le départ de Jésus vers le Père permet l’envoi de l’Esprit, rendant l’action de Dieu universelle et non plus locale.

« Il a manifesté sa propre gloire à travers les disciples, et par eux il a étendu sa main sur le monde entier. [...] Il dit qu’ils feront des œuvres plus grandes, non parce qu’ils auraient une puissance supérieure à la sienne, mais parce que la grâce répandue sur eux ferait de plus grands miracles à travers toute la terre » (Commentaire sur l’Évangile de Jean, Livre IX).

Jean Chrysostome souligne l’implication mutuelle de l’action des disciples avec celle du Christ désormais ressuscité : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Que les disciples allaient faire des miracles ? Non, il ne dit pas cela, mais il insinue que tout ce qu’ils feraient, c’est Lui qui le ferait » (Homélie 74 sur l’Évangile de Jean).

 

De grands théologiens ont repris cette interprétation ecclésiale, notamment pendant la préparation du concile Vatican II.

Le cardinal de Lubac voit dans ce verset la clé de la nature de l’Église. Pour lui, l’Église n’est pas une simple organisation, mais le Christ qui continue d’agir de manière plus « vaste ».

Faire « plus grand » que Jésus dans Communauté spirituelle 71ftCULmWQL._SL1417_« L’œuvre du Christ ne s’achève pas avec son départ ; elle entre dans une phase nouvelle, plus universelle. L’Église est l’instrument par lequel le Christ multiplie ses actes. Ces « œuvres plus grandes » sont la diffusion de la Charité divine à travers les siècles et les nations, ce que le Christ n’avait fait que préfigurer dans le cadre étroit de la Palestine » (Méditation sur l’Église).

L’influent exégète Rudolf Bultmann interprète ces « œuvres » non comme des miracles, mais comme la proclamation de la Parole :

« Les œuvres (erga) ne sont pas des miracles au sens technique, mais l’œuvre de Jésus elle-même : la révélation. Faire des œuvres « plus grandes » signifie que la proclamation de la Parole, libérée des limites de la présence charnelle de Jésus, va désormais atteindre le monde entier par le témoignage des disciples. La « grandeur » est celle de l’histoire du salut qui se déploie » (L’Évangile de Jean).

Pour Joseph Ratzinger (le futur Benoît XVI), la « grandeur » des œuvres est intrinsèquement liée à la Croix et à la Résurrection. C’est parce que Jésus est « passé au Père » qu’il peut agir de l’intérieur de chaque croyant :

« Les œuvres de Jésus durant sa vie terrestre étaient limitées par sa condition humaine. En allant au Père, il brise ces limites. Les « plus grandes œuvres » sont les fruits de la mission universelle : la conversion des païens, la formation de la communauté mondiale de l’Église. C’est le Christ assis à la droite du Père qui agit désormais avec une puissance décuplée par l’Esprit » (Jésus de Nazareth, Tome 2).

 

Tous ces auteurs s’accordent sur un point : les disciples ne sont pas des successeurs qui remplacent un Maître absent (comme le calife pour Mohammed) mais un canal par lequel le Maître, devenu omniprésent par son Ascension, touche l’humanité entière, de tous les temps et de tous les espaces, ce qu’il ne pouvait faire durant son incarnation.

C’est donc notre responsabilité, en Église, de faire ‘plus grand’ que Jésus de Nazareth !

 

2. C’est notre aventure spirituelle, personnelle

Les mystiques ont privilégié une autre piste de lecture de Jn 14,12, plus intérieure, plus spirituelle. Pour Maître Eckhart et la mystique rhénane par exemple (XIV° siècle), si le chrétien fait les œuvres du Christ, c’est parce qu’il est en communion intime avec lui, jusqu’à ne faire plus qu’un. La distinction entre l’action de Dieu et celle de l’homme s’efface dans l’unité de l’Esprit.

Maître Eckhart« Le Père engendre son Fils dans l’âme de la même manière qu’il l’engendre dans l’éternité, et pas moins. [...] Tout ce que Dieu opère, l’homme le plus simple qui demeure dans le fond de l’âme l’opère aussi. C’est pourquoi ses œuvres sont « plus grandes », car elles procèdent de cette unité sans intermédiaire où l’âme est devenue par grâce ce que Dieu est par nature » (Sermons allemands).

Son compagnon Jean Tauler, plus sensible à la dimension pratique et à la souffrance, explique que les œuvres sont « plus grandes » lorsqu’elles sont accomplies dans le pur dépouillement spirituel. Pour lui, guérir un boiteux est une œuvre extérieure ; mais ramener une âme errante vers son « fond » (Grund) est une œuvre spirituelle bien plus vaste. Cette œuvre est grande non par l’effort de la volonté humaine, mais parce que l’homme est devenu un « instrument vide » que Dieu peut utiliser sans obstacle. C’est ce qu’il appelle « la passivité active ».

 

Pourquoi est-ce « plus grand » selon eux ?

Dans la pensée rhénane, l’incarnation historique de Jésus était une étape. Mais la naissance du Verbe dans l’âme du chrétien est l’aboutissement du projet divin. L’œuvre est « plus grande » car elle manifeste que Dieu n’est plus seulement « devant » nous (en Jésus), mais « en » nous. Comme le disait Angélus Silesius (héritier de cette mystique) : « Le Christ serait-il né mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en toi, tu restes perdu à jamais ».

 

L’interprétation mystique transforme ainsi le verset : il nous faut passer de « faire des miracles extérieurs » à « devenir le lieu où Dieu agit ». L’universalité n’est plus seulement géographique (toute la terre), elle est personnelle (tout mon être est divinisé) et même ontologique (toute l’humanité transfigurée par cette présence intérieure).

 

Pour Fénelon, Madame Guyon et les adeptes du « pur amour » (XVII° siècle), une œuvre est « grande » non par son éclat, mais par le degré de pureté de l’amour qui l’anime. Faire une petite chose par pur amour pour Dieu est une œuvre « plus grande » que de convertir des nations par vaine gloire.

La doctrine du pur amour : Saint François de Sales, Pascal et Mme GuyonJésus agissait en tant qu’envoyé ; le chrétien, lui, doit agir dans une telle désappropriation de soi qu’il ne s’attribue plus rien. L’œuvre est grande car elle est totalement divine.

Dans cette lignée spirituelle, Jn 14,12 est compris comme une promesse de transfusion de vie. Jésus ne donne pas un pouvoir aux disciples ; il leur donne Sa Vie. Les œuvres sont plus grandes parce qu’elles ne sont plus limitées par la chair d’un seul homme (Jésus à Nazareth), mais portées par la multitude des membres de son Corps mystique, agissant par le moteur universel qu’est la Charité.

C’est une vision très organique : la tête (le Christ) a commencé l’œuvre, mais c’est le corps tout entier (l’Église/les fidèles) qui la déploie dans toute sa dimension.

Pour Fénelon, l’œuvre de Jésus était une œuvre de communion parfaite avec son Père ; l’œuvre du disciple, une fois uni au Christ, devient l’expression de cette même volonté devenue universelle.

« Oh ! qu’une âme est puissante quand elle ne veut plus rien de soi ! Elle entre dans la toute-puissance de Dieu. Ses œuvres sont les œuvres de Dieu même. C’est ainsi qu’il faut entendre que celui qui croit fera des œuvres plus grandes, car ce n’est plus le mouvement d’un homme borné, c’est l’élan de l’Amour infini qui passe par un cœur purifié » (Sermon pour la fête de la Pentecôte).

 

On le voit : cette deuxième tradition interprétative, plus spirituelle, met l’accent sur l’aventure intérieure où le Christ ressuscité accompli dans le fond de l’âme du disciple des œuvres infiniment plus grandes que celles opérées par le Jésus de histoire.

 

3. Du Jésus de l’histoire au Christ de la foi

Le texte grec de notre évangile nous met sur cette piste d’une continuité entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, grâce à l’action de son Esprit dans l’Église et dans le cœur de chacun.

 

Jésus commence par engager son autorité sur une promesse qui semble, de prime abord, incroyable : « Amen, amen, je vous le dis… » Sa déclaration est solennelle, et l’engage tout entier.

Puis il utilise le présent : « celui qui croit en moi ». Ce n’est pas un acte ponctuel (‘celui qui a cru’), mais un état continu. L’œuvre « plus grande » est le fruit d’une communion permanente au Christ. Le présent de la foi fait le lien entre l’action de Jésus et celle, plus grande, de ses disciples.

Le passage du Je (Jésus) à « celui qui croit » marque le transfert de l’agir divin de l’un à l’autre. Cette identité d’agir est garantie par l’utilisation du même verbe « faire » (ποιέω (poieō – faire/créer) : ce que les disciples feront, c’est exactement ce que Jésus fait. Il n’y a pas de rupture de continuité ni de nature entre l’œuvre du Maître est celle du croyant.

ascension-1 Eckhart dans Communauté spirituelleComment cela peut-il se réaliser ? À cause (τι = hoti en grec) du départ de Jésus vers son Père. Pour Jean, ce départ est la condition sine qua non de l’œuvre de l’Esprit. Il marque le passage du Jésus historique, limité dans le temps et l’espace, au Christ de la foi, ressuscité auprès du Père, envoyant l’Esprit commun aux deux pour renouveler la face de la terre jusqu’à la plénitude des temps. La « grandeur » des œuvres de l’Église du disciple vient du fait que Jésus n’agit plus devant les hommes (lors de son incarnation, forcement limitée), mais depuis le Père, par son Esprit qui transforme son Église et étend son action en tous lieux, en tout temps.

 

Le texte grec révèle que le « plus grand » n’est pas une supériorité du disciple sur le Maître, mais une supériorité de l’économie de l’Esprit sur l’économie de la chair. Tant que Jésus était sur terre, l’Esprit n’était pas encore répandu universellement. Une fois auprès du Père, son action devient sans limites (universelle), d’où des œuvres « plus grandes » en nombre et en portée.

 

Qu’en déduire pour nous aujourd’hui concrètement ?

Voici quatre conséquences majeures qui peuvent nourrir notre méditation cette semaine :

 

- La fin du complexe d’infériorité spirituelle

en-verite-en-verite-je-vous-le-dis-celui-qui-croit-en-moi-fera-aussi-les-oeuvres-que-je-fais-et-il-en-fera-de-plus-grandes-parce-que-je-m-en-vais-au-pere-jean-1412 FénelonSouvent, le croyant moderne se sent démuni face à la figure historique de Jésus ou aux récits bibliques. Ce verset (Jn 14,12) rappelle que nous ne sommes pas des « sous-disciples ». En disant « celui qui croit », Jésus donne un mandat universel. Le moteur de l’action n’est pas le talent personnel, mais la qualité de l’union au Christ. Cela nous invite aujourd’hui à une « audace humble » : oser agir, prier et transformer notre environnement avec la certitude que c’est le Christ qui opère à travers nous.

 

- Le primat de l’impact spirituel sur le spectaculaire

Si l’on suit Saint Augustin ou Fénelon, la « plus grande œuvre » n’est pas forcément le miracle qui fait la une des réseaux sociaux. L’œuvre la plus haute reste la réconciliation et la transformation des cœurs. Dans un monde fragmenté, créer la paix, pardonner ou restaurer la dignité d’une personne est une œuvre « plus grande » car elle touche à l’éternité.

Cela recentre notre mission sur l’essentiel : la charité active et la transmission d’une espérance vivante.

 

- Une responsabilité écologique et sociale (L’Église corps du Christ)

Si les œuvres du Christ sont désormais confiées à ses disciples, cela signifie que le Christ n’a plus d’autres mains que les nôtres. L’universalité mentionnée par Cyrille d’Alexandrie devient une responsabilité globale. Puisque Jésus est « auprès du Père », son action est délocalisée : il peut agir simultanément à travers un soignant en France, un militant pour le climat ou un artisan de paix ailleurs.

Aujourd’hui, c’est l’appel à une « sainteté du quotidien » où chaque acte de justice devient une œuvre du Christ lui-même.

 

- La puissance de la vie intérieure (l’héritage mystique)

La conséquence la plus radicale, héritée de la mystique rhénane, est que notre vie intérieure est le laboratoire de la transformation du monde.

Si je me « désapproprie » de mon ego (Fénelon), je deviens un canal pour la puissance de l’Esprit. L’action extérieure est proportionnelle à la profondeur de l’ancrage intérieur.

Aujourd’hui, cela réhabilite la prière et la méditation non comme une fuite du monde, mais comme la condition nécessaire pour que nos œuvres soient réellement « grandes » (c’est-à-dire divines).

 

Interpréter ce verset aujourd’hui, c’est passer d’un christianisme de « commémoration » (se souvenir de ce que Jésus a fait) à un christianisme de « communion » (vivre ce que Jésus fait aujourd’hui par nous, avec nous et en nous).

 

Prière pour des œuvres « plus grandes »

solitutde-1-300x196 oeuvresSeigneur Jésus, Toi qui as dit : « En vérité, en vérité », 

Ancre nos cœurs dans la certitude de Ta promesse. 

Tu n’es pas parti vers le Père pour nous laisser orphelins, 

Mais pour briser les limites de l’espace et du temps, 

Et devenir en nous, par Ton Esprit, une source jaillissante.

 

Accorde-nous la grâce de la communion : 

Que nous ne cherchions pas à agir par nous-mêmes, 

Mais que nous demeurions en Toi comme le sarment sur la vigne. 

Dépouille-nous de ce « moi » encombrant, 

Afin que nos œuvres ne soient plus les nôtres, mais les Tiennes.

 

Donne-nous l’audace de la « plus grande œuvre » : 

Non pour flatter notre orgueil par des prodiges, 

Mais pour accomplir le plus grand des miracles : 

Celui de la charité qui pardonne, 

De la parole qui relève, 

Et de la paix qui se déploie jusqu’aux extrémités de la terre.

 

Seigneur, puisque Tu n’as plus d’autres mains que les nôtres, 

Fais de nous les membres vivants de Ton Corps. 

Que chaque geste de notre quotidien, 

Accompli dans le silence du « fond de notre âme », 

Devienne une étincelle de Ton Esprit de communion.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Ils choisirent sept hommes remplis d’Esprit Saint » (Ac 6, 1-7)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Ces propos plurent à tout le monde, et l’on choisit : Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche. On les présenta aux Apôtres, et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains. La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi.


PSAUME
(Ps 32 (33), 1-2, 4-5, 18-19)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous, comme notre espoir est en toi !ou : Alléluia ! (Ps 32, 22)


Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Rendez grâce au Seigneur sur la cithare,
jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.


Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.


Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.


DEUXIÈME LECTURE
« Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal » (1 P 2, 4-9)


Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, approchez-vous du Seigneur Jésus : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver. Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.


ÉVANGILE
« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur. Personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père »
Patrick BRAUD

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15 mars 2026

Lazare, ou le retard de Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lazare, ou le retard de Dieu

 

Homélie pour le 5° Dimanche de Carême / Année A
22/03/26

Cf. également :

Déliez-le, et laissez-le aller
Inviter Dieu à visiter ce qui nous tue
Reprocher pour se rapprocher
Et Jésus pleura
Une puanteur de 4 jours
Marthe + Marie = Lydie !

 

1. À St Lazare, Dieu est en retard

À quoi joues-tu, Jésus ?

Lazare, ou le retard de Dieu dans Communauté spirituelle ob_00453f_m-retard-sncf« Celui que tu aimes est malade » : tu es averti à temps de la maladie de Lazare, ton soi-disant cher ami. Mais tu restes pourtant deux jours de plus à l’endroit où tu te trouves avant de te mettre en route. Si bien qu’en arrivant à Béthanie, Lazare est mort depuis quatre jours déjà. Et, détail cruel soulignant l’énormité de ton retard, « il sent déjà ». La puanteur du cadavre devient synonyme de ton désintérêt ; la pierre refermée sur le tombeau scelle ton indifférence.

Ton retard est inexcusable : « Seigneur, si tu avais été là… »

Grégoire le Grand (VI° siècle) ose nommer ce que Marthe et Marie pensent : « Dieu semble parfois manquer le rendez-vous l’urgence humaine ».

 

Or ton retard et voulu. Il n’est pas accidentel. Il correspond à une intention qui apparaîtra ensuite : « Le Seigneur diffère son secours, non pour refuser sa grâce, mais pour l’augmenter », écrit Grégoire.

 

Voilà ce qui nous trouble : le retard de Dieu est voulu. 

Lui n’est pas pressé par ce qui nous presse. 

Le temps de Dieu n’est pas le nôtre.

Alors, comment comprendre ces quatre jours de retard ? Comment déchiffrer tous les retards, les absences de Dieu au moment où nous aurions besoin de lui ?

Explorons quelques pistes…

 

2. Le retard de Dieu purifie notre demande : « passe du don au donateur »

Nous demandons à Dieu d’intervenir quand tout s’effondre. Mais lui attend souvent que toute illusion de maîtrise soit tombée.

il_1140xN.3462848607_20z7 Béthanie dans Communauté spirituelleTant que Lazare est malade, on peut encore espérer une guérison. On peut encore prier pour que « ça s’arrange ». Mais quand Lazare est mort depuis quatre jours, il n’y a plus rien à négocier. Saint Grégoire observe : « Tant que l’homme peut encore espérer par lui-même, il ne s’abandonne pas entièrement à la puissance de Dieu ». Le retard de Dieu fait mourir nos fausses sécurités. Non pour nous punir, mais pour nous rendre capables d’accueillir un don plus grand. 

« La foi qui s’attache aux œuvres de Dieu est encore imparfaite ; parfaite est celle qui s’attache à Dieu lui-même ». Le retard oblige à choisir : croire non pas seulement à ce que Dieu fera, mais à ce qu’il est, même quand rien ne bouge.

 

Les maîtres de la mystique rhénane du XIV° siècle (Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso) y voient une purification de notre demande. Dans un sermon célèbre (n° 5), Eckhart écrit : « Dieu se retire souvent pour que l’homme apprenne à le désirer sans pourquoi »

Le retard de Dieu nous apprend à désirer le donateur plus que le don. S’il répondait trop vite, nous chercherions toujours à obtenir des effets tangibles, en restant tournés vers les œuvres de Dieu et non vers Dieu lui-même.

Eckhart écrit, non sans humour : « Beaucoup de gens aiment Dieu comme on aime une vache : pour son lait, pour sa viande, pas pour elle-même ». « Si tu demandes la guérison à Dieu, c’est que tu aimes la santé plus que Dieu ».

Jean Tauler commente : « Dieu se cache non pour nous perdre, mais pour nous purifier de nous-mêmes ». Tant que Dieu arrive “à temps”, l’âme reste immature, tel un gamin qui préfère le jouet à ses parents.

En différant son intervention, Jésus initie Marthe et Marie à cette purification intérieure : croire sans appui, désirer la présence de Jésus plus que ses miracles, aimer sans pourquoi, sans calcul ni intérêt.

 

Dans le Livre de la Vérité, Henri Suso fait parler la Sagesse divine : « Je tarde, non parce que je t’ai oublié, mais parce que je veux être aimée pour moi-même ». Pour Suso, le retard de Dieu révèle ce que nous aimons réellement : Dieu ou ses dons, sa présence ou notre consolation. Tant que Dieu répond vite, l’amour reste intéressé. Quand Dieu tarde, l’amour est purifié. C’est pourquoi Suso peut écrire : « L’ami véritable demeure fidèle même quand Dieu se tait »

Dieu tarde quand l’âme veut encore quelque chose de lui. 

Il se donne quand l’âme ne veut plus que lui.

Grégoire développe : « La foi qui s’attache aux œuvres de Dieu est encore imparfaite ; parfaite est celle qui s’attache à Dieu lui-même ».

Le retard oblige à choisir : croire non pas seulement à ce que Dieu fera, mais à ce qu’il est, même quand rien ne bouge.

 

3. Le retard de Dieu est une pédagogie pascale : « meurs à tes idoles »

Quand Jésus arrive enfin, il n’y a plus de malade à guérir. Il n’y a qu’un tombeau fermé. Grégoire le Grand écrit : « Le Seigneur ne guérit pas ce qui peut encore se sauver ; il ressuscite ce qui est perdu ».

Le veau d'orDieu arrive souvent là où nous n’attendons plus rien. Non pour réparer ce qui est cassé, mais pour donner une vie nouvelle. Ce retard annonce déjà la Pâque : Jésus arrivera « trop tard » pour éviter la croix, « trop tard » pour empêcher la mort, et pourtant, c’est par là que passera la vie. Le retard de Béthanie est un avant-goût du samedi saint : ce temps où Dieu se tait, mais où la résurrection se prépare. Grégoire le dit ainsi : « Dieu diffère la consolation pour rendre la résurrection plus certaine »

Il s’agit donc de mourir à nos représentations naïves, ou magiques, ou intéressées, d’un Dieu qui serait une amulette ou un marchand.
Mourir à nos idoles en somme !


La mort de Lazare doit devenir la nôtre : tant qu’il est malade, Marthe et Marie pensent que c’est encore « réparable ». Quand Lazare meurt, elles perdent tout espoir de guérison. Quand son tombeau se referme, elles habitent le néant de l’absence, la nuit de la foi.

Eckhart dirait : Dieu attend que l’âme cesse de vouloir être vivante par elle-même. Ce n’est qu’alors que peut avoir lieu ce qu’il appelle la naissance de Dieu dans l’âme« Là où l’homme est le plus mort à lui-même, là Dieu est le plus vivant ».

 

La foi pascale n’est pas dans l’urgence exaucée, mais dans le délai des jours au tombeau, où les disciples meurent alors à leurs représentations trop humaines du Messie d’Israël.

Le retard de Dieu nous fait mourir à notre désir de maîtrise et nous rend capables d’humilité : je ne comprends pas, je ne maîtrise pas, j’accepte de dépendre.

Le retard de Dieu nous fait mourir au calcul et nous initie à la gratuité : je pleure sans calcul, je prie sans stratégie, je crois sans garantie.

Le retard de Dieu nous enlève nos appuis, pour nous faire tenir debout sans béquilles. Non plus : ‘je crois parce que Dieu agit’, mais : ‘je crois même quand Dieu semble absent’.

Grégoire en conclut que « la foi éprouvée par l’attente devient plus solide que celle retenue par les miracles »« Tant que l’homme peut encore espérer par lui-même, il ne s’abandonne pas entièrement à la puissance de Dieu ».

 

4. Le retard de Dieu nous initie au détachement : « laisse Dieu être Dieu »

Allons plus loin encore, en suivant le fil d’Ariane de la mystique rhénane du XIV° siècle. Le point le plus radical est celui-ci : Dieu ne tarde pas — c’est nous qui sommes encore dans le temps. Eckhart affirme : « En Dieu, il n’y a ni avant ni après ».

71MCtA2qggL._SL1319_ EckhartLorsque l’âme est encore dans le désir, elle perçoit Dieu comme tardant. Mais lorsqu’elle entre dans le détachement (Abgeschiedenheit), elle découvre que Dieu est déjà là, au fond d’elle-même.

Le retard est donc une illusion spirituelle nécessaire : elle dure jusqu’à ce que l’âme renonce à mesurer Dieu.

Le retard du Christ à Béthanie peut se relire ainsi :

Jésus tarde  Dieu se retire

Lazare meurt  l’âme perd toute maîtrise

Le tombeau est fermé  l’âme est plongée dans le néant

Jésus crie  Dieu engendre la vie depuis le fond de l’âme

Dieu ne ressuscite pas ce qui vit encore par soi-même, mais ce qui repose entièrement en lui. 

Le cri : « Lazare, viens dehors ! » n’est pas un rattrapage tardif, mais l’irruption de l’éternel dans le temps, au moment où l’âme enfin ne résiste plus.

Le retard de Dieu n’est donc pas un refus, ni une épreuve punitive, ni même une stratégie pédagogique au sens moral, mais une désappropriation radicale. 

Dieu tarde pour que l’âme cesse d’attendre, et qu’elle devienne disponible à ce qui est déjà là.

 

Dieu tarde tant que l’âme veut encore quelque chose de lui.

Il se donne quand l’âme ne veut plus que lui.

 

Lazare malade est la figure de l’âme humaine blessée mais qui peut encore espérer s’en sortir par des moyens connus. La demande de Marthe et Marie n’est pas une soif de vie nouvelle, seulement d’une vie ‘réparée’. Ce n’est pas encore le détachement radical, celui que Maître Eckhart appelait Abgeschiedenheit : se détacher de soi, de sa volonté propre, de ses représentations de Dieu. « L’homme vraiment détaché n’est attaché ni à ce que Dieu lui donne, ni à ce que Dieu lui refuse ». Il faut passer par cette mort intérieure, figurée par le tombeau de Lazare, pour accéder réellement au détachement de qui aime Dieu pour lui-même.

 

Après cette étape, vient le temps du laisser-être, de l’abandon spirituel, que Maître Eckhart désigne par Abgelassenheit. Ce n’est pas une passivité facile, mais le consentement profond et actif à laisser Dieu être Dieu, à se laisser travailler par lui sans résistance : « Laisse Dieu agir en toi, et ne lui prescris ni lieu ni temps ».

Voilà pourquoi Jésus n’intervient pas tout de suite : l’âme est encore trop pleine d’elle-même.

 

44-47_TSM-698_01_02600-02655u-700x520 Lazare« Lazare est mort » :

C’est le moment clé. Spirituellement, l’âme ne peut plus rien espérer, ni agir, ni comprendre. 

« Dieu ne peut rien faire dans l’âme tant qu’elle n’est pas devenue rien ».

« Lazare est mort » signifie que l’âme est réduite au néant spirituel. Ce n’est pas une punition, mais la condition pour accueillir Dieu lui-même.


« Il y avait une pierre sur le tombeau »
.

Le tombeau scellé est une image saisissante de l’abandon à Dieu : l’âme ne bouge plus, ne demande plus, ne résiste plus. Tauler écrit : « Quand l’homme ne veut plus rien, Dieu veut tout en lui ». La pierre est là ; l’âme ne se défend plus contre Dieu. Elle est livrée.


« Ôtez la pierre »
 : c’est le dernier acte du détachement. Ce commandement peut sembler paradoxal : si tout est abandon, pourquoi agir encore ? Mais, chez Eckhart, le détachement n’exclut pas l’acte, un acte sans appropriation. Ôter la pierre, c’est consentir à l’ouverture, sans savoir ce qui va suivre, sans exiger le résultat. C’est le laisser-faire (Gelassenheit) actif : faire ce qui est demandé, sans vouloir maîtriser ce qui adviendra.

 

Le cri de Jésus : « Lazare, viens dehors ! », résonne ensuite comme la naissance de Dieu dans l’âme. Eckhart est formel : la vie divine ne naît pas progressivement, elle jaillit. « Dieu engendre son Fils dans l’âme en un instant ». Le cri n’est pas un rattrapage tardif, mais l’irruption de l’éternité dans le temps. Lazare ne coopère pas. Il est appelé depuis son néant. C’est la pure grâce, rendue possible par le détachement.

 

Les bandelettes sont le symbole de la liberté encore à apprendre : « Déliez-le, et laissez-le aller ». Même après la naissance de la vie, l’âme doit apprendre à marcher.

Tauler écrit : « Beaucoup ont reçu Dieu, mais peu lui ont laissé toute la place »

Laisser Dieu être Dieu est un cheminement, pas un état magique.

 

Pour ne pas conclure

Si Dieu semble en retard dans nos vies, ce n’est pas qu’il nous a oubliés. C’est qu’il attend peut-être que nous lâchions prise, que nous cessions de lui prescrire le moment, la manière, et le résultat. Dieu ne ressuscite pas ce qui veut encore se sauver par lui-même. Il appelle à la vie ce qui repose entièrement en lui. Et peut-être que, dans le silence, au fond de nos tombeaux intérieurs, une voix attend d’être entendue : « Viens dehors ».

 

Faisons nôtre cette prière en ruminant cette semaine le retard du Christ à Béthanie :

Les mystiques rhénans - Anthologie - M.-A. VannierSeigneur,

Délivre-nous du désir de te posséder,
du besoin de comprendre avant de consentir,
de la peur du vide où tu viens demeurer.

 

Apprends-nous à te laisser être Dieu en nous,
sans pourquoi,
sans délai,
sans condition.

 

Quand tout semble fermé,
sois la vie qui appelle du fond de la mort.
Quand nous n’avons plus rien à offrir,
sois tout en nous.

Fais-nous sortir de nos tombeaux intérieurs,
libres de nous-mêmes,
pour vivre de ta vie seule.

Amen.

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez » (Ez 37, 12-14)

 

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter, ô mon peuple ! Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous donnerai le repos sur votre terre. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur : j’ai parlé et je le ferai – oracle du Seigneur.

 

PSAUME

(Ps 129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8)
R/ Près du Seigneur est l’amour, près de lui abonde le rachat. (Ps 129, 7bc)

 

Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur,
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive
au cri de ma prière !

 

Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon
pour que l’homme te craigne.

 

J’espère le Seigneur de toute mon âme ;
je l’espère, et j’attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur
plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.

 

Oui, près du Seigneur, est l’amour ;
près de lui, abonde le rachat.
C’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

 

DEUXIÈME LECTURE

« L’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus habite en vous » (Rm 8, 8-11)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.

 

ÉVANGILE

« Je suis la résurrection et la vie » (Jn 11, 1-45)
Gloire à toi, Seigneur, gloire à toi. Moi, je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur. Celui qui croit en moi ne mourra jamais. Gloire à toi, Seigneur, gloire à toi. (cf. Jn 11, 25a.26)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, il y avait quelqu’un de malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur. Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. C’était son frère Lazare qui était malade. Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. » Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. Puis, après cela, il dit aux disciples : « Revenons en Judée. » Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider, et tu y retournes ? » Jésus répondit : « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. » Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. » Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Alors il leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »
À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà. Comme Béthanie était tout près de Jérusalem – à une distance de quinze stades (c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –, beaucoup de Juifs étaient venus réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère. Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison. Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. » Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » Elle répondit : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. » Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. » Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus. Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré. Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer. Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé, et il demanda : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, viens, et vois. » Alors Jésus se mit à pleurer. Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! » Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »
Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre. Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du défunt, lui dit : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là. » Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. » On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. » Après cela, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. » Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.
Patrick Braud

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2 novembre 2025

Purifiez votre temple intérieur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Purifiez votre temple intérieur

Homélie pour la Fête de la 
Dédicace de la Basilique du Latran / Année C
Dimanche 09/11/25

Cf. également :
Le principe de gratuité
Incendie de Notre Dame de Paris : « Le sanctuaire, c’est vous »
Le vrai sanctuaire, c’est vous
Êtes-vous plutôt colère ou compassion ?
Assumer notre colère
Le Temple, la veuve, et la colère

1. Une scène très cinématographique
Jesus of Montreal
Jésus de Montréal est un film qui mérite d’être redécouvert (Prix du jury au Festival de Cannes 1989). On y suit le parcours de Daniel, jeune auteur et acteur du théâtre canadien, qui renouvelle un poussiéreux spectacle paroissial sur la Passion du Christ, digne des patronages du début du XX° siècle. Un jour, il accompagne une amie, actrice de la troupe jouant la Passion, à une audition pour tourner dans un clip publicitaire (il faut bien vivre !). Les producteurs lui demandent de se déshabiller en public pour soi-disant mieux juger de son talent. Daniel pique alors une colère violente, et casse les caméras, renverse les tables des producteurs, pour partir en emmenant son amie loin de cette profanation commerciale.
Vous avez bien sûr reconnu une actualisation – osée certes, mais pertinente – de notre épisode des marchands du Temple (Jn 2,13-22 [1]). Jésus chasse de la maison de son Père ceux qui en font un lieu de trafic, et annonce que le vrai Temple sera son corps ressuscité. La « purification » du Temple implique donc le refus de la prostitution du corps humain, profané lorsqu’on le prostitue à toutes les puissances d’argent.
 
On retrouve une actualisation similaire dans le célèbre opéra-rock d’Andrew Lloyd Weber : Jésus-Christ Superstar (1970), toujours joué à Londres ! On y voit Jésus pénétrant dans le Temple transformé en salle des marchés financiers comme à Wall Street, avec des écrans partout où défilent le cours des actions et les taux de change des devises. Il y a également des jeux d’argent, des ventes d’armes, de drogues, de la prostitution etc. La colère de Jésus est là encore violente, « à tout casser » ! Et dans une montée vocale suraiguë, il chante : « Get out ! » jusqu’à expulsion des vendeurs.


 
Impossible de filmer une vie de Jésus, quel que soit le parti pris du réalisateur, sans y inclure cette scène spectaculaire du fouet expulsant les trafiquants du Temple de Jérusalem !
 
2. La pureté et le trafic
Quand on parle de « purification », pureté, on pense majoritairement à la pureté rituelle des grandes religions : l’obsession des ablutions dans l’islam, les règles de pureté sexuelle dans le judaïsme (surtout envers les femmes !), les manies maladives autour de la pureté liturgique (linges, habits, nettoyages, objets…) dans toutes les religions etc.

 
Purifiez votre temple intérieur dans Communauté spirituelleOr ce n’est absolument pas de cela dont il est question dans cette « purification » du Temple ! Il s’agit non pas de sexualité mais d’argent ; non pas de rites mais de commerce ; non pas de liturgie mais de grâce.
Aujourd’hui, Jésus chasse (κβλλω, ekballo en grec = jeter dehors vs synballo = mettre ensemble, symbole) les trafiquants. Demain, c’est lui qui reconnaîtra en l’aveugle né l’expulsé  qui lui ressemble : « Ils lui répondirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes ! Et ils le chassèrent (ekballo). Jésus apprit qu’ils l’avaient chassé (ekballo); et, l’ayant rencontré, il lui dit: Crois-tu au Fils de Dieu ? » (Jn 9,34-35). Il accueillera ce paria comme il accueille tous ceux qui viennent à lui : « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai (ekballo) pas dehors celui qui vient à moi » (Jn 6,37). Alors qu’il expulse le Prince de ce monde, comme il expulse les marchands : « Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté (ekballo) dehors » (Jn 12,31).
 
C’est donc que marchander, trafiquer, négocier avec Dieu relève d’un carton rouge immédiat : la grâce ne s’achète pas, la pureté ne se mérite pas, le rite ne sauve pas s’il est sans éthique.
 
L’accusation de trafic renvoie à la profanation du corps de Jésus, et donc à la profanation du corps humain : le business de la prostitution est une défiguration du vrai Temple de Dieu en chacun. Isaïe dénonçait la prostitution de la ville de Tyr, que le commerce mondialisé rendait idolâtre : « Au bout des soixante-dix ans, Tyr sera visitée par le Seigneur. Elle retournera à ses profits, et se prostituera (elle sera un lieu de trafic, ekballo) avec tous les royaumes du monde sur la face de la terre. » (Is 23,17) (cf. Ez 27,3).
Kohanim-on-the-Altar-300x219 Eckhart dans Communauté spirituelleLes prophètes et les psaumes ne cessent d’inviter à l’intériorisation des sacrifices : ce ne sont plus des animaux qu’il faut offrir, mais soi-même, « cœur brisé et broyé » : « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 51,18-19). Ils annoncent que cette purification un jour sera totale : « Il n’y aura plus de marchand dans la Maison du Seigneur de l’univers, en ce jour-là » (Za 14,21).
Jésus accomplit pleinement l’attente des prophètes : le vrai Temple, c’est son corps, dont nous sommes les membres. C’est « en esprit et en vérité » que nous adorons le Père, et non plus sur le mont Garizim ni dans le Temple de Jérusalem (Jn 7,21–23).
 
Le véritable sanctuaire est intérieur. Les pierres de Notre-Dame de Paris ne seront jamais plus précieuses que le corps humain. Comme l’écrivait Paul dans notre deuxième lecture : « Le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire c’est vous ».
C’est vous ! Pas les pierres ! Pas même le tabernacle ! Le vrai sanctuaire est l’intimité de chacun, en qui Dieu demeure : le royaume de Dieu est là, présent au milieu de vous (Lc 17,21).
 « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1Co 3,16)
 « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte » (Rm 12,1).
 
Ne réduisons jamais la purification du Temple à des questions de sexualité, de rites, de liturgie. La vraie pureté, c’est d’éliminer toute trace de trafic dans notre relation à Dieu…
 
3. Maître Eckhart et la marchandisation de la religion
S’il est une voix qui a tonné contre l’introduction du trafic dans la religion chrétienne, c’est bien celle de Maître Eckhart (1260-1328) et des mystiques rhénans avec lui !

Il n’est pas tendre envers les dévots de son temps, qui multipliaient les gestes de piété ostentatoires, les mortifications, les aumônes publiques etc. pour « gagner » leur salut [2] :

6_9782351186268_1_75 marchandsTous ceux-là sont des marchands qui se gardent des grosses fautes et seraient volontiers de bonnes personnes et font leurs œuvres pour l’amour de Dieu, jeûnent, veillent, prient, et quoi encore, font des bonnes œuvres de toute espèce et pourtant les font dans l’intention que Notre-Seigneur leur donne quelque chose en échange ou leur fasse ce qui leur agréable.
Tous ces gens-là sont des marchands !

Tout à fait dans le sens vulgaire du mot. Car ils veulent donner l’un en échange de l’autre, veulent ainsi faire des affaires avec Notre-Seigneur : et ils se trompent dans ce marché. Car tout ce qu’ils ont et peuvent accomplir, ils le donnent en vertu de Dieu. C’est pourquoi Dieu ne saurait être redevable à leur égard de rien du tout ni en dons ni en actions, à moins qu’il ne veuille le faire gratuitement de bon gré. Car ce qu’ils sont-ils le sont par Dieu et ce qu’ils ont ils le tiennent de Dieu et non d’eux-mêmes. Mais ensuite Dieu ne leur est redevable de rien non plus pour ce qu’ils donnent et accomplissent, il peut tout au plus leur donner quelque chose volontairement — par grâce ; mais non pas en considération de leurs actions ou de leurs dons. Car à vrai dire ils ne donnent pas du leur et n’agissent pas non plus par eux-mêmes. Comme l’a dit le Christ : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »
Ce sont de méchants fous ceux qui veulent ainsi faire les marchands avec Notre-Seigneur, ils entendent bien peu de choses, si ce n’est rien, à la vérité ! C’est pourquoi Dieu les jeta et les chassa hors du temple.
 
Nous devons nous aussi chasser en nous les marchands intérieurs qui nous empêchent de vivre de la même gratuité que celle qui anime l’amour divin :

marchand+du+temple-222 TempleC’est alors que les marchands sont chassés : quand nous devenons conscients de la vérité. Elle n’a nul besoin de la gent commerçante. Dieu ne cherche pas son avantage. Dans toutes ses œuvres il est libre et dégagé et les accomplit par pur amour. C’est aussi ce que fait l’homme qui est devenu un avec Dieu : lui aussi se tient libre et dégagé dans toutes ses œuvres et les accomplit par amour, sans un pourquoi, pour la seule gloire de Dieu et n’y cherche pas son avantage. C’est Dieu qui fait cela en lui !

Je souligne qu’aussi longtemps que l’homme cherche quoi que ce soit avec ses œuvres, qu’il désire que dieu lui donne quoi que ce soit, maintenant ou un jour, il est pareil à ces marchands ! Si tu veux une bonne fois t’affranchir de tous ces trafics de commerçants, fais tout ce que tu peux en bonnes œuvres, honnêtement, à l’unique louange de Dieu : et n’en sois pas moins dégagé de tout cela comme quand tu n’existais pas. Tu ne dois rien vouloir avoir en échange ! Quand tu agis dans de telles dispositions, tes œuvres sont inspirées et divines. Ce n’est que quand l’homme n’a que Dieu dans le cœur que les négociants sont vraiment chassés du temple.
 
Faisons nôtre la prière de Maître Eckhart, pour entreprendre avec courage et persévérance ce long travail de purification intérieure :
Puisse Jésus venir aussi en nous pour chasser et expulser tout ce qui défigure notre corps et notre âme, en sorte que nous devenions un avec lui, ici-bas sur terre et là-haut dans le royaume du ciel, qu’à cela Dieu nous aide éternellement ! Amen.

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[1]. Il existe une chronologie différente entre Jean et les synoptiques concernant le moment de la purification du Temple. Jean situe cet événement au début du ministère de Jésus tandis que les autres le placent à la fin.

[2]. Sermon 1, Intravit Jesus in templum et coepit eicere vendentes et ementes, sur Mt 21,12

 
Dédicace de la Basilique du Latran

Lectures de la messe

Première lecture (Ez 47, 1-2.8-9.12)
En ces jours-là, au cours d’une vision reçue du Seigneur, l’homme me fit revenir à l’entrée de la Maison, et voici : sous le seuil de la Maison, de l’eau jaillissait vers l’orient, puisque la façade de la Maison était du côté de l’orient. L’eau descendait de dessous le côté droit de la Maison, au sud de l’autel. L’homme me fit sortir par la porte du nord et me fit faire le tour par l’extérieur, jusqu’à la porte qui fait face à l’orient, et là encore l’eau coulait du côté droit. Il me dit : « Cette eau coule vers la région de l’orient, elle descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, dont elle assainit les eaux. En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent. Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »

Psaume (Ps 45 (46), 2-3, 5-6, 8-9a.10a)

Dieu est pour nous refuge et force,
secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
si les montagnes s’effondrent au creux de la mer.

Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu,
la plus sainte des demeures du Très-Haut.
Dieu s’y tient : elle est inébranlable ;
quand renaît le matin, Dieu la secourt.

Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob !
Venez et voyez les actes du Seigneur,
Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde.

Deuxième lecture (1 Co 3, 9c-11.16-17)
Frères, vous êtes une maison que Dieu construit. Selon la grâce que Dieu m’a donnée, moi, comme un bon architecte, j’ai posé la pierre de fondation. Un autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus Christ. Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous.

Évangile (Jn 2, 13-22)
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.

Patrick BRAUD

 

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