L'homélie du dimanche (prochain)

15 mars 2026

Lazare, ou le retard de Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lazare, ou le retard de Dieu

 

Homélie pour le 5° Dimanche de Carême / Année A
22/03/26

Cf. également :

Déliez-le, et laissez-le aller
Inviter Dieu à visiter ce qui nous tue
Reprocher pour se rapprocher
Et Jésus pleura
Une puanteur de 4 jours
Marthe + Marie = Lydie !

 

1. À St Lazare, Dieu est en retard

À quoi joues-tu, Jésus ?

Lazare, ou le retard de Dieu dans Communauté spirituelle ob_00453f_m-retard-sncf« Celui que tu aimes est malade » : tu es averti à temps de la maladie de Lazare, ton soi-disant cher ami. Mais tu restes pourtant deux jours de plus à l’endroit où tu te trouves avant de te mettre en route. Si bien qu’en arrivant à Béthanie, Lazare est mort depuis quatre jours déjà. Et, détail cruel soulignant l’énormité de ton retard, « il sent déjà ». La puanteur du cadavre devient synonyme de ton désintérêt ; la pierre refermée sur le tombeau scelle ton indifférence.

Ton retard est inexcusable : « Seigneur, si tu avais été là… »

Grégoire le Grand (VI° siècle) ose nommer ce que Marthe et Marie pensent : « Dieu semble parfois manquer le rendez-vous l’urgence humaine ».

 

Or ton retard et voulu. Il n’est pas accidentel. Il correspond à une intention qui apparaîtra ensuite : « Le Seigneur diffère son secours, non pour refuser sa grâce, mais pour l’augmenter », écrit Grégoire.

 

Voilà ce qui nous trouble : le retard de Dieu est voulu. 

Lui n’est pas pressé par ce qui nous presse. 

Le temps de Dieu n’est pas le nôtre.

Alors, comment comprendre ces quatre jours de retard ? Comment déchiffrer tous les retards, les absences de Dieu au moment où nous aurions besoin de lui ?

Explorons quelques pistes…

 

2. Le retard de Dieu purifie notre demande : « passe du don au donateur »

Nous demandons à Dieu d’intervenir quand tout s’effondre. Mais lui attend souvent que toute illusion de maîtrise soit tombée.

il_1140xN.3462848607_20z7 Béthanie dans Communauté spirituelleTant que Lazare est malade, on peut encore espérer une guérison. On peut encore prier pour que « ça s’arrange ». Mais quand Lazare est mort depuis quatre jours, il n’y a plus rien à négocier. Saint Grégoire observe : « Tant que l’homme peut encore espérer par lui-même, il ne s’abandonne pas entièrement à la puissance de Dieu ». Le retard de Dieu fait mourir nos fausses sécurités. Non pour nous punir, mais pour nous rendre capables d’accueillir un don plus grand. 

« La foi qui s’attache aux œuvres de Dieu est encore imparfaite ; parfaite est celle qui s’attache à Dieu lui-même ». Le retard oblige à choisir : croire non pas seulement à ce que Dieu fera, mais à ce qu’il est, même quand rien ne bouge.

 

Les maîtres de la mystique rhénane du XIV° siècle (Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso) y voient une purification de notre demande. Dans un sermon célèbre (n° 5), Eckhart écrit : « Dieu se retire souvent pour que l’homme apprenne à le désirer sans pourquoi »

Le retard de Dieu nous apprend à désirer le donateur plus que le don. S’il répondait trop vite, nous chercherions toujours à obtenir des effets tangibles, en restant tournés vers les œuvres de Dieu et non vers Dieu lui-même.

Eckhart écrit, non sans humour : « Beaucoup de gens aiment Dieu comme on aime une vache : pour son lait, pour sa viande, pas pour elle-même ». « Si tu demandes la guérison à Dieu, c’est que tu aimes la santé plus que Dieu ».

Jean Tauler commente : « Dieu se cache non pour nous perdre, mais pour nous purifier de nous-mêmes ». Tant que Dieu arrive “à temps”, l’âme reste immature, tel un gamin qui préfère le jouet à ses parents.

En différant son intervention, Jésus initie Marthe et Marie à cette purification intérieure : croire sans appui, désirer la présence de Jésus plus que ses miracles, aimer sans pourquoi, sans calcul ni intérêt.

 

Dans le Livre de la Vérité, Henri Suso fait parler la Sagesse divine : « Je tarde, non parce que je t’ai oublié, mais parce que je veux être aimée pour moi-même ». Pour Suso, le retard de Dieu révèle ce que nous aimons réellement : Dieu ou ses dons, sa présence ou notre consolation. Tant que Dieu répond vite, l’amour reste intéressé. Quand Dieu tarde, l’amour est purifié. C’est pourquoi Suso peut écrire : « L’ami véritable demeure fidèle même quand Dieu se tait »

Dieu tarde quand l’âme veut encore quelque chose de lui. 

Il se donne quand l’âme ne veut plus que lui.

Grégoire développe : « La foi qui s’attache aux œuvres de Dieu est encore imparfaite ; parfaite est celle qui s’attache à Dieu lui-même ».

Le retard oblige à choisir : croire non pas seulement à ce que Dieu fera, mais à ce qu’il est, même quand rien ne bouge.

 

3. Le retard de Dieu est une pédagogie pascale : « meurs à tes idoles »

Quand Jésus arrive enfin, il n’y a plus de malade à guérir. Il n’y a qu’un tombeau fermé. Grégoire le Grand écrit : « Le Seigneur ne guérit pas ce qui peut encore se sauver ; il ressuscite ce qui est perdu ».

Le veau d'orDieu arrive souvent là où nous n’attendons plus rien. Non pour réparer ce qui est cassé, mais pour donner une vie nouvelle. Ce retard annonce déjà la Pâque : Jésus arrivera « trop tard » pour éviter la croix, « trop tard » pour empêcher la mort, et pourtant, c’est par là que passera la vie. Le retard de Béthanie est un avant-goût du samedi saint : ce temps où Dieu se tait, mais où la résurrection se prépare. Grégoire le dit ainsi : « Dieu diffère la consolation pour rendre la résurrection plus certaine »

Il s’agit donc de mourir à nos représentations naïves, ou magiques, ou intéressées, d’un Dieu qui serait une amulette ou un marchand.
Mourir à nos idoles en somme !


La mort de Lazare doit devenir la nôtre : tant qu’il est malade, Marthe et Marie pensent que c’est encore « réparable ». Quand Lazare meurt, elles perdent tout espoir de guérison. Quand son tombeau se referme, elles habitent le néant de l’absence, la nuit de la foi.

Eckhart dirait : Dieu attend que l’âme cesse de vouloir être vivante par elle-même. Ce n’est qu’alors que peut avoir lieu ce qu’il appelle la naissance de Dieu dans l’âme« Là où l’homme est le plus mort à lui-même, là Dieu est le plus vivant ».

 

La foi pascale n’est pas dans l’urgence exaucée, mais dans le délai des jours au tombeau, où les disciples meurent alors à leurs représentations trop humaines du Messie d’Israël.

Le retard de Dieu nous fait mourir à notre désir de maîtrise et nous rend capables d’humilité : je ne comprends pas, je ne maîtrise pas, j’accepte de dépendre.

Le retard de Dieu nous fait mourir au calcul et nous initie à la gratuité : je pleure sans calcul, je prie sans stratégie, je crois sans garantie.

Le retard de Dieu nous enlève nos appuis, pour nous faire tenir debout sans béquilles. Non plus : ‘je crois parce que Dieu agit’, mais : ‘je crois même quand Dieu semble absent’.

Grégoire en conclut que « la foi éprouvée par l’attente devient plus solide que celle retenue par les miracles »« Tant que l’homme peut encore espérer par lui-même, il ne s’abandonne pas entièrement à la puissance de Dieu ».

 

4. Le retard de Dieu nous initie au détachement : « laisse Dieu être Dieu »

Allons plus loin encore, en suivant le fil d’Ariane de la mystique rhénane du XIV° siècle. Le point le plus radical est celui-ci : Dieu ne tarde pas — c’est nous qui sommes encore dans le temps. Eckhart affirme : « En Dieu, il n’y a ni avant ni après ».

71MCtA2qggL._SL1319_ EckhartLorsque l’âme est encore dans le désir, elle perçoit Dieu comme tardant. Mais lorsqu’elle entre dans le détachement (Abgeschiedenheit), elle découvre que Dieu est déjà là, au fond d’elle-même.

Le retard est donc une illusion spirituelle nécessaire : elle dure jusqu’à ce que l’âme renonce à mesurer Dieu.

Le retard du Christ à Béthanie peut se relire ainsi :

Jésus tarde  Dieu se retire

Lazare meurt  l’âme perd toute maîtrise

Le tombeau est fermé  l’âme est plongée dans le néant

Jésus crie  Dieu engendre la vie depuis le fond de l’âme

Dieu ne ressuscite pas ce qui vit encore par soi-même, mais ce qui repose entièrement en lui. 

Le cri : « Lazare, viens dehors ! » n’est pas un rattrapage tardif, mais l’irruption de l’éternel dans le temps, au moment où l’âme enfin ne résiste plus.

Le retard de Dieu n’est donc pas un refus, ni une épreuve punitive, ni même une stratégie pédagogique au sens moral, mais une désappropriation radicale. 

Dieu tarde pour que l’âme cesse d’attendre, et qu’elle devienne disponible à ce qui est déjà là.

 

Dieu tarde tant que l’âme veut encore quelque chose de lui.

Il se donne quand l’âme ne veut plus que lui.

 

Lazare malade est la figure de l’âme humaine blessée mais qui peut encore espérer s’en sortir par des moyens connus. La demande de Marthe et Marie n’est pas une soif de vie nouvelle, seulement d’une vie ‘réparée’. Ce n’est pas encore le détachement radical, celui que Maître Eckhart appelait Abgeschiedenheit : se détacher de soi, de sa volonté propre, de ses représentations de Dieu. « L’homme vraiment détaché n’est attaché ni à ce que Dieu lui donne, ni à ce que Dieu lui refuse ». Il faut passer par cette mort intérieure, figurée par le tombeau de Lazare, pour accéder réellement au détachement de qui aime Dieu pour lui-même.

 

Après cette étape, vient le temps du laisser-être, de l’abandon spirituel, que Maître Eckhart désigne par Abgelassenheit. Ce n’est pas une passivité facile, mais le consentement profond et actif à laisser Dieu être Dieu, à se laisser travailler par lui sans résistance : « Laisse Dieu agir en toi, et ne lui prescris ni lieu ni temps ».

Voilà pourquoi Jésus n’intervient pas tout de suite : l’âme est encore trop pleine d’elle-même.

 

44-47_TSM-698_01_02600-02655u-700x520 Lazare« Lazare est mort » :

C’est le moment clé. Spirituellement, l’âme ne peut plus rien espérer, ni agir, ni comprendre. 

« Dieu ne peut rien faire dans l’âme tant qu’elle n’est pas devenue rien ».

« Lazare est mort » signifie que l’âme est réduite au néant spirituel. Ce n’est pas une punition, mais la condition pour accueillir Dieu lui-même.


« Il y avait une pierre sur le tombeau »
.

Le tombeau scellé est une image saisissante de l’abandon à Dieu : l’âme ne bouge plus, ne demande plus, ne résiste plus. Tauler écrit : « Quand l’homme ne veut plus rien, Dieu veut tout en lui ». La pierre est là ; l’âme ne se défend plus contre Dieu. Elle est livrée.


« Ôtez la pierre »
 : c’est le dernier acte du détachement. Ce commandement peut sembler paradoxal : si tout est abandon, pourquoi agir encore ? Mais, chez Eckhart, le détachement n’exclut pas l’acte, un acte sans appropriation. Ôter la pierre, c’est consentir à l’ouverture, sans savoir ce qui va suivre, sans exiger le résultat. C’est le laisser-faire (Gelassenheit) actif : faire ce qui est demandé, sans vouloir maîtriser ce qui adviendra.

 

Le cri de Jésus : « Lazare, viens dehors ! », résonne ensuite comme la naissance de Dieu dans l’âme. Eckhart est formel : la vie divine ne naît pas progressivement, elle jaillit. « Dieu engendre son Fils dans l’âme en un instant ». Le cri n’est pas un rattrapage tardif, mais l’irruption de l’éternité dans le temps. Lazare ne coopère pas. Il est appelé depuis son néant. C’est la pure grâce, rendue possible par le détachement.

 

Les bandelettes sont le symbole de la liberté encore à apprendre : « Déliez-le, et laissez-le aller ». Même après la naissance de la vie, l’âme doit apprendre à marcher.

Tauler écrit : « Beaucoup ont reçu Dieu, mais peu lui ont laissé toute la place »

Laisser Dieu être Dieu est un cheminement, pas un état magique.

 

Pour ne pas conclure

Si Dieu semble en retard dans nos vies, ce n’est pas qu’il nous a oubliés. C’est qu’il attend peut-être que nous lâchions prise, que nous cessions de lui prescrire le moment, la manière, et le résultat. Dieu ne ressuscite pas ce qui veut encore se sauver par lui-même. Il appelle à la vie ce qui repose entièrement en lui. Et peut-être que, dans le silence, au fond de nos tombeaux intérieurs, une voix attend d’être entendue : « Viens dehors ».

 

Faisons nôtre cette prière en ruminant cette semaine le retard du Christ à Béthanie :

Les mystiques rhénans - Anthologie - M.-A. VannierSeigneur,

Délivre-nous du désir de te posséder,
du besoin de comprendre avant de consentir,
de la peur du vide où tu viens demeurer.

 

Apprends-nous à te laisser être Dieu en nous,
sans pourquoi,
sans délai,
sans condition.

 

Quand tout semble fermé,
sois la vie qui appelle du fond de la mort.
Quand nous n’avons plus rien à offrir,
sois tout en nous.

Fais-nous sortir de nos tombeaux intérieurs,
libres de nous-mêmes,
pour vivre de ta vie seule.

Amen.

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez » (Ez 37, 12-14)

 

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter, ô mon peuple ! Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous donnerai le repos sur votre terre. Alors vous saurez que Je suis le Seigneur : j’ai parlé et je le ferai – oracle du Seigneur.

 

PSAUME

(Ps 129 (130), 1-2, 3-4, 5-6ab, 7bc-8)
R/ Près du Seigneur est l’amour, près de lui abonde le rachat. (Ps 129, 7bc)

 

Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur,
Seigneur, écoute mon appel !
Que ton oreille se fasse attentive
au cri de ma prière !

 

Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
Mais près de toi se trouve le pardon
pour que l’homme te craigne.

 

J’espère le Seigneur de toute mon âme ;
je l’espère, et j’attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur
plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.

 

Oui, près du Seigneur, est l’amour ;
près de lui, abonde le rachat.
C’est lui qui rachètera Israël
de toutes ses fautes.

 

DEUXIÈME LECTURE

« L’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus habite en vous » (Rm 8, 8-11)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.

 

ÉVANGILE

« Je suis la résurrection et la vie » (Jn 11, 1-45)
Gloire à toi, Seigneur, gloire à toi. Moi, je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur. Celui qui croit en moi ne mourra jamais. Gloire à toi, Seigneur, gloire à toi. (cf. Jn 11, 25a.26)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, il y avait quelqu’un de malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de Marthe, sa sœur. Or Marie était celle qui répandit du parfum sur le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. C’était son frère Lazare qui était malade. Donc, les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » En apprenant cela, Jésus dit : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié. » Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. Quand il apprit que celui-ci était malade, il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait. Puis, après cela, il dit aux disciples : « Revenons en Judée. » Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs, là-bas, cherchaient à te lapider, et tu y retournes ? » Jésus répondit : « N’y a-t-il pas douze heures dans une journée ? Celui qui marche pendant le jour ne trébuche pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche pendant la nuit trébuche, parce que la lumière n’est pas en lui. » Après ces paroles, il ajouta : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais aller le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. » Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Alors il leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »
À son arrivée, Jésus trouva Lazare au tombeau depuis quatre jours déjà. Comme Béthanie était tout près de Jérusalem – à une distance de quinze stades (c’est-à-dire une demi-heure de marche environ) –, beaucoup de Juifs étaient venus réconforter Marthe et Marie au sujet de leur frère. Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison. Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. » Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » Elle répondit : « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. » Ayant dit cela, elle partit appeler sa sœur Marie, et lui dit tout bas : « Le Maître est là, il t’appelle. » Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus. Il n’était pas encore entré dans le village, mais il se trouvait toujours à l’endroit où Marthe l’avait rencontré. Les Juifs qui étaient à la maison avec Marie et la réconfortaient, la voyant se lever et sortir si vite, la suivirent ; ils pensaient qu’elle allait au tombeau pour y pleurer. Marie arriva à l’endroit où se trouvait Jésus. Dès qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Quand il vit qu’elle pleurait, et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé, et il demanda : « Où l’avez-vous déposé ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, viens, et vois. » Alors Jésus se mit à pleurer. Les Juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ! » Mais certains d’entre eux dirent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? »
Jésus, repris par l’émotion, arriva au tombeau. C’était une grotte fermée par une pierre. Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur du défunt, lui dit : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là. » Alors Jésus dit à Marthe : « Ne te l’ai-je pas dit ? Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. » On enleva donc la pierre. Alors Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours ; mais je le dis à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé. » Après cela, il cria d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » Et le mort sortit, les pieds et les mains liés par des bandelettes, le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. » Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui.
Patrick Braud

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2 novembre 2025

Purifiez votre temple intérieur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Purifiez votre temple intérieur

Homélie pour la Fête de la 
Dédicace de la Basilique du Latran / Année C
Dimanche 09/11/25

Cf. également :
Le principe de gratuité
Incendie de Notre Dame de Paris : « Le sanctuaire, c’est vous »
Le vrai sanctuaire, c’est vous
Êtes-vous plutôt colère ou compassion ?
Assumer notre colère
Le Temple, la veuve, et la colère

1. Une scène très cinématographique
Jesus of Montreal
Jésus de Montréal est un film qui mérite d’être redécouvert (Prix du jury au Festival de Cannes 1989). On y suit le parcours de Daniel, jeune auteur et acteur du théâtre canadien, qui renouvelle un poussiéreux spectacle paroissial sur la Passion du Christ, digne des patronages du début du XX° siècle. Un jour, il accompagne une amie, actrice de la troupe jouant la Passion, à une audition pour tourner dans un clip publicitaire (il faut bien vivre !). Les producteurs lui demandent de se déshabiller en public pour soi-disant mieux juger de son talent. Daniel pique alors une colère violente, et casse les caméras, renverse les tables des producteurs, pour partir en emmenant son amie loin de cette profanation commerciale.
Vous avez bien sûr reconnu une actualisation – osée certes, mais pertinente – de notre épisode des marchands du Temple (Jn 2,13-22 [1]). Jésus chasse de la maison de son Père ceux qui en font un lieu de trafic, et annonce que le vrai Temple sera son corps ressuscité. La « purification » du Temple implique donc le refus de la prostitution du corps humain, profané lorsqu’on le prostitue à toutes les puissances d’argent.
 
On retrouve une actualisation similaire dans le célèbre opéra-rock d’Andrew Lloyd Weber : Jésus-Christ Superstar (1970), toujours joué à Londres ! On y voit Jésus pénétrant dans le Temple transformé en salle des marchés financiers comme à Wall Street, avec des écrans partout où défilent le cours des actions et les taux de change des devises. Il y a également des jeux d’argent, des ventes d’armes, de drogues, de la prostitution etc. La colère de Jésus est là encore violente, « à tout casser » ! Et dans une montée vocale suraiguë, il chante : « Get out ! » jusqu’à expulsion des vendeurs.


 
Impossible de filmer une vie de Jésus, quel que soit le parti pris du réalisateur, sans y inclure cette scène spectaculaire du fouet expulsant les trafiquants du Temple de Jérusalem !
 
2. La pureté et le trafic
Quand on parle de « purification », pureté, on pense majoritairement à la pureté rituelle des grandes religions : l’obsession des ablutions dans l’islam, les règles de pureté sexuelle dans le judaïsme (surtout envers les femmes !), les manies maladives autour de la pureté liturgique (linges, habits, nettoyages, objets…) dans toutes les religions etc.

 
Purifiez votre temple intérieur dans Communauté spirituelleOr ce n’est absolument pas de cela dont il est question dans cette « purification » du Temple ! Il s’agit non pas de sexualité mais d’argent ; non pas de rites mais de commerce ; non pas de liturgie mais de grâce.
Aujourd’hui, Jésus chasse (κβλλω, ekballo en grec = jeter dehors vs synballo = mettre ensemble, symbole) les trafiquants. Demain, c’est lui qui reconnaîtra en l’aveugle né l’expulsé  qui lui ressemble : « Ils lui répondirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes ! Et ils le chassèrent (ekballo). Jésus apprit qu’ils l’avaient chassé (ekballo); et, l’ayant rencontré, il lui dit: Crois-tu au Fils de Dieu ? » (Jn 9,34-35). Il accueillera ce paria comme il accueille tous ceux qui viennent à lui : « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai (ekballo) pas dehors celui qui vient à moi » (Jn 6,37). Alors qu’il expulse le Prince de ce monde, comme il expulse les marchands : « Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté (ekballo) dehors » (Jn 12,31).
 
C’est donc que marchander, trafiquer, négocier avec Dieu relève d’un carton rouge immédiat : la grâce ne s’achète pas, la pureté ne se mérite pas, le rite ne sauve pas s’il est sans éthique.
 
L’accusation de trafic renvoie à la profanation du corps de Jésus, et donc à la profanation du corps humain : le business de la prostitution est une défiguration du vrai Temple de Dieu en chacun. Isaïe dénonçait la prostitution de la ville de Tyr, que le commerce mondialisé rendait idolâtre : « Au bout des soixante-dix ans, Tyr sera visitée par le Seigneur. Elle retournera à ses profits, et se prostituera (elle sera un lieu de trafic, ekballo) avec tous les royaumes du monde sur la face de la terre. » (Is 23,17) (cf. Ez 27,3).
Kohanim-on-the-Altar-300x219 Eckhart dans Communauté spirituelleLes prophètes et les psaumes ne cessent d’inviter à l’intériorisation des sacrifices : ce ne sont plus des animaux qu’il faut offrir, mais soi-même, « cœur brisé et broyé » : « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 51,18-19). Ils annoncent que cette purification un jour sera totale : « Il n’y aura plus de marchand dans la Maison du Seigneur de l’univers, en ce jour-là » (Za 14,21).
Jésus accomplit pleinement l’attente des prophètes : le vrai Temple, c’est son corps, dont nous sommes les membres. C’est « en esprit et en vérité » que nous adorons le Père, et non plus sur le mont Garizim ni dans le Temple de Jérusalem (Jn 7,21–23).
 
Le véritable sanctuaire est intérieur. Les pierres de Notre-Dame de Paris ne seront jamais plus précieuses que le corps humain. Comme l’écrivait Paul dans notre deuxième lecture : « Le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire c’est vous ».
C’est vous ! Pas les pierres ! Pas même le tabernacle ! Le vrai sanctuaire est l’intimité de chacun, en qui Dieu demeure : le royaume de Dieu est là, présent au milieu de vous (Lc 17,21).
 « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1Co 3,16)
 « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte » (Rm 12,1).
 
Ne réduisons jamais la purification du Temple à des questions de sexualité, de rites, de liturgie. La vraie pureté, c’est d’éliminer toute trace de trafic dans notre relation à Dieu…
 
3. Maître Eckhart et la marchandisation de la religion
S’il est une voix qui a tonné contre l’introduction du trafic dans la religion chrétienne, c’est bien celle de Maître Eckhart (1260-1328) et des mystiques rhénans avec lui !

Il n’est pas tendre envers les dévots de son temps, qui multipliaient les gestes de piété ostentatoires, les mortifications, les aumônes publiques etc. pour « gagner » leur salut [2] :

6_9782351186268_1_75 marchandsTous ceux-là sont des marchands qui se gardent des grosses fautes et seraient volontiers de bonnes personnes et font leurs œuvres pour l’amour de Dieu, jeûnent, veillent, prient, et quoi encore, font des bonnes œuvres de toute espèce et pourtant les font dans l’intention que Notre-Seigneur leur donne quelque chose en échange ou leur fasse ce qui leur agréable.
Tous ces gens-là sont des marchands !

Tout à fait dans le sens vulgaire du mot. Car ils veulent donner l’un en échange de l’autre, veulent ainsi faire des affaires avec Notre-Seigneur : et ils se trompent dans ce marché. Car tout ce qu’ils ont et peuvent accomplir, ils le donnent en vertu de Dieu. C’est pourquoi Dieu ne saurait être redevable à leur égard de rien du tout ni en dons ni en actions, à moins qu’il ne veuille le faire gratuitement de bon gré. Car ce qu’ils sont-ils le sont par Dieu et ce qu’ils ont ils le tiennent de Dieu et non d’eux-mêmes. Mais ensuite Dieu ne leur est redevable de rien non plus pour ce qu’ils donnent et accomplissent, il peut tout au plus leur donner quelque chose volontairement — par grâce ; mais non pas en considération de leurs actions ou de leurs dons. Car à vrai dire ils ne donnent pas du leur et n’agissent pas non plus par eux-mêmes. Comme l’a dit le Christ : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »
Ce sont de méchants fous ceux qui veulent ainsi faire les marchands avec Notre-Seigneur, ils entendent bien peu de choses, si ce n’est rien, à la vérité ! C’est pourquoi Dieu les jeta et les chassa hors du temple.
 
Nous devons nous aussi chasser en nous les marchands intérieurs qui nous empêchent de vivre de la même gratuité que celle qui anime l’amour divin :

marchand+du+temple-222 TempleC’est alors que les marchands sont chassés : quand nous devenons conscients de la vérité. Elle n’a nul besoin de la gent commerçante. Dieu ne cherche pas son avantage. Dans toutes ses œuvres il est libre et dégagé et les accomplit par pur amour. C’est aussi ce que fait l’homme qui est devenu un avec Dieu : lui aussi se tient libre et dégagé dans toutes ses œuvres et les accomplit par amour, sans un pourquoi, pour la seule gloire de Dieu et n’y cherche pas son avantage. C’est Dieu qui fait cela en lui !

Je souligne qu’aussi longtemps que l’homme cherche quoi que ce soit avec ses œuvres, qu’il désire que dieu lui donne quoi que ce soit, maintenant ou un jour, il est pareil à ces marchands ! Si tu veux une bonne fois t’affranchir de tous ces trafics de commerçants, fais tout ce que tu peux en bonnes œuvres, honnêtement, à l’unique louange de Dieu : et n’en sois pas moins dégagé de tout cela comme quand tu n’existais pas. Tu ne dois rien vouloir avoir en échange ! Quand tu agis dans de telles dispositions, tes œuvres sont inspirées et divines. Ce n’est que quand l’homme n’a que Dieu dans le cœur que les négociants sont vraiment chassés du temple.
 
Faisons nôtre la prière de Maître Eckhart, pour entreprendre avec courage et persévérance ce long travail de purification intérieure :
Puisse Jésus venir aussi en nous pour chasser et expulser tout ce qui défigure notre corps et notre âme, en sorte que nous devenions un avec lui, ici-bas sur terre et là-haut dans le royaume du ciel, qu’à cela Dieu nous aide éternellement ! Amen.

_____________________

[1]. Il existe une chronologie différente entre Jean et les synoptiques concernant le moment de la purification du Temple. Jean situe cet événement au début du ministère de Jésus tandis que les autres le placent à la fin.

[2]. Sermon 1, Intravit Jesus in templum et coepit eicere vendentes et ementes, sur Mt 21,12

 
Dédicace de la Basilique du Latran

Lectures de la messe

Première lecture (Ez 47, 1-2.8-9.12)
En ces jours-là, au cours d’une vision reçue du Seigneur, l’homme me fit revenir à l’entrée de la Maison, et voici : sous le seuil de la Maison, de l’eau jaillissait vers l’orient, puisque la façade de la Maison était du côté de l’orient. L’eau descendait de dessous le côté droit de la Maison, au sud de l’autel. L’homme me fit sortir par la porte du nord et me fit faire le tour par l’extérieur, jusqu’à la porte qui fait face à l’orient, et là encore l’eau coulait du côté droit. Il me dit : « Cette eau coule vers la région de l’orient, elle descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, dont elle assainit les eaux. En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent. Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »

Psaume (Ps 45 (46), 2-3, 5-6, 8-9a.10a)

Dieu est pour nous refuge et force,
secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
si les montagnes s’effondrent au creux de la mer.

Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu,
la plus sainte des demeures du Très-Haut.
Dieu s’y tient : elle est inébranlable ;
quand renaît le matin, Dieu la secourt.

Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob !
Venez et voyez les actes du Seigneur,
Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde.

Deuxième lecture (1 Co 3, 9c-11.16-17)
Frères, vous êtes une maison que Dieu construit. Selon la grâce que Dieu m’a donnée, moi, comme un bon architecte, j’ai posé la pierre de fondation. Un autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus Christ. Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous.

Évangile (Jn 2, 13-22)
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.

Patrick BRAUD

 

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17 août 2025

La porte étroite

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La porte étroite

 

Homélie pour le 21° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
24/08/25

 

Cf. également :

Les premiers et les derniers

Maigrir pour la porte étroite
Qui aime bien châtie bien ?
Dieu aime les païens
Chameau et trou d’aiguille
Les sans-dents, pierre angulaire
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Premiers de cordée façon Jésus

 

1. Ça bouchonne au péage

La porte étroite dans Communauté spirituelleAutoroute A10, péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines un dimanche d’août vers 19 heures : les files de voitures s’allongent sur les 40 voies de circulation censées fluidifier le passage du plus célèbre péage de France. Près de 200 000 voitures par jour lors de ses pics d’été classés en rouge par Bison Futé ! L’entonnoir semble large vu d’en haut. En réalité, c’est le délai de paiement qui rétrécit le flux et donne l’impression d’être pris dans un formidable goulot d’étranglement.

Serait-ce d’un péage de ce genre dont Jésus parle dans notre évangile (Lc 13,22-30) : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » ?

Il n’y aurait plus alors qu’à payer un abonnement au télépéage pour espérer passer plus vite que les autres… ou prier pour que Vinci installe rapidement le « flux libre » expérimenté ailleurs !

 

Or Jésus ne parle pas d’une foule se pressant pour franchir une porte, mais de chacun d’entre nous confronté à l’étroitesse de la porte devant lui. Cette image de la porte étroite n’évoque pas un entonnoir limitant le nombre de personnes pouvant entrer. Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a qu’un seul passage étroit par lequel tous devraient passer, mais plutôt que chacun a sa propre porte, et que celle-ci est étroite.

Voilà qui change la perspective ! Il n’y a pas de compétition avec d’autres voyageurs sur le péage de l’autoroute. Il y a seulement la responsabilité personnelle : la mienne, la vôtre, pour traverser.

Cette première confusion écartée, interrogeons-nous : de quoi cette porte étroite est-elle le nom ?

 

2. Baisse la tête, grand Charles !

Portrait-de-Charles-8-1045x595 agonie dans Communauté spirituelleIl y a des portes dont il faut se méfier. Le 7 avril 1498, le roi Charles VIII est au Château d’Amboise, et il veut aller voir un match de jeu de paume qui se joue dans les fossés. Pour s’y rendre, il emprunte une galerie à grands pas, et il ne remarque pas que le linteau en pierre de la porte est trop bas : il s’y heurte violemment la tête. Il se relève mais, quelques heures plus tard, il s’écroule et ne s’en remettra pas. Il meurt ainsi, assassiné par une porte trop petite pour lui !

 

Voilà un premier sens possible : le salut est accessible à celui qui se fait petit. À l’image du pèlerin arrivant à la basilique de Bethléem, nous découvrons que l’entrée du royaume est exiguë, basse, si bien qu’il nous faut nous pencher, baisser la tête, afin de pouvoir franchir ce seuil. Dans ce lieu où Dieu se fait petit pour nous, le rejoindre demande d’emprunter ce même chemin d’humilité et d’abaissement que Paul appelle la kénose du Verbe : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… » (Ph 2,6–11).

Certains commentaires font allusion à une petite porte dans les remparts de Jérusalem. Après le coucher du soleil, cette porte restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. C’est une porte identique qui se trouvait autrefois à Toulouse, à l’emplacement de la place du Capitole à l’entrée de la rue du Taur ; une maquette de cette porte se trouve au musée Raymond IV de Toulouse.

 

Certes, il y a des explications matérielles et historiques à l’exiguïté et l’étroitesse de cette porte : il était plus facile de contrôler qui entrait. Au temps des invasions – et Dieu sait s’il y en eut – la basilique était plus facile à défendre, mais les chrétiens, en voyant cette porte, se sont toujours rappelés la « Porte étroite » de l’Évangile d’aujourd’hui.

Les cavaliers du Moyen-Âge étaient obligés de descendre de leur  monture et même d’enlever tout leur équipement pour pouvoir passer. Le touriste américain avec tous ses appareils de photos sur le ventre était obligé d’en faire autant.

 

3. Vieille peau !

Cette allusion à l’humilité est féconde, mais elle ne suffit pas. Jésus parle en effet d’une porte étroite, plus que basse. Les gros ne pourront se faufiler, même de profil, par cette ouverture. L’obésité alimentaire prolifère dans le monde, l’obésité spirituelle également ! Être trop obèse pour passer la porte étroite, c’est s’être entouré de trop de graisses  spirituelles : nos biens, nos consommations, nos certitudes, nos savoirs techniques, notre volonté de puissance, d’indépendance, notre individualisme forcené etc.

De même que les caravaniers étaient obligés de décharger les colis de leur chameau pour passer la porte « du trou de l’aiguille » à Jérusalem, de même nous devons nous décharger de nos fardeaux, de nos richesses, pour entrer dans le royaume de Dieu. « Il est plus facile à un chameau d’entrer par la porte de l’aiguille riche d’entrer dans le royaume de Dieu » (Mt 19,24).

 

N’allez pas dire en vous-même : « moi, je ne suis pas riche, cela ne me concerne pas ». Car la cure de minceur réclamée par la porte étroite concerne chacun !

Tauler, mystique allemand du XIV° siècle, explique qu’avec le temps nous nous revêtons d’une carapace étanche en empilant plusieurs peaux successives afin de nous protéger.

« Mes enfants, à votre avis, d’où provient-il que l’homme n’arrive à pénétrer au fond de lui-même d’aucune façon ? En voici la cause : mainte peau épaisse, horrible, aussi épaisse que le front d’un bœuf, a été étendue par-dessus. Sachez que certaines personnes peuvent bien avoir trente à quarante de ces peaux, épaisses, grossières, noires, comme des peaux d’ours ».

Tauler a raison : nous nous sommes enveloppés de tant de couches superficielles que nous ne passons plus par l’embrasure de la porte du salut ! Comme un oignon qu’on épluche, il nous faut alors nous dépouiller une à une de ces vieilles peaux, de ces fausses protections, afin de nous exposer à la grâce au lieu de compter sur nos œuvres.

 

mue1 EckhartMaître Eckhart – autre champion de la mystique rhénane du XIV° siècle – prenait lui aussi cette image du passage si étroit qu’il demande de changer de peau pour y arriver.

Imaginez un serpent d’âge mûr, rampant dans nos broussailles intérieures.

« Lorsque le serpent remarque qu’il commence à vieillir, à se rider et à sentir mauvais, il cherche un passage étroit entre deux pierres voisines, et il s’y faufile, en les serrant de si près qu’il perd sa vieille peau ; et par-dessous une nouvelle peau s’est déjà formée. L’homme doit faire de même avec sa vieille peau ; que cela soit donc décapé par le passage entre les deux pierres qui sont l’une à côté de l’autre. »

 

Autrement dit : les vieilles peaux ne passent pas la porte du salut !

Accepter le salut offert en Jésus-Christ nous demande de déchirer nos vieux habits, de faire craquer nos anciennes habitudes, de laisser à terre nos protections habituelles pour revêtir la seule grâce qui nous vient du Christ. Un peu comme le baptisé de Pâques est invité à se déshabiller pour être plongé nu dans l’eau du baptistère, avant d’être oint de l’huile du saint chrême pour lui faciliter le passage…

 

Le plus difficile alors n’est pas de passer la porte, mais de se débarrasser de tout ce qui nous encombre pour cela.

À un moment donné, il faut avoir le courage de consentir à la nouveauté, de franchir le passage, même si on perd sa vieille peau, son vieux vêtement, même si on récolte des plaies et des écorchures. Sinon, commet être renouvelé par le Christ ? Il faut que nos vieux vêtements nous soient enlevés afin que, jour après jour, notre humanité intérieure devienne nouvelle.

 

4. La porte jubilaire

250px-Rom%2C_Vatikan%2C_Petersdom_-_Heilige_Pforte_1 jubiléEn cette année jubilaire 2025, des milliers de pèlerins feront le voyage à Rome pour passer la porte de la basilique Saint-Pierre dédiée à cet événement, en signe d’accueil du grand pardon jubilaire.

La tradition veut que traverser la Porte Sainte pendant une année sainte accorde l’indulgence plénière, c’est-à-dire le pardon des péchés.

Cependant, pour obtenir l’indulgence plénière plusieurs fois, certaines conditions doivent être respectées à chaque passage, telles que se confesser, participer à l’Eucharistie, prier pour les intentions du Pape, et accomplir des œuvres de charité.

La conversion symbolisée par le franchissement de la porte jubilaire rejoint ainsi le dépouillement prôné par Tauler et Eckhart. L’accent est mis ici sur la « remise à zéro » de toutes les dettes proclamée dans le Lévitique pour le Jubilé : « Vous ferez de la cinquantième année une année sainte, et vous proclamerez la libération pour tous les habitants du pays. Ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous réintégrera sa propriété, chacun de vous retournera dans son clan. Cette cinquantième année sera pour vous une année jubilaire : vous ne ferez pas les semailles, vous ne moissonnerez pas le grain qui aura poussé tout seul, vous ne vendangerez pas la vigne non taillée. Le jubilé sera pour vous chose sainte, vous mangerez ce qui pousse dans les champs. En cette année jubilaire, chacun de vous réintégrera sa propriété » (Lv 25,10-13).

Passer la porte jubilaire – étroite ou large – est le signe du désir du pèlerin d’accueillir en plénitude la libération promise, dès maintenant.

 

5. Passer la porte : une agonie

Que ce soit la responsabilité personnelle, l’humilité, le dépouillement ou le jubilé, ce qu’évoque la porte étroite de Jésus demande un combat intérieur, une lutte spirituelle intense.

Paradoxe : c’est offert, mais cela ne s’accueille pas sans effort !

La foi n’est pas un quiétisme où la gratuité du salut servirait d’excuse à nos démissions, d’alibi à nos compromissions.

Luc emploie le verbe si fort d’agoniser pour décrire ce combat : « Efforcez-vous (γωνζομαι = agōnizomai) d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas » (Lc 13,24).

22846792_p porteOn entend bien l’agonie de Jésus à Gethsémani affleurer à l’énoncé de cette phrase de Luc. Car c’est une question de vie ou de mort (éternelles !), Et non une cure de détox pour le bien-être personnel !

Paul en savait quelque chose : « Tous ceux qui combattent (agonizomai) s’imposent toute espèce d’abstinences, et ils le font pour obtenir une couronne corruptible ; mais nous, faisons-le pour une couronne incorruptible » (1Co 9,25).

Il se laissait remplir par une force venue d’en haut, afin de demeurer fidèle à ce travail de la grâce en lui : « C’est à quoi je travaille, en combattant (agonizomai) avec sa force, qui agit puissamment en moi » (Col 1,29).

Il cite en exemple sur son compagnon Epaphras, qui – lui – combat par la prière : « Epaphras, qui est des vôtres, vous salue : serviteur de Jésus-Christ, il ne cesse de combattre (agonizomai) pour vous dans ses prières » (Col 4,12). Il exhorte Timothée à s’engager lui aussi dans cette voix rugueuse : « Combats (agonizomai) le bon combat de la foi, saisis la vie éternelle, à laquelle tu as été appelé, et pour laquelle tu as fait une belle confession en présence d’un grand nombre de témoins » (1Tim 6,12). Et Paul terminera sa vie en jetant ce regard en arrière : « J’ai combattu (agonizomai) le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi » (2Tim 4,7).

 

“J’aimerais vous proposer quelque chose – disait le pape François à l’Angélus du 21 août 2016. Pensons maintenant un instant, en silence, à tout ce qui en nous, nous empêche de franchir cette porte : ma fierté, mon orgueil, mes péchés. Et puis, pensons à l’autre issue, cette porte grande ouverte par la miséricorde de Dieu qui, nous attend, de l’autre côté, pour nous accorder son pardon”…

Ne croyons pas que l’entrée dans le salut se fera pour nous sans détachement, sans douleur, sans effort.

Apprenons dès maintenant à perdre, à « maigrir », à muer, afin que la porte étroite ne soit pas notre condamnation…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« De toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères » (Is 66, 18-21)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : connaissant leurs actions et leurs pensées, moi, je viens rassembler toutes les nations, de toute langue. Elles viendront et verront ma gloire : je mettrai chez elles un signe ! Et, du milieu d’elles, j’enverrai des rescapés vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines qui n’ont rien entendu de ma renommée, qui n’ont pas vu ma gloire ; ma gloire, ces rescapés l’annonceront parmi les nations. Et, de toutes les nations, ils ramèneront tous vos frères, en offrande au Seigneur, sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires, jusqu’à ma montagne sainte, à Jérusalem, – dit le Seigneur. On les portera comme l’offrande qu’apportent les fils d’Israël, dans des vases purs, à la maison du Seigneur. Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux, – dit le Seigneur.

Psaume
(Ps 116 (117), 1, 2)
R/ Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile. ou : Alléluia !
 (Mc 16, 15)

Louez le Seigneur, tous les peuples ;
fêtez-le, tous les pays !

Son amour envers nous s’est montré le plus fort ;
éternelle est la fidélité du Seigneur !

Deuxième lecture
« Quand Dieu aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons » (He 12, 5-7.11-13)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Frères, vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Quand on vient de recevoir une leçon, on n’éprouve pas de la joie mais plutôt de la tristesse. Mais plus tard, quand on s’est repris grâce à la leçon, celle-ci produit un fruit de paix et de justice. C’est pourquoi, redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent, et rendez droits pour vos pieds les sentiers tortueux. Ainsi, celui qui boite ne se fera pas d’entorse ; bien plus, il sera guéri.

Évangile
« On viendra de l’orient et de l’occident prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (Lc 13, 22-30)
Alléluia. Alléluia.
Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »

Patrick BRAUD

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9 juin 2024

Dieu comble son bien-aimé quand il dort

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Dieu comble son bien-aimé quand il dort

 

Homélie pour le 11° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

16/06/24

 

Cf. également :

La croissance illucide
Un Royaume colibri, papillon, small, not big
Le management du non-agir
L’ « effet papillon » de la foi
Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le pourquoi et le comment
Le semeur de paraboles
Foi de moutarde !
Maintenant, je commence


Dors là-dessus…

Dieu comble son bien-aimé quand il dort dans Communauté spirituelle vue-dessus-femme-souriante-se-detendre-dormir-canape-maison_225067-100Avez-vous déjà fait cette expérience ? Au lycée ou en prépa, lorsqu’un exercice de maths bien difficile m’avait torturé de longues heures sans que j’arrive à le résoudre, je le laissais volontairement de côté pour le lendemain. Mais, avant de m’endormir, j’orientais ma pensée et mon imagination vers ses symboles, ses courbes, ses équations. Le lendemain matin, comme par magie, tout s’était dénoué, et je pouvais avant mon petit déjeuner coucher sur ma copie la solution au problème d’un seul trait, devenue évidente entre-temps.

La nuit porte conseil, dit à raison la sagesse populaire. Que ce soit pour un problème de maths, une décision importante ou un choix crucial, mieux vaut ne pas agir trop vite et laisser la difficulté décanter durant la nuit.

 

Jésus avait peut-être lui aussi résolu ses problèmes de maths du lycée de Nazareth en dormant sur sa copie… En tout cas, il avait observé la croissance des plantes et des végétaux dans les champs et combien l’agriculteur y était pour peu de choses :

« Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé” » (Mc 4,26-29).

 

Il semblerait donc qu’être un gros dormeur soit un avantage spirituel conséquent…

L’énergie vitale de la plante / du royaume de Dieu se déploie d’elle-même, que nous y collaborions ou pas. Et en plus, elle nous échappe, non maîtrisable : « il ne sait pas comment ».

Le sommeil est le lieu emblématique où il devient manifeste que cela ne vient pas de nous, mais de Dieu. « En vain tu devances le jour, tu retardes le moment de ton repos, tu manges un pain de douleur : Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 127,2)

Le riche compte sa puissance, ses forces, son argent, et en conséquence dort mal. Le pauvre fait confiance car il compte sur Dieu. « Le travailleur dormira en paix, qu’il ait peu ou beaucoup à manger, alors que, rassasié, le riche ne parvient pas à dormir » (Qo 5,11).

 

14-565337 Eckhart dans Communauté spirituelle

L’échelle du songe de Jacob

On n’en finirait pas d’égrener les sommeils bibliques où quelque chose de du royaume de Dieu s’est joué, à notre insu, sans que nous y soyons pour grand-chose.

 

Péguy devait être lui aussi un gros dormeur, car il fait l’éloge du sommeil dans « Le Porche de la deuxième vertu » :

Celui qui a le cœur pur, dort. Et celui qui dort a le cœur pur.
C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.
D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.
Ces jarrets neufs, ces âmes neuves
Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,
Comme la jeune, comme la neuve Espérance. 

Or on me dit qu’il y a des hommes
Qui travaillent bien et qui dorment mal.
Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi ! […]

Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes
Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas. 

Ceux-là sont des pécheurs, c’est entendu. C’est bien fait pour eux. Des grands pécheurs. Ils n’ont qu’à travailler.

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas.
Je les plains. Je parle de ceux qui travaillent, et qui ainsi
En ceci suivent mon commandement, les pauvres enfants. 

Et qui d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point,

Innocents, dans les bras de ma Providence. 

Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

 

Ne pas dormir signifie alors se crisper sur sa seule action, croire que tout dépend de soi, et faire obstacle au travail de Dieu en voulant se substituer à lui ! Laisser Dieu agir n’implique pas de se tourner les pouces, mais de collaborer sans entraver, d’accompagner sans tout vouloir contrôler, de faire confiance sans tout planifier.

 

Le non-agir de Maître Eckhart

granumPlaca non-agirLes saints et les mystiques comprennent cela mieux que les savants, car ils se laissent guider au lieu de construire selon leur plan. Maître Eckhart au XIV° siècle a engagé la mystique rhénane dans cette quête incandescente du non-agir spirituel, à la fine pointe de la convergence avec d’autres traditions mystiques non chrétiennes : taoïstes, soufies ou bouddhistes notamment.

Maître Eckhart a entendu l’appel du Christ à laisser croître le royaume de Dieu comme un détachement radical de ses propres œuvres.

À l’image de Marie qui engendre le Verbe de Dieu en elle en laissant faire l’Esprit, chaque chrétien est appelé à engendrer le Christ en lui en se laissant façonner par Dieu dans la vie spirituelle. Il ne s’agit plus alors d’agir par soi-même (avec orgueil), ni même d’agir pour Dieu (ce qui est encore se substituer à lui), mais de laisser Dieu agir en soi et à travers soi.

« Dieu n’est en rien de rien tenu par leurs œuvres et leurs dons, à moins que de bon gré il ne veuille le faire de par sa grâce et non en raison de leurs œuvres ni en raison de leur don, car ils ne donnent rien qui soit leur et n’opèrent pas non plus à partir d’eux-mêmes, ainsi que dit Christ lui-même : ‘Sans moi vous ne pouvez rien faire’.

(…) C’est ainsi que devrait se tenir l’homme qui voudrait se trouver réceptif à la vérité suprême et vivant là sans avant et sans après et sans être entravé par toutes les œuvres et toutes les images dont il eut jamais connaissance, dépris et libre, recevant à nouveau dans ce maintenant le don divin et l’engendrant en retour sans obstacle dans cette même lumière avec une louange de gratitude en Notre Seigneur Jésus Christ (Maître Eckhart, Sermon n°1).

Le baptisé devient alors un authentique homme d’action, mais d’une action qu’il ne veut pas en propre, qui lui est donnée d’accomplir sans la rechercher particulièrement. Dieu agit en lui sans qu’il ait à se forcer pour accomplir l’œuvre de Dieu.

« Ce point est la montagne
à gravir sans agir (…)
la voie te conduit
au Désert admirable (…) ».

Maître Eckhart, Granum Sinapis

 

La procrastination structurée

procrastinate+now+and+panic+later PéguyProcrastiner, c’est remettre à demain (en latin : pro = pour / cras = demain). Contrairement à l’adage : ‘ne remet pas au lendemain ce que tu peux faire aujourd’hui’, le procrastinateur va s’ingénier à reporter à demain le plus possible de tâches ingrates, difficiles, auxquelles il n’est pas prêt, pour n’exécuter aujourd’hui que ce qu’il doit ou peut réellement faire. Dans la vie professionnelle par exemple, c’est fou le nombre de mails auxquels il est urgent de ne pas répondre ! On en reçoit des centaines par jour dans sa boîte mail, dont la plupart sont en copie (les fameux cc : copie carbone, ou cci : copie carbone cachée). Or 80 % d’entre eux se résolvent d’eux-mêmes, tout seuls, dans les 48 heures, car d’autres y répondent, ou le problème a disparu, ou ce n’est pas si pressé etc.

Il est urgent de ne pas répondre ! Dormir sur ses mails est une version sécularisée du sommeil du cultivateur de l’Évangile : ne pas croire ni vouloir tout faire tout seul tout de suite ; mais laisser Dieu agir, laisser le temps faire son œuvre à travers nous, sans le commander.

 

Carafe à décanterPrenez une belle et bonne vieille bouteille de vin enveloppée d’une poussière vénérable, datant de quelques décennies. Si vous prévoyez de la servir à vos invités ce soir, mieux vaut la déboucher à l’avance, la vider dans une carafe et la laisser ainsi décanter à l’air libre quelques heures avant le repas. L’avantage sera double : l’oxydation au contact de l’air aura redonné au vin sa vigueur, sa profondeur, et la pesanteur aura précipité les inévitables déchets au fond de la carafe, purifiant ainsi le nectar décanté. Est-ce vraiment vous qui aurez décanté le vin ? Ou bien – au mieux – l’avez-vous favorisé ?

La plante grandit par elle-même, la pesanteur décante le vin d’elle-même, le royaume de Dieu grandit par sa seule force.

Ceux qui accompagnent des catéchumènes adultes vers le baptême en font le constat joyeux : ils n’y sont pour rien, mais ils sont les témoins émerveillés de la croissance de la vie spirituelle en l’autre. Ils n’ont même pas semé, et ils vont moissonner ! Ils dormaient quand les catéchumènes s’éveillaient à l’Évangile, mais ils posent désormais la main sur leur épaule au moment de la confirmation.

 

Voilà pourquoi « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » ! Car, renonçant alors à tout diriger et contrôler, le dormeur s’abandonne aux forces plus grandes que lui qui régissent le cycle de l’univers. Le croyant s’abandonne à l’Esprit de Dieu qui renouvelle la face de la terre, jour et nuit, que je travaille ou que je me repose. Ne pas tout faire tout de suite relève de la sagesse spirituelle du cultivateur de l’Évangile, et se traduit en pratique par une procrastination structurée. Structurée, car sinon c’est de la paresse, de la démission, de l’irresponsabilité. Structurée, c’est-à-dire hiérarchisant la pile des priorités et des affaires à traiter en classant au plus bas ce qui peut attendre, ce que je ne sais pas ni ne peux faire à l’heure actuelle, ce qui n’est pas si urgent etc. Alors émerge en haut de la pile ce qui convient à mon labeur de ce jour (mais qui était en bas de la pile quelques jours avant !). Bon nombre de ces post-it ainsi savamment empilés, avec intelligence et discernement, se détruiront d’eux-mêmes dans les jours qui viennent. Les autres sont alors mûrs pour être traités (ou non !).

 

Nous serions fous de nous épuiser à croire que tout dépend de nous tout de suite, alors que Dieu comble son bien-aimé quand il dort !

La croissance illucide du royaume de Dieu est d’abord en nous : « On ne dira pas : “Voilà, il est ici !” ou bien : “Il est là !” En effet, voici que le règne de Dieu est au milieu de vous” » (Lc 17,21). L’espérance jaillit là où ne nous ne l’attendions pas, le renouveau nous surprend en fleurissant où il veut quand il veut… Et cela ne dépend pas de nous. Et nous ne savons pas comment cela se fait. Et cette docte ignorance est bienheureuse, car elle respecte l’énergie vitale de l’Esprit de Dieu à l’œuvre en nous.

La croissance illucide du royaume de Dieu vaut également pour notre monde, travaillé par des germes de résurrection là où nous ne l’aurions pas imaginé. À contre-courant des flux d’information en continu de nos médias, le regard chrétien espère toujours discerner la grâce des commencements à l’œuvre en ce monde. La « Lettre aux catholiques de France » de 1996 nous invitait à pratiquer « une lecture pascale des événements », c’est-à-dire à discerner ce qui naît de ce qui meurt, ce qui grandit du royaume de Dieu autour de nous et en nous, en refusant de nous laisser fasciner par le fracas des effondrements inévitables.

 sommeil« La crise que traverse l’Église aujourd’hui est due, dans une large mesure, à la répercussion, dans l’Église elle-même et dans la vie de ses membres, d’un ensemble de mutations sociales et culturelles rapides, profondes et qui ont une dimension mondiale.

Nous sommes en train de changer de monde et de société. Un monde s’efface et un autre est en train d’émerger, sans qu’existe aucun modèle préétabli pour sa construction. Des équilibres anciens sont en train de disparaître, et les équilibres nouveaux ont du mal à se constituer. Or, par toute son histoire, spécialement en Europe, l’Église se trouve assez profondément solidaire des équilibres anciens et de la figure du monde qui s’efface. Non seulement elle y était bien insérée, mais elle avait largement contribué à sa constitution, tandis que la figure du monde qu’il s’agit de construire nous échappe ».

La Lettre continue en invitant les catholiques à pratiquer une « lecture pascale » des évènements, c’est-à-dire à percevoir l’annonce de la Résurrection à travers les effondrements actuels (ce qui rappelle la « destruction créatrice » chère à Schumpeter) :

« Nous devons apprendre à pratiquer davantage cette lecture pascale de tous les évènements de notre existence et de notre histoire. Si nous ouvrons les Écritures, comme Jésus le fait avec les disciples d’Emmaüs (cf. Lc 24,27), c’est pour comprendre comment dans les souffrances du temps présent se prépare la gloire qui doit se révéler un jour ».

 

C’est vrai que beaucoup d’indicateurs sont au rouge pour l’Église en France : à peine 6 % de pratiquants, un taux de catéchisation en chute libre, moins de 100 ordinations sacerdotales par an, des finances en péril etc… On peut (et on doit) allonger cette liste des signes du déclin : ce n’est pas en niant la chute qu’on la conjure. Ce n’est pas en se bouchant les oreilles devant le fracas de ce qui s’écroule qu’on va entendre ce qui naît. Ce n’est pas par des discours lénifiants et moralisants qu’on va éviter l’effondrement de ce qui doit mourir. Rien ne sert non plus rejeter la faute à la société environnante : ce serait se mettre hors-jeu du renouvellement contenu en germe dans l’effondrement actuel.

Mieux vaut courageusement prendre acte de ce qui meurt, et se rendre disponible pour ce qui naît. « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, suis-moi » (Lc 9,60).

Mieux vaut scruter attentivement la flore environnante pour y reconnaître les jeunes pousses pleines de promesses, les tendres branches du figuier à côté des tiges desséchées. Les 7000 baptêmes d’adultes en France en 2023 sont à cet égard une heureuse surprise qui devrait nous convertir à ce type de « lecture pascale »…

Des petites choses éclosent ; des signaux faibles clignotent enfin ; des nuages gros comme le poing montent à l’horizon (1R 18,44), annonciateurs de pluie prochaine ; des renouveaux côtoient les ruines ; des moissons se préparent en secret et en silence…

 

Péguy nous appelle à porter ce regard d’espérance sur nous-même et sur le monde.

Jésus nous invite à faire confiance à la puissance intrinsèque du royaume de Dieu en croissance.

Maître Eckhart nous indique la voie paradoxale du non-agir pour collaborer à cette croissance qui nous est donnée sans mérite aucun de notre part.

Alors, dans chacune de nos actions, abandonnons-nous avec confiance aux forces spirituelles sans cesse à l’œuvre : Dieu comble son bien-aimé quand il dort

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je relève l’arbre renversé » (Ez 17, 22-24)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : « À la cime du grand cèdre, je prendrai une tige ; au sommet de sa ramure, j’en cueillerai une toute jeune, et je la planterai moi-même sur une montagne très élevée. Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur : je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert et reverdir l’arbre sec. Je suis le Seigneur, j’ai parlé, et je le ferai. »


PSAUME
(91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)

R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce ! (cf. 91, 2a)

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »
 
DEUXIÈME LECTURE
« Que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » (2 Co 5, 6-10)


Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, nous gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur, tant que nous demeurons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous avons confiance, et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur. Mais de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur. Car il nous faudra tous apparaître à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps.

 
ÉVANGILE
« C’est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle grandit, elle dépasse toutes les plantes potagères » (Mc 4, 26-34)

Alléluia. Alléluia. La semence est la parole de Dieu ;le semeur est le Christ ;celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »
Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.
Patrick Braud

 

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