Purifiez votre temple intérieur
Purifiez votre temple intérieur
Homélie pour la Fête de la Dédicace de la Basilique du Latran / Année C
Dimanche 09/11/25
Cf. également :
Le principe de gratuité
Incendie de Notre Dame de Paris : « Le sanctuaire, c’est vous »
Le vrai sanctuaire, c’est vous
Êtes-vous plutôt colère ou compassion ?
Assumer notre colère
Le Temple, la veuve, et la colère
1. Une scène très cinématographique
Jésus de Montréal est un film qui mérite d’être redécouvert (Prix du jury au Festival de Cannes 1989). On y suit le parcours de Daniel, jeune auteur et acteur du théâtre canadien, qui renouvelle un poussiéreux spectacle paroissial sur la Passion du Christ, digne des patronages du début du XX° siècle. Un jour, il accompagne une amie, actrice de la troupe jouant la Passion, à une audition pour tourner dans un clip publicitaire (il faut bien vivre !). Les producteurs lui demandent de se déshabiller en public pour soi-disant mieux juger de son talent. Daniel pique alors une colère violente, et casse les caméras, renverse les tables des producteurs, pour partir en emmenant son amie loin de cette profanation commerciale.
Vous avez bien sûr reconnu une actualisation – osée certes, mais pertinente – de notre épisode des marchands du Temple (Jn 2,13-22 [1]). Jésus chasse de la maison de son Père ceux qui en font un lieu de trafic, et annonce que le vrai Temple sera son corps ressuscité. La « purification » du Temple implique donc le refus de la prostitution du corps humain, profané lorsqu’on le prostitue à toutes les puissances d’argent.
On retrouve une actualisation similaire dans le célèbre opéra-rock d’Andrew Lloyd Weber : Jésus-Christ Superstar (1970), toujours joué à Londres ! On y voit Jésus pénétrant dans le Temple transformé en salle des marchés financiers comme à Wall Street, avec des écrans partout où défilent le cours des actions et les taux de change des devises. Il y a également des jeux d’argent, des ventes d’armes, de drogues, de la prostitution etc. La colère de Jésus est là encore violente, « à tout casser » ! Et dans une montée vocale suraiguë, il chante : « Get out ! » jusqu’à expulsion des vendeurs.
Impossible de filmer une vie de Jésus, quel que soit le parti pris du réalisateur, sans y inclure cette scène spectaculaire du fouet expulsant les trafiquants du Temple de Jérusalem !
2. La pureté et le trafic
Quand on parle de « purification », pureté, on pense majoritairement à la pureté rituelle des grandes religions : l’obsession des ablutions dans l’islam, les règles de pureté sexuelle dans le judaïsme (surtout envers les femmes !), les manies maladives autour de la pureté liturgique (linges, habits, nettoyages, objets…) dans toutes les religions etc.
Or ce n’est absolument pas de cela dont il est question dans cette « purification » du Temple ! Il s’agit non pas de sexualité mais d’argent ; non pas de rites mais de commerce ; non pas de liturgie mais de grâce.
Aujourd’hui, Jésus chasse (ἐκβάλλω, ekballo en grec = jeter dehors vs synballo = mettre ensemble, symbole) les trafiquants. Demain, c’est lui qui reconnaîtra en l’aveugle né l’expulsé qui lui ressemble : « Ils lui répondirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes ! Et ils le chassèrent (ekballo). Jésus apprit qu’ils l’avaient chassé (ekballo); et, l’ayant rencontré, il lui dit: Crois-tu au Fils de Dieu ? » (Jn 9,34-35). Il accueillera ce paria comme il accueille tous ceux qui viennent à lui : « Tous ceux que le Père me donne viendront à moi, et je ne mettrai (ekballo) pas dehors celui qui vient à moi » (Jn 6,37). Alors qu’il expulse le Prince de ce monde, comme il expulse les marchands : « Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté (ekballo) dehors » (Jn 12,31).
C’est donc que marchander, trafiquer, négocier avec Dieu relève d’un carton rouge immédiat : la grâce ne s’achète pas, la pureté ne se mérite pas, le rite ne sauve pas s’il est sans éthique.
L’accusation de trafic renvoie à la profanation du corps de Jésus, et donc à la profanation du corps humain : le business de la prostitution est une défiguration du vrai Temple de Dieu en chacun. Isaïe dénonçait la prostitution de la ville de Tyr, que le commerce mondialisé rendait idolâtre : « Au bout des soixante-dix ans, Tyr sera visitée par le Seigneur. Elle retournera à ses profits, et se prostituera (elle sera un lieu de trafic, ekballo) avec tous les royaumes du monde sur la face de la terre. » (Is 23,17) (cf. Ez 27,3).
Les prophètes et les psaumes ne cessent d’inviter à l’intériorisation des sacrifices : ce ne sont plus des animaux qu’il faut offrir, mais soi-même, « cœur brisé et broyé » : « Si j’offre un sacrifice, tu n’en veux pas, tu n’acceptes pas d’holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé » (Ps 51,18-19). Ils annoncent que cette purification un jour sera totale : « Il n’y aura plus de marchand dans la Maison du Seigneur de l’univers, en ce jour-là » (Za 14,21).
Jésus accomplit pleinement l’attente des prophètes : le vrai Temple, c’est son corps, dont nous sommes les membres. C’est « en esprit et en vérité » que nous adorons le Père, et non plus sur le mont Garizim ni dans le Temple de Jérusalem (Jn 7,21–23).
Le véritable sanctuaire est intérieur. Les pierres de Notre-Dame de Paris ne seront jamais plus précieuses que le corps humain. Comme l’écrivait Paul dans notre deuxième lecture : « Le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire c’est vous ».
C’est vous ! Pas les pierres ! Pas même le tabernacle ! Le vrai sanctuaire est l’intimité de chacun, en qui Dieu demeure : le royaume de Dieu est là, présent au milieu de vous (Lc 17,21).
« Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1Co 3,16)
« Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte » (Rm 12,1).
Ne réduisons jamais la purification du Temple à des questions de sexualité, de rites, de liturgie. La vraie pureté, c’est d’éliminer toute trace de trafic dans notre relation à Dieu…
3. Maître Eckhart et la marchandisation de la religion
S’il est une voix qui a tonné contre l’introduction du trafic dans la religion chrétienne, c’est bien celle de Maître Eckhart (1260-1328) et des mystiques rhénans avec lui !
Il n’est pas tendre envers les dévots de son temps, qui multipliaient les gestes de piété ostentatoires, les mortifications, les aumônes publiques etc. pour « gagner » leur salut [2] :
Tous ceux-là sont des marchands qui se gardent des grosses fautes et seraient volontiers de bonnes personnes et font leurs œuvres pour l’amour de Dieu, jeûnent, veillent, prient, et quoi encore, font des bonnes œuvres de toute espèce et pourtant les font dans l’intention que Notre-Seigneur leur donne quelque chose en échange ou leur fasse ce qui leur agréable.
Tous ces gens-là sont des marchands !
Tout à fait dans le sens vulgaire du mot. Car ils veulent donner l’un en échange de l’autre, veulent ainsi faire des affaires avec Notre-Seigneur : et ils se trompent dans ce marché. Car tout ce qu’ils ont et peuvent accomplir, ils le donnent en vertu de Dieu. C’est pourquoi Dieu ne saurait être redevable à leur égard de rien du tout ni en dons ni en actions, à moins qu’il ne veuille le faire gratuitement de bon gré. Car ce qu’ils sont-ils le sont par Dieu et ce qu’ils ont ils le tiennent de Dieu et non d’eux-mêmes. Mais ensuite Dieu ne leur est redevable de rien non plus pour ce qu’ils donnent et accomplissent, il peut tout au plus leur donner quelque chose volontairement — par grâce ; mais non pas en considération de leurs actions ou de leurs dons. Car à vrai dire ils ne donnent pas du leur et n’agissent pas non plus par eux-mêmes. Comme l’a dit le Christ : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »
Ce sont de méchants fous ceux qui veulent ainsi faire les marchands avec Notre-Seigneur, ils entendent bien peu de choses, si ce n’est rien, à la vérité ! C’est pourquoi Dieu les jeta et les chassa hors du temple.
Nous devons nous aussi chasser en nous les marchands intérieurs qui nous empêchent de vivre de la même gratuité que celle qui anime l’amour divin :
C’est alors que les marchands sont chassés : quand nous devenons conscients de la vérité. Elle n’a nul besoin de la gent commerçante. Dieu ne cherche pas son avantage. Dans toutes ses œuvres il est libre et dégagé et les accomplit par pur amour. C’est aussi ce que fait l’homme qui est devenu un avec Dieu : lui aussi se tient libre et dégagé dans toutes ses œuvres et les accomplit par amour, sans un pourquoi, pour la seule gloire de Dieu et n’y cherche pas son avantage. C’est Dieu qui fait cela en lui !
Je souligne qu’aussi longtemps que l’homme cherche quoi que ce soit avec ses œuvres, qu’il désire que dieu lui donne quoi que ce soit, maintenant ou un jour, il est pareil à ces marchands ! Si tu veux une bonne fois t’affranchir de tous ces trafics de commerçants, fais tout ce que tu peux en bonnes œuvres, honnêtement, à l’unique louange de Dieu : et n’en sois pas moins dégagé de tout cela comme quand tu n’existais pas. Tu ne dois rien vouloir avoir en échange ! Quand tu agis dans de telles dispositions, tes œuvres sont inspirées et divines. Ce n’est que quand l’homme n’a que Dieu dans le cœur que les négociants sont vraiment chassés du temple.
Faisons nôtre la prière de Maître Eckhart, pour entreprendre avec courage et persévérance ce long travail de purification intérieure :
Puisse Jésus venir aussi en nous pour chasser et expulser tout ce qui défigure notre corps et notre âme, en sorte que nous devenions un avec lui, ici-bas sur terre et là-haut dans le royaume du ciel, qu’à cela Dieu nous aide éternellement ! Amen.
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[1]. Il existe une chronologie différente entre Jean et les synoptiques concernant le moment de la purification du Temple. Jean situe cet événement au début du ministère de Jésus tandis que les autres le placent à la fin.
[2]. Sermon 1, Intravit Jesus in templum et coepit eicere vendentes et ementes, sur Mt 21,12
Dédicace de la Basilique du Latran
Lectures de la messe
Première lecture (Ez 47, 1-2.8-9.12)
En ces jours-là, au cours d’une vision reçue du Seigneur, l’homme me fit revenir à l’entrée de la Maison, et voici : sous le seuil de la Maison, de l’eau jaillissait vers l’orient, puisque la façade de la Maison était du côté de l’orient. L’eau descendait de dessous le côté droit de la Maison, au sud de l’autel. L’homme me fit sortir par la porte du nord et me fit faire le tour par l’extérieur, jusqu’à la porte qui fait face à l’orient, et là encore l’eau coulait du côté droit. Il me dit : « Cette eau coule vers la région de l’orient, elle descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, dont elle assainit les eaux. En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent. Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »
Psaume (Ps 45 (46), 2-3, 5-6, 8-9a.10a)
Dieu est pour nous refuge et force,
secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
si les montagnes s’effondrent au creux de la mer.
Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu,
la plus sainte des demeures du Très-Haut.
Dieu s’y tient : elle est inébranlable ;
quand renaît le matin, Dieu la secourt.
Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob !
Venez et voyez les actes du Seigneur,
Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde.
Deuxième lecture (1 Co 3, 9c-11.16-17)
Frères, vous êtes une maison que Dieu construit. Selon la grâce que Dieu m’a donnée, moi, comme un bon architecte, j’ai posé la pierre de fondation. Un autre construit dessus. Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus Christ. Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous.
Évangile (Jn 2, 13-22)
Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.
Patrick BRAUD
Mots-clés : Eckhart, marchands, Temple
































