L'homelie du dimanche

28 août 2017

Le serpent temporel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le serpent temporel

Homélie du 22° Dimanche du temps ordinaire / Année A
03/09/2017

 

Cf. également :

L’effet saumon

Le jeu du qui-perd-gagne

L’effet saumon

L’identité narrative : relire son histoire

L’événement sera notre maître intérieur

Bonne année !

Les trois dimensions de Pentecôte

Les thèmes des lectures de ce dimanche sont nombreux : les jérémiades du prophète devant avertir son peuple, le vrai culte spirituel selon saint Paul, Pierre traité de Satan, l’annonce de la Passion et de la venue ultime du Fils de l’homme, et l’insondable impératif : prendre sa croix, perdre sa vie…

Attachons-nous pour une fois au psaume 62 (63) de ce dimanche, tel que la liturgie  nous le livre :

Dieu, tu es mon Dieu,
je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.

C’est un petit bijou mystique qui parle de quête, de soif, de désir, de faim et de louange.
Regardons plus précisément les temps des verbes du psaume, et la manière dont ils s’enchaînent :

 Ps62 Temps des verbesOn constate que l’orant navigue sans cesse entre passé / présent / futur mais pas dans l’ordre ! Il va du présent solitaire : « tu (absent) /je » et inquiet (« je te cherche ») au présent apaisé (« mon âme s’attache à toi, ta droite me soutient ») et amoureux (moi <=> toi).

Pour parcourir ce chemin d’apaisement et de communion, le psalmiste plonge dans le passé afin de trouver les traces de l’action de Dieu autrefois en sa faveur, puis il revient au présent pour déclarer son amour, laisse jaillir son désir de célébrer la louange de l’être aimé le reste de sa vie. Puis à nouveau il refait une incursion dans son histoire personnelle pour faire mémoire des moments où Dieu est venu à son secours, et revient ainsi apaisé à la jouissance de la présence de Dieu en lui, et de lui en Dieu.

Ce psaume a les accents du Cantique des cantiques (ou l’inverse !), car c’est la même quête qui pousse la bien-aimée vers son amant.

Le serpent temporel dans Communauté spirituelle H28Pourtant, c’est sans doute un lévite qui l’a composé : « lever les mains » et le « festin » font allusion au sacrifice du Temple ; les « ailes » évoquent celles des chérubins dans le Saint des saints du Temple ; le « sanctuaire » (Temple) est le lieu où il contemple Dieu, où il reste des heures pendant son service à chercher et contempler… Ce n’est guère l’image que nous avons d’un lévite, fonctionnaire attaché aux cérémonies et services d’ordre du Temple de Jérusalem. Nous sommes plutôt habitués au lévite scrupuleux de la parabole de Jésus, qui évite le blessé sur la route pour ne pas devenir impur (Lc 10,32). Ou aux lévites venant avec les prêtres soumettre Jésus à une série de questions (« qui es-tu ? ») pour l’examiner sous toutes les coutures et lui tendre des pièges (Jn 1,19).

Eh bien non ! On peut être fonctionnaire et dévoré d’un feu intérieur ; on peut avoir le souci de construire de belles liturgies et les vivre au plus intime comme une quête amoureuse et passionnée. Eugen Drewermann opposait autrefois les « fonctionnaires de Dieu » (die Klëriker) à ceux qui au seuil de nos églises cherchent sans trouver des compagnons de questionnement. Il n’avait pas tort de souligner ce danger, mais notre lévite de ce dimanche nous rassure : le ‘service public de la religion’ n’est pas incompatible avec une authentique vie spirituelle, voire une bouleversante quête mystique en ce psaume 62 ! Bonne nouvelle pour tous les prêtres et agents pastoraux confrontés sur le terrain aux contraintes de ce service public de la religion : leur mission n’est pas obligatoirement usante, ils peuvent au contraire y trouver la source d’une aventure spirituelle intense…

Revenons à ce serpent temporel dont nous avons repéré la reptation dans le psaume : c’est d’une certaine manière la philosophie juive du temps qui s’y exprime. Non pas le temps cyclique des Grecs et autres civilisations polythéistes, avec le mythe de l’éternel retour auquel il faut sacrifier régulièrement pour rétablir l’harmonie originelle ou presque. Non pas le temps linéaire des Lumières, avec son mythe du Progrès qui a engendré tant de désillusions (dont le réchauffement climatique risque d’être la pire). Non : la conception juive du temps est très originale, irréductible aux autres. Elle s’appuie sur la mémoire du passé pour croire que Dieu agira à nouveau, et ainsi s’ancrer grâce à sa promesse dans un présent ouvert à l’intervention divine.

Notre psaume 62 (et bien d’autres) circule avec aisance entre le mémorial, la promesse, la confiance, à la manière des systèmes complexes se nourrissant de boucles rétroactives (feed-back) pour évoluer d’eux-mêmes.

Le christianisme assumera cette vision complexe du temps, avec un ajout  fondamental : l’eschatologie déjà réalisée en Jésus ressuscité. Pour le dire plus simplement : depuis que Dieu a ressuscité Jésus de Nazareth, le futur est déjà accompli, notre avenir est déjà réalisé en Christ. C’est donc de cet avenir que nous tirons force, courage et confiance afin d’affronter le présent, assuré par la mémoire du passé que Dieu est le même, hier aujourd’hui et demain.

Le festin dont parle le psaume 62 fait sûrement allusion aux festins d’animaux qu’engendraient les sacrifices de communion au Temple : on partageait les morceaux après l’offrande entre les membres de la famille et le prêtre. Il nous fait évidemment penser au festin eucharistique où notre espérance est « ancrée dans les cieux » (He 6,19). Dans l’eucharistie nous faisons mémoire de la Pâque du Christ, lui  qui est désormais au-devant de nous, assis à la droite de Dieu, d’où il peut nous accompagner dans nos combats actuels. Notre ‘serpent temporel’ chrétien ressemblerait alors plutôt à ceci :

Serpent temporel

C’est du futur eschatologique que nous viennent foi, espérance, et amour en s’appuyant sur la mémoire de ce que Dieu a fait pour nous, pour chacun. Ce n’est donc pas à la force des  poignets (mythe du Progrès) ni en soumission au destin (mythe de l’éternel retour) que nous construisons notre présent. Nous le recevons, gracieusement, de l’avenir auquel Dieu nous appelle et qui est déjà avec réalisé en Christ ressuscité nous  précédant en avant. Le passé n’a plus le dernier mot, comme dans la plupart des sciences humaines qui font du présent-futur la prolongation du passé (psychanalyse, économétrie, sociologie…). Il y a de l’imprévu, de l’évènementiel  qui surgit de l’avenir, radicalement imprédictible et irréductible à ce que nous connaissons déjà ou pouvons prévoir.

Cette grammaire des temps chrétienne se plogue bien fort bien avec celle du psaume 62 : il suffit d’ajouter cette note eschatologique où le futur (en Christ) in-forme (donne forme à) notre présent humain.

Les rabbins le disaient à leur manière : « souviens-toi de ton futur »

Que la quête amoureuse et mystique du psaume 62 devienne la nôtre.

Apprenez-le par cœur, il est fait pour cela. Vous vous surprendrez à laisser ses mots monter à vos lèvres lorsque le désir de vivre sera le plus intense, la soif de Dieu la plus inextinguible…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La parole du Seigneur attire sur moi l’insulte » (Jr 20, 7-9)
Lecture du livre du prophète Jérémie
Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.

Psaume
(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu,
 je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.

Deuxième lecture
« Présentez votre corps en sacrifice vivant » (Rm 12, 1-2)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.

Évangile
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même » (Mt 16, 21-27)
Alléluia. Alléluia.
Que le Père de notre Seigneur Jésus Christ ouvre à sa lumière les yeux de notre cœur, pour que nous percevions l’espérance que donne son appel. Alléluia. (cf. Ep 1, 17-18)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
 Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »
Patrick BRAUD

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7 décembre 2016

Dieu est un chauffeur de taxi brousse

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Dieu est un chauffeur de taxi brousse


Homélie du 3° dimanche de l’Avent / Année A
11/12/2016

L’Église est comme un hôpital de campagne !

La joie parfaite, et pérenne

Du goudron et des carottes râpées

La revanche de Dieu et la nôtre

 

« Bientôt »

Une gare routière – ou équivalent – au Niger. Voyageant jusqu’à Alger à travers le désert, je me renseigne devant un taxi brousse qui affiche partir vers la frontière :

- Quand partez-vous ?
- Bientôt.
- Bientôt ? Mais c’est quand bientôt ?
- C’est bientôt ! Tu peux attendre là.
- … ?

Et me voilà à cheval sur une branche près du taxi brousse, guettant le moindre signe d’activité préparant un départ éventuel. La même scène se répète une fois, deux fois, dix fois… D’autres voyageurs me rejoignent et me font signe d’arrêter de m’agiter inutilement. Finalement, nous ne partirons que le lendemain après-midi, lorsque le nombre de voyageurs sera tel qu’il sera impossible à la pauvre 404 bâchée de loger plus que la trentaine de passagers, avec leurs bagages empilés sur la galerie au-dessus et sur les côtés.

Le bientôt du chauffeur n’était pas celui d’un occidental, mais d’un africain qui attend que son taxi brousse soit plein à ras bord avant que de donner le signal du départ.
Un autre rapport au temps…

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Et si Dieu se comportait avec nous comme le chauffeur de ce taxi brousse ? Et si son retard apparent était en réalité l’expression de son désir de rassembler le plus de monde possible ? Et s’il avait un autre rapport au temps que le nôtre ?

C’est ce que semble suggérer l’apôtre Jacques dans sa lettre. Il fait la comparaison avec le cultivateur, qui est obligé d’attendre que la terre porte son fruit, sans pouvoir rien faire d’autre que de patienter avec confiance :

« Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme car la venue du Seigneur est proche. » (Jc 5, 7-10)

Le temps de l’Avent a pour but de le réveiller en nous l’attente de la venue du Christ à la fin des temps, et ainsi de nous éduquer à la patience, pour ne pas nous décourager ni renoncer à attendre…

 

La tentation de s’installer à son compte

Les premiers chrétiens auxquels Jacques s’adresse supposaient que ce retour du Christ en gloire allait être imminent : demain, la semaine prochaine, au plus tard dans quelques mois. Aussi, plus les années passaient, plus ils étaient déçus et s’éloignaient de cette perspective.

Afficher l'image d'origineAlors nous, deux mille ans après, nous avons 2000 raisons de plus d’être impatients  (qu’est-ce qu’il attend pour rétablir enfin la justice dans ce monde ?) ou désabusés (il ne viendra pas ; à nous de nous organiser sans lui).

Dans un pays pourtant ultrareligieux comme les États-Unis, un sondage de 2010  indiquait que 40 % des Américains seulement croyaient et espéraient en le retour du Christ. En France, il y a fort à parier que moins de 10 % de réponses seraient positives…

Notre tentation actuelle n’est plus l’impatience eschatologique, mais plutôt l’installation dans le seul horizon de ce monde-ci, sans autre perspective. Même les chrétiens les plus fervents seront tentés de s’investir dans une espérance à court terme, sans rien attendre d’autre finalement que le résultat du travail de leurs mains. Il chante l’anamnèse avec cœur à chaque eucharistie (« nous attendons ta venue dans la gloire ») mais reviennent à leurs activités de la semaine comme si la venue du Christ n’allait jamais se produire, et surtout comme si de toute façon cela ne changerait rien, car cela arrivera bien trop tard pour moi…

Tout au plus transférons-nous l’événement de la rencontre du Christ glorieux à l’heure de notre mort personnelle : là, oui, ce monde finira, au moins pour le mourant. Mais l’autre fin du monde, pour tous… : on a le temps ! Les générations futures verront ça après nous, peut-être.

À force de trop attendre, nous avons largement renoncé à espérer.
Espérer que l’histoire humaine ne débouche pas sur elle-même, mais sur la rencontre d’un autre.
Espérer que la justice soit pleinement manifestée (le juge est à notre porte).
Espérer que l’homme ne soit pas seul à transformer cette planète et cet univers.
Espérer un avenir collectif, communautaire, communionnel, et non pas une vague survie individuelle après la mort.

 

La société ouverte de Karl Popper

En mathématiques – plus précisément en topologie – on dit d’un espace qu’il est ouvert s’il existe une suite convergente d’éléments de cet espace dont la limite n’appartient pas à cet espace.

Afficher l'image d'origineKarl Popper, philosophe des sciences, s’est basé sur son concept de réfutabilité pour définir ce qu’il appelle une société ouverte [1]. Toute assertion scientifique n’est vraie que provisoirement, en attendant qu’une autre proposition vienne la réfuter, ce qui arrive inéluctablement dans le développement de la pensée scientifique. C’est donc que la vérité scientifique n’est pas immuable, ni absolue. La science est une quête, indéfinie, inachevée par essence, car ne bouclant jamais sur un résultat définitif. En transposant cela à la sociologie politique, Karl Popper définit une société ouverte comme une société où le pluralisme (démocratique) fait en sorte qu’aucun pouvoir ne soit absolu, immuable, définitif. Une société ouverte est caractérisée par l’alternance pacifique des gouvernances, par le côté relatif et contestable de tout pouvoir. Une société ouverte laisse de la place à autre chose qu’elle-même, alors qu’une société fermée est totalitaire, et empêche toute altérité de contester le pouvoir en place.

On pourrait dire que l’Avent nous oblige à maintenir ce monde ouvert, au sens topologique, comme au sens de Popper : la résultante de tous nos efforts humains n’appartient pas à ce monde-ci, mais au monde autre que le Dieu tout autre viendra inaugurer dans la venue du Christ et la résurrection finale. Le progrès humain reste contestable, « réfutable », et n’ouvre pas de lui-même sur l’avenir de l’humanité.

Le taxi brousse divin est encore bien loin d’être plein ! Nous attendons à côté, avec une foule de passagers qui grossit, de toutes langues, couleurs, nations. Il nous semble que cela dure depuis trop longtemps. Certains dorment sur leurs valises. D’autres sont déjà repartis à pied ailleurs. D’autres se lamentent et gémissent.

Soyons de ceux qui, comme Jacques, invitent à la persévérance et à la patience.
Oui, tout cela va bien quelque part.
Non, je ne sais pas quand ni comment.
Mais je suis sûr que le chauffeur du taxi brousse va nous appeler bientôt.
Un bientôt divin, qui ne s’inscrit pas dans notre temps humain.
Un bientôt qui vise le salut du plus grand nombre.

 


[1] . Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, 2 tomes, 1945.

 

 

1ère lecture : « Dieu vient lui-même et va vous sauver » (Is 35, 1-6a.10)
Lecture du livre du prophète Isaïe

Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent ! Le pays aride, qu’il exulte et fleurisse comme la rose, qu’il se couvre de fleurs des champs, qu’il exulte et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée, la splendeur du Carmel et du Sarone. On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu. Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver. » Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie. Ceux qu’a libérés le Seigneur reviennent, ils entrent dans Sion avec des cris de fête, couronnés de l’éternelle joie. Allégresse et joie les rejoindront, douleur et plainte s’enfuient.

Psaume : Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10a

R/ Viens, Seigneur, et sauve-nous !
ou : Alléluia !  
(cf. Is 35, 4)

Le Seigneur fait justice aux opprimés,
aux affamés, il donne le pain,
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.

Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin.
D’âge en âge, le Seigneur régnera.

2ème lecture : « Tenez ferme vos cœurs car la venue du Seigneur est proche » (Jc 5, 7-10)
Lecture de la lettre de saint Jacques

Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. Prenez patience, vous aussi, et tenez ferme car la venue du Seigneur est proche. Frères, ne gémissez pas les uns contre les autres, ainsi vous ne serez pas jugés. Voyez : le Juge est à notre porte. Frères, prenez pour modèles d’endurance et de patience les prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur.

Evangile : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 2-11)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Alléluia. (cf. Is 61, 1)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! »

 Tandis que les envoyés de Jean s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules à propos de Jean : « Qu’êtes-vous allés regarder au désert ? un roseau agité par le vent ? Alors, qu’êtes-vous donc allés voir ? un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et bien plus qu’un prophète. C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi. Amen, je vous le dis : Parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne ne s’est levé de plus grand que Jean le Baptiste ; et cependant le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui. »
Patrick BRAUD

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23 novembre 2016

Encore un Avent…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Encore un Avent…

Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année A
27/11/2016

Cf. également :

Bonne année !

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

L’absence réelle

La limaille et l’aimant

La « réserve eschatologique »

 

Vous connaissez sans doute la chanson de Jean-Jacques Goldman : « Encore un matin ».

Encore un matin
Un matin pour rien
Une argile au creux de mes mains
Encore un matin
Sans raison ni fin
Si rien ne trace son chemin

Matin pour donner ou bien
Matin pour prendre
Pour oublier ou pour apprendre
Matin pour aimer, maudire ou mépriser
Laisser tomber ou résister

Encore un matin
Qui cherche et qui doute
Matin perdu cherche une route
Encore un matin
Du pire ou du mieux
À éteindre ou mettre le feu

Un matin, ça ne sert à rien
Un matin
Sans un coup de main
Ce matin
C’est le mien, c’est le tien
Un matin de rien
Pour en faire
Un rêve plus loin

Remplacez le mot matin par Avent et vous aurez de quoi vous redonner de l’énergie pour entrer en Avent aujourd’hui !

En effet, année après année, la nouveauté liturgique de ce temps si particulier pourrait bien s’émousser. Après 10, 30 ou 50 Avents ayant pris toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, les plus anciens d’entre nous peuvent s’interroger : encore un Avent ? Que vais-je en faire ? Est-ce que vraiment cela va changer quelque chose ? La réponse de Goldman n’était pas une inintéressante : « un matin de rien, pour en faire un rêve plus loin ».

Explorons justement cette piste qui rejoint celle de l’Évangile de ce premier dimanche de l’Avent :« restez éveillés ; tenez-vous prêts ».

 

Anticiper demain

Veiller, c’est d’abord lutter contre l’assoupissement spirituel qui nous guette tous : la routine, les emplois du temps formatés, le manque de disponibilité à l’imprévu etc.

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Veiller, c’est ensuite guetter dans la nuit des signes de vie qu’on n’entendait pas auparavant. Tel volet qui claque au vent, telle chouette qui elle aussi a les yeux grand  ouverts, tel animal dont le pas signale la chasse nocturne, et tous ces bruits étrangers qui peuplent la nuit d’une activité incroyable. Si vous avez déjà veillé non loin d’un marigot en Afrique, vous avez immédiatement dans les oreilles ce vacarme invisible où le petit peuple du marigot – grenouilles, criquets et autres phacochères – s’en donne à cœur joie !

Veiller nous introduit donc dans une autre perception du monde : voir sans voir, entendre sans savoir, découvrir des sons et des ombres inconnues.

Le veilleur d’Avent sera celui qui devine un autre monde en train de palpiter en filigrane de l’actuel. Il sera attentif à ce qui naît plus qu’à ce qui se dégrade, aux forces de renouveau plus qu’aux fissures de crise, aux solutions inédites plus qu’aux problèmes angoissants, aux alternatives prometteuses plus qu’aux impasses désespérantes.

 

Demain dès aujourd’hui

Prenez le film « Demain » [1]. Un phénomène. Au début, ce documentaire militant et sérieux était conçu comme une bouteille à la mer, sans trop d’illusions. Mais le bouche-à-oreille a fait son succès : plus d’un million d’entrées en salles de cinéma, d’innombrables conférences, le César 2016 du meilleur documentaire.

De quoi s’agit-il ? D’une enquête menée par une petite équipe de passionnés sur toutes les initiatives fleurissant aux quatre coins du monde pour imaginer une autre manière de vivre demain. On rencontre avec eux de drôles de cinglés qui ont créé leur monnaie locale, en Angleterre, avec des billets de 21 livres ! (pied de nez à l’orthodoxie monétaire…) Et ça marche ! Les échanges dans cette monnaie soutiennent une économie circulaire locale qui la rend plus résiliente aux crises environnantes.

On se balade dans Détroit, gigantesque friche industrielle vidée de la moitié de sa population depuis la débâcle de General Motors et autres compagnies d’automobiles. Les habitants cultivent des jardins urbains partout, avec fruits et légumes, et le fol espoir de nourrir tous les Détroisiens avec les récoltes de ces cultures omniprésentes en ville. Et c’est bien parti ! La permaculture permet d’ailleurs d’obtenir sur 100 m² et les rendements d’un hectare de monoculture industrielle : incroyable !

Vous découvrirez encore dans ce film la démocratie participative novatrice d’un petit village d’Inde où même les castes se mélangent ; l’étonnante usine Pochéco (fabricant d’enveloppe) près de Lille, entièrement végétalisée, autonome en énergie, avec un écart de salaire de un à quatre seulement [2]. Vous entendrez parler de l’objectif « zéro déchet » de San Francisco [3], du pari à vélo de Copenhague, de la révolution des casseroles en Islande, du  mouvement des villes en transition, des « Incroyables comestibles » etc.

On ressort de ce film avec plein de questions sur son propre mode de vie, de consommation, de travail mais également avec un moral d’acier : enfin des pistes pour anticiper le monde de demain, et pas seulement pour se lamenter sur le monde actuel et ses problèmes !

 

Anticiper Demain

Afficher l'image d'origineToutes proportions gardées, c’est à cette attitude de ‘reporter anticipateur’ que nous invite l’Avent, sur le plan spirituel.
Enquêter sur les soifs, les aspirations nouvelles autour de nous.
Détecter ce qui semble déjà prometteur de fraternité, d’intériorité, de recherche de Dieu.
Accompagner ce qui s’expérimente, même maladroitement, à travers des initiatives au début toute petites.
En parler autour de nous.
Chercher d’autres compagnons d’aventure pour développer et améliorer ces initiatives.
À travers tout cela, faire advenir les conditions d’un monde nouveau, où le changement des mentalités prépare le changement des façons de travailler, de consommer, se détendre, de se rencontrer…

Bien sûr, la venue ultime du Christ « à la fin » dont il est question en Avent n’est identifiable à aucun de ces phénomènes. Mais en attendant, l’Avent est cette période favorable pour laisser la venue du Christ transformer ce monde en ce à qu’il est appelé à devenir.

Saint Augustin répétait à ceux qui venaient de communier pour la première fois : « soyez ce que vous voyez, devenez ce que vous recevez ». Nous communions pour devenir le Christ reçu ! L’Avent a exactement ce rôle d’anticipation eschatologique : prendre conscience que nous nous transformons déjà en ce que nous serons un jour pour l’éternité.

C’est vrai de la réalité sociale évoquée par le film Demain, c’est vrai également de notre réalité la plus personnelle et la plus intime.

À nous d’encourager toutes les initiatives qui explorent une autre manière de vivre, de travailler, d’aimer.

À chacun de travailler son jardin intérieur, pour cultiver en lui-même toutes les jeunes pousses qui ne demandent qu’à le transfigurer du dedans.

Encore un Avent !

Cet Avent
C’est le mien, c’est le tien
Un Avent de rien
Pour en faire
Un rêve plus loin

 


[1]Demain, documentaire 2015 cosigné par Mélanie Laurent et Cyril Dion, cofondateur du mouvement Colibris (avec Pierre Rabhi)

[2]. « Il est plus économique de produire de manière écologique. » Tel est le leitmotiv d’Emmanuel Druon, PDG de Pocheco, entreprise du Nord-Pas-de-Calais spécialisée dans les enveloppes. Depuis vingt ans, il applique des principes « écolonomiques » à son activité, c’est à dire guidés par les trois piliers du développement durable : préservation de l’environnement, respect des salariés et du dialogue social, gains de productivité.

[3]. Objectif affiché : recycler 100% des déchets à l’horizon 2020. Le défi semble à la portée de la ville : en quelques années, San Francisco est parvenue à détourner 80% des déchets enfouis vers la réutilisation, le compostage et le recyclage.

 

1ère lecture : Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)
Lecture du livre du prophète Isaïe

 Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! Montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

Psaume : Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9

R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

2ème lecture : « Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

Évangile : Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut.
Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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25 mai 2016

Comme une ancre jetée dans les cieux

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Comme une ancre jetée dans les cieux

Cf. également :

Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite

De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ? 

Donnez-leur vous mêmes à manger

Impossibilités et raretés eucharistiques

Je suis ce que je mange

L’eucharistie selon Melchisédek

 

Homélie pour la fête du Saint Sacrement, Corps et sang du Christ / Année C
29/05/2016

 

Jusqu’à ce qu’il vienne

La Fête-Dieu remplissait autrefois la mémoire des gamins de souvenirs parfumés et colorés. Les processions en quasi robe de mariée des communiantes, les pétales de roses jetés sous les pas du porteur du Saint-Sacrement, l’encens, l’ostensoir étincelant… La vitesse à laquelle se sont évaporées ces processions majestueuses après-guerre laisse songeur : l’Église s’était installée dans un triomphe eucharistique supposé éternel. La discrétion actuelle des célébrations de la fête du Saint-Sacrement en France et en Occident montre que nous sommes revenus à une position sociale plus humble, faiblesse numérique oblige. Sommes-nous pour autant à l’abri de retours triomphalistes où l’Église se servirait de l’eucharistie pour affirmer une domination sociale d’un autre âge ?

En fait, il existe une tension constitutive de l’eucharistie : tension entre le présent et l’avenir, entre le déjà-là et le pas-encore, entre le temps de l’engagement social et la « fin des temps » de l’homme. Saint Paul l’exprime dans notre deuxième lecture : « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1Co 11, 23-26).

Les verbes sont au présent : prenez, mangez, buvez, sauf l’ouverture de la fin du texte : jusqu’à ce qu’il vienne.

Interrogez les pratiquants du dimanche. Combien vous diraient qu’ils attendent la venue du Christ à la fin des temps ? Combien vous parleraient de l’eucharistie comme d’une nourriture pour marcher et tenir debout « jusqu’à ce qu’il vienne » ?

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L’eucharistie, entre histoire et eschatologie

L’eucharistie relève donc d’un double engagement : transformer le présent pour qu’il reflète les valeurs célébrées dans l’eucharistie (vie livrée, pardon offert, communion fraternelle…), et relativiser ce même présent au nom de la venue du Christ qui dépasse – et de loin – le couronnement de nos efforts humains.

- L’histoire peut absorber l’eschatologie

C’est la grande tentation de l’Église à partir de Constantin (IV° siècle) : installer le règne de Dieu sur terre, prendre le pouvoir pour soi-disant gouverner le monde selon les principes évangéliques. En oubliant que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde…

Afficher l'image d'origineLa théorie dite « des deux glaives » en Occident donnait au pape un pouvoir supérieur à celui des empereurs (cf. Henri IV à Canossa !) Le symbole de l’aigle bicéphale illustrait en Orient la théorie dite de « la symphonie des pouvoirs », masquant mal une collusion entre l’Église orthodoxe et les pouvoirs en place, quels qu’ils soient (du tsar à Poutine en passant par les tyrans communistes…).

Communier était alors, à l’Est comme à l’Ouest, un geste d’appartenance sociale, et donc de lutte contre les clans opposés.

Après 1945, les catholiques sociaux ont voulu purifier cet enracinement trop politique de l’Église, et se sont engagés dans la transformation sociale. L’époque était à la reconstruction après la guerre : l’Action catholique, les syndicats chrétiens, le patronat chrétien, la Démocratie chrétienne (toujours majoritaire au parlement européen) etc. L’Église a ainsi donné des milliers de militants aux corps intermédiaires, et forgé des générations entières dans le respect des valeurs fondamentales (la solidarité, l’altruisme, le respect de la personne etc.). Mais ces mêmes générations ont pris les valeurs sans adhérer aux fondements spirituels, si bien que les cohortes de militants qui faisaient notre fierté dans les années 50 prospèrent désormais dans des structures associatives, sociales ou politiques purement immanentes, c’est-à-dire sans aucune perspective sur l’orientation de l’histoire humaine, sans vision globale d’avenir. La redécouverte par les chrétiens du sérieux et de l’importance de la transformation du monde fait qu’on abandonne massivement le souci du ciel pour s’investir dans l’action sociale et politique. Mais, du coup, on n’ose plus rien dire sur l’au-delà, à tel point que certains croient même qu’ils n’ont plus rien à en dire…

- L’eschatologie peut absorber l’histoire

Afficher l'image d'origineLa tentation inverse a été très forte au XIX° siècle par exemple. Sous prétexte que la venue du Christ est la clé de voûte de l’histoire, on en déduisait un peu trop vite que l’engagement social était inutile parce que éphémère. Au lieu de chercher à transformer la condition des pauvres, il suffisait de les aider à attendre la venue du Christ, à supporter leur misère car ils auraient leur récompense dans l’au-delà. D’où des discours insupportables sur l’enfer, sur la résignation, sur la religion (et donc essentiellement la messe) comme fuite hors du temps.

Certains pseudo courants spirituels (et notamment chez les protestants) pratiquent toujours cette instrumentalisation de l’eucharistie pour détourner le regard du présent, en insistant sur la venue du Christ et l’urgence de se convertir, terrorisant ainsi ceux qui oseraient résister.

 

Mangez et buvez jusqu’à ce qu’il vienne

Afficher l'image d'origineS’il n’y a rien après la mort personnelle, la foi chrétienne est réduite à une morale de la fraternité et l’eucharistie n’est plus que la célébration de nos engagements militants.

Si la venue du Christ à la fin des temps est la seule perspective, alors communier relève d’une extase hors du temps, sidérés par l’événement grandiose, mais coupés de la réalisation de cette venue dès maintenant.

La réponse théorique et la plus construite à ce grand balancement entre deux extrêmes se trouve dans un document très fortement argumenté de la Commission théologique internationale en 1993. Voici quelques extraits, qui reprennent la dialectique évoquée précédemment :

On sait que le marxisme classique considère la religion comme « l’opium » du peuple puisque celle-ci, « élevant l’espérance de l’homme vers une vie future et trompeuse, la détourne de l’édification de la cité terrestre ». Une telle accusation manque de fondement objectif. À l’inverse, c’est le matérialisme qui prive l’homme de motivations véritables pour édifier le monde. Pourquoi faut-il lutter s’il n’y a rien à espérer après la vie terrestre ? « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (Is 22, 13). À l’inverse, en effet, il est certain que « l’espérance eschatologique ne diminue pas l’importance des engagements terrestres mais donne, au contraire, de nouveaux motifs pour soutenir leur accomplissement ».

Nous ne pouvons cependant exclure qu’il y ait eu un certain nombre de chrétiens qui, pensant beaucoup au monde futur, aient choisi une voie piétiste, abandonnant leurs devoirs sociaux. Cette manière de procéder doit être repoussée.

À l’opposé, il n’est pas plus permis, par un oubli du monde futur, de mettre en oeuvre une version purement « temporelle » du christianisme dans la vie personnelle ou dans l’exercice pastoral. La notion de libération « intégrale » proposée par le Magistère de l’Église conserve, dans le même temps, l’équilibre et la richesse des divers éléments du message évangélique. Aussi cette notion nous enseigne-t-elle la véritable attitude du chrétien et la manière correcte de l’action pastorale, en tant qu’elle indique qu’il faut mettre de côté et surmonter les oppositions fausses et inutiles entre la mission spirituelle et la diaconie pour le monde. Enfin, cette notion est l’expression véritable de la charité à l’égard de nos frères, parce qu’elle cherche à les libérer d’une manière absolue de tout esclavage et, en premier lieu, de l’esclavage du coeur. Si le chrétien se préoccupe de libérer les autres d’une manière intégrale, il ne pourra en aucune manière se renfermer en lui-même. » [1]

Les évêques de France en 1972, dans un contexte difficile d’affrontements politiques idéologiques entre chrétiens, ont rappelé avec force la signification eschatologique de l’Eucharistie pour l’Église :

« Quand l’eucharistie sera réalisée dans de telles communautés, par des adversaires, voire des ennemis, elle témoignera, à leurs propres yeux et aux yeux de tous, de l’unité essentielle et impossible. Certes, à transcender trop rapidement, pour communier ensemble, les oppositions et les irréductibilités de l’existence politique, on risque de donner l’impression de ne pas prendre au sérieux cette existence. Mais, à l’inverse, refuser de communier ensemble, c’est sous-estimer l’impact, ici et maintenant, sur l’existence politique, de la communion eucharistique pour renvoyer sa réalisation à la fin des temps. La célébration de l’unité engage à vouloir, et donc à chercher, sa réalisation sur le terrain politique. Mais le rassemblement plural qui la conditionne démontre qu’elle ne peut être attendue que d’une grâce qui n’est pas de la terre.

Ce serait une ignoble comédie de se désintéresser de l’avènement de ce que l’on célèbre symboliquement, mais ce serait une affreuse détresse de ne pouvoir jamais, entre militants opposés, affirmer ensemble à la face du monde, dans un moment de fête, qu’arrivera le terme final où les ennemis se mueront en compagnons, où les adversaires se reconnaîtront frères. » [2]

 

Comme une ancre jetée dans les cieux

L’expression vient de la lettre aux hébreux (He 6,19). Cette image exprime de manière juste le rapport au temps qui est en jeu dans l’eucharistie. L’ancre nous rappelle que nous ne sommes pas des navires à la dérive, ballottés comme des bouchons au sommet de flots contraires. Être ancrés en Christ signifie que nous tenons de lui la capacité d’être debout, de résister, de tenir bon jusqu’au bout. Et l’eucharistie ravive notre lien avec celui en qui notre désir de vivre est ancré.

Cette ancre nous vient de l’avenir, elle s’est fichée dans les cieux plus sûrement qu’un grappin sur la roche. Parce qu’en Christ, tout est accompli, parce qu’il viendra manifester la plénitude divine pour l’offrir à tous, au-delà de la mort, l’eucharistie devient pour nous « remède d’immortalité » (lettre d’Ignace aux Éphésiens, II° siècle).

L’ancre jetée dans les cieux était si parlante pour les premiers chrétiens qu’ils la gravaient ou la peignaient dans les catacombes romaines, où ils se réunissaient pour manger et boire, pour l’eucharistie, « jusqu’à ce qu’il vienne ».

stèle sépulcrale de Licinia Amias

Que l’Esprit du Christ nous apprenne nous aussi à jeter l’ancre, chaque fois que nous communions, une ancre qui nous relie solidement à l’autre rive.


[1]. Commission Théologique Internationale, Quelques questions actuelles concernant l’eschatologie, DC 2069, 4/04/1993, 311.

[2]Pour une pratique chrétienne de la politique, Ass. Pleinière de l’épiscopat français, 1972, Centurion, p. 23.

 

 

 

1ère lecture : Melkisédek offre le pain et le vin (Gn 14, 18-20)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il bénit Abram en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre ; et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Psaume : Ps 109 (110), 1, 2, 3, 4

R/ Tu es prêtre à jamais, selon l’ordre de Melkisédek. (cf. Ps 109, 4)

Oracle du Seigneur à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

De Sion, le Seigneur te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »

Le Seigneur l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »

2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Séquence : ()  « Lauda Sion » (ad libitum)

Evangile : « Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés » (Lc 9, 11b-17)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ;
si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.
Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu, et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. » Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.
Patrick BRAUD

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