L'homelie du dimanche

21 mars 2021

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

 Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur / Année B
28/03/2021

Cf. également :

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch
Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Le récit de la Passion que nous venons d’entendre – de vivre – en ce dimanche des Rameaux est le cœur du Nouveau Testament. Les premières traditions orales se sont constituées autour de ces trois jours à Jérusalem ; les premiers écrits de ce qui deviendra les Évangiles également. Une caractéristique de ces lignes saute aux yeux : elles sont truffées de citations de psaumes du début à la fin. Quand on en fait la recension, on obtient le tableau suivant, montrant que 7 psaumes sont cités par les rédacteurs à partir du procès. Et les célèbres 7 paroles du Christ en croix (si magnifiquement mises en musique pas Schütz, Pergolèse, Haydn, Franck ou Gounod) sont des bouts de psaumes mis sur les lèvres de Jésus agonisant.

                                              LES PSAUMES DE LA PASSION

Les psaumes de la Passion

En italique ou souligné, les allusions ou citations mises dans la bouche de Jésus

Que peut nous apprendre aujourd’hui ce recours aux psaumes pour décrire la Passion du Christ ?
À quel usage des psaumes cela peut-il nous appeler pour nos propres passions ?
Pourquoi donc prier les psaumes ?

 

1. Pour trouver les mots lorsqu’on n’en a plus

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ? dans Communauté spirituelle M02204011738-sourceTout au long des sept offices quotidiens, les moines et les moniales chantent les 150 psaumes de la Bible en une semaine, chaque semaine. À force, ils les connaissent par cœur. Ou plutôt par le cœur : leurs mots leur viennent aux lèvres naturellement quand une émotion vient les bouleverser, heureuse ou dramatique. Les millions de prêtres, religieux et religieuses, et même de laïcs pratiquant le bréviaire (« Prière du Temps Présent ») deux ou trois fois par jour font la même expérience : lorsqu’on est submergé par un sentiment très fort, l’esprit va puiser inconsciemment dans les réserves de mots accumulées par temps calme. Alors que l’émotion nous rend muet, la mémoire nous fournit les mots. Lorsque l’angoisse nous étreint au-delà de tout, nous murmurons : « mon cœur est comme de la cire, il fond au milieu de mes entrailles » (Ps 21,15). Lorsque le désir de Dieu nous brûle, nous nous tournons vers lui : « Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 62,2). Lorsque nous subissons le mal de la part d’autrui : « écoute, ô mon Dieu, le cri de ma plainte ; face à l’ennemi redoutable, protège ma vie » (Ps 63,2). Lorsque la reconnaissance nous inonde pour les bienfaits reçus, nous répétons le leitmotiv du psaume 117 : « éternel est son amour… »

Relisez le psautier : à chaque strophe, vous pourrez associer un ou plusieurs épisodes de votre vie. Et inversement, à chaque moment de votre vie vous pouvez associer un ou plusieurs psaumes qui mettent en forme avec une justesse incroyable ce que vous ressentez.

Avec le lait de sa mère, Jésus lui aussi a été biberonné à la psalmodie de ces prières attribuées à David. Aussi, quand l’horreur de la Passion le saisit, il reste silencieux, ou va chercher dans les psaumes les mots pour approcher l’indicible.
Ceux qui ont un jour trop souffert, ou trop aimé, savent ce dont il est question…

Voilà donc un premier enjeu pour nous : la familiarité avec les psaumes nous fournit un réservoir de mots plus précieux que la cave du George V !

 

2. Pour endosser l’habit d’un qui a déjà traversé

figma-le-david-de-michel-ange-table-museum croix dans Communauté spirituelleLes psaumes sont écrits à la première personne. C’est donc que leur auteur est vivant : s’il  raconte une épreuve, c’est qu’il l’a traversée. S’il se plaint de ses ennemis, c’est qu’il en a triomphé. S’il multiplie les formules d’allégresse, c’est qu’il l’a sauvegardée dans sa mémoire. Alors, prier le psaume écrit par un autre (symboliquement : David) permet d’endosser son vêtement pour faire le chemin avec lui, sachant que lui est déjà parvenu au terme. Puisqu’il n’a pas été anéanti par l’angoisse qu’il exprime, je peux sans danger laisser sortir de moi mes doutes les plus terribles, mes dérélictions les plus affreuses. Puisqu’il a su résister à ses ennemis, je peux m’exposer en criant ma peur avec lui. Puisqu’il ne s’est  finalement pas détourné de Dieu, je peux crier avec lui ma révolte devant l’injuste et l’absurde. Puisque le bonheur l’a rapproché de Dieu, je peux avec lui laisser éclater ma joie pour qu’elle s’enracine au plus haut des cieux.

Le psaume me protège : l’armure des mots de son auteur m’autorise à marcher dans ses pas. La vérité de son cri est la fronde de David pour terrasser les géants qui m’effraient. En chantant les phrases d’un qui a déjà traversé sur l’autre rive (du malheur, de l’injustice, de la joie…), je peux déjà me réjouir d’être sur un sentier de vie. Parce qu’ils sont écrits par des sauvés, je peux goûter déjà ce salut rien qu’en empruntant aux psaumes leurs mots…

 

3. Pour convertir la douleur à force de louange

#Withsyria Banksy (Capture d'écran vidéo #Withsyria Banksy)Les psaumes vont souvent de la louange à la louange. Même ceux cités dans les récits de la Passion. Ainsi le psaume 21 commence comme tant d’autres au verset 1 par la suscription : « Du maître de chant. Sur la ‘biche de l’aurore’. Psaume. De David » (Ps 21,1). Par ce rappel du chant et de David, le cadre liturgique et royal est posé, en amont. Et la mention : « sur la biche de l’aurore » est sans doute une allusion à la beauté de la reine Esther qui fit se lever l’aurore dans la nuit de la persécution vécue par son peuple. Cette référence à Pourim (la fête célébrant la délivrance des juifs vivant en Perse de leur persécuteur) éclaire d’une puissante espérance le cri de déréliction qui vient juste après : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (v 2). Le corps du psaume que Jésus a prié dans son corps souffrant sur la croix décrit ensuite longuement le mépris, l’insulte, la dérision, l’abandon que traverse le juste persécuté, l’innocent qu’on élimine. Mais en finale, le psaume revient à la louange : « je te loue en pleine assemblée » (v 23)… et se termine sur une espérance dans laquelle les chrétiens reconnaîtront l’Église : « Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! » (Ps 21, 31 32).

On peut faire cette analyse pour quasiment chaque psaume. La douleur et la souffrance sont bien présents, mais comme le pli au milieu de la feuille de papier qu’on parcourt d’un bord à l’autre. On les traverse.

Dans sa Passion, Jésus éprouve une triple douleur : morale d’abord (trahison de Judas, fuite de ses amis, insultes, mépris, procès injuste), spirituel surtout (être abandonné de son Père, devenir un renégat à cause du châtiment de la croix, voir son identité de Fils dispersée avec ses vêtements partagés entre les soldats, mise en pièces par la déchéance religieuse liée à la croix), physique enfin (le fouet, les épines, les clous, l’asphyxie lente et cruelle). De ces trois douleurs, la pire est celle qui touche sa relation à Dieu. Jésus a puisé dans les psaumes de quoi convertir cette douleur extrême à force de louange. Le fiel du psaume 62 l’assimile au juste bafoué sans raison. Les moqueries, les tentations, l’abandon, le partage des vêtements, la soif du psaume 21 lui promettent la louange finale. La confiance du psaume 30,6 est le point d’orgue de son agonie.

Dans les Passions qui sont les nôtres, déchiffrer ce qui nous arrive à la lumière des psaumes nous permettra avec Jésus de donner sens à l’incompréhensible, de convertir – pas de supprimer – notre douleur en pierre d’attente. Et c’est la louange qui opère en nous cette alchimie de la douleur…

 

4. Pour rejoindre la foule des priants

Charente : avec les sœurs confinées de l’abbaye de MaumontLa plupart des psaumes supposent un climat liturgique, au Temple de Jérusalem : on y entend les foules se lamenter ou exulter, les prêtres inviter les pèlerins à gravir les marches du Temple. On y sent fumer l’encens et dégouliner la graisse des sacrifices. On y admire la mémoire d’un peuple capable de relire son histoire collective en y discernant le fil rouge de l’amour de Dieu.

Le juif qui prie ces chants tout seul dans sa chambre, ou à quelques-uns dans une synagogue de campagne, sait bien qu’il n’est pas seul : cette psalmodie l’intègre à tout un peuple, de tous les âges. Il en est de même chez les chrétiens : en priant un psaume seul devant votre smartphone (grâce à l’application géniale et gratuite AELF !), vous savez que vous êtes en communion avec les milliers, les millions de priants de par le monde qui prononcent les mêmes mots à la même heure du jour (même si c’est dans des langues et des fuseaux horaires différents). Lire, réciter, prier, méditer un psaume est un acte à la fois singulier (c’est moi qui souffre, espère, lutte dans le texte) et extraordinairement collectif (c’est l’Église qui prie les psaumes avec le Christ et en lui).

Application gratuite AELFÀ l’office de Laudes, je rejoins l’immense peuple des priants qui font se lever le jour, « biche de l’aurore ». A Vêpres, mon action de grâces pour la journée écoulée s’unit à tous ceux et celles qui en font autant au soir de leur labeur. À Complies, je me confie en paix entre les bras du « Maître souverain », et je suis relié à ce Corps immense qui se repose ainsi en lui.

Elle est bien là, la force des psaumes : nous incorporer à la communion des saints de tous les lieux et tous les âges, tout en nourrissant notre identité la plus singulière, la plus personnelle. Si la souffrance ou le malheur me font croire que je suis seul dans mon épreuve, les psaumes me donneront des compagnons invisibles par milliers. Si la joie ou l’exaltation me montent à la tête en me croyant unique, les psaumes me feront humblement unir ma louange à celle d’Israël et de l’Église, depuis toujours à toujours…

Les psaumes de la Passion du Christ peuvent devenir les nôtres : à nous de pratiquer régulièrement, obstinément, cette respiration spirituelle aussi vitale que notre souffle.

Il suffit pour cela d’une application gratuite…

MESSE DE LA PASSION

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

 

PSAUME
(21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE
Passion de notre Seigneur Jésus Christ (Mc 14, 1 – 15, 47)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !
Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Ph 2, 8-9)

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Marc

Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; 
= Lecteur ; D = Disciples et amis ; = Foule ; = Autres personnages.

L. La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : A. « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

 L. Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : A. « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » L. Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : X « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

 L. Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

 Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : D. « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » L. Il envoie deux de ses disciples en leur disant : X « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : ‘Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?’ Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » L. Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

 Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : X « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » L. Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : D. « Serait-ce moi ? » L. Il leur dit : X « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : X « Prenez, ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : X « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

 L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Jésus leur dit : X « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger,et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Pierre lui dit alors : D. « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » L. Jésus lui répond : X « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » L. Mais lui reprenait de plus belle : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous en disaient autant.

 Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : X « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » L. Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : X « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » L. Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : X « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » L. Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : X « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : X « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

 L. Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » L. À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : D. « Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » L. Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

 Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : A. « Nous l’avons entendu dire : ‘Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.’ » L. Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants. Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : A. « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » L. Jésus lui dit : X « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » L. Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : A. « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » L. Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : F. « Fais le prophète ! » L. Et les gardes lui donnèrent des coups.

 Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » L. Pierre le nia : D. « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » L. Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : A. « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » L. De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : F. « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » L. Alors il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » L. Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes.

L. Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : A. « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » L. Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné. À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : A. « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » L. Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et comme Pilate reprenait : A. « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », L. de nouveau ils crièrent : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate leur disait : A. « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » L. Mais ils crièrent encore plus fort : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié.

 Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.

Puis, de là, ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » L. Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

 Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », L. ce qui se traduit : X « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L. L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : A. « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » L. Mais Jésus, poussant un grand cri, expira.

 (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)

 Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : A. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »
 L. Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem. Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau.
Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.
Patrick BRAUD

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7 mars 2021

Quels sont ces serpents de bronze ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Quels sont ces serpents de bronze ? 

Homélie pour le 4° Dimanche de Carême / Année B
14/03/2021

Cf. également :

À chacun son Cyrus !
Démêler le fil du pêcheur
L’identité narrative : relire son histoire
Le chien retourne toujours à son vomi
La soumission consentie

En bon juif nourri de la Torah avec le lait de sa mère, Jésus puise dans les écrits de l’Alliance de quoi déchiffrer son identité et sa mission. Ce dimanche (Jn 3, 14-21), il se souvient de l’épisode du serpent de bronze de Moïse, et s’identifie au salut ainsi offert pendant l’Exode au désert : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle ». La scène des serpents est encore dans toutes les mémoires. Relisons-la pas à pas, pour voir comment Jésus se l’est appropriée, et comment nous pouvons nous-mêmes en faire notre miel.

 

1. Le venin de la tentation

Serpent Serpent Bronze Illustration Vecteur PremiumTout commence par les murmures du peuple contre Moïse. Les esclaves en fuite ont chaud, soif et faim dans le désert effrayant, « chaos de hurlements sauvages » (Dt 32,10). Ils en deviennent nostalgiques de la période de leur esclavage où il y avait des marmites de viande et une sécurité relative. La Boétie soulignera plus tard que la soumission ne dure que si elle est volontaire, intérieurement acceptée et normalisée par ceux qui en sont victimes. Et Marx remarquera que la plupart des esclaves aiment leurs chaînes, les opprimés leurs oppresseurs. Alors, cette horde de fuyards se rebelle contre celui qui les a conduits jusqu’ici, au milieu des cailloux rouges, poussiéreux et desséchés. La tentation refait surface : pourquoi prendre tous ces risques sous prétexte d’être libres ? Et si l’eau venait à manquer ? Et si tout cela n’en valait pas la peine ? Et si la terre promise n’était qu’un mythe ? Et s’il valait mieux retourner en Égypte malgré le châtiment qui nous y attend ?
« En chemin, le peuple récrimina contre Dieu et contre Moïse : “Pourquoi nous avoir fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir dans le désert, où il n’y a ni pain ni eau ? Nous sommes dégoûtés de cette nourriture misérable !” Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents à la morsure brûlante, et beaucoup en moururent dans le peuple d’Israël. Le peuple vint vers Moïse et dit : “Nous avons péché, en récriminant contre le Seigneur et contre toi. Intercède auprès du Seigneur pour qu’il éloigne de nous les serpents.” Moïse intercéda pour le peuple, et le Seigneur dit à Moïse : “Fais-toi un serpent brûlant, et dresse-le au sommet d’un mât : tous ceux qui auront été mordus, qu’ils le regardent, alors ils vivront !” Moïse fit un serpent de bronze et le dressa au sommet du mât. Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! Les fils d’Israël partirent et campèrent à Oboth » (Nb 21, 5 10).

Cette tentation est la nôtre : préférer revenir à nos anciens esclavages plutôt que de prendre le risque de la liberté, préférer la servitude (de pharaon) au service (de YHWH). Un proverbe biblique le constatait avec cynisme : « le chien retourne toujours à son vomi » (Pr 26,11 ; 2P 2,22)…

Cette tentation est un venin qui se répand dans le peuple, empoisonne sa marche, pollue son espérance. Le texte biblique raconte que des serpents brûlants se faufilaient alors dans le désert pour mordre les hébreux rebelles. En fait, c’est le remords qui les empoisonne. Ils se font du mal à eux-mêmes en se détournant du but promis. Ils s’empoisonnent en regardant en arrière. Ils s’enfièvrent de passions brûlantes au lieu de faire confiance et de se laisser conduire.

La punition des serpents peut être une référence au serpent qui a tenté le premier couple humain. Il a en effet utilisé la calomnie pour arriver à ses fins en faisant croire que Dieu était un Dieu jaloux qui ne voulait pas que l’humain devienne semblable à lui (Gn 3,4-5).

Moïse fait le bon diagnostic : le venin qui enfièvre le peuple est bien celui du consentement à son esclavage. Il réagit aussitôt, avec un fort sens du symbolisme.

 

2. Figer en bronze le serpent

Quels sont ces serpents de bronze ? dans Communauté spirituelle france-doubs-labergement-sainte-marie-fonderie-cloches-charles-obertino-coule-bronze-fusion-moulesC’est Dieu qui souffle à Moïse le chemin de guérison : « fais-toi un serpent », et Moïse l’interprète en fondant un serpent de bronze. Symboliquement, ce serpent est l’antidote de ceux qui se sont faufilés au milieu du peuple : il était brûlant (le bronze en fusion) et le voilà froid, figé. Il se glissait parmi les pierres et maintenant il est immobile. Il mordait et il est inactif. Bref : ce serpent est bien semblable à ceux qui décimaient les hébreux, et pourtant il est neutralisé, inoffensif.

Figer en bronze le serpent de notre tentation reste un chemin de guérison pour nous aujourd’hui : avoir le courage de saisir à pleines mains le mal qui nous ronge, lui faire cracher son venin, le rendre inoffensif au point qu’il ne bougera plus de là… Traiter la tentation comme une chose à modeler au lieu de subir son emprise en la considérant comme un être vivant. La force de la tentation réside dans la capacité du tenté à lui donner vie, à lui accorder du pouvoir. La nommer, la figer en bronze, c’est lui ôté la possibilité de nuire.

En s’identifiant au serpent de bronze, Jésus comprend qu’il va de devenir l’image-même du péché aux yeux de ses contemporains. Sur la croix, il subira la vieille malédiction du Deutéronome (Dt 21,23 : « maudit soit qui pend au bois du gibet ! »).

Il incarnera celui qui est abandonné de Dieu et des hommes. Il sera défiguré au point de ne plus voir en lui que le péché dévorant chacun de nous jusqu’à sa perte. « Il a été fait péché  pour nous », dira Paul (2 Co 5,21), effrayé et admiratif. Mais dans sa Passion, Jésus était en train de figer en bronze le mal se déferlant sur lui. En aimant ses bourreaux, en pardonnant à ceux qui le clouaient, en répondant au mal par le bien, en ouvrant le ciel au criminel à sa droite, Jésus refaisait ce qui a permis à Moïse de sauver le peuple des morsures brûlantes des serpents : il endosse le mal pour lui ôter toute puissance, il saisit la haine à bras-le-corps pour la désarmer, il fait cracher à la haine son venin pour qu’elle devienne inoffensive.

 

3. Élever le serpent de bronze

91868669-serpent-en-bronze-de-mo%C3%AFse-mont-n%C3%A9bo croix dans Communauté spirituelleAprès avoir fondu le serpent en bronze, Dieu demande à Moïse de l’élever au plus haut, sur un mât. Ce geste d’élévation est là aussi éminemment symbolique. Celui qui ne pouvait que ramper à l’horizontale sur le sol se retrouve ainsi au-dessus, à la verticale du peuple. La tentation de l’immanence est retournée comme un gant : la verticalité du mât marque la transcendance de Dieu qui ouvre le peuple à de nouveaux horizons de liberté. Prendre de la hauteur à la manière de YHWH est donc le remède pour ne pas ramper comme des reptiles ! Le peuple murmurait contre Moïse car il ne pensait qu’à ses besoins immédiats : boire et manger. Le serpent de bronze dressé à la verticale va les obliger à décoller leur regard de la poussière de leur quotidien à court-terme.

On comprend que Jean ait vu en Jésus crucifié celui qui rétablissait l’accès au Dieu transcendant. Élevé sur la croix, Jésus conteste nos enfermements trop horizontaux. Exalté dans sa résurrection, il ouvre le regard à chercher plus haut. Glorifié dans son Ascension, il nous oblige à lever les yeux et à espérer plus grand.

« Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12,32) : cette promesse de Jésus s’accomplit actuellement, depuis que le gibet de la croix est devenu le signe paradoxal de notre espérance.

 

4. Regarder vers le serpent de bronze

qiafkvkb0oMtMcCAKyfu-Mzm5-U@500x707 JésusCar le serpent de bronze ainsi dressé par Moïse dans le désert ou par Dieu sur la croix attire à lui tous les regards. Il s’agit bien de regarder le mal en face, figé désormais par le pardon, rendu inoffensif par l’amour de celui qu’il voulait empoisonner. Lever les yeux pour reconnaître la morsure du mal et implorer pitié a sauvé les hébreux au désert : « Quand un homme était mordu par un serpent, et qu’il regardait vers le serpent de bronze, il restait en vie ! ».

Lever les yeux vers le Christ en croix en reconnaissant notre péché et en implorant son pardon nous sauve bien plus encore du venin de nos tentations intimes. « Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé », prophétisait Zacharie (Za 12,10). Jésus en fait même le signe de sa divinité : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS » (Jn 8,28).

Nommer le mal, le regarder en face, croire que tout pouvoir de nuire peut lui être enlevé fait partie de l’expérience du salut chrétien.

C’est ce qu’a voulu faire Nelson Mandela en sortant de prison, avec la commission Vérité et Réconciliation pour sortir de l’apartheid. C’est ce que veut faire encore le Rwanda avec le génocide de 1994 qui a fait un million de morts. C’est ce que les Alliés ont voulu faire à Nuremberg avec le procès des chefs nazis responsables de la ‘solution finale’. C’est ce que veut faire l’Église catholique en France comme ailleurs pour guérir les blessures des affaires de pédocriminalité et empêcher que cela revienne. C’est l’apaisement que cherche le Président Macron en reconnaissant la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie (on souhaiterait la réciproque du côté algérien…). C’est ce qu’a exprimé le Pape François avec sa visite en Irak ce week-end, célébrant la messe à Mossoul au milieu d’une église réduite à des ruines par la folie de Daesh…

Regarder le mal en face et lui ôter son pouvoir : le combat des chrétiens est non-violent, mais intransigeant sur la vérité du mal infligé.

 

5. Une vis sans fin

Fer d’autel - serpent fetiche Bitis - Gan - Burkina Faso - FersUne fois guéris des morsures des serpents brûlants, les Hébreux ont quasiment idolâtré ce serpent de bronze élevé par Moïse. À tel point que le roi Ézéchias dans sa réforme religieuse du retour d’Exil a jugé bon de le détruire, car la magie remplaçait la foi : le peuple avait finir par invoquer un totem, une amulette, là où leurs ancêtres confessaient leur péché et se convertissaient.
« Ézéchias supprima les lieux sacrés, brisa les stèles, coupa le Poteau sacré et mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait fabriqué ; car jusqu’à ces jours-là les fils d’Israël brûlaient de l’encens devant lui ; on l’appelait Nehoushtane » (2 R 18, 4).

Avertissement sans frais : exorciser nos démons intérieurs n’est jamais fini… ! Celui qui croirait que le mal n’a plus aucune emprise sur lui se retrouverait vite en train de brûler de l’encens devant son serpent de bronze !

 

Regarder vers nos serpents brûlants vaincus par la vérité, le pardon et l’amour de Dieu, c’est faire l’expérience du salut gratuit que Paul garantissait aux Éphésiens dans notre deuxième lecture (Ep 2, 4-10) : « C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil ».

Alors, quels sont ces serpents que nous devons figer en bronze ? Comment les élever – rendus ainsi inoffensifs - au-dessus de nos préoccupations habituelles ?
En ce temps de Carême, allons chercher les vrais antidotes aux morsures brûlantes des venins qui empoisonnent notre marche…

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La colère et la miséricorde du Seigneur manifestées par l’exil et la délivrance du peuple (2 Ch 36, 14-16.19-23)

Lecture du deuxième livre des Chroniques

En ces jours-là, tous les chefs des prêtres et du peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les abominations des nations païennes, et ils profanaient la Maison que le Seigneur avait consacrée à Jérusalem. Le Seigneur, le Dieu de leurs pères, sans attendre et sans se lasser, leur envoyait des messagers, car il avait pitié de son peuple et de sa Demeure. Mais eux tournaient en dérision les envoyés de Dieu, méprisaient ses paroles, et se moquaient de ses prophètes ; finalement, il n’y eut plus de remède à la fureur grandissante du Seigneur contre son peuple. Les Babyloniens brûlèrent la Maison de Dieu, détruisirent le rempart de Jérusalem, incendièrent tous ses palais, et réduisirent à rien tous leurs objets précieux. Nabuchodonosor déporta à Babylone ceux qui avaient échappé au massacre ; ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils jusqu’au temps de la domination des Perses. Ainsi s’accomplit la parole du Seigneur proclamée par Jérémie : La terre sera dévastée et elle se reposeradurant 70 ans,jusqu’à ce qu’elle ait compensé par ce repostous les sabbats profanés.
Or, la première année du règne de Cyrus, roi de Perse, pour que soit accomplie la parole du Seigneur proclamée par Jérémie, le Seigneur inspira Cyrus, roi de Perse. Et celui-ci fit publier dans tout son royaume – et même consigner par écrit – : « Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Le Seigneur, le Dieu du ciel, m’a donné tous les royaumes de la terre ; et il m’a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem, en Juda. Quiconque parmi vous fait partie de son peuple, que le Seigneur son Dieu soit avec lui, et qu’il monte à Jérusalem ! »

PSAUME
(136 (137), 1-2, 3, 4-5, 6)
R/ Que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir ! (cf. 136, 6a)

Au bord des fleuves de Babylone
nous étions assis et nous pleurions,
nous souvenant de Sion ;
aux saules des alentours nous avions pendu nos harpes.

C’est là que nos vainqueurs
nous demandèrent des chansons,
et nos bourreaux, des airs joyeux :
« Chantez-nous, disaient-ils, quelque chant de Sion. »

Comment chanterions-nous un chant du Seigneur
sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem,
que ma main droite m’oublie !

Je veux que ma langue s’attache à mon palais
si je perds ton souvenir,
si je n’élève Jérusalem
au sommet de ma joie.

DEUXIÈME LECTURE
« Morts par suite des fautes, c’est bien par grâce que vous êtes sauvés » (Ep 2, 4-10)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Avec lui, il nous a ressuscités et il nous a fait siéger aux cieux, dans le Christ Jésus. Il a voulu ainsi montrer, au long des âges futurs, la richesse surabondante de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus. C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil. C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés dans le Christ Jésus, en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions.

 

ÉVANGILE
« Dieu a envoyé son Fils pour que, par lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 14-21)

Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. Celui qui croit en lui échappe au Jugement, celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et le Jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. »
 Patrick BRAUD

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29 mars 2020

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch

Homélie du dimanche des Rameaux / Année A
05/04/2020

Cf. également :

Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Si un jour vous passez en Belgique, faites un détour pour aller à Gand, non seulement pour admirer le sublime triptyque des frères Van Eyck sur l’Agneau mystique, ou pour flâner en bateau le long des canaux de cette ville-splendeur des 16°-18° siècles, mais également pour aller vous camper devant un tableau absolument inoubliable que vous découvrirez au musée de Gand. Parmi les innombrables interprétations de la Passion que nous venons de lire en ce dimanche des Rameaux, suivons celle – géniale – de Jérôme Bosch (1450–1516). Ce peintre hollandais fut le premier à imaginer des personnages et paysages oniriques fantastiques, surréalistes avant l’heure. Son tableau «  Le portement de la croix  » (vers 1505) rassemble 19 têtes exactement sur 77×84 cm, ce qui est unique dans la peinture européenne. Déchiffrons ensemble cette exégèse de la Passion du Christ, essentiellement vue comme sérénité au milieu de la dérision et de la violence.

Bosch Portement de croix

Impression globale

La composition du tableau apparaît dense, et même touffue (seuls deux petits espaces noirs échappent à la surcharge des visages omniprésents). Un sentiment d’étouffement nous prend à la gorge si l’on se projette au milieu de cette foule : on est un peu perdu, agressé, emprisonné, affolé. Le danger est partout. Puis nos yeux s’habituent. Ce n’est pas tout à fait le chaos primitif. Une diagonale évidente structure le rectangle : le bois de la poutre portée par Jésus, et toute une série de visages s’aligne sur cette diagonale. Cette poutre semble immense : on n’en voit pas le bout ni en haut ni en bas. On devine ensuite une deuxième diagonale, perpendiculaire, qui serait celle de l’autre poutre de la croix (le patibulum, qui sera à l’horizontale sur le Golgotha) épousant la ligne des épaules de Jésus. Toute une autre série de visages s’aligne sur cette deuxième diagonale, qui relie d’ailleurs les deux visages du Christ ainsi que celui du moine en haut à droite. À l’intersection des deux diagonales, le centre de la scène est bien sûr occupé par le visage de Jésus, couronné d’épines, les yeux clos.

Les couleurs et l’éclairage

Le marron et le noir prédominent, contrastant avec toutes les autres couleurs (rouge, jaune orangé, bleu, blanc). Les sources de lumière sont multiples, ce qui est très original pour l’époque, issues des couleurs claires. C’est comme s’il y avait une multitude de spots pointant sur des détails du tableau. On remarque tout de suite la lumière centrale sur le front du Christ, comme une auréole émanant de l’intérieur de son visage (et non à l’extérieur comme sur les icônes). Cette lumière se retrouve sur le front de l’autre visage de Jésus, imprimé sur le linge que tient une femme elle aussi les yeux clos, éclaboussée de cette clarté qui remonte, réfléchie par le linge blanc. Les autres spots de lumière pointent des visages de protagonistes dont on reparlera, notamment un curieux cône bleu arc-en-ciel servant de chapeau un homme les yeux mi-clos.

L’impression d’ensemble est celle d’un réel malaise devant un tel déferlement de violence exprimé par des faces grotesques, édentées, caricatures d’humains déformés par la haine et l’accusation.

Seuls trois visages échappent à cette déferlante de haine : celui de Jésus et de la femme en pleine lumière, celui d’un homme portant la croix à deux mains le long de la première diagonale, et peut-être également celui au chapeau cône de lumière bleu arc-en-ciel.

Notons que nulle part la violence n’est physique ici : pas de sang, pas de fouet ni de torture. S’il n’y avait le bois diagonal, on pourrait croire que Jésus passe son chemin tranquillement au milieu de cette foule déchaînée.

Quand on contemple le tableau dans son unité, à distance, on est oppressé par ce plan unique sans profondeur ni perspective, surpeuplé, qui nous empêche d’échapper à la pression des 19 personnages. L’absence de perspective génère une sensation d’emprisonnement provenant d’un espace trop petit, sans échappatoire possible. Les liens qui enserrent Jésus prisonnier ne sont pas ici des menottes ou des chaînes, ni même des cordes, mais une ronde infernale de visages grimaçants et menaçants (à deux ou trois exceptions notables).

La croix subliminale structurant la composition avec ses deux diagonales orthogonales renforce ce sentiment d’écartèlement et d’impuissance. Les multiples spots de source lumineuse se baladent sur toute la scène provoquant le vertige, à la manière des boules à facettes des boîtes de nuit. Les faciès horribles de cette cour des miracles sont effrayants et macabres. Le visage du Christ au milieu, couleur jaune–ocre douce, n’en est que plus impressionnant : serein et tranquille, il va son chemin (de croix !) sans se laisser déformer par l’océan de haine déferlant autour de lui.

Bosch Structure


Les personnages

La bande horizontale en haut du tableau

Bosch Haut 

·      Un premier groupe de personnages en haut de la toile est facilement repérable. Un homme au teint livide et quasi cadavérique est cerné par un visage accusateur à gauche, visiblement un riche bourgeois avec une belle boucle d’oreille de valeur et un chapeau de fourrure. Son nez fortement busqué, à l’excès, peut faire penser aux caricatures de juifs qui hélas étaient monnaie courante et ont perduré jusque sous Hitler… À droite, un moine édenté à la tonsure hirsute, un doigt crochu menaçant vers l’homme livide. Cet homme est donc le bon larron, qui marche à la mort avec Jésus, accusé par la synagogue à sa droite et l’Église à sa gauche. Bosch a l’audace d’associer l’Église grimaçante au déferlement de haine qui s’abat sur le condamné, sinistre prophétie annonciatrice des massacres et des flots de sang qui vont bientôt couler dans les Pays-Bas comme dans toute l’Europe suite au déchirement de la Réforme [1] (à partir de 1517). Le condamné est le seul à garder visage humain, avec le Christ et la femme, mais sa lividité indique qu’il prend conscience de ce qu’il attend.

L’accusation religieuse (juive et catholique) est renforcée par celle émanant des trois autres visages en haut à gauche, visiblement des notables citadins dont les regards convergent dans la même réprobation vers le larron.

Ce premier groupe de six personnages nous dit d’emblée que la Passion du Christ n’est pas que celle de Jésus : c’est également de celles de tous les pauvres hères de tous les temps condamnés par les pouvoirs religieux et civils heureux de s’unir grâce à cette violence – que  René Girard qualifiait de mimétique – autour d’un bouc émissaire.

·      Un visage est à part, à demi renversé vers le haut, dans l’obscurité (coin supérieur gauche du tableau). On devine que ce sont ses mains qui agrippent la croix tout en haut de la diagonale. C’est Simon de Cyrène, réquisitionné pour aider Jésus à porter sa croix. Mais ici il semble contraire renversé par la foule, s’agrippant à la croix comme à une bouée de  sauvetage, ce qui pourrait d’ailleurs alourdir le poids de la poutre au lieu de soulager Jésus. Comme quoi on est plutôt porté par la croix du Christ que forcé à porter celle des autres…

Le Christ n’en semble nullement affecté. Il se pourrait bien que nos velléités d’aider le Christ se transforment en fait en notre propre sauvetage, à notre insu. Tant mieux ! D’ailleurs, Simon de Cyrène garde un visage humain «  normal  » là où les autres (sauf la femme et Jésus) sont déformés par des rictus effrayants.

 

Les visages de l’arc médian

Bosch Arc médian

De gauche à droite, au milieu, se détache d’abord le visage lumineux d’une femme avec une belle coiffe ornée de trois perles de fils (allusion trinitaire ?) qui tranche sur tous les autres en se détournant de la scène et en gardant les yeux clos en parallèle avec la deuxième diagonale, à l’orthogonale donc des yeux de Jésus s’alignant sur la première diagonale. C’est bien sûr Véronique, ayant recueilli sur un linge l’empreinte de la face du Christ qui nous regarde, les yeux ouverts, comme pour nous prendre à témoin de ce qu’on lui fait subir ainsi qu’au bon larron. Véronique semble en fermant les yeux vouloir rester fixée sur la beauté intérieure de celui qu’elle a rencontré et qu’elle emporte avec elle. Elle en sourit de façon un peu énigmatique, îlot de beauté refusant la vague de laideur qui submerge tous de gauche à droite. C’est donc qu’il est possible de ne pas se laisser déformer par la haine ambiante, de ne pas participer à la violence mimétique entrainant la foule dans son chaos.

À côté d’elle, une autre femme la regarde, triste, peut-être une allusion aux femmes allant vers le tombeau embaumer le corps de Jésus. Le véritable embaumement n’est pas de statufier un mort, mais de graver au fond de soi l’éblouissant visage du transfiguré que même la laideur de sa Passion ne peut défigurer.

À droite du Christ, un ogre avec des piercings aux joues et au menton semble vouloir nous dévorer en nous regardant avec une étrange férocité. Salutaire avertissement : le spectateur ne peut se croire hors du tableau. Les deux regards du Christ sur le linge et celui de l’ogre sur la deuxième diagonale nous empêchent de rester neutres. La menace est sur nous ; le salut aussi.

Cette deuxième diagonale – invisible – du tableau relie d’ailleurs l’empreinte sur le linge au visage de Jésus et à celui du moine édenté. La couronne d’épines du Christ est ainsi opposée à la couronne de cheveux hirsutes du moine tonsuré : l’Église est ici figurée comme l’Antéchrist, capable à l’opposé de son Seigneur d’accuser et de condamner sans se voir elle-même couronnée de faux atours (richesses, pouvoir temporel etc.), ayant perdu son mordant évangélique comme les mâchoires du moine hideux ont perdu leurs dents !

À droite de cet arc médian, un soldat même la marche vers le calvaire. Sa bouille joufflue, son casque de travers, sa bouche dents dehors, ses yeux exorbités lui donnent un air stupide mais résolu à accomplir sa mission. L’obéissance militaire peut transformer n’importe qui en brute idiote plus soucieux d’obéir que de comprendre ce qu’elle exécute…

 

L’autre larron

Bosch Bas

Un dernier groupe de trois personnages constitue une scène en soi. La corde au cou du  visage retourné contre les deux autres – comme la corde autour du bon larron – nous fait reconnaître le mauvais larron ici. Sa trogne haineuse se retourne dans sa marche pour faire face à ses accusateurs, deux hommes terrifiants. Il leur ressemble. Il est à l’image de la haine qui l’accuse. Répondre au mal par le mal nous rend semblable à lui. Un emplâtre sur la tempe du criminel témoigne de son état de santé mental défaillant [2], car c’est folie de persévérer dans son crime. Répondre à la haine par la haine nous enlaidit. Ne pas pratiquer le pardon ou l’amour des ennemis nous fait ressembler à nos bourreaux. Voilà ce qui nous arrive lorsque nous vengeons œil pour œil, dent pour dent : nous finissons par ressembler au mal que nous combattons si nous utilisons les mêmes armes que lui…

Puis vient un visage énigmatique : aligné sur la première diagonale, chapeau cône bleu arc-en-ciel, ses yeux semblent regarder vers le sol. Il ressemble à un mage comme on s’attend à en trouver en Orient, plein de sortilèges dans son chapeau paré d’étoiles. Que représente-t-il ? Serait-il une échappatoire à ce chaos de laideur, faisant fi de ce monde violent et se soustrayant à l’actualité ambiante grâce à sa magie et ses pouvoirs occultes ? Même en retrait, il est cependant associé aux deux autres accusateurs grimaçants en bas du tableau.

Le bouclier

À propos d’armes, la seule qui se trouve dans le tableau est l’énorme bouclier rouge qui attire l’œil. À qui est-il ? Pas au soldat qui est trop loin. Et sa couleur rouge montre que c’est un bouclier symbolique. Comme il est dans le prolongement du corps de Jésus, on n’en déduit qu’il est là pour le protéger. Et on pense au fameux bouclier de la foi dont Paul équipe l’armure du croyant : (Ep 6). C’est cette foi–confiance sereine et paisible de Jésus envers son Père qui lui sert de bouclier, pour fendre la foule déchaînée sans lui ressembler ni se laisser atteindre par les insultes, à l’image du serviteur d’Isaïe :

« Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas la bouche » (Is 53,7).
« Le Seigneur DIEU me vient en aide : dès lors je ne cède pas aux outrages, dès lors j’ai rendu mon visage dur comme la pierre, j’ai su que je n’éprouverais pas de honte. Il est proche, celui qui me justifie ! Qui veut me quereller ? Comparaissons ensemble ! Qui sera mon adversaire en jugement ? Qu’il s’avance vers moi ! Oui, le Seigneur DIEU me vient en aide : qui donc me convaincrait de culpabilité ?  (Is 50, 7-9)
D’ailleurs deux mains appartenant à d’autres personnages semblent être celles de Jésus entre son visage et le bouclier, deux mains d’orant, levées vers le ciel en offrande…

De façon surprenante, seuls deux visages au final accusent Jésus en direct. Alors que cinq sont tournés vers le bon larron et trois vers l’autre larron. La Passion du Christ est surtout celle des larrons de tous les temps, bandits à châtier jusqu’à l’excès, criminels à exclure de l’humanité.

L’impressionnant carnaval de haine peint par Jérôme Bosch est un appel à la méditation, car chacun de ces 19 visages peut être le nôtre ou nous parler en direct.

Dans la prière de cette Semaine Sainte, attardons-nous silencieusement sur chaque visage et sur l’ensemble, jusqu’à ce que leur message s’imprègne en nous mieux que sur le linge de Véronique…

 


[1]. Brueghel l’Ancien s’en souviendra pour dépeindre la situation des Flandres sous domination espagnole pendant les guerres de religion au travers de son tableau :  » le portement de croix  » (1564). Le martyr du Christ sur la toile de Brueghel sera à l’image de la population flamande sous la terreur des catholiques exterminant les protestants hérétiques…

[2]. On pense à l’excision de la  » pierre de folie  » sur les tableaux de Bosch, reflétant la croyance de son temps selon laquelle la folie était due à un corps étranger logé dans le cerveau comme une tumeur à extraire.


LECTURES DE LA MESSE

ENTRÉE MESSIANIQUE
(Mt 21, 1-11)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus et ses disciples, approchant de Jérusalem, arrivèrent en vue de Bethphagé, sur les pentes du mont des Oliviers. Alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi. Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : ‘Le Seigneur en a besoin’. Et aussitôt on les laissera partir. » Cela est arrivé pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète : Dites à la fille de Sion :Voici ton roi qui vient vers toi,plein de douceur,monté sur une ânesse et un petit âne,le petit d’une bête de somme.
Les disciples partirent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. Ils amenèrent l’ânesse et son petit, disposèrent sur eux leurs manteaux, et Jésus s’assit dessus. Dans la foule, la plupart étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » Comme Jésus entrait à Jérusalem, toute la ville fut en proie à l’agitation, et disait : « Qui est cet homme ? » Et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

PSAUME

(Ps 21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)
R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
 Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE

Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 26, 14 – 27, 66)

Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (cf. Ph 2, 8-9)

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Matthieu

Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; L = Lecteur ; D = Disciples et amis ; F = Foule ; A = Autres personnages

L. En ce temps-là, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : D. « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? »

L. Ils lui remirent trente pièces d’argent. Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples s’approchèrent et dirent à Jésus : D. « Où veux-tu que nous te fassions les préparatifs pour manger la Pâque ? » L. Il leur dit : X. « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : ‘Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c’est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.’ » L. Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il déclara : X. « Amen, je vous le dis : l’un de vous va me livrer. » L. Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, chacun son tour : D. « Serait-ce moi, Seigneur ? » L. Prenant la parole, il dit : X. « Celui qui s’est servi au plat en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Judas, celui qui le livrait, prit la parole : D. « Rabbi, serait-ce moi ? » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! »
L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : X. « Prenez, mangez : ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : X. « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. Je vous le dis : désormais je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le royaume de mon Père. »
L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : X. « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : Je frapperai le berger,et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Prenant la parole, Pierre lui dit : D. « Si tous viennent à tomber à cause de toi, moi, je ne tomberai jamais. » L. Jésus lui répondit : X. « Amen, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » L. Pierre lui dit : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous les disciples dirent de même.

 Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : X. « Asseyez-vous ici, pendant que je vais là-bas pour prier. » L. Il emmena Pierre, ainsi que Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée, et il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors : X. « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. » L. Allant un peu plus loin, il tomba face contre terre en priant, et il disait : X. « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux. » L. Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : X. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, pour la deuxième fois ; il disait : X. « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » L. Revenu près des disciples, de nouveau il les trouva endormis, car leurs yeux étaient lourds de sommeil. Les laissant, de nouveau il s’éloigna et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il revient vers les disciples et leur dit : X. « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. Voici qu’elle est proche, l’heure où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »
L. Jésus parlait encore, lorsque Judas, l’un des Douze, arriva, et avec lui une grande foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le. » L. Aussitôt, s’approchant de Jésus, il lui dit : D. « Salut, Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Jésus lui dit : X. « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le ! » L. Alors ils s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille. Alors Jésus lui dit : X. « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. Mais alors, comment s’accompliraient les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? » L. À ce moment-là, Jésus dit aux foules : X. « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, dans le Temple, j’étais assis en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. » L. Mais tout cela est arrivé pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. Alors tous les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent.
Ceux qui avaient arrêté Jésus l’amenèrent devant Caïphe, le grand prêtre, chez qui s’étaient réunis les scribes et les anciens. Quant à Pierre, il le suivait à distance, jusqu’au palais du grand prêtre ; il entra dans la cour et s’assit avec les serviteurs pour voir comment cela finirait. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort. Ils n’en trouvèrent pas ; pourtant beaucoup de faux témoins s’étaient présentés. Finalement il s’en présenta deux, qui déclarèrent : A. « Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir.’ » L. Alors le grand prêtre se leva et lui dit : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit : A. « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. » L. Jésus lui répond : X. « C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez lFils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » L. Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : A. « Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! Quel est votre avis ? » L. Ils répondirent : F. « Il mérite la mort. » L. Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups en disant : F. « Fais-nous le prophète, ô Christ ! Qui t’a frappé ? »
L. Cependant Pierre était assis dehors dans la cour. Une jeune servante s’approcha de lui et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! » L. Mais il le nia devant tout le monde et dit : D. « Je ne sais pas de quoi tu parles. » L. Une autre servante le vit sortir en direction du portail et elle dit à ceux qui étaient là : A. « Celui-ci était avec Jésus, le Nazaréen. » L. De nouveau, Pierre le nia en faisant ce serment : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Peu après, ceux qui se tenaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : A. « Sûrement, toi aussi, tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, ta façon de parler te trahit. » L. Alors, il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme. » L. Et aussitôt un coq chanta. Alors Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement.
Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mettre à mort. Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate, le gouverneur.
Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, fut pris de remords ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens. Il leur dit : D. « J’ai péché en livrant à la mort un innocent. » L. Ils répliquèrent : A. « Que nous importe ? Cela te regarde ! » L. Jetant alors les pièces d’argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. Les grands prêtres ramassèrent l’argent et dirent : A. « Il n’est pas permis de le verser dans le trésor, puisque c’est le prix du sang. » Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour y enterrer les étrangers. Voilà pourquoi ce champ est appelé jusqu’à ce jour le Champ-du-Sang. Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : Ils ramassèrent les trente pièces d’argent,le prix de celui qui fut mis à prix,le prix fixé par les fils d’Israël,et ils les donnèrent pour le champ du potier,comme le Seigneur me l’avait ordonné.
L. On fit comparaître Jésus devant Pilate, le gouverneur, qui l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » L. Jésus déclara : X. « C’est toi-même qui le dis. » L. Mais, tandis que les grands prêtres et les anciens l’accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : A. « Tu n’entends pas tous les témoignages portés contre toi ? » L. Mais Jésus ne lui répondit plus un mot, si bien que le gouverneur fut très étonné. Or, à chaque fête, celui-ci avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que la foule demandait. Il y avait alors un prisonnier bien connu, nommé Barabbas. Les foules s’étant donc rassemblées, Pilate leur dit : A. « Qui voulez-vous que je vous relâche : Barabbas ? ou Jésus, appelé le Christ ? » L. Il savait en effet que c’était par jalousie qu’on avait livré Jésus. Tandis qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : A. « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui. » L. Les grands prêtres et les anciens poussèrent les foules à réclamer Barabbas et à faire périr Jésus. Le gouverneur reprit : A. « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? » L. Ils répondirent : F. « Barabbas ! » L. Pilate leur dit : A. « Que ferai-je donc de Jésus appelé le Christ ? » L. Ils répondirent tous : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate demanda : A. « Quel mal a-t-il donc fait ? » L. Ils criaient encore plus fort : F. « Qu’il soit crucifié ! » L. Pilate, voyant que ses efforts ne servaient à rien, sinon à augmenter le tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : A. « Je suis innocent du sang de cet homme : cela vous regarde ! » L. Tout le peuple répondit : F. « Son sang, qu’il soit sur nous et sur nos enfants ! » L. Alors, il leur relâcha Barabbas ; quant à Jésus, il le fit flageller, et il le livra pour qu’il soit crucifié. Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans la salle du Prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la garde. Ils lui enlevèrent ses vêtements et le couvrirent d’un manteau rouge. Puis, avec des épines, ils tressèrent une couronne, et la posèrent sur sa tête ; ils lui mirent un roseau dans la main droite et, pour se moquer de lui, ils s’agenouillaient devant lui en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Et, après avoir craché sur lui, ils prirent le roseau, et ils le frappaient à la tête. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier.
En sortant, ils trouvèrent un nommé Simon, originaire de Cyrène, et ils le réquisitionnèrent pour porter la croix de Jésus. Arrivés en un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire), ils donnèrent à boire à Jésus du vin mêlé de fiel ; il en goûta, mais ne voulut pas boire. Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ; et ils restaient là, assis, à le garder. Au-dessus de sa tête ils placèrent une inscription indiquant le motif de sa condamnation : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors on crucifia avec lui deux bandits, l’un à droite et l’autre à gauche.
Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens, en disant : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël : qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! Car il a dit : ‘Je suis Fils de Dieu.’ » L. Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière.
A partir de la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X. « Éli, Éli, lema sabactani ? », L. ce qui veut dire : X. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Le voilà qui appelle le prophète Élie ! » L. Aussitôt l’un d’eux courut prendre une éponge qu’il trempa dans une boisson vinaigrée ; il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire. Les autres disaient : F. « Attends ! Nous verrons bien si Élie vient le sauver. » L. Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l’esprit
(Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)
Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent ; les corps de nombreux saints qui étaient morts ressuscitèrent, et, sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la Ville sainte, et se montrèrent à un grand nombre de gens. À la vue du tremblement de terre et de ces événements, le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, furent saisis d’une grande crainte et dirent : A. « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu ! »
L. Il y avait là de nombreuses femmes qui observaient de loin. Elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
Comme il se faisait tard, arriva un homme riche, originaire d’Arimathie, qui s’appelait Joseph, et qui était devenu, lui aussi, disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate pour demander le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu’on le lui remette. Prenant le corps, Joseph l’enveloppa dans un linceul immaculé, et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait creuser dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. Or Marie Madeleine et l’autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre.
Le lendemain, après le jour de la Préparation, les grands prêtres et les pharisiens s’assemblèrent chez Pilate, en disant : A. « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, de son vivant : ‘Trois jours après, je ressusciterai.’ Alors, donne l’ordre que le sépulcre soit surveillé jusqu’au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : ‘Il est ressuscité d’entre les morts.’ Cette dernière imposture serait pire que la première. » L. Pilate leur déclara : A. « Vous avez une garde. Allez, organisez la surveillance comme vous l’entendez ! »
L. Ils partirent donc et assurèrent la surveillance du sépulcre en mettant les scellés sur la pierre et en y plaçant la garde.
Patrick BRAUD

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24 septembre 2018

Scandale ! Vous avez dit scandale ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Scandale ! Vous avez dit scandale ?


Homélie pour le 26° dimanche du temps ordinaire / Année B
30/09/2018

Cf. également :

Contre tout sectarisme
Le coup de gueule de saint Jacques


Qu’est-ce qui vous scandalise ?
Quelles affaires vous indignent ?
Quels faits vous mettent en colère comme un incendie embrase une forêt au mois d’août ?

Notez sur un bout de papier ou dans votre tête les 3 premiers sujets de scandale qui vous viennent à l’esprit. Réfléchissez sur ce que ce tiercé révèle de vos priorités, de vos peurs, de vos engagements (ou non). Puis demandez à un proche de faire le même exercice. Et comparez. Vous verrez la personnalité de chacun apparaître à travers ses choix. Vous constaterez sans doute de grandes différences. Car nous avons chacun un sens très personnel du scandale. Et notre indignation peut être sélective, ou largement conditionnée par notre milieu. Certains vibreront d’abord sur des thématiques politiques : injustices, inégalités ; d’autres sur des thématiques sociales : violences faite aux femmes, aux enfants, IVG, euthanasie ; d’autres encore mentionneront les scandales financiers qui ont ruiné des gens par centaines : Lehman Brothers, Enron, Barings, la crise de 1929… ; ou bien des scandales éclaboussant des personnalités en vue : l’affaire Fillon, Benalla, le Watergate, les diamants de Bokassa etc.

En faisant votre liste, vous remarquerez peut-être que notre époque en Occident a une conception très médiatique du scandale. Pasolini déclarait avec son sens habituel de la provocation : « Scandaliser est un droit, être scandalisé un plaisir ». Est scandaleux dans notre mentalité occidentale actuelle ce qui alimente la rumeur sur les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu, tout ce qui accélère ce que Bourdieu appelait « la circulation circulaire de l’information ». Lorsque le scandale ne tourne plus en boucle sur nos écrans, il passe de cyclone à tornade, puis à fort coup de vent, et finalement le souffle de l’événement s’éparpille et laisse la place à une nouvelle indignation…

La durée de vie des scandales est éphémère. Les plus anciens se souviendront des scandales ayant marqué le XX° siècle : l’affaire Dreyfus, Stavinsky, les emprunts russes, le canal de Panama, les goulags… Mais les autres siècles avaient bien d’autres sujets de scandale : le collier de la reine, les maîtresses du roi, les intrigues de la cour, la colonisation… « À chaque instant nous sommes exposés à nous scandaliser. Vous voyez le juste dans la pauvreté, vous vous scandalisez. Vous voyez le méchant dans la richesse, vous vous scandalisez. Vous voyez une famille chrétienne sans enfants, vous vous scandalisez ; une autre famille qui n’est pas chrétienne, et où tout abonde, vous vous scandalisez… » [1].

La Bible a elle aussi sa culture particulière du scandale, qui a très peu à voir avec notre conception actuelle. Le scandale biblique est un acte extérieur répréhensible (geste, attitude, parole, omission), posé sans cause suffisante, qui fournit au prochain l’occasion d’une chute spirituelle ou d’une faute. Pour les auteurs bibliques, est scandaleux non pas ce qui est publiquement rejeté par tous, mais ce qui risque de faire chuter quelqu’un dans sa foi en Dieu. Le scandale biblique (skandalon en grec) est essentiellement une occasion de chute qui déstabilise le croyant et risque de le faire douter.

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Ainsi, dans l’évangile ce dimanche, l’œil, la main ou le pied peuvent entraîner le croyant à s’éloigner du chemin des justes. Mieux vaut alors les couper, dit Jésus sans ménagement en usant du langage hyperbolique qu’il affectionne. Heureusement, les Pères de l’Église ont interprété ce passage allégoriquement :
« Nous pouvons trouver autour de nous des parents et des amis qui nous soient unis comme les membres de notre corps ; si leur influence est mauvaise, ils ne sont plus des amis, ils sont des ennemis : il nous restera des mutilations douloureuses, mais nous serons sauvés (Origène : commentaire de l’évangile selon saint Matthieu, XIII 25).
« Rien n’est nuisible comme la fréquentation des mauvais. Souvent plus que la nécessité n’a pu faire, l’amitié le fait soit en bien soit en mal. Quels que soient les liens qui nous unissent à eux, il faut traiter les méchants comme nous traitons nos membres gangrenés, quand nous voyons que leur corruption nous gagne » (saint Jean Chrysostome : homélie LIX sur saint Matthieu, 4).
« Il vaut mieux vous sauver en vous séparant d’eux que de vous perdre en leur compagnie » (saint Jérôme).
 Les yeux, mains ou pieds qui entraînent à pécher sont souvent de mauvaises relations qui nous influencent en mal. De telles amitiés sont scandaleuses, au sens où elles nous éloignent de Dieu. Mieux vaut cesser ces fréquentations et couper avec elles. Celui qui fréquente la mafia doit savoir qu’il finira par lui ressembler dès qu’il met un doigt dans l’engrenage. Mieux vaut la pauvreté libre que la richesse sous tutelle du mal.

« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer ». Le mot petits (mikron en grec, qui a donné micron) ne désigne pas des enfants ici, mais plutôt les cœurs simples (Rm 16,17), les gens ordinaires qui sont les préférés de Dieu, par opposition aux puissants de ce monde. Ce sont les humbles du Magnificat, qui sont élevés par Dieu alors que les puissants sont renversés de leur trône.
« C’est le propre des petits de pouvoir être scandalisés : car ceux qui sont grands sont au-dessus du scandale » (saint Jérôme).
« Celui qui est grand, quoi qu’il ait à souffrir, ne déserte pas sa foi ; mais celui qui est encore petit, faible, à cause des secrètes connivences qu’il a encore avec le mal, cherche volontiers l’occasion de se scandaliser (saint Bède le Vénérable : commentaire de l’évangile selon saint Marc) ».
Faire chuter ces petits qui croient peut être une allusion aux multiples prophéties et fausses doctrines sur Jésus qui ont pullulé dans les premiers siècles : gnostiques, ébionites, marcionistes, sabellianistes, monophysites, ariens etc… Il y a eu tant de soi-disant prophètes qui ont failli égarer le peuple des chrétiens dans des théories trop humaines ! Paul est très clair : « Je vous exhorte, frères, à vous garder de ceux qui suscitent divisions et scandales en s’écartant de l’enseignement que vous avez reçu ; éloignez-vous d’eux. Car ces gens-là ne servent pas le Christ notre Seigneur, mais leur ventre, et par leurs belles paroles et leurs discours flattent, séduisent les cœurs simples » (Rm 16,17-18).
Ce sont ces prétendus docteurs semant la division et le trouble que Jésus vise par son terrible avertissement : « mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer ».

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Ailleurs dans les Évangiles, c’est la persécution qui est un objet de chute (skandalon) pour le croyant semblable à la graine semée dans sur la roche : « dès que survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, il y trouve une occasion de chute (skandalizo) » (Mt 13,21).
Et c’est vrai que beaucoup ont renié leur baptême (les lapsi = ceux qui ont chuté) devant la peur et les menaces romaines de perdre son emploi, de voir sa famille déportée, ou de finir dans l’arène du cirque. La Gestapo et ses techniques de torture jouaient le même rôle scandaleux pendant l’Occupation : beaucoup ont craqué (mais qu’aurions-nous fait à leur place ?) pendant les interrogatoires inhumains dans les sous-sols d’une Kommandantur. La torture à la manière de la Gestapo est un scandale au sens où elle est une occasion de chute pour les résistants et peut les faire dévier de leur juste combat.

Du coup, les Évangile n’hésitent pas à qualifier Jésus lui-même de scandale, cette fois-ci pour ceux qui ne croit pas en lui. En effet, ses paroles peuvent choquer les juifs pratiquants : « sais-tu que les pharisiens ont été scandalisés (skandalizo) des paroles qu’ils ont entendues ? » (Mt 15,12)
Et notamment lorsqu’il parle du pain de vie : « Jésus, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, leur dit : ‘cela vous scandalise-t-il ?’ » Jn 6,61)
Sa liberté devant l’occupant romain peut troubler, si bien qu’il préfère payer l’impôt dû à César (alors qu’il n’y est pas assujetti de par sa filiation divine) plutôt que de dérouter les gens qui croient en lui : « Pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l’hameçon, et tire le premier poisson qui viendra; ouvre-lui la bouche, et tu trouveras un statère. Prends-le, et donne-le-leur pour moi et pour toi. » (Mt 17,27)
Son enfance ordinaire à Nazareth jure avec sa prétention à être le fils de Dieu, et cela scandalise les juifs de Capharnaüm : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? Et il était pour eux une occasion de chute (skandalizo) ». (Mc 6,3)
Pierre fanfaronne en affirmant que lui ne chutera pas (skandalizo) là où les autres faibliront : « Quand tous seraient scandalisés, je ne serai pas scandalisé ». (Mc 14,29) et Jésus est obligé de lui annoncer son reniement à venir.
C’est donc que ceux qui ont chuté (Pierre reniant, les lapsi, tout pécheur…) n’ont pas à être scandalisés de leurs propres faiblesses…

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En dehors des Évangiles, c’est Paul qui fait usage du mot scandale avec le plus de force. Libre vis-à-vis de la cashrout, Paul demande que cette liberté alimentaire ne soit pas prétexte à scandale qui détournerait les judéo-chrétiens de la foi : « Il est bien de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, et de s’abstenir de ce qui peut être pour ton frère une occasion de chute, de scandale ou de faiblesse ». (Rm 14,21) « C’est pourquoi, si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande, afin de ne pas scandaliser mon frère » (1Co 18,13).
Et surtout, Paul théorise la Croix comme scandale absolu pour les juifs : « nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1Co 1,23).
« Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté ? C’en est donc fini du scandale de la croix ! » (Ga 5,11)

Ce scandale continue d’être pour les musulmans un obstacle à recevoir la foi chrétienne : il est inconcevable, scandaleux, pour le Coran qu’un envoyé de Dieu finisse de façon aussi lamentable et infamante. D’où les théories musulmanes de la substitution ou du sosie pour éviter à Isha cette infamie choquante.

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L’enjeu de ce rapide parcours biblique est double :

- prenons conscience des situations où nos actes et nos paroles risquent de faire de nous un scandale (une occasion de chute) pour ceux qui croient ou cherchent à croire.

- et si nous-mêmes sommes scandalisés, réfléchissons à ce qui veut ainsi nous déstabiliser. N’est-ce pas donner trop de force au scandale que de l’amplifier à l’infini ou de croire qu’il est insurmontable ?

Les psaumes appellent le juste à ne se laisser déstabiliser par rien dans sa marche vers Dieu : « Grande paix pour les amants de ta loi, pour eux rien n’est scandale » (Ps 119,165)

Les Pères de l’Église étaient persuadés que le chrétien a en lui la force de l’Esprit de Dieu pour vaincre ces tentations de chuter : « Jésus nous a apporté la paix : il nous l’a apportée par sa croix, par cette croix qui est le plus grand scandale des Juifs, et qui met celui qui s’y attache au-dessus de toute tentation » [2].

« Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie » (sainte Thérèse d’Avila) : les scandales d’hier ou d’aujourd’hui sont légion ; demain en inventera bien d’autres. Souvent on nous les impose comme tels à notre insu.

Prenons garde aux vrais scandales (dans le sens biblique du terme) qui nous éloignent du cœur de la foi (l’amour, pardon, la communion de Dieu en tous), et croyons que « rien ne pourra nous éloigner de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ » (Rm 8,39).

Rien, pas même la plus scandaleuse des actualités.

 


[1]. Ambroise de Milan, commentaire du Psaume 118, sermon XXI

[2]. Ambroise de Milan, ibid.

 

 

Lectures de la messe 

Première lecture
« Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! » (Nb 11, 25-29)

Lecture du livre des Nombres

En ces jours-là, le Seigneur descendit dans la nuée pour parler avec Moïse. Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les 70 anciens. Dès que l’esprit reposa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais cela ne dura pas.
Or, deux hommes étaient restés dans le camp ; l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad. L’esprit reposa sur eux ; eux aussi avaient été choisis, mais ils ne s’étaient pas rendus à la Tente, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser. Un jeune homme courut annoncer à Moïse : « Eldad et Médad prophétisent dans le camp ! » Josué, fils de Noun, auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse, prit la parole : « Moïse, mon maître, arrête-les ! » Mais Moïse lui dit : « Serais-tu jaloux pour moi ? Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux ! »

Psaume
(Ps 18 (19), 8, 10, 12-13, 14)
R/ Les préceptes du Seigneur sont droits, ils réjouissent le cœur. (Ps 18, 9ab)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Aussi ton serviteur en est illuminé ;
à les garder, il trouve son profit.
Qui peut discerner ses erreurs ?
Purifie-moi de celles qui m’échappent.

Préserve aussi ton serviteur de l’orgueil :
qu’il n’ait sur moi aucune emprise.
Alors je serai sans reproche,
pur d’un grand péché.

Deuxième lecture
« Vos richesses sont pourries » (Jc 5, 1-6)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Vous autres, maintenant, les riches ! Pleurez, lamentez-vous sur les malheurs qui vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille sera un témoignage contre vous, elle dévorera votre chair comme un feu. Vous avez amassé des richesses, alors que nous sommes dans les derniers jours ! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont moissonné vos champs, le voici qui crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur de l’univers. Vous avez mené sur terre une vie de luxe et de délices, et vous vous êtes rassasiés au jour du massacre. Vous avez condamné le juste et vous l’avez tué, sans qu’il vous oppose de résistance.

Évangile
« Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la » (Mc 9, 38-43.45.47-48) Alléluia. Alléluia.
Ta parole, Seigneur, est vérité ; dans cette vérité, sanctifie-nous. Alléluia. (cf. Jn 17, 17ba)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jean, l’un des Douze, disait à Jésus : « Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom ; nous l’en avons empêché, car il n’est pas de ceux qui nous suivent. » Jésus répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui fait un miracle en mon nom ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ; celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Et celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense.
Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds. Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. »
Patrick BRAUD

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