L'homelie du dimanche

5 juillet 2020

Prenez-en de la graine !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Prenez-en de la graine !

Homélie du 15° Dimanche du temps ordinaire / Année A
12/07/2020

Cf. également :

Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne

 

Prenez-en de la graine !
Qui de nous n’a pas entendu cette remarque de la part d’un professeur, d’un coach sportif ou des parents ! ? Cette injonction sonne comme un reproche si elle nous compare à des exemples dont nous sommes bien loin ; elle résonne au contraire comme un encouragement si elle nous propose une réussite à portée de main.

Notre parabole du semeur de ce dimanche pourrait bien elle aussi nous murmurer à l’oreille : prends-en de la graine ! Prend de ces graines que le semeur jette à tout-va. Accueille-les dans le meilleur de ton champ intérieur ; et là, fais-les grandir, nourris-les, entretiens-les jusqu’à ce qu’elles produisent des épis en abondance.

Dans le langage courant, « en prendre de la graine » c’est vouloir imiter un modèle, un héros, parce qu’on l’admire. En est-il de même dans la parabole ? Nous faut-il imiter le Christ ? l’admirer ? Et ce semeur, comment en prendre de la graine ?

 

Les neurones-miroirs

Prenez-en de la graine ! dans Communauté spirituelle 95261614_oEn 1990, une découverte passée trop inaperçue bouscule quelques idées reçues en sciences cognitives. L’équipe du professeur Giacomo Rizzolatti, directeur du département de neurosciences de la faculté de médecine de Parme, découvre en effet que des singes sont capables d’empathie devant la souffrance ou la joie de leurs congénères. Or l’empathie était considérée comme une qualité morale propre à l’homme… Plus encore, les singes (comme la pieuvre et d’autres animaux) sont capables d’un processus d’apprentissage, à distance. Rien qu’à voir un autre membre du clan éplucher un fruit ou se servir d’un outil, les singes peuvent en l’imitant reproduire ce geste technique qu’ils ne connaissaient pas. De même une pieuvre qui regarde une autre pieuvre trouver son chemin à travers un labyrinthe de plexiglas pour atteindre une proie sera capable à son tour d’emprunter le bon chemin sans hésiter en imitant sa congénère. Cette capacité d’apprentissage n’est donc pas le propre de l’homme ! L’origine commune de l’empathie, de l’apprentissage, de la contagion émotionnelle réside dans un certain type de neurones de notre cerveau, précisément localisés, baptisés « neurones-miroirs » à cause justement de leur capacité d’induire en miroir des mouvements, des activités imitées d’autrui.

Si nous y perdons un peu en originalité humaine, l’imitation y gagne en grandeur d’évolution, et pour nous d’humanisation. Imiter, c’est entrer dans une relation où ce que l’autre fait peut me faire faire la même chose, où ce qu’il ressent déteint sur ce que je ressens. Il faut pour cela de l’admiration, au sens latin du terme : ad-miror = regarder vers. En regardant vers l’autre, en l’ad-mirant, je quitte mon narcissisme et je m’ouvre à d’autres modes de pensée et d’action que les fameux neurones-miroirs vont pouvoir reproduire rien qu’en regardant l’autre…

Les mystiques avaient déjà eu cette intuition depuis longtemps, dans toutes les religions : contempler plus grand que soi nous grandit (l’inverse est également vrai hélas !), Admirer les grandes figures spirituelles nous hissent à leur niveau.

Prendre de la graine du semeur signifie donc dans un premier temps : lever les yeux vers le Christ, régler notre course sur lui qui est devant, chercher à l’imiter dans ses actes et ses paroles. Paul l’écrivait : « courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » (He 12,1-2).

Admirer et imiter sont des ressorts, des moteurs tout au long de notre vie, qui nous font aspirer à être plus, à ne pas vivre rabougris comme les grains sur le sol peu profond ni desséchés comme celles sur le sol pierreux.

 

La propagande

August Landmesser refusant de faire le salut naziPourtant l’imitation et l’admiration peuvent devenir des pièges nocifs si l’on n’y prend pas garde [1]. D’abord, il faut bien choisir ses modèles. Beaucoup d’Allemands voulaient imiter Hitler au temps de son ascension (jusqu’à se tailler la même moustache, ou appeler leurs enfants Adolf). Beaucoup de capitaines d’industrie ne veulent que surpasser en pouvoir et en fortune les grands patrons qui les ont précédés. L’admiration est donc parfois orientée vers de fausses grandeurs. L’imitation devient monstrueuse si elle se trompe de héros.

Adam Smith déplore dans sa Théorie des sentiments moraux (1759) « cette disposition à admirer, et presque à vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à mépriser, ou du moins à négliger, les personnes pauvres et d’humble condition ». Cette tendance fait naître un marché de l’admiration: « mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain sont les grands objets de l’ambition et de l’émulation ».

Nous cédons facilement à une sorte de propagande qui nous fait nous tromper d’admiration. Les réseaux sociaux débordent de ces fausses statues de la renommée, vite déboulonnées, ainsi que de leurs followers qui s’épuisent à courir après des modèles de paille en likant jusqu’à épuisement.

 

L’idolâtrie

 admirer dans Communauté spirituelleUn deuxième piège, après celui de la propagande, est la tentation d’idolâtrer au lieu d’admirer. L’idole écrase ses dévots car elle reste inaccessible, hors d’atteinte. En même temps, on la charge de tous nos désirs insatisfaits, on projette sur elle nos manques les plus douloureux. Et elle devient du coup un rival à abattre. Au lieu d’encourager, elle désespère, et finit par engendrer ce que René Girard appelait la violence mimétique. On se bat pour être celui qui lui ressemble le plus. On lui sacrifie nos rivaux dans cette lutte, afin de conserver ses faveurs. Jusqu’à parfois assassiner son idole afin de la garder pour soi (les meurtres passionnels fonctionnent sur cette jalousie de l’autre, idolâtré-e). Les philosophes font la différence entre l’icône et l’idole, et cela peut être utile ici : l’icône désigne l’invisible et le rend présent, l’idole prétend être l’invisible et se substituer à lui. Imiter une idole conduit à la violence mimétique, alors que contempler une icône conduit à l’accueil de l’autre. Admirer une idole nous rend soumis. Vénérer une icône nous rend capable d’inventer notre voie propre.

 

L’emprise

L'EmprisePropagande, idolâtrie : un troisième piège de l’imitation admiration est l’emprise. Car se soumettre à l’idole nous fait perdre notre autonomie. Le Christ ne peut pas jouer ce rôle ! Si je me demande sans cesse : ‘que ferait le Christ à ma place ?’, je me transforme en une sorte de marionnette dont les fils seraient manipulés par celui que j’admire. Imiter se dégrade alors en répéter. Comme si être fidèle au Christ consistait à copier-coller ce qu’il a fait ou dit. Or il nous a lui-même averti : « vous ferez des œuvres plus grandes que moi » (Jn 14,12). La répétition mécanique produit souvent le contraire de l’effet recherché, car le Christ ne ferait pas à notre époque ce qu’il a fait il y a 2000 ans. Plus grave encore, vouloir faire comme le Christ devient moralement écrasant, car bien sûr j’en suis incapable ! Réduire le Christ à un exemple moral qu’il faudrait reproduire est désespérant, tant il est plus grand que moi. Vouloir répéter, reproduire, n’engendre que le constat désolé de la distance infinie entre lui et moi. Perte d’autonomie et découragement moral sont les mauvais épis de cette fausse imitation de Jésus-Christ. L’emprise qu’exerce sur nous les modèles que nous nous choisissons (ou pas !) est à la longue un indicateur de notre santé spirituelle. Les gourous finissent toujours par réduire leurs adeptes en esclavage (travail, argent, sexe, pensée…). Il est facile de dénoncer cet effet-gourou dans les sectes, mais avons-nous conscience de ceux qui exercent sur nous une emprise de cette nature ? De ceux/celles qui nous influencent jusqu’à reproduire leur comportement (au travail, en famille, en société) à notre insu ?

Propagande, idolâtrie, emprise : ces trois pièges de l’imitation-admiration ne doivent pas nous empêcher de prendre de la graine de la parabole du semeur ! Car cette parabole nous donne au moins deux clés de la réussite des semailles : l’appropriation, et l’inspiration.

 

De l’admiration à l’appropriation

Le semeur ne demande pas à être admiré. D’ailleurs il n’est que de passage, et poursuit son sillon à chaque poignée de graines lancées à terre. Impossible en fait de rester « les yeux fixés vers le ciel » (Ac 1,11), car il n’est plus là pour nous dire quoi faire, et heureusement ! Le semeur fait confiance à la capacité du sol pour accueillir la graine en profondeur. Il s’agit de planter et non de dupliquer. Planter demande d’abord de remuer et bouger les terres intérieures (le labourage) pour ensuite enfouir profondément la semence afin qu’elle  s’unisse au terreau. On disait autrefois des missionnaires qu’ils allaient planter l’Église en d’autres cultures et continents, et non qu’ils allaient fonder des succursales ! La traduction moderne de cette plantation pourrait être le processus d’appropriation : accueillir ce que l’on n’a pas produit, le comprendre, l’assimiler jusqu’à ce que cela fusionne avec le terreau originel. Faire sien ce qui était au départ un apport extérieur. Les Églises d’Afrique s’approprient depuis deux siècles l’Évangile semé par les Pères Blancs et autres sociétés missionnaires, jusqu’à ce qu’elles puissent dire avec les samaritains près du puits : « ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (Jn 4,42). L’appropriation se nomme ici inculturation (de la liturgie, de la vie communautaire, de la théologie etc.). Les vieilles Églises d’Occident continuent elles aussi ce processus d’appropriation, car leur culture change et nécessite d’autres semailles pour féconder d’autres terreaux (laïcité, sécularisation, progrès scientifique etc.).
Le sol fertile de la parabole est celui qui a su s’approprier la Parole de Dieu semée en lui.

Appropriation

 

S’inspirer plutôt que copier

Couverture-t.1-bis-555x742 copierLa suite de la parabole montre la fécondité du sol qui a su accueillir les graines de la Parole de Dieu : 30, 60, 100 pour 1 ! Or il s’agit d’un rapport d’épis à graines, pas de graines à graines ! Autrement dit, autre ce qui est semé, autre le fruit produit. C’est encore plus vrai lorsque la graine de sénevé se transforme en la plus haute plante du jardin potager (Mc 4, 31-32), ou lorsque le corps humain porté en terre se transforme en corps incorruptible dans la Résurrection (« ce qui est semé périssable ressuscite impérissable » 1 Co 15,42). D’ailleurs, autre est le semeur, autre le moissonneur (Jn 4,37). Et le mauvais serviteur reproche à Jésus de vouloir récolter là où il n’a ni semé ni moissonné, et Jésus semble lui donner raison : « serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu » (Mt 25,26). Impossible donc de copier !

La disproportion entre la graine et le blé en épis nous éloigne un peu plus de l’imitation copier-coller. C’est le travail de l’Esprit que de transformer la graine en autre chose qu’elle-même. À travers la décomposition, la mort et la renaissance en une forme autre, l’Esprit de vie ne cesse de transformer en nous la Parole de Dieu en décisions et en actes nouveaux, irréductibles à ce qui a été semé. C’est véritablement l’inspiration divine qui nous donne de traduire l’Évangile en des comportements adaptés à notre société, notre culture et ses problèmes nouveaux que le Christ n’a jamais affrontés, impossibles à imiter donc

Sans l’Esprit du Christ, la Tradition se fige en traditionalisme immobile, la morale se dessèche en catalogue de permis/défendus, les célébrations des sacrements deviennent un amoncellement de rites obscurs… L’Esprit renouvelle sans cesse le visage de son Église, et il est le moteur de l’appropriation en terre nouvelle, il favorise la mutation (la transfiguration) du grain en épis, pour la plus grande surprise des chrétiens eux-mêmes. Tel le maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien (Mt 13,52), l’Esprit est la puissance vitale qui multiplie la semence par 30, 60 ou 100 tout en la transformant en tiges et épis nouveaux.

 

Le cycle de la parabole du semeur nous concerne chacun(e) personnellement : choisir qui admirer, imiter sans reproduire, être fidèle en inventant des chemins nouveaux, s’approprier avec audace, contester les idoles plébiscitées autour de nous, dénoncer l’emprise inconsciente des idéologies inhumaines d’aujourd’hui…

Puisse l’Esprit du Christ nous montrer comment en prendre de la graine, et nous inspirer une fécondité à hauteur de ses semailles !


[1]. Cf. Michel Eltchaninoff, Point de mire, Philosophie Magazine n° 137, Mars 2020, pp. 55-57.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur :« La pluie et la neige qui descendent des cieuxn’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,donnant la semence au semeuret le pain à celui qui doit manger ;ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,ne me reviendra pas sans résultat,sans avoir fait ce qui me plaît,sans avoir accompli sa mission. »

 

PSAUME

(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)

Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.

Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.

Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.

Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !

 

DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.

 

ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia.La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas.Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.Le cœur de ce peuple s’est alourdi :ils sont devenus durs d’oreille,ils se sont bouché les yeux,de peur que leurs yeux ne voient,que leurs oreilles n’entendent,que leur cœur ne comprenne,qu’ils ne se convertissent,– et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

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29 septembre 2019

Foi de moutarde !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Foi de moutarde !

Homélie du 27° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
06/10/2019 

Cf. également :

Les deux serviteurs inutiles
L’ « effet papillon » de la foi
L’injustifiable silence de Dieu
Entre dans la joie de ton maître
Restez en tenue de service
Jesus as a servant leader
Agents de service

moutarde-a-l-ancienneUne bonne moutarde à l’ancienne, avec de gros grains et une pâte onctueuse et ferme : imaginez-la sur une andouillette de Troyes, une pièce de bœuf grillé, ou dans la sauce salade faite maison. Immédiatement, un bouquet de saveurs vous reviendra en mémoire, mariant la force et le goût, la couleur et la consistance. Jésus savait bien que parler de moutarde dans une parabole susciterait ce genre d’émotion chez ses auditeurs, et il ne s’en prive pas ! C’est sa manière à lui de rendre concret ce qui demeure insaisissable : la foi.

En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde (sénevé), vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi. » (Lc 17, 5-7)

Ce faisant, il innove. Car l’Ancien Testament ne parlait jamais de cette humble graine appelée également sénevé, ni le reste du Nouveau Testament d’ailleurs. Les seules occurrences de cette graine sont dans cette parabole dans Matthieu et dans Luc. Il fallait son regard d’enfant de Nazareth, d’adolescent se promenant dans les champs de Galilée pour remarquer ces tiges velues et feuillues aux propriétés bien intéressantes à cultiver dans son potager. En choisissant d’accrocher la foi à ces graines plutôt qu’à une idée ou un concept, Jésus pratique d’instinct une pensée concrète qui parle d’expérience aux paysans, aux ruraux qui sont la majorité de ses contemporains. L’avantage de ces paraboles très simples est qu’elles constituent un réservoir inépuisable d’interprétations. Les citadins que nous sommes devenus en 2000 ans continuent à voir dans cette comparaison un lien entre foi et saveurs, mais aussi entre foi et croissance, foi et guérison, jusqu’à penser l’effet papillon de la foi (au sens de la théorie du chaos).

 

Croire et croître

Description de cette image, également commentée ci-aprèsLe premier effet de la parabole est visuel, saisissant : de la bille noire minuscule qui se coince entre deux dents à la belle plante potagère haute de 1 m à 3 m, quelle croissance spectaculaire ! Qui pourrait croire qu’un tel potentiel de vitalité est concentré dans le point de départ si infime ? La loi de croissance organique qui préside au développement de cette graine peut devenir le principe de notre propre croissance spirituelle. Très peu de foi suffit pour grandir.

En français, dire, je crois peux avoir les deux significations, à un accent près : je fais confiance (fides = foi, confiance) ou : je grandis, je déploie toutes les potentialités de mon être (je croîs, du verbe croître = se développer). Me confier à Dieu a pour résultat immédiat de faire pousser en moi les qualités utiles aux autres (les oiseaux du ciel) : hauteur de vue, saveurs, protection des petits (ombre reposante) etc.

Je relisais récemment la vie d’Armand Marquiset, fondateur de l’association des Petits Frères des Pauvres et de Frères des Hommes. Il aura suffi d’un éblouissement intérieur à Notre Dame de Paris en juin 1936 pour que cet homme, seul au début, déploie après la guerre un immense réseau de solidarité et de chaleur humaine auprès des « vieillards » isolés comme on disait à l’époque. Aujourd’hui, les Petits Frères des Pauvres représentent un réseau de plus de 12 000 bénévoles qui visitent chaque semaine 36 000 personnes âgées isolées. Plus de 600 salariés organisent des séjours de vacances, des réveillons de Noël, des sorties culturelles, du relogement etc. Voilà une histoire de graine de moutarde qui a soulevé des montagnes pour faire reculer la solitude et l’isolement, obtenir des fonds, être déclarée grande cause nationale en 1996 etc.

Oui, s’en remettre à Dieu avec confiance c’est grandir, et réussir ses projets selon son cœur au-delà de toute espérance !

 

Croire et guérir

ImageUn autre usage de la plante moutarde était médicinal à l’époque de Jésus. Ses feuilles sont riches en vitamine C, et constituent un bon tonic printanier et un bon dépuratif. On l’a employée pour soigner la bronchite et autres affections respiratoires ; et surtout, ses graines ont des propriétés répulsives qui font merveille en cataplasme de choc.

Comparer la foi à une graine plante de moutarde, c’est donc lier de manière naturelle croire et guérir. Comme un cataplasme appliqué sur les zones douloureuses, la foi réchauffe et assouplit nos raideurs  personnelles, nos congestions spirituelles.

On oublie que le mot salut vient de la même racine que le mot santé. L’impératif latin Salve (deuxième personne de l’impératif) signifie : « Porte-toi bien » ; il a donné le mot salut, qui souhaite la bonne santé à quelqu’un.

Le salut au temps de Jésus désigne indissociablement la santé de l’âme et du corps. L’histoire de la petite graine de moutarde nous met sur la piste d’une foi qui guérit, ce que toutes les thérapies naturelles du bien-être et du développement personnel expérimentent à leur manière aujourd’hui. Nous avons un trésor dans notre tradition chrétienne : le corps humain est tout entier impliqué et concerné dans l’accueil du salut par la foi ! Peut-être cela nous aidera-t-il à avoir une pratique moins matérialiste de la médecine, sans pour autant tomber dans les dérives magiques de soi-disant guérisseurs en tout genre ?

 

Croire et goûter

Photo de Andouillette de Troyes "Moutarde & Champignons" Pommes Sautées Maison. Plat du restaurant Le FerrareLe goût si fort de la moutarde à l’ancienne se superpose immédiatement au nom de la plante moutarde : la foi est affaire de saveur ! Elle rehausse les joies simples de la vie. Elle donne un poids d’éternité à l’amitié partagée, à la communion amoureuse, au repas si délicat qu’il enchante les pupilles, au velouté du vin d’exception… Il y a un épicurisme chrétien qui, loin de mépriser la joie de la chair, lui donne une forme de plénitude, d’accomplissement étonnant. La vie a un autre goût lorsque l’on croit ! La moindre rencontre, la joie la plus humble, le plaisir le plus simple acquièrent une stature, une hauteur et une profondeur dont la disproportion graine de moutarde / plante adulte nous donne une faible idée. Tout peut être savouré avec une intensité élevée au carré lorsqu’on y entend les harmoniques du salut à venir…

 

L’effet papillon de la foi

L'effet papillon de la foiOn a déjà évoqué cette propriété stupéfiante des équations météorologiques de Konrad Lorentz (cf. L’effet papillon de la foi). Le battement d’ailes d’un papillon sur la côte est des États-Unis peut provoquer, par enchaînement successifs, une tornade sur la côte ouest ! Et c’est vrai que les plus petits leviers peuvent soulever des montagnes énormes, les plus petites graines engendrer des arbres immenses.

La Bible regorge d’exemples illustrant l’importance des petites choses [1]. Une petite pierre a fait tomber un géant; une petite coupe de cheveux a failli causer la perte du royaume ; un petit repas a coûté la vie à un prophète ; une petite mangeoire a changé la destinée de toute l’humanité ; un petit arrangement a provoqué la mort du Sauveur, pour qu’une toute petite graine de moutarde puisse déplacer des montagnes !

Ézéchiel prend l’image du petit rameau qui va devenir une demeure pour les oiseaux du ciel :

Ainsi parle le Seigneur, Yahvé : J’enlèverai, moi, la cime d’un grand cèdre, et je la placerai; j’arracherai du sommet de ses branches un tendre rameau, et je le planterai sur une montagne haute et élevée. Je le planterai sur une haute montagne d’Israël; il produira des branches et portera du fruit, il deviendra un cèdre magnifique. Les oiseaux de toute espèce reposeront sous lui, tout ce qui a des ailes reposera sous l’ombre de ses rameaux. (Ez 17, 22-23)

La Bible nous dit de « ne pas mépriser le jour des petits commencements », même un seul talent ; même cinq pains et deux petits poisons ; une mauvaise décision dans le Jardin d’Eden ; un petit bateau dans un déluge planétaire ; une petite tour de Babel, qui provoqua une confusion mondiale jusqu’à nos jours et d’innombrables guerres entre les nations de la terre ; une petite promesse faite à Abraham, qui fit tomber des bénédictions sur le monde entier ; un petit homme sur une montagne, qui transmit le Décalogue à toute la terre ; un petit garçon dans une bergerie, qui devint roi et contribua à changer le cours de l’histoire ; une petite mesure de farine et quelques gouttes d’huile, mélangées à de l’obéissance, qui permirent au prophète de Dieu, à son hôtesse et à son fils de survivre durant trois années de famine.
« Car ceux qui méprisaient le jour des faibles commencements se réjouiront […] » (Za 4,10)

Plus que jamais, nous pouvons croire à l’importance des commencements. Il nous faut pour cela « des veilleurs sur les remparts de Jérusalem », pour distinguer au loin ce qui vient, pour repérer comme Élie au Mont Carmel le nuage dans le ciel à peine plus gros que le point mais annonciateur de la pluie salvatrice. Il nous faut des planteurs de graines aussi minuscules que celle de la moutarde, qui feront confiance à leur pouvoir démultiplicateur.

Foi de moutarde ! dans Communauté spirituelle Small-Is-BeautifulNe nous laissons donc pas fasciner par les colosses aux pieds d’argile (too big to fall pensait-on avant la crise financière de 2008). Small is beautiful pourrait être comme dans les années 80 un beau slogan à remettre à l’ordre du jour…

Terminons en citant deux autres usages de cette image de la graine de moutarde. L’un dans le Coran, qui reprend sa petitesse pour évoquer que rien n’échappe à Allah omniscient :

«À la résurrection, sur les balances justes, personne ne sera trompé du poids d’un grain de moutarde… Devant son tribunal, ce qui ne pèserait qu’un grain de moutarde, fût-il caché… au ciel ou sur la terre, sera produit par Dieu… »(Sourates 21.47 ; 31.16).

L’autre usage est dans le Catéchisme de l’Église catholique. Avec poésie, le court texte du Credo de Nicée-Constantinople est comparé à une graine de moutarde contenant tous les développements ultérieurs de la théologie et de la spiritualité :

CEC n° 186
Comme la semence de sénevé contient dans une toute petite graine un grand nombre de branches, de même ce résumé de la foi renferme-t-il en quelques paroles toute la connaissance de la vraie piété contenue dans l’Ancien et le Nouveau Testament (S. Cyrille de Jérusalem, catech. ill. 5,12).

Relisez donc la parabole de Jésus : vous ne verrez plus jamais votre pot de moutarde à l’ancienne comme avant ! 

 


 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3 ; 2, 2-4)

Lecture du livre du prophète Habacuc

Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent.
Alors le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit une vision, clairement, sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment. Car c’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard.
Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité.

PSAUME
(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! (cf. Ps 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

DEUXIÈME LECTURE
« N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur » (2 Tm 1, 6-8.13-14)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains. Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus. Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.

ÉVANGILE
« Si vous aviez de la foi ! » (Lc 17, 5-10) Alléluia. Alléluia.
La parole du Seigneur demeure pour toujours ; c’est la bonne nouvelle qui vous a été annoncée. Alléluia. (cf. 1 P 1, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi.
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »
Patrick BRAUD

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22 septembre 2019

Qui est votre Lazare ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Qui est votre Lazare ?

Homélie du 26° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
29/09/2019

Cf. également :
Le pauvre Lazare à nos portes
La bande des vautrés n’existera plus
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?

Faits divers, faits majeurs

CARTE NANTESFrance Info pubilait le 12 juillet 2019 cette nouvelle effarante :

Le cadavre d’un octogénaire, décédé en 2008 et momifié, a été découvert mercredi dans son appartement à Nantes. Un nouveau drame de la solitude et de l’isolement.

Disparu depuis 11 ans sans que personne ne s’inquiète ! Et le site rappelait que ce genre de dénuement n’était hélas pas rare :

Deux drames similaires à Saint-Nazaire
Un nouveau drame de la solitude après la découverte des cadavres de deux personnes en juin dernier. Elles aussi seules et coupées du monde : les policiers avaient retrouvé  le corps de deux personnes âgées, à leur domicile à Saint Nazaire, bien après leur décès. L’une d’entre elles était certainement morte depuis plusieurs mois auparavant sans que personne, ni famille, ni voisins, ni organismes sociaux ne s’en inquiète.

Quand nous entendons parler de pauvreté, nous pensons d’abord à la précarité, aux SDF, aux chômeurs, à ceux qui vivent avec moins de 900 € par mois etc. Et, bien sûr, nous ne devons jamais oublier ce combat contre la misère qui est constitutif de tout humanisme, chrétien ou non. Mais, quand Jésus invente son personnage nommé Lazare dans sa parabole, à la porte du festin du riche, nous pouvons – nous devons – étendre cette situation à toutes les pauvretés qui aujourd’hui encore provoquent exclusion et isolement. Les ulcères de Lazare devraient nous ulcérer !

 

Qui est votre Lazare ?

Qui est votre Lazare ? dans Communauté spirituelle 220px-Fedor_Bronnikov_007Mais qui sont les Lazare couchés devant notre portail ? On a vu (cf. Le pauvre Lazare à nos portes) qu’on pouvait faire une lecture géopolitique de la parabole, en terme d’inégalités entre pays en voie de développement et le G20 (pour faire court). On peut – on doit – également faire une lecture plus proche, très simple, existentielle : qui sont les Lazare que je ne veux pas voir ?

Le cas de l’octogénaire décédé depuis 11 ans dans l’indifférence générale devrait vous alerter : la pauvreté n’est pas toujours visible. La pauvreté relationnelle, conséquence de ruptures, de malheurs successifs, voire de caractères difficiles, est omniprésente dans nos grandes villes. Il paraît qu’à Paris plus d’un logement sur deux est habité par une personne seule. Partager les miettes du festin signifie alors : rendre visite, téléphoner, maintenir quelqu’un dans un réseau d’amitié, s’intéresser, donner des nouvelles… Le défi sera plus grand dans les années à venir avec le boom des seniors : le grand âge produit mécaniquement de la solitude (éloignement, déménagements, perte de mobilité, veuvage, santé…). Ils seront de plus en plus nombreux les Lazare couverts d’années mendiant quelques moments de chaleur humaine derrière la porte de leur logement devenu tellement à l’écart des autres.

383433-1185x175-abribus-c-channelpetits-freres-des-pauvres-chloe1549280812-realisation-253 Lazare dans Communauté spirituelleL’association les Petits Frères des Pauvres tisse patiemment depuis 1946 un réseau de visiteurs bénévoles autour des personnes isolées qu’on lui signale. Elle a un beau slogan : « des fleurs avant le pain ». Car elle sait bien que nous nous nourrissons de contacts, d’échanges, de visages tout autant que de paniers-repas ou d’allocations, par ailleurs absolument nécessaires.

À cette double pauvreté matérielle, relationnelle, il faut ajouter celle de la santé, dont le  Lazare de l’Évangile est cruellement dépourvu.

Un autre fait divers terrifiant met en évidence cette forme de maladie qui déshumanise et exclue : Alzheimer. Soigné pour un cancer, un homme de 72 ans atteint de la maladie d’Alzheimer avait disparu le 19 août 2019 dans un hôpital marseillais. Son corps a finalement été retrouvé 15 jours après dans un couloir désaffecté.
15 jours après…
Quelqu’un qui souffre d’être « désorienté » (selon le terme clinique) va peu à peu sombrer dans une non-existence dramatique si personne ne lui tient à la main, ne lui rappelle qui il est, ne le rassure avec une présence bienveillante malgré les symptômes si usants pour les proches (perte de mémoire, agressivité, mouvements perpétuels, perte de son identité, de sa famille). Ces Lazare-là font peur, et nous nous sommes tentés de nous en débarrasser en les mettant devant le portail comme dans la parabole, c’est-à-dire hors de notre vue, dans des établissements spécialisés où seuls des professionnels veilleront sur eux.

Vous voyez : se poser la question ‘qui sont les Lazare qui m’entourent ?’ c’est ouvrir les yeux au-delà des apparences sur les personnes autour de nous en situation de pauvreté aux multiples facettes. Si chacun des riches « vêtus de pourpre et de lin fin » pouvait prendre en charge ne serait-ce qu’un Lazare dans son voisinage, la solitude reculerait et l’enfer se viderait.

 

On est toujours le Lazare ou le riche d’un autre

lazare22 paraboleD’ailleurs, ne sommes-nous pas chacun le Lazare d’un autre à certains moments de notre vie ? Le reconnaître, l’accepter, est douloureux. Car il est plus glorieux d’aider que d’être aidé, de donner que de quémander. Pourtant, impossible de vivre longtemps sans éprouver comme Lazare ces ulcères dus à une faim inassouvie. Faim de reconnaissance, de chaleur humaine, de moyens pour survivre, de ne plus souffrir… Qui de nous n’a pas traversé de telles périodes, parfois interminables, où nous regardions les chanceux festoyer autour de nous sans pouvoir nous joindre à eux ? Oser crier au secours est alors une humiliation de plus, et beaucoup ont trop de fierté pour faire ce pas. Ceux qui ont traversé de tels moments trouveront la délicatesse la pudeur qui convient dans leur aide pour ne pas jeter à Lazare des miettes comme à un chien.

Qu’est-ce qui empêche le riche-sans-nom de voir Lazare (El-azar = Dieu a secouru) mourir de faim et d’ulcères ? Le portail de sa belle demeure : Lazare gisait devant son portail, qui le masque à ses yeux. C’est donc qu’il faut faire sauter – à la dynamite si besoin ! – ces portails en forme de clôtures qui ghettoïsent les riches entre eux !

 

Et le spectateur ?

Le devoir du tiers qui assiste à la scène de l’Évangile relève de l’obligation de la correction fraternelle (Mt 18, 15-18) : va ouvrir les yeux du riche qui fait bombance, sourd et aveugle à la détresse de Lazare. Dis-lui de sortir au-delà de son portail. Mieux, invite-le à ouvrir les portails qui le coupent des autres, invite-le à inviter ceux qui ne pourront rien lui rendre en retour :

 « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Lc 14, 12-14)

Le passant devant la maison du riche ou le convive profitant de son festin ont une responsabilité éthique incontournable : avertir et intercéder.

Se taire devant l’opulence non partagée est aussi grave que de ne pas partager. C’est une non-assistance à personne en danger. Souvent, elle est due à la peur de perdre les avantages liés aux relations avec les puissants de ce monde. Mais ce tiers personnage – non apparent dans la parabole de Jésus – pourrait bien être le nôtre : nous assistons au spectacle de quelques-uns se gavant de manière indécente à côté de la misère de quelques autres, et nous ne disons rien.

Tour à tour Lazare, homme comblé ou spectateur, laissons la parabole de Jésus faire son chemin en nous. Elle peut nous faire crier au secours, ouvrir le portail, ou sonner le tocsin pour réveiller les consciences.

Un clin d’œil pour terminer : Jésus raconte que Lazare est emmené « auprès d’Abraham » après sa mort. C’est donc un saint Lazare qui fait aussitôt penser à la gare éponyme (même si le saint de la gare est le frère de Marthe et Marie et non ce personnage fictif de la parabole). Or dans une grande gare comme St Lazare se côtoient des représentants de toutes les couches sociales. Comme le disait Emmanuel Macron le 29 juin 2017, à peine élu président : « Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». Durant son discours pour l’inauguration de la Station F de Xavier Niel le 29 juin 2017 à la Halle Freyssinet à Paris, Emmanuel Macron livrait ainsi sa vision du monde, celle des élites au pouvoir. Les territoires, quels qu’ils soient (ville, pays, continent), sont des lieux de « passage » où les individus doivent lutter pour « réussir », sous peine de n’être « rien ».

Ce darwinisme social est à mille lieux de la parabole de ce dimanche !

 Les horloges de Saint-Lazare

Restons ulcérés avec Lazare devant les fossés qui séparent les uns des autres et préfigurent à l’envers le « grand abîme » intraversable de l’au-delà !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La bande des vautrés n’existera plus » (Am 6, 1a.4-7) 

Lecture du livre du prophète Amos Ainsi parle le Seigneur de l’univers :

Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. Couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; ils improvisent au son de la harpe, ils inventent, comme David, des instruments de musique ; ils boivent le vin à même les amphores, ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël ! C’est pourquoi maintenant ils vont être déportés, ils seront les premiers des déportés ; et la bande des vautrés n’existera plus.

PSAUME
(Ps 145 (146), 6c.7, 8.9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés. 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger. 

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

DEUXIÈME LECTURE
« Garde le commandement jusqu’à la Manifestation du Seigneur » (1 Tm 6, 11-16) 

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Toi, homme de Dieu, recherche la justice, la piété, la foi, la charité, la persévérance et la douceur. Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé, c’est pour elle que tu as prononcé ta belle profession de foi devant de nombreux témoins. Et maintenant, en présence de Dieu qui donne vie à tous les êtres, et en présence du Christ Jésus qui a témoigné devant Ponce Pilate par une belle affirmation, voici ce que je t’ordonne : garde le commandement du Seigneur, en demeurant sans tache, irréprochable jusqu’à la Manifestation de notre Seigneur Jésus Christ. Celui qui le fera paraître aux temps fixés, c’est Dieu, Souverain unique et bienheureux, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, lui seul possède l’immortalité, habite une lumière inaccessible ; aucun homme ne l’a jamais vu, et nul ne peut le voir. À lui, honneur et puissance éternelle. Amen.

ÉVANGILE
« Tu as reçu le bonheur, et Lazare, le malheur. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance » (Lc 16, 19-31). Alléluia. Alléluia. Jésus Christ s’est fait pauvre, lui qui était riche, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. Alléluia. (cf. 2 Co 8, 9)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’ Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !’ Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »
Patrick BRAUD

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7 juillet 2019

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Homélie pour le 15° Dimanche du temps ordinaire / Année C
14/07/2019

Cf. également :

Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

 

Lire aux éclats

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras t’égarer… »
Rabbi Nahman de Braslav.

Lire aux éclats par OuakninCette citation est placée en exergue du livre du rabbin Marc Alain Ouaknin: « Lire aux éclats » (Seuil, 1993). Rabbi Nahman y indique avec son humour habituel une règle devenue essentielle en herméneutique (= science de l’interprétation) moderne : se laisser dérouter par le texte, accepter d’y trouver ce qu’on y a pas cherché. Internet avec son principe de sérendipité ne dit pas autre chose : surfer sur la toile sans prédéterminer ce que vous cherchez vous permettra de trouver de l’inattendu bien plus intéressant…

On peut lire aux éclats la Bible, savourer l’infinité des possibles que la lecture d’un texte est capable de nous ouvrir, selon notre siècle, notre culture, notre curiosité, notre disposition intérieure. Le texte éclate en une multitude d’harmoniques, souvent très différentes voire contradictoires. Si bien qu’il est impossible d’affirmer : la leçon de cette parabole c’est ceci ou cela. Par contre, on peut jouer – jusqu’à rire aux éclats – des différentes interprétations possibles qui chacune ont besoin des autres pour ne pas enclore le texte, pour le garder ouvert, pour ne pas en faire un prétexte de soi-disant vérités que je voudrais asséner à un auditoire.

C’est le rôle de la tradition orale – et notamment le Talmud – pour les juifs, ou des Pères de l’Église pour les chrétiens que de montrer comment tirer d’un même texte toute une gamme de significations de tous ordres, dilatant le texte à l’infini. Le Talmud appelle une lecture éclatée, infiniment ouverte, renvoyant tout sens à un autre sens…

Pour paraphraser Rabbi Nahman, celui qui refuse de s’égarer dans l’Écriture n’y trouvera jamais que ce qu’il y pensait en entrant. Seul celui qui parcourt l’inépuisable spectre des couleurs de l’arc-en-ciel peut dire qu’il apprend à vivre dans la lumière.

Un exemple frappant de la beauté et de la fécondité de cette polysémie (= sens multiples) du texte biblique est notre parabole du bon samaritain de ce dimanche (Lc 10, 25-37). Appliquons-lui  quelques filtres de lecture, pour y puiser sans l’épuiser.

 

Les lectures éthiques

Les multiples interprétations du Bon Samaritain dans Communauté spirituelleCe sont actuellement les plus connues. Depuis le catéchisme des enfants jusqu’à l’expression courante en français, être le bon samaritain de quelqu’un c’est lui venir en aide lorsqu’il est blessé et en détresse. Au Canada et aux États-Unis, il existe même une loi dite « du bon samaritain » qui protège de poursuites quelqu’un portant assistance à autrui.
Les papes ont commenté cette parabole en en faisant l’archétype de la miséricorde pour autrui à pratiquer comme le Christ.
C’est déjà beaucoup. Et la morale occidentale, même coupée de ses racines bibliques, continue à accorder beaucoup d’importance aux victimes de la violence. S’arrêter sur sa route pour les soigner, les conduire à ceux qui pourront faire plus : Jésus porte le souci du prochain à terre à un très haut niveau d’exigence.

Cette éthique semble aujourd’hui évidente. Reste que cela se passe entre deux ennemis (les samaritains sont en conflit ouvert avec Jérusalem [1]). Jésus demande donc de prendre soin de son ennemi alors qu’il est faible (cf. David épargnant son rival Saül alors qu’il l’avait à portée de lance 1S 24), ce qui avouons-le est beaucoup moins dans l’air du temps. Nous y reviendrons dans la lecture politique de la parabole.

Une éthique de compassion, une éthique du « care » (= prendre soin de l’autre) : nul doute que notre parabole marquera encore longtemps notre culture pour y rappeler l’exigence de l’amour du prochain à travers les soins accordés aux victimes, même ennemies.

 

Les lectures allégoriques

Une parabole vise à illustrer un sens global, ici la réponse à la question : qui est mon prochain ? Le sens global importe plus que les détails. Une allégorie est une transposition terme à terme d’une situation donnée. Chaque détail compte. Les Pères de l’Église ont ainsi lu cette parabole de manière allégorique, en essayant d’identifier chaque personnage ou lieu comme symbolique d’un personnage ou de lieux réels.

 Origène - Exégèse spirituelle - Tome 5, Les paraboles évangéliques.Par exemple, Origène (185-254) n’a aucun mal à lire dans la parabole l’histoire du salut depuis Adam. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho représente Adam ou la doctrine de la chute dans le péché à cause de sa désobéissance. Jérusalem symbolise le ciel et Jéricho le monde. Les brigands sont les adversaires puissants ou démons, ou les faux prophètes qui vécurent avant le Christ. Lorsqu’Adam fut créé, il tomba dans le péché à la suite des attaques du diable et de ses anges. Les blessures correspondent aux désobéissances et aux péchés. L’homme dépouillé de ses vêtements est l’homme qui a perdu son incorruptibilité, son immortalité et toutes ses vertus. Il est « à moitié mort » parce que, même si son âme est immortelle, sa nature humaine, elle, est morte. Le sacrificateur et le Lévite représentent la Loi et les Prophètes de l’Ancien Testament. La Loi et les Prophètes ne pouvaient pas sauver l’humanité déchue. Le bon Samaritain représente évidemment Jésus-Christ. Il est venu sauver l’humanité déchue. Le vin représente la Parole qui instruit et corrige, et l’huile représente la doctrine de l’amour, de la pitié et de la compassion. L’âne représente le corps de Christ qui transporte l’homme dans l’Église. L’auberge représente l’Église et l’aubergiste les apôtres et leurs successeurs, comme les évêques et autres responsables de l’Église. Les deux pièces d’argent représentent la foi dans le Père et dans le Fils, ou les deux Testaments de la Bible, ou encore l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. Jésus sauve l’humanité déchue en donnant son corps pour mourir sur la croix et en établissant l’Église comme un lieu qui protège les croyants en attendant la seconde venue. La promesse du bon Samaritain de revenir et de rembourser les frais engagés par l’aubergiste représente le retour de Christ. Telle était l’interprétation d’Origène. Il pensait que tous les détails de l’histoire revêtaient une signification particulière.

D’autres Pères de l’Église y verront une annonce allégorique de l’histoire de l’Église. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho est le Christ lui-même, qui descend de la divinité (Jérusalem) pour épouser notre humanité (Jéricho). Il est blessé lors de sa Passion ; les cohens et les lévites (symbole du Temple et de la Loi devenue inutiles depuis Jésus) l’ont ignoré, mais les hérétiques et les païens (symbolisés par le samaritain) l’ont accueilli. Depuis, le Christ est dans cette auberge figurant l’Église où avec Pierre elle a reçu la mission de restaurer l’humanité dans son image et sa ressemblance avec Dieu (les deux pièces de monnaie). L’Église est cette auberge, cet hôpital de campagne dirait le pape François, qui reconnaît le Christ en tout homme blessé et le soigne jusqu’à restaurer sa  condition divine. Cette hôtellerie c’est l’Église, la maison, l’auberge où nous sommes confiés les uns aux autres pour guérir et retrouver la santé personnelle de l’âme et du corps.

Le Samaritain verse de l’huile et du vin sur les plaies du blessé. C’est ce que fait l’huile du baptême, l’huile de la confirmation, et le vin de l’eucharistie.

220px-Chartres_Bay_44_Good_Samaritan_Panel_07 allégorie dans Communauté spirituelleD’autres Pères de l’Église en feront une lecture plus christique. Effectivement le Verbe s’est fait chair, descendant de Jérusalem à Jéricho. Il a été dépouillé de ses vêtements lors de sa Passion. On l’a laissé à demi-mort, mais ce n’était que sa nature humaine qui était morte, pas sa nature divine. Le Christ est également (cela n’est nullement gênant de l’identifier à deux personnages) le samaritain (cf. « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » Jn 8,48) qui s’approche de l’humanité blessée et la conduit à l’Église pour la restaurer. Puis il s’absente (Ascension) et demande à l’Église de continuer sa mission de salut jusqu’à ce qu’il revienne (la Parousie ou le retour du Christ en gloire).

Un des buts de ces interprétations allégoriques est de montrer que tout se passe comme l’avait annoncé le Christ. Il n’y a donc pas à se scandaliser de la déchéance de Jésus dans sa Passion : c’était pour manifester la puissance de l’amour de Dieu. Il n’y a pas lieu de s’offusquer du passage de l’Église aux samaritains puis aux païens : c’est en fidélité au Christ lui-même.

 

Les lectures sémiotiques

image009 DoltoL’analyse sémiotique (du grec semeïon = signe) part du texte tel qu’il est, sans avoir besoin du contexte ou de la soi-disant intention de l’auteur (qui n’est souvent que la projection de celle du lecteur…). Ici, elle s’intéresserait au jeu des différents acteurs, à leur position physique (assis, debout, couché), aux mouvements spatiaux (haut-bas, de côté, dans l’auberge), aux alliances qui se nouent, à la progression du récit. Le légiste interrogeant Jésus est dans une position moitié mort – moitié vivant en termes spirituels. L’humain de la parabole tombé aux mains des brigands est aussi abandonné à moitié-mort (c’est-à-dire aussi à moitié vivant). Et Jésus fait au légiste ce que le Samaritain fait à l’humain à moitié mort de la Parabole. Jésus utilise ce qui lui appartient – la Loi et la Parabole – pour conduire le légiste dans le chemin de la vie (c’est qui lui manquait au début) comme le Samaritain utilise ce qui lui appartiennent, l’huile, le vin et la monture, pour conduire l’humain de la Parabole à un espace où la vie devient possible.

 

Les lectures psychanalytiques

L'Evangile au risque de la psychanalyse, tome 1 par DoltoOn a déjà évoqué (cf. Aime ton Samaritain !) la trouvaille géniale de Françoise Dolto lisant cette parabole avec ses lunettes de psychanalyste. À quelle question doit répondre la parabole ? La voici : ‘qui est mon prochain ?’ Jésus lui-même reprend le fil de sa démonstration après avoir raconté la parabole : « qui s’est montré le prochain ? » « Celui qui a fait preuve de compassion envers le blessé » est obligé de concéder l’interrogateur du début, ne voulant même pas prononcer le nom de samaritain qu’il exècre. La conclusion de Dolto s’impose, logique : aimer son prochain, c’est aimer ceux qui nous ont secouru, ceux qui ont été pour nous comme le samaritain transgressant les lois sociales et religieuses pour nous venir en aide. Elle inverse ainsi la perspective de la lecture éthique : Jésus ne nous parle pas de faire du bien au prochain mais d’aimer ceux qui nous ont fait du bien. C’est fort différent ! C’est alors la question de la dette qui est au cœur de la parabole : reconnaître la dette d’amour que j’ai envers ceux qui m’ont aidé suscite en moi gratitude et désir de faire de même (puisque je ne peux pas le rendre à mon sauveur qui a disparu). Ainsi circule un don gratuit et désintéressé qui n’attend pas de retour et ne se referme jamais sur lui-même.

 

Les lectures politiques

Ivan Illich affirme qu’une longue tradition liturgique s’est contentée de trouver dans cette parabole un exemple de bon comportement. Cette dimension morale dissimule ce que la parabole avait de radical et nouveau à l’époque. Illich propose de voir le Samaritain comme un Palestinien prenant soin d’un Juif blessé. En plus d’outrepasser sa préférence ethnique afin de prendre soin de son semblable, il commet une sorte de trahison en s’occupant de son ennemi. En faisant cela il exprime sa liberté de choix, répondant ainsi à la question « qui est mon prochain ? » non par l’expression d’un devoir, mais par un don librement offert. La portée politique de la parabole est immense (comme celle du riche et du pauvre Lazare) et concerne les peuples, pas seulement les individus.

On peut imaginer transposer cette parabole à d’autres situations politiques : l’apartheid au siècle dernier, les migrations internationales dans les décennies à venir, l’archipélisation de la France etc.

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La liste des multiples interprétations de cette parabole n’est pas close. Lire aux éclats ce passage sur l’amour du prochain d’un finit pas de résonner, de faire vibrer d’autres harmoniques, d’éclairer d’autres réalités sociales, personnelles, religieuses…

Ne croyons jamais connaître l’Évangile.
Ne demandons à personne quelle leçon il faudrait soi-disant en tirer.
Laissons ces mots tracer en nous leur chemin, produire en nous leur effet, jusqu’à ce que nous puissions entendre ce que signifie pour chacun aujourd’hui : « va, et fais de même ».

 


[1]. D’après Flavius Josèphe, cette hostilité réciproque se serait envenimée à la suite d’une profanation du Temple de Jérusalem, des Samaritains y ayant jeté des ossements humains sous les portiques. Circonstance aggravante au regard du judaïsme, le fait de manipuler des ossements humains, et donc de toucher un cadavre, est interdit (Lévitique 21,1-4). C’est à la suite de ces événements que, selon Josèphe, les Samaritains n’ont plus accès au lieu saint et que, pour leur part, les Juifs préfèrent ne pas s’aventurer en Samarie.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.

Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.

Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia.
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

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