La tentation intégraliste
La tentation intégraliste
Homélie pour le 18° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
03/08/25
Cf. également :
On n’a jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard !
Êtes-vous croissant ou décroissant ?
Vanité des vanités…
La double appartenance
Gardez-vous bien de toute âpreté au gain !
Le pauvre Lazare à nos portes
Chameau et trou d’aiguille
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
1. Les évêques et la fin de vie
Nombreuses ont été les voix épiscopales en France pour dénoncer les dangers d’un vote en faveur de « l’aide à mourir ». Certains ont dénoncé « une rupture anthropologique », et se sont opposés au vote du projet de loi avec force. Les évêques ont voulu peser dans le débat public. Ils écrivaient notamment [1] :
« Profondément inquiets des conséquences pour la société française et des perspectives alarmantes auxquels un « droit à mourir » exposerait en particulier les Français les plus vulnérables, les évêques réaffirment leur détermination à porter la voix d’une société juste et fraternelle, qui protège les plus vulnérables ; et redisent leur plein soutien à la loi Claeys-Leonetti de 2016 actuellement en vigueur ».
Toutes les religions s’étaient d’ailleurs exprimées dans ce sens du refus du projet de loi dans une tribune du CRCF du 15/05/25 [2] :
« Les dangers d’une rupture anthropologique.
La Conférence des responsables de culte en France (CRCF) – catholique, protestant, orthodoxe, juif, musulman et bouddhiste – alerte solennellement sur les graves dérives qu’implique la proposition de loi introduisant dans la législation française un « droit à l’aide à mourir ». Derrière une apparente volonté de compassion et d’encadrement, ce texte opère un basculement radical : il introduit légalement la possibilité d’administrer la mort – par suicide assisté ou euthanasie – en bouleversant profondément les fondements de l’éthique médicale et sociale. […]
Devant cette possible rupture anthropologique, la CRCF appelle les parlementaires à faire preuve de discernement. Légaliser la mort administrée ne sera pas un progrès, mais une régression éthique, sociale et médicale. Il faut choisir l’investissement dans les soins palliatifs, la formation à l’écoute, l’accompagnement global des personnes jusqu’à la fin de leur vie. Ce choix est celui de l’humanité contre l’abandon, de la relation contre la solitude, du soin contre la résignation. »
Bien sûr, on ne peut contester aux religions le droit d’exprimer leur point de vue dans ce débat de société. Par contre, on peut regretter qu’elles rêvent encore d’un contrôle religieux sur les pratiques sociales. Le sociologue des religions Jean-Louis Schlegel – par ailleurs catholique assumé – rappelait fort justement dans La Croix du 23/05/25 [3] :
« La CRCF se dispense de légitimer ses avertissements – une « autodispense » mal accueillie par des citoyens qui ne sont pas nécessairement des laïcards bornés. Ils rappellent l’objection déjà avancée contre l’Église lors de précédentes batailles législatives sur les sujets sociétaux : de quel droit, devenue très minoritaire, et aussi dévaluée par l’écart entre le dire et le faire (cf. les abus…), peut-elle prétendre imposer sa loi contre une opinion qui va dans l’autre sens ?
Ces lois laissent une totale liberté aux croyants pour vivre leur foi et défendre leurs options éthiques : de quel droit dénient-ils aux autres la possibilité de vivre selon leurs convictions, a fortiori si ces derniers sont majoritaires ? Comment rester insensible à ces protestations démocratiques ? »
Forcer la loi à refléter la position de l’Église : voilà une vieille tentation qui se fait jour dès les débuts du christianisme !
Jésus lui-même y a été confronté. Ne le voit-on pas dans l’évangile de ce dimanche (Lc 12,13-21) refuser de statuer sur la jurisprudence de l’héritage ?
« En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : ‘Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage.’ Jésus lui répondit : ‘Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ?’ »
Qui m’a établi juge de vos affaires ? Voilà une petite phrase méconnue des chrétiens, qui amorce pourtant une révolution singulière. Ce n’est pas au Christ (ni a fortiori au christianisme) de légiférer dans les affaires ordinaires des familles, de la cité ou de l’économie.
Voyons ce que cette prise de position de Jésus a de révolutionnaire.
2. Ni Beth Din, ni Qadi, mais la conscience, droite et éclairée
Pour résoudre les questions d’héritage, les juifs doivent s’adresser au Beth Din de leur communauté. Le Beth Din, qui signifie littéralement « maison de jugement » en hébreu, est un tribunal rabbinique chargé d’appliquer la Halakha, la loi juive. Il est généralement composé de trois dayanim (juges rabbiniques), bien que pour des questions moins complexes, un seul juge puisse présider. Pour des affaires très importantes ou complexes, un Beth Din peut être composé d’un plus grand nombre de juges. Il traite une variété de questions, y compris les litiges civils, les questions de statut personnel (comme le mariage et le divorce), les conversions au judaïsme, et les questions d’héritage. Il supervise également les affaires religieuses et communautaires. Les décisions du Beth Din sont contraignantes pour les membres de la communauté juive qui acceptent sa juridiction. Dans de nombreuses communautés juives, il est respecté comme l’autorité ultime en matière de loi juive.
Dans le monde contemporain, les Beth Din existent dans de nombreuses communautés juives à travers le monde. Ils jouent un rôle crucial dans la vie juive, en particulier dans les communautés orthodoxes, où ils sont souvent responsables de la certification casher, des conversions, et des questions de mariage et de divorce etc. Le Beth Din est une institution centrale dans la tradition juive, assurant que la vie communautaire et personnelle soit menée en accord avec les principes de la loi juive.
Jésus refuse de rejouer ce rôle du Beth Din, et nul chrétien ne devrait plus invoquer son nom (en l’instrumentalisant le plus souvent) pour régler ce qui relève de la jurisprudence ordinaire.
En islam, il y a comme pour les juifs un juge chargé de trancher les affaires quotidiennes et juridiques, appelé « Qadi » (ou Cadi). Le Qadi est responsable de l’application de la loi islamique, ou charia, dans les affaires civiles, pénales et familiales. En matière d’héritage par exemple, les Qadis appliquent principalement les règles de la charia, qui sont dérivées du Coran et des hadiths (les enseignements et pratiques du Prophète Mahomet). La charia spécifie des parts fixes de l’héritage pour certains membres de la famille. Un fils reçoit généralement deux fois la part d’une fille. Les héritiers sont déterminés par leur relation avec le défunt. Les héritiers incluent généralement les enfants, les parents, les conjoints et d’autres membres de la famille selon un ordre de priorité. Certains membres de la famille peuvent être exclus de l’héritage en présence d’héritiers plus proches. Ainsi les frères et sœurs peuvent être exclus si le défunt laisse des enfants. Une personne peut léguer jusqu’à un tiers de ses biens par testament à des non-héritiers ou à des œuvres de charité, sous réserve de l’approbation des héritiers légaux. Un époux ou une épouse survivant(e) a droit à une part spécifique de l’héritage, qui varie selon qu’il y a ou non des enfants. La jurisprudence des Qadis en matière d’héritage peut varier légèrement selon les écoles de pensée islamique (comme l’école hanafite, malikite, chaféite et hanbalite), mais les principes de base restent largement les mêmes. Les Qadis doivent également tenir compte des coutumes locales et des lois nationales, qui peuvent influencer l’application de la charia dans certains contextes.
On le voit : l’islam comme souvent fait un retour au judaïsme, le Qadi équivalant au Beth Din, avec la même conviction théocratique : le Coran (la Torah) doit commander tous les aspects de la vie du croyant, de l’héritage aux rituels funéraires, de la sexualité à l’économie, de la création artistique au gouvernement politique.
Or, en christianisme, il ne peut en être ainsi : « Qui m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »
Alors, si ce n’est pas la Torah ni le Coran, pas la Halaka ni la charia, à quoi peut renvoyer le Christ pour discerner ce qu’il est juste de faire ou de ne pas faire ?
À quoi ? À la conscience.
Lisez notre évangile : après avoir refusé d’être le juge, Jésus avertit ses disciples : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède ». Autrement dit, il en appelle à leur conscience : ‘je ne vous dis pas ce qu’il faut faire, mais je vous rappelle ce qui doit inspirer votre décision : tu ne convoiteras pas’.
C’est à ce discernement en conscience que nous sommes appelés, comme l’enseigne le concile Vatican II :
« Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela. » Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera.
La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre. C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulèvent aussi bien la vie privée que la vie sociale. »
(Gaudium et Spes n° 16)
Ce discernement n’a rien à voir avec le relativisme ambiant ( = il n’y aurait aucun repère objectif), ni avec la privatisation de la religion dont rêvent les libéraux voulant la cantonner à la seule sphère privée :
« Plus la conscience droite l’emporte, plus les personnes et les groupes s’éloignent d’une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité. Toutefois, il arrive souvent que la conscience s’égare, par suite d’une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. Ce que l’on ne peut dire lorsque l’homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle. »
Ni Beth Din, ni Qadi, mais la conscience droite (sincère, cherchant la vérité) et éclairée (par l’Écriture, l’Église) : notre évangile s’inscrit en faux contre toutes les prétentions à faire du christianisme un outil de contrôle social.
3. L’intégralisme chrétien
Et pourtant, la tentation de soumettre intégralement la société aux points de vue chrétiens existe bel et bien, depuis le début !
Ou plus exactement après les trois premiers siècles de persécutions, où les chrétiens minoritaires ne rêvaient pas de régir l’empire romain, mais juste de survivre aux fauves et aux crucifixions, afin de pratiquer librement leur culte et leurs valeurs. La Lettre à Diognète (fin II° siècle) témoigne de cette indépendance chrétienne, faite de bienveillante neutralité tant qu’on leur laisse la liberté de conscience :
« Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l’étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s’attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. Répandus, selon qu’il a plu à la Providence, dans des villes grecques ou barbares, ils se conforment, pour le vêtement, pour la nourriture, pour la manière de vivre, aux usages qu’ils trouvent établis ; mais ils placent sous les yeux de tous l’étonnant spectacle de leur vie toute angélique et à peine croyable.
Ils habitent leur cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Ils habitent la terre et leur conversation est dans le ciel. Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies, supérieurs à ces lois. »
Tout change à partir de l’Édit de Milan de Constantin (313), qui transforme le christianisme en instrument de pouvoir impérial. On se souvient que c’est Constantin qui a convoqué, présidé et fait appliquer le premier concile œcuménique de Nicée (325) dont nous fêtons le 1700° anniversaire cette année ! Le pape Sylvestre I° n’était même pas présent (seuls ses légats y participaient)… ! De même pour le Concile de Chalcédoine (451) convoqué et présidé oar l’empereur d’Orient Marcien en l’absence du pape Léon le Grand représenté par ses légats ! Le césaro-papisme était né…
Ensuite, le pape Gélase (410-496) essaya d’inverser le rapport de force avec sa théorie dite de la diarchie (théorie des deux pouvoirs), où le pouvoir politique serait soumis au pouvoir spirituel (du pape !). C’est cela qu’on appelle l’intégralisme chrétien, en pleine contradiction avec notre évangile : vouloir soumettre l’intégralité de la vie sociale, politique, économique, familiale etc. aux commandements de l’Église.
Les exemples historiques ne manquent pas pour montrer combien cette tentation intégraliste a gangrené l’action sociale des chrétiens, en tous pays, en tout temps.
- En France, on se souvient par exemple de l’Action Française et de Charles Maurras, condamnée par le pape Pie XI en 1926. L’Action Catholique, apparemment opposée, s’inscrivait à ses débuts dans une logique similaire : « Nous referons chrétiens nos frères », ce qui nourrit la nostalgie une société supposée chrétienne dans son ensemble. L’Action Française n’était jamais qu’une résurgence de la Contre-Réforme catholique, voulant restaurer au XVI° siècle l’emprise catholique de l’Église de Rome sur la société française après les succès du protestantisme à l’Est et au Nord de l’Europe.
- Les contre-révolutionnaires français (Louis de Bonald, Gérald de Maistre etc.) ont ravivé cette nostalgie intégraliste, dont le roi était censé être le garant.
Les intégristes actuels (disciples de Mgr. Lefebvre) sont pour la plupart intégralistes (souvent au nom du Christ-Roi de la société), mais il ne faut pas confondre les deux.
- Au Brésil, un parti intégraliste a existé dès 1932. Il reprend littéralement ce qualificatif dans son nom, l’Action intégraliste brésilienne, dirigée par Plínio Salgado (1895-1975). Ce parti est directement financé par Mussolini et devient le plus grand parti de droite du pays. Ses membres veulent faire du Brésil un royaume dirigé par le Christ, en coopération avec l’Église catholique, reprenant très clairement l’idée de la diarchie gélasienne, qui est le modèle politique de tous ces mouvements. Mais Getúlio Vargas (1882-1954), le dictateur qu’ils soutiennent, les voit comme une faction rivale. Il les utilise pour parvenir au pouvoir et les exclut ensuite du gouvernement, signant la fin de Salgado et des intégralistes. Ils restent présents, mais à la marge, jusqu’en 1964 où ils soutiennent un coup d’État. Le même schéma se produit alors : les gens qu’ils avaient soutenus interdisent ensuite, une fois arrivés au pouvoir, l’intégralisme.
- Au Portugal, António Salazar (1889-1970) arrive au pouvoir en 1933. Il était intégraliste dès le début, et enseignait ces thèses à l’université. À cette époque, le Portugal vivait dans un chaos politique, les militaires ne cessaient de mettre des dictateurs au pouvoir, ce qu’ils font avec Salazar. Il promeut le catholicisme, mais soutient que le rôle de l’Église est social et non politique : aussi il exclut complètement l’Église catholique du pouvoir, à la surprise générale, en premier lieu des intégralistes. Le Vatican envoie un émissaire pour essayer de faire avancer sa cause, mais n’obtient rien, et les intégralistes sont furieux.
- En Argentine, un grand nombre d’intellectuels catholiques aujourd’hui oubliés participaient à ces mouvements, comme le père Julio Meinvielle (1905-1973). Ils soutenaient la dictature de Pedro Pablo Ramírez (1884-1962), dont hérite Juan Perón (1895-1974), mais ils étaient perçus comme trop extrêmes et ils seront exclus avant qu’ils ne puissent véritablement faire quoi que ce soit d’important.
- En Belgique, le parti Christus Rex de Léon Degrelle (1906-1994) sera la figure fondatrice du néonazisme et du négationnisme. Il fit plusieurs tentatives politiques, mais ses concitoyens ne le prenaient pas au sérieux. Degrelle finit par aller sur le front de l’Est en tant qu’officier SS, mais resta dès lors marginal.
- En Autriche, Engelbert Delfuss (1892–1134) voulait appliquer la doctrine sociale de l’Église. Il est assassiné 18 mois après l’instauration de sa dictature.
- En Espagne, le général Franco (1812–1975) se voulait lui aussi l’allié de l’Église catholique pour imposer dans sa dictature un ordre soi-disant chrétien, quitte à s’allier avec les nazis ou inventer un pseudo complot judéo-maçonnique.
- En Croatie, les sinistres Oustachis ont eux aussi agi au nom d’une mise en œuvre de la doctrine sociale de l’Église initiée par Léon XIII, quitte à assassiner quantité de Serbes, de Roms et de juifs. Un cardinal célèbre, l’archevêque Alojzije Stepinac (1898-1960), a coopéré avec ce régime et a été béatifié par Jean Paul II en 1998.

- En Hongrie, en Italie ou en Pologne, la triade « Dieu, famille, patrie » inspire les gouvernements actuels, ne cachant pas leur volonté de soumettre intégralement les lois de leur pays à leurs convictions catholiques (avortement, euthanasie, immigration…).
- Plus près de nous, l’entourage intellectuel de Donald Trump est rempli également de penseurs intégralistes, qu’ils soient évangéliques ou catholiques. Ils sont mal connus en France, mais ils ont en commun d’avoir commencé par établir des contre-élites au sein de contre-sociétés alternatives, ultra minoritaires il y a 20 ans mais gagnant peu à peu en influence, jusqu’à la Maison-Blanche aujourd’hui : Chad Pecknold, Adrian Vermeule, Edmund Waldstein, Gladden Pappin etc. Même le vice-président J.D. Vance – fraîchement converti au catholicisme – n’échappe pas à cette influence intégraliste, quitte à se dire plus catholique que les évêques américains sur certains points (immigration, aide sociale etc.).
Bref : l’intégrisme religieux dénoncé par Jésus a encore de beaux jours devant lui, hélas ! Nous ne devons pas sous-estimer son pouvoir de nuisance.
4. Le remède : le pluralisme, inconfortable et nécessaire
Jésus appelle ses disciples au discernement et non à l’application automatique de règles, à la conscience plus qu’à la lettre de la Loi, à la liberté des enfants de Dieu plus qu’à la soumission au nom de la religion. La conséquence inévitable de cet appel est la multitude des interprétations possibles des principes évangéliques : selon la culture, le siècle, la géographie, l’histoire… Le pluralisme (politique, sociétal, économique, voire religieux) est intrinsèque au christianisme – ce que le dogme de la Trinité exprime au plus haut point –, quoi qu’en disent les Églises qui ont toutes cherché à « aplatir » ce pluralisme à leur profit.
La commission sociale de l’épiscopat français a pourtant publié en 1972 un texte célèbre, qu’il nous faut relire : « Pour une pratique chrétienne de la politique ». Non pas une politique chrétienne, mais une pratique chrétienne de la politique. Elle plaidait pour une pratique du pluralisme en politique, « inconfortable et nécessaire » :
« Un disciple du Christ, idéologiquement situé et politiquement marqué, ne peut ignorer les révélations dont le différent, fût-il l’ennemi, est porteur.
L’attitude pluraliste.
La diversité même des pensées et des pratiques politiques ne permet jamais de dire que l’état pleinement réussi des choses est ici ou qu’il est là. Au contraire, elle est une invite à un « remembrement de la vérité » par affrontement et dépassement des théories et expériences divergentes.
Ainsi donc, l’attitude pluraliste ne peut que marier la conviction la plus engagée avec l’humilité la plus profonde, exorcisant par là même la neutralité et l’intolérance, également néfastes à la vie sociale. » (nos 21-23)
Ce pluralisme - que l’on peut étendre à d’autres domaines (éthique familiale, sexuelle, économique etc.) ne doit tomber ni dans le piège du relativisme ni dans celui de la privatisation :
« Aucune option n’est neutre.
— C’est en Église que l’on reconnaîtra qu’il est impossible d’entériner et de prôner purement et simplement, sans restriction aucune, n’importe quelle option politique. Il est clair, en effet, que la Bible manifeste un certain nombre d’exigences éthiques qui sont tracées de façon tout à fait nette : le respect des pauvres, la défense des faibles, la protection des étrangers, la suspicion de la richesse, la condamnation de la domination exercée par l’argent, l’impératif primordial de la responsabilité personnelle, l’exercice de toute autorité comme un service, le renversement des pouvoirs totalitaires. La vigueur mobilisatrice de l’Évangile contre ces situations de défi et d’abus – qui sont encore le lot de notre actualité – peut, certes, s’exprimer au travers de choix politiques différents, mais aucun chrétien n’a le droit, sous peine de trahir sa foi, de soutenir des options qui acceptent, prônent, engendrent ou consolident ce que la Révélation, tout comme la conscience humaine, réprouve. Pour des chrétiens, ces critères évangéliques – normatifs de leur adhésion et de leur refus – n’identifient pas des options ou des pratiques politiques à privilégier ou à s’interdire. Ils les atteignent chacune en ce qu’elles ont de dégradant pour l’homme. »
Relisez l’ensemble de ce texte [4] : vous ne demandez plus au Christ d’être « votre juge ou l’arbitre de vos partages »…
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[1]. Cf. https://eglise.catholique.fr/wp-content/uploads/sites/2/2025/05/20250527_Fin_de_vie_reaction_de_la_CEF_aux_votes_a_l_Assemblee_nationale.pdf
[2].Cf. https://eglise.catholique.fr/wp-content/uploads/sites/2/2025/05/Tribune_CRCF_Fin_de_vie_Communique_20250514.pdf
[3]. Cf. https://www.la-croix.com/a-vif/jean-louis-schlegel-catholique-je-suis-pour-la-proposition-de-loi-sur-la-fin-de-vie-20250523
[4]. Cf. https://www.doctrine-sociale-catholique.fr/textes-des-conferences-episcopales-francophones/240-pour-une-pratique-chretienne-de-la-politique
Lectures de la messe
Première lecture
« Que reste-t-il à l’homme de toute sa peine ? » (Qo 1, 2 ; 2, 21-23)
Lecture du livre de Qohèleth
Vanité des vanités, disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Un homme s’est donné de la peine ; il est avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi n’est que vanité, c’est un grand mal !
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ? Tous ses jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son cœur n’a pas de repos. Cela aussi n’est que vanité.
Psaume
(Ps 89 (90), 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc)
R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge. (Ps 89, 1)
Tu fais retourner l’homme à la poussière ;
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier,
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.
Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ;
dès le matin, c’est une herbe changeante :
elle fleurit le matin, elle change ;
le soir, elle est fanée, desséchée.
Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.
Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.
Deuxième lecture
« Recherchez les réalités d’en haut ; c’est là qu’est le Christ » (Col 3, 1-5.9-11)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.
En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire. Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais, et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie. Plus de mensonge entre vous : vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien qui était en vous et de ses façons d’agir, et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau qui, pour se conformer à l’image de son Créateur, se renouvelle sans cesse en vue de la pleine connaissance. Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est tout, et en tous.
Évangile
« Ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 13-21)
Alléluia. Alléluia. Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? » Puis, s’adressant à tous : « Gardez-vous bien de toute avidité, car la vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède. » Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont le domaine avait bien rapporté. Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’ Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens. Alors je me dirai à moi-même : Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’ Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?’ Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick BRAUD
Mots-clés : intégralisme, pluralisme

















