L'homélie du dimanche (prochain)

25 janvier 2026

Les pauvres sont l’Église

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les pauvres sont l’Église

 

Homélie pour le 4° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
01/02/26

Cf. également :
La fierté illucide
Défendre la veuve et l’orphelin
Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le bonheur illucide
Agents de service
Le maillon faible
Éthique de conviction, éthique de responsabilité
Toussaint : le bonheur illucide

 

1. Défendre la veuve et l’orphelin

Les pauvres sont l’Église dans Communauté spirituelle 91QpNERCglL._SL1500_Nos manuels d’histoire avaient autrefois gravé dans notre imaginaire collectif les qualités du preux chevalier du Moyen Âge : il devait être « sans peur et sans reproche » (chevalier de Bayard) et « défendre la veuve et l’orphelin ».

 

L’expression défendre la veuve et l’orphelin est cependant bien plus ancienne que le Moyen Âge. Depuis toujours, le duo veuve-orphelin symbolise de façon expressive la pauvreté et la grande fragilité de ceux qui se retrouvent sans mari, sans parents, soutiens humains indispensables pour survivre à des époques où les femmes ne pouvaient recevoir de salaire et où les enfants sans famille étaient livrés à la rue.

S’il est peu présent dans le Nouveau Testament, on le retrouve très souvent dans l’Ancien Testament, où les exhortations à prendre soin des plus démunis sont nombreuses : « Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin » (Ex 22,21).

Il existait à l’époque un certain nombre de lois sociales destinées à garantir la protection des plus pauvres. Les Hébreux avaient prévu un moyen de protéger la veuve sans enfant par le remariage avec un frère du mari défunt pour lui donner une descendance. C’est la loi du lévirat définie dans le Livre du Deutéronome (Dt 25,5). Il était également prévu qu’une partie de la dîme soit prélevée pour venir en aide aux plus démunis (Dt 14,28-29). Ou encore de les laisser ramasser le surplus des récoltes :

« Tu ne feras pas dévier le droit de l’immigré ni celui de l’orphelin, et tu ne feras pas saisir comme gage le manteau de la veuve. Souviens-toi que tu as été esclave en Égypte et que le Seigneur ton Dieu t’a racheté. Voilà pourquoi je te donne ce commandement. Lorsque tu feras ta moisson, si tu oublies une gerbe dans ton champ, tu ne retourneras pas la chercher. Laisse-la pour l’immigré, l’orphelin et la veuve, afin que le Seigneur ton Dieu te bénisse dans tous tes travaux. Lorsque tu auras récolté tes olives, tu ne retourneras pas chercher ce qui reste. Laisse-le pour l’immigré, l’orphelin et la veuve. Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu ne retourneras pas grappiller ce qui reste. Laisse-le pour l’immigré, l’orphelin et la veuve. Souviens-toi que tu as été esclave au pays d’Égypte. Voilà pourquoi je te donne ce commandement » (Dt 24,17-22).

 

Malgré ces garde-fous, les veuves et les orphelins faisant partie des catégories les plus faibles de la société, ils pouvaient difficilement se défendre et faire valoir les droits qui leur étaient assurés par la Loi. 

 

 Eglise dans Communauté spirituelleSi la tradition populaire a gardé le duo veuve-orphelin, elle n’a pas conservé la troisième catégorie de personnes qui leur est très souvent associée dans les Écritures : l’étranger. Accueillir et protéger l’étranger est ainsi pour les Hébreux une question d’identité, une leçon de leur histoire, eux aussi ayant été étrangers dans un autre pays.

« C’est lui [le Seigneur votre Dieu] qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’immigré, et qui lui donne nourriture et vêtement.

Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte vous étiez des immigrés » (Dt 10,18-19)

Début 2026, on ne peut s’empêcher de remarquer à quel point ces recommandations sont hélas furieusement d’actualité !

 

D’ailleurs, il faudrait aujourd’hui adjoindre à ce triptyque : veuve/orphelin/étranger un quatrième terme : la mère de famille seule avec enfants. Ces tristement célèbres familles monoparentales constituent le tiers des foyers en dessous du seuil de pauvreté en France, et cumulent tous les handicaps : difficultés à trouver un logement social, faibles salaires, temps partiels, difficultés pour la garde des enfants et leur éducation etc.

 

ce-qu-il-y-a-de-fou-dans-le-mo_10299897 étrangerC’est sur cette toile de fond sociale d’une pauvreté plus répandue qu’avant que nous devons entendre les appels des lectures de ce dimanche :

– « cherchez la justice, chercher l’humilité » clamait le prophète Sophonie (So 2,3).

– « ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi », tonnait l’apôtre Paul pour défendre sa communauté de Corinthe (1Co 1,26–31).

– « heureux les pauvres de cœur, heureux ceux qui pleurent… », annonçait Jésus aux foules qui le suivaient (Mt 5,1–12).

– et le psaume chante longuement l’action de YHWH en faveur des pauvres et les petits, dont  la veuve et l’orphelin et l’étranger sont les figures les plus visibles :

« Il fait justice aux opprimés ; aux affamés, il donne le pain ; le Seigneur délie les enchaînés. Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, le Seigneur redresse les accablés, le Seigneur aime les justes, le Seigneur protège l’étranger. Il soutient la veuve et l’orphelin, il égare les pas du méchant. D’âge en âge, le Seigneur régnera : ton Dieu, ô Sion, pour toujours ! » (Ps 146,7–10).

On ne compte ainsi pas moins d’une trentaine de mentions du trinôme veuve/orphelin/étranger dans la Bible, essentiellement dans l’Ancien Testament. 

Par exemple, le Deutéronome ne cesse de commander : « “Maudit qui fait dévier le droit de l’immigré, de l’orphelin, de la veuve !” Et tout le peuple dira : “Amen.” » (Dt 27,19)

Les prophètes en rajoutent : « Si vous n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, si vous ne versez pas, dans ce lieu, le sang de l’innocent, si vous ne suivez pas, pour votre malheur, d’autres dieux, alors, je vous ferai demeurer dans ce lieu, dans le pays que j’ai donné à vos pères, depuis toujours et pour toujours » (Jr 7,6-7)

Les psaumes ne cessent de le mettre en musique, en y voyant une révélation de l’identité même de YHWH : « Père des orphelins, défenseur des veuves, tel est Dieu dans sa sainte demeure » (Ps 68,6).

 

Dans le Nouveau Testament, seul Jacques reprend ce leitmotiv, réaffirmant que c’est là la vraie pratique religieuse : « Devant Dieu notre Père, un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde » (Jc 1,27).

 

Premier focus donc : être chrétien sans défendre la veuve et l’orphelin ? Impossible !

 

2. Comment rencontrer le Christ en personne ?

Jacques nous mettait sur une piste essentielle : c’est en visitant les pauvres qu’on pratique sa religion. Autrement dit, la compagnie des pauvres n’est pas une conséquence sociale de la foi. Ce n’est même pas une exigence éthique découlant de notre foi au Christ. C’est le lieu même où le Christ se révèle ! C’est auprès des veuves, des orphelins, des étrangers que nous apprenons à le connaître. C’est en eux qu’il se révèle à nous.

C’est notre fréquentation des petits, des humiliés, des faibles qui est le lieu même de notre rencontre du Christ.

 

 orphelinLe pape Léon XIV l’a rappelé dans sa première exhortation apostolique du 04/10/2025 Dilexi te (Je t’ai aimé/choisi) : faire corps avec les petits et les pauvres n’est pas une conséquence sociale de la foi, c’est le lieu même où se révèle Jésus-Christ, le pauvre de Dieu. Léon XIV ne signe pas un texte social de plus, il renverse une hiérarchie implicite : on ne peut plus dire : « J’ai la foi donc je m’engage pour les pauvres ». C’est précisément l’inverse : la rencontre avec le Christ, but de toute vie chrétienne, a lieu en priorité et de manière privilégiée dans la rencontre avec les pauvres. « Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation », insiste Léon XIV (n° 5). L’engagement pour les précaires, les migrants, les malades, les personnes âgées isolées, ceux qui vivent dans la rue, n’est pas une conséquence sociale de la foi : c’est la foi elle-même. L’« option préférentielle pour les pauvres », expression souvent réduite à un courant ou une sensibilité dans l’Église, retrouve ici sa signification première, théologique : ce n’est pas une option humaine, c’est un choix de Dieu. C’est Lui qui les préfère. « Dieu montre en effet une prédilection pour les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et de libération du Seigneur… » (n° 21). Et les autres ? La Parole leur est, bien entendu, également adressée mais à travers les plus pauvres. Léon XIV franchit ainsi un seuil doctrinal : il ne demande pas aux catholiques de faire preuve de générosité, mais de reconnaître là où Dieu habite, là où ils peuvent le rencontrer. Être catholique, c’est marcher aux côtés des pauvres, c’est faire partie de ce peuple de pauvres en esprit.

Il faut relire ce paragraphe n° 5 si important :

« 5. C’est précisément dans cette perspective que l’affection envers le Seigneur s’unit à celle envers les pauvres. Ce Jésus qui dit : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » exprime la même chose lorsqu’il promet aux disciples : « Je suis avec vous pour toujours » (Mt 28, 20). Et en même temps, ces paroles du Seigneur nous reviennent à l’esprit : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire. »

 

Réalisons-nous ce que change pour nous cette affirmation : c’est la compagnie des pauvres qui nous donne de rencontrer le Christ ? Cela veut dire que, si nous ne fréquentons pas les plus pauvres de notre société, nous aurons beau aller à la messe très souvent, faire de belles liturgies, des processions grandioses ou des retraites très pieuses, nous ne connaissons pas le Christ… !

 

Anonymous_Anonymous_-_Saint_Vincent_de_Paul_%28engraving_-_%28MeisterDrucke-971081%29 veuveLes Pères de l’Église disaient que le sacrement de l’autel (eucharistie) est inséparable du sacrement du frère (diaconie). Saint Vincent de Paul osait enseigner à sa congrégation : « Les pauvres sont nos maîtres ». « Il faut se retirer avant d’avoir reçu un remerciement, car ce sont eux qui nous donnent ».

Dans un sens premier, les pauvres sont des maîtres à servir : se mettre à leur service, les assister matériellement et moralement, comme des serviteurs peuvent le faire à l’égard de leurs maîtres. Dans une société hiérarchisée, où chacun garde son rang, où normalement ce sont les pauvres qui sont au service des riches, l’injonction de Vincent de Paul4, impliquant un renversement des rôles, comporte en elle-même un aspect subversif.

 

Mais, dans un sens plus profond, les pauvres sont des maîtres en humanité. Cette acception était aussi présente à l’esprit de Vincent de Paul, comme en témoignent ses écrits et paroles. À leur contact, non seulement on peut devenir plus humain mais certains peuvent apprendre à penser ou à repenser soit leur propre vie soit celle de leur communauté en fonction des représentations qu’ils ont des besoins des pauvres. En ce sens, il y a des transformations qui s’opèrent à cause d’eux. Ils sont donc des maîtres pas seulement à servir mais aussi à suivre, comme des disciples peuvent suivre un maître.

 

Deuxième focus donc : il ne s’agit pas d’aller aider les pauvres après avoir rencontré le Christ (dans l’eucharistie, la prière ou autre) ; il s’agit de fréquenter les pauvres pour y rencontrer le Christ.

 

3. Les pauvres sont l’Église

Dans le sillage de saint Vincent de Paul, le père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart-monde, répétait inlassablement : « Les pauvres sont l’Église ».

Sa démarche était double : atteindre les plus pauvres, afin de se laisser enseigner par eux comment réformer et repenser toute la société en fonction de, à partir d’eux, avec eux. Il écrivait [1] :

7178FOhL4-L._SL1370_« Ce n’est pas la misère mais le combat contre la misère qui est un lieu théologique, révélant ainsi une dimension anthropologique universelle, et pas simplement une faille dans l’organisation rationnelle des sociétés modernes. »

 

Jésus le Christ s’est identifié à ceux qui occupent la dernière place dans nos sociétés :

« Il est allé rejoindre de façon irréversible le monde des très pauvres, des sans-abri. Comme eux, il se voulut sans pouvoir, sans prestige, sans biens. Comme eux, il n’eut pas où reposer sa tête. Il choisit de connaître la faim des affamés, auxquels il apprit à partager le pain. Il fit sien le monde des estropiés, des boiteux, des misérables, des sans-travail auxquels il offrit l’espoir, la prière et le pardon.


Si contrairement à Jésus-Christ, l’Église, à travers nous, nourrissait en elle une certaine volonté de puissance, de domination, de prestige ; si contrairement à Jésus-Christ, l’Église était complice du monde, elle ne pourrait pas être, pour ce monde, inspiratrice de justice, de vérité et d’amour. Elle doit choisir, dit l’apôtre Paul, ce qu’il y a de fou dans ce monde, car c’est ce que Dieu a choisi pour confondre les sages. Elle doit choisir ce qu’il y a de faible dans le monde car c’est ce que Dieu a choisi pour confondre la force. Dieu a choisi ce qui dans le monde est « sans naissance », ce que l’on méprise.

 

L’engagement de nos communautés à reconnaître ainsi dans les pauvres Dieu insulté, Jésus bafoué, sera la mesure d’après laquelle seront jugés nos engagements personnels. C’est en Église, mais aussi en famille, en groupe professionnel ou culturel, en groupe de chrétiens réunis à la Banque Mondiale ou dans une Ambassade, que nous irons à la recherche de ceux dont le Christ a voulu partager le destin, « la malédiction ». C’est ensemble que nous irons à la recherche de tous ceux que le Christ a tout particulièrement confiés à son Église ; à la recherche des estropiés, des malades, des familles vivant dans les slums ou errant dans les villes et campagnes. Il nous faut, d’une façon ou d’une autre, devenir en ce monde ouverture aux plus pauvres, ensemble. » [2]

 

Non seulement « L’Église est l’Église des pauvres », selon la belle prophétie de Jean XXIII au concile Vatican II, mais « Les pauvres sont l’Église ». Il ne s’agit donc pas de se pencher sur eux avec la condescendance des dames patronnesses du XIX° siècle. Il ne s’agit même pas de faire pour eux, de l’extérieur, pour soi-disant les aider. Il importe au contraire de faire avec eux, à partir d’eux, ensemble.

 

Ce renversement de nos priorités pour agir concerne aussi bien le logement social que l’accès à la culture, l’éducation des enfants que la sécurité dans nos quartiers etc. Cela concerne au premier chef la vie de notre Église : sa liturgie, sa diaconie, ses engagements dans le monde.

Par exemple, au lieu d’ânonner une intention de prière universelle pour les pauvres, il vaudrait mieux laisser un pauvre de l’assemblée prier pour les siens et pour tous. Au lieu d’une intention pour un malade, laisser un malade prier à haute voix etc.

 

Troisième focus donc : inclure les pauvres dans l’Église, au lieu d’en faire un objet de notre sollicitude.

 

Conclusion :

Les textes de ce dimanche ne plairont sans doute pas à ceux qui voudraient toujours plus de sacré, de rigueur liturgique et d’exigence morale dans nos assemblées. S’il nous manque les veuves, les orphelins, les étrangers au milieu de nous, si nos rangs ne comptent que des puissants, des sages, des CSP+, des cathos bien normés pratiquant l’entre-soi, au lieu des fous, des petits et des faibles que Paul célébrait à Corinthe, si les pauvres ne font pas partie de nos assemblées, nos amis, nos fréquentations, alors nous ne sommes plus l’Église de Jésus-Christ, mais un simple groupe religieux jaloux de son identité à préserver et de son influence à étendre.

 

Heureux les pauvres (d’argent et de cœur) : ils sont l’Église. 

Heureux sommes-nous de faire corps avec cette Église-là !

 

Mais, au fait, où en êtes-vous de votre fréquentation des plus pauvres que vous ?…

________________________________

[1]. Joseph Wresinski, Les pauvres sont l’Église. Entretiens avec Gilles Anouil. Cerf, 2011.

[2]. Notes d’une conférence du Père Wresinski faite à une soirée organisée par les volontaires et les amis français du Mouvement ATD à Washington D.C., en octobre 1985.

 

La vidéo ci-dessous vous fait entendre le psaume de ce dimanche avec son trio étranger/veuve/orphelin mis en musique en mode blues,
composé par une intelligence artificielle : étonnant !

 

 

LECTURES DE LA MESSE

 

1ère lecture : « Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit » (So 2, 3 ; 3, 12-13)


Lecture du livre du prophète Sophonie

Cherchez le Seigneur, vous tous, les humbles du pays, qui accomplissez sa loi. Cherchez la justice, cherchez l’humilité : peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur. Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit ; il prendra pour abri le nom du Seigneur. Ce reste d’Israël ne commettra plus d’injustice ; ils ne diront plus de mensonge ; dans leur bouche, plus de langage trompeur. Mais ils pourront paître et se reposer, nul ne viendra les effrayer.

 

Psaume : Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10b
R/ Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! ou : Alléluia ! (Mt 5, 3)

 

Le Seigneur fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain,
le Seigneur délie les enchaînés.

 

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.

 

Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin,
le Seigneur est ton Dieu pour toujours.

 

2ème lecture : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » (1 Co 1, 26-31)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui veut être fier, qu’il mette sa fierté dans le Seigneur.

 

Évangile : « Heureux les pauvres de cœur » (Mt 5, 1-12a)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! 
Alléluia. (Mt 5, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick BRAUD

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12 octobre 2025

Étonnez-vous du juge inique !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Étonnez-vous du juge inique !


Homélie pour le 29° dimanche du Temps ordinaire / Année C
19/10/25

Cf. également :
La pédagogie du « combien plus ! »
Lutte et contemplation
À temps et à contretemps
Ne baissez pas les bras !
La grenouille qui ne se décourageait jamais


1. De Dreyfus au ‘Mur des cons’

La dégradation du Capitaine Dreyfus dans la Cour d'honneur de l'Ecole MilitaireLe 22 décembre 1894, les sept juges militaires chargés de « l’affaire Dreyfus » condamnent le capitaine pour « intelligence avec une puissance étrangère ». Ils prononcent la peine maximale : déportation à vie dans le bagne de l’Île du Diable (Guyane française), destitution de son grade et dégradation militaire. Grâce au scandale qui s’en suivit (cf. Le « J’accuse » de Zola), on découvrit que les juges avaient complaisamment validé de faux documents fabriqués par des officiers supérieurs, sur fond d’atmosphère complotiste (contre l’Empire allemand) et antisémite largement partagé par ces juges peu éthiques…

 

Étonnez-vous du juge inique ! dans Communauté spirituelle beltramo-mur-1Ne croyez pas que ce type de juges est révolu. Souvenez-vous récemment de l’affaire du ‘Mur des cons’ en 2013 : des journalistes avaient découvert et diffusé un mur de photographies dans le local du conseil syndical de la Magistrature épinglant une liste de personnalités publiques – hommes politiques, intellectuels ou journalistes, majoritairement de droite – de hauts magistrats ou de syndicalistes policiers, signalées comme étant des « cons », ainsi que des victimes et des proches de victimes d’affaires sordides.

Être jugé par ces juges auteurs du ‘Mur des cons’ ne garantissait certes pas un procès équitable…
Le débat sur « les juges iniques » a ressurgi lors des condamnations prononcées dans les procès contre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen.

Et la liste s’allonge sans cesse : des juges iniques ont condamné Boualem Sansal en Algérie, Cécile Kohler et Jacques Paris en Iran etc. sans raisons autres que politiques…


veuveetjuge juge dans Communauté spirituelleCette corruption des juges est si ancienne que Jésus lui-même y fait référence dans notre parabole de ce dimanche (Lc 18,1-8) :

« Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes ».

Et là, il faudrait nous étonner, nous indigner, nous révolter en entendant ce constat : il existe donc des juges iniques ? ! C’est un oxymore, une contradiction dans les termes : ce juge « dépourvu de justice » peut-il encore être en poste ? Accepteriez-vous un commissaire de police qui ne respecterait pas la loi, un professeur qui ne connaîtrait pas sa matière, un chirurgien ayant horreur du sang ?

Banksy : une nouvelle œuvre retirée du Royal Courts of Justice à Londres

Banksy, Royal Courts of Justice, Londres

Si nous nous étonnons qu’un juge puisse être inique, alors nous sommes conduits à réfléchir, et à nous poser la question : d’où vient cette conduite mauvaise ? Comment réagir à ce scandale ?

Souffrir du mal qui vient de la nature, c’est… naturel. Cela relève de notre finitude, de nos limites, de notre condition de créature au milieu d’un monde nécessairement imparfait. Mais souffrir du mal provoqué par l’homme, c’est un défi terrible.

Que faire de ce constat troublant : il existe des juges iniques ?


2. La réponse de droite (libérale)

Elle tient en quelques mots-clés, puisant à l’héritage catholique (car en Europe, les pensées politiques ne sont jamais que des sécularisations de pensées théologiques antérieures…) : péché originel, liberté, responsabilité individuelle, répression.


71s1c+g94vL._SL1429_ paraboleLes philosophes libéraux (Hobbes, Machiavel, Smith etc.) constatent avec réalisme que l’être humain est traversé par l’égoïsme, l’intérêt, la concupiscence. La violence et la justice prennent selon eux naissance dans le cœur de chacun, inéluctablement. Nous sommes libres d’y céder ou pas. C’est de la responsabilité de chacun d’éviter le mal et de faire le bien. La société est là pour punir ceux qui s’écartent du droit chemin.


Ce réalisme pousse souvent jusqu’au pessimisme social : il est vain de croire qu’on peut faire disparaître la pauvreté, la délinquance, les injustices. Tout au plus peut-on les réguler, grâce à la répression. Et conférer à l’état « le monopole de la violence légitime » (Max Weber) pour qu’il soit l’arbitre de nos conflits.


Si elle avait été de droite, notre veuve de la parabole aurait dû multiplier les recours, dépenser une fortune en avocats, et dénoncer médiatiquement cet individu comme planche  pourrie de sa profession.


3. La réponse de gauche (socialiste)

Pour Rousseau, Marx et les penseurs socialistes des XVIII°–XIX° siècles, c’est une illusion libérale de croire que 61wFft4IaOL._SL1500_ veuvele mal vient du cœur de l’homme. Il est produit par des structures injustes d’inégalité, de domination et de légitimation des puissants par la « morale bourgeoise ». Éradiquer le mal est possible, si l’on change nos structures économiques et sociales grâce à une révolution populaire. Pas de péché originel dans la pensée rousseauiste, car c’est la société qui corrompt l’homme supposé naturellement bon. Les socialistes adoptent une version sécularisée de la rédemption : le remplacement des structures iniques sauvera les opprimés. Agir sur les causes économiques et sociales vaut mieux que d’appeler à l’humanité des ennemis.


Face à l’énigme du mal, les maîtres-mots de gauche sont sans surprise symétrique de ceux de droite : déterminismes socio-économiques (vs péché originel), réformes et révolutions structurelles (vs conversion individuelle), responsabilité collective (vs individuelle), prévention (vs répression).

Si notre veuve de la parabole avait été de gauche, elle aurait monté un collectif de veuves opprimées et aurait milité pour une réforme de la magistrature…


Voilà le drame des Européens face à l’injustice : ceux de droite ne croient pas en la rédemption, ceux de gauche ne croient pas au péché originel…


4. La réponse chrétienne

Ni de droite, ni de gauche, la voie empruntée par Jésus nous conduit à tenir à la rédemption sans nier le péché originel, à miser sur la prévention sans renoncer à la répression, à affirmer les deux dimensions du péché ainsi que de la responsabilité : dimension personnelle / dimension communautaire.


Les structures de péché dans le monde contemporain - 1Prenez par exemple la notion de péché. Loin de toute culture de l’excuse, la Bible ne cesse d’affirmer la responsabilité de celui ou celle qui rompt l’Alliance avec Dieu. « C’est moi qui ai péché », et je ne peux me défausser sur autrui.
Tout en affirmant cette dimension singulière irréductible du péché humain, l’Église constate qu’il existe des structures injustes qui poussent chacun à pécher, contre sa volonté profonde parfois. Pensez à la corruption, à la mafia, à l’occupation nazie, au narcotrafic etc. : je suis parfois manipulé par des systèmes qui aliènent une part de ma liberté et de ma responsabilité propres.

C’est ce que Jean-Paul II appelait les « structures de péché » :

Quand elle parle de situations de péché ou quand elle dénonce comme péchés sociaux certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou moins étendus, (…) l’Église sait et proclame que ces cas de péché social  sont le fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels (Reconciliatio et paenitentia n° 16).


Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de « structures de péché », lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir (Sollicitudo rei socialis n° 36).


Le diagnostic qu’il posait à l’époque de la guerre froide redevient hélas d’actualité :

Il faut souligner qu’un monde divisé en blocs régis par des idéologies rigides, où dominent diverses formes d’impérialisme au lieu de l’interdépendance et de la solidarité, ne peut être qu’un monde soumis à des « structures de péché (ibid.).


51CvQsP7a1L._SL1500_Les chrétiens affirment donc il y a une responsabilité inaliénable de chacun, tout en reconnaissant qu’il y a des systèmes et des structures injustes qui s’auto-reproduisent en nous manipulant.

Ces structures de péché se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes (ibid.).


Contre les libéraux, nous préférons la personne à l’individu, car la personne est un être en relation (per-sona en latin) alors que l’individu est un atome social supposé insécable et indépendant des autres.

Contre les socialistes, nous préférons la communauté au collectif, car la communauté est personnalisante alors que le collectif nivelle et uniformise. Nous voyons chaque être humain comme une personne en communauté, et non comme un individu ou un collectif.
C’est la dimension trinitaire de notre vision de l’homme qui nous oblige à critiquer toutes les pensées réductrices ne retenant qu’une de ces dimensions [1].


Essayons alors de lire comment la parabole fait face au scandale du juge inique.

Ce juge a peut-être le cœur mauvais, ou bien il est corrompu, ou bien il est prisonnier d’un système judiciaire vicié. Jésus ne s’attarde pas en réalité sur les causes de l’iniquité de ce juge, il n’explique pas pourquoi « il ne respecte ni Dieu ni les hommes ». Il part du constat que ce juge est inique. Il indique un chemin pour qu’émerge de cette iniquité une pratique de miséricorde, même si elle est inspirée par des motifs égoïstes. Et il invite ses disciples à manier cette habileté plus que la force : « Soyez habiles comme les serpents, et simples comme les colombes »  (Mt 10,16).


Citation d'Adam Smith sur les business tirée de La Richesse des nations - Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts.Avec un brin d’humour et de malice, on pourrait même dire que Jésus anticipe une stratégie bien connue des libéraux comme Adam Smith : faire appel à l’intérêt égoïste de mon interlocuteur est parfois plus efficace que de solliciter sa bonté, ou le droit, ou la force.

Adam Smith écrivait :

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur, ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur propre intérêt. Nous nous adressons, non à leur humanité mais à leur amour-propre (self-love) ».
« Ne leur parlez jamais de nos propres nécessités, mais de leur avantage » (Enquête sur les causes de la richesse des nations, 1776).

C’est parce que cette veuve lui casse les oreilles et lui pourrit la vie que le juge inique va enfin accéder à sa demande. Sachons donc parler au portefeuille de nos ennemis autant qu’à leur cœur, à leur égoïsme autant qu’à leur compassion.

Si Poutine a intérêt (ne serait-ce que pour éviter des sanctions trop lourdes) à arrêter sa guerre contre l’Ukraine, il stoppera l’invasion. Sinon, les appels à son humanité ou à sa bonté resteront lettre morte…


Selon Luc, notre parabole nous invite à prier Dieu sans nous décourager.

Il n’est pas illégitime d’y lire également un appel à prier nos ennemis sans désespérer, en sollicitant avec réalisme (péché originel) leur humanité, leur conversion (rédemption), voire  leur intérêt égoïste…

À qui allons-nous « casser les oreilles » cette semaine pour obtenir justice ?…

________________________________

[1] Cf. le dossier historique publié par François Huguenin, docteur en histoire et en sciences sociales, enseignant l’histoire des idées politiques à l’Ircom de Lyon et à l’Institut catholique de Paris (ICP) : Le Je & le Nous : Une histoire de la pensée politique des origines à nos jours, Cerf, 2025.

 


LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

 

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

 

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

 

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

 

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

 

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

 

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

 

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) *Alléluia. Alléluia. 

Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Patrick BRAUD

 

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3 novembre 2024

Huile essentielle

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Huile essentielle

 

Homélie pour le 32° Dimanche du Temps ordinaire / Année B
10/11/24

Cf. également :
L’éducation changera le monde
Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don
Le potlatch de Noël

Ephapax : une fois pour toutes

 

1. Un peu suffit

Huile essentielle dans Communauté spirituelle diffuseur-ultrasonique-huiles-essentielles-medusa-diffuseurs-d-essentiellesPassez la porte d’un magasin « Nature et Découvertes ». Vous aurez immédiatement envie de respirer profondément pour explorer les délicieuses fragrances, le plus souvent inconnues, qui imprègnent l’air du lieu de vente et sollicitent vos narines. Immanquablement, votre nez vous conduira vers les diffuseurs d’huile essentielles qui alimentent en permanence ce microclimat où les brouillards colorés, les senteurs, leur fraîcheur, leur goût, leur étrangeté vous subjugueront. Le vendeur vous fera la démonstration : il suffit de quelques gouttes d’un précieux condensé de parfums naturels les plus divers pour embaumer tout une pièce. Un peu d’huile essentielle suffit à purifier et enchanter tout l’espace !

L’huile de la veuve de Sarepta (1R 17,10-16) est essentielle elle aussi. Non pas à cause de sa fabrication, mais parce qu’elle va amener cette veuve à reconnaître en Élie le prophète du Dieu unique, si différent des idoles de la région.

Suivons le parcours d’Élie qui peut devenir le nôtre, afin de devenir nous aussi prophète du très Haut.

 

2. Sortir de sa zone de confort

Dans sa lutte contre les idoles (Baal et Astarté) qui pullulaient en Israël sous l’influence étrangère portée par la reine Jézabel, Élie joue chez lui dans un premier temps. Il convoque les soi-disant prophètes de Baal au Mont Carmel, et les défie dans la célèbre épreuve du feu (1R 18,20-46). Sorti grand vainqueur de ce barnum magique (peut-être grâce de l’alcool inflammable ?), Élie fait exterminer les 70 faux prophètes et croit être le champion d’Israël. Mais voilà que Jézabel lui en veut à mort de l’avoir humiliée ainsi ! Dieu envoie d’abord Élie se cacher à l’est du Jourdain, dans les gorges encaissées du torrent du Kérith, en Galaad. Là, il est nourri par les corbeaux. 

Double faiblesse pour l’ex champion : il n’est plus chez lui, il ne peut plus se nourrir par lui-même. Comme si YHWH prenait le contre-pied de la démonstration de puissance qu’Élie avait soigneusement manigancée au sommet du mont Carmel. 

Pire encore : le torrent du Kérith s’assèche. Élie a soif. Il doit émigrer encore plus loin, à Sarepta, qui se trouve à environ 110 km. à vol d’oiseau vers le nord-ouest, en Phénicie, non loin des montagnes du Liban. Une terrible famine règne dans le pays. Élie est alors loin de chez lui, loin de son peuple. C’est une terre hostile ! Et il ne pourra pas compter là-bas sur un riche mécène, un baron puissant ou sur quelqu’un qui connaisse son Dieu : c’est une pauvre veuve idolâtre qui doit le recevoir, et elle souffre elle-même de la famine.

 

 Elie dans Communauté spirituelleSortir de sa zone de confort semble être – pour Élie comme pour nous – un préalable à l’action prophétique. Jésus lui-même a ressenti cet appel impérieux à sortir de sa sphère juive en allant en Décapole, territoire païen au-delà du Jourdain, ou en voyageant jusqu’à Sidon, où une femme l’obligera à accorder quelques miettes du festin messianique aux petits chiens sous la table…

Notre zone de confort, c’est l’entre-soi douillet et rassurant des regroupements par école, par quartier, par activité, où les riches se retrouvent entre eux, où les cathos pratiquants se confortent mutuellement, où les autres religions font table à part, où les militants d’une cause s’auto-persuadent que c’est la bonne etc.

 

Rappelez-vous : nul n’est prophète en son pays ! Il faut sortir de chez soi, de sa doxa habituelle, de ses cercles concentriques d’amis et de relations, pour laisser la Parole de Dieu nous traverser et aller toucher le cœur d’autrui. Et sortir de notre zone de confort nous conduit souvent en situation de faiblesse, de dépendance, comme Élie au Kérith ou à Sarepta. C’est auprès des petits, des faibles, que nous trouverons aide et appui, et non chez les princes ou les puissants. Jésus fait ce constat : « En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère » (Lc 4,25–32).

À nous de nous laisser conduire par les événements vers cet ailleurs, vers ces « veuves », où nous découvrirons comment Dieu se manifeste dans la faiblesse du vase d’huile et non dans le feu du Carmel, chez une veuve étrangère et non dans les palais de la reine d’Israël…

 

3. Pour dissiper l’idolâtrie

Au début, la veuve parle de YHWH à Élie en l’appelant « ton Dieu ». Ce n’est effectivement pas le sien, car la Phénicie (le Liban actuel) est alors envahie par les cultes idolâtriques dédiés à Baal et Astarté, dieux de la fertilité. À la fin du récit, la veuve a changé. Elle reconnaît ans Élie le prophète du seul Dieu véritable : « Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que, dans ta bouche, la parole du Seigneur est véridique » (1R 17,24).

IshtarL’ADN d’Élie est bien ce témoignage prophétique au Dieu unique, et son nom même en est la trace : Élie = ‘Mon Dieu est YHWH’ (en hébreu). Alors qu’on ne connaît pas le nom de la veuve, mais seulement son village : Sarepta, qui signifie : fonderie, orfèvrerie, raffinerie. Sarepta désigne une activité de fabrication (de bijoux, d’or, de minerais) qui renvoie au caractère artificiel des idoles. Baal et Astarté ne sont que des statues fabriquées par des artisans habiles. Ces objets inanimés ne sont rien à côté de YHWH, le Tout-autre, non fait de main d’homme. On a découvert sur le site de Sarepta des traces archéologiques de l’activité de soufflage du verre, activité qui existe encore aujourd’hui à Sarafand tout proche. 

Ce n’est plus dans une lutte frontale, violente, contre les idoles comme au Mont Carmel qu’Élie va témoigner de YHWH, mais dans la survie au côté d’une veuve en temps de famine. Inversion totale du rapport de force, à méditer par tous les religieux qui veulent imposer leur vision du monde en engageant un bras de fer violent avec les puissants (en Iran, en Israël, en Russie, en Inde, au Pakistan, au Sahel etc.).

 

En France, il semblerait qu’heureusement les cathos ne soient plus assez forts pour rêver de réguler la société, mais la tentation existe toujours – au nom du bien et du vrai – d’intriguer et de faire du lobbying pour imposer des choix de vie relevant de la liberté de chacun. Pourtant la foi chrétienne ne s’impose pas. Elle se propose. Ou mieux encore, comme ici avec Élie : elle se vit aux côtés des plus pauvres, souffrant de famine, et se diffuse alors aussi naturellement que l’huile essentielle au creux du diffuseur…

 

Au lieu de mettre le feu, Élie apprend à recevoir l’hospitalité. 

Au lieu de la force triomphante du Carmel, l’humble faiblesse d’un peu de farine et du huile. 

Au lieu du drapeau israélien si fièrement planté en haut du Carmel, le déroutant exil au Liban en terre étrangère.

Dissiper l’idolâtrie ambiante – et Dieu sait si les idoles modernes pullulent autour de nous ! – ne se fait pas en mettant le feu, mais en côtoyant les humbles, pas en convertissant de force, mais en sauvant la vie des idolâtres, gratuitement.

De quoi prendre à rebrousse-poil les stratégies de conquête de pas mal de mollahs, d’évangélistes ou de nationalistes !

 

4. Avec un peu d’huile

lampe-a-huile-periglass-boule-gm huitUn seul vase d’huile pour un temps de famine, c’est bien peu. 

Deux pains et cinq poissons pour nourrir toute une foule, c’est bien peu. 

Une seule fiole d’huile pour allumer le candélabre du Temple de Jérusalem pendant une semaine, c’est bien peu. 

Et pourtant le vase d’huile ne se videra pas. 

Et pourtant la foule fut nourrie. 

Et pourtant, la fête de Hanoucca commémore chaque année le miracle de la fiole d’huile qui ne s’épuise pas, symbole de la renaissance de la foi après l’occupation [1].

À l’inverse, l’huile des vierges folles va s’épuiser et priver les cinq jeunes filles de la rencontre avec l’époux.

 

De quoi l’huile de la veuve de Sarepta est-elle le nom ? 

Eh bien, paradoxalement, elle représente le refus d’aider l’autre en direct

Élie ne va pas aider la veuve, mais il lui demande de l’aider, en lui sacrifiant le peu qui lui reste ! Autrement dit : nourrir l’autre n’est pas l’aider. C’est lui apprendre à nourrir autrui qui le sauvera.

L’essentiel n’est pas d’aider mais d’initier au don. 

Non pas ‘faire pour’, mais apprendre l’autre à se livrer.

 

Avouons que cela est folie pour la sagesse humaine habituelle. Nous sommes habitués à la générosité, à l’humanitaire, aux Restos du cœur, aux collectes alimentaires etc. Et voilà qu’Élie ne donne rien à manger à la pauvre veuve étrangère qui crie famine, mais lui apprend à se donner jusqu’au bout !

Voilà pourquoi Jésus loue les deux sous du don de la veuve au Temple de Jérusalem, plus que les gros chèques des notables de la ville (Mc 12, 38-44). 

Car se donner est plus grand que demander. 

Se livrer jusqu’à l’extrême, jusqu’à donner de son essentiel (de son huile essentielle !) et non de son superflu est plus important que de quémander l’existence.

 

La pauvre veuve de Sarepta fait une expérience qui peut devenir la nôtre : il nous est donné de nous donner.

Et il suffit d’un peu d’huile – notre essentiel – pour que la bonne odeur de l’Évangile se répande partout autour de nous.

 

Sortir de notre zone de confort / pour dissiper idolâtrie / avec un peu d’huile : comment mettre nos pas dans ceux d’Élie cette semaine ?

_______________________________________

[1]. Le miracle de la fiole d’huile (hébreu : נס פך השמן Nes pakh hashemen) est une aggada consignée pour la première fois dans le Talmud de Babylone, selon laquelle les Maccabées victorieux découvrent, après la libération du Second Temple de Jérusalem (au II° siècle av. J.C.), que les huiles destinées à l’allumage de la Menorah du Temple ont été profanées à l’exception d’une fiole qui ne devrait pas suffire plus d’un jour ; c’est pourtant grâce à cette fiole qu’ils parviennent à allumer le candélabre pendant huit jours jusqu’à la fabrication d’huiles nouvelles.

 

 

Lectures de la messe


Première lecture

« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)


Lecture du premier livre des Rois
En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.


Psaume

(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
 (Ps 145, 1b)


Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.


Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.


Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !


Deuxième lecture

« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)


Lecture de la lettre aux Hébreux
Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.


Évangile

« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)


Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »
Patrick BRAUD

 

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9 octobre 2022

La pédagogie du « combien plus ! »

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La pédagogie du « combien plus ! »

 

Homélie pour le 29° dimanche du Temps Ordinaire / Année C
16/10/2022

 

Cf. également :

Lutte et contemplation

À temps et à contretemps

Ne baissez pas les bras !

La grenouille qui ne se décourageait jamais

 

La pédagogie du

Dossier retraite : quelle galère !

Un ami me racontait son parcours du combattant un an avant de partir en retraite. Le relevé de carrière de l’Assurance Retraite avait tout simplement oublié ses deux années de coopération militaire, et l’équivalent de trois années d’études et de jobs divers dans sa jeunesse pendant les années 70, où évidemment les traces informatiques n’existaient pas ! Il s’est débattu pendant plus de 12 mois avec des administrations diverses : des heures au téléphone avec les ‘Quatre saisons’ de Vivaldi en boucle (on a beau aimer, c’est très vite insupportable !), des correspondants qui se déclarent incompétents (et qui le sont !) pour traiter la demande, des responsables qui se défaussent en cascade etc. Il se disait : ‘ils ne m’auront pas à l’usure. Je tiendrai bon jusqu’à ce qu’ils me rendent justice’. Il usait de la riposte graduée à chaque fois qu’il cherchait à récupérer un trimestre égaré : coups de fil répétés, insistants ; colère et menaces de scandale ; puis lettres recommandées avec accusé de réception ; puis commission de recours amiable ; puis intervention d’un avocat pour mettre en demeure… Bataille épuisante qui aurait poussé plus d’un à capituler ! Pourtant la persévérance fut payante, et il a pu prendre sa retraite à taux plein, en ayant récupéré 21 trimestres que l’Assurance Retraite ne lui avait initialement pas comptés.

 

L’administration française ressemble un peu au juge inique de la parabole de ce dimanche (Lc 18,1-8) ! Elle est souvent impersonnelle et froide comme le juge est insensible et dur ; elle se croit au-dessus de tout comme le juge qui ne craignait même pas Dieu. Ce n’est qu’à force de persévérance, en leur « cassant les oreilles » jusqu’à ce qu’ils craquent, que l’on peut espérer obtenir finalement justice…

On a déjà longuement commenté le courage de cette veuve qui ne désespère jamais. On a également fait le rapprochement avec la prière de Moïse de notre première lecture (Ex 17,8-13) qui nous invite à ne pas baisser les bras dans les combats qui sont les nôtres. Et cette prière tenace nous permet d’unir lutte et contemplation pour tenir bon jusqu’à obtenir justice.

Intéressons-nous aujourd’hui à la pédagogie de Jésus lorsqu’il invente cette histoire de juge inique, puis à la pédagogie de la veuve elle-même envers ce juge, afin que toutes deux  nous inspirent.

 

La pédagogie du « combien plus ! »

Jésus utilise une méthode rabbinique (kol wa- omer = léger et lourd, en hébreu) bien connue à son époque dans les débats toujours vifs entre interprètes de la Torah : s’appuyer sur un cas léger (kol) pour montrer qu’a fortiori cela s’appliquera dans un cas lourd (omer). Si un juge inique finit par rendre justice à cause d’une pression insistante, combien plus Dieu – lui qui est juste et Père miséricordieux – fera justice à ses élus, et rapidement !

 

A Fortiori LogicCe n’est pas le seul endroit où Jésus a recours à cette pédagogie du combien plus. Ainsi lorsqu’il invite ses disciples à demander l’Esprit Saint dans leurs prières, il s’appuie sur la responsabilité parentale (paternelle à l’époque) qui cherche à donner le meilleur à ses enfants, et non ce qui pourrait leur faire du mal : 

« Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus [kol wa- omer] le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11,13, cf. Mt 7,11).

Même pédagogie pour inciter les disciples à faire confiance à Dieu, à partir de l’observation… des oiseaux ou de l’herbe des champs !

« Observez les corbeaux : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’ont ni réserves ni greniers, et Dieu les nourrit. Combien plus Dieu fera-t-il pour vous qui surpassez les oiseaux ! » (Lc 12,24)

« Si Dieu revêt ainsi l’herbe qui aujourd’hui est dans le champ et demain sera jetée dans le feu, combien plus fera-t-il pour vous, hommes de peu de foi ! » (Lc 12,28)

Le combien plus vaut également en sens inverse, pour souligner négativement par exemple que les insultes et calomnies envers le maître retomberont également sur ses disciples : « Si les gens ont traité de Béelzéboul le maître de maison, combien plus pour ceux de sa maison » (Mt 10,25).

 

Paul, en digne élève de Gamaliel, utilise lui aussi cette rhétorique du combien plus. Notamment pour espérer la réunification finale des juifs et des païens dans l’Église du Christ : 

« Or, si leur faute (des juifs) a été richesse pour le monde, si leur amoindrissement a été richesse pour les nations, combien plus le sera leur rassemblement ! » (Rm 11,12)

« En effet, toi qui étais par ton origine une branche d’olivier sauvage (nation païenne), tu as été greffé, malgré ton origine, sur un olivier cultivé (Israël) ; combien plus ceux-ci, qui sont d’origine, seront greffés sur leur propre olivier » (Rm 11,24)

Paul demande à Onésime d’accueillir son esclave Philémon encore mieux que lui : 

« S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. » (Phm 1,15-16)

Il s’appuie à nouveau sur le raisonnement a fortiori pour prouver l’efficacité du sacrifice sanglant du Christ : 

« S’il est vrai qu’une simple aspersion avec le sang de boucs et de taureaux, et de la cendre de génisse, sanctifie ceux qui sont souillés, leur rendant la pureté de la chair, combien plus fait le sang du Christ… ! » (He 9,13-14)
Et il souligne la supériorité de la grâce sur la Loi, de l’Esprit sur la lettre de la Loi :

« Le ministère de la mort, celui de la Loi gravée en lettres sur des pierres, avait déjà une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient pas fixer le visage de Moïse à cause de la gloire, pourtant passagère, qui rayonnait de son visage. Combien plus grande alors sera la gloire du ministère de l’Esprit ! » (2Co 3,7‑8)

 

a58a9b_52c844e726054c9bb9f2cb54f14f1d9f~mv2_d_2350_2362_s_2 juge dans Communauté spirituelleOn le voit : la rhétorique du combien plus est particulièrement adaptée pour établir la crédibilité de quelque chose qui n’est pas évidente au départ. Un aspect intéressant de cette pédagogie (qui rejoint celle de la veuve que nous étudierons ensuite) est qu’elle prend acte avec réalisme du mal qui est dans l’homme. Oui, il y a des juges iniques. Oui il y a des violents qui se croient au-dessus de tout. Oui il y a des puissants qui se croient tout permis. Oui il y a des forts insensibles à la détresse des petits. Et pourtant, à bien y regarder, même ces gens-là sont capables, dans certaines circonstances, de faire ce qui est bien ou juste. Peu importe leur motivation à ce moment-là (qui peut être très égoïste), le résultat final est là : personne n’est si mauvais qu’il ne soit capable de faire parfois ce qui est bon, personne n’est si inique qu’il ne soit pas conduit à faire parfois ce qui est juste.

La tentation n’est pas tant de désespérer de Dieu que de désespérer de l’homme ! Si vous croyez en l’étincelle divine au fond de chacun, vous verrez que même le pire des bourreaux peut être capable d’humanité, voire de tendresse, au moins de justice. Cela demande persévérance, ténacité, obstination. Mais Jésus reconnaît que ce qu’a fait ce magistrat sans foi ni loi est finalement juste.

Combien plus devrions-nous utiliser nous aussi cette pédagogie !

 

La pédagogie de la veuve-judoka

Voilà qui nous amène à regarder de près l’obstination de la veuve. Comment s’y prend-elle ?

Ce juge, on ne peut ni le menacer de l’enfer, puisqu’il ne croit ni en Dieu ni en diable, ni l’apitoyer, car il est de glace. Il est cuirassé, invulnérable, invincible. Ni verticale ni horizontale ne peuvent opérer une brèche dans ce personnage. Seul son intérêt personnel le motive. La veuve sait qu’il n’a rien à gagner à l’écouter, mais il aurait peut-être beaucoup à perdre : sa tranquillité (‘elle me casse les oreilles’), celle de sa famille, sa réputation etc. 

‘Très bien : tu ne veux écouter ni Dieu ni ma détresse. Eh bien je vais te pourrir l’existence jusqu’à ce que tu changes d’avis !’

Miser sur l’égoïsme du méchant peut s’avérer plus payant que de faire appel à son humanité. 

Parler à l’adversaire de ses intérêts… 

41RkyE1DCwL._SX308_BO1,204,203,200_ paraboleC’est sans doute la citation la plus célèbre de la science économique. Selon Adam Smith : 

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur, ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais de leur souci de leur propre intérêt. Nous nous adressons, non à leur humanité mais à leur amour-propre (self-love) ». « Ne leur parlez jamais de nos propres nécessités, mais de leur avantage » (Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776).
Le self-love n’est pas forcément de l’égoïsme. Il relève plutôt de ce que Jésus appelle l’amour de soi, préalable indispensable à l’amour d’autrui : « aimer son prochain comme soi-même » demande d’abord de s’aimer soi-même ! C’est-à-dire de veiller à sa survie, son intégrité, sa santé, son éducation etc. Faire appel au self-love d’autrui, c’est lui reconnaître le droit et le devoir de prendre soin de lui-même.

Ce que dit Adam Smith, c’est que le marché nous force à nous intéresser aux intérêts des autres (« regard to their own interest »), pas aux nôtres ! Il nous faut convaincre le boucher que nous servir lui profite, ce qui nécessite d’abord que nous nous intéressions à ses intérêts. Comme le dit Smith, nous ne parlons pas de nous, nous nous adressons aux autres. Les marchés ne sont donc pas fondés sur l’avidité uniquement, qui ne renvoie qu’à nous-mêmes. Ils reposent également sur la recherche de la satisfaction des intérêts des autres.

Certes, pourrait-on objecter, cet objectif n’est qu’instrumental : les autres ne nous intéressent que comme moyen de nous faire plaisir. Mais on relèvera que même dans ce cas, il est impossible d’ignorer les intérêts de l’autre, contrairement à ce que suppose la vue du marché comme seule recherche de l’intérêt individuel. Si la bienveillance d’autrui n’est pas suffisante pour obtenir l’aide constante dont nous avons besoin, Smith nous conseille de parler à ses intérêts !

Personne d’autre qu’un mendiant volontaire ne veut dépendre entièrement de la bienveillance d’autrui.

Notre comportement intéressé est médiatisé par la nécessité de répondre aux intérêts personnels de l’autre partie, pas aux nôtres ! En effet, nous montrons à l’autre partie comment ce que nous voulons négocier (acheter notre dîner) sert les intérêts du boucher, du brasseur et du boulanger (c’est ainsi qu’ils obtiennent les moyens d’acheter aux autres ce qu’ils veulent), et nous ne parlons pas de la façon dont l’obtention d’ingrédients pour notre dîner nous ‘avantage’  nous-mêmes.

AP_19240480821916-e1567241810960-640x400 pédagogie 

Maline, la veuve !

Plutôt de que d’essayer en vain de culpabiliser son adversaire, elle cherche la faille dans ses intérêts : ‘tu vivras mieux si tu me rends justice’. Appliquez cette tactique aux négociations avec Poutine, Xi Jinping ou Erdogan… Bien sûr la pointe de la parabole est de persévérer dans la prière confiante en Dieu, qui ne manquera pas de l’exaucer (à sa manière). Reste que la stratégie de la veuve est finalement la plus efficace, et à ce titre louée par Jésus.

Qu’attendons-nous pour faire comme elle ? Parions sur les intérêts de nos adversaires, ne désespérons jamais de leur capacité à faire objectivement ce qui est juste, quelle que soit leur motivation subjective !

 

Les deux pédagogies de Jésus et de la veuve se rejoignent : prenons acte avec réalisme du mal autour de nous et en nous, ne désespérons pas pour autant de nos adversaires, et apprenons tel un judoka à utiliser le mal contre lui-même afin de lui faire produire du bien !

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort » (Ex 17, 8-13)

 

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, le peuple d’Israël marchait à travers le désert. Les Amalécites survinrent et attaquèrent Israël à Rephidim. Moïse dit alors à Josué : « Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main. » Josué fit ce que Moïse avait dit : il mena le combat contre les Amalécites. Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient ; on prit une pierre, on la plaça derrière lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hour lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

 

PSAUME
(Ps 120 (121), 1-2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. (Ps 120, 2)

 

Je lève les yeux vers les montagnes :
d’où le secours me viendra-t-il ?
Le secours me viendra du Seigneur
qui a fait le ciel et la terre.

 

Qu’il empêche ton pied de glisser,
qu’il ne dorme pas, ton gardien.
Non, il ne dort pas, ne sommeille pas,
le gardien d’Israël.

 

Le Seigneur, ton gardien, le Seigneur, ton ombrage,
se tient près de toi.
Le soleil, pendant le jour, ne pourra te frapper,
ni la lune, durant la nuit.

 

Le Seigneur te gardera de tout mal,
il gardera ta vie.
Le Seigneur te gardera, au départ et au retour,
maintenant, à jamais.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Grâce à l’Écriture, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien » (2 Tm 3, 14 – 4, 2)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris : de cela tu as acquis la certitude, sachant bien de qui tu l’as appris. Depuis ton plus jeune âge, tu connais les Saintes Écritures : elles ont le pouvoir de te communiquer la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons en Jésus Christ. Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice ; grâce à elle, l’homme de Dieu sera accompli, équipé pour faire toute sorte de bien.
Devant Dieu, et devant le Christ Jésus qui va juger les vivants et les morts, je t’en conjure, au nom de sa Manifestation et de son Règne : proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire.

 

ÉVANGILE
« Dieu fera justice à ses élus qui crient vers lui » (Lc 18, 1-8) Alléluia. Alléluia. Elle est vivante, efficace, la parole de Dieu ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Alléluia. (cf. He 4, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : ‘Rends-moi justice contre mon adversaire.’ Longtemps il refusa ; puis il se dit : ‘Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.’ » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

Patrick BRAUD

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