L'homelie du dimanche

3 novembre 2021

L’éducation changera le monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 30 min

L’éducation changera le monde

Homélie du 32° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
07/11/2021

Cf. également :

Quelle est la vraie valeur de ce que nous donnons ?
Le Temple, la veuve, et la colère
Les deux sous du don…
Défendre la veuve et l’orphelin
De l’achat au don
Épiphanie : l’économie du don
Le potlatch de Noël

Invictus« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde » (Nelson Mandela).
Il en savait quelque chose : du fond de sa prison, pendant 30 ans, Nelson Mandela a appris à renoncer à la violence de ses années de jeunesse. Il a transformé son regard sur ses geôliers, sur les blancs en général, au point de choisir des gardes du corps blancs une fois élu Président ensuite ! Ne plus voir dans l’adversaire du moment un ennemi irréductible mais un partenaire potentiel ; ne plus considérer la lutte armée comme le seul salut mais explorer toutes les voies de réconciliation… Dans le célèbre film Invictus, Mandela apprend au capitaine de l’équipe nationale de rugby d’Afrique du Sud à voir autrement le match qui s’annonce : il s’agit de gagner la coupe du monde avec cette équipe ‘Black and White’, pour sceller la réconciliation nationale, et pas seulement de participer. Par contre, Mandela portera une lourde responsabilité dans l’épidémie du sida qui endeuillera son pays de façon si meurtrière, car il n’a pas su en voir la gravité ni les remèdes. Le visionnaire avait ses angles morts…

 

Changer de regard

Apprendre à voir les choses et les gens autrement est un patient travail d’éducation, que chacun doit faire sur lui-même d’abord. Les éducateurs, parents, animateurs et professeurs ont à former le regard des jeunes qui leur sont confiés. Les maîtres de sagesse éveillent leurs disciples aux dimensions cachées du monde. Les leaders authentiques, que ce soit en politique, en économie, dans l’univers de la culture ou autres, défrichent pour leurs partisans de nouvelles analyses et compréhensions des forces en présence. Si De Gaulle n’avait pas vu en 1940 que l’avenir de la France ne pouvait se réduire à la collaboration avec les nazis, qui aurait relevé le flambeau ?

Jésus ne se dérobe pas à cette mission qui incombe à tout responsable : éduquer le regard d’autrui. Dans notre épisode de ce dimanche (Mc 12, 38-44), il va demander à ses disciples de voir autrement la scène des offrandes au Temple de Jérusalem. Là où les Douze sont hypnotisés par les grosses sommes déposées dans les troncs, Jésus va les forcer à regarder le détail qu’ils ne voyaient plus : cette pauvre veuve et ses deux pièces. Cela avait commencé avant, lorsque les disciples s’extasiaient sur la beauté du Temple. Jésus les invitait à ne pas se laisser éblouir par la splendeur du moment, car elle est appelée à disparaître : « Comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : ‘Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit’ » (Lc 21, 5 6). Là où les la foules voyaient les scribes écrire la Loi ou des pharisiens vivre en ultra-religieux, Jésus invite à voir au-delà des apparences : il y a tant d’hypocrisie derrière ces belles façades ! Ouvrez les yeux ! « Dans son enseignement, il disait : ‘Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés’ » (Mc 12, 38 40).

L’éducation du regard est au cœur de l’Évangile de ce dimanche : changez de lunettes, de perspective, ne voyez pas les actions des hommes à la manière mondaine, allez plutôt repérer les petits gestes qui passent inaperçus mais ont une grande valeur !

Les InvisiblesDétourner son regard des riches pour porter attention aux petits : voilà le premier déplacement que Jésus opère, avec pédagogie, en braquant le projecteur sur ceux que l’on ne voit pas. Souvenez-vous du film : Les Invisibles. On y suivait l’aventure d’une bande de femmes SDF et de paumées qui réagissaient face à l’annonce de la fermeture de leur centre d’accueil. Soudain, ces assistées, ces perpétuelles quémandeuses se révèlent capables de chercher et trouver du travail, des logements, une activité, et même de fonder leur entreprise ! Le Christ nous apprend à mettre en lumière les invisibles de notre époque, dont la pauvre veuve aux deux pièces est comme l’icône.
Plus tard, dans l’Église naissante, les apôtres se souviendront de regarder les veuves, et institueront des diacres à leur service (Ac 6,1-6).

 

L’interprétation morale

La pédagogie de Jésus dans ce changement de regard sur les invisibles est d’autant plus remarquable qu’il n’impose aucune conclusion à ses disciples. Il ne dit pas : ‘quelle générosité !’ Mais : ‘elle a donné de son nécessaire’. Il n’en tire pas de « leçon » de morale, du style : ‘faites comme elle’, mais il constate factuellement que son offrande représente proportionnellement infiniment plus que les gros chèques des riches. Aux disciples d’en tirer leurs propres conclusions ! À nous lecteurs d’interpréter cette séquence quasi cinématographique qui zoome soudain sur un geste à la dérobée.

La plupart des commentaires se précipitent sur l’interprétation morale : donner de son superflu a beaucoup moins de valeur que donner de son nécessaire. Avis donc aux donateurs de tout poil : Dieu voit ce que vous donnez, et le poids réel de votre offrande. Et l’on renchérit ensuite en citant le Christ en exemple, lui qui a tout donné, jusqu’à sa vie même, pour notre salut. La pauvre veuve annonce le pauvre Christ qui fait de sa vie une offrande d’amour à Dieu son Père pour sauver tous les hommes, allant jusqu’à mourir pour offrir la vie éternelle à ses bourreaux ou ses compagnons de châtiment sur la croix.

Cette interprétation est bien sûr légitime, et traditionnelle. Elle a le mérite d’attirer l’attention sur la responsabilité personnelle. Elle oublie cependant de regarder ce que Jean-Paul II appelait les « structures de péché » qui enserrent les acteurs dans des règles ou comportements injustes (ici le don obligatoire pour le Temple).
Est-elle pour autant la seule ? Ne peut-on pas voir autrement le focus de Jésus sur les deux sous du don de la veuve ?

 

L’interprétation « justice sociale »

L’éducation changera le monde dans Communauté spirituelle veuve2Car juste avant (Mc 12,38-40), Jésus dénonce avec violence l’hypocrisie des ‘gens bien’ et religieux sous tous rapports : « Méfiez-vous des scribes (…) Ils dévorent les biens des veuves… » Comment dévorent-ils les biens des veuves ? Notre passage en donne un exemple typique : au nom de l’institution du Temple, ils forcent les juifs à payer un impôt, quelques soient leurs ressources. Cette femme doit payer, alors qu’elle est pauvre et qu’elle est veuve, double précarité. Première injustice flagrante : quelle est cette institution soi-disant religieuse qui en fait pressure le petit peuple et lui extorque des contributions financières sans cesse ? On croirait lire les revendications des cahiers de doléances avant la révolution de 1789, où les paysans se plaignaient des exactions des évêques, abbés et autre princes de l’Église levant impôt sur impôt…
Jésus lui-même sera broyé par la machine religieuse du Temple en action : c’est pour blasphème qu’on réussira finalement à le condamner au terme d’un procès truqué. « ‘Celui-là a dit : ‘Je peux détruire le Sanctuaire de Dieu et, en trois jours, le rebâtir. » [...] Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant : Il a blasphémé ! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème ! » (Mt 26, 61.65)

L’injustice est plus d’autant plus grande que cette oppression des pauvres se fait au nom de la religion. Car Jésus dénonce l’absurdité de cette obligation de l’offrande : le Temple va bientôt être détruit, les sacrifices d’animaux vont bientôt disparaître, les prêtres (Cohen) seront bientôt inutiles, alors à quoi bon appauvrir les pauvres pour nourrir une institution qui va s’écrouler ? Le sacrifice consenti par la veuve est en réalité inutile et absurde. Elle donne à fonds perdu pour une institution en faillite. En faisant réaliser à ses disciples que la veuve se soumet à une obligation absurde, Jésus les invite également à ne pas accepter cette domination injuste. Et il pourrait inviter la pauvre veuve à ne pas se soumettre volontairement à cette coutume, mais au contraire à se révolter pour en dénoncer l’hypocrisie, l’inutilité, l’absurdité. La pauvre veuve est prisonnière de ce que La Boétie appellera plus tard la servitude volontaire, l’intériorisation de la domination qui conduit à consentir à son propre asservissement. Les esclaves finissent par aimer leur chaîne et leur maître. Il n’y a donc pas que les yeux des disciples à ouvrir : ceux de la veuve aussi qui devrait, avec les autres victimes du Temple, voir autrement ce défilé d’offrandes et refuser avec Jésus d’en être complice ! Souvenez-vous: Jésus a refusé de payer l’impôt du Temple, et a mystérieusement substitué à son paiement les deux pièces d’argent trouvées dans la bouche d’un poisson ! « Comme ils arrivaient à Capharnaüm, ceux qui perçoivent la redevance des deux drachmes pour le Temple vinrent trouver Pierre et lui dirent : ‘Votre maître paye bien les deux drachmes, n’est-ce pas ?’ Il répondit : ‘Oui.’ Quand Pierre entra dans la maison, Jésus prit la parole le premier : ‘Simon, quel est ton avis ? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou l’impôt ? De leurs fils, ou des autres personnes ?’ Pierre lui répondit : ‘Des autres.’ Et Jésus reprit : ‘Donc, les fils sont libres. Mais, pour ne pas scandaliser les gens, va donc jusqu’à la mer, jette l’hameçon, et saisis le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras une pièce de quatre drachmes. Prends-la, tu la donneras pour moi et pour toi.’ » (Mt 17, 24 27) Il est clair que Jésus contestait ouvertement ce système d’imposition pour le Temple, pas seulement pour lui, mais également pour ses disciples (il évite également à Pierre de payer de sa poche !).

Second-Temple-Herode02 invisibles dans Communauté spirituelleÉvidemment, cette deuxième interprétation de notre texte est plus subversive que la première, et donc beaucoup moins traditionnelle… Qui pourrait dire pour autant qu’elle n’est pas légitime ? Puisque le Christ lui-même laisse ouverte la conclusion à son focus sur l’offrande de la pauvre veuve, pourquoi irions-nous imposer une seule « leçon » de ce passage ? Sans compter qu’il y a sans doute d’autres interprétations possibles encore. Notamment celle – symbolique – où la pauvre veuve serait une figure de l’humanité confiant son image et sa ressemblance divines (les 2 pièces) au seul vrai Temple qu’est le Christ en personne.

 

Regarder autrement nos servitudes volontaires

Réduire l’Évangile à une « leçon » de morale appauvrit le champ des interprétations.
Méditons donc sur la dénonciation que Jésus ose faire publiquement des institutions religieuses dévorant le bien des veuves.
Réfléchissons sur les injustices cachées dans les collectes d’argent pour nos temples  modernes.
Examinons nos propres servitudes volontaires, lorsque nous nous habituons et consentons à des pratiques absurdes ou inutiles.
Éduquons le regard de ceux qui nous entourent à discerner ce qui est invisible pour les médias, les réseaux sociaux, les commentateurs autorisés.
Apprenons à voir autrement, et notre vie changera.


Lectures de la messe

Première lecture
« Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume
(Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10)
R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur !
(Ps 145, 1b)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

Deuxième lecture
« Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Évangile
« Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44) Alléluia. Alléluia.

Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

Patrick BRAUD

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23 janvier 2017

Défendre la veuve et l’orphelin

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Défendre la veuve et l’orphelin

Cf. également :

Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le bonheur illucide
Agents de service
Le maillon faible
Éthique de conviction, éthique de responsabilité

Homélie du 3° dimanche du temps ordinaire / année A
29/01/2017

Défendre la veuve et l'orphelin dans Communauté spirituelle« À force de compatir aux douleurs des uns et des autres et de sortir le glaive pour terrasser les indélicats et les indélicatesses, ne finit-on pas par se perdre soi-même ? Et si nous revendiquions parfois le droit de détourner le regard et de laisser aux instances compétentes la mission de sauver le monde. […]

Et si nous osions dire…

– Ce n’est pas ma faute si le patron la déteste.
– Moi, ma mère et ma grand-mère nous nous sommes battues pour nos libertés. À bon entendeur salut !
– C’est triste ce qui arrive au Japon. So what !
– Pas question de donner un centime à qui que ce soit. Mon argent, je le gagne durement et je paie mes impôts [1]. »

Cet article un brin provocateur soulevait pourtant une question réelle : devons-nous culpabiliser devant tant de détresses non secourues ? Peut-on déléguer à d’autres le souci des veuves et des orphelins ? Peut-on se soustraire au devoir biblique de protéger et d’accueillir l’étranger, devenu si nombreux, perçu comme si envahissant ?

Faisons d’abord un détour, comme nous y invitent les lectures de ce dimanche (« Le Seigneur protège l’étranger, il soutient la veuve et l’orphelin » Ps 145), par le trinôme veuve – orphelin – étranger.

Défendre la veuve et l’orphelin est devenu une expression proverbiale en français, popularisée par l’épopée du célèbre chevalier Bayard (qui pourtant n’était pas historiquement sans reproche là-dessus !). Cette expression vient en direct de la Bible, la Loi et les prophètes surtout. Elle ne se rencontre pas moins de 38 fois dans l’Ancien Testament avec le duo veuve – orphelin [2], et au moins 16 fois avec l’étranger en plus. C’est donc une des grandes caractéristiques de la première Alliance : le peuple qui ne respecterait pas les droits de la veuve/orphelin/étranger serait hors-la-Loi, c’est-à-dire romprait l’Alliance avec Dieu.

Comme toujours, l’éthique sociale conditionne et valide ou invalide la vie spirituelle en Israël !

Les raisons de cette exigence éthique sont multiples.

a) Elle s’enracine en Dieu lui-même :

« Père des orphelins, justicier des veuves, c’est Dieu dans son lieu de sainteté » (Ps 68,6). «  C’est lui qui fait droit à l’orphelin et à la veuve, et il aime l’étranger, auquel il donne pain et vêtement » (Dt 10,18).
Dès la première Alliance, Dieu se révèle Père en prenant soin directement de ceux qui n’ont plus les soutiens humains indispensables pour survivre à l’époque : un mari, des parents. Dieu est le père des pauvres, des
anawim = ceux qui ne peuvent compter sur eux-mêmes (car trop faibles) ni sur les autres (car sans mari, sans parents, sans pays). Pour Dieu, les protéger est donc une question d’identité paternelle : il se renierait lui-même s’il se désintéressait du sort de ceux qui n’ont que lui comme recours.

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b) Elle découle de la mémoire de l’Exil.

Déporté en terre étrangère par deux fois (en Égypte pendant quatre siècles puis à Babylone, et il faudrait y ajouter l’autre exil de 70 à 1948), Israël se souvient qu’il a été étranger et que d’autres l’ont accueilli, l’ont sauvé de la famine (cf. la saga de Joseph en Égypte ou les justes de la Shoah), l’ont initié à la sagesse des nations (cf. la bibliothèque d’Alexandrie, la Septante, le statut obtenu par la diaspora juive etc.). Il se souvient également que sa condition d’étranger a été source d’oppression et d’injustice : esclavage et persécutions autrefois, pogroms, dhimmitude et génocide plus récemment. Seule l’intervention de Dieu (la Pâque, le retour d’Exil, voire le retour en Palestine) l’a libéré, par la médiation de Moïse ou de Cirrus. À la fête de Souccot, les juifs construisent toujours des cabanes sur leur balcon, dans leur jardin, pour faire mémoire de leur errance au désert, où ils n’avaient ni terre ni roi ni Temple. Remontant plus loin encore, ils récitent la profession de foi du Deutéronome racontant Abraham comme un étranger en marche : « mon père était un araméen errant…. » (Dt 26,5).
Protéger l’étranger est alors pour Israël une question d’identité également : « Aimez l’étranger, car au pays d’Égypte vous étiez des étrangers » (Dt 10,18). Autrement dit : tu renierais ton histoire si tu ne reconnaissais pas en l’étranger un compagnon de route, que tu as été autrefois et que tu peux redevenir peut-être demain.

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c) Les lois sociales protégeant les pauvres garantissent l’unité du peuple.

C’est la troisième raison qui impose de prendre soin des veuves/orphelins/étrangers. Leur permettre de glaner le surplus des récoltes dans les champs, leur réserver un tiers du butin lors d’une victoire, leur garantir des tribunaux et des juges justes malgré leur manque de relations bien placées… : toutes les prescriptions de la Torah concernant notre trio visent à maintenir ce qu’on appellerait aujourd’hui le fameux ‘vivre ensemble’. Si rien ne limite la domination des puissants, la violence des opprimés sera la réponse (légitime) à la fracture sociale insupportable.

Ainsi, la Torah a cherché à protéger la veuve en la remariant à un frère de son défunt mari (c’est la loi du lévirat) pour lui donner une descendance et pour ne pas laisser sa femme sans protection. De même, la loi juive veille attentivement à ce que l’héritage de l’orphelin soit géré avec honnêteté et transparence par le tuteur. Et la Torah fourmille de garanties juridiques pour que l’étranger soit payé – s’il est  salarié – correctement, en temps et en heure, soit jugé équitablement, soit invité  aux fêtes juives etc.

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En Occident

Avec le christianisme, l’Occident a largement hérité de cette exigence éthique. Mais il a davantage popularisé le duo veuve/orphelin que le trio veuve/orphelin/étranger, peut-être par ce que l’étranger lui semblait déjà plus menaçant (cf. les invasions arabo-musulmanes notamment). D’ailleurs, dans le Nouveau Testament, il n’y a qu’une seule mention des deux termes ensemble. Elle se trouve dans la lettre de Jacques, en milieu judéo-chrétien donc, qui est fidèle à la tradition juive lorsqu’elle écrit : « La religion pure et sans tache devant Dieu notre Père consiste en ceci: visiter les orphelins et les veuves dans leurs épreuves, se garder de toute souillure du monde » (Jc 1,27).

Jésus semble également avoir une attention particulière pour les veuves (dont il guérit le fils unique, dont il vante l’offrande au Temple etc.) et les étrangers (samaritains, grecs, centurion romain etc.). Il n’évoque pas le sort des orphelins (et c’est un peu surprenant) mais élargit le souci des sans-protection à ce que la Doctrine sociale de l’Église appellera l’option préférentielle pour les pauvres, qui englobe toutes les catégories sociales des anawim de chaque époque. Les Béatitudes (Mt 5) et le jugement dernier (Mt 25) accorde une place particulière au sort fait à l’étranger, révélateur de la proximité de son auteur d’avec Dieu, quels que soient sa pratique ou ses convictions religieuses.

 

Alors, faut-il encore défendre la veuve, l’orphelin et l’étranger ?

L’Occident a pour une large part transférée cet impératif éthique sur l’État-providence. À travers la fiscalité, la sécurité sociale, les aides d’État etc. le souci des pauvres d’aujourd’hui relève beaucoup moins de l’initiative individuelle que de la solidarité nationale. On a créé des pensions de réversion pour les veuves, et les orphelins peuvent devenir pupilles de l’État. Pour autant, cela ne suffit pas. Il faut toujours des compléments associatifs, des Restos du cœur et des communautés Emmaüs. Il faut toujours des réactions rapides et personnalisées pour éviter qu’un SDF meure de froid dehors, pour qu’une famille de migrants survive hors des conditions indignes sous des planches de fortune, pour que des orphelins soient adoptés après une catastrophe etc.

Les multiples canaux associatifs pallient les failles de la solidarité nationale. Ils ont parfois tendance à nous culpabiliser pour nous transformer en donateurs. En cela la réaction du magazine est légitime : payer ses impôts, voter pour contrôler l’action politique sont déjà des participations – essentielles – à la défense de la veuve et de l’orphelin ! Résister à la culpabilisation n’est pas anti-biblique. Car la Bible n’a pas connu les conditions actuelles de mondialisation, de responsabilités internationales, de mécanismes financiers, fiscaux, économiques, scientifiques et techniques. La responsabilité du lecteur de la Torah était le plus souvent limitée à sa famille, son village. Les étrangers de passage n’étaient pas légion, on pouvait trouver facilement des solutions locales aux problèmes de pauvreté qui était locaux. La responsabilité collective concernait au maximum le petit peuple de Jérusalem et de Judée, dont le roi devait assurer un gouvernement juste et protecteur des faibles, ce qui était déjà un défi peu souvent réalisé.

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Il faut donc repenser la question des veuves et des orphelins (c’est assez facile) et des étrangers (vaste, complexe et difficile défi) à la lumière de l’impératif éthique de la Torah et des conditions nouvelles produisant les phénomènes des migrations actuelles. On oscillera comme toujours entre éthique de conviction (confère la position des évêques de France ou des églises protestantes sur les migrations) et l’éthique de responsabilité (confère l’approche pragmatique des politiques). « Ce que vous n’avez pas fait à l’un de ses petits qui sont mes frères c’est à moi que vous ne l’avez pas fait » doit se conjuguer avec: « des pauvres vous en aurez toujours parmi vous ».

Protéger la veuve et l’orphelin et l’étranger : cette exigence ne peut être minimisée ni entièrement déléguée.
Ne pas culpabiliser devant la misère du monde est en même temps une réaction salutaire, dès lors que j’assume ma part honnêtement dans le combat pour la dignité des plus faibles.

Le mystique ne sera jamais quitte de l’amour dû aux pauvres.
Le politique se méfiera des grandes déclarations irresponsables.

Faut-il choisir ?


[1] . Femmes Magazine, 1 Juillet 2011

[2] .  2M 8,28 8,30 Ba 6,37 Dt 10,18 14,29 16,11 16,14 24,17 24,19 24,20 24,21 26,12 26,13 27,19 Ex 22,21 22,23 Ez 22,7 Is 1,17 1,23 9,16 10,2 Jb 22,9 24,3 Jc 1,27 Jr 7,6 22,3 49,11 Lm 5,3 Ml 3,5 Ps 68,6 94,6 109,9 146,9 Si 35,14 Tb 1,8 Za 7,10

 

 

1ère lecture : « Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit » (So 2, 3 ; 3, 12-13)
Lecture du livre du prophète Sophonie

Cherchez le Seigneur, vous tous, les humbles du pays, qui accomplissez sa loi. Cherchez la justice, cherchez l’humilité : peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur. Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit ; il prendra pour abri le nom du Seigneur. Ce reste d’Israël ne commettra plus d’injustice ; ils ne diront plus de mensonge ; dans leur bouche, plus de langage trompeur. Mais ils pourront paître et se reposer, nul ne viendra les effrayer.

Psaume : Ps 145 (146), 7, 8, 9ab.10b
R/ Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! ou : Alléluia ! (Mt 5, 3)

Le Seigneur fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain,
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes.

Le Seigneur protège l’étranger,
il soutient la veuve et l’orphelin,
le Seigneur est ton Dieu pour toujours.

2ème lecture : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi » (1 Co 1, 26-31)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui veut être fier,qu’il mette sa fierté dans le Seigneur.

Evangile : « Heureux les pauvres de cœur » (Mt 5, 1-12a)
Acclamation :Alléluia. Alléluia.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,car votre récompense est grande dans les cieux ! Alléluia.(Mt 5, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
 En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Patrick BRAUD

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4 novembre 2015

Le Temple, la veuve, et la colère

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Le Temple, la veuve, et la colère

 

Homélie du 32° dimanche du temps ordinaire / Année B
08/11/2015

Cf. également :

Les deux sous du don…

 

C’est fou ce que Jésus doit aux femmes !

De Marie de Nazareth à Marie de Magdala, en passant par la cananéenne et ses petits chiens, Jésus n’a cessé de recevoir des femmes de sa vie de quoi exister, annoncer, grandir. Ici, c’est une pauvre veuve qui va le révéler à lui-même, en confortant son désir de se jeter à corps perdu dans la réforme du judaïsme.

Pour décrypter le fonctionnement religieux du Temple, Jésus se poste dans le parvis de femmes, sur les marches d’un escalier de pierre.

Le parvis des femmes, c’était une vaste cour carrée entourée de trois côtés par une colonnade supportant une galerie d’où les femmes pouvaient assister aux cérémonies religieuses. Un large escalier semi-circulaire de quinze marches conduisait au parvis d’Israël. C’est sans doute sur l’un de ces degrés que Jésus s’était assis ; de là, il voyait sur sa gauche la salle du trésor le long de laquelle, d’après le Talmud, se trouvaient treize troncs au goulot étroit et évasé par le bas, d’où leur nom de trompettes. Les fidèles y jetaient leurs aumônes et, à l’époque de la Pâque, l’affluence autour des troncs était énorme. Certains en profitaient pour jeter à pleines mains et avec ostentation de la monnaie de cuivre ou de bronze. Ils auraient pu s’acquitter plus commodément de la même offrande en monnaie d’argent, mais leur générosité aurait été moins bruyante et n’aurait pas attiré l’attention des pèlerins…

Afficher l'image d'origineTiens, aujourd’hui encore, c’est donc en se plaçant aussi chez du côté des femmes que nous pouvons décrypter la vérité sur notre société. Les féministes du « Care »  disent des choses vraies sur ce qui manque à nos relations de travail, de politique etc. Les théologiennes américaines écrivent des choses vraies sur le système religieux catholique, encore trop dominé par les hommes.

Jésus aurait aimé se placer dans ces parvis des femmes contemporains, pour contempler les foules de nos entreprises, de nos cités, et y révéler à la fois l’hypocrisie des riches et l’aliénation des pauvres. L’Église doit accepter de décaler ainsi son point de vue (sur l’économie, la politique, la famille, l’Église etc.) en regardant et écoutant ce que les femmes disent des relations humaines de notre temps.

Jésus entend le bling-bling clinquant des riches versant ostensiblement leur obole dans les vases de la collecte, mais il entend plus encore le silence – l’énorme silence si lourd de conséquences - de la pauvre veuve jetant de son nécessaire.

 

La colère contre l’institution religieuse du Temple

À lire le texte, on ne sait pas si c’est l’admiration (de la veuve) ou l’indignation (contre le Temple) qui prévaut en Jésus. Le contexte de ce passage est en effet une controverse entre Jésus et les pouvoirs religieux du Temple de Jérusalem : « ils dévorent les biens des veuves ». On peut penser qu’au lieu d’admirer les deux sous du don de cette femme, il continue au contraire à frémir de colère envers le Temple. Comment, ce Temple a été érigé pour la gloire de Dieu et le voici qui dévore tout ce que cette veuve a pour vivre !? Comment la foi d’Israël a-t-elle pu engendrer un système d’offrandes aussi injuste ? D’autant plus que ce Temple, Jésus annonce qu’il n’en restera bientôt plus pierre sur pierre ! Jésus dénonce le caractère stérile et absurde de ces offrandes pour une cause condamnée à disparaître.

Il aurait frémi de colère devant les sacrifices humains exigés par Hitler, Lénine, Staline ou Mao. Il renverserait aujourd’hui les écrans des changeurs de la Bourse et s’indignerait que l’épargne des plus petits soit utilisée pour d’autres buts que la vraie solidarité. Il dénoncerait à nouveau les chefs religieux – les chrétiens, musulmans ou autres - qui vivent comme des nababs aux dépens de leur communauté. Il ne supporterait pas qu’une pauvre veuve soit trompée dans son espérance par les politiques, les puissants.

Afficher l'image d'origineL’aliénation de cette femme est d’autant plus terrible que son don et volontaire : elle a donc intériorisé ce que le système exige d’elle, plus que les puissants n’auraient osé rêver. Hegel a montré que dans la dialectique maître-esclave, la domination est maximum lorsque l’esclave consent à son exploitation et y collabore. C’est cette aliénation que Jésus démasque en public. C’est à cela que les disciples du Christ sont appelés aujourd’hui : démasquer l’hypocrisie des riches qui font semblant de donner, et à grand bruit ; libérer les pauvres de la fausse obligation de se sacrifier pour un système condamné à disparaître.

On comprend que cette charge contre le Temple de Jérusalem a été une accusation majeure contre Jésus lors de son procès, suffisante pour éliminer celui qui dit la vérité, pour reprendre des paroles de Guy Béart.

 

La pauvre veuve, icône du Christ

Afficher l'image d'origineIl y a plus encore que l’indignation prophétique de Jésus dans ce texte. Car cette veuve annonce le Christ lui-même dans sa vie, jetée sans rien garder pour lui-même. Vous aurez peut-être remarqué que ce verbe jeter, ballo en grec, revient à sept reprises dans le très court récit consacré à l’obole de la veuve. La foule jette dans le tronc… Des riches jettent beaucoup… Une veuve jette deux petites pièces… Elle a jeté plus que tous ceux qui jettent dans le tronc… Tous ont jeté du superflu… Elle a jeté tout ce qu’elle possédait. A noter que jeter beaucoup en dispersant se rattache en grec au verbe dia-ballo, qui a donné diable en français… Alors que la veuve jette ensemble les deux pièces, syn-ballo en grec, ce qui a donné symbole en français. Le geste de la veuve est symbolique (d’une vie cohérente jusqu’au bout), alors que le geste des riches est diabolique (éparpillant l’être comme les pièces).

Ces deux sous jetés dans le trésor du Temple sont une icône du don total que Jésus va faire de lui-même. Mais lui pourra par ce sacrifice subvertir la logique de domination : le système religieux qui le condamnera sera lui-même renversé par la victoire du Christ dans sa résurrection. Ce que la veuve dans sa faiblesse n’avait pas pu réaliser : la fin de l’iniquité du Temple, le Christ l’obtiendra dans la puissance de l’Esprit qui lui fera traverser la mort. La même offrande : jeter tout son nécessaire, portera des fruits enfin en plénitude.

En voyant cette pauvre veuve donner tout ce qu’elle a, Jésus se voit lui-même devoir aller jusqu’au bout de ce dépouillement de soi, non pour se soumettre à un pouvoir injuste, mais pour « renverser les puissants de leur trône et élever les humbles ».

 

La pauvre veuve, icône de l’Église

Du coup, cette pauvre veuve est également une figure de l’Église. Les Pères de l’Église ont bien vu en elle la vocation des chrétiens : se donner par amour, pour libérer avec le Christ les plus pauvres de la domination des systèmes inhumains.

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Ne reconnaissez-vous pas dans cette pauvre veuve l’Église qui apporte ses présents à Dieu ? Elle est pauvre, car elle repousse loin d’elle l’esprit de superbe et l’amour des richesses de la terre. Elle est veuve, car son époux a subi la mort pour elle, et maintenant il est bien loin d’elle. Et pendant que les Juifs offraient orgueilleusement à Dieu leur justice acquise par les œuvres de la Loi, l’estimant une richesse immense, l’Église offrait avec humilité, s’estimant heureuse de la voir acceptée par Dieu, la double obole de sa foi et de sa prière, ou encore de son amour de Dieu et du prochain. En les regardant par rapport à sa faiblesse, elle les estimait peu de chose ; mais à cause de la pureté de son intention, son offrande l’emportait de beaucoup sur l’offrande fastueuse des Juifs.
Saint Bède le Vénérable : commentaire de l’évangile selon saint Marc

 

Que l’indignation prophétique du Christ devienne également la nôtre, pour que les systèmes religieux contemporains arrêtent d’exploiter les plus pauvres.

 

 

 

1ère lecture : « Avec sa farine la veuve fit une petite galette et l’apporta à Élie » (1 R 17, 10-16)

Lecture du premier livre des Rois

En ces jours-là, le prophète Élie partit pour Sarepta, et il parvint à l’entrée de la ville. Une veuve ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : « Veux-tu me puiser, avec ta cruche, un peu d’eau pour que je boive ? » Elle alla en puiser. Il lui dit encore : « Apporte-moi aussi un morceau de pain. » Elle répondit : « Je le jure par la vie du Seigneur ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous le mangerons, et puis nous mourrons. » Élie lui dit alors : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu as dit. Mais d’abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ; ensuite tu en feras pour toi et ton fils. Car ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le Seigneur donnera la pluie pour arroser la terre. » La femme alla faire ce qu’Élie lui avait demandé, et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils eurent à manger. Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé par l’intermédiaire d’Élie.

Psaume : Ps 145 (146), 6c.7, 8-9a, 9bc-10

R/ Chante, ô mon âme, la louange du Seigneur ! (Ps 145, 1)

Le Seigneur garde à jamais sa fidélité,
il fait justice aux opprimés ;
aux affamés, il donne le pain ;
le Seigneur délie les enchaînés.

Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles,
le Seigneur redresse les accablés,
le Seigneur aime les justes,
le Seigneur protège l’étranger.

Il soutient la veuve et l’orphelin,
il égare les pas du méchant.
D’âge en âge, le Seigneur régnera :
ton Dieu, ô Sion, pour toujours !

2ème lecture : « Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » (He 9, 24-28)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. Il n’a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois, comme le grand prêtre qui, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ; car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion depuis la fondation du monde. Mais en fait, c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice. Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois et puis d’être jugés, ainsi le Christ s’est-il offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude ; il apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent.

Evangile : « Cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres » (Mc 12, 38-44)

Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux !
Alléluia
(Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules : « Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues, et les places d’honneur dans les dîners. Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières : ils seront d’autant plus sévèrement jugés. »
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor, et regardait comment la foule y mettait de l’argent. Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes. Une pauvre veuve s’avança et mit deux petites pièces de monnaie. Jésus appela ses disciples et leur déclara : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »
 Patrick Braud

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7 juin 2013

Naïm, ou la rétroactivité en marche

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Naïm, ou la rétroactivité en marche

Homélie du 10° Dimanche du temps ordinaire / Année C
09/06/2013

 

Nos rencontres nous révèlent qui nous sommes

C’est particulièrement vrai avec ce jeune homme qu’on va porter en terre (Lc 7,11?17). Consciemment ou non, Jésus va reconnaître sa mort dans la sienne. Ses disciples se souviendront – après Pâques – de cet épisode préfigurant la fin de leur maître et sa victoire sur la mort.

Tout se passe comme si nos rencontres les plus vraies, où nous engageons le meilleur de nous-mêmes, nous conduisaient à nous identifier à ceux que nous avons croisés. Comme s’il finissait par nous arriver ce que nous faisons arriver aux autres… Des rencontres autoréalisatrices en quelque sorte.

Suivez le fil de ce récit, et placez l’image du Christ en sa Passion sur celle de ce jeune homme en sa mort : les deux figures se superposent de façon troublante.

La foule

Une foule considérable forme cortège autour du mort. Une autre foule, nombreuse également, accompagne Jésus et ses disciples. Les deux foules se croisent. Au début elles sont bien distinctes. À la fin, « tous rendent gloire à Dieu » : les deux cortèges sont réunis dans une même action de grâces. Au début les deux foules vont en sens inverse l’une de l’autre ; à la fin elles sont visiblement rassemblées autour de Jésus, avant d’aller répandre cette parole dans toute la Judée et les pays voisins. À travers ces deux foules, Israël rencontre l’Église et l’Église Israël. Le Christ redonne vie aux fils d’Israël; il se comporte comme un « grand prophète », comme le grand prophète attendu et annoncé depuis l’ascension d’Élie auprès de Dieu (1R).

D’ailleurs, on reconnaît en lui Élie, qui le premier avait redonné vie au fils de la veuve de Sarepta (cf. la première lecture).

La foule de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem avec ses rameaux reprendra ce ?gloire à Dieu’ enthousiaste. Même si elle sera ensuite manipulée pour crier « crucifie-le ! », la foule reconnaît en Jésus le grand prophète qui vient accomplir l’espérance d’Israël, et Jésus reconnaît en cette foule la vraie nature et le vrai destinataire de sa mission. C’est cette foule, passée par le feu au tamis de la Passion du Christ, qui deviendra avec sa résurrection le vecteur de la propagation du christianisme dans tout l’empire romain.

Bref : les deux foules de Naïm préfigurent l’Église réunissant juifs et disciples de Jésus dans une même action de grâces, dans une même mission d’évangélisation tout autour. C’est du moins le désir de Jésus, celui qui l’habitait, le mettait en mouvement, celui qui lui est révélé en voyant ces deux cortèges s’unir.

Naïm, ou la rétroactivité en marche dans Communauté spirituelle Naim

La porte

Le cortège du mort est en train de sortir de la ville. Il arrive même près de la porte de cette ville au moment où il croise le cortège du Christ. Jésus sait bien qu’il est lui-même la porte de (Jn 10,9) qui permet d’entrer et de sortir de l’intimité avec Dieu. Il en prend conscience plus radicalement dans cet épisode où le mort n’aura plus besoin de franchir la porte de la ville dès lors qu’il aura croisé la vraie porte du royaume de Dieu : Jésus en personne.

À l’époque, il était interdit d’enterrer les morts dans une ville, pour des raisons autant religieuses (la peur des revenants) qu’hygiéniques (la possible contamination par les cadavres). Jésus ne le sait pas encore lorsqu’il croise ce corps mort, mais lui-même sera traité ainsi : on le conduira « hors de la ville » pour être exécuté au Golgotha, à l’extérieur des remparts de Jérusalem. Il sera ainsi exclu du peuple juif, physiquement et symboliquement ; et le supplice de la croix portera cette exclusion au paroxysme.

 

Le fils unique de la veuve

Le parallélisme se renforce davantage lorsqu’on apprend que le mort était un fils unique, et que sa mère était veuve. Fils « unique », Jésus l’est doublement : il a une relation unique et singulière avec Dieu qu’il ose appeler Abba (papa), et avec qui il ne fait qu’un. En même temps, il est bien le fils unique de Marie et de Joseph ; il sait ce que cela représente à leurs yeux. Marie était sans doute déjà veuve à ce moment-là. Jésus peut facilement deviner le chagrin qui sera celui de sa mère, perdant en plus son seul enfant, et de façon humiliante et honteuse. Il est bouleversé par la douleur de cette mère, et « saisi de pitié pour elle ». Comme il sera bouleversé par la douleur de Marie au pied de la croix. Il fera alors pour elle ce qu’il va faire ici un Naïm…

Pour l’heure, le symbolisme du fils unique et de sa mère veuve renvoie également à la situation d’Israël au milieu des nations. Comparé souvent à une femme (le mot peuple est féminin en hébreu) dans la Bible, Israël ressemble à cette veuve éplorée : elle est dominée par les Romains, bientôt le temple de Jérusalem sera détruit et les fils d’Israël dispersés aux quatre coins de la terre (jusqu’en 1948 !). À l’heure où les Évangiles sont écrits, on pourrait croire qu’Israël est pour toujours comme mort, rayé de la carte, disparu aux yeux des nations.

Cette veuve de Naïm portant son fils en terre est une figure d’Israël à qui Jésus va redonner espoir et vie. Le mélange de deux foules, celle de Jésus et celle de la veuve, figurant l’unique Église du Christ, où païens et juifs sont associés au même héritage (la résurrection d’entre les morts) et à la même mission (annoncer le Christ au monde entier). Car « le salut vient des juifs » et c’est d’abord pour eux et avec eux que Jésus a conscience de faire corps.

Être saisi de pitié

Un mot sur la « pitié » qui saisit Jésus à la vue de cette veuve.

C’est parce qu’il imagine déjà l’immense peine de Marie qu’il frémit à celle de cette femme. Seul celui qui se sait exposé et vulnérable à l’aventure de l’autre pourra se laisser bouleverser par ce qui lui arrive. Jésus savait – de l’intérieur – le désespoir de cette mère abandonnée et seule.

« Ne pleure pas » : La pitié qu’il éprouve pour cette veuve n’est pas sentimentale : il retrouvera cette invitation ferme et courageuse pour l’adresser aux femmes de Jérusalem pleurant sur lui pendant son chemin de croix. « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! » (Lc 23,27)

Jésus n’est pas ici dans la consolation, mais dans le combat total contre les racines du mal radical.

Jésus réagit avec force, comme il réagira à la douleur de sa mère voyant mourir son fils unique. Le fera-t-il parce qu’il a déjà agi ainsi à Naïm, ou a-t-il fait cela allait en pensant déjà au Golgotha ? Difficile à dire : pour lui et pour nous, il y a comme une circularité de nos actes où certains moments de notre vie se réalisent parce qu’ils ont déjà été préfigurés dans d’autres, comme s’ils avaient été induits, rétroactivement pourrait-on dire.

  

Oser toucher l’impur

Bouleversé, Jésus ose s’approcher du cadavre et toucher la civière, risquant ainsi de calvaire-02p foule dans Communauté spirituellecontracter l’impureté rituelle du contact physique avec les morts (Nb 19,16). Dans sa Passion il inspirera la haine et le dégoût : on crachera sur lui, on l’insultera, on le traitera comme un impur. Son corps aurait dû pourrir sans sépulture (c’est la malédiction attachée au supplice de la croix pour les juifs) si un juste – Joseph d’Arimathie - n’avait osé s’approcher de Pilate pour demander son corps, et si les femmes n’avaient pas eu le courage de l’ensevelir en hâte la veille du grand sabbat de Pâques.

Oser toucher l’impur : Jésus en a fait son métier en quelque sorte, au point d’être identifié à lui. Pas seulement ici avec ce cadavre, mais si souvent avec les lépreux, les prostituées, les collaborateurs de l’occupant romain, les mendiants… Se compromettre physiquement avec l’autre, à ses côtés, jusqu’à risquer d’être assimilé à lui : c’est toujours la mission de l’Église (sa diaconie) si elle veut être fidèle à l’étrange proximité de Jésus avec les impurs.

En touchant cette civière, Jésus sait bien qu’il deviendra bientôt l’intouchable…

 

Se lever, s’asseoir, parler

Vient alors le mot-clé, décrit de manière très simple, très sobre (et non comme les gourous ou autres sorciers aimant entourer leurs actes de mystères étranges et redoutables). Après le contact physique c’est sur une parole, une seule parole, que Jésus rend la vie à ce corps inanimé : « jeune homme, je te l’ordonne : lève-toi ».

On ne connaît pas le prénom de ce jeune homme (contrairement à l’épisode pour Lazare : « Lazare, sors dehors »). Comme si justement il pouvait devenir tous les jeunes hommes du monde. En tout cas ce n’est pas au fils que Jésus s’adresse, mais au « jeune homme ». Françoise Dolto y avait vu l’indice d’une opération psychologique essentielle.

« C’est à sa liberté d’homme que cette voix mâle, lucide, calme et ferme l’a éveillé. Dans la mort il l’arrache à l’appel qu’il entendait de son père; ce père dont la voix avait résonné à ses oreilles dans sa jeune enfance était son moi idéal. Par la mort en quittant sa mère, c’est son père qu’il allait retrouver. » *

Avec autorité (« je te l’ordonne ! »), Jésus sépare cet  enfant de sa mère, qu’elle avait involontairement étouffé de son amour Sans doute en reportant trop sur lui l’amour porté à son mari décédé le premier. Il lui redonne un espace de liberté qui lui permet de devenir lui-même, un homme en devenir (« jeune homme ») et non plus le « fils unique d’une veuve ».

Quoi qu’il en soit, l’ordre du Christ manifeste qu’il a autorité même sur la mort. Écouter sa parole et le suivre permet de se redresser, c’est-à-dire de ne plus se laisser dominer par les pulsions de mort qui le maintiennent couché, immobile.
Puis le jeune homme s’assoit, et l’on sait depuis l’Ascension que « être assis » à la droite de Dieu représente la position de celui qui a vaincu toutes les forces du mal et de la mort.

« Et il se mit à parler » : le premier acte du fils unique mort devenu le jeune homme vivant est de parler, sans qu’on sache le contenu de son discours. Peu importe : c’est parler qui manifeste la vie et rend vivant.

Le Christ, parole du Père, sait mieux que quiconque combien la parole et la vie sont liées.

La ville

Le nom Naïm signifie (encore aujourd’hui en arabe) : doux, délicieux, beau, agréable, mais également endormi, calme. C’est le seul usage de ce nom dans toute la Bible. Le jeune homme est endormi dans la mort, et le Christ vient réveiller en lui ses forces vitales pour avoir le désir de se lever, de parler, d’aimer. Le Golgotha signifie « crâne » (car la colline où fut exécuté Jésus avait la forme d’un crâne humain, dans lequel les Pères de l’Église se sont empressés de reconnaître le crâne du premier Adam) : il représente cet autre endormissement qu’est la mort absolue. Le parallèle antithétique entre Adam et Jésus est ainsi porté à son comble : parce qu’il affronte la mort radicale, Jésus est capable de tirer chaque être humain des endormissements qui le menacent, depuis nos langueurs de vivre (comme ce jeune homme) jusqu’à la mort physique.

Recevoir son fils, pas le posséder

« Et Jésus le rendit à sa mère ».

La traduction liturgique n’est pas fidèle au texte original (comme souvent hélas) qui précise : « Jésus le donna à sa mère ». La nuance est importante. Il ne s’agit pas d’un simple retour à la maison. Il s’agit d’un don, où quelqu’un de nouveau est donné à sa mère pour qu’elle vive avec lui une autre relation qu’avant. Comme une nouvelle naissance…

Jésus se souviendra peut-être de cela lorsque lui-même osera donner un enfant nouveau à sa mère : « femme, voici ton fils ». Il donne Jean à Marie. D’un côté il achève ainsi d’associer absolument Marie à sa propre déréliction. D’un autre côté, il donne une maternité nouvelle à Marie, annonçant celle qu’il confiera à son Église : engendrer à la vie nouvelle ceux qui l’accompagnent dans sa passion.

La foule (Israël // Église) peut alors d’un seul coeur proclamer un ?Gloire à Dieu’ préfigurant celui de Pâques, dans un élan missionnaire annonçant l’évangélisation du monde entier.

 

La boucle rétroactive

Jésus avait tout pour reconnaître dans le cortège du fils de la veuve de Naïm sa propre destinée. En redressant ce mort, en lui redonnant la parole, il pose des actes à la lumière desquels il pourra ensuite déchiffrer les événements de sa Passion.

Cherchez bien : il y a sûrement dans votre histoire une circularité semblable. Vous avez posé des actes qui en retour vous ont façonné et vous ont permis de découvrir qui vous êtes. Vous avez pu agir sur des événements qui vous ont révélé à vous-mêmes.
Agir / devenir : il y a comme une boucle rétroactive où ce qui va advenir de nous se nourrit de ce que nous en avons affirmé à un moment donné.

Jésus, pleinement humain, a vécu cette dialectique de la conscience de soi à soi. L’épisode de Naïm en est particulièrement frappant.

Nous avons donc nous aussi quelques Naïms à relire pour aller à la recherche de nous-mêmes…

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Françoise Dolto, Les évangiles et la foi au risque de la psychanalyse, éd. Gallimard, p. 89.

 

1ère lecture : À la prière d’Élie, Dieu rend la vie au fils d’une veuve (1 R 17, 17-24)

Lecture du premier livre des Rois

Après cela, le fils de la femme chez qui habitait Élie tomba malade ; le mal fut si violent que l’enfant expira.Alors la femme dit à Élie : « Qu’est-ce que tu fais ici, homme de Dieu ? Tu es venu chez moi pour rappeler mes fautes et faire mourir mon fils ! » Élie répondit : « Donne-moi ton fils ! » Il le prit des bras de sa mère, le porta dans sa chambre en haut de la maison et l’étendit sur son lit. Puis il invoqua le Seigneur : « Seigneur, mon Dieu, cette veuve chez qui je loge, lui veux-tu du mal jusqu’à faire mourir son fils ? » Par trois fois, il s’étendit sur l’enfant en invoquant le Seigneur : « Seigneur, mon Dieu, je t’en supplie, rends la vie à cet enfant ! »Le Seigneur entendit la prière d’Élie ; le souffle de l’enfant revint en lui : il était vivant !

 Elie prit alors l’enfant, de sa chambre il le descendit dans la maison, le remit à sa mère et dit : « Regarde, ton fils est vivant ! » La femme lui répondit : « Maintenant je sais que tu es un homme de Dieu, et que, dans ta bouche, la parole du Seigneur est véridique. »

Psaume : Ps 29, 3-4, 5-6ab, 6cd.12, 13

R/ Je t’exalte, Seigneur, toi qui me relèves.

Quand j’ai crié vers toi, Seigneur,
mon Dieu, tu m’as guéri ; 
Seigneur, tu m’as fait remonter de l’abîme
et revivre quand je descendais à la fosse. 

Fêtez le Seigneur, vous, ses fidèles, 
rendez grâce en rappelant son nom très saint.
Sa colère ne dure qu’un instant, 
sa bonté, toute la vie. 

Avec le soir, viennent les larmes, 
mais au matin, les cris de joie !
Tu as changé mon deuil en une danse, 
mes habits funèbres en parure de joie !

Que mon coeur ne se taise pas, 
qu’il soit en fête pour toi, 
et que sans fin, Seigneur, mon Dieu, 
je te rende grâce !

2ème lecture : L’Évangile de Paul n’est pas une invention humaine (Ga 1, 11-19)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Galates
Frères, il faut que vous le sachiez, l’Évangile que je proclame n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas non plus un homme qui me l’a transmis ou enseigné : mon Évangile vient d’une révélation de Jésus Christ.
Vous avez certainement entendu parler de l’activité que j’avais dans le judaïsme : je menais une persécution effrénée contre l’Église de Dieu, et je cherchais à la détruire.
J’allais plus loin dans le judaïsme que la plupart des gens de mon peuple qui avaient mon âge, et, plus que les autres, je défendais avec une ardeur jalouse les traditions de mes pères.
Mais Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère, dans sa grâce il m’avait appelé, et, un jour, il a trouvé bon de mettre en moi la révélation de son Fils, pour que moi, je l’annonce parmi les nations païennes. Aussitôt, sans prendre l’avis de personne, sans même monter à Jérusalem pour y rencontrer ceux qui étaient Apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie ; de là, je suis revenu à Damas.
Puis, au bout de trois ans, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre, et je suis resté quinze jours avec lui.
Je n’ai vu aucun des autres Apôtres sauf Jacques, le frère du Seigneur.

Évangile : Jésus rend la vie au fils de la veuve de Naïm (Lc 7, 11-17)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Un grand prophète s’est levé parmi nous : Dieu a visité son peuple. Alléluia. (cf. Lc 7, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Jésus se rendait dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on transportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule considérable accompagnait cette femme. En la voyant, le Seigneur fut saisi de pitié pour elle, et lui dit : « Ne pleure pas. »  Il s’avança et toucha la civière ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa, s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole se répandit dans toute la Judée et dans les pays voisins.
Patrick Braud

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