Le Seigneur des tout-petits
Le Seigneur des tout-petits
Homélie pour le 14° Dimanche du Temps ordinaire / Année A
05/07/26
Cf. également :
La guerre, pile et face
La sécession des élites selon Jésus
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
C’est dans la fournaise qu’on voit l’humble
En joug, et à deux !
Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?
Petite théologie de la guerre
Justice et Paix s’embrassent
Le paradoxe de la connaissance de Dieu
À l’université ou en grande école, normalement, plus le sujet est difficile, plus il faut être savant. Dans la vie quotidienne, plus les questions sont complexes, plus il faut être sage pour les débrouiller. Les grandes religions proposent toutes des degrés d’initiation qu’il faut gravir les uns après les autres pour s’élever spirituellement. Elles réservent l’interprétation de leurs textes sacrés à des docteurs éminents. Elles glorifient les virtuoses de la foi que sont leurs théologiens, leurs martyrs, leurs grandes figures.
Et voilà que – patatras ! – Jésus renverse radicalement les perspectives :
« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11,25).
C’est cela le paradoxe chrétien de la connaissance de Dieu : le plus Grand se laisse saisir par le plus petit, le Créateur des mondes est inaccessible à la pensée complexe, mais connu des gens simples et humbles.
Plus Dieu est grand, plus il est facile aux petits de le rencontrer !
Jésus s’adresse au « Père, Seigneur du ciel et de la terre ». En une seule phrase, il unit la tendresse la plus absolue — le Père — à la majesté la plus grande — le Seigneur de l’univers. Et ce Dieu, qui tient les galaxies dans sa main, a un secret. Un secret qu’il ne livre pas aux grands de ce monde, mais qu’il murmure à l’oreille des plus fragiles.
Le contexte de cette déclaration est un échec apparent de la mission de Jésus.
Juste avant ce verset, Jésus a essuyé des critiques et des refus de la part des villes de Galilée (Corazine, Bethsaïde) [1]. Ce ne sont pas les ignorants qui l’ont rejeté, mais les élites religieuses et intellectuelles de l’époque. Sa prière est une réponse à ce contraste : l’Évangile ne semble pas « prendre » là où on l’attendrait.
C’est donc d’abord un constat, tristement réaliste : les classes moyennes et supérieures ont du mal à accepter l’Évangile. Surtout les diplômés et les hauts responsables en poste : ‘qui est ce soi-disant prophète qui vient nous faire la leçon ? Où sont ses diplômes ? De quelle autorité religieuse, ou universitaire peut-il se réclamer ?’
Les sages et les savants dont Jésus déplore l’aveuglement sont ainsi traversés par une triple tentation :
- L’autosuffisance : Ils croient déjà tout savoir ; leur cœur est « encombré » de leurs propres certitudes. Ils croient ne pas avoir besoin d’autre éclairage que le leur.
- L’orgueil spirituel : Leur connaissance – bonne a priori – devient un obstacle à la rencontre. Quelqu’un qui pense posséder la vérité par ses propres forces ne peut plus recevoir la Révélation comme un don.
- La pensée close : par une sorte de blindage intellectuel et idéologique, ils se ferment à l’inattendu, à la nouveauté de Dieu. Ils excluent par avance ce qui n’est pas compatible avec leur système de pensée.
Est-ce à dire que Dieu aime l’ignorance ? Est-ce un éloge de la bêtise ? Certainement pas. L’Église a toujours encouragé l’usage de la raison et de l’intelligence.
Le problème que Jésus pointe ici, ce n’est pas l’intelligence de la tête, c’est l’encombrement du cœur. Les « sages et les savants » dont il parle, ce sont ceux qui sont pleins d’eux-mêmes. Ce sont ceux qui pensent que, par leurs diplômes, leur maîtrise de la Loi ou leur situation sociale, ils ont fait le tour de la question de Dieu.
Quand on croit tout savoir, on ne peut plus rien apprendre. Quand on pense posséder la vérité, on ferme la porte à la rencontre. Ces « sages » avaient enfermé Dieu dans des concepts, dans des règles, dans un système. Ils attendaient un Messie qui leur ressemble, un Messie puissant et validé par leurs théories. En étant trop « savants », ils sont devenus aveugles à la nouveauté de Dieu qui passait devant eux sous les traits d’un charpentier de Nazareth. Leurs connaissances étaient devenues un écran de fumée entre eux et la réalité de l’Amour.
« Ce n’est pas l’intelligence qui manque pour comprendre les choses de Dieu, c’est l’humilité » (Saint Augustin).
Comment pourrions-nous programmer une alarme intérieure qui se déclencherait chaque fois que notre savoir ou notre sagesse nous ferme à l’accueil de l’autre, du Tout-Autre ?
Les nēpios
Jésus rend grâce pour l’accueil que les tout-petits (νήπιος, nēpios) réservent à la grâce que Dieu leur offre. Qui sont ces nēpios?
En grec, νήπιος désigne l’enfant qui ne parle pas encore, celui qui est dans une dépendance totale vis-à-vis de ses parents. Le mot vient de la racine nê (privatif) et épos (la parole). Étymologiquement, c’est celui qui est in-fans (en latin), celui qui ne peut pas encore s’exprimer par lui-même.
Le « tout-petit », au sens spirituel, c’est celui qui a gardé une capacité d’émerveillement. C’est celui qui sait qu’il n’est pas sa propre source. Il ne cherche pas à « saisir » Dieu comme on capture une proie, il se laisse saisir par Lui. Les tout-petits, ce sont ces foules fatiguées, ces pécheurs publics qui savent qu’ils ont besoin de pardon, ces malades qui n’ont plus que l’espérance pour tenir.
Dieu ne leur révèle pas des équations compliquées. Il leur révèle son Nom : il est Père. Il leur révèle son projet : ils sont aimés. Pour comprendre cela, il ne faut pas un doctorat, il faut un cœur ouvert. La révélation n’est pas une question de QI, c’est une question de disponibilité. Le tout-petit est « pauvre en esprit » : il a fait de la place en lui. Et parce qu’il y a de la place, Dieu peut s’y installer.
Il n’y a que trois usages de ce nom nēpios dans les Évangiles. Ici dans notre lecture de ce dimanche (Mt 11,25-30) et dans celle de Luc, qui lui est semblable, à la notable différence de l’allégresse qui fait frissonner Jésus lorsqu’il constate cette ouverture du cœur ‘enfantine’ : « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance » (Lc 10,21).
Le troisième usage est très révélateur de l’attitude intérieure prônée par Jésus. Il s’agit de l’épisode des marchands chassés du Temple de Jérusalem. L’acte violent de Jésus choque les cohen (les prêtres) qui y voient une remise en cause de leur culte et de leur liturgie sacrificielle ; il choque les scribes qui croient connaître les Écritures et en déduisent une condamnation sans appel de Jésus faisant comme si le Temple était à lui ; il déconcerte les juifs pieux qui donnent leur argent en échange – croient-ils – des faveurs de YHWH.
On reproche alors à Jésus les cris des enfants qui – enthousiastes – chantent à tue-tête dans le Temple : « Hosanna au fils de David ! »
« Jésus entra dans le Temple, et il expulsa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le Temple ; il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes. […] Les grands prêtres et les scribes s’indignèrent quand ils virent les actions étonnantes qu’il avait faites, et les enfants qui criaient dans le Temple : “Hosanna au fils de David !” Ils dirent à Jésus : “Tu entends ce qu’ils disent ?” Jésus leur répond : “Oui. Vous n’avez donc jamais lu dans l’Écriture : De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter une louange ?” » (Mt 21,12-17).
Jésus cite ici le psaume 8, où la louange des enfants est comparée à un rempart qui protège Israël de ses ennemis : « Ô Seigneur, notre Dieu, par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire, où l’ennemi se brise en sa révolte… » (Ps 8,1-3)
Jésus assume ce psaume : les ennemis, ce sont l’autosuffisance, l’orgueil spirituel, la pensée close. L’émerveillement des nēpios est ce qui nous protège de ces déviances.
Les disciples comprendront peu à peu que « changer pour devenir comme un enfant [2] » (Mt 18,3) est la porte basse qui donne accès au royaume. Franchir cette porte basse demande se faire petit, comme à Bethléem où l’entrée physique de la basilique se fait par une porte étroite et basse.
« Ce n’est pas l’intelligence qui manque pour comprendre les choses de Dieu, c’est l’humilité »…
Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à réfléchir, mais que l’intelligence doit être au service de l’amour, et non l’inverse. La véritable sagesse, selon l’Évangile, consiste à reconnaître notre propre pauvreté spirituelle pour laisser Dieu nous remplir de sa lumière.
Devenir tout-petit est un chemin de libération. Car les sages et les savants imposent au peuple des centaines de règles religieuses impossibles à porter (les fameux 613 commandements à observer quotidiennement par les juifs !). L’humilité nous libère de cette religion de la performance (être en règle) et de la culpabilité (je n’y arrive pas !). C’est pourquoi le joug de Jésus est facile et léger à porter.
Cette semaine, laissions l’action de grâce du Christ devenir la nôtre et nous interroger :
Où nous situons-nous ? Sommes-nous des « savants » de notre propre vie, verrouillés dans nos certitudes, nos jugements sur les autres, nos amertumes ? Ou acceptons-nous de redevenir ces « tout-petits » ?
Redevenir un tout-petit, ce n’est pas devenir puéril. C’est accepter de ne pas tout maîtriser. C’est oser dire à Dieu : « Seigneur, je ne comprends pas tout, je suis limité, mais j’ai confiance en Toi ».
Demandons au cours de cette Eucharistie la grâce de la simplicité. Demandons au Seigneur de briser en nous l’orgueil qui nous rend sourds à sa voix. Que nous puissions, nous aussi, tressaillir de joie en découvrant que le Royaume des Cieux n’est pas une forteresse pour les forts, mais une maison de famille pour ceux qui acceptent d’être les enfants bien-aimés du Père.
Doux et humble de cœur,
Délivre-nous de l’orgueil qui ferme l’esprit
et de la suffisance qui dessèche le cœur.
Apprends-nous à déposer nos fardeaux à tes pieds,
nos certitudes et nos fatigues,
pour retrouver la joie simple des tout-petits.
Accorde-nous ce regard d’enfant
qui sait s’émerveiller de ta présence
et se reposer avec confiance entre les mains du Père.
Que ta grâce nous rende assez humbles
pour accueillir enfin le secret de ton Amour.
Amen.
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[1]. « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes, autrefois, se seraient converties sous le sac et la cendre. Aussi, je vous le déclare : au jour du Jugement, Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous.
Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui. Aussi, je vous le déclare : au jour du Jugement, le pays de Sodome sera traité moins sévèrement que toi. » (Mt 11,21-24)
[2]. Le nom employé ici est παιδίον, paidion, diminutif de fils ou serviteur, insistant sur la dimension de service et de simplicité, quand νήπιος, nēpios insiste sur la dépendance, la capacité de réception.
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« Voici ton roi qui vient à toi : il est pauvre » (Za 9, 9-10)
Lecture du livre du prophète Zacharie
Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »
PSAUME
(Ps 144 (145), 1-2, 8-9, 10-11, 13cd-14)
R/ Mon Dieu, mon Roi, je bénirai ton nom toujours et à jamais ! ou : Alléluia ! (Ps 144, 1)
Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi ;
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.
Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour.
La bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.
Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.
Le Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent,
il redresse tous les accablés.
DEUXIÈME LECTURE
« Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez » (Rm 8, 9.11-13)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez.
ÉVANGILE
« Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 25-30)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.
Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »
Patrick BRAUD
Mots-clés : ignorance, tout-petits
















