L'homélie du dimanche (prochain)

20 juillet 2025

Que faire des Sodomites ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Que faire des Sodomites ?


Homélie pour le 17° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
27/07/25

Cf. également :
INRI : annulez l’ordre injuste !
La prière et la Loi de l’offre et de la demande
Que demander dans la prière ?
La force de l’intercession
Les 10 paroles du Notre Père
Intercéder comme Marie
Ne nous laisse pas entrer en tentation
La loi, l’amour, l’épikie

1. Sodoma : enquête sur un Vatican inavouable

SODOMAEn 2019 paraissait un pavé de plus de 600 pages [1] sur l’homosexualité au Vatican. Le journaliste Frédéric Martel y aligne tout une série d’interviews tendant à montrer que les prélats gays sont légion dans la Curie romaine et dans tout l’appareil ecclésiastique. Qualifié du brûlot sans preuves par les uns, de révélations épouvantables par d’autres, Sodoma est désormais traduit dans plus de vingt langues et a dépassé les 700 000 exemplaires à travers le monde.

D’après Frédéric Martel, les séminaires seraient des viviers ultra-masculins où, pendant six années d’études et plus, les candidats au sacerdoce découvrent pour beaucoup leur attirance pour les garçons. Devenir prêtre était d’ailleurs autrefois une stratégie de beaucoup d’homosexuels pour avoir un alibi social ‘’honnête’’ derrière lequel cacher leur double vie, surtout avant les lois sur le mariage pour tous et l’homophobie.

D’après ce qu’attestent de nombreuses sources citées par le journaliste, l’homosexualité est si « omniprésente » qu’elle est tolérée dans l’Église, à condition qu’elle ne soit pas publiquement affichée. Pour l’auteur, seule une minorité de prêtres resterait fidèle au vœu de célibat prononcé lors de l’ordination. Les prélats inventeraient de nouvelles formes de concubinage, entre un supérieur et son assistant par exemple. L’auteur raconte son entretien avec un cardinal, « parmi les plus hauts gradés du Saint-Siège », qui vit avec son compagnon dans un appartement du Vatican. Quand le compagnon surgit à la fin de l’échange, le cardinal, gêné, le présente à l’auteur comme le « beau-frère de sa sœur décédée ».

 

Cette imprégnation homosexuelle du clergé semble incompatible avec l’apparente rigueur morale du discours de l’Église sur le sujet. Mais on sait que ce sont souvent les plus concernés qui sont les plus impitoyables avec leurs semblables ! Le pape François avait fait de cette « schizophrénie existentielle » la huitième « maladie de la Curie » qu’il dénonçait avec courage devant des prélats médusés le 22/12/2014 :

« C’est la maladie de ceux qui ont une double vie, fruit de l’hypocrisie typique du médiocre et du vide spirituel progressif que les diplômes et les titres académiques ne peuvent combler. Une maladie qui frappe souvent ceux qui, abandonnant le service pastoral, se limitent aux tâches bureaucratiques et perdent ainsi le contact avec la réalité, avec les personnes concrètes. Ils créent ainsi un monde parallèle, à eux, où ils mettent de côté tout ce qu’ils enseignent sévèrement aux autres et où ils commencent à vivre une vie cachée et souvent dissolue. La conversion est assez urgente et indispensable pour lutter contre cette maladie extrêmement grave ».

 

En français, sodomite était devenu synonyme d’homosexuel, et la sodomie désigne par extension toute pratique du coït anal. Tout ça à cause de notre première lecture (Gn 18,20‑32) et des chapitres suivants, où l’on voit les habitants de Sodome vouloir violer les étrangers accueillis par Lot, avant d’être détruits par YHWH lui-même dans le feu et le soufre, que l’intercession d’Abraham n’a pu éviter.

 

De quoi la Bible accuse-t-elle les habitants de Sodome en réalité ?

 

2. Les 3 péchés de Sodome

Il y a 87 occurrences du nom de cette ville dans la Bible en grec. En examinant ces passages, on peut repérer 3 reproches majeurs fait aux Sodomites (habitants de Sodome) :

a) l’inhospitalité

b) le viol homosexuel

c) la négation de la différence homme-femme

 

a) l’inhospitalité

L'hospitalitéLe prophète Ézéchiel insiste fortement sur ce premier péché de Sodome : « Voici quelle fut la faute de Sodome, ta sœur : orgueil, voracité, insouciance désinvolte ; oui, telles furent ses fautes et celles de ses filles ; elles ne fortifiaient pas la main du pauvre et du malheureux » (Ez 16,49). Le livre de la Sagesse enfonce le clou : « Il était juste qu’ils souffrent en raison de leurs crimes, car ils avaient vraiment fait preuve d’une haine cruelle envers les étrangers. D’autres, jadis, n’avaient pas accueilli des inconnus de passage, mais eux réduisirent en esclavage des étrangers qui étaient leurs bienfaiteurs. Bien plus : les premiers n’échapperont pas à l’intervention divine pour avoir reçu les étrangers de façon odieuse, mais eux, après avoir accueilli par des fêtes ceux qui partageaient déjà les mêmes droits, se mirent à les maltraiter, les soumettant à de terribles corvées ! Eux aussi furent donc frappés de cécité, comme les premiers devant la porte du juste : ils étaient enveloppés de ténèbres sans fond, et chacun cherchait un passage vers sa propre porte » (Sg 19,13–17).

 

Ce mépris des pauvres par les opulents de la cité va jusqu’à refuser d’accueillir l’étranger. Parce que Lot a accueilli chez lui des immigrés illégaux, les Sodomites lui demandent de livrer ses voyageurs à leur convoitise. Lot leur propose alors de leur offrir ses filles, ce qui nous paraît incompréhensible ! Qui livrerait ses enfants au viol pour épargner des étrangers ?! Pourtant, c‘est ce que fait Lot (Gn 19,8), soulignant l’atrocité de ce que lui demandent ses interlocuteurs : si Lot parle de donner ses filles, ce qui représente la pire chose qu’un père puisse proposer, alors combien le fait de violer des étrangers, des hôtes, est un crime immense ! L’alternative proposée par Lot n’en est pas une. Il s’agit pour lui de nommer l’innommable : ce que vous me demandez est pire que de sacrifier mes filles…

 

Regarder les étrangers comme des « anges de Dieu » de passage changerait bien des regards !…

La Commission biblique pontificale à fortement souligné elle aussi cette inhospitalité de Sodome [2]  :

« Le récit n’entend pas présenter l’image d’une ville entière dominée par des convoitises incontrôlables de nature homosexuelle ; il dénonce plutôt le comportement d’une entité sociale et politique qui ne veut pas accueillir l’étranger avec respect, et prétend donc l’humilier, le forçant à subir un infâme traitement de soumission. Lot est également menacé de la même pratique dégradante, parce qu’il a pris sous sa responsabilité l’étranger « qui est venu à l’ombre de son toit » ; et cela révèle la nature du mal moral de la ville de Sodome, qui non seulement refuse l’hospitalité, mais ne supporte pas qu’en son sein, quelqu’un ait au contraire ouvert sa maison à l’étranger. […]

En conclusion, nous devons donc dire que l’histoire de la ville de Sodome illustre un péché qui consiste dans le manque d’hospitalité, à quoi s’ajoutent l’hostilité et la violence envers l’étranger. Un comportement qui est jugé très grave et mérite donc la punition la plus sévère, parce que le rejet de la différence, de l’étranger nécessiteux et sans défense, est un facteur de désintégration sociale, portant en soi une violence mortifère qui mérite une punition adéquate ».

L’intérêt de cette lecture est d’alerter sur le côté « Sodomite » des politiques migratoires façon Trump ou autres. Quand l’opulence d’un pays le conduit à refuser d’accueillir les migrants, il n’est pas loin de ressembler à Sodome !

 

Un bémol cependant : se limiter au péché d’inhospitalité ne serait pas fidèle aux textes bibliques. Ce n’est pas le seul péché à reprocher à Sodome. Il est difficile d’effacer les autres accusations, notamment celle d’homosexualité qui est faite aux Sodomites. On peut donc prendre quelques distances avec l’affirmation du document romain : « Nous ne trouvons pas dans les traditions narratives de la Bible d’indications concernant les pratiques homosexuelles, ni comme des comportements à blâmer, ni comme des attitudes tolérées ou favorisées »…

 

b) le viol homosexuel

Car l’Ancien Testament est très clair sur le sujet : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination » (Lv 18 22). « Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, tous deux commettent une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombera sur eux » (Lv 20,13).

Que faire des Sodomites ? dans Communauté spirituelle 1220-bible-moralisee-miniaturaLe chapitre 19 de la Genèse montre la foule des Sodomites réclamant de prendre de force les étrangers accueillis chez Lot. « Ils n’étaient pas encore couchés que les hommes de la ville, ceux de Sodome, cernèrent la maison, des plus jeunes aux plus vieux, toute la population sans exception. Ils appelèrent Loth et lui dirent : “Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Amène-les : nous voulons nous unir à eux.” » (Gn 19,4–5).

L’homosexualité et la violence vont ici ensemble, et c’est ce cocktail meurtrier qui va se retourner contre les auteurs de ces violents.

Un autre passage, atrocement sanglant, montre également l’homosexualité comme une infamie en raison de son caractère violent, dominateur et inhospitalier : « Pendant qu’ils se restauraient, des hommes de la ville, de vrais vauriens, cernèrent la maison. Ils frappèrent à coups redoublés contre la porte et dirent au vieillard, propriétaire de la maison : “Fais sortir l’homme qui est entré chez toi pour que nous le connaissions !” » (Jg 19,22).

 

Dans le Nouveau Testament, Jude est le plus clair au sujet de cette association Sodome–homosexualité : « Sodome et Gomorrhe et les villes voisines se livrèrent à l’impudicité (κπορνεω = ekporneuō) et à des vices contre nature (απελθουσαι οπισω σαρκος ετερας allant vers la chair) ; elles sont données en exemple, subissant la peine d’un feu éternel » (Jude 1,7). Les autres apôtres condamnent explicitement ces pratiques : « Ne savez-vous pas que ceux qui commettent l’injustice ne recevront pas le royaume de Dieu en héritage ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, les idolâtres, les adultères, ni les dépravés (μαλακς = malakos = efféminés) et les sodomites (ρσενοκοτης = arsenokoitēs) » (1Co 6,9). « On le sait bien, une loi ne vise pas l’homme juste, mais les sans-loi et les insoumis, les impies et les pécheurs, les sacrilèges et les profanateurs, les parricides et matricides, et autres meurtriers, débauchés, sodomites, trafiquants d’êtres humains, menteurs, parjures, et tout ce qui s’oppose à l’enseignement de la saine doctrine » (1Tm 1,9-10).

Et Pierre n’est guère plus tendre : « Dieu les a livrés à des passions déshonorantes. Chez eux, les femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature. De même, les hommes ont abandonné les rapports naturels avec les femmes pour brûler de désir les uns pour les autres ; les hommes font avec les hommes des choses infâmes, et ils reçoivent en retour dans leur propre personne le salaire dû à leur égarement » (Rm 1,26‑27).

Difficile donc de prôner une lecture « inclusive » de la Bible où l’homosexualité ne serait qu’une manière de vivre parmi d’autres… !

 

c) la négation de la différence homme-femme

1_4 homosexualité dans Communauté spirituellePour la Genèse, la différence homme-femme vécue dans le couple est constitutive de l’image divine de l’humanité, présente en chaque être humain : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1,27).

Aimer « le même » (homo) est par définition constituer un couple homme-homme ou femme-femme, jusqu’à un amour conjugal, affectif et sexuel qui ne peut être « image de Dieu » car Dieu est différence, et communion dans cette différence. Aimer « l’autre » (hétéro) sexe inscrit l’altérité sexuelle comme le sceau de notre image et ressemblance divine. Pour tous les monothéismes, la différence homme-femme n’est pas anecdotique ! N’en déplaise aux LGBTQIA+, ce n’est pas une construction sociale, un « genre » qu’on pourrait modeler ou dont on pourrait se défaire à volonté. N’est-il pas étonnant d’ailleurs que les mêmes écologistes qui prônent le respect de la nature et du donné environnemental ne voient aucun problème à s’affranchir de cette même nature en l’abolissant ou en la manipulant jusqu’à l’extrême en ce qui concerne la sexualité humaine ? Dire que l’homosexualité est « contre nature » n’est pas une injure : c’est pour la Bible le moyen de rappeler notre vraie nature, image des relations trinitaires en Dieu, dont la communion entre l’homme et la femme est un signe, un sacrement vivant.

 

Ces 3 péchés de Sodome font système. On ne saurait en minimiser un pour ne voir que les autres. Ni Trump ni les LGBT ne vont aimer relire les passages bibliques mentionnant Sodome et l’homosexualité !

 

3. Les interprétations patristiques

Impossible de tout citer. Quelques extraits suffiront à montrer que la Tradition unanime est constante sur cette question de l’homosexualité.

Les-Peres-01-scaled hospitalitéSaint Jean Chrysostome s’écrie en chaire :

« Toutes les passions portent un caractère de honte, mais rien de plus ignominieux que le délire pour gens de même sexe, et l’âme est plus dégradée, plus couverte d’opprobres par le péché, que le corps ne l’est par les maladies physiques. Les hommes, dit saint Paul, ont changé les plaisirs légitimes de l’union conjugale, contre des plaisirs abominables, rejetant l’alliance des sexes conforme à la nature. Songez à cette pluie qui embrasa Sodome. C’est une image en ce monde du feu réel qui brûle l’impudique en enfer. Qu’il doit être énorme le péché qui appelle l’enfer sur la terre ! O homme ! Peux-tu bien dégrader à ce point ta noblesse ! » (Quatrième homélie sur l’épître de saint Paul aux Romains).

Saint Grégoire le Grand commente :

« C’est pour s’être embrasés des désirs pervers venus d’une chair fétide que les Sodomites ont mérité de périr à la fois par le feu et par le soufre, afin qu’un juste châtiment leur apprît ce qu’ils avaient fait dans un injuste désir » (Moralia in Job, livre 14, n°23) .

Saint Augustin affirme :

« Les turpitudes contre-nature doivent être partout et toujours détestées et punies, celles par exemple des habitants de Sodome. Quand même tous les peuples imiteraient Sodome, ils tomberaient tous sous le coup de la même culpabilité, en vertu de la loi divine qui n’a pas fait les hommes pour user ainsi d’eux-mêmes » (Les confessions, livre 3, ch. 8).

Saint Thomas d’Aquin, conformément à l’unanimité des Pères de l’Église, enseigne que les habitants de Sodome ont été punis pour avoir commis le péché contre-nature entre personnes de même sexe (Commentaire du ch. 1 de l’épître aux Romains).

 

4. Alors, que faire des Sodomites ?

Il y a au moins 3 stratégies bibliques face à cette prolifération des péchés de Sodome.

 

a) négocier avec Dieu pour le salut de tous

71CMvM6j-kL._SL1500_ SodomeDonald Trump ne connaît sûrement pas notre première lecture (Gn 18,20–32), mais il ne renierait pas la discussion ‘de marchand de tapis’ entre Abraham et YHWH, lui qui a écrit en 1987 un livre sur… l’art du deal !

La négociation d’Abraham en faveur de Sodome rejoint la prise de tête que l’ami de la parabole de ce dimanche inflige à son ami pour nourrir un autre ami (Lc 11,1-13). Avec en toile de fond une conviction qui parcourt toute la Bible : l’intercession d’un seul a plus de puissance que le mal commis par beaucoup. Ou encore, comme l’écrit saint Jacques : « la supplication fervente du juste a beaucoup de puissance » (Jc 5,6).

Abraham n’approuve rien de la conduite de Sodome, mais il se bat bec et ongles pour sauver cette ville, en s’appuyant sur les justes qui y vivent. Nous aussi, nous pouvons – nous devons – « casser la tête » à Dieu, être « sans-gêne », pour obtenir de lui de quoi nourrir tous ceux qui sont dans le besoin.

La technique de négociation d’Abraham est subtile : elle semble relever du marchandage, puisque Abraham discute le prix du salut de Sodome, en le faisant baisser au maximum : 50 justes, 45, 40, 30, 20, 10. Un vrai négociateur apparemment, puisqu’il réussit à obtenir la même promesse de salut pour cinq fois moins cher. Abraham ne descend pas en dessous de 10, car c’est le nombre minimum d’hommes prescrits par la loi juive pour constituer une assemblée de prière légitime : le miniane.

 

Voilà une première piste, biblique : intercéder pour obtenir de Dieu le salut de ceux qui se perdent. Ce salut viendra de Dieu, pas d’Abraham. Dans cette prière, ce n’est pas à nous de changer les choses, et encore moins imposer notre morale. Nous devons seulement supplier, intercéder, espérer, marchander pour tous !

 

b) le feu et le soufre

« Alors l’Éternel fit pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome et sur Gomorrhe. Cela venait du ciel, de la part de l’Éternel. Il détruisit ces villes, toute la plaine, tous les habitants des villes et les plantes du sol. » (Gn 19,24)

Le nom même de Sodome évoque en hébreu « une pierre qui brûle ». Le soufre brûle en effet dans l’air avec une flamme bleue, produisant du dioxyde de soufre : le fait que le soufre provienne des profondeurs du sol et que le dioxyde de soufre puisse être senti dans les fumées des volcans a encore alimenté l’imagination des gens sur ce que doit être l’Enfer.


Sodome et Gomorrhe en feu de Jacob Jacobsz de Wet, 1680

 

Des phénomènes naturels historiques (attestés par des données géologiques, climatologiques et archéologiques), pourraient expliquer le récit biblique évoquant la destruction de la région par le feu et le soufre. En effet, à la fin de l’âge du bronze ancien (c’est-à-dire vers 2000 av. JC), la plaine de Sodome était assez fertile, avant de subir un violent tremblement de terre. Selon les travaux des géologues David Neev and Kenneth Emery [3], ce tremblement de terre aurait pu déclencher l’inflammation des hydrocarbures présents sous la mer Morte, permettant ainsi des explosions massives de bitume et des incendies. Selon leurs travaux et leurs théories, ceci expliquerait la mention du soufre et du feu dans le texte biblique racontant la destruction de Sodome et Gomorrhe.

Le livre de l’Apocalypse promet feu et soufre à tous ceux qui s’égarent loin de Dieu (Ap 9,17-18 ; 19,20 ; 20,10) …

 

Faire tomber le feu et le soufre sur les pratiques homosexuelles est encore courant en islam. Dans la quasi-totalité des pays dont la population est essentiellement musulmane, l’homosexualité est considérée comme un délit conduisant à des peines allant jusqu’à 10 ans de prison. La loi punit l’homosexualité dans 69 pays, et on sait que l’Afrique noire la réprouve traditionnellement. Cette pratique est même passible de la peine de mort dans 11 pays : Mauritanie, Nigéria, Somalie, Arabie Saoudite, Yémen, Brunei, Iran, Afghanistan, Émirats arabes unis, Qatar, Pakistan.

Il faut dire que le Coran est aussi clair que la Bible sur le sujet ! La sourate 15 répète l’épisode de Sodome : « Ils se confondaient dans leur délire. Alors, au lever du soleil le Cri (la catastrophe) les saisit. Et Nous renversâmes [la ville] de fond en comble et fîmes pleuvoir sur eux des pierres d’argile dure. Voilà vraiment des preuves, pour ceux qui savent observer ! Elle [cette ville] se trouvait sur un chemin connu de tous. Voilà vraiment une exhortation pour les croyants ! »

Cette condamnation de l’homosexualité est reprise en de multiple sourates :

« Accomplissez-vous l’acte charnel avec les mâles de ce monde ? Et délaissez-vous les épouses que votre Seigneur a créées pour vous ? Mais vous n’êtes que des gens transgresseurs ». Ils dirent : « Si tu ne cesses pas, Lot, tu seras certainement du nombre des expulsés ». Il dit : « Je déteste vraiment ce que vous faites » (S 26,165-168).

« [Et rappelle-leur] Lot, quand il dit à son peuple : « Vous livrez-vous à la turpitude [l'homosexualité] alors que vous voyez clair ?. Vous allez aux hommes au lieu de femmes pour assouvir vos désirs ? Vous êtes plutôt un peuple ignorant » (S 27,54-55)

« Et Lot, quand il dit à son peuple : « Vous livrez-vous à cette turpitude que nul, parmi les mondes, n’a commise avant vous ? Certes, vous assouvissez vos désirs charnels avec les hommes au lieu des femmes ! Vous êtes bien un peuple outrancier » » (S 7,80-81).

« Et Lot, quand il dit à son peuple : « Vraiment, vous commettez la turpitude où nul dans l’univers ne vous a précédés. Aurez-vous commerce charnel avec des mâles ? Pratiquerez-vous le brigandage ? Commettrez-vous le blâmable dans votre assemblée ? » » (S 29,28-30).

« Et Lot ! Nous lui avons apporté la capacité de juger et le savoir, et Nous l’avons sauvé de la cité où se commettaient les vices; ces gens étaient vraiment des gens du mal, des pervers » (S 21,74).

 

On a vu que le judaïsme ancien préconisait la peine de mort en cas de pratiques homosexuelles (Lv 18,22 ; 20,13). Le judaïsme moderne n’applique plus cette peine, mais la réprobation morale subsiste.

 

Le problème avec toutes ces condamnations rigoristes est qu’elles se substituent à Dieu : or seul YHWH a le pouvoir de détruire Sodome, pas Abraham ! Ce n’est pas le rôle des rabbins, des oulémas ou des inquisiteurs. Nous relevons plutôt des avocats du barreau que des juges du parquet…

 

Reste que dénoncer fermement l’inhumanité des pratiques homosexuelles est dans la Bible un vrai service à rendre au bien commun.

 

c) accueillir les personnes homosexuelles sans cautionner leurs pratiques

9782712215491_largeC’est la traditionnelle distinction entre le péché et le pécheur, dont témoigne par exemple la plupart des Églises orthodoxes, fidèles en cela à la Tradition des premiers siècles :

« L’Église orthodoxe russe éprouve amour et compassion pour le pécheur mais pas pour ses péchés. Tel est l’enseignement moral de la Bible. Le péché, c’est l’adultère, l’infidélité, des relations sexuelles irresponsables et tous les actes qui altèrent la conscience de l’homme. (…) Si certains se livrent à une propagande en faveur de l’homosexualité, il est du devoir de l’Église de dire où est le Bien car l’homosexualité est une maladie qui modifie la personnalité de l’homme. Ce n’est donc pas l’une de ces pathologies dont on peut parler avec détachement comme de la kleptomanie par exemple. (…) Ces convictions ne doivent conduire à aucune discrimination » (Déclaration du Patriarche orthodoxe de Moscou et de toute la Russie Alexis II devant l’assemblée du Conseil de l’Europe, en octobre 2007).

 

C’est également la position officielle – que le pape François n’a pas modifiée – du Catéchisme de l’Église catholique :

N° 2357 : L’homosexualité désigne les relations entre des hommes ou des femmes qui éprouvent une attirance sexuelle, exclusive ou prédominante, envers des personnes du même sexe. Elle revêt des formes très variables à travers les siècles et les cultures. Sa genèse psychique reste largement inexpliquée. S’appuyant sur la Sainte Écriture, qui les présente comme des dépravations graves (cf. Gn 19, 1-29 ; Rm 1, 24-27 ; 1 Co 6, 10 ; 1 Tm 1, 10), la Tradition a toujours déclaré que “ les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés ” (“Persona humana” n° 8). Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas.

 

N° 2358 : Un nombre non négligeable d’hommes et de femmes présente des tendances homosexuelles foncières. Cette propension, objectivement désordonnée, constitue pour la plupart d’entre eux une épreuve. Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. Ces personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, et si elles sont chrétiennes, à unir au sacrifice de la croix du Seigneur les difficultés qu’elles peuvent rencontrer du fait de leur condition.

 

La généreuse ouverture du pape François ouvrant la possibilité de bénir des couples homosexuels (déclaration « Fiducia supplicans » du 18/12/2023) n’évite pas une certaine ambiguïté, ce qui a troublé beaucoup d’Églises (africaines notamment, mais pas seulement) :

 

N° 11 … il est nécessaire que ce qui est béni puisse correspondre aux desseins de Dieu inscrits dans la Création et pleinement révélés par le Christ Seigneur. C’est pourquoi, étant donné que l’Église a toujours considéré comme moralement licites uniquement les relations sexuelles vécues dans le cadre du mariage, elle n’a pas le pouvoir de conférer sa bénédiction liturgique lorsque celle-ci peut, d’une certaine manière, offrir une forme de légitimité morale à une union qui se présente comme un mariage ou à une pratique sexuelle non matrimoniale.

 

N° 31 Dans l’horizon ainsi tracé, il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage.

 

On le voit : la ligne de crête est étroite !

Le feu et le soufre tombant sur Sodome nous obligent à rappeler que le sort des migrants est un des enjeux du texte.

Les textes bibliques condamnant les pratiques homosexuelles nous obligent à dénoncer les idéologies actuelles prônant la confusion et l’indifférenciation des sexes.

 

Que l’Esprit de discernement nous apprenne à accueillir tous et chacun, inconditionnellement, sans cautionner automatiquement pour autant leurs idéologies et leurs pratiques !

_____________________

[1]. Frédéric Martel, Sodoma : Enquête au cœur du Vatican, Éd. Robert Laffont, 2019.

[2]. Commission biblique pontificale : Qu’est-ce que l’homme ? Un itinéraire d’anthropologie biblique, 30/09/2019.
Original italien ici : https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/pcb_documents/rc_con_cfaith_doc_20190930_cosa-e-luomo_it.html

[3]. David Neev and Kenneth O. Emery, The Destruction of Sodom, Gomorrah and Jericho. Geological, Climatological, and Archaeological Background, New York, Oxford : Oxford University Press, 1995.

 

Lectures de la messe

 

Première lecture
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère si j’ose parler encore » (Gn 18, 20-32)

 

Lecture du livre de la Genèse
En ces jours-là, les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Alors le Seigneur dit : « Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. » Les hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur. Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, Loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? » Le Seigneur déclara : « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. » Abraham répondit : « J’ose encore parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il déclara : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. » Abraham insista : « Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? » Le Seigneur déclara : « Pour quarante, je ne le ferai pas. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? » Il déclara : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. » Abraham dit alors : « J’ose encore parler à mon Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? » Il déclara : « Pour vingt, je ne détruirai pas. » Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? » Et le Seigneur déclara : « Pour dix, je ne détruirai pas. »

 

Psaume
(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8)
R/ Le jour où je t’appelle, réponds-moi, Seigneur.
 (cf. Ps 137, 3)

 

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

 

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

 

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de Loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

 

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

 

Deuxième lecture
« Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-14)

 

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

 

Évangile
« Demandez, on vous donnera » (Lc 11, 1-13)
Alléluia. Alléluia.
Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; c’est en lui que nous crions « Abba », Père. Alléluia. (Rm 8, 15bc)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Patrick BRAUD

 

 

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21 juillet 2019

La prière et la loi de l’offre et de la demande

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La prière et la loi de l’offre et de la demande

Homélie pour le 17° Dimanche du temps ordinaire / Année C
28/07/2019

Cf. également :

Que demander dans la prière ?
La force de l’intercession
Les 10 paroles du Notre Père
Intercéder comme Marie

 

1. La prière marchande (selon les païens)

Un enterrement traditionnel en Afrique noire, il y a 40 ans. Pas n’importe quel enterrement : celui du vieux chef coutumier du village, honoré et respecté de tous. Les voisins viennent en foule pendant trois jours visiter la famille et faire la fête. Chacun apporte son offrande : des poulets, des chevaux, des brebis, des vaches et des bœufs. Lors de la cérémonie, le sacrificateur égorge un à un ces animaux, en prononçant les paroles rituelles et en faisant couler le sang dans la terre pour nourrir les ancêtres et obtenir leur bénédiction. Le beuglement des vaches n’émeut personne, car le sacrifice de ces animaux est l’offrande nécessaire pour obtenir des divinités la paix pour le village et le séjour parmi les ancêtres pour le chef.

La logique des sacrifices d’animaux (ou humains hélas !) est toujours la même, que ce soit en Afrique noire, dans le Temple de Jérusalem ou au sommet des pyramides aztèques  autrefois : le peuple offre aux dieux une victime vivante, afin qu’en échange lui soit donnée la paix, la prospérité, la fin d’un cataclysme, des moissons généreuses etc.

En termes modernes, on pourrait dire que c’est la loi économique de l’offre et de la demande qui préside à ces rituels païens : il faut payer au dieu le prix suffisant pour obtenir ses faveurs. C‘est tout l’objet de la loi de l’offre de la demande en économie [1] : trouver le prix d’équilibre qui va permettre l’échange entre celui qui offre et celui qui demande, selon le schéma classique :

La prière et la loi de l’offre et de la demande dans Communauté spirituelle 240px-Offre-demande-equilibre.svg

La prière marchande est la projection sur Dieu de nos habitudes humaines dans l’échange. C’est une conception naturelle, innée en chacun et en tous : nous imaginons Dieu sur le mode d’un marchand à qui il faut donner quelque chose de précieux en échange de ses grâces. Ce type de prière a perduré même en christianisme : nombre de pèlerinages à Saint Jacques de Compostelle, éprouvants et humiliants, ont été fait pour obtenir la rédemption divine. Nombre de cierges à Lourdes, de cilices monastiques, de neuvaines ou de rogations étaient le prix à payer pour obtenir une guérison, un pardon, une réussite ou une pluie abondante. On n’est jamais loin du marchandage : ‘si tu me donnes ceci ou cela alors je te promets de faire ceci ou cela’.

Évidemment, Jésus s’est inscrit résolument en faux contre ce type de prière. Dans la lignée des prophètes d’Israël, il rappelle que les sacrifices d’animaux ne sont d’aucune valeur devant un cœur brisé prêt à accueillir le don de Dieu. Il lui arrive souvent de guérir des gens qui n’avaient rien demandé. À ceux qui demandent une guérison physique, il les  conduit plus loin en parlant de salut et de sainteté tout en leur accordant la santé pour les y amener. Le donnant-donnant moyennant un prix à payer n’est sûrement pas la relation que Jésus entretenait avec son Père dans la prière, ni la relation de salut avec ceux qu’il rencontre en chemin.

 

2. La prière discount (selon Abraham)

Notre première lecture de ce dimanche nous met sur la voie d’une autre prière : celle d’Abraham intercédant pour Sodome (Gn 18, 20-32). Intercéder pour Sodome ! Dans l’imaginaire collectif, Sodome et Gomorrhe sont devenus des symboles de la dépravation des grandes villes. Deux différences avec la prière païenne sautent aux yeux : Abraham ne prie pas pour lui-même ; il intercède pour des pécheurs et non des justes.

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La technique de négociation d’Abraham est subtile : elle semble relever du marchandage, puisqu’Abraham discute le prix du salut de Sodome, en le faisant baisser au maximum : 50 justes, 45, 40, 30, 20, 10. Un vrai négociateur apparemment, puisqu’il réussit à obtenir la même promesse de salut pour cinq fois moins cher. Abraham ne descend pas en dessous de 10, car c’est le nombre minimum d’hommes prescrits par la loi juive pour constituer une assemblée de prière légitime : le minian.

Pour autant, le levier de sa demande n’est pas le nombre de justes dans Sodome, mais la fidélité de Dieu à lui-même : ‘toi qui es le juste par excellence, comment pourrais-tu faire mourir le juste avec le coupable sans te renier toi-même ?’
Habile…

Abraham sait bien que l’offre du côté de Dieu ne s’achète pas, alors il l’appelle à ne pas se renier lui-même – ce qui bien sûr est impossible – en ne confondant pas les justes et les injustes. Il obtient ainsi l’offre maximum (la promesse de salut de la ville) pour un prix minimum (10 justes).

Transposons à aujourd’hui : cela signifie que lorsque nous faisons appel à Dieu pour ce qu’il est en lui-même (et non pour notre intérêt), nous pouvons être sûrs de sa réponse quel que soit notre mérite devant lui (en réalité nous n’en avons aucun). À condition d’opérer le double décentrement repéré dans l’intelligente négociation d’Abraham : intercéder pour les autres plus que pour soi, demander à Dieu d’être lui-même plus qu’à notre image…

 

3. La prière poisson-serpent / œuf-scorpion selon Jésus

Dans son enseignement sur la prière de notre évangile de ce dimanche (Lc 11, 1-13), Jésus va jusqu’au bout de la logique amorcée par Abraham. Dans le Notre Père, il commence par décentrer notre prière en le tournant vers Dieu, son identité de Père (de tous), son Nom, son règne et sa volonté (3 louanges et 3 demandes au début des 10 paroles du Notre Père). Puis viennent les 4 demandes humaines qui sont « sans prix », au sens où Jésus ne fixe pas de tarif pour obtenir le pain, le pardon, la force spirituelle, la délivrance du mal. Nous sommes déjà très loin de l’échange marchand !

poisson serpentLa parabole suivante met en scène une prière non pour soi mais pour nourrir un ami de passage imprévu. L’autre parabole indique qu’il peut y avoir un décalage entre la demande humaine et l’offre divine, mais toujours en faveur de l’homme :

« Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? »

Autrement dit, Dieu sait ce qui est bon pour nous, mieux que nous-mêmes. Jamais il ne nous donnera ce qui pourrait nous faire du mal, ou ce qui pourrait nous faire faire du mal aux autres. On peut pousser la logique de Jésus à son maximum : si vous demandez un serpent, il vous sera donné un poisson ; si vous réclamez un scorpion, vous recevrez un œuf. Le serpent et le scorpion sont symboliques du mal qui a perdu Adam et Ève (le serpent) et qui continue à inoculer son venin dans le monde par la violence et la ruse (le scorpion). Le poisson symbolise la foi en Jésus-Christ sauveur, fils de Dieu (ictus en grec) et l’œuf la résurrection (la vie à venir). Dieu sait convertir nos demandes pour qu’elles deviennent sources de vie et non de mort.

L’important pour nous est de demander de tout notre cœur, en acceptant par avance que Dieu puisse nous donner autre chose que ce que nous demandons, un don bien supérieur à ce que nous aurions pu imaginer.

« Demandez et vous recevrez » : la promesse du Christ est apparemment démentie chaque fois qu’il arrive l’inverse de ce que nous avons demandé (la mort au lieu de la guérison, la séparation au lieu de l’union, l’échec au lieu de la réussite etc.). Pourtant elle se révèle profondément accomplie lorsque nous découvrons que Dieu nous donne infiniment mieux et davantage que ce que je vous nous imaginions pour nous, même si c’est complètement autre chose. Une amie qui vient de perdre son mari d’un cancer en quelques mois me confiait : « j’ai prié pour que Jacques guérisse. Maintenant je dois découvrir pour-quoi il est mort, c’est-à dire ce que Dieu m’invite à faire de cette disparition ».

Demandez à Dieu d’être Dieu, et vous recevrez bien plus grand que le désir immédiat de votre cœur.

 oeuf scorpion

4. La prière sans objet (selon Salomon et selon Jésus.)

Jésus termine son enseignement sur la prière à cette ouverture-clé : « combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

De la prière du Notre Père.Car finalement, le véritable objet de notre demande dans la prière n’est pas un objet, mais une personne vivante : l’Esprit Saint lui-même. Demander l’Esprit Saint, ce n’est pas demander la richesse ou la guérison, la réussite ou la paix, c’est désirer vivre comme Dieu en Dieu. C’est ajuster sa respiration sur le souffle intime de l’Esprit en nous. C’est d’apprendre à désirer comme Dieu désire, aimer comme Dieu aime, se livrer comme Dieu se livre. Des mystiques comme Maître Eckhart iraient même jusqu’à dire : laisser Dieu désirer en nous, aimer en nous, se livrer à travers nous. Cette prière est sans objet, car elle a l’Esprit Saint en personne comme sujet.

Dieu sait ce qui nous convient avant même que nous n’ouvrions la bouche pour le prier. Le fait de prier n’a pas pour but d’informer Dieu, qui nous connaît mieux que nous-mêmes, mais de former en nous le désir selon le cœur de Dieu. Par exemple, lorsque Jacques et Jean demandent à Jésus d’être « à sa droite et à sa gauche lors de son règne », il leur répond :

« Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? Ils lui dirent: « Nous le pouvons. Jésus leur dit: « La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé » (Mc 10,38-40).

La transformation de la demande est bien de passer de la convoitise d’un objet (ici du pouvoir) au désir d’une relation de communion avec le Christ (figurée ici par la coupe de sa Passion et son baptême).

L’œuf à la place du scorpion…

Déjà, le roi Salomon avait donné l’exemple de la vraie prière de demande. Tel le génie de la lampe d’Aladin, Dieu lui promet d’exaucer tous ses vœux. Salomon ne demande pas quelque chose (gloire, richesse, victoire sur les ennemis etc.) mais quelqu’un : la Sagesse. « Donne-moi la Sagesse assise près de toi » (Sg 9,4).

La réponse de Dieu est immédiate :

Dieu dit à Salomon : Parce que c’est là ce qui est dans ton cœur, et que tu n’as pas demandé ni des richesses, ni des biens, ni de la gloire, ni la mort de tes ennemis, et que même tu n’as pas demandé de longs jours, et que tu as demandé pour toi la sagesse et l’intelligence pour juger mon peuple sur lequel je t’ai fait régner, la sagesse et l’intelligence te sont données. Je te donnerai en outre des richesses, des biens et de la gloire, comme n’en a eu aucun roi avant toi, et comme n’en aura aucun après toi » (2Ch 1, 1-11)

Jésus s’inscrira dans cette lignée de Salomon avec sa formule géniale : « cherchez d’abord le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33). Car en Jésus, il y a bien plus encore que Salomon (Mt 12,42).

À Gethsémani, il se bat précisément pour convertir sa prière de demande en une prière d’union à son Père : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. […] Il retourna prier une deuxième fois : « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté soit faite ! » (Mt 26,39.42)

Les meilleures choses dans la vie ne sont pas des choses ; ce sont des êtres vivants : conjoint, enfants, amis, compagnons de route… Ainsi dans la prière, la meilleure chose que nous ayons à demander n’est pas une chose mais l’Esprit Saint en personne : « combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »

Saint Augustin l’écrivait à son amie Proba : sil nous est demandé de prier, ce n’est pas pour informer Dieu de nos besoins, qu’il connaît mieux que nous-mêmes, mais pour former en nous le désir de Dieu qui veut nous combler de ses dons. Il s’agit d’ajuster notre désir au don de Dieu.

C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper (Lc 11, 9-13). Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. C’est pourquoi il est dit : « Dilatez-vous » (2 Co 6, 13-14).

 

Ne rêvons pas : ces quatre strates de prière coexistent en chacun de nous, mélangées, se croisant sans cesse, jamais chimiquement pures. Le tout est de prendre conscience de la conversion du désir qui est l’enjeu de notre prière : « que ta volonté soit faite ».

ob_d8183f_cto17-lapinbleu338c-lc11-2 Abraham dans Communauté spirituelle

 


[1]. En microéconomie, l’offre et la demande est un modèle économique de détermination des prix dans un marché. Ce modèle postule que, toutes choses étant égales par ailleurs, dans un marché concurrentiel, le prix unitaire d’un bien ou d’un autre élément négocié comme de la main-d’œuvre ou des actifs financiers, varie jusqu’au moment où la quantité demandée (au prix courant) sera égale à la quantité fournie (au prix courant), résultant à un équilibre économique entre prix et quantité négociée (source : Wikipédia).

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Que mon Seigneur ne se mette pas en colère si j’ose parler encore » (Gn 18, 20-32)

Lecture du livre de la Genèse

 En ces jours-là, les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Alors le Seigneur dit : « Comme elle est grande, la clameur au sujet de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. » Les hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur. Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? » Le Seigneur déclara : « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. » Abraham répondit : « J’ose encore parler à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre. Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il déclara : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. » Abraham insista : « Peut-être s’en trouvera-t-il seulement quarante ? » Le Seigneur déclara : « Pour quarante, je ne le ferai pas. » Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement trente ? » Il déclara : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. » Abraham dit alors : « J’ose encore parler à mon Seigneur. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement vingt ? » Il déclara : « Pour vingt, je ne détruirai pas. » Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ? » Et le Seigneur déclara : « Pour dix, je ne détruirai pas. »

Psaume
(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8)
R/ Le jour où je t’appelle, réponds-moi, Seigneur.
(cf. Ps 137, 3)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ;
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre,
ta main s’abat sur mes ennemis en colère.

Ta droite me rend vainqueur.
Le Seigneur fait tout pour moi !
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

Deuxième lecture
« Dieu vous a donné la vie avec le Christ, il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-14)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Vous étiez des morts, parce que vous aviez commis des fautes et n’aviez pas reçu de circoncision dans votre chair. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix.

Évangile
« Demandez, on vous donnera » (Lc 11, 1-13)
Alléluia. Alléluia.
Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; c’est en lui que nous crions « Abba », Père. Alléluia. (Rm 8, 15bc)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Patrick BRAUD

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27 juillet 2013

La force de l’intercession

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

LA FORCE DE L’INTERCESSION


Homélie du 17° dimanche du temps ordinaire
Année C     28/07/2013

 

La négociation (le marchandage !) d’Abraham en faveur de Sodome rejoint la prise de tête que l’ami de la parabole de Jésus inflige à son ami pour nourrir un autre ami. Avec en toile de fond une conviction qui parcourt toute la Bible : l’intercession d’un seul a plus de puissance que le mal commis par beaucoup. Ou encore, comme l’écrit saint Jacques : « la supplication fervente du juste a beaucoup de puissance » (Jc 5,6).

Ce qui entraîne des conséquences très concrètes :

- chacun de nous peut intercéder en faveur de beaucoup, car chacun est le juste d’un autre.

- nous pouvons également nous confier à l’intercession des autres, car chacun peut devenir l’ami d’un juste.

 

Intercéder pour beaucoup

Sur le plan strictement matériel, c’est un travail de lobbying que les députés, maires et autres élus locaux connaissent bien ! Intercéder pour une famille en difficulté qui cherche un logement social de toute urgence ; intervenir pour qu’une subvention, un dossier, voire un emploi soient décrochés rapidement en cas de réelle nécessité etc.

Ne passons pas trop vite sur ce premier type d’intercession qui est vitale. C’est bien du pain que l’ami de la parabole demande et pas une pieuse pensée. C’est bien la vie sauve que négocie Abraham pour Sodome et pas une vague prière.

Comme l’écrit encore saint Jacques : « Si un frère ou une soeur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise: « Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous », sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? » (Jc 2,15-16).

Et que personne ne se soustraie à ce devoir d’intercession en s’excusant : « je n’ai aucun pouvoir, et donc je ne peux intervenir en ta faveur ». Parcourez vos dizaines d’adresses de vos contacts Gmail, ou vos « amis » Facebook, vos followers Twitter etc. Si vous ne mobilisez jamais vos réseaux en faveur de gens en difficulté, alors vous gardez pour vous seul un trésor égoïstement. Les enquêtes sur les demandeurs d’emploi montrent que les réseaux sont plus efficaces que Pôle Emploi ! Et souvent ce n’est pas le premier cercle des amis qui permet le contact décisif, mais le deuxième ou troisième cercle, c’est-à-dire les amis de mes amis : c’est donc il faut bénéficier de ricochets d’influences pour décrocher un emploi. Une intercession à la puissance N en quelque sorte.

Avant d’intercéder auprès de Dieu en faveur de quelqu’un - ou plutôt en même temps - il est impératif de faire jouer ses réseaux, sinon l’intercession ne serait qu’une pieuse hypocrisie.

Bien sûr, l’intercession revêt également un caractère spirituel. Tout en cherchant à aider concrètement quelqu’un, on le confie dans la prière à Celui qui peut tout transformer en source de progrès, selon le mot de saint Paul : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8,28).

Abraham n’approuve rien de la conduite de Sodome, mais il se bat bec et ongles pour sauver cette ville, en s’appuyant sur les justes qui y vivent. Nous aussi, nous pouvons – nous devons ? « casser la tête » à Dieu, « sans-gêne », pour obtenir de lui de quoi nourrir nos amis dans le besoin.

Et lorsque nous ne pouvons plus rien, ni argent ni influence, il nous reste toujours la prière. « Seigneur, je te confie untel… Tu sais mieux que moi de quoi il a besoin et comment il peut l’obtenir. Guide-le, accompagne-le, mets sur sa route les personnes qu’il faut… » Nous intercédons tout en sachant qu’au bout du compte, la prière pour autrui nous invite à un radical lâcher-prise par rapport à nos demandes immédiates : « que ta volonté soit faite ».

Chacun de nous est donc un intercesseur en puissance. Sans tomber dans la fraternité sélective façon maçonnique, il existe un devoir d’intercession qui nous oblige.

Auprès de Dieu comme auprès de nos relations, intercéder pour ceux qui croisent notre route est une obligation morale et spirituelle.

De là les chaînes de prière qui portent des combats douloureux ; de là des initiatives de solidarité avec les chômeurs, les gens du voyage ou autres populations en souffrance etc.

Intercéder pour beaucoup appartient au basiques de l’identité chrétienne. Les moines et les moniales on en fait une de leurs spécialités dans la prière, mais c’est justement pour rappeler à tous que cela fait partie de la vocation baptismale commune.

 

Devenir l’ami d’un juste

Le verbe intercéder devrait pouvoir se conjuguer au passif.

Être intercédé signifierait : avoir trouvé un juste qui va plaider ma cause auprès des Patrick Braudautres, auprès de Dieu. Le gérant malhonnête d’une autre parabole de Jésus nous met sur la voie : « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête » (Lc 16,9), car ce sont eux qui vous recevront lorsque vous serez en détresse. Le véritable investissement est bien celui-là : élargir son cercle de relations pour y inclure des justes qui sauront intercéder le temps venu. Mieux vaut ce calcul ouvert sur l’avenir que la seule recherche de semblables pour profiter du présent. Malheur à vous si vous n’avez pas dans vos amis de tels intercesseurs en puissance ! Lorsque viendront les temps difficiles, vos semblables se détourneront de vous. Lorsqu’il faudra « en pleine nuit » débarquer sans prévenir pour demander de l’aide, vers qui pouvez-vous vous tourner ?

Tous ceux qui savent pouvoir compter sur la prière d’une communauté monastique chiffreraient ce soutien au plus haut des investissements productifs. À condition d’avoir l’humilité de demander de l’aide à l’approche du mauvais temps. À condition d’avoir auparavant pris le temps et les moyens d’une véritable proximité, désintéressée celle-là. Paradoxalement, la gratuité dans l’amitié et le devoir d’intercession vont bien ensemble. Ce n’est pas pour t’utiliser lorsque j’aurai besoin de toi que je deviens ton ami ; mais si nous sommes réellement amis, il est évident que j’oserai te demander ton soutien si besoin. Sinon, c’est que je veux rester indépendant, c’est-à-dire ne dépendre de personne, et donc finalement rester seul. Car ceux qui refusent de dépendre de l’intercession des autres sont encore dans une volonté de toute-puissance très illusoire.

Or cela peut être très humiliant dans un premier temps d’être obligé de compter sur les autres pour obtenir un travail, un logement, un coup de main, ou pire encore pour survivre tout simplement. Celui-ci n’est jamais passé par ce chemin de dépendance ne sait pas ce qu’est l’humilité. Celui qui n’a jamais été faible ne connaît pas la compassion. Celui qui s’est toujours débrouillé tout seul ne peut pas dire avoir de vrais amis. Oser demander l’intercession d’un autre est un chemin d’humanité. « Frappez, la porte sera ouverte » : cette expérience est bouleversante, que la porte s’ouvre pour soi ou pour un autre.

Intercéder en actes et en prière est un devoir aussi sacré que l’hospitalité biblique (Abraham en est témoin).
Accepter de demander l’intercession d’un autre fait partie de l’humilité chrétienne.

 

Car chacun est le juste d’un autre.
Et chacun peut devenir l’ami d’un juste.

 

 

1ère lecture : Abraham intercède pour la ville condamnée (Gn 18, 20-32)

Lecture du livre de la Genèse

Les trois visiteurs d’Abraham allaient partir pour Sodome. Le Seigneur lui dit : « Comme elle est grande, la clameur qui monte de Sodome et de Gomorrhe ! Et leur faute, comme elle est lourde ! Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Si c’est faux, je le reconnaîtrai. »
Les deux hommes se dirigèrent vers Sodome, tandis qu’Abraham demeurait devant le Seigneur.
Il s’avança et dit : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le pécheur ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Est-ce que tu ne pardonneras pas à cause des cinquante justes qui sont dans la ville ? Quelle horreur, si tu faisais une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le pécheur, traiter le juste de la même manière que le pécheur, quelle horreur ! Celui qui juge toute la terre va-t-il rendre une sentence contraire à la justice ?»
Le Seigneur répondit: « Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. »
Abraham reprit : « Oserai-je parler encore à mon Seigneur, moi qui suis poussière et cendre ? Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? » Il répondit : « Non, je ne la détruirai pas, si j’en trouve quarante-cinq. »
Abraham insista : « Peut-être en trouvera-t-on seulement quarante ? » Le Seigneur répondit : « Pour quarante, je ne le ferai pas. »
Abraham dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère, si j’ose parler encore : peut-être y en aura-t-il seulement trente ? » Il répondit : « Si j’en trouve trente, je ne le ferai pas. »
Abraham dit alors : « Oserai-je parler encore à mon Seigneur ? Peut-être en trouvera-t-on seulement vingt ? » Il répondit : « Pour vingt, je ne détruirai pas. »
Il dit : « Que mon Seigneur ne se mette pas en colère : je ne parlerai plus qu’une fois. Peut-être en trouvera-t-on seulement dix ? » Et le Seigneur répondit : « Pour dix, je ne détruirai pas la ville de Sodome. »

Psaume : Ps 137, 1-2a, 2bc-3, 6-7ab, 7c-8

R/ Tu écoutes, Seigneur, quand je crie vers toi.

De tout mon c?ur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne. 

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité, 
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel, 
tu fis grandir en mon âme la force. 

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble ; 
de loin, il reconnaît l’orgueilleux. 
Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre, 
ta main s’abat sur mes ennemis en colère. 

Ta droite me rend vainqueur. 
Le Seigneur fait tout pour moi ! 
Seigneur, éternel est ton amour : 
n’arrête pas l’?uvre de tes mains.

2ème lecture : La croix du Christ, source de notre vie (Col 2, 12-14)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Frère,
par le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui, avec lui vous avez été ressuscités, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui a ressuscité le Christ d’entre les morts.
Vous étiez des morts, parce que vous aviez péché et que vous n’aviez pas reçu de circoncision. Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné tous nos péchés.
Il a supprimé le billet de la dette qui nous accablait depuis que les commandements pesaient sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix du Christ.

Evangile : Enseignements de Jésus sur la prière (Lc 11, 1-13)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Animés par l’Esprit qui fait de nous des fils, nous appelons Dieu : Notre Père. Alléluia. (cf. Rm 8, 15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Un jour, quelque part, Jésus était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean Baptiste l’a appris à ses disciples. »
Il leur répondit : « Quand vous priez, dites :
‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne.
Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour.
Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes nous pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Et ne nous soumets pas à la tentation.’ »

Jésus leur dit encore : « Supposons que l’un de vous ait un ami et aille le trouver en pleine nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains : un de mes amis arrive de voyage, et je n’ai rien à lui offrir.’
Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas me tourmenter ! Maintenant, la porte est fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner du pain’,
moi, je vous l’affirme : même s’il ne se lève pas pour les donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.
Eh bien, moi, je vous dis : Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte.
Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvre.
Quel père parmi vous donnerait un serpent à son fils qui lui demande un poisson ?
ou un scorpion, quand il demande un ?uf ?
Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »
Patrick Braud 

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