L'homelie du dimanche

1 avril 2021

Le grand silence du Samedi Saint

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le grand silence du Samedi Saint

cf. également :

Vendredi saint : les soldats, libres d’obéir
Vendredi Saint : la Passion musicale
Comme un agneau conduit à l’abattoir
Vendredi Saint : paroles de crucifié
Vendredi Saint : La vilaine mort du Christ
Vendredi Saint : les morts oubliés
Vendredi Saint : la déréliction de Marie
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
La Passion du Christ selon Mel Gibson


Voilà, c’est fini.

Tout est accompli.

Après le dernier cri effrayant du condamné, on a descendu son cadavre de la croix. En toute hâte à cause du shabbat qui commence au coucher du soleil ce vendredi-là, Joseph d’Arimathie a improvisé un enterrement en stockant le corps dans un tombeau neuf qui n’était pas destiné à cela. Il a juste eu le temps de l’envelopper dans un linceul à la manière juive. Pas de préparation funéraire, pas d’aromates, pas d’embaumement : tous ces travaux sont interdits pendant le shabbat. La grosse pierre d’entrée du sépulcre a été roulée. Maintenant, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a plus qu’à attendre. Mais Dieu sait quoi… !

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Les femmes dont Marie-Madeleine attendent d’aller faire la toilette et les rites funéraires sur le corps du mort dès que cela sera possible, dimanche matin. Les autres… où sont-ils les autres ? Dispersés comme des fétus de paille dès l’arrestation de Jésus. Et maintenant cœurs et portes verrouillées au Cénacle. Tétanisés de peur, sidérés par l’événement du Golgotha, ne sachant quoi penser ou croire…

En ce vendredi soir qui est le début du samedi juif, un grand silence s’installe autour de la dépouille du crucifié au tombeau. Un grand silence enveloppe ses disciples, éperdus et abattus.

En ce jour, pas de geste sacramentel comme au Jeudi Saint, pas de vénération comme au Vendredi Saint, pas de procession, pas de longues lectures. Les autels sont nus. Les crucifix et statues sont voilés. C’est un jour en creux. Ce n’est pas le moment pour des répétitions au presbytère ou des achats de dernière minute. Dans l’église, le dépouillement dispose au recueillement de l’oraison contemplative. Le tabernacle est ouvert, il n’y a plus rien, sauf l’attente de l’aube bienheureuse.

En ce jour de repos, le fidèle est invité à descendre dans sa « cellule intérieure », comme disait Catherine de Sienne, pour vivre un cœur à cœur amoureux avec le Christ en prolongeant sa prière d’offrande au Père.

Le seul geste qui reste à l’Église c’est le chant. Le chant des psaumes particulièrement.

Et puis, par-dessus tout, il y a le silence de Jésus, le silence du 7ème jour, quand « Tout est accompli ».

L’office des Lectures du Samedi Saint nous fait lire chaque année à ce moment-là une homélie du IV° siècle attribuée à Saint Épiphane de Salamine :

Homélie ancienne pour le grand et Saint Samedi
Éveille-toi, ô toi qui dors !

« Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, grand silence sur la terre ; grand silence et ensuite solitude parce que le Roi sommeille. La terre a tremblé et elle s’est apaisée, parce que Dieu s’est endormi dans la chair et il a éveillé ceux qui dorment depuis les origines. Dieu est mort dans la chair et le séjour des morts s’est mis à trembler ».

Ce silence immense nous étreint, nous bouleverse. Il rejoint tous les silences de ces entre-deux qui jalonnent notre route. L’entre-deux qui marque le début d’un deuil. L’entre-deux après un éblouissement intense d’où il faut bien redescendre ensuite. L’entre-deux de nos périodes de calme plat, dont nos confinements sanitaires successifs nous ont donné une idée. L’entre-deux du Vendredi saint à Pâques est ce moment-là où il ne se passe plus rien.

On peut conjurer l’angoisse de ce presque-rien en le reliant tout de suite à Pâques. C’est ce que font les anglais par exemple en l’appelant Good Friday (le bon vendredi), ou les suédois en l’appelant Påskaftonen, littéralement « la veille de Pâques ». Mais les Allemands préfèrent insister sur le drame, en le nommant Der Karsamstag  (kara = lamentation, chagrin, deuil), le samedi de la lamentation.

Lors d’une exposition du suaire de Turin en 2010, Benoît XVI avait longuement médité sur ce silence du Samedi Saint, qui dans son caractère obscur parle particulièrement à nos contemporains : « L’humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint. Dieu caché fait partie de la spiritualité de l’homme contemporain (…) comme un vide dans le cœur qui s’élargit toujours plus ».

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En rigueur de termes, le silence ce Samedi Saint est celui du néant. Puisque Jésus a réellement connu la mort, il n’y a plus de « Je » dans le sépulcre pour éprouver quoi que ce soit. Il n’y a plus ni l’angoisse, ni la solitude, puisqu’il n’y a plus personne pour les éprouver derrière la pierre roulée. Au séjour des morts, par définition, il n’y a que le néant. Comme le disait Épicure, la mort n’existe pas puisque je suis là quand elle n’est pas, et quand elle est là je ne suis plus. Un peu comme avant notre naissance…

Le néant est pire que tout, puisqu’il n’est rien. Peut-on imaginer que Jésus ait connu ce néant-là ? Contradiction indépassable…

Les silences qui nous effraient annoncent celui qui nous attend dans notre mort, incomparablement plus dense. Les solitudes qui nous angoissent annoncent celle, absolue, de l’absence de tout lien avec quiconque, fut-ce avec soi-même.

Ce silence du Samedi Saint est indicible. Il renvoie à une réalité inconnaissable, même dans la mort. Les protestants soutiennent qu’il annonce l’entre-deux entre mort individuelle et résurrection générale, qu’ils appellent « le sommeil des morts ».

Quoiqu’il en soit, nos silences éperdus d’angoisse trouvent en celui d’aujourd’hui un archétype.
Nos solitudes les plus terribles s’enracinent dans cette expérience ineffable où le Verbe de Dieu est coupé de tous.
Nos frayeurs les plus irrationnelles annoncent cet instant où – comme Jésus au tombeau – nous ne serons plus rien.

Apparemment, aux yeux de la foule du Calvaire, cet ensevelissement hâtif et le silence qui s’ensuit résonnent comme la dissipation définitive d’une illusion. Ce soi-disant Messie a échoué ; ce faux prophète est démasqué ; celui qui disait « Je suis » n’est plus.

Ce sentiment que notre foi pourrait bien n’être en définitive qu’une illusion – utile certes, mais une illusion quand même – peut nous traverser, nous tenailler. Comment peut-on l’éviter, sauf à célébrer Pâque trop vite ?

Entre vendredi et dimanche c’est le no man’s land de nos silences pleins de doutes et d’interrogations. Comme un brouillard en montagne : si épais qu’il empêche de voir à un mètre. Le plus prudent est alors de ne pas bouger. Surtout ne pas explorer d’autres chemins. Juste tenir bon et patienter, jusqu’à ce que le brouillard se lève. La foi revêt souvent cette opacité du brouillard dissimulant tout à notre regard. Elle est alors  cette humble ténacité à rester là, sans savoir, sans paroles, sans rien.

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Bien sûr, par anticipation pascale, ce silence peut être celui du repos en Dieu, comme nous y invitent les psaumes de notre office des Lectures :
« Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors,  car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance »» (Ps 4, 9).
« Tu ne peux m’abandonner à la mort  ni laisser ton ami voir la corruption » (Ps 16, 10)
Et le Cantique des cantiques dit : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles, par les biches des champs, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour, avant qu’il le veuille » (Ct 2, 7).

Mais cela ne supprime en rien le tragique de ce silence du Samedi Saint où tout se dissout dans le néant, ce vide qui s’élargit toujours davantage.

« Jésus ne descend pas seulement chez les morts ; il descend dans sa mort ; il descend dans l’état de mort et il l’habite. Il l’habite longuement, posément, gravement ; ainsi lorsque nous serons nous-même en cet état, nous n’y serons pas seuls : nous le trouverons déjà habité et réchauffé par lui ; Jésus s’y sera allongé, déjà, à notre place » [1].

 


[1]. François Cassingena-Trévedy, Étincelles, Ed. Ad Solem, 2004, p. 61

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2 octobre 2010

L’injustifiable silence de Dieu

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

L’injustifiable silence de Dieu

Homélie du 03/10/2010
27° Dimanche du temps ordinaire / Année C

 

« Combien de temps, Seigneur, vais-je t’appeler au secours, et tu n’entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas ! »

 Le cri du prophète Habacuc est toujours le nôtre.

Comment se fait-il que Dieu garde le silence devant tant d’injustices ? Il reste apparemment silencieux, impuissant devant le mal qui fait des ravages.

Le tremblement de terre en Haïti, les inondations au  Pakistan, la galère des « moins que rien » chez nous, la maladie terrible, la mort trop jeune… Comment croire en un Dieu muet et indifférent ?

 

Comment espérer se sortir de cette question qui génère tant d’athéisme fort raisonné ?

Nietzsche écrivait:  » Si je connais le pourquoi, je peux endurer tous les comment »… Mais si Dieu se tait, comment connaître le pourquoi ?

 

Une réponse juive : la transcendance absolue

L'injustifiable silence de Dieu dans Communauté spirituelle _1963DifficileLiberte_mEmmanuel Levinas, philosophe juif marqué par la Shoah, en appelle à la révélation biblique d’un Dieu qui ne veut pas se substituer à la responsabilité éthique de l’homme. 

« Que signifie cette souffrance des innocents ? Ne témoigne-t-elle pas d’un monde sans Dieu, d’une terre où l’homme seul mesure le Bien et le Mal ?

La réaction la plus simple, la plus commune consisterait à conclure à l’athéisme.

Réaction la plus saine aussi pour tous ceux à qui jusqu’alors un Dieu, un peu primaire, distribuait des prix, infligeait des sanctions ou pardonnait des fautes et, dans sa bonté, traitait les hommes en éternels enfants. Mais de quel démon borné, de quel magicien étrange avez-vous donc peuplé votre ciel, vous qui, aujourd’hui le déclarez désert ? Et pourquoi sous un ciel vide cherchez-vous encore un monde sensé et bon ?

[?] Un Dieu d’adulte se manifeste précisément par le vide du ciel enfantin. Moment où Dieu se retire du monde et se voile la face. [?]  [1]

cf. http://www.akadem.org/sommaire/themes/philosophie/1/4/module_2451.php  

 

Si le silence de Dieu permet d’évacuer les représentations magiques, enfantines, providentialistes dans lesquelles les hommes veulent l’enfermer pour l’utiliser, alors ce silence est effectivement salutaire?

 

Bon nombre de chrétiens s’arrêtent à cette « solution » pour contourner le paradoxe dramatique d’un Dieu tout-puissant et pourtant silencieux. Ils privilégient alors – avec des accents très profonds – la thèse que François Varillon a magnifiée dans son très beau livre : « l’humilité de Dieu ». Dieu est désarmé, dit-il, par amour. Parce que sa toute-puissance n’est que celle de l’amour, il doit lui-même passer par la souffrance, la faiblesse, l’impuissance devant le mal qui jaillit du coeur de l’homme.

 

Si cette position contient de forts accents de vérité sur l’infini respect d’un Dieu qui ne s’impose pas à l’homme, elle oublie peut-être un peu vite le fondement spécifiquement juif de cette thèse sur l’impuissance de Dieu. Levinas précise ainsi ce fondement :

« Là se manifeste, au contraire, la physionomie particulière du judaïsme : le rapport entre Dieu et l’homme n’est pas une communion sentimentale dans l’amour d’un Dieu incarné, mais une relation entre esprits, par l’intermédiaire d’un enseignement, par la Thora. C’est précisément une parole non incarnée de Dieu qui assure un Dieu vivant parmi nous. » (ibid.)

 

Comment croire en un Dieu si transcendant qu’il en deviendrait absent et impuissant ?

Un ancien SDF disait : « en 11 années passées à vivre dans la rue, de foyer en foyer, avec l’alcool, les anxiolytiques, le mépris… Dieu n’a jamais rien dit. Dieu n’a jamais rien fait. Comment pourrais-je croire en lui ? »

Même s’il a des aspects de grandeur qui fascine les croyants pour qui tout va bien, les pauvres, sur qui s’accumulent les galères de logement, de santé, de solitude, d’inutilité… ne peuvent absoudre ce silence de Dieu qui demeure un scandale.

 

Le silence n’est pas le dernier mot de Dieu

9782750901318 blasphème dans Communauté spirituellePour les chrétiens, le dernier mot de Dieu / sur Dieu n’est pas sa transcendance, mais l’incarnation en personne d’un Dieu, qui, en Jésus, justement ne garde pas le silence…

Certes, Jésus semble silencieux parfois : devant les accusateurs de la femme adultère, dans la barque de la tempête déchaînée, devant Pilate et la foule du procès selon l’évangéliste Jean… Mais d’abord, ce silence ne dure pas, car après il parle et il agit : pour sauver la femme adultère, pour calmer la tempête, pour témoigner à son procès. Parce qu’il est la Parole en personne, Jésus parle à ceux qui souffrent, il agit pour les petits et pour les exclus, il guérit les malades… Et ensuite, le silence de Dieu après la mort de Jésus ne se termine pas par le silence et l’impuissance, mais par la résurrection, éclatante victoire sur les forces de mal et sur la mort, avec des paroles fortes qui libèrent la parole des apôtres.

Non vraiment, Jésus n’a rien d’un Dieu silencieux qui se défausse sur l’homme.

 

Plus encore, Jésus a assumé les terribles cris des psaumes, semblables à ceux du prophète ou du SDF, accusant Dieu de son silence :

 « Mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné et t’éloignes-tu de moi sans me secourir, sans écouter ma plainte, pourquoi ton silence ? Mon Dieu, je t’appelle tout le jour, et tu ne réponds pas… » (Ps 22,3)

« Écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux. » (Ps 86,9)

« Vite, réponds-moi, Seigneur. Je suis à bout de souffle ! Ne me cache pas ton visage. » (Ps 143,7)

 « Fais que j’entende au matin ton amour » (Ps 143,8).

« Vers toi, Seigneur, j’appelle ; mon rocher, ne sois pas sourd! Que je ne sois, devant ton silence, comme ceux qui descendent à la fosse! » (Ps 28,1)

« Ô Dieu, ne reste pas muet, plus de repos, plus de silence, ô mon Dieu ! » (Ps 83,2)

Saint Paul évoque « Jésus Christ, révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels », mais en prédisant aussitôt que ce mystère est « aujourd’hui manifesté » (Rm 16,24-25). Luther lui fait écho : « La foi est donc en quelque sorte connaissance, ou ténèbres, elle ne voit rien. Et cependant, saisi par la foi, Christ se tient en ces ténèbres ».

Christ se tient en ces ténèbres, comme la Parole se tient au creux du silence de Dieu :

« Nous nous trouvons ici face au « langage de la croix » (1 Co 1, 18). Le Verbe se tait, il devient silence de mort, car il s’est « dit » jusqu’à se taire, ne conservant rien de ce qu’il devait communiquer. De manière sugges­tive, les Pères de l’Église (St Maxime le Confesseur), contemplant ce Mystère, mettent sur les lèvres de la Mère de Dieu cette expression : « Sans parole est la parole du Père, la­quelle a créé toute la nature parlante, sans mouve­ment sont les yeux éteints de celui par la parole et le geste de qui est mû tout ce qui se meut » (Benoît XVI, Verbum Domini, 30/09/2010, n°12).

« Comme le montre la croix du Christ, Dieu parle aussi à travers son silence. Le silence de Dieu, l’expérience de l’éloignement du Tout-Puis­sant et du Père est une étape décisive du parcours terrestre du Fils de Dieu, Parole incarnée. Pendu au bois de la croix, il a crié la douleur qu’un tel silence lui causait : « Mon Dieu, mon Dieu, pour­quoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34 ; Mt 27,46). Persévérant dans l’obéissance jusqu’à son dernier souffle de vie, dans l’obscurité de la mort, Jésus a invoqué le Père. C’est à lui qu’il s’en remet au moment du passage, à travers la mort, à la vie éternelle : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46).

Cette expérience de Jésus est comparable à la situation de l’homme qui, après avoir écouté et reconnu la Parole de Dieu, doit aussi se mesurer avec son silence. Bien des saints et des mystiques ont vécu une telle expérience qui aujourd’hui encore fait partie du cheminement de nombreux chrétiens. Le silence de Dieu prolonge ses paroles précédemment énoncées. Dans ces moments obscurs, il parle dans le mystère de son silence. C’est pourquoi, dans la dynamique de la Révélation chrétienne, le silence apparaît comme une expression importante de la Parole de Dieu. » (n° 20)

  

Inexplicable silence

Devant la Passion, devant la Shoah, devant le malheur innocent, nulle explication ne satisfait celui qui – comme Job – refuse de s’arrêter aux paroles trop faciles de ceux qui veulent innocenter Dieu de son silence.

Le pasteur Poujol insiste sur le côté inexplicable du silence de Dieu, à partir de l’histoire de Job :

« Job, contrairement au silence d’Abraham, n’obtient aucune explication, il ne lui est donné aucune promesse, aucune parole. Il est précipité dans la mort des siens, la maladie, la souffrance, et il est entouré du silence. Ce silence durera, selon certains commentateurs, quarante ans. De plus Job doit se battre contre les paroles vaines de ses amis, de ceux qui veulent rompre ce silence insoutenable pour la raison. Job leur dit : « Que n’avez-vous gardé le silence ! »

Que de bavardages, face aux Job d’aujourd’hui ! Que de paroles vaines qui finalement montrent la peur du silence, la peur de la rencontre avec soi-même. Si Abraham retrouve son fils après l’épreuve du silence, Job après son épreuve, ne retrouve pas ses enfants. Il en aura d’autres, mais les enfants ne sont pas interchangeables, nous le savons bien. Job garde la blessure du silence. En tout cela, nous dit la Bible, « Job ne pécha point ».

Job, s’il est placé face au silence de Dieu, ne reste pas, lui, dans le silence ! Il parle, il crie, il dit sa colère, son malheur à Dieu. Job apprend à ne pas tout comprendre de Dieu, il apprend que Dieu ne se réduit à l’image qu’il se fait de lui. Dans nos silences, dans nos conflits intérieurs, nous expérimentons bien souvent « la paix qui surpasse toute intelligence ».

Au fond de son silence de la nuit inexplicable, celle dont parle Jean de la Croix, Job dit : « Je sais que mon Rédempteur est vivant et qu’il se lèvera le dernier ».

Les silences de Dieu dans notre vie nous posent un conflit intérieur, d’autant plus que nous vivons dans une société de communication. Mais pour nous, le silence de Dieu n’est pas l’absence de Dieu. Le conflit dans lequel il nous place est un temps de profonde mutation personnelle. » [2]

 

Les pauvres demandent des réponses concrètes, pas des théories sur l’impuissance de Dieu.

Dans le livre d’Habacuc d’ailleurs, Dieu ne garde pas le silence en fait : il répond aux critiques des malheureux par la vision du prophète, communiquées clairement à tous.

Cette parole est plus sûre que le silence, incompréhensible. Ce serait blasphémer que de rendre le silence compréhensible.

 

Si la force de la résurrection n’est pas à l’oeuvre dans l’histoire, alors ce Dieu-là n’est plus le Dieu des pauvres; il n’est plus Dieu du tout…

  • Élie Wiesel à Genève le 20 avril 2009 constatait amèrement que l’humanité n’avait rien appris de la Shoah. Il n’acceptait pas de dédouaner Dieu de cette absence de pourquoi, de son silence? :

« - La culture ne nous a pas aidés. Moi qui crois que l’éducation est un bouclier qui nous protège contre certains actes que l’être humain cultivé ne peut pas, ne pourrait pas commettre. Non, ça n’a servi à rien, comment est-ce possible ?
- Maintenant on sait comment c’est arrivé. Tout, on sait déjà. Les historiens, les musées, les archives, on sait comment. Mais ce qu’on ne sait pas c’est le pourquoi. Pourquoi c’est arrivé.
- Ça a servi à quoi ? Et là, bien sûr, la seule réponse, c’est Dieu seul qui pourrait la donner. Humblement et sincèrement, je vous le dis que cette réponse-là, si elle existe, je la récuse. Il n’y a pas de réponse. Il faut vivre avec la question. Mais cette question-là s’étend au-delà du temps. Est-ce que le monde apprendra jamais ? Est-ce qu’il apprendra finalement ce que cela signifie de permettre à des hommes d’anéantir d’autres hommes, sans raison ? Moi, je pense que l’homme, que le monde n’a pas appris. Si le monde avait appris, il n’y aurait pas eu le Cambodge, il n’y aurait pas eu la Bosnie, il n’y aurait pas eu le Rwanda, il n’y aurait pas eu le Darfour, il n’y aurait pas eu de racisme, pas d’antisémitisme. » 

Le scandale du silence de Dieu du reste entier, même s’il est provisoire.
Peut-être n’y a-t-il pas d’autre attitude que celle de Job à la fin de son long réquisitoire contre Dieu :

« Et Job fit cette réponse à Yahvé :

Je sais que tu es tout-puissant: ce que tu conçois, tu peux le réaliser. J’étais celui qui voile tes plans, par des propos dénués de sens. Aussi as-tu raconté des oeuvres grandioses que je ne comprends pas, des merveilles qui me dépassent et que j’ignore. Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu. Aussi je me rétracte et m’afflige sur la poussière et sur la cendre. »  (Jb 42,1-6)

 

Peut-être n’y a-t-il pas d’autre courage devant ce silence incompréhensible que la plainte des psaumes avec laquelle Jésus a fait corps ?

 

La foi chrétienne n’explique pas le silence de Dieu.
Elle espère juste qu’à la fin de ce silence, il agisse…

 


[1]. Emmaunel, Lévinas, Aimer la Thora plus que Dieu in Difficile Liberté, Livre de Poche, 1973, pp. 219-223

 

 

1ère lecture : « Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3; 2, 2-4)

Lecture du livre d’Habacuc

« Combien de temps, Seigneur, vais-je t’appeler au secours, et tu n’entends pas, crier contre la violence, et tu ne délivres pas !

Pourquoi m’obliges-tu à voir l’abomination et restes-tu à regarder notre misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. Je guetterai ce que dira le Seigneur. »

Alors le Seigneur me répondit : « Tu vas mettre par écrit la vision, bien clairement sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment.

Cette vision se réalisera, mais seulement au temps fixé ; elle tend vers son accomplissement, elle ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, à son heure.

Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité. »

 

Psaume : Ps 94, 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9

 

R/ Aujourd’hui, ne fermons pas notre coeur, mais écoutons la voix du Seigneur !

 

Venez, crions de joie pour le Seigneur,

acclamons notre Rocher, notre salut !

Allons jusqu’à lui en rendant grâce,

par nos hymnes de fête acclamons-le !

 

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,

adorons le Seigneur qui nous a faits.

Oui, il est notre Dieu ;

nous sommes le peuple qu’il conduit.

 

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?

« Ne fermez pas votre coeur comme au désert,

où vos pères m’ont tenté et provoqué,

et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 

2ème lecture : Le chef de communauté doit rester fidèle dans le service de l’Évangile (2Tm 1, 6-8.13-14)

Lecture de la seconde lettre de saint Paul Apôtre à Timothée

Fils bien-aimé,

je te rappelle que tu dois réveiller en toi le don de Dieu que tu as reçu quand je t’ai imposé les mains.

Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de raison.

N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis en prison à cause de lui ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile.

Règle ta doctrine sur l’enseignement solide que tu as reçu de moi, dans la foi et dans l’amour que nous avons en Jésus Christ.

Tu es le dépositaire de l’Évangile ; garde-le dans toute sa pureté, grâce à l’Esprit Saint qui habite en nous.

 

Evangile : La puissance de la foi – L’humilité dans le service (Lc 17, 5-10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »

Le Seigneur répondit : « La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous obéirait.

Lequel d’entre vous, quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite à table’ ?

Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et que je boive. Ensuite tu pourras manger et boire à ton tour.’

Sera-t-il reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ?

De même vous aussi, quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : ‘Nous sommes des serviteurs quelconques : nous n’avons fait que notre devoir.’ »
Patrick Braud

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