L'homélie du dimanche (prochain)

12 juillet 2026

La belle espérance du semeur

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La belle espérance du semeur

 

Homélie pour le 16° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

19/07/26 


Cf. également :

Le sperme et la zizanie
Accepter l’ivraie en chacun
Le levain dans la pâte : interprétations symboliques
Ecclesia permixta
La patience serait-elle l’arme des forts ?
Foi de moutarde !
Quelle est votre écharde dans la chair ?
Le pur et l’impur en christianisme

 

Toute parabole est polysémique : elle peut donner lieu à une multitude d’interprétations, de la plus littérale à la plus mystique en passant par la plus sociale. Notre parabole de l’ivraie et du bon grain ce dimanche (Mt 13,24-43) n’échappe pas à cette polysémie. Matthieu a sans doute ajouté l’interprétation allégorique après la fin de la parabole, pour ne pas laisser son lecteur dérouté face à cette histoire de semailles. L’allégorie cherche à identifier la personne ou l’objet qui se cache derrière chaque acteur de la parabole : semeur = fils de l’homme ; bon grain = fils du royaume ; ivraie = fils du mauvais etc. Il nous est permis – et même recommandé ! – de ne pas nous arrêter à cette interprétation de Matthieu, et de chercher d’autres manières de lire cette parabole.

 

Je vous en propose trois, trois paires de lunettes qui révèlent des significations différentes et pourtant vraies et fécondes.

 

1. Une lecture patristique : ne brûlez pas les hérétiques !

Les Pères de l’Église ne s’en sont pas privés : une parabole comme celle du semeur éclaire leur actualité marquée par les déchirements entre chrétiens. Ainsi saint Jean Chrysostome voit dans l’ivraie un symbole des « doctrines factices » qui pullulent au IV° siècle : Jésus ne serait pas Dieu, ou il aurait fait semblant d’être homme ; l’Esprit Saint ne serait qu’une modalité de la manifestation divine ; il y aurait trois Dieux, ou au contraire un Dieu sous trois formes ; le salut ne dépendrait que de nous, ou au contraire il ne dépendrait de nous en rien etc.

L’ivraie ressemble beaucoup au blé lorsqu’elle commence à pousser ; c’est pourquoi le démon la sème au milieu du froment, pour rendre la distinction difficile. Lorsque le maître demande aux serviteurs de ne pas arracher l’ivraie, de peur de déraciner aussi le bon grain, Chrysostome y voir un commandement de non-violence et même de patience envers nos ennemis (Homélie 46) :

Bûcher de Jeanne d'ArcSi vous les arrachez avant le temps, vous privez l’Église de leur future pénitence. Le Christ n’empêche pas de réprimer les hérétiques, de leur fermer la bouche, de leur retirer la liberté de prêcher, de dissoudre leurs assemblées ; mais il défend de leur ôter la vie.

Si le Maître refuse de détruire l’ivraie tout de suite, c’est pour deux raisons :

- pour éviter de blesser le blé qui pousse à côté.

- parce que beaucoup de ceux qui font aujourd’hui partie de l’ivraie changeront de vie et deviendront du bon grain.

Si on les avait coupés prématurément, l’Église aurait perdu un saint Paul, qui fut d’abord une ivraie stérile et persécutrice avant de devenir un vase d’élection.

 

« Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson ». Considérez la patience infinie du Maître. Il ne foudroie pas l’ennemi, il ne condamne pas le champ à la stérilité. Il attend. Il laisse au temps le soin de manifester la différence des fruits. »

 

L’Église aurait mieux fait d’écouter Chrysostome les siècles suivants : elle aurait évité les bûchers de l’Inquisition et les horreurs des croisades… 

Notre parabole s’inscrit en ce sens dans la droite ligne de la sagesse la première lecture (Sg 12,13-19) : « Ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose […] Toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion ».

Même l’ivraie sera finalement utile lorsque, liée en bottes à la moisson finale, elle produira lumière et chaleur en brûlant dans les fours et les foyers domestiques ! 

‘Ne brûlez pas les hérétiques !’ semble nous dire Chrysostome, car Dieu s’en chargera la fin des temps, et même là leur flambée sera utile !

 

Devenir un acteur de la belle espérance, voilà une première lecture courageuse et à contre-courant : ne jamais désespérer de la conversion du méchant, et nous le premier !

 

2. Une lecture psychanalytique : intégrer la part d’ombre qui est en nous

« Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint et sema de l’ivraie parmi le blé… » (Mt 13, 25)

Pour la psychanalyse, le sommeil des serviteurs n’est pas une simple défaillance de la vigilance pastorale, il est la condition sine qua non de la levée de la censure. Le sommeil, c’est le moment où le Moi baisse la garde, permettant aux formations de l’Inconscient de s’immiscer dans le champ de la conscience.

L’« ennemi » n’est pas une force extérieure (le Diable), mais cette altérité radicale qui loge au plus intime de nous-mêmes — ce que Jacques Lacan nommait l’extimité. Cet ennemi, c’est le refoulé. Il profite du relâchement nocturne pour accomplir son travail de sape et semer ce qui va venir parasiter le discours conscient. L’ivraie, ce sont nos motions pulsionnelles, nos désirs inavouables, nos symptômes, qui poussent dans le même terreau que nos intentions les plus nobles (le bon grain).

Le refus de l’arrachage immédiat consacre la nécessité du temps pour comprendre. Le maître n’ordonne pas de faire « comme si » l’ivraie n’existait pas. Il refuse le refoulement comme la dénégation. Le mal est là, il faut faire avec. Le sujet doit alors consentir à sa propre division. Être humain, c’est accepter d’être à la fois le champ, le bon grain et l’ivraie. C’est le renoncement au narcissisme de la perfection.

 

La belle espérance du semeur dans Communauté spirituelle 61kWSHhW5dL._SL1500_Dans une perspective plus jungienne, le bon grain représente ma personnalité la plus lumineuse, le moi idéal, moralement et socialement acceptable et spirituellement pur.

L’ivraie, quant à elle, est la manifestation spontanée de l’Ombre. Elle pousse sans qu’on l’ait consciemment voulu, précisément parce qu’elle a été semée dans « la nuit » de notre inconscient personnel.

« Tout le monde porte une ombre, et moins elle est incorporée dans la vie consciente de l’individu, plus elle est noire et dense », observe C. G Jung (Psychologie et religion, ch. 3).

Vouloir ignorer l’ivraie, c’est encourager l’Ombre à agir dans notre dos. Plus nous projetons une image de pureté absolue (le bon grain sans tache), plus l’Ombre s’épaissit et se manifeste de manière sauvage.

D’où la peur panique des serviteurs qui voient resurgir la part d’ombre qu’ils croyaient avoir exclue. C’est le réflexe des pharisiens : vouloir arracher chez l’autre ce qu’ils ne peuvent accepter en eux-mêmes. Les plus violents dans la lutte contre la corruption ou l’immoralité sont le plus souvent des gens qui refusent de reconnaître que cela les traverse eux aussi. « Car cela signifie accepter que l’on est aussi ce que l’on méprise ».

 

À la fin de la parabole, l’ivraie est liée en bottes pour être « brûlée », tandis que le blé entre dans le grenier. Dans une lecture alchimique — un domaine que Jung a longuement exploré —, le feu ne détruit pas la matière, il la transforme. C’est l’étape de la calcinatio.

L’Ombre contient de l’or caché. L’ivraie, lorsqu’elle est enfin reconnue, acceptée et « consumée » par le feu de la conscience, libère une énergie précieuse. Nos défauts, nos colères, nos jalousies, une fois intégrés et canalisés, se transforment en forces de discernement, en limites saines et en compassion pour l’imperfection d’autrui.

La moisson finale n’est donc pas l’éradication d’une partie de soi, mais le moment de la synthèse : le Soi (le Maître du champ) rassemble l’expérience vécue. Le sujet qui a accepté de traverser la confrontation avec son ivraie n’est plus un homme « pur », mais un homme entier, mûr pour le grenier de la conscience éveillée.

 

« C’est une chose bien connue que de dire que nous devons accepter le plus petit de nos frères comme s’il s’agissait du Christ lui-même. C’est la règle de base de la charité chrétienne. Mais que se passe-t-il si nous découvrons que ce plus petit de nos frères, le plus mendiant de tous les mendiants, le plus insolent de tous les offenseurs, le véritable ennemi lui-même, se trouve en nous, qu’il est notre propre Ombre, notre propre part d’infériorité ? »

 

Image-11 espérance dans Communauté spirituelle« Nous projetons cette infériorité sur le voisin, nous faisons la guerre à l’hérétique, au pécheur, à celui qui pense autrement, pour ne pas avoir à mener la guerre sainte à l’intérieur de notre propre maison.

[…] Quel bien puis-je faire au monde si je nourris le mendiant extérieur, mais que je laisse mourir de faim le mendiant intérieur ? Si je pardonne à mon ennemi, mais que je refuse de pardonner à cette bête blessée, à cette ivraie qui pousse en moi-même ?

Quiconque refuse de regarder son Ombre en face est condamné à la vivre de manière névrotique. Ce que nous refoulons ne meurt pas ; cela vit dans l’inconscient, cela fermente, et cela finit par éclater sous forme de symptômes, de dépressions ou de violences projetées sur autrui. L’homme qui n’a pas traversé l’enfer de ses propres passions ne les a jamais surmontées. Elles logent dans la maison d’à côté et, à tout moment, une étincelle peut y mettre le feu.

L’intégration de l’Ombre est le premier pas indispensable vers l’individuation, vers cette totalité de l’être qui n’est pas la perfection, mais la complétude. L’homme entier sait qu’il contient la lumière et les ténèbres, le bon grain et l’ivraie, et c’est précisément dans cette tension acceptée qu’il trouve sa véritable force et sa véritable dignité. »

 

Il est facile d’aimer l’autre dans sa misère, mais insupportable de s’aimer soi-même dans sa propre déchéance (l’ivraie intérieure). Tout comme le Maître de la parabole refusait qu’on arrache l’ivraie par la violence, Jung affirme que condamner moralement son Ombre ne fait que l’enfermer dans une « fermentation » dangereuse.

Il emploie le mot « complétude » en opposition à la « perfection ». Le but de l’existence humaine n’est pas de devenir un être purement lumineux (une illusion narcissique), mais un être complet, capable de dire « oui » à l’ensemble de son paysage intérieur.

 

« La belle espérance » dont nous sommes les acteurs dans cette lecture analytique réside dans la bonne nouvelle de l’acceptation de soi, en intégrant la part d’ombre qui est en nous, jusqu’à en faire même un moteur pour aimer davantage (en aimant l’autre tel qu’il est).

 

3. Une lecture girardienne : refuser la logique du bouc émissaire

Dans l’anthropologie girardienne, le conflit ne naît pas de la différence, mais de la ressemblance. Le désir est mimétique : nous désirons ce que l’autre désire, et nous finissons par nous imiter réciproquement dans nos rivalités, devenant des ‘doubles’ interchangeables.

L’ivraie et le blé, au début de leur croissance, sont morphologiquement indiscernables (l’ivraie de la Bible est le lolium temulentum, ou ivraie enivrante, dont l’herbe ressemble à s’y méprendre à celle du froment). Ils partagent le même espace, les mêmes ressources. L’ivraie représente ici la crise mimétique : cette situation sociale où les hommes, emportés par leurs rivalités, perdent leurs différences et se mélangent dans un chaos indifférencié. L’« ennemi » (Satan, qui signifie littéralement l’Accusateur) est la personnification du processus mimétique lui-même, qui introduit la discorde et la confusion au cœur de la communauté.

 

Face à la crise, la réaction des serviteurs est immédiate et viscérale :

“Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?” (Mt 13, 28)

81DbD10dmCL._SL1500_ paraboleC’est le réflexe girardien par excellence : la recherche frénétique d’un bouc émissaire pour rétablir l’ordre. Les serviteurs croient agir au nom du Bien, du Maître et de la pureté du champ. Ils pensent que s’ils éliminent l’élément perturbateur (l’ivraie), le calme reviendra et le champ sera sauvé. C’est l’illusion fondatrice de toutes les chasses aux sorcières, de tous les totalitarismes et de tous les lynchages collectifs.


La foule persécutrice est toujours convaincue de sa propre innocence et de la culpabilité absolue de sa victime. En voulant « arracher » l’ivraie, les serviteurs s’apprêtent à déclencher une violence sacrée, un mécanisme d’exclusion pour purifier la communauté.

La réponse du Maître est le cœur de la révélation évangélique selon Girard : il brise net le cercle vicieux de la violence sacrificielle. « Non, de peur qu’en cueillant l’ivraie, vous ne déraciniez aussi le bon grain. »

Girard explique que la violence humaine est incapable de séparer de manière juste le coupable de l’innocent. Lorsque la foule se déchaîne pour « purifier » la société, elle détruit indifféremment le blé et l’ivraie. Pire encore : en devenant persécuteurs, les serviteurs du « Bien » se transformeraient instantanément en doubles violents de ce qu’ils combattent. Ils deviendraient eux-mêmes de l’ivraie.

Le Christ, par cette réponse, refuse de cautionner la violence légitime. Il prive les hommes de leur exutoire sacrificiel favori : le lynchage purificateur.

 

L’ordre de laisser croître le blé et l’ivraie ensemble jusqu’à la moisson est une exigence de non-violence absolue dans le temps présent. L’humanité doit renoncer à l’épuration violente. Elle doit accepter de vivre dans un monde imparfait, mélangé, sans essayer de régler ses crises par l’exclusion ou le meurtre. Le non-jugement est la règle si nous voulons demeurer humains.

On peut s’étonner d’ailleurs que le pape Léon XIV cite un passage de Tolkien, dans son encyclique sur l’IA (Magnifica Humanitas), qui contredit frontalement l’enseignement de Jésus dans notre parabole :

« Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que  nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver » (MH n° 213).

Le problème est que, justement, déraciner le mal (en matière d’IA comme dans d’autres domaines) est non seulement impossible mais même dangereux… Mieux vaut accompagner, orienter et humaniser l’usage de l’IA plutôt que de vouloir la purifier. Comme tout ce que produit le génie de notre « magnifique humanité », l’IA est « mélangée », et ceux qui voudraient en arracher l’ivraie nous feraient courir de grands risques…

La séparation finale (la moisson) est explicitement déléguée aux anges, c’est-à-dire à une instance divine et transcendante, hors du temps humain.
Pour Girard, cela signifie deux choses :
- la fin de la violence sacrée : Dieu seul détient le jugement, précisément parce que la justice divine n’utilise pas les mécanismes humains du lynchage, mais la belle espérance de la conversion du pécheur.
- la révélation des secrets : la moisson est le moment de la vérité nue. Ce texte, comme le dit Girard dans Des choses cachées depuis la fondation du monde, révèle ce que les mythes ont toujours caché : que nos structures sociales et nos systèmes de justice humaine sont souvent fondés sur l’illusion persécutrice. En interdisant l’arrachage, la parabole protège le bon grain de la fureur des hommes.

C’est le mécanisme anthropologique du bouc émissaire. Ne pouvant supporter l’imperfection en moi, ou ne pouvant supporter la crise et le désordre dans la communauté, je cherche un coupable. Je désigne une ivraie extérieure : c’est la faute de mon conjoint, c’est la faute des immigrés, c’est la faute des pécheurs, c’est la faute de mon voisin. 

Et là, le Maître se dresse comme le protecteur absolu des innocents. « Non, vous allez déraciner le bon grain. » Girard nous montre que la violence humaine est structurellement aveugle. Dès que les hommes prennent les armes pour purifier la société ou l’Église par la force, ils deviennent précisément les doubles violents de ce qu’ils prétendent combattre. En voulant arracher l’ivraie, les serviteurs se transforment eux-mêmes en ivraie persécutrice.

Jésus, par cette parabole, désarme nos mains. Il nous interdit de sacrifier quiconque sur l’autel de notre besoin de pureté. Le jugement n’appartient pas aux hommes, car les critères des hommes sont faussés par leur propre violence mimétique.

 

Avec cette parabole, 

le-bon-grain-et-l-ivraie.11 semeur- Jean Chrysostome nous invite à la non-violence et à la patience envers nos ennemis, en vertu de la belle espérance d’une conversion offerte à tous ; 

- Sigmund Freud et Carl Jung nous permettent d’y lire la possibilité de consentir à nos clivages intérieurs, en intégrant la part d’ombre qui en nous, au nom de la belle espérance d’une humanité unifiée en Christ ; 

- Au nom de la belle espérance, René Girard nous permet d’y voir la dénonciation de toute logique sacrificielle où la violence devrait s’exercer contre un bouc émissaire…

Ce ne sont là que trois lectures, trois interprétations : il y en a tant d’autres ! 

Qu’au moins celles-là nous aident à nous convertir, au lieu de vouloir arracher le mal chez l’autre ou en nous !

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 13.16-19)


Lecture du livre de la Sagesse
Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.


PSAUME
(Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab)
R/ Toi qui es bon et qui pardonnes, écoute ma prière, Seigneur. (cf. Ps 85, 5a.6a)


Toi qui es bon et qui pardonnes,
plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
écoute ma prière, Seigneur,
entends ma voix qui te supplie.


Toutes les nations, que tu as faites,
viendront se prosterner devant toi,
car tu es grand et tu fais des merveilles,
toi, Dieu, le seul.


Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité !
Regarde vers moi,
prends pitié de moi.


DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.


ÉVANGILE
« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson » (Mt 13, 24-43)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela.’ Les serviteurs lui disent : ‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’ Il répond : ‘Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.’ »
Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. »
Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »
Et cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole, accomplissant ainsi la parole du prophète : J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde.
Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal ; ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Patrick BRAUD

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5 juillet 2026

Mon endurcissement volontaire

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Mon endurcissement volontaire

 

Homélie pour le 15° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

12/07/26 


Cf. également :

Le semeur de paraboles
Prenez-en de la graine !
Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne
Le management du non-agir
Le pourquoi et le comment

 

1. Le métro étanche

La semaine dernière dans le métro parisien, j’observais attentivement les comportements des passagers de la rame : Mon endurcissement volontaire dans Communauté spirituelle mobile-dans-metroles regards ne se croisaient pas, aucune parole ne s’échangeait. Sur environ 50 usagers, une trentaine avait les yeux rivés sur l’écran de leur smartphone, faisant défiler frénétiquement vidéos ultracourtes ou messages d’émojis. Les autres, écouteurs ou casque vissés dans les oreilles, semblaient ailleurs, hypnotisés par leur musique.

Le tout dans un silence humain où le fracas du métro était la seule respiration, mécanique, rythmant le voyage.

Me revenaient alors en mémoire les images, les odeurs et les sons d’un voyage en train entre Ouagadougou et Abidjan, dans le train qu’on appelait alors ‘ la Gazelle’ dans les années 80. Ce n’était que rires, éclats de voix, conversations hautes en couleurs, avec des regards croisés, des bébés qui tétaient, des poulets qui s’échappaient du panier…

Nous sommes passés de ce monde à l’autre pour le meilleur (la technologie) et pour le pire (la solitude). Devant ces visages rivés à leur écran et ces oreilles enveloppées d’un bruit permanent, nous pourrions reprendre la phrase de Jésus dans l’évangile de ce dimanche (Mt 13,1-23) : « Ils regardent sans voir, ils écoutent sans comprendre ».

Essayons d’analyser les enjeux spirituels de ce constat amer que le Christ pourrait encore porter sur nos comportements occidentaux en ce siècle.

 

2. Ils regardent sans voir

Le défilement frénétique de vidéos de quelques secondes, images ou messages sur notre smartphone a un nom anglais comme on les aime : le doomscrolling, quand le pouce fait glisser d’une page à l’autre sur l’écran, à toute vitesse, indéfiniment.

61cAwReh7iL._SL1500_ homosexualité dans Communauté spirituelleImpossible alors au cerveau humain d’analyser, d’assimiler et encore moins de mémoriser ce qui défile ainsi sans arrêt. Les jeunes ont même inventé le speedwatching : regarder les vidéos en accéléré (x 1,5 ou x 2) pour ingurgiter davantage de contenu plus rapidement ! Derrière cette avidité se cache ce qu’on appelle le FOMO (Fear Of Missing Out) : la peur de rater quelque chose. Face à l’infobésité (la profusion de contenus), l’accéléré devient une stratégie de survie cognitive pour « tout voir » et rester à la page, quitte à survoler. À force de consommer ces formats ultra-courts et rythmés, le cerveau s’habitue à un rythme de distribution de dopamine très élevé. Le rythme normal d’une parole humaine ou d’un film classique est alors perçu comme « lent » ou « ennuyeux ». On est en plein dans la consommation de surface…

 

Un chercheur – Bruno Patino – a décrit le phénomène dans son essai : « La civilisation du poisson rouge » (Grasset, 2019). Les nouvelles applications du numérique sont conçues pour créer une dépendance qui maintient nos yeux collés aux écrans sans que notre esprit soit éveillé.

« Sans repos possible, gorgés de dopamine, nous veillons sans relâche. L’alerte permanente, l’exploitation de notre passivité, la flatterie de notre narcissisme et la prise en charge par l’annonce immédiate de ce qui est à venir scandent nos existences numériques ». Plus loin, il alerte sur le risque de voir notre société se peupler « d’humains au regard hypnotique qui, enchaînés à leurs écrans, ne savent plus regarder vers le haut ».

Voilà comment les jeunes générations sont conduites à « regarder sans voir ». Dans une économie où capter leur attention est source de revenus (publicitaires) par les médias, elles sont manipulées pour consommer sans répit, jusqu’à épuisement, des images qui les façonnent et les influencent bien au-delà de leur liberté et de leur conscience. Cette « économie de l’attention » (Herbert Simon, prix Nobel d’économie) détruit notre volonté profonde (ce que Jésus appelle le « cœur » ou la « bonne terre »).

« L’économie de l’attention ne se contente pas de détourner notre attention de ce que nous voulons faire, elle façonne la nature même de nos désirs. En fin de compte, elle aliène la capacité humaine à vouloir ce que nous voulons vouloir ». 

« La dynamique de l’économie de l’attention tend à vider l’esprit humain de sa capacité de réflexion à long terme, nous emprisonnant dans un présent perpétuel et superficiel » [1].

 

3. Ils écoutent sans comprendre

 IVGFaites le test : combien de temps pouvez-vous rester en silence, sans parole ni musique dans les oreilles ? Plus difficile encore : demandez aux passagers du métro d’enlever leurs  écouteurs, de se parler, d’échanger, de discuter… L’angoisse du vide est si prégnante que nous sommes prêts à tout pour la combler : musique perpétuelle en bruit de fond, chaînes d’info en continu, bluetooth dans les oreilles…

Mais écoutons-nous vraiment ? Qui est capable de reformuler précisément ce que ses voisins lui ont confié ? Qui peut synthétiser, analyser, critiquer le flot de paroles qui s’est abattu sur  lui en une journée ?

Dès qu’un moment de vide apparaît (dans les transports, une file d’attente, avant de s’endormir), nous sortons notre téléphone. Nous saturons volontairement notre cerveau de bruit pour ne pas avoir à écouter les questions de notre conscience ou la voix intérieure de Dieu. La parabole du semeur nous dirait que c’est étouffer la Parole sous les « ronces » (les soucis du monde et la séduction des richesses matérielles, comme le dit Jésus plus loin dans la parabole).

 

4. D’Isaïe à Jésus, l’endurcissement volontaire

Outre la solitude qui se répand comme une épidémie technologique, cette saturation de la vue et de l’ouïe produit à la longue ce que l’Évangile appelle un endurcissement volontaire.

Nous choisissons la superficialité pour éviter le coût de la profondeur. Comme au temps d’Isaïe, c’est un mécanisme de défense : nous sentons bien que si nous laissions nos yeux vraiment voir et nos oreilles vraiment entendre, nous serions saisis par une exigence de vérité qui bouleverserait tout notre mode de vie.

La phrase citée par Jésus provient très exactement d’Isaïe 6,9-10. Il s’agit du récit de la vocation du prophète, au VIII° siècle avant notre ère (vers 740 av. J.-C.), au moment où il entre dans le Temple de Jérusalem et reçoit sa mission de la part de Dieu.

 semeurÀ ce moment précis, le royaume de Juda traverse une crise politique et spirituelle majeure. Les élites et le peuple se détournent de l’Alliance, préférant les alliances politiques matérielles et l’idolâtrie à la confiance en Dieu. Lorsque Dieu envoie Isaïe, il lui donne une feuille de route qui ressemble à un constat d’échec anticipé, ironique et tragique :

« Va, et dis à ce peuple : Écoutez toujours, et ne comprenez pas ! Regardez toujours, et ne sachez pas ! Rends insensible le cœur de ce peuple, endurcis ses oreilles, et bouche-lui les yeux… » (Is 6,9-10).

Ce texte hébreu est un constat d’endurcissement volontaire : Isaïe ne vise pas une incapacité intellectuelle des Juifs de son temps. Il dénonce une fermeture obstinée. Le peuple a fermé ses propres yeux pour ne pas voir ses injustices et ses fautes. Plus Isaïe va prêcher la vérité, plus cette vérité va irriter le peuple et l’enfoncer dans son refus. La parole de Dieu agit ici comme un révélateur : elle met en lumière la mauvaise foi d’une nation qui refuse de se convertir pour être guérie. Elle annonce l’exil inévitable comme conséquence de cet aveuglement.

 

 smartphoneLorsque Jésus cite ce passage en Mt 13,14-15, il l’applique directement aux foules qui le pressent sur le rivage alors qu’il enseigne depuis une barque : « Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est épaissi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai » (Mt 13,14-15).

Pour ceux qui cherchent la vérité, la parabole du semeur ouvrira une réflexion profonde, une aventure intérieure. Ils entendent une histoire de jardin, mais comprennent qu’il s’agit de l’accueil de la Parole de Dieu dans leur existence. Ils voient un maître de sagesse enseignant depuis une barque, mais devinent qu’il y a là bien plus que les gourous habituels.

Les autres, les curieux superficiels, entendront dans la parabole sans la comprendre ni même chercher à l’interpréter : une jolie histoire, puis on passe à autre chose. Ils regardent Jésus prêcher depuis la barque, mais ne verront ni un sage ni un prophète, seulement un influenceur de plus, comme il y en a tant.

 

Il y a cependant une différence majeure dans la manière dont Jésus applique le texte. Chez Isaïe, l’ordre de « boucher les yeux » semblait venir de Dieu comme un jugement. Chez Matthieu, Jésus cite la version grecque (la Septante) qui insiste sur la responsabilité humaine : « Le cœur de ce peuple s’est épaissi ; ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux… » (Mt 13, 15). Leur aveuglement est volontaire. Il vient d’eux, pas de Dieu.

 

5. Deux exemples actuels d’endurcissement volontaire : l’IVG et l’homosexualité

Si l’endurcissement à l’époque d’Isaïe prenait la forme de l’idolâtrie païenne, et à l’époque de Jésus celle du légalisme religieux, notre époque a développé ses propres formes d’endurcissement volontaire.

Aujourd’hui, cet endurcissement ne se manifeste pas par un refus brutal de la vérité, mais par une anesthésie choisie et une organisation méthodique de notre propre distraction. C’est un blindage de l’esprit et du cœur pour se protéger de ce qui dérange.

Appliquons cela à deux débats de société particulièrement sensibles.

 

– L’IVG

Les chrétiens reprochent à la Doxa ambiante un aveuglement volontaire sur la réalité vivante de l’embryon ou du fœtus. Les partisans de l’IVG endurcissent volontairement leur cœur et leur conscience en refusant de considérer la dignité humaine de ceux qu’ils considèrent comme un amas de cellules. Or nous savons – sans hésitation possible - que la vie humaine est commencée dès les premiers jours de la conception. L’imagerie médicale moderne (échographie 3D/2D) montre avec précision le développement précoce de la vie humaine (battements de cœur dès les premières semaines, succion du pouce, réactions aux stimuli etc.).

echographie-fille-5Il faut avoir le cœur endurci et les yeux voilés pour occulter le fait qu’il s’agit d’une vie humaine unique. L’idéologie « progressiste » fait le choix délibéré de regarder une échographie sans voir l’être humain qu’elle représente, afin de préserver la sacro-sainte autonomie individuelle sans conflit de conscience. Si c’est une chose, alors l’IVG peut l’éliminer sans se poser de questions. Si c’est un être humain (même potentiel), la décision d’avorter a une tout autre conséquence…

S’il vous paraît impossible qu’un peuple s’endurcisse volontairement devant le mal, songez à la pratique de l’esclavage au long des siècles. Depuis l’Antiquité grecque ou romaine jusqu’au commerce triangulaire européen en passant par les califats musulmans, les razzias entre tribus africaines, la plupart des civilisations raffinées étaient habituées à l’exploitation d’esclaves à leur service. D’ailleurs, ni Paul ni même Jésus n’ont songé à remettre en cause cette institution de l’esclavage, tant il était impensable à l’époque  d’y voir autre chose qu’un ordre naturel. Sans ses 400 000 esclaves, la cité de Rome n’aurait pas pu faire vivre ses 600 000 citoyens dans l’opulence de l’apogée de l’empire. Si l’on a pu pendant des millénaires trouver « normal » de réduire les vaincus, les barbares, les ‘inférieurs’ en esclavage, en toute bonne conscience, comment s’étonner qu’on ferme aujourd’hui les yeux sur l’élimination volontaire d’une grossesse sur quatre [2] ? … Pire encore : cet endurcissement du cœur se déguise en progrès, en victoire de la liberté individuelle, au point d’être désormais inscrite dans la Constitution française ! Les générations suivantes nous jugeront aussi sévèrement que nous le faisons pour l’esclavage ou la colonisation…

Pour être intellectuellement honnête, il faut signaler que les partisans de l’IVG reprochent ce même endurcissement volontaire à leurs opposants. Ceux-ci ne voudraient pas voir la souffrance des femmes enceintes sans l’avoir désiré. Comme quoi l’endurcissement du regard et de l’écoute n’est pas réservé à un seul camp, hélas !

 

– L’homosexualité

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L’homosexualité en Afrique

Le durcissement récent des lois anti-homosexualité au Sénégal a relancé le débat chez nous : comment !? est-il possible au XXI° siècle de ne pas approuver et reconnaître l’homosexualité comme une forme ordinaire et équivalente à l’hétérosexualité ? Les ‘progressistes’ s’étonnent  que d’autres cultures ne partagent pas leur vision sur le couple et la différence sexuée. Ils  voudraient que la théorie du genre s’impose partout : l’identité homme/femme ne serait qu’une construction sociale, et chacun aurait le droit de choisir la sienne. Les Africains protestent : l’Occident s’endurcit volontairement en niant les données de la nature biologique, de la génétique ou de l’anatomie au profit d’idéologies basées sur le seul ressenti individuel.

On comprend alors les accusations de décadence portées par la majorité des Africains [3] (mais aussi des Russes, ou des Américains évangéliques etc.) à l’encontre d’un Occident volontairement aveugle et sourd à l’importance fondamentale de la différence homme/femme, à la fois biologique et anthropologique. L’Occident regarde le corps humain sans voir son altérité constitutive. Il entend dans les revendications des LGBTQIA+ le seul désir individuel sans en comprendre les enjeux de société ni le sens profond des bouleversements qu’elles apportent.

Là encore, pour être honnête intellectuellement, il faut signaler l’endurcissement volontaire symétrique : les anti-LGBT peuvent refuser de voir l’amour réel qui existe entre deux personnes de même sexe, ou la souffrance d’une personne « en dissonance avec son genre assigné ». L’hypocrisie religieuse menace toujours, derrière l’apparente dénonciation de la ‘déviance’.

 

Quel est mon endurcissement volontaire ?

On constate donc que chaque camp accuse l’autre d’aveuglement. Les uns reprochent aux autres de ne pas voir la réalité biologique de la vie naissante ; les autres reprochent aux premiers de ne pas entendre la détresse concrète des personnes. Le danger est grand alors d’utiliser la parole de Jésus comme une arme pour disqualifier notre prochain.

Or Jésus ne nous a pas donné sa Parole pour que nous l’appliquions aux erreurs du voisin ! La Parole de Dieu est un miroir pour chacun. Elle nous demande : 

Toi, qu’est-ce que tu refuses de voir ? 

Où se situe ton endurcissement ? 

Où sont tes angles morts ? 

 

Sommes-nous capables de regarder le monde avec les yeux de la vérité, mais aussi avec les yeux de la miséricorde ? Ou préférons-nous le confort de nos jugements tout faits qui nous évitent l’effort de la rencontre ?

 

La parabole du semeur n’est pas une machine de guerre contre des opinions opposées aux miennes. Elle est une parole pour moi, pour m’interroger sur les différents terreaux dont je suis composé, et ainsi préparer la bonne terre qui est en moi à accueillir l’Évangile.

 

Seigneur Jésus,

Délivre-moi du mal de ce siècle : 

Cette illusion de tout voir qui me rend aveugle à l’essentiel, 

Ce flot de bruit qui m’empêche d’entendre ta voix.

 

Arrache mon esprit au piège des écrans et de la hâte, 

Et guéris mon cœur de l’indifférence qui le blinde. 

Fais taire en moi les certitudes faciles et les jugements tout faits.

 

Donne-moi, Seigneur, la grâce du silence et de la présence. 

Apprends-moi à regarder mon prochain pour le voir vraiment, 

Et à écouter ta Parole pour la comprendre et la laisser me transformer.

 

Fais de mon âme une bonne terre, 

Afin qu’au milieu de ce monde distrait, 

Je sache m’arrêter, t’accueillir et porter du fruit.

Amen.

 

________________________________

[1]. James Williams, Scanné : Choisir sa vie à l’ère du capitalisme de l’attention, Éditions Allia, 2019.
[2]. En 2024, le ratio en France est de 38 IVG pour 100 naissances vivantes (DREES, Études et Résultats n° 1350, septembre 2025)
[3]. 32 États africains sur 54 criminalisent l’homosexualité. La réprobation sociale est forte chez les autres États également.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)


Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »


PSAUME
(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)


Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.


Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.


Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.


Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !


DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.


ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia. La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

 

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9 juillet 2023

Le semeur de paraboles

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le semeur de paraboles

Homélie pour le 15° Dimanche du Temps Ordinaire / Année A
16/07/2023

Cf. également :
Prenez-en de la graine !
Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne
Le management du non-agir
Le pourquoi et le comment

Polysémie, vous avez dit polysémie ?

Deux personnes descendent par la cheminée.
L’un sort avec un visage propre, l’autre avec un visage sale.
Lequel d’entre eux va aller se laver le visage ?

Le semeur de paraboles dans Communauté spirituelle 2FpAAEGwsJtGJDtJxHvqtglgkBsAmusez-vous à réfléchir à cette énigme rabbinique (qu’on appelle mashal)…
Avec un peu d’imagination, vous trouverez une, puis deux et trois solutions, toutes logiques : celui qui a le visage propre, ou les deux, ou aucun des deux !
Le problème est qu’elles sont contradictoires entre elles ! Et, comble de confusion, on peut même trouver une quatrième qui annule toutes les autres ! (voir en fin d’homélie…)

Cette petite histoire a toutes les caractéristiques d’une parabole évangélique ; elle est construite comme la parabole du semeur de ce dimanche et peut nous aider à la comprendre. En effet, c’est une histoire inventée de toutes pièces, mais inspirée par des scènes de la vie quotidienne. C’est une histoire où il y a de l’étrange, assez pour nous intriguer, nous dérouter, exciter notre curiosité pour aller voir ce qu’il y a à tirer de cette  énigme bizarre…

Provoquer l’étonnement, susciter l’interrogation, encourager la recherche : voilà des caractéristiques de la pédagogie de la parabole que Jésus n’a cessé d’exploiter au maximum. Se comportant ainsi en maître de sagesse, il surprend ses auditeurs, les intéresse, les « accroche », pour les encourager à aller plus loin que leurs certitudes et leurs opinions immédiates.
Belle pédagogie ! Plutôt que de s’opposer frontalement aux pharisiens scandalisés par le bon accueil qu’il fait aux pécheurs, Jésus préfère prendre un chemin détourné : il leur invente des histoires-à-réfléchir, pour qu’ils découvrent par eux-mêmes combien Dieu est « riche en miséricorde »…
« Il leur enseignait en paraboles beaucoup de choses »

Ce genre littéraire de la parabole (mashal en hébreu = enseignement par énigme) était bien connu au temps de Jésus. Mais l’Ancien Testament l’emploie peu (trois ou quatre fois seulement). Le Nouveau Testament y fait recours environ 90 fois !
Jésus a largement utilisé ce mode de prédication qui relève de la sagesse, alors que les autorités religieuses ne se référaient qu’à la Loi, et que les foules n’attendaient avec exaltation qu’un prophète révolutionnaire.

Lire-aux-eclats-Reedition mashal dans Communauté spirituelleRemplacez l’énigme de la cheminée par un passage biblique, et vous avez une des bases de l’exégèse juive : la pluralité des interprétations. Ce que Marc-Alain Ouaknin appelle « lire aux éclats », ou David Banon « la lecture infinie ». Comme le cristal de roche disperse le spectre de la lumière blanche en une infinité de couleurs juxtaposées, de l’ultraviolet invisible au rouge pétant, l’étude d’un texte biblique engendre sans cesse de nouvelles interprétations différentes les unes des autres, voire contradictoires. Et il faut toutes les garder !

Le texte biblique est polysémique : il a plusieurs sens, et nulle lecture ne peut les épuiser.
Les exégètes chrétiens distinguaient autrefois le sens littéral, le sens moral, le sens allégorique, le sens spirituel, le sens mystique. Aujourd’hui, en mettant les lunettes des sciences humaines, on peut faire tour à tour une lecture sociologique, politique, psychologique, psychanalytique, économique, anthropologique etc. du même passage ! Et avec chaque paire de lunettes on trouvera des merveilles, fort différentes !

Méfiez-vous donc des interprétations uniques qui vous dicteraient ce qu’il faut penser de tel passage biblique.
La pluralité des interprétations garantit l’interprétation du réel, qui est pluriel.

 

Pourquoi les paraboles ?
Voilà sans doute pourquoi Jésus parle en paraboles.
Avec la parabole du semeur (Mt 13,1 23) de ce dimanche, Matthieu montre Jésus en semeur de paraboles.
Il commence une longue collection de 7 paraboles, ce qui atteste que cette manière d’enseigner est au cœur de sa pédagogie, pour faire découvrir le royaume de Dieu tout proche. L’art  de la parabole reprend celui du mashal, cette énigme de la cheminée qui oblige le lecteur à se creuser la tête, à chercher et à imaginer ce qui n’est pas écrit. Le mashal juif et la parabole font partie du courant biblique qu’on appelle la Sagesse. Il y a trois principaux groupes de livres dans la bibliothèque biblique : la Loi (la Torah, le Pentateuque = les 5 livres de Gn, Ex ; Nb ; Lv, Dt), les Prophètes (Isaïe, Jérémie etc.), et la Sagesse (les Proverbes, les Psaumes, Qohélet, Ben Sirac, et beaucoup de passages enchâssés dans les autres, comme par exemple le cycle de Jacob).
La Loi prescrit, les Prophètes dénoncent, mais la Sagesse fait réfléchir.
La Loi est froide, objective ; les Prophètes sont bouillants, passionnés. Mais la Sagesse interroge, déstabilise. Une parabole comme celle du semeur est faite pour intriguer l’auditeur, le mettre en mouvement, susciter en lui une quête de sens. Que veut dire cette histoire apparemment banale ? De quelle semence s’agit-il ? Que représentent les différents terrains sur lesquels tombent les graines ? Qui est ce semeur ? Etc.

Voici une piste sûre pour annoncer l’Évangile aujourd’hui encore : ne pas recourir à la Loi ou aux Prophètes seulement, mais également à la Sagesse. C’est ce que Jésus fait ici avec talent dans les 7 paraboles rapportées par Matthieu.

Pourquoi Jésus ne parle pas plus clairement ?
L’intérêt de cette pédagogie sapientielle des paraboles est de ne rien imposer de l’extérieur à l’auditeur : à lui de faire le chemin pour donner sens à ce qu’il a entendu. Jésus ne veut pas le faire à sa place. Du coup, chacune de ces paraboles est ouverte. Il n’y a pas de leçon de morale en finale comme dans les fables de La Fontaine, comme dans les sermons moralisateurs qui veulent imposer une seule interprétation, le plus souvent celle qui sert les intérêts des puissants.

 parabole

Et nous : comment jouons-nous de ce registre de la Sagesse ? Lorsque nous répétons : ‘il faut’, ‘tu dois’, ‘fais des efforts’, nous sommes sous le joug de la Loi.
Lorsque nous laissons l’émotion et les cris du cœur nous indigner avec violence, nous sommes dans l’excès  prophétique.
Lorsque nous posons des questions ouvertes en laissant l’autre cheminer à sa manière pour y répondre ce qui lui sera utile, nous pratiquons la pédagogie de la sagesse.

Ainsi, à quelqu’un qui s’enferme dans une secte comme les Témoins de Jéhovah ou un extrême politique, lancer des impératifs catégoriques ou protester la main sur le cœur ne feront pas grand-chose. Par contre, poser de bonnes questions, appeler à réfléchir sur tel événement, énoncer les contradictions qui s’accumulent, ou même témoigner de sa propre histoire sont des bouteilles à la mer que l’autre saisira lorsqu’il voudra, lorsque ce sera le moment pour lui.

9406e4_b02e0ecb51b14abebf16400d47666f6b~mv2 polysémieQuand ses disciples lui posent la question : « pourquoi leur parles-tu en paraboles ? », Jésus répond : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre ».
Il semble qu’il y ait d’abord un constat, un peu amer : certains ne veulent rien entendre qui les perturbe, rien voir qui les étonnerait. Ils se condamnent eux-mêmes à être sourds et aveugles, à passer à côté du mystère c’est-à-dire des choses cachées que Dieu veut leur révéler. Comment faire boire un âne qui n’a pas soif ? Sinon en attendant que cette soif vienne et lui ouvre le chemin de l’abreuvoir ?
Les paraboles sont adressées et soumises à l’intelligence, à l’interprétation et même à la liberté de l’auditeur, comme en atteste la formule de Jésus dans ce passage, qui résonne comme un appel à rechercher le sens de cette parole : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

Il peut y avoir une deuxième raison à ce parler parabolique : utiliser un langage codé, pour cacher aux yeux des ennemis le cœur subversif du message. Ceux dont le cœur est fermé lisent les paraboles au premier degré, et n’y verront qu’une histoire moralisante certes mais peu dangereuse. Les disciples savent – eux - se mettre en quête d’autres significations plus profondes, plus radicales, véritables appels à la conversion. Ainsi l’Église peut-elle propager l’Évangile sans attirer le soupçon de ses ennemis. La parabole est un peu le Radio-Londres des chrétiens résistants à la domination païenne…

Il pourrait y avoir encore une troisième raison de parler en paraboles : ne pas dévaluer le trésor de l’Évangile en le révélant à n’importe qui n’importe quand. « Les choses saintes aux saints », chantent les orthodoxes avant de distribuer la communion. Il faut être initié (par les trois sacrements de l’initiation chrétienne : baptême, confirmation, eucharistie) pour communier aux saints  mystères, et ceux qui ne sont pas en communion avec l’Église ne peuvent y accéder. « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré ; ne jetez pas vos perles aux pourceaux, de peur qu’ils ne les piétinent, puis se retournent pour vous déchirer » (Mt 7,6).

La Parole de Dieu est trop précieuse pour être délivrée entre deux grivoiseries, ou au cœur d’une polémique violente : ce serait la dévaloriser, ce serait gâcher toutes ses chances de grandir en prenant racine. Il vaut mieux parfois se taire, cacher le trésor de l’Évangile derrière des histoires apparemment banales plutôt qu’il soit foulé aux pieds par des soudards…

Parabole, symbole, diabole, hyperbole
Terminons en passant en revue les différents usages du verbe jeter (balleïn en grec) de notre parabole du semeur.

Le mot parabole nous met sur la voie d’un parallélisme entre l’observation du réel et la révélation de Dieu / de l’homme. En effet, para-balleïn signifie étymologiquement : mettre côte à côte des réalités différentes (jeter/balleïn, à côté/para).
C’est donc un procédé de comparaison : mettre en parallèle la miséricorde divine et le comportement du semeur permet de s’interroger, fait réfléchir et progresser chacun, sans lui asséner une vérité extérieure. En méditant sur les paraboles, pour y trouver sans cesse de nouveaux sens cachés, l’auditeur sera conduit toujours plus loin dans l’infini de la révélation divine au-dedans de lui, sans extériorité…

Le SymboleLe symbole (syn – balleïn en grec = jeter ensemble) est l’art de réunir.
La parabole donne à l’auditeur des morceaux d’un puzzle éparpillé, qu’il assemblera d’une manière unique selon sa vision des choses, composant ainsi un tableau très personnel. Le symbole permet de recoller les morceaux en quelque sorte. Ainsi l’eucharistie met-elle ensemble, symboliquement, le corps personnel de Jésus ressuscité, le pain et le vin et l’assemblée–Église pour qu’ils ne soient qu’un. C’est pour cela que le texte du Credo est fort justement appelé un Symbole (le Symbole des Apôtres par exemple) : le fait de le réciter ensemble permet symboliquement à l’assemblée de se reconnaître une et unie au Christ.

L’hyperbole est une réalité largement au-dessus (hyper – balleïn = jeter au-dessus) d’une autre (c’est donc une exagération voulue). Le langage hyperbolique exagère à dessein pour faire prendre conscience de la grandeur de ce qui est évoqué.

Le diable (dia – balleïn = jeter en dispersant) est celui qui divise et éparpille (dia), en empêchant de réunir ce qui est distinct, alors que le symbole unit (syn).
Le diable prend un « malin » plaisir à dissocier tout ce qui pourrait s’agréger à l’unité symbolique, afin que la communion à autrui ne soit plus possible.

Bien sûr, nous sommes des gens du symbolique, et parler en paraboles est l’une des meilleures annonces du Christ que nous pouvons faire.
Méditons donc cette semaine la parabole du semeur, afin que nous devenions nous-mêmes semeur de paraboles.

 

Bonus : l’énigme de la cheminée aux deux visages

visages-suie-propre semeurUn rabbin mettait un jour à l’épreuve un jeune ultra-diplômé qui était persuadé de pouvoir étudier la Tora :
Deux personnes descendent par la cheminée. L’un sort avec un visage propre, l’autre avec un visage sale. Lequel d’entre eux va aller se laver le visage ?
Les yeux du jeune philosophe se sont agrandis.
Est-ce un test de logique ? !
Le rabbin  hocha la tête. Le jeune diplômé répondit :
Eh bien, bien sûr, celui avec le visage sale !
Faux-, répondit le rabbin. Réfléchis logiquement : celui qui a un visage sale regarde quelqu’un dont le visage est propre et décide que son visage est propre aussi. Celui qui a un visage propre regardera le visage sale et pensera qu’il est sale aussi et ira se laver le visage.
Intelligent ! – dit l’étudiant. – Allez, Rabbi, donnez-moi un autre test !

Très bien, jeune homme. Deux hommes descendent par la cheminée. L’un sort avec un visage propre, l’autre avec un visage sale. Lequel d’entre eux va se laver ?
Mais nous avons déjà répondu : celui qui a le visage propre !
Faux, dit le rabbin. Les deux vont se laver le visage. Pense logiquement : celui qui a le visage propre regardera celui qui a le visage sale et décidera que son visage est sale aussi. Celui qui a le visage sale verra l’autre aller se laver, se rendra compte que son visage est sale et ira se laver aussi
- Je n’avais pas pensé à ça ! Incroyable – j’ai fait une erreur de logique ! Rabbi, faisons un autre test !

- Très bien. Deux hommes descendent par la cheminée. L’un sort avec un visage propre, l’autre avec un visage sale. Lequel d’entre eux va se laver ?
- Facile : Les deux vont se laver.
- Faux. Aucun des deux ne va se laver. Réfléchis logiquement : celui dont le visage est sale regardera celui dont le visage est propre et n’ira pas se laver. Celui qui a un visage propre verra que celui dont le visage est sale ne lavera pas son propre visage et se rendra compte que son visage est propre et ne se lavera pas non plus.
Le jeune homme est désespéré :
- Croyez-moi, je peux étudier le Talmud ! Demandez-moi autre chose !

- Très bien, répondit le rabbin. Deux hommes descendent par la cheminée…
- Oh, mon Dieu ! s’écria l’étudiant. Aucun des deux ne va se laver ! !!
- Faux, répondit le rabbin. Maintenant tu es convaincu que connaître tous les diplômes du monde ne sont pas suffisants pour étudier le Talmud ? Dis-moi, comment se peut-il que deux personnes descendent dans le même tuyau et que l’une d’entre elles se salisse le visage et pas l’autre ? ! Tu ne comprends pas ? Toute cette question n’a aucun sens, et si tu passes ta vie à répondre à des questions dénuées de sens, toutes tes réponses seront également dénuées de sens … !

Cf. https://perditions-ideologiques.com/2021/11/28/une-parabole-juive/

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Ainsi parle le Seigneur : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »

PSAUME
(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)

Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.

Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.

Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.

Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !

DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.

ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia. La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

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12 juillet 2020

Accepter l’ivraie en chacun

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Accepter l’ivraie en chacun

Homélie du 16° Dimanche du temps ordinaire / Année A
19/07/2020

Cf. également :

Le levain dans la pâte : interprétations symboliques
Ecclésia permixta
La patience serait-elle l’arme des forts ?
Foi de moutarde !
Quelle est votre écharde dans la chair ?

Faut-il déboulonner les statues ?
Couv campagne FaidherbeLes manifestations antiracistes suite au meurtre de Georges Floyd aux USA par la police ont donné lieu à des scènes étonnantes autour des statues dans nos villes : De Gaulle a été badigeonné de jaune, Colbert est menacé d’être déboulonné, Gallieni et Faidherbe sont dans le collimateur des militants d’histoire épurée de ses figures colonialistes voire racistes. Et c’est vrai qu’il y a le De Gaulle du 18 juin et celui du « je vous ai compris ». De même qu’il y a le Pétain de Verdun et celui de Vichy, le Jules Ferry de l’école pour tous et celui de la colonisation au nom des Lumières, le Colbert organisant le royaume et celui du Code Noir, le Faidherbe sauvant le nord des Prussiens en 1870 et le colonisateur du Sénégal avec violence etc.

Ainsi le roi Philippe de Belgique lui-même a reconnu que l’histoire de la colonisation du Congo par Léopold II son aïeul devait être « pacifiée » : « A l’époque de l’Etat indépendant du Congo (quand ce territoire africain était la propriété de l’ex roi Léopold II) des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective », a assuré Philippe, qui règne depuis 2013. « La période coloniale qui a suivi (celle du Congo belge de 1908 à 1960) a également causé des souffrances et des humiliations », a-t-il ajouté. « J’encourage la réflexion qui est entamée par notre parlement afin que notre mémoire soit définitivement pacifiée », a-t-il poursuivi (lettre adressée au président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, le 30/06/2020). 

Ériger une statue, c’est proposer une personnalité en exemple à tous, c’est célébrer son œuvre (d’ailleurs il y a bien peu de femmes parmi nos monuments de l’histoire française…). On ne fait pas rentrer n’importe qui au Panthéon ! On pourrait donc remiser au musée les statues de ceux qui certes font partie de notre histoire, mais qui sont bien peu exemplaires en réalité. En Belgique, commencer par Léopold II serait un symbole…

Mais qui n’a pas sa part d’ombre ? Quelle figure historique est irréprochable ? Quelle statue  pourra résister à l’examen des générations après elle ? Et pourtant, abattre les statues de Staline, de Mussolini, de Pol Pot ou de Saddam Hussein était un signe d’une liberté retrouvée, de fausses valeurs enfin démasquées ! Il nous faut bien choisir ceux que nous faisons entrer au Panthéon, et accepter parfois de nous être trompés. Pas simple de discerner qui honorer et qui déshonorer !


Manager par le contrôle ou la confiance ?
Prenons le problème autrement. Mettez-vous du côté du manager d’une entreprise dite « libérée », c’est-à-dire misant sur l’autonomie et la responsabilité de ses employés. Un des postulats de l’entreprise libérée est la bonté fondamentale de chacun. Zobrist, le patron emblématique qui a mis en œuvre ce type de management chez FAVI, fonderie de pièces automobiles, le résumait ainsi :
« À la Favi, la première valeur limite que j’ai imposée, c’est : l’homme est bon. Donc, aucun contrôle : le moindre papier, la plus petite procédure ou le premier individu qui parle de contrôle est instantanément mis à l’écart ! » [1]
Pourtant, les entreprises voient se multiplier les arrêts maladie de complaisance ; les fraudes sociales atteignent des sommets (le fisc français a récupéré 12 milliards d’euros en 2019 !) ; les radars de vitesse sur les routes crépitent ; la traite humaine reprend de plus belle après le confinement ; les mafias recrutent et prospèrent…

« L’homme est bon » : ce credo généreux et rousseauiste se heurte à l’écueil des faits, toujours têtus. Cette erreur anthropologique a déjà engendré le monstre du socialisme réel : c’est la société qui corrompt l’homme disait-on ; pour le changer, il suffirait de révolutionner la société – par la force si besoin – et l’homme s’en trouvera changé, meilleur, sans classes, retrouvant sa bonté originelle. On sait où cela nous a conduit. « Qui veut faire l’ange fait la bête » (Blaise Pascal).

La parabole du bon grain et de l’ivraie de notre dimanche (Mt 13, 24-43) vient avec sagesse tordre le cou à ces deux mythes complémentaires de la noirceur sans nuances (déboulonner les statues) et de la bonté sans mélange (pas de contrôle).

Un mot d’abord sur le contexte historique de la parabole. Elle vise les faux chrétiens qui au premier siècle s’immisçaient dans les premières communautés chrétiennes pour des raisons multiples. Il y avait des convertis du bout des lèvres, prêts à retourner au judaïsme ou paganisme au premier obstacle. Il y avait des croyants sincères, mais que les menaces et persécutions effrayaient (à juste titre). Les moins courageux pouvaient dénoncer leur famille, l’Église, pour éviter la prison ou le supplice. Sans oublier les espions juifs ou romains infiltrés. L’ivraie semée avec le bon grain était d’abord cette part de la communauté qui pouvait se retourner contre elle sous la pression des ennemis des chrétiens, si nombreux à l’époque.
Une fois la paix de l’Empire accordée, après l’édit de Constantin (313), la parabole fournit un autre domaine d’interprétation, tout aussi pertinent.


Le mal est inéluctable
Image-11.pngLe champ des semailles peut représenter la vie intérieure de chacun, son parcours spirituel. Dieu, le propriétaire du champ, n’y sème que du bon grain, mais ne peut empêcher qu’un ennemi tente de gâter la récolte en y mélangeant de l’ivraie. C’est donc que la présence du mal en nous est inéluctable : Dieu lui-même n’y peut rien ! Jésus fait avec sagesse un constat lucide : l’homme est mélangé. Il n’y a pas en lui que du bon. Il n’y a pas en lui que du mal non plus. Il est depuis toujours cet arc-en-ciel de nuances qui entache les héros les plus grands et empêche de désespérer des salauds les plus sombres. « N’enlevez pas l’ivraie » : l’avertissement est solennel ! Ne croyez pas que l’on puisse extirper totalement le mal de la vie collective ou personnelle. Cette tentation de la pureté est suicidaire, car « vous risquez d’arracher le blé en même temps ». Déboulonner les statues à cause de l’ambivalence de leurs titulaires peut conduire à abattre toutes les statues, c’est-à-dire à ne plus avoir d’histoire. Croire qu’on peut fabriquer un homme nouveau – socialiste, national-socialiste, écologiste – enfin pur de toute compromission, conduit à toutes les dictatures. Croire que l’homme n’est que bon, sans ivraie mélangée, conduit à une moisson gâtée, inexploitable. La tentation d’arracher l’ivraie fut celle des rigoureux qui voulaient exclure les lapsi (chrétiens ayant renié leur baptême sous la persécution) de la réconciliation ecclésiale. Ou la tentation cathare des parfaits se coupant du monde pour vivre entre purs. Ou les « justices » d’exception lors de l’épuration à partir de Mai 1945. Ou peut-être l’intransigeance catholique actuelle sur le divorce, la contraception, l’homosexualité. Ou bien c’est la peur des pratiquants réguliers lorsqu’ils voient débarquer en masse les occasionnels pour les Rameaux, la Toussaint, Noël…

Sur le plan personnel, ce constat lucide est salvateur : oui, c’est normal qu’il y ait du mal en moi. Je n’en suis pas responsable (« c’est un ennemi qui a fait cela »). Mais il me traverse, il s’incorpore à ma structure de pensée, d’action, de jugement. Simplement parce que je suis humain, je participe de ce mélange inextricable dont je ne me rends même pas compte, tant que les épis ne sont pas apparus. Ainsi le meilleur des hommes aux 18e-19° siècles peut être esclavagiste sans avoir de problème de conscience. Ainsi Jules Ferry peut-il être colonialiste au nom des Lumières par lesquelles l’Occident allait apporter progrès et civilisation à tous les peuples pensait-il. C’est ce que Jean-Paul II appelait les structures de péché au niveau collectif, et ce que depuis Augustin nous appelons péché originel au niveau personnel. Bien « malin » qui pourrait se croire libre de toute forme d’asservissement au mal d’une manière ou d’une autre ! D’ailleurs, qui sait si ceux qui veulent déboulonner les statues (parfois avec raison je le répète) ne seront pas durement jugés par leurs arrière-petits-enfants dans un siècle ou deux ? Qui sait si telle pratique qui aujourd’hui nous paraît évidente, naturelle et juste ne sera pas dénoncée par les générations suivantes comme inhumaine et intolérable (je pense à l’avortement par exemple) ? « La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous » (Lc 6,38) : les zélateurs d’une pureté historique sans faille feraient bien de se méfier des revers de l’histoire où ils apparaîtront à leur tour comme des monstres aveugles et froids aux yeux de leurs successeurs.


Accepter n’est pas consentir
Pour autant, ne pas extirper le mal ne signifie pas consentir. La parabole demande d’exercer cette forte vigilance pour repérer assez vite les parcelles contaminées. Et surtout elle demande d’enlever l’ivraie au temps de la moisson, pour la lier en bottes et la brûler. C’est donc qu’il faut le recul du temps et de la sagesse pour combattre l’ivraie en nous, mais il n’est pas question de capituler en laissant le mal abîmer la moisson intérieure. À quel moment extirper ce mal ? Certains pensent que le temps de la moisson de la parabole est celui de la mort individuelle, ou du jugement collectif. Sans doute, car la vérité de nos vies ne sera révélée en plénitude que face à Dieu, au-delà de la mort. Mais cela n’empêche pas cette révélation d’être à l’œuvre dès maintenant. Nous moissonnons plusieurs étés au cours de notre vie. À chaque fois, en prenant du recul, de la distance, en relisant notre histoire à la lumière des Écritures, nous apprenons à discerner ce qui peut être amassé dans le grenier du cœur et ce qui n’est finalement qu’un feu de mauvaises herbes. Ainsi, de moisson en moisson, loin de nous résigner à la présence du mal en nous, nous le transformons en compagnon de voyage qui nous rend vigilant sur notre croissance. C’est la fameuse « écharde dans la chair » (2 Co 12,7) qui rappelle Paul à l’humilité quand il se croit super-apôtre, et lui apprend à recevoir du Christ au lieu de compter sur lui-même. Le mal en nous est finalement utile, si nous muselons assez nos démesures pour ne pas trop blesser autrui. Pourquoi vouloir enlever l’écharde si elle me rend plus humain, l’ivraie si elle m’oblige à veiller sur le blé ?

D’autant qu’il existe comme une dissymétrie fondamentale entre les deux, la même qui existe entre le ciel et l’enfer. En effet, l’Église par la canonisation ose proclamer que telle personne est déjà « au ciel », alors qu’elle n’a jamais osé affirmer que tel criminel – fut-il Hitler en personne – serait « en enfer ». C’est que le mal n’est pas de même nature que le bien. L’ivraie ne peut empêcher qu’il y ait du blé, assez abondant pour emplir les greniers. La croix du Christ - grain de blé entre deux bandits - proclame la victoire de l’amour sur toute forme de mal, y compris la mort. Ivraie, où est ta victoire ? pourrait-on s’écrier en parodiant Paul ! Dès lors, le mal ne fait plus peur ; il ne peut gagner à la fin. Il suffit de le nommer tel pour émousser sa puissance et le réduire à un feu de paille. Formidable espérance qui permet aux grévistes de Gdansk de défier les chars soviétiques, mais aussi à Jacques Fesch de se détourner de ses crimes avant de monter à l’échafaud…

Dans le texte grec de la parabole et de son explication par Jésus (Mt 13, 24-43), l’ivraie est nommé 8 fois par le terme ζιζάνια = zizania qui a donné le mot zizanie en français. Semer la zizanie, est l’œuvre de l’ennemi qui veut corrompre la récolte. Le bon grain est nommé 8 fois lui aussi, mais avec deux mots différents : σπέρμα = sperma = la semence (5 fois) et σῖτον = sitos = le blé (3 fois). Cette apparente égalité à hauteur du chiffre huit semble renvoyer le résultat du mélange des deux au huitième jour, jour messianique de la moisson (καιρῷ = kairos).


Accepter le blé aussi, et même d’abord

Estime de soi (L')Accepter le mal en soi n’est donc pas y consentir, ni encore moins s’y résigner. La parabole invite également à accepter le blé semé en nous, plus fondamental puisque l’ivraie vient de l’ennemi, pas du maître. Pour certains, c’est moins facile qu’il n’y paraît : se voir comme un champ de possibles multiples et généreux, découvrir au creux de ses sillons intérieurs les pépites de vie qui ne demandent qu’à croître, faire grandir avec elles la confiance en soi, en la bonne graine semée en chacun… Il faut parfois des années avant de se voir ainsi, avec réalisme, avec une joyeuse humilité n’enfouissant aucun des talents reçus si ce n’est pour les faire germer. L’amour de soi est au prix de ce travail d’auto-évaluation, où le regard des autres peut être décisif : quels sont les graines semées en moi porteuses de croissance, de fécondité ? Un coach de vie, un psychologue, des amis clairvoyants sont de précieux auxiliaires pour conquérir ainsi une juste estime de soi. Certains, abîmés par un passé familial et affectif déstructurant, auront beaucoup de mal à trouver ces pépites en eux et à ne pas céder au non-amour de soi. D’autres au contraire seront tellement favorisés qu’ils risqueront de passer à côté de la vraie richesse intérieure, ce qui demande toujours de traverser l’épreuve comme l’or au creuset. Il y faut des années, de la patience, voire de l’obstination ou au moins de la ténacité. Ce n’est jamais acquis une fois pour toutes : une mauvaise moisson, un incendie dans le champ, et tout peut être remis en question… Mais ceux qui font ce travail en eux pourront croire que le blé existe aussi chez l’autre, quel qu’il soit, Faidherbe ou Derek Chauvin (le meurtrier de George Floyd). Mieux : en témoignant de son parcours intérieur, ou simplement en étant là, en paix avec lui-même, il pourra induire chez l’autre la quête de l’amour de soi. Et l’on sait que la violence, la volonté de faire le mal sont liées à l’absence de cet amour de soi.


Croissez et multipliez- vous !

Finalement, l’important dans la parabole est de grandir : « laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ». Que cette croissance soit mélangée ne doit pas nous étonner, nous scandaliser ou nous décourager. Chacun a son côté obscur et son côté lumineux. L’essentiel est de grandir, en humanité, en sagesse, jusqu’à relativiser la présence du mal en nous sans l’occulter. Car les moissons successives au long des années nous apprennent à ne pas nous attarder aux feux de mauvaises herbes qu’il faut régulièrement effectuer, pour nous concentrer sur les épis gorgés de vie avec à récolter.

Laissez pousser en vous le blé et l’ivraie, faites grandir sans cesse le meilleur de vous-même sans vous laisser détourner de cette croissance par la présence inévitable du mal en vous. Alors, le grenier de votre vie aura de quoi nourrir famille et amis, collègues et passants, tel Joseph en Égypte.

Toute ivraie brûlée, vous pourrez rire des échardes plantées dans votre chair en célébrant l’abondance de la moisson due à la générosité du semeur !

 


[1]https://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-3-page-37.htm#
FAVI, Fonderie en Picardie (Hallencourt), FAVI est devenue leader mondial de la fabrication des fourchettes de boîtes de vitesse.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 13.16-19)

Lecture du livre de la Sagesse

Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.

 

PSAUME

(Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab)
R/ Toi qui es bon et qui pardonnes, écoute ma prière, Seigneur. (cf. Ps 85, 5a.6a)

Toi qui es bon et qui pardonnes,
plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
écoute ma prière, Seigneur,
entends ma voix qui te supplie.

Toutes les nations, que tu as faites,
viendront se prosterner devant toi,
car tu es grand et tu fais des merveilles,
toi, Dieu, le seul.

Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité !
Regarde vers moi,
prends pitié de moi.

 

DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.

 

ÉVANGILE

« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson » (Mt 13, 24-43)
Alléluia. Alléluia.Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela.’ Les serviteurs lui disent : ‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’ Il répond : ‘Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.’ »

Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. » Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »

Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole, accomplissant ainsi la parole du prophète : J’ouvrirai la bouche pour des paraboles,je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde. Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal ; ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Patrick BRAUD

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