L'homelie du dimanche

1 avril 2021

Le grand silence du Samedi Saint

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le grand silence du Samedi Saint

cf. également :

Vendredi saint : les soldats, libres d’obéir
Vendredi Saint : la Passion musicale
Comme un agneau conduit à l’abattoir
Vendredi Saint : paroles de crucifié
Vendredi Saint : La vilaine mort du Christ
Vendredi Saint : les morts oubliés
Vendredi Saint : la déréliction de Marie
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
La Passion du Christ selon Mel Gibson


Voilà, c’est fini.

Tout est accompli.

Après le dernier cri effrayant du condamné, on a descendu son cadavre de la croix. En toute hâte à cause du shabbat qui commence au coucher du soleil ce vendredi-là, Joseph d’Arimathie a improvisé un enterrement en stockant le corps dans un tombeau neuf qui n’était pas destiné à cela. Il a juste eu le temps de l’envelopper dans un linceul à la manière juive. Pas de préparation funéraire, pas d’aromates, pas d’embaumement : tous ces travaux sont interdits pendant le shabbat. La grosse pierre d’entrée du sépulcre a été roulée. Maintenant, il n’y a plus rien à faire. Il n’y a plus qu’à attendre. Mais Dieu sait quoi… !

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Les femmes dont Marie-Madeleine attendent d’aller faire la toilette et les rites funéraires sur le corps du mort dès que cela sera possible, dimanche matin. Les autres… où sont-ils les autres ? Dispersés comme des fétus de paille dès l’arrestation de Jésus. Et maintenant cœurs et portes verrouillées au Cénacle. Tétanisés de peur, sidérés par l’événement du Golgotha, ne sachant quoi penser ou croire…

En ce vendredi soir qui est le début du samedi juif, un grand silence s’installe autour de la dépouille du crucifié au tombeau. Un grand silence enveloppe ses disciples, éperdus et abattus.

En ce jour, pas de geste sacramentel comme au Jeudi Saint, pas de vénération comme au Vendredi Saint, pas de procession, pas de longues lectures. Les autels sont nus. Les crucifix et statues sont voilés. C’est un jour en creux. Ce n’est pas le moment pour des répétitions au presbytère ou des achats de dernière minute. Dans l’église, le dépouillement dispose au recueillement de l’oraison contemplative. Le tabernacle est ouvert, il n’y a plus rien, sauf l’attente de l’aube bienheureuse.

En ce jour de repos, le fidèle est invité à descendre dans sa « cellule intérieure », comme disait Catherine de Sienne, pour vivre un cœur à cœur amoureux avec le Christ en prolongeant sa prière d’offrande au Père.

Le seul geste qui reste à l’Église c’est le chant. Le chant des psaumes particulièrement.

Et puis, par-dessus tout, il y a le silence de Jésus, le silence du 7ème jour, quand « Tout est accompli ».

L’office des Lectures du Samedi Saint nous fait lire chaque année à ce moment-là une homélie du IV° siècle attribuée à Saint Épiphane de Salamine :

Homélie ancienne pour le grand et Saint Samedi
Éveille-toi, ô toi qui dors !

« Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, grand silence sur la terre ; grand silence et ensuite solitude parce que le Roi sommeille. La terre a tremblé et elle s’est apaisée, parce que Dieu s’est endormi dans la chair et il a éveillé ceux qui dorment depuis les origines. Dieu est mort dans la chair et le séjour des morts s’est mis à trembler ».

Ce silence immense nous étreint, nous bouleverse. Il rejoint tous les silences de ces entre-deux qui jalonnent notre route. L’entre-deux qui marque le début d’un deuil. L’entre-deux après un éblouissement intense d’où il faut bien redescendre ensuite. L’entre-deux de nos périodes de calme plat, dont nos confinements sanitaires successifs nous ont donné une idée. L’entre-deux du Vendredi saint à Pâques est ce moment-là où il ne se passe plus rien.

On peut conjurer l’angoisse de ce presque-rien en le reliant tout de suite à Pâques. C’est ce que font les anglais par exemple en l’appelant Good Friday (le bon vendredi), ou les suédois en l’appelant Påskaftonen, littéralement « la veille de Pâques ». Mais les Allemands préfèrent insister sur le drame, en le nommant Der Karsamstag  (kara = lamentation, chagrin, deuil), le samedi de la lamentation.

Lors d’une exposition du suaire de Turin en 2010, Benoît XVI avait longuement médité sur ce silence du Samedi Saint, qui dans son caractère obscur parle particulièrement à nos contemporains : « L’humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint. Dieu caché fait partie de la spiritualité de l’homme contemporain (…) comme un vide dans le cœur qui s’élargit toujours plus ».

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En rigueur de termes, le silence ce Samedi Saint est celui du néant. Puisque Jésus a réellement connu la mort, il n’y a plus de « Je » dans le sépulcre pour éprouver quoi que ce soit. Il n’y a plus ni l’angoisse, ni la solitude, puisqu’il n’y a plus personne pour les éprouver derrière la pierre roulée. Au séjour des morts, par définition, il n’y a que le néant. Comme le disait Épicure, la mort n’existe pas puisque je suis là quand elle n’est pas, et quand elle est là je ne suis plus. Un peu comme avant notre naissance…

Le néant est pire que tout, puisqu’il n’est rien. Peut-on imaginer que Jésus ait connu ce néant-là ? Contradiction indépassable…

Les silences qui nous effraient annoncent celui qui nous attend dans notre mort, incomparablement plus dense. Les solitudes qui nous angoissent annoncent celle, absolue, de l’absence de tout lien avec quiconque, fut-ce avec soi-même.

Ce silence du Samedi Saint est indicible. Il renvoie à une réalité inconnaissable, même dans la mort. Les protestants soutiennent qu’il annonce l’entre-deux entre mort individuelle et résurrection générale, qu’ils appellent « le sommeil des morts ».

Quoiqu’il en soit, nos silences éperdus d’angoisse trouvent en celui d’aujourd’hui un archétype.
Nos solitudes les plus terribles s’enracinent dans cette expérience ineffable où le Verbe de Dieu est coupé de tous.
Nos frayeurs les plus irrationnelles annoncent cet instant où – comme Jésus au tombeau – nous ne serons plus rien.

Apparemment, aux yeux de la foule du Calvaire, cet ensevelissement hâtif et le silence qui s’ensuit résonnent comme la dissipation définitive d’une illusion. Ce soi-disant Messie a échoué ; ce faux prophète est démasqué ; celui qui disait « Je suis » n’est plus.

Ce sentiment que notre foi pourrait bien n’être en définitive qu’une illusion – utile certes, mais une illusion quand même – peut nous traverser, nous tenailler. Comment peut-on l’éviter, sauf à célébrer Pâque trop vite ?

Entre vendredi et dimanche c’est le no man’s land de nos silences pleins de doutes et d’interrogations. Comme un brouillard en montagne : si épais qu’il empêche de voir à un mètre. Le plus prudent est alors de ne pas bouger. Surtout ne pas explorer d’autres chemins. Juste tenir bon et patienter, jusqu’à ce que le brouillard se lève. La foi revêt souvent cette opacité du brouillard dissimulant tout à notre regard. Elle est alors  cette humble ténacité à rester là, sans savoir, sans paroles, sans rien.

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Bien sûr, par anticipation pascale, ce silence peut être celui du repos en Dieu, comme nous y invitent les psaumes de notre office des Lectures :
« Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors,  car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance »» (Ps 4, 9).
« Tu ne peux m’abandonner à la mort  ni laisser ton ami voir la corruption » (Ps 16, 10)
Et le Cantique des cantiques dit : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles, par les biches des champs, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour, avant qu’il le veuille » (Ct 2, 7).

Mais cela ne supprime en rien le tragique de ce silence du Samedi Saint où tout se dissout dans le néant, ce vide qui s’élargit toujours davantage.

« Jésus ne descend pas seulement chez les morts ; il descend dans sa mort ; il descend dans l’état de mort et il l’habite. Il l’habite longuement, posément, gravement ; ainsi lorsque nous serons nous-même en cet état, nous n’y serons pas seuls : nous le trouverons déjà habité et réchauffé par lui ; Jésus s’y sera allongé, déjà, à notre place » [1].

 


[1]. François Cassingena-Trévedy, Étincelles, Ed. Ad Solem, 2004, p. 61

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29 mars 2020

LE SAMEDI DE LA TERRE

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 11 h 16 min

LE SAMEDI DE LA TERRE

 

Précipitez-vous sur la collection « Tracts de crise » de Gallimard, offerts en temps de confinement. Chaque jour, quelques pages d’auteurs nous apportent des clés d’interprétation de notre temps de crise, si précieuses pour échapper à la doxa ambiante…

À télécharger gratuitement sur https://tracts.gallimard.fr/fr/pages/tracts-de-crise

Pour vous mettre l’eau à la bouche, voici la réflexion de l’écrivain italien Erri de Luca sur ce que révèle le confinement de notre rapport à la nature.

 

Tracts de crise (N°02) - Le samedi de la terreJ’ai une définition personnelle de la nature : elle est là où n’existe aucune présence humaine ou bien là où celle-ci est négligeable et de passage. Quand je vais en montagne dans des endroits éloignés, je me trouve alors dans un bout de monde tel qu’il était avant nous et tel qu’il continuera à être après.

La nature est un espace totalement indifférent à nous, où percevoir sa propre mesure infime et intrusive. Ce n’est pas un terrain de jeu ni une aire de pique-nique hors de la ville. La peur qu’inspire son immensité dominante est un préliminaire au respect et à l’admiration. La beauté de la nature n’est pas une mise en scène, c’est un état d’équilibre provisoire entre d’énormes énergies, éruptions, tremblements de terre, ouragans, incendies.

Naples, mon origine, possède un golfe légendaire pour sa beauté, œuvre de cataclysmes qui l’ont formée. La beauté de la nature est un entracte entre des bouleversements. Il ne s’agit pas là d’une conclusion philosophique, mais seulement de ma perception physique. C’est pourquoi, pour moi, la nature est l’espace de notre absence.

Là où existe une zone de peuplement, j’utilise le terme de milieu ambiant. Le latin « ambire » signifie entourer. Le participe présent « ambiens » est ce qui entoure. Depuis ses débuts, l’espèce humaine s’est sentie entourée, établissant avec le territoire des rapports de force alternant entre défense et conquête. De nos jours, il est évident que «ambiens » n’entoure plus, mais qu’il est entouré par l’expansion numérique de l’espèce et de ses moyens d’exploitation. Le milieu ambiant submergé se soumet.

Et soudain une épidémie de pneumonies interrompt l’intensité de l’activité humaine. Les gouvernements instaurent des restrictions et des ralentissements. L’effet de pause produit des signes de réanimation du milieu ambiant, des cieux aux eaux. Un temps d’arrêt relativement bref montre qu’une pression productive moins forte redonne des couleurs à la face décolorée des éléments.

La pneumonie meurtrière qui étouffe la respiration est un effet miroir de l’expansion humaine qui étouffe le milieu ambiant. Le malade demande de l’air et de l’aide en son nom et au nom de la planète tout entière.

Celui qui lit beaucoup reconnaît, ou croit reconnaître, des symboles et des paradigmes dans les événements. Le monothéisme a institué le Samedi qui littéralement n’est pas un jour de fête mais de cessation. La divinité a prescrit l’interruption de toute sorte de travail, écriture comprise.

Et elle a imposé des limites aux distances qui pouvaient   être parcourues à pied ce jour-là. Le Samedi, est-il écrit,   n’appartient pas à l’Adam : le Samedi appartient à la terre.   Cette injonction à la laisser respirer en s’imposant   un arrêt a été ignorée. Je ne crois pas que la terre puisse   récupérer ses Samedis dont elle a été privée. Je crois en   revanche que piétiner les Samedis produit les brutales   suspensions de notre occupation de la planète. C’est une   trêve pour la terre.

Pour la première fois de ma vie, j’assiste à ce renversement : l’économie, l’obsession de sa croissance, a sauté   de son piédestal, elle n’est plus la mesure des rapports ni   l’autorité suprême. Brusquement, la santé publique, la   sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique   et impératif mot d’ordre. Dans le cas de l’Italie, l’idolâtrie de l’économie s’est   donné la liberté de se moquer des conséquences d’activités   nocives. De la dispersion de l’amiante dans le percement   du tunnel du Val de Susa à l’intoxication de Tarante, la   santé publique est traitée comme une variable secondaire.   Les morts dues aux problèmes environnementaux sont   considérées comme des dommages collatéraux d’activités   légitimes et impunies. Ce sont au contraire des crimes de  guerre accomplis en temps de paix au détriment de populations réduites au rang de vassales.

Tel est le brusque retournement de situation, l’économie tombée de cheval et soumise à une nouvelle priorité : la vie pure et simple. Les médecins et non les économistes sont les plus hautes autorités. C’est une conversion. Elle améliore le rapport entre citoyens et État, les gouvernements passent de garants du PIB en vaillants défenseurs de la communauté.

Certes, il s’agit d’un état d’exception et on a hâte d’arrêter l’épidémie et de revenir au plein régime précédent. Mais le Samedi de la terre sème en même temps que les deuils une lueur de vie différente pour les survivants. Car, dorénavant, chacun est un rescapé provisoire. C’est un sentiment qui me rapproche le plus de tous ceux auxquels je ne peux serrer la main.

Une autre inversion est à relever dans le cas de l’Italie. Depuis son unité, des flux migratoires ont eu lieu du sud vers le massif alpin. Aujourd’hui, on assiste à un retour massif en flux inversé, jusqu’au récent blocage des retours. Le spécialiste de l’environnement Guido Viale remarquait que l’épicentre des contaminations en Chine, en Allemagne, en Italie, coïncide avec les zones de très forte pollution atmosphérique, signe d’une prédisposition à l’agression des voies respiratoires.

Le sud perçu comme terre de refuge, asile sanitaire, recommence à accueillir ses enfants. La parabole du fils prodigue n’est pas valable ici. Ils ne sont pas partis pour dilapider, mais par nécessité. Ils ne reviennent pas repentis, mais désespérés d’affronter des isolements loin de leurs attaches familiales, impatients d’entendre un peu de dialecte, affectueuse langue maternelle. Peut-être que le système immunitaire s’améliore avec l’humeur. Une fois les priorités redéfinies, c’est l’urgence de sauver qui compte et aussi celle de purger une quarantaine indéterminée dans des lieux familiers. Le sud, perçu comme plus sain, est certainement un milieu ambiant plus cordial pour calmer l’angoisse d’un état de siège.

«Basta che ce sta ‘o sole, basta che ce sta ‘o mare…» Il suffit qu’il y ait le soleil, il suffit qu’il y ait la mer. Ce n’est pas une thérapie reconnue, mais c’est bon pour l’âme de se mettre au balcon et de se laisser baigner de lumière.

 

ERRI DE LUCA
LE SAMEDI DE LA TERRE
Tracts de crise – Gallimard 19/03/2020 ISBN : 9782072909368
19 MARS 2020 / 10H / N° 2
OFFERT EN PÉRIODE DE CONFINEMENT
© ÉDITIONS GALLIMARD, 2020.

 

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