L'homelie du dimanche

18 novembre 2018

Le préfet le plus célèbre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 01 min

Le préfet le plus célèbre

Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année B
25/11/2018

Cf. également :

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
Les trois tentations du Christ en croix
La violence a besoin du mensonge
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles
Non-violence : la voie royale
Roi, à plus d’un titre
Un roi pour les pires


Chaque dimanche, plus d’un milliard de personnes récitent son nom sans le connaître. Il n’était qu’un obscur fonctionnaire d’une lointaine province agitée de l’empire romain. On n’a retrouvé de lui qu’une inscription sur une pierre à Césarée en Palestine, avec le nom de son maître Tibère. Pourtant, Pilate sert de repère à la foi chrétienne, au point de l’insérer dans le Credo comme un ancrage historique essentiel.

La fête du Christ-Roi (Jn 18, 33b-37) nous rend témoins du dialogue étonnant entre le prophète de Galilée et le préfet romain le plus célèbre de l’histoire. Qu’avons-nous à apprendre de Pilate ? En quoi éclaire-t-il la royauté du Jésus devenu la nôtre par le baptême ?

Qui était Ponce Pilate ?

Ponce PilateSon nom le désigne comme membre de l’ordre équestre du sud de l’Italie, les Pontii (d’où Ponce), du clan des Samni. C’est à ces chevaliers que Rome confiait les préfectures des territoires perdus de l’empire. Son nom est peut-être la trace de son origine marine : Pontius = de la mer / Pilatus = armé (d’une lance).

Quoi qu’il en soit, on ne sait rien de lui avant qu’il soit nommé en Judée par Tibère (de 26 à 37). Là, il réside à Césarée de Philippe pour éviter la populace de Jérusalem et ses violences récurrentes. Il restera 11 ans à ce poste : longévité assez rare pour un préfet à l’époque, grâce à ses soutiens auprès de Tibère. Il se fait remarquer par un cynisme et une violence extrêmes. Il brave la fierté juive en installant des boucliers d’or avec des images de l’empereur dans Jérusalem (or la foi juive proscrit le culte des images). Devant l’indignation du peuple, il recule cette fois-ci. Mais sa main ne tremblera pas pour donner l’ordre de massacrer à coups de gourdins des manifestants juifs protestant contre le détournement de l’argent du Temple de Jérusalem pour faire construire un aqueduc [1]. Et sa répression sanglante d’un rassemblement de samaritains au monde Garizim fait tant de bruit que le légat voisin de Syrie, son hiérarchique, le déferrera à Rome pour être jugé. Mais Tibère meurt avant que Pilate n’arrive à Rome. Selon une tradition reprise par Eusèbe, il tomba en disgrâce sous le règne de Caligula et finit par se suicider, à Vienne (France) ou Lucerne (Suisse) selon des légendes peu crédibles (la tradition éthiopienne le fait mourir martyr à Rome, une fois converti au christianisme). On perd ensuite sa trace.

Tacite (Annales, XV, 44) fait mention de Pilate très brièvement en parlant des chrétiens : « Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus ».

Au total, les historiens comme Flavius Joseph ou Philon d’Alexandrie [2] font de lui un portrait beaucoup moins flatteur que les Évangiles. Pour les premiers chrétiens, il fallait en effet atténuer la responsabilité des Romains dans l’assassinat de Jésus si on voulait vivre en bonne intelligence avec eux partout dans l’empire [3]. Quitte à charger les autorités juives (ou le peuple entier pour Jean) d’une culpabilité beaucoup plus écrasante. Ce qui hélas sera à la source d’un antisémitisme ecclésial indigne de Jésus.

Ainsi le célèbre geste de Pilate qui « s’en lave les mains » après la clameur de la foule réclamant Barabbas plutôt que Jésus n’est guère crédible. Cette ablution rituelle est typiquement juive (Dt 21, 6-8) [4]  et on voit mal Pilate - qui justement veut ne rien avoir en commun avec les juifs (« est-ce que je suis juif, moi ? ») - adopter cette coutume religieuse pour lui-même, qui plus est dans l’exercice public de son autorité impériale romaine.

Bref, Pilate était un sale type, un fonctionnaire dur et inflexible, dont les chrétiens ont cherché à adoucir les traits pour ne pas compromettre leurs relations déjà précaires avec les autorités romaines (les persécutions commenceront très vite après la mort du Christ).

Tel qu’il est, cruel kapo à l’image retravaillée par la tradition orale chrétienne et la plume des évangélistes, Ponce Pilate nous intéresse cependant à plus d’un titre.

Une foi historique

Les journalistes : des Ponce Pilate ! dans Interventions de l'auteur pilateD’abord   on l’a dit   Pilate enracine solidement la foi chrétienne dans l’histoire. Impossible de réduire le christianisme à une théorie, une doctrine ou une idée lorsqu’on prononce la phrase : « crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau ». La foi chrétienne est d’abord constituée d’événements historiques. Viennent ensuite les interprétations, légitimement innombrables, qui feront la relecture de ces événements inépuisables pour y déceler la bonne nouvelle incarnée par ce juif de Palestine. Grâce à cette mention de Ponce Pilate, l’Église est sans cesse obligée de revenir à ces événements, de les mettre en relation avec les événements contemporains, empêchée ainsi de transformer sa foi en idéologie ou pure philosophie.

Questionner Jésus en direct

Le préfet le plus célèbre dans Communauté spirituelleInterroger Jésus est au départ de toute aventure spirituelle : qui es-tu ? Es-tu le roi des juifs ? La curiosité de Pilate est à mettre à son crédit. Il aurait pu se contenter de le faire exécuter comme tant d’autres, sans interrogatoire direct (ne parlons même pas de procès !). Mais non : il le fait appeler auprès de lui. C’est un détour qui commence comme le détour de Moïse pour observer le buisson en feu. Jésus est bien pour Pilate ce buisson insignifiant, mais capable d’enflammer Jérusalem avec sa prédication messianique. Prendre le temps d’interroger par soi-même ce qui trouble les autres est une attitude qui honore Pilate et qui devrait être la nôtre. Ne pas juger sur des buzz, des vidéos virales sur Youtube ou Facebook, fake news invérifiables, rumeurs, réputations sulfureuses, mais se faire une idée par soi-même.

 

Royauté ou vérité ?

Le dialogue qui s’ensuit dans l’entrevue Pilate/Jésus est quelque peu surréaliste. Tous deux ne parlent pas de la même chose. Pilate est obnubilé par la royauté, particulièrement intrigué par celle attribuée à Jésus. Il est pourtant le préfet de l’empereur, donc de celui qui était au-dessus de tous les rois. Un nouveau roi juif pourrait être une opportunité, ou peut-être une menace. Pilate souffre en quelque sorte du complexe Napoléon : établir à tout prix une autorité au-dessus des princes et rois aux alentours. Jésus quant à lui ne semble pas du tout intéressé par la royauté, mais par la vérité :

« C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix ».

Étrange dialogue : le préfet de César fait face à l’Oint de Dieu, l’un avec ses gardes l’autre sans même un avocat (mais l’Esprit de Dieu est un merveilleux conseiller !), Pilate cherchant un roi et Jésus cherchant à manifester la vérité.

Lapinbleu634C-Jn14 6

Arrivé à ce point du dialogue, Pilate semble décrocher : « qu’est-ce que la vérité ? », lance-t-il dubitatif, sans guère attendre de réponse. Sa longévité politique l’a rendu cynique : on peut tout justifier au nom de Rome, il faut être prêt à tout et son contraire pour demeurer au pouvoir.

La maladie dont souffrent nos sociétés démocratiques libérales pourrait bien trouver là  une de ses causes : le désintérêt de nos concitoyens vis-à-vis de la république, des élections, de notre personnel politique, repose sur une exaspération légitime. Les élus ne songent qu’à conserver le pouvoir et ne représentent plus ceux qui ont voté. Les faits divers et les sondages gouvernent davantage que la vision du bien commun. Ceux qui font les lois ne se préoccupent pas de vérité mais de « royauté », pour reprendre les termes du dialogue Pilate/Jésus, c’est-à-dire de se maintenir en place. Sans transcendance, le débat démocratique s’épuise en rapport de forces où les opinions publiques et les lobbys font oublier ce qui est au-dessus des intérêts particuliers. Et l’Europe fédérale de Bruxelles, qui voudrait incarner cette transcendance laïque, tombe elle-même dans le piège de la confiscation par quelques-uns du pouvoir appartenant à tous.

La royauté ou la vérité ?

Pilate ne s’aperçoit pas que sa question est mal posée. Il aurait dû demander : qui est la vérité ? Car la vérité n’est pas une chose. Ce faisant, ses yeux auraient contemplé devant lui la réponse vivante à sa quête intérieure. Car le prisonnier Jésus incarne paradoxalement la vérité sur l’homme dans sa dignité la plus profonde. C’est pourquoi Jean a – ironiquement - mis sur les lèvres de Pilate deux déclarations qui se révéleront prophétiques a posteriori :

- Ecce homo (« voici l’homme » Jn 19,5), car Jésus humilié non-violent et pardonnant est bien l’image de Dieu vivant en chacun de nous.

- La mention que Pilate a voulue sur le panneau attaché à la croix : « Jésus de Nazareth roi des juifs » (I. N. R. I.) est le titre royal, dérisoire vendredi, triomphal dimanche, qui convient à ce crucifié couronné d’épines (Jn 18,19).

Jésus ne revendique jamais pour lui-même ce titre royal. Il prêche bien un royaume, mais celui de son Père. Il cherchait à l’établir, mais dans les cœurs et pas dans l’administration  politique ; par la douceur et non par la violence. Ses armes sont l’esprit de service (le lavement des pieds), la guérison, la pauvreté volontaire, le combat contre le mal, toutes choses à l’opposé des moyens ordinaires par lesquels les royaumes se maintiennent, les républiques se défendent, les théocraties imposent leur loi. C’est pourquoi le royaume de Jésus (en réalité le royaume de Dieu qui lui est partagé comme à un fils) n’est pas de ce monde, et contestera toujours la prétention des politiques à établir le royaume de Dieu sur terre…

tableau montrant Ponce Pilate présentant Jésus de Nazareth aux habitants de Jérusalem

Ponce Pilate aurait dû écouter sa femme !

claudia1 Pilate dans Communauté spirituelleClaudia en effet a fait un songe, rapporte Jean (Mt 27,19), où elle a vu ce galiléen comme provenant d’auprès de Dieu. Elle le confie à son mari, qui en est peut-être troublé si réellement qu’il a cherché à sauver Jésus en recourant au subterfuge de cette coutume (non attestée historiquement) de la libération d’un prisonnier lors de la fête de Pâques.

Même les pires bourreaux ont auprès d’eux des conseillers, des messagers (des « anges ») – ici c’est une femme – qui les avertissent lorsqu’ils franchissent des seuils dans l’injustice et l’inhumanité. Tous ceux qui exercent le pouvoir – entreprise, collectivités locales, famille, association etc. – ont eux aussi ces voix à leurs côtés leur murmurant de faire attention à tel ou tel, car là cela va trop loin. S’ils n’écoutent pas ces messagers à leurs côtés, les tenants du pouvoir deviendront cyniques et cruels comme Pilate…

Les ambiguïtés de Pilate et les nôtres

Saint Joseph d'Arimathie vient demander à Pilate de lui donner le corps de Notre Seigneur après sa mort en CroixPour être complet, il faut saluer en finale la décision de Pilate de remettre le corps de Jésus à Joseph d’Arimathie, au lieu de le laisser exposé aux corbeaux pendant le sabbat. Mais en même temps, il accorde aux autorités juives le droit de placer des gardes autour du sépulcre de Jésus pour empêcher le vol de son cadavre.

Ambigu, Ponce Pilate l’aura été jusqu’au bout, préférant jouer sur tous les tableaux plutôt que de prendre parti pour la vérité, obnubilé par le pouvoir et sa conservation à tout prix. Machiavel n’a rien inventé…

S’il y a un peu de Ponce Pilate en nous, cela doit nous rendre vigilants sur ce qui nous guide : la royauté (le pouvoir) ou la vérité ?
Et Pilate peut également nous rendre vigilants sur nos ambiguïtés, provenant comme chez lui du désir de conserver à tout prix la maîtrise et le pouvoir, quitte à prendre « en même temps » les décisions les plus contradictoires.
Prenons garde à ce que, au nom du Christ-Roi, nous ne devenions pas les Pilate de nos proches…

 


[1]. « En ce même temps survinrent des gens qui lui rapportèrent ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes.  Prenant la parole, il leur dit: « Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens? » (Lc 13, 1-2)

[2]. Philon affirme que Pilate se caractérisait par « sa vénalité, sa violence, ses vols, ses assauts, sa conduite abusive, ses fréquentes exécutions des prisonniers qui n’avaient pas été jugés, et sa férocité sans bornes » (Légation à Caïus 302).

[3]. Pilate est même rangé parmi les saints de l’Église éthiopienne et de l’Église copte ! Selon cette tradition, il se serait converti en secret au christianisme, sous l’influence de sa femme Claudia Procula (ou Claudia Procla ou Abroqla). Ils sont tous les deux fêtés le 25 juin. Les Églises grecques orthodoxes honorent seulement cette dernière sous le nom de Claudia Procula.

[4]. « Tous les anciens de la ville la plus proche de l’homme tué se laveront les mains dans le cours d’eau, sur la génisse abattue.  Ils prononceront ces paroles: « Nos mains n’ont pas versé ce sang et nos yeux n’ont rien vu.  Pardonne à Israël ton peuple, toi Yahvé qui l’as racheté, et ne laisse pas verser un sang innocent au milieu d’Israël ton peuple. Et ce sang leur sera pardonné. »

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Sa domination est une domination éternelle » (Dn 7, 13-14)

Lecture du livre du prophète Daniel

Moi, Daniel, je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite.

Psaume
(Ps 92 (93), 1abc, 1d-2, 5)
R/ Le Seigneur est roi ; il s’est vêtu de magnificence.
(Ps 92, 1ab)

Le Seigneur est roi ;
il s’est vêtu de magnificence,
le Seigneur a revêtu sa force.

Et la terre tient bon, inébranlable ;
dès l’origine ton trône tient bon,
depuis toujours, tu es.

Tes volontés sont vraiment immuables :
la sainteté emplit ta maison,
Seigneur, pour la suite des temps.

Deuxième lecture
« Le prince des rois de la terre a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu » (Ap 1, 5-8)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean

À vous, la grâce et la paix, de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, le prince des rois de la terre.
À lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père, à lui, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen. Voici qu’il vient avec les nuées, tout œil le verra, ils le verront, ceux qui l’ont transpercé ; et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre. Oui ! Amen !
Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers.

Évangile
« C’est toi-même qui dis que je suis roi » (Jn 18, 33b-37) Alléluia. Alléluia.

Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David, notre père. Alléluia. (Mc 11, 9b-10a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui demanda : « Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? » Pilate répondit : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? » Jésus déclara : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » Pilate lui dit : « Alors, tu es roi ? » Jésus répondit : « C’est toi-même qui dis que je suis roi. Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , ,

11 juin 2018

Un Royaume colibri, papillon, small, not big

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Un Royaume colibri, papillon, small, not big

Homélie pour le 11° dimanche du temps ordinaire / Année B
17/06/2018

Cf. également :

Le management du non-agir
L’ « effet papillon » de la foi
Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires
Le pourquoi et le comment


Small is beautiful [1]

Small Is Beautiful: Study Of Economics As If People Mattered   de E.F., Schumacher « Ce qui est petit est beau » : ce slogan des années 80 qui vantait les solutions des économies alternatives aurait pu être formulé par Jésus !

L’originalité de l’auteur de l’ouvrage est de soulever la question de la taille : « Nous sommes aujourd’hui victimes d’une idolâtrie quasi universelle du gigantisme. Il est donc nécessaire d’insister sur les vertus de la petitesse, quand il y a lieu. » Ainsi, il considère qu’une ville ne devrait pas dépasser 500 000 habitants. Il justifie aussi les petites structures en raison des rapports entre personnes : « Nous avons besoin (…) de petites unités, car l’action est une aventure éminemment personnelle, et l’on ne saurait être en relation, à tout moment, qu’avec un nombre très restreint de personnes. (…) S’il est vrai que tous les hommes sont frères, il n’en est pas moins vrai que, dans nos rapports personnels, nous ne pouvons vraiment fraterniser qu’avec quelques-uns seulement, à l’égard desquels nous sommes appelés à témoigner plus d’amour fraternel que nous le pourrions faire envers toute l’humanité ».

Avec sa parabole de la graine qui germe d’elle-même, et surtout celle de la minuscule graine de moutarde si prometteuse (Mc 4, 26-34), Jésus prend à contre-pied nos rêves de grandeur :

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Aux yeux de Dieu, ce n’est pas le nombre de légions romaines qui compte, mais la poignée autour des Douze qui va mettre le feu spirituellement au bassin méditerranéen. Quand le roi David a voulu compter ses troupes pour être sûr de sa puissance contre l’ennemi, Dieu a frappé le peuple de la peste (2S 24, 9-17) : la vraie puissance naît de la confiance en Dieu, pas de ses propres forces.

Joab donna au roi le résultat du recensement : Israël comptait huit cent mille hommes capables de combattre, et Juda cinq cent mille hommes. Mais, lorsque David eut recensé le peuple, le cœur lui battit, et il dit au Seigneur : « Ce que je viens de faire est un grand péché ! Seigneur, pardonne cette faute à ton serviteur, car je me suis conduit comme un véritable insensé. »

« Le pape, combien de divisions ? » demandait ironiquement Staline. Or la chute du Mur de Berlin a confirmé que les bougies allumées par des résistants à l’Est étaient plus puissantes que les barbelés et les check-points.

 

Too big to fail

À l’inverse du Small is beautiful, un autre courant économique fait le constat pragmatique que certaines banques ou entreprises sont trop grosses pour que l’économie puisse courir le risque de les voir faire faillite. On qualifie également ces institutions financières de « structures d’importance systémique ».

Lors de la crise bancaire qui a suivi la crise des subprimes en 2008, certaines banques américaines (Morgan Stanley, Citigroup, etc.) ayant pris des risques inconsidérés ont été renflouées, par un système de prêt émis par la banque centrale américaine, la FED, afin de limiter les effets d’une chute du système bancaire au niveau mondial.

Un Royaume colibri, papillon, small, not big dans Communauté spirituelle too-big-to-fail-2

Pourtant cette doctrine du « too big to fail » est largement démentie par les faits. Tout d’abord elle engendre ce qu’on appelle l’aléa moral : les fraudeurs, spéculateurs, corrompus et tricheurs en tout genre sont encouragés à faire n’importe quoi, puisque de toute façon les États couvriront leurs déficits éventuels, par peur de l’effet domino abattant les grandes institutions bancaires et économiques une à une.

Ensuite, la liste des grandes entreprises qui ont pourtant fini par disparaître s’allonge chaque année. Malgré la crise de 2008, de telles mauvaises habitudes sont hélas réapparues ; et de nombreux experts craignent une autre crise à venir, car le secteur bancaire n’a pas fondamentalement changé. On l’a au contraire dédouané  de sa responsabilité en rachetant massivement ses dettes et autres junk funds.

Citons quelques faillites célèbres :

- Enron : de l’eau dans le gaz
Le géant américain, créé en 1931 et renommé Enron en 1985, fut l’une des entreprises américaines avec la plus grosse capitalisation boursière. Cette société texane était spécialiste dans le gaz naturel et avait créé tout un système de courtage par lequel elle achetait et revendait de l’électricité. Et pourtant, ce géant de l’énergie américain n’existe plus aujourd’hui. En 2001, l’entreprise fut frappée par un scandale lorsque ses escroqueries ont été dévoilées. La faillite de l’entreprise s’explique par le fait qu’elle démontrait une croissance exceptionnelle de ses ventes tout en dissimulant l’explosion considérable de sa dette. Le 2 décembre 2001, l’entreprise annonce officiellement sa faillite et la perte de 65,6 milliards de dollars d’actifs ainsi que la dissolution de son auditeur Arthur Andersen, cinquième plus grande entreprise d’audit financier et comptable au monde.

- General Motors : la plus grosse faillite de l’automobile
General Motors, entreprise créée en 1908 à Détroit et véritable mastodonte de l’industrie automobile américaine et mondiale contrôlait plus d’une quinzaine de marques automobiles en 2000. Avec un premier risque de faillite en 2005, la sentence tombe le 1er juin 2009, à la suite de la crise de l’automobile qui avait rendu impossible le remboursement des dettes accumulées. L’entreprise qui détenait 91 milliards de dollars est placée sous la couverture du Chapitre 11 de la constitution américaine afin de nationaliser l’entreprise et la sauver de la banqueroute totale. Cette intervention de l’État américain permet à General Motors de se sortir de la plus grosse faillite d’entreprise du secteur automobile.

- WorldCom : les télécommunications à l’heure de la crise financière
Les plus grandes faillites d’entreprises sont souvent entachées de grandes fraudes ou escroqueries. WorldCom est fondée en 1983 par le canadien Bernard Ebbers dans le Mississipi et est introduite en Bourse en 1989. Mais, dès 2000 et afin de surmonter les difficultés de l’industrie des télécoms, certains cadres de la compagnie ont effectué des manipulations comptables frauduleuses pour masquer des pertes de revenus. Avec des actifs de plus de 103 milliards de dollars, comme General Motors, l’entreprise est placée sous le Chapitre 11. La faillite de l’entreprise a conduit à un plan de restructuration en 2003 et à un changement de nom pour marquer le coup. WorldCom se prénomme donc désormais MCI.

3208735545_1_8_XRFE4UH2 big dans Communauté spirituelle- Washington Mutual : quand la sixième banque américaine s’effondre
Washington Mutual était la plus grande caisse d’épargne des États-Unis. Créée en 1889, la société devient une institution financière 100 ans plus tard lors de son entrée en bourse au New York Stock Exchange. Bien évidemment, la crise financière de la fin des années 2000 a eu des répercussions énormes dans les faillites d’entreprises. Le 26 septembre 2008, pour son 119° anniversaire, la sixième banque américaine est placée sous la protection du Chapitre 11 alors qu’elle possédait des actifs de l’ordre de 327,9 milliards de dollars. L’entreprise est saisie en faillite et le transfert de ses actifs est ordonné vers son concurrent JP Morgan Chase par les autorités américaines.

- Lehman Brothers : lâchée par le gouvernement
Le numéro un des grandes faillites d’entreprises est sans surprise l’effondrement de Lehman Brothers. La banque d’investissement créée en 1850 a fait énormément parlé d’elle lors de sa disparition le 15 septembre 2008. Sa faillite a d’ailleurs lancé, selon les spécialistes, la crise financière mondiale née de la crise des « subprimes ». Selon le principe du « Too Big To Fail », l’entreprise aurait pu être placée sous le Chapitre 11, mais le gouvernement américain ne l’a pas sauvée pour autant. Lehman Brothers devint la plus grosse faillite d’entreprise de l’histoire économique, qui entraîna une crise mondiale sans précédent.

Bref, aucune banque ou entreprise n’est si grosse qu’elle ne puisse mourir un jour…

Les chrétiens ont ainsi vu s’écouler bien des géants qui les toisaient de haut : les religions païennes (penser au culte de Mitra par exemple, si répandu autrefois dans nos contrées), les hérésies (l’empire romain a bien failli être arien), les idéologies athées (dont le libéralisme est le dernier avatar encore vivant), les royaumes qui voulaient se substituer au royaume de Dieu etc. Il se pourrait bien que l’islam qui nous apparaît aujourd’hui comme un géant connaisse le même sort dans quelques siècles…

 

Le colosse aux pieds d’argile

Colosse pieds argileDans la Bible, le livre de Daniel raconte l’histoire célèbre du colosse aux pieds d’argile. Le prophète Daniel doit interpréter le songe du roi Nabuchodonosor : un colosse, symbole des dynasties dominant le Moyen-Orient tour à tour. Sa tête d’or représente Babylone, sa poitrine et ses bras l’empire perse, le ventre et les cuisses l’empire grec et plus particulièrement Alexandre le Grand qui a effectivement dominé toute la terre connue de l’époque. Le quatrième royaume, c’est Rome, laquelle a succédé à la Grèce comme puissance dominante de l’Antiquité. Mais ses pieds sont d’argile, si bien qu’il ne faudra pas grand-chose pour détruire sa base et faire basculer toute la monumentale statue.  Une petite pierre suffira pour faire tomber ces empires un à un.

« Ô roi, tu regardais, et tu voyais une grande statue ; cette statue était immense, et d’une splendeur extraordinaire; elle était debout devant toi, et son aspect était terrible. La tête de cette statue était d’or pur ; sa poitrine et ses bras étaient d’argent ; son ventre et ses cuisses étaient d’airain; ses jambes, de fer ; ses pieds, en partie de fer et en partie d’argile.
Tu regardais, lorsqu’une pierre se détacha sans le secours d’aucune main, frappa les pieds de fer et d’argile de la statue, et les mit en pièces. Alors le fer, l’argile, l’airain, l’argent et l’or, furent brisés ensemble, et devinrent comme la balle qui s’échappe d’une aire en été ; le vent les emporta, et nulle trace n’en fut retrouvée. Mais la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et remplit toute la terre. Voilà le songe. » (Dn 2)

Ce qui est petit a sans doute plus d’avenir que ce qui écrase…

 

L’effet papillon

effet-papillon colibriLa graine de moutarde, si minuscule mais si puissante, est la version positive de ce que la théorie du chaos appelle l’effet papillon. Edward Lorenz, en étudiant les équations de la météo, a montré qu’il suffisait d’une infime variation dans les conditions initiales pour que les résultats des calculs soient complètement divergents. Ce qu’il a illustré en 1972 par la célèbre question : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » Eh bien, la réponse est oui !

La petite graine de moutarde de la foi peut soulever des montagnes, changer le cours de l’histoire, renverser les régimes, faire fleurir des déserts, développer des civilisations immenses…

 

L’effet colibri

effet_colibri papillonLes tenants de la sobriété de vie et de l’auto-limitation ont une autre parabole qui n’est guère éloignée de celle de la graine de moutarde : une légende amérindienne raconte qu’un petit colibri se démenait seul pour éteindre un incendie de forêt goutte après goutte alors que tous les animaux étaient paralysés par la terreur. Au tatou qui lui faisait remarquer qu’il n’y arriverait jamais, le colibri répondit : « Je sais mais je fais ma part. »

Ce joli conte popularisé par Pierre Rabhi, agriculteur et essayiste, fondateur du mouvement des Colibris, est une référence pour de nombreux acteurs de la mouvance positive qui ont décidé eux aussi de faire leur part. L’application française Weeakt, citée dans « l’Atlas de la planète positive », est une version ludique de cette idée, elle propose de relever des défis écolos, des « akts », qui font gagner des points à sa ville. Nettoyer la route lors d’une balade à vélo (+ 10 points), refuser un sac plastique à la caisse (+ 20 points). Et petit à petit, le colibri fait son nid.

Si chaque colibri fait sa part pour éteindre l’incendie de la dévastation environnementale, les choses changeront. Si chaque graine de moutarde fait confiance à la puissance de vie que Dieu a déposée en elle, les oiseaux du ciel auront de quoi s’abriter pendant des siècles !

De quelque côté que l’on se tourne, l’Évangile prêché par Jésus nous invite à regarder ce qui naît plus que ce qui étouffe, ce qui est enfoui plus que ce qui domine, ce qui est humble plus que ce qui brille. D’où une tonalité résolument positive, pleine d’espérance : le bruit des colosses qui s’effondrent ne doit pas nous empêcher d’entendre les jeunes pousses si prometteuses.

Alors, changeons notre regard sur ce et ceux qui nous entourent : où seront les minuscules semences de fraternité, de justice, d’amour véritable ? Comment discerner, valoriser, encourager, nourrir et accompagner ces micro-initiatives qui vont dans le sens du royaume de Dieu si cher à Jésus de Nazareth ?

 


[1]. Ernst Friedrich Schumacher, Small is Beautiful – A Study of Economics as if People Mattered, Seuil, 1979

Lectures de la messe
Première lecture
« Je relève l’arbre renversé » (Ez 17, 22-24)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : « À la cime du grand cèdre, je prendrai une tige ; au sommet de sa ramure, j’en cueillerai une toute jeune, et je la planterai moi-même sur une montagne très élevée. Sur la haute montagne d’Israël je la planterai. Elle portera des rameaux, et produira du fruit, elle deviendra un cèdre magnifique. En dessous d’elle habiteront tous les passereaux et toutes sortes d’oiseaux, à l’ombre de ses branches ils habiteront. Alors tous les arbres des champs sauront que Je suis le Seigneur : je renverse l’arbre élevé et relève l’arbre renversé, je fais sécher l’arbre vert et reverdir l’arbre sec. Je suis le Seigneur, j’ai parlé, et je le ferai. »

Psaume
(91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)
R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce ! (cf. 91, 2a)

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits.

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

Deuxième lecture
« Que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur » (2 Co 5, 6-10) 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, nous gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur, tant que nous demeurons dans ce corps ; en effet, nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision. Oui, nous avons confiance, et nous voudrions plutôt quitter la demeure de ce corps pour demeurer près du Seigneur. Mais de toute manière, que nous demeurions dans ce corps ou en dehors, notre ambition, c’est de plaire au Seigneur. Car il nous faudra tous apparaître à découvert devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rétribué selon ce qu’il a fait, soit en bien soit en mal, pendant qu’il était dans son corps.

Évangile
« C’est la plus petite de toutes les semences, mais quand elle grandit, elle dépasse toutes les plantes potagères » (Mc 4, 26-34) Alléluia. Alléluia.
La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia. (-) 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence : nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »

Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ? Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences. Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »

Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre. Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

20 novembre 2017

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le Christ-Roi, Barbara et les dinosaures


Homélie pour la fête du Christ-Roi / Année A
26/11/2017

Cf. également :

Les trois tentations du Christ en croix
La violence a besoin du mensonge
Divine surprise
Le Christ Roi fait de nous des huiles
Non-violence : la voie royale
Un roi pour les pires

Dis, quand reviendras-tu ?

L’immense acteur qu’est Gérard Depardieu a étonné son monde en se risquant à chanter Barbara en Février 2017 au théâtre des Bouffes du Nord. Immense hommage à la non moins immense diva qu’était Barbara. Parmi ses succès inoubliables, la foule du théâtre reprend immanquablement en chœur le refrain de cette complainte nostalgique :

« Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus… »

Cette supplique à un amour parti au loin pourrait bien être celle de l’Église soupirant depuis des siècles après le retour du Christ. Paul au I° siècle croyait que c’était imminent. Les premiers chrétiens ont cru un moment que l’incendie de Rome en était le présage (cf. Ap 13,18 où 666 est le chiffre de l’empereur Néron, accusant les chrétiens de cet incendie). Plus tard, c’est la chute de l’empire avec la prise de Rome par les Barbares qui a failli annoncer la fin du monde. Mais ce n’était que la fin d’un monde. Puis les millénaristes ont interprété le cap de l’an 1000 comme la date du retour du Christ pour établir un règne de 1000 ans sur terre avant le jugement final (cf. Ap 20).

Les témoins de Jéhovah ont repris ces vieilles prédictions pour annoncer à plusieurs reprises la fin du monde, heureusement sans efficacité aucune (au moins à 6 reprises : 1914, 1918, 1921, 1925, 1975… et maintenant, 2034 !). Bref, depuis l’Ascension, c’est-à-dire depuis la fin des apparitions pascales qui correspond à l’éloignement du Christ – l’absent de l’histoire à l’instar du maître de la parabole des talents parti en voyage – les chrétiens ne cessent de répéter le dernier cri de la Bible (Ap 22,20) : « viens seigneur Jésus ! » (Marana tha !).

 

L’instant dinosaure

meteorstrikedinosaursLes monothéistes sont bien les seuls à soupirer ainsi ! Pour les athées, nulle vie après la mort, nul monde en dehors de ce monde-ci. Si on ramène l’histoire de l’Univers à une journée, l’humanité n’en occupe que deux minutes à peine… Il se pourrait bien, et c’est scientifiquement l’hypothèse la plus probable, que l’espèce humaine disparaisse ‘bientôt’ de la surface de la Terre, sans que l’univers s’en aperçoive.
Cela s’est déjà produit : les dinosaures ont régné sur terre pendant environ 160 millions d’années (l’humanité est loin de ce record !) puis a soudainement disparu en quelques milliers d’années. Il a suffi d’une météorite entrant en collision avec notre planète il y a 65 millions d’années pour que ces monstres préhistoriques dominant le vivant soient rayés de la carte.
À l’échelle de l’univers, l’homme pourrait bien être qu’un dinosaure de passage, tout aussi insignifiant en fin de compte. La fin de notre terre est inéluctable : elle est écrite au plus tard dans l’extinction de notre Soleil, dans 5 à 7 milliards d’années. Sera-ce la fin de l’humanité ? Elle se sera peut-être autodétruite auparavant, ou un aléa extérieur l’aura anéanti comme la météorite pour les dinosaures. Ce que nous appelons la fin du monde n’est donc que la fin de l’être humain. L’univers s’en remettra. Certaines théories scientifiques le prétendent éternel. D’autres lui prédisent un Big Crunch final. En tout cas, la disparition de l’homme ne lui fera ni chaud ni froid.

Il faut donc être un peu fou pour oser espérer non seulement une vie après la mort individuelle, mais le surgissement d’un monde nouveau pour tous comme l’évangile de ce dimanche (Mt 25) le décrit ! Loin de se laisser fasciner par le vertige de la fragilité humaine – qui n’est qu’un instant de l’univers – les chrétiens puisent dans les paroles Jésus l’espérance d’un royaume de justice et d’amour, création nouvelle : « venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde ». Plus qu’une survie individuelle, cette expérience concerne – répétons-le – l’ensemble de l’humanité de tous les temps, de tous les lieux. Elle est proprement inimaginable, c’est pourquoi le Christ recourt à des images pour en approcher la réalité. Et les images du royaume du Christ sont nombreuses, parce que son contenu est inépuisable : ici brebis et boucs, ailleurs bon grain et ivraie, ou talents fructifiés, ou repas de noces pour vierges sages etc. etc.

Plus nous parcourons ces images, plus nous comprenons qu’en fait le royaume de Dieu est au-delà de toute représentation. « La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et l’on ne dira pas : Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! » (Lc 17,20). C’est ce que les Pères de l’Église appelaient la voie négative : ce que nous ignorons de Dieu est infiniment plus que ce que nous croyons en connaître. Dès lors, il est plus juste de discerner ce que le royaume n’est pas, et de ne pas s’aventurer à définir ce qu’il est. Les mystiques qui emprunteront cette voie négative s’abîmeront d’ailleurs dans la contemplation silencieuse, car Dieu est au-delà de tout créé, au-delà de tout (voir apophatique).

 

Un retour, ou une venue ?

illustration52Paul, qui n’a pas connu le Jésus historique, parle du retour du Christ dans notre deuxième lecture. Jésus, lui, parle de la venue du Fils de l’homme dans notre évangile du jugement dernier (Mt 25, 31-46). Simple nuance ? Pas sûr. Le terme retour suggère une restauration de l’ordre ancien, comme si le Christ revenait sur terre pour y instaurer son royaume ‘manu militari’. Le jugement dernier dans cette optique n’est que le décret royal sifflant la fin de la récréation et ré-ordonnant la terre selon le plan divin. On retrouve la vieille croyance millénariste incarnée par les témoins de Jéhovah. Ils ne sont pas les seuls : le Coran et les musulmans attachent également attendent également cette forme du retour du Christ pour qu’enfin la terre tout entière soit soumise (islam) à Dieu en vivant de sa loi (charia) dans tous les domaines (politique, famille, scientifique…). L’attente du retour d’un Messie très temporel est sans doute née dans la foi de Mohammed au contact de juifs messianiques de Syrie et d’Arabie, persuadés que Jésus allait bientôt revenir pour reconstruire le Temple de Jérusalem et inaugurer le royaume de Dieu sur terre.

Or l’espérance chrétienne n’est pas celle des témoins de Jéhovah ni celle des musulmans ! Il s’agit bien pour l’Église d’attendre une venue, et non un retour pur et simple. D’ailleurs, le temps liturgique de l’Avent qui commence à partir de la fête du Christ-Roi signifiait exactement cela : ad-ventus, la venue du Christ vers nous. Cette venue n’est pas pour rétablir un ordre ancien, mais pour créer un monde nouveau où le Christ nous emportera avec lui. Il y a autant de disproportion entre l’avant et l’après création du monde qu’entre l’avant et l’après jugement dernier. Vouloir réaliser l’avènement de ce monde nouveau sur terre a été l’erreur terrible du communisme, et de toutes les idéologies voulant faire le bonheur de l’humanité à marche forcée, à la force du poignet (et sans Dieu).

Même si les chrétiens se battent pour rendre ce monde plus humain, plus équitable, ils en connaissent l’imperfection radicale : seule la venue de Dieu en personne pourra ouvrir, à chacun et à tous, un chemin de vie dans un monde autre.

L’espérance du jugement dernier de cette fête du Christ-Roi ne se réduit pas à l’enfer ou au paradis. Elle concerne la transformation de tout l’Univers, pour que l’humanité – et donc chacun de nous – y trouve sa plénitude en Christ, roi de cet univers radicalement nouveau.
L’instant humain ne sera pas un instant dinosaure, et Barbara avait raison de chanter sa supplique à l’amour absent…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Toi, mon troupeau, voici que je vais juger entre brebis et brebis » (Ez 34, 11-12.15-17)
Lecture du livre du prophète Ézékiel

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis, et je veillerai sur elles. Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau quand elles sont dispersées, ainsi je veillerai sur mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées. C’est moi qui ferai paître mon troupeau, et c’est moi qui le ferai reposer, – oracle du Seigneur Dieu. La brebis perdue, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la garderai, je la ferai paître selon le droit. Et toi, mon troupeau – ainsi parle le Seigneur Dieu –, voici que je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs.

Psaume
(Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6)
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. (cf. Ps 22, 1)

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer.

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin
pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi :
ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi
devant mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête,
ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent
tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur
pour la durée de mes jours.

Deuxième lecture
« Il remettra le pouvoir royal à Dieu le Père, et ainsi, Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 20-26.28)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. En effet, de même que tous les hommes meurent en Adam, de même c’est dans le Christ que tous recevront la vie, mais chacun à son rang : en premier, le Christ, et ensuite, lors du retour du Christ, ceux qui lui appartiennent. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance. Car c’est lui qui doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort. Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous.

Évangile
« Il siégera sur son trône de gloire et séparera les hommes les uns des autres » (Mt 25, 31-46)
Alléluia. Alléluia.  Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David notre père. Alléluia. (Mc 11, 9b-10a)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs : il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.
Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’ Alors les justes lui répondront : ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’ Et le Roi leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.’
Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : ‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits, dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’ Alors ils répondront, eux aussi : ‘Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ?’ Il leur répondra : ‘Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’
Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , ,

14 mai 2015

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 14 h 00 min

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

Homélie du 7° Dimanche de Pâques / Année B
17/05/2015

 

Le rapport de l’Église au monde

« Je leur ai fait don de ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils ne sont pas du monde, de même que moi je ne suis pas du monde. Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. » (Jn 17, 18-19)

 

Il y a dans l’évangile de Jean une dialectique de la situation des chrétiens dans le monde : à la fois dedans et dehors, immergés dans la vie sociale de leurs contemporains, et témoignant d’une autre vie qui vient d’en-haut ; solidaires des combats pour la dignité humaine et contestant la prétention de ce monde à être l’horizon ultime de l’homme.

L’Église est sacrement parce qu’elle est dans le monde sans être du monde. Cette double appartenance (au monde de l’homme et au monde de Dieu) se traduit dans Vatican II par la présence des deux documents sur l’Église, Lumen Gentium (LG) et Gaudium et Spes (GS). Regardons comment.

 

Lien de solidarité Église-monde

Dès le départ, le Concile définit le public auquel il veut s’adresser: non pas les seuls catholiques, mais le monde entier, « toutes les créatures », « tous les hommes » « tout le genre humain » (LG 1). C’est en effet qu’il y a un lien de solidarité entre Église et monde: même si l’Église est  antérieure au monde dans le dessein de Dieu, car elle est « annoncée en figures dès l’origine du monde » (LG 2), l’Église sait qu’elle vit et agit  dans le monde (LG 3), dont elle fait elle-même partie, et où s’y opère sa croissance (LG 3). L’Église, destinée à s’étendre à toutes les parties du monde, prend place dans l’histoire humaine (LG 9) et non pas en-dehors. Parce que Dieu a aimé ce monde (LG 41), tel qu’il est, au point de laisser le Christ donner sa vie pour le salut de ce monde (LG 17), l’Église veut porter sur ce monde le même regard d’amour, cherchant à être signe de l’action continuelle du Christ au milieu du monde, Lui qui en est la lumière véritable (LG 3; 28; 48). C’est donc d’emblée un regard d’amour qui prévaut, et non une attitude de défiance et de dénégation du monde dans lequel l’Église est plongée.

 

Lien de contestation Église-monde

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde dans Communauté spirituelleAu service de la croissance du monde vers plus d’humanité en Dieu, l’Église ne peut pourtant être réduite à une réalité du monde. Les élus sont choisis par le Christ dès avant la création du monde (LG 3), et l’Église est antérieure au monde (LG 2). C’est pourquoi elle est aussi un vis-à-vis, un guide, qui, par son existence même, conteste et se différencie d’une vision trop humaine de l’évolution du monde, que ce soit le mythe du « progrès » ou celui de l’autonomie absolue de l’homme. Blessé par le péché, le monde a besoin d’un salut, d’une rédemption qu’il ne peut se donner à lui-même (LG 9;52). Plus encore, « la figure de ce monde passe » (LG 42;48), et « le renouvellement du monde est irrévocablement acquis et, en toute réalité, anticipé dès maintenant: en effet, déjà sur la terre l’Église est parée d’une sainteté encore imparfaite mais véritable » (LG 48). Nous attendons le renouvellement définitif du monde (LG 6) où, avec le genre humain tout l’univers trouvera sa perfection définitive dans le Christ (LG 48). L’Église ne doit donc pas avoir peur de se différencier de ce monde lorsque celui-ci refuse sa vocation divine; et cela au prix même de persécutions pendant ce « pèlerinage sur la terre » (LG 7). C’est pourquoi le témoignage du martyre reste l’horizon réel de tout disciple du Christ, « acceptant librement la mort pour le salut du monde » afin de « le suivre sur le chemin de la Croix, à travers les persécutions qui ne manquent jamais à l’Église » (LG 42).

 

Distinction et différence Église-monde

Cette double appartenance de l’Église (au monde et au Royaume de Dieu) lui donne une responsabilité particulière dans l’achèvement de l’histoire humaine en Dieu. Elle doit travailler à la consécration et la sanctification du monde (LG 31), sans se confondre avec lui, sans non plus n’être que la mauvaise conscience du monde… En fait, c’est un triple mouvement d’accomplissement / redressement / dénonciation qui marque les rapports Église-monde. L’image du sel de la terre et de la lumière du monde reprise en LG 9, ou l’image des chrétiens « âme du monde », tirée de la Lettre à Diognète et citée en LG 38, essaient de maintenir cette tension, sans la résoudre dans la seule logique de l’enfouissement (sel de la terre) ou de la visibilité à tout prix (lumière du monde). Il faut donc sans cesse conjuguer le « oui » et le « non » sur notre monde, avec la liberté intérieure de ceux qui discernent la venue du Royaume de Dieu relativisant toute réalisation humaine, et pour laquelle toute réalisation humaine est pourtant d’un prix inestimable.

 attestation dans Communauté spirituelle Au cours de l’histoire

Cette double appartenance, cette tension entre le « oui » et le « non », cette double logique d’attestation-contestation du monde, le Chapitre III sur l’histoire en montrera la complexité et la diversité de réalisations historiques. Essayons simplement ici de caractériser à grands traits les principaux types historiques du rapport Église-monde.

 

Aux premiers siècles: la contestation du monde, jusqu’au martyre.

Le christianisme s’est affirmé peu à peu dans son originalité, en se dégageant du judaïsme et en se différenciant de lui. A partir de là, la rencontre avec la culture et le monde gréco-romains, avec le paganisme, provoque l’affrontement des deux cultes : le culte dû à l’empereur, à Rome et à ses dieux; le culte au Dieu de Jésus-Christ. Il faut choisir : l’Église refuse de concilier les deux, au prix des persécutions et des martyres. L’Empire voit alors dans l’Église une menace pour sa propre cohésion. La contestation du monde ne peut cependant être absolue, comme si il fallait être un « pur », un « parfait » héroïque pour être chrétien, ce qui contredirait l’aspiration universelle du message chrétien, et notamment de sa prédilection pour les faibles, les petits et les foules [1]. Le refus de l’idolâtrie ne se fait pas sans mal, ni sans quelques concessions (viandes immolées aux idoles). La question des « lapsi » déchire un moment l’Église. Finalement, contre la position des intransigeants qui n’admettaient pas de faiblesse dans la contestation du monde païen, les modérés firent admettre la discipline pénitentielle et la réintégration dans la communauté.

 contestationCertains chrétiens veulent durcir cette opposition à l’Empire (Tertullien par exemple), mais la plupart des évêques ont le souci (pastoral) de ne pas trop provoquer les autorités pour que le christianisme puisse prendre sa place dans la vie de la cité. Mais les uns et les autres demeurent dans une logique première de contestation du monde païen, dans l’affirmation notamment du seul culte à Dieu.


De Constantin à la Renaissance: attestation (du monde par l’Église) plus que contestation

Avec la paix constantinienne, le christianisme devient un élément constitutif de la société, et même une force de cohésion. L’appartenance à la société et l’Église devient de plus en plus une seule et même réalité. Seuls des ermites et des moines vont résister à cette fusion Eglise-monde : en partant au désert, ou en constituant des ‘contre-sociétés’ monastiques.
L’impact culturel du christianisme va devenir plus prégnant encore après les invasions barbares: force de résistance, puis de victoire sur les barbares, la « chrétienté » se forme et s’organise, palliant les déficiences d’un Empire déliquescent en Occident. « Chrétienté » englobante et très fortement structurée. De là vont naître des situations conflictuelles entre le « sacerdoce » et le « pouvoir civil », entre le « spirituel » et le « temporel » (cf. la « théorie des deux glaives » de Boniface VIII). Cette sorte de confusion entre Église et société provoque une certaine méfiance envers ce qui est extérieur, envers les cultures non-occidentales également (cf. le schisme de 1054, ou le problème des rites chinois avec Mattéo Ricci), et tend à la transplantation ailleurs du modèle culturel occidental. Dans les pays de « rois très chrétiens », l’alliance du trône et de l’autel va marquer pour longtemps les relations Église-État: les « convenances » théologiques trouvées à la monarchie témoignent de l’appui sans faille que l’Église donne alors au régime en place.

 

De la Renaissance à la modernité: contestation de l’Église par le monde ; réactions ecclésiales.

Avec la Renaissance, et plus encore à partir du siècle des Lumières (XVIIIème siècle), un processus de sécularisation s’amorce. L’Église, dénoncée comme oppressive et castratrice par les penseurs et les politiques est amenée à se défendre, à définir sa place et son rôle dans la société. Au XV-XVIème siècles, la découverte du Nouveau Monde et les colonisations font rencontrer l’Église avec la pluralité des cultures, alors qu’elle-même (l’Église catholique en tous cas, identifiée à l’époque à l’Église occidentale) reste très liée à une culture, qui est ainsi remise en cause.

De là diverses attitudes ecclésiales en réaction :

- l’affirmation apologétique de la supériorité du christianisme pour ce qui concerne la vérité et le bien suprême de la société; de même que la supériorité du christianisme sur les autres religions rencontrées dans le monde.

- le combat contre le rationalisme, le modernisme: le Syllabus (1864), l’encyclique Pascendi  en 1908 contre les erreurs modernistes…

- mais aussi le dialogue avec la science (malgré la « bavure » Galilée!), dialogue rendu possible grâce à la longue tradition universitaire de l’Église, sans laquelle la pensée moderne n’aurait pu se développer. Peu à peu, les déviations du syncrétisme, du concordisme ou au contraire de l’opposition farouche vont s’atténuer. Les crises de l’affrontement au modernisme et au positivisme sont cependant révélatrices de la façon dont le sujet moderne s’est pensé contre la religion chrétienne, en émancipation de l’Église et de sa tutelle sur la société.

- plus récemment, la volonté d’affirmer l’identité chrétienne et d’évangéliser les cultures et toutes les zones de l’activité humaine (Evangelii Nuntiandi, Action Catholique…), en un temps où les idéologies marxistes et libérales tendent à privatiser l’expression de la foi.

- la volonté d’ »ouverture au monde », qui a succédé à l’attitude de défense d’une  forteresse assiégée: recherche d’une participation à la construction du monde, recherche de nouveaux langages de foi. À côté de cette ouverture au monde, l’évangélisation retrouve aujourd’hui une annonce de type kérygmatique (nouveaux mouvements religieux), comme la nécessité d’un dialogue avec toutes les autres religions (rencontre inter-religieuse d’Assise…).

 

Bref, depuis la Renaissance, le fragile équilibre médiéval est rompu, et l’Église est amenée à repenser son rapport au monde, sans le limiter au rapport Église-État.

Des éléments ont permis de repenser ce rapport:

- la redécouverte, grâce au renouveau biblique, de l’histoire, comme un lieu où s’exprime l’action de Dieu. Non pas seulement comme un passé mort ou idéalisé, mais comme une dynamique où l’Esprit Saint conduit l’Église. L’Église est une part d’humanité qui vit l’histoire comme habitée par la Promesse divine, et ouverte à l’avenir de Dieu.

- l’intérêt ainsi porté à l’eschatologie, non réduite aux « fins dernières », permet d’envisager le rapport de l’Église au monde, non comme un rapport entre ces deux termes seulement, mais en référence à un troisième: le Royaume, qui les englobe tous deux, qui est la « fin » des deux, leur avenir absolu, que l’Église espère et fait advenir pour elle comme pour le monde.

« On parle d’attention au monde… mais l’Église serait-elle autre que le monde ?  N’est-elle pas le monde, elle aussi ? et nous chrétiens aussi ? Alors vers quoi nous tournons-nous quand nous nous tournons vers le monde ? L’Église n’est pas tout simplement « non-monde », elle n’existe pas « à côté » ou « au-dessus » de la société sécularisée, mais en elle, comme une communauté qui lui appartient et qui essaie de vivre des promesses de Dieu annoncées et définitivement confirmées en Jésus-Christ, et qui donc tente à nouveau de faire pénétrer cette espérance dans la société contemporaine dont elle critique les exclusives et les prétentions totalitaires. Elle annonce, non son espérance, mais celle du Royaume de Dieu comme avenir du monde. » [2]

L’Église n’est pas seulement un « non-monde », mais une part d’humanité, ce qui permet de dépasser tout dualisme dans les relations. Il serait cependant dangereux de refuser toute altérité et toute différence, toute rupture, comme si l’Église trouvait son principe d’existence dans le monde seulement, et non de Jésus-Christ et du don de l’Esprit. Mais, de fait, l’Église n’est pas « à côté » du monde, se désintéressant de l’histoire pour ne regarder que vers le ciel. Elle n’est pas « au-dessus », seule habilitée à juger le monde, les actions et les comportements des hommes.  Elle est dans le monde comme son lieu d’existence; elle est  le monde devenant déjà Corps du Christ, elle est le « monde réconcilié » en puissance. Mais elle n’est pas purement et simplement le « déjà-là », dans un monde qui serait tout entier dans le « pas encore ». Elle est appelée à annoncer ce « pas encore » qui est la vérité ultime du monde comme d’elle-même, et donc à s’ouvrir et à ouvrir le monde à l’avenir de Dieu, en dénonçant les situations humaines étrangères ou hostiles à la vraie dignité de l’homme en Dieu.  Elle doit aussi accueillir, recevoir, de ce monde où Dieu continue d’être en dialogue avec toute l’humanité, et d’agir par le souffle de son Esprit, que nul ne peut enfermer, pour que son Règne arrive.

Entre l’Église et le monde, le rapport doit se vivre en termes de solidarité, de dialogue, de service (du dessein de Dieu pour le monde), de critique également au titre de la mission prophétique de l’Église à discerner la venue du Règne, et les obstacles à cette venue, dans le présent des hommes.

 

On peut résumer cette dialectique Église-monde dans le tableau suivant  [3] :

 

ARGUMENTS THÉOLOGIQUES

 

 

Dire « OUI » au monde

 

Dire « Non » au monde

 

  

 

POUR

  • Création
  • Incarnation
  • Discerner l’action invisible de l’Esprit (de Dieu) dans le monde
  • Croire en l’homme
  • Tradition d’un rapport critique à la Tradition
  • Rédemption (Croix, jugement du monde, salut…)
  • Le « oui » sincère au monde ne va plus de soi (désillusions du Progrès)
  • Affirmer l’identité visible de l’Esprit (du Fils) par  et  dans  l’Église.
  • Croire en Dieu
  • Nécessité de la Tradition (mémoire croyante; points de repères…)

 

 

 

 CONTRE

  • « Naïveté optimiste »
    => risque de complicité avec le péché du monde
  • Risque de la disparition de la médiation ecclésiale (enfouissement, sel de la terre…)
  • Lien Église-salut compromis
  • Tradition minimisée
  • Faire de Dieu (de l’Église) le « bouche-trou de nos insuffisances »
  • Survalorisation  de la médiation ecclésiale
  • Logique du tout ou rien
    => risque de sectarisme, de fermeture
  • Nostalgie du passé (idéalisé)

 

Notons que Vatican II a désamorcé le conflit potentiel entre l’Église et le monde en réintroduisant le troisième terme dont Jésus lui-même faisait l’essentiel de sa mission : le Royaume de Dieu, irréductible à l’Église comme au monde…

 

Apprenons donc de l’Esprit du Christ ce que veut dire : être dans le monde sans être du monde

 


[1]. Le fondateur d’ATD Quart-Monde a de très belles pages sur l’amour des foules par Jésus dans l’Évangile; Cf. WRESINSKI J., Heureux vous les pauvres, Cana, Paris, 1984 et Les pauvres sont l’Église, Le Centurion, Paris, 1983.

[2]. METZ J.B., Pour une théologie du monde, Cerf, Coll. Cogitatio Fidei n° 57, Paris, 1971, p 107.

[3]d’après GAGEY P. H.-J., Le « oui » et le « non » de Dieu sur notre monde, Documents Épiscopat n° 14, Septembre 1993.

 

 

1ère lecture : « Il faut que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de la résurrection de Jésus » (Ac 1, 15-17.20a.20c-26)
Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères qui étaient réunis au nombre d’environ cent vingt personnes, et il déclara : « Frères, il fallait que l’Écriture s’accomplisse. En effet, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait d’avance parlé de Judas, qui en est venu à servir de guide aux gens qui ont arrêté Jésus : ce Judas était l’un de nous et avait reçu sa part de notre ministère. Il est écrit au livre des Psaumes : Qu’un autre prenne sa charge. Or, il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a vécu parmi nous, depuis le commencement, lors du baptême donné par Jean, jusqu’au jour où il fut enlevé d’auprès de nous. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection. » On en présenta deux : Joseph appelé Barsabbas, puis surnommé Justus, et Matthias. Ensuite, on fit cette prière : « Toi, Seigneur, qui connais tous les cœurs, désigne lequel des deux tu as choisi pour qu’il prenne, dans le ministère apostolique, la place que Judas a désertée en allant à la place qui est désormais la sienne. » On tira au sort entre eux, et le sort tomba sur Matthias, qui fut donc associé par suffrage aux onze Apôtres. 

Psaume : 102 (103), 1-2, 11-12, 19-20ab

R/ Le Seigneur a son trône dans les cieux. ou : Alléluia ! (102, 19a)

 Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Le Seigneur a son trône dans les cieux :
sa royauté s’étend sur l’univers.
Messagers du Seigneur, bénissez-le,
invincibles porteurs de ses ordres !

2ème lecture : « Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 11-16)
Lecture de la première lettre de saint Jean

Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et, en nous, son amour atteint la perfection. Voici comment nous reconnaissons que nous demeurons en lui et lui en nous : il nous a donné part à son Esprit. Quant à nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé son Fils comme Sauveur du monde.

 Celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui.

Evangile : « Qu’ils soient un, comme nous-mêmes » (Jn 17, 11b-19)

Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ;
je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira.
Alléluia. (Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde.
Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , ,

Servants d'Autel |
Elder Alexandre Ribera |
Bibliothèque paroissiale de... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tishrimonaco
| Elder Kenny Mocellin.
| Dixetsept