La tentation du mépris
La tentation du mépris
Homélie pour le 30° dimanche du Temps ordinaire / Année C
26/10/25
Cf. également :
Pharisien lucide, publicain illucide ?
D’Anubis à saint Michel
Dans les petits papiers de Dieu
Simul peccator et justus : de l’intérêt d’être pécheur et de le savoir
« J’ai renoncé au comparatif »
Cendres : soyons des justes illucides
Toussaint : le bonheur illucide
La croissance illucide
Divine surprise
La docte ignorance
1. Votre dernier mépris, c’était pour qui ?
Rappelez-vous : cette légère moue, ce petit rictus, cette commissure aux lèvres, ce détour du regard pour ne pas voir… Lorsque le visage se durcit et que les yeux deviennent froids, accusateurs ; lorsqu’un geste de la main suffit à repousser un intrus dont on ne veut pas…
Peu de personnes pourraient avouer – surtout devant d’autres – qu’elles ont récemment ressenti et exprimé du mépris envers quelqu’un. En toute bonne conscience, nous nous identifions rarement au pharisien de la parabole de ce dimanche (Lc 18,9-14), persuadé que les autres sont injustes, méprisables. Pourtant, la gêne éprouvée en passant près d’un mendiant malodorant, d’un migrant baragouinant son mauvais français, ou le jugement ‘in petto’ devant tel comportement public, tel étalage de richesses, telle réussite imméritée nous font passer par toutes les couleurs du mépris : de la dénégation ou dégoût, du désaveu au jugement sévère, de l’étonnement au sarcasme, de l’ironie à la condamnation.
Le mépris est meurtrier.
Il empêche le pharisien de fraterniser avec le publicain. Il sépare ceux qui se croient « justes » des « injustes ». Pour les pauvres, les petits, les sans-défense, le mépris des puissants se traduit toujours par plus de misère, plus de domination, et des procès en tous genres. Le mépris inverse est tout aussi dangereux : lorsque les pauvres méprisent les riches, la violence armée n’est pas loin. Car le mépris nourrit la haine, si bien que chaque révolution nourrit sa Terreur présentée comme un « juste » renversement des choses.
2 Le mépris dans la Bible
Notre parabole montre le malheur dont le pharisien s’entoure lui-même en méprisant les pécheurs publics. Le mot employé par Luc est le verbe grec ἐξουθενέω (= exoutheneo) : mépriser. Il ne l’emploie que deux fois dans son Évangile : ici dans cette parabole (« à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres »), et ensuite lors du procès de Jésus, lorsqu’il comparaît devant Hérode : « Hérode, ainsi que ses soldats, le traita avec mépris et se moqua de lui : il le revêtit d’un manteau de couleur éclatante et le renvoya à Pilate » (Lc 23,11). Le rapprochement des deux occurrences est saisissant : le pécheur dont le juif pieux se moque est bien Jésus ; l’inculpé lamentable qu’on traîne devant Hérode devient l’objet de son mépris. D’où la dérision dont il revêt ce soi-disant prétendant au trône royal : l’habit rouge vermeil, comme une caricature méchante ; les moqueries, comme des lanières de fouet destinées à faire rire la foule et l’entraîner elle aussi au mépris, à la dérision. Bientôt, ces mots méprisants se changeront en coups de fouet bien réels, puis en crachats, en insultes, et finalement en clous plantés dans les poignets et les chevilles…
Luc réutilise ensuite – volontairement – le même verbe ἐξουθενέω pour caractériser la Passion de Jésus : « Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle » (Ac 4,11).
En étant ainsi identifié aux méprisés les plus vils de l’Empire romain par le supplice infamant de la croix, Jésus plonge au plus bas de notre humanité – jusqu’aux enfers mêmes – pour aller chercher et sauver ceux qui se croyaient perdus, condamnés par les hommes, oubliés de Dieu.
Cette interprétation de la Passion du Christ comme tragédie du mépris aurait dû vacciner les premiers chrétiens contre un tel ressentiment. Hélas, dès les communautés de Jérusalem et de Rome, Paul est témoin que les baptisés sont capables de se mépriser mutuellement. Ceux par exemple qui observaient les interdits alimentaires de la cacherout juive avaient tendance à juger sévèrement ceux qui ne le faisaient pas. Paul intervient vigoureusement pour stopper ce mépris des « bienfaisants » : « Que celui qui mange ne méprise pas celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu l’a accueilli, lui aussi » (Rm 14,3).
Et il rappelle à tous la commune humanité qui unit le pharisien au publicain, le juif au païen, le croyant attaché aux traditions à celui qui se sent libre : « Alors toi, pourquoi juger ton frère ? Toi, pourquoi mépriser ton frère ? Tous, en effet, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu » (Rm 14,10).
Plus encore, à Corinthe – ville où le canal de l’isthme rassemble dockers, prostituées et populace en tous genres près du port – Paul est obligé de rappeler que, depuis Jésus méprisé par tous, Dieu choisit « ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas. Voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est » (1Co 1,28). « Nous, nous sommes fous à cause du Christ, et vous, vous êtes raisonnables dans le Christ ; nous sommes faibles, et vous êtes forts ; vous êtes à l’honneur, et nous, dans le mépris » (1Co 4,10).
Jacques quant à lui s’étonne qu’en plus du malheur d’être démunis, les pauvres soient sévèrement jugés par les baptisés de Jérusalem : « Mais vous, vous méprisez le pauvre. Or n’est-ce pas les riches qui vous oppriment, et vous traînent devant les tribunaux ? » (Jc 2,6).
Dans l’Ancien Testament, on se souvient que le jeune David était méprisé parce qu’il était roux (et en ce temps-là, cela sentait le diabolique, comme les albinos ou les difformes !) : « Lorsqu’il le vit, il le regarda avec mépris car c’était un jeune garçon ; il était roux… » (1S 17,42). C’est pourtant lui – le roux devant qui on se détourne – que YHWH choisit pour être son Messie !
Outre sa rousseur, David a eu l’impudence de danser de joie devant l’arche d’alliance lorsqu’il la fit entrer dans Jérusalem. Spectacle choquant : un roi à demi-nu virevoltant en public pour célébrer YHWH !
« Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur. Dans son cœur, elle le méprisa » (2S 6,16 ; cf. 1Ch 15,29).
Cela aurait dû vacciner David contre le mépris envers autrui ! Hélas… Il n’a pas hésité envoyer le mari de la belle Bethsabée au front, en première ligne de la guerre, pour qu’il soit tué et qu’il puisse prendre sa femme tant convoitée. En méprisant la vie d’un rival amoureux, David a méprisé YHWH lui-même : « Pourquoi donc as-tu méprisé le Seigneur en faisant ce qui est mal à ses yeux ? Tu as frappé par l’épée Ourias le Hittite ; sa femme, tu l’as prise pour femme ; lui, tu l’as fait périr par l’épée des fils d’Ammone. Désormais, l’épée ne s’écartera plus jamais de ta maison, parce que tu m’as méprisé et que tu as pris la femme d’Ourias le Hittite pour qu’elle devienne ta femme » (2S 12,9-10).
Décidément, nous n’apprenons pas grand-chose en traversant les malheurs qui nous frappent, puisque nous sommes capables comme David de condamner après avoir était sauvés, de mépriser après avoir été choisis… !
Les longues complaintes de Job souffrant du mépris général à cause de soi-disant châtiments divins qui s’abattent sur lui sont célèbres. Tout semble sourire aux injustes, alors que les malchanceux sont mis à l’écart : « Au malchanceux, le mépris ! pense l’homme heureux. Un coup de plus à ceux dont le pied chancelle ! » (Jb 12,5). « Même les garnements ont pour moi du mépris ; si je me lève, ils parlent contre moi » (Jb 19,18).
Jésus apparaîtra pour les chrétiens comme le nouveau Job, qui a tenu bon dans l’épreuve du mépris, et que YHWH a relevé du fumier, des insultes et du dégoût en lui donnant la résurrection à partager à tous.
Les psaumes font écho à la plainte de Job, à la Passion du Christ ridiculisé sur le gibet : « Et moi, je suis un ver, pas un homme, méprisé par les gens, rejeté par le peuple » (Ps 22,7).
« Pitié pour nous, Seigneur, pitié pour nous : notre âme est rassasiée de mépris. C’en est trop, nous sommes rassasiés du rire des satisfaits, du mépris des orgueilleux ! » (Ps 123,3-4).
« Épargne-moi l’insulte et le mépris : je garde tes exigences. » (Ps 119,22).
Ce rapide tour d’horizon biblique suffit à mettre le mépris au cœur de la Passion-Résurrection de Jésus : l’humiliation, la dérision, la condamnation religieuse, la négation de son humanité ont conduit le Nazaréen à sa chute, à son élimination, avec l’approbation des foules.
3. Soigner les causes profondes du mépris
Comment expliquer qu’on en arrive là, aujourd’hui comme hier ?
Comment empêcher cette vague meurtrière de mépris de déferler en nous et autour de nous ?
Le pharisien de la parabole nous donne quelques pistes, quelques indices sur les causes : il est « convaincu d’être juste », c’est pourquoi « il méprise les autres ».
Convaincu d’être juste : voilà le drame des révolutionnaires, des bien-pensants, des gens très religieux, des tièdes évitant les excès…
Pas facile de marier convictions fortes et respect de ceux qui ne pensent pas pareil !
Le problème surgit quand le juste veut savoir s’il est juste : au lieu de demeurer – illucide – dans la confiance en son Seigneur, il cherche alors dans ses œuvres la confirmation de son statut de privilégié. Il croit qu’il peut faire son salut, qu’il peut mériter la grâce, qu’il est juste grâce à ses bonnes actions. Et donc ceux qui ne produisent pas des œuvres semblables sont sûrement écartés du salut, de la grâce. À force de vouloir posséder son statut de juste, il finit par le perdre…
Il vaudrait mieux pour lui accepter de ne pas savoir – illucide – à la manière de Jeanne d’Arc à qui on demandait si elle était en état de grâce :
« Si je n’y suis pas, Dieu m’y mette. Si j’y suis, Dieu m’y garde ».
Autrement dit : ce n’est pas à moi de savoir si je suis juste ou pas. Je l’ignore, et c’est très bien ainsi.
Cette docte ignorance s’applique alors à autrui : qui suis-je pour dire que l’autre est injuste ou pas ? Il vaut mieux laisser ce jugement en suspens, et confier à Dieu le soin de gérer tout cela !
Ne pas vouloir savoir si je suis juste est donc le chemin pour me libérer de la tentation du mépris. Car je renoncerai alors au comparatif, confiant autrui à Celui qui seul sonde les reins et les cœurs (Ps 7,10).
Mépriser, c’est rabaisser, comparer, introduire une échelle de valeurs, subordonner. Si je renonce à m’évaluer, je ferai de même pour le publicain si peu fréquentable.
Le salut (être « juste ») est illucide : celui qui veut en prendre conscience et possession le laissera couler entre ses doigts !
Le salut n’est pas de mieux faire/être/penser que l’autre, mais ensemble de se confier à l’amour gratuit d’un Dieu qui ne raisonne pas comme les humains.
La prochaine fois qu’une marque de dégoût ou un durcissement du regard trahira votre exposition à la tentation du mépris, souvenez-vous du publicain au Temple, et plus encore du condamné affublé d’un tissu rouge pour le désigner à la dérision des gens ordinaires…
« He was despised and rejected of men.. » : il était méprisé, rejeté de tous…
Extrait du Messie de Haëndel, version Gospel (« Young Messiah »)
LECTURES DE LA MESSE
PREMIÈRE LECTURE
« La prière du pauvre traverse les nuées » (Si 35, 15b-17.20-22a)
Lecture du livre de Ben Sira le Sage
Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin, ni la plainte répétée de la veuve. Celui dont le service est agréable à Dieu sera bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. La prière du pauvre traverse les nuées ; tant qu’elle n’a pas atteint son but, il demeure inconsolable. Il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui, ni prononcé la sentence en faveur des justes et rendu justice.
PSAUME
(Ps 33 (34), 2-3, 16.18, 19.23)
R/ Un pauvre crie ; le Seigneur entend. (Ps 33, 7a)
Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !
Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
Le Seigneur entend ceux qui l’appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.
Il est proche du cœur brisé,
il sauve l’esprit abattu.
Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge.
DEUXIÈME LECTURE
« Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice » (2 Tm 4, 6-8.16-18)
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée
Bien-aimé, je suis déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de la justice : le Seigneur, le juste juge, me la remettra en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a soutenu : tous m’ont abandonné. Que cela ne soit pas retenu contre eux. Le Seigneur, lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout et que toutes les nations l’entendent. J’ai été arraché à la gueule du lion ; le Seigneur m’arrachera encore à tout ce qu’on fait pour me nuire. Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. À lui la gloire pour les siècles des siècles. Amen.
ÉVANGILE
« Le publicain redescendit dans sa maison ; c’est lui qui était devenu juste, plutôt que le pharisien » (Lc 18, 9-14)
Alléluia. Alléluia. Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’ Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’ Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé ».
Patrick BRAUD
Mots-clés : juste, mépris, pharisien, publicain



















Le franciscain Éloi Leclerc a merveilleusement décrit l’esprit de pauvreté intérieure qui animait François d’Assise dans ce domaine. Au moment où il est contesté, puis évincé par l’Ordre qu’il a pourtant fondé, il découvre que le but de sa vie n’était pas de fonder quelque chose ou de ne pas fonder, mais de se fonder lui-même sur l’amour gratuit de Dieu :
Le prêtre est allé au château pour parler à la comtesse de sa fille, Chantal, dont la révolte est pour lui source d’angoisse. Par-delà l’apparence policée d’une grande dame chrétienne et résignée, le petit prêtre perce le secret d’une âme fermée à Dieu, révoltée depuis la mort de son premier enfant. Après un échange terrible sur le désespoir et l’enfer, la comtesse se rend, et jette, dans un geste fou, le médaillon et la mèche de son enfant qu’elle gardait, dans le feu où le prêtre essaie de les reprendre : « Prenez-vous Dieu pour un bourreau ? » lui dit-il. Et il ajoute : « Il veut que nous ayons pitié de nous-mêmes ».
« Moi ? Je n’ai rien à me reprocher. »
Seule une vraie relation à Dieu – le tout Autre – me permet de me découvrir