L'homelie du dimanche

21 mars 2021

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ?

 Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur / Année B
28/03/2021

Cf. également :

Rameaux : la Passion hallucinée de Jérôme Bosch
Rameaux : le conflit ou l’archipel
Comment devenir dépassionnés
Rameaux : assumer nos conflits
Rameaux, kénose et relèvement
Briser la logique infernale du bouc émissaire
Les multiples interprétations symboliques du dimanche des rameaux
Le tag cloud de la Passion du Christ
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
C’est l’outrage et non pas la douleur
Il a été compté avec les pécheurs
Sortir, partir ailleurs…

Le récit de la Passion que nous venons d’entendre – de vivre – en ce dimanche des Rameaux est le cœur du Nouveau Testament. Les premières traditions orales se sont constituées autour de ces trois jours à Jérusalem ; les premiers écrits de ce qui deviendra les Évangiles également. Une caractéristique de ces lignes saute aux yeux : elles sont truffées de citations de psaumes du début à la fin. Quand on en fait la recension, on obtient le tableau suivant, montrant que 7 psaumes sont cités par les rédacteurs à partir du procès. Et les célèbres 7 paroles du Christ en croix (si magnifiquement mises en musique pas Schütz, Pergolèse, Haydn, Franck ou Gounod) sont des bouts de psaumes mis sur les lèvres de Jésus agonisant.

                                              LES PSAUMES DE LA PASSION

Les psaumes de la Passion

En italique ou souligné, les allusions ou citations mises dans la bouche de Jésus

Que peut nous apprendre aujourd’hui ce recours aux psaumes pour décrire la Passion du Christ ?
À quel usage des psaumes cela peut-il nous appeler pour nos propres passions ?
Pourquoi donc prier les psaumes ?

 

1. Pour trouver les mots lorsqu’on n’en a plus

Rameaux : vous reprendrez bien un psaume ? dans Communauté spirituelle M02204011738-sourceTout au long des sept offices quotidiens, les moines et les moniales chantent les 150 psaumes de la Bible en une semaine, chaque semaine. À force, ils les connaissent par cœur. Ou plutôt par le cœur : leurs mots leur viennent aux lèvres naturellement quand une émotion vient les bouleverser, heureuse ou dramatique. Les millions de prêtres, religieux et religieuses, et même de laïcs pratiquant le bréviaire (« Prière du Temps Présent ») deux ou trois fois par jour font la même expérience : lorsqu’on est submergé par un sentiment très fort, l’esprit va puiser inconsciemment dans les réserves de mots accumulées par temps calme. Alors que l’émotion nous rend muet, la mémoire nous fournit les mots. Lorsque l’angoisse nous étreint au-delà de tout, nous murmurons : « mon cœur est comme de la cire, il fond au milieu de mes entrailles » (Ps 21,15). Lorsque le désir de Dieu nous brûle, nous nous tournons vers lui : « Dieu tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 62,2). Lorsque nous subissons le mal de la part d’autrui : « écoute, ô mon Dieu, le cri de ma plainte ; face à l’ennemi redoutable, protège ma vie » (Ps 63,2). Lorsque la reconnaissance nous inonde pour les bienfaits reçus, nous répétons le leitmotiv du psaume 117 : « éternel est son amour… »

Relisez le psautier : à chaque strophe, vous pourrez associer un ou plusieurs épisodes de votre vie. Et inversement, à chaque moment de votre vie vous pouvez associer un ou plusieurs psaumes qui mettent en forme avec une justesse incroyable ce que vous ressentez.

Avec le lait de sa mère, Jésus lui aussi a été biberonné à la psalmodie de ces prières attribuées à David. Aussi, quand l’horreur de la Passion le saisit, il reste silencieux, ou va chercher dans les psaumes les mots pour approcher l’indicible.
Ceux qui ont un jour trop souffert, ou trop aimé, savent ce dont il est question…

Voilà donc un premier enjeu pour nous : la familiarité avec les psaumes nous fournit un réservoir de mots plus précieux que la cave du George V !

 

2. Pour endosser l’habit d’un qui a déjà traversé

figma-le-david-de-michel-ange-table-museum croix dans Communauté spirituelleLes psaumes sont écrits à la première personne. C’est donc que leur auteur est vivant : s’il  raconte une épreuve, c’est qu’il l’a traversée. S’il se plaint de ses ennemis, c’est qu’il en a triomphé. S’il multiplie les formules d’allégresse, c’est qu’il l’a sauvegardée dans sa mémoire. Alors, prier le psaume écrit par un autre (symboliquement : David) permet d’endosser son vêtement pour faire le chemin avec lui, sachant que lui est déjà parvenu au terme. Puisqu’il n’a pas été anéanti par l’angoisse qu’il exprime, je peux sans danger laisser sortir de moi mes doutes les plus terribles, mes dérélictions les plus affreuses. Puisqu’il a su résister à ses ennemis, je peux m’exposer en criant ma peur avec lui. Puisqu’il ne s’est  finalement pas détourné de Dieu, je peux crier avec lui ma révolte devant l’injuste et l’absurde. Puisque le bonheur l’a rapproché de Dieu, je peux avec lui laisser éclater ma joie pour qu’elle s’enracine au plus haut des cieux.

Le psaume me protège : l’armure des mots de son auteur m’autorise à marcher dans ses pas. La vérité de son cri est la fronde de David pour terrasser les géants qui m’effraient. En chantant les phrases d’un qui a déjà traversé sur l’autre rive (du malheur, de l’injustice, de la joie…), je peux déjà me réjouir d’être sur un sentier de vie. Parce qu’ils sont écrits par des sauvés, je peux goûter déjà ce salut rien qu’en empruntant aux psaumes leurs mots…

 

3. Pour convertir la douleur à force de louange

#Withsyria Banksy (Capture d'écran vidéo #Withsyria Banksy)Les psaumes vont souvent de la louange à la louange. Même ceux cités dans les récits de la Passion. Ainsi le psaume 21 commence comme tant d’autres au verset 1 par la suscription : « Du maître de chant. Sur la ‘biche de l’aurore’. Psaume. De David » (Ps 21,1). Par ce rappel du chant et de David, le cadre liturgique et royal est posé, en amont. Et la mention : « sur la biche de l’aurore » est sans doute une allusion à la beauté de la reine Esther qui fit se lever l’aurore dans la nuit de la persécution vécue par son peuple. Cette référence à Pourim (la fête célébrant la délivrance des juifs vivant en Perse de leur persécuteur) éclaire d’une puissante espérance le cri de déréliction qui vient juste après : « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (v 2). Le corps du psaume que Jésus a prié dans son corps souffrant sur la croix décrit ensuite longuement le mépris, l’insulte, la dérision, l’abandon que traverse le juste persécuté, l’innocent qu’on élimine. Mais en finale, le psaume revient à la louange : « je te loue en pleine assemblée » (v 23)… et se termine sur une espérance dans laquelle les chrétiens reconnaîtront l’Église : « Et moi, je vis pour lui : ma descendance le servira ; on annoncera le Seigneur aux générations à venir. On proclamera sa justice au peuple qui va naître : Voilà son œuvre ! » (Ps 21, 31 32).

On peut faire cette analyse pour quasiment chaque psaume. La douleur et la souffrance sont bien présents, mais comme le pli au milieu de la feuille de papier qu’on parcourt d’un bord à l’autre. On les traverse.

Dans sa Passion, Jésus éprouve une triple douleur : morale d’abord (trahison de Judas, fuite de ses amis, insultes, mépris, procès injuste), spirituel surtout (être abandonné de son Père, devenir un renégat à cause du châtiment de la croix, voir son identité de Fils dispersée avec ses vêtements partagés entre les soldats, mise en pièces par la déchéance religieuse liée à la croix), physique enfin (le fouet, les épines, les clous, l’asphyxie lente et cruelle). De ces trois douleurs, la pire est celle qui touche sa relation à Dieu. Jésus a puisé dans les psaumes de quoi convertir cette douleur extrême à force de louange. Le fiel du psaume 62 l’assimile au juste bafoué sans raison. Les moqueries, les tentations, l’abandon, le partage des vêtements, la soif du psaume 21 lui promettent la louange finale. La confiance du psaume 30,6 est le point d’orgue de son agonie.

Dans les Passions qui sont les nôtres, déchiffrer ce qui nous arrive à la lumière des psaumes nous permettra avec Jésus de donner sens à l’incompréhensible, de convertir – pas de supprimer – notre douleur en pierre d’attente. Et c’est la louange qui opère en nous cette alchimie de la douleur…

 

4. Pour rejoindre la foule des priants

Charente : avec les sœurs confinées de l’abbaye de MaumontLa plupart des psaumes supposent un climat liturgique, au Temple de Jérusalem : on y entend les foules se lamenter ou exulter, les prêtres inviter les pèlerins à gravir les marches du Temple. On y sent fumer l’encens et dégouliner la graisse des sacrifices. On y admire la mémoire d’un peuple capable de relire son histoire collective en y discernant le fil rouge de l’amour de Dieu.

Le juif qui prie ces chants tout seul dans sa chambre, ou à quelques-uns dans une synagogue de campagne, sait bien qu’il n’est pas seul : cette psalmodie l’intègre à tout un peuple, de tous les âges. Il en est de même chez les chrétiens : en priant un psaume seul devant votre smartphone (grâce à l’application géniale et gratuite AELF !), vous savez que vous êtes en communion avec les milliers, les millions de priants de par le monde qui prononcent les mêmes mots à la même heure du jour (même si c’est dans des langues et des fuseaux horaires différents). Lire, réciter, prier, méditer un psaume est un acte à la fois singulier (c’est moi qui souffre, espère, lutte dans le texte) et extraordinairement collectif (c’est l’Église qui prie les psaumes avec le Christ et en lui).

Application gratuite AELFÀ l’office de Laudes, je rejoins l’immense peuple des priants qui font se lever le jour, « biche de l’aurore ». A Vêpres, mon action de grâces pour la journée écoulée s’unit à tous ceux et celles qui en font autant au soir de leur labeur. À Complies, je me confie en paix entre les bras du « Maître souverain », et je suis relié à ce Corps immense qui se repose ainsi en lui.

Elle est bien là, la force des psaumes : nous incorporer à la communion des saints de tous les lieux et tous les âges, tout en nourrissant notre identité la plus singulière, la plus personnelle. Si la souffrance ou le malheur me font croire que je suis seul dans mon épreuve, les psaumes me donneront des compagnons invisibles par milliers. Si la joie ou l’exaltation me montent à la tête en me croyant unique, les psaumes me feront humblement unir ma louange à celle d’Israël et de l’Église, depuis toujours à toujours…

Les psaumes de la Passion du Christ peuvent devenir les nôtres : à nous de pratiquer régulièrement, obstinément, cette respiration spirituelle aussi vitale que notre souffle.

Il suffit pour cela d’une application gratuite…

MESSE DE LA PASSION

PREMIÈRE LECTURE
« Je n’ai pas caché ma face devant les outrages, je sais que je ne serai pas confondu » (Is 50, 4-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, d’une parole, soutenir celui qui est épuisé. Chaque matin, il éveille, il éveille mon oreille pour qu’en disciple, j’écoute. Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.

 

PSAUME
(21 (22), 8-9, 17-18a, 19-20, 22c-24a)

R/ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (21, 2a)

Tous ceux qui me voient me bafouent,
ils ricanent et hochent la tête :
« Il comptait sur le Seigneur : qu’il le délivre !
Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! »

Oui, des chiens me cernent,
une bande de vauriens m’entoure.
Ils me percent les mains et les pieds ;
je peux compter tous mes os.

Ils partagent entre eux mes habits
et tirent au sort mon vêtement.
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin :
ô ma force, viens vite à mon aide !

Tu m’as répondu !
Et je proclame ton nom devant mes frères,
je te loue en pleine assemblée.
Vous qui le craignez, louez le Seigneur.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il s’est abaissé : c’est pourquoi Dieu l’a exalté » (Ph 2, 6-11)

Lecture de la lettre de Saint Paul apôtre aux Philippiens

Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

 

ÉVANGILE
Passion de notre Seigneur Jésus Christ (Mc 14, 1 – 15, 47)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !
Pour nous, le Christ est devenu obéissant, jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Ph 2, 8-9)

La Passion de notre Seigneur Jésus Christ selon saint Marc

Indications pour la lecture dialoguée : Les sigles désignant les divers interlocuteurs son les suivants :
X = Jésus ; 
= Lecteur ; D = Disciples et amis ; = Foule ; = Autres personnages.

L. La fête de la Pâque et des pains sans levain allait avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse, pour le faire mourir. Car ils se disaient : A. « Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple. »

 L. Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux. Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. Or, de leur côté, quelques-uns s’indignaient : A. « À quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu, en effet, le vendre pour plus de trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données aux pauvres. » L. Et ils la rudoyaient. Mais Jésus leur dit : X « Laissez-la ! Pourquoi la tourmenter ? Il est beau, le geste qu’elle a fait envers moi. Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. Ce qu’elle pouvait faire, elle l’a fait. D’avance elle a parfumé mon corps pour mon ensevelissement. Amen, je vous le dis : partout où l’Évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire. »

 L. Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

 Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : D. « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? » L. Il envoie deux de ses disciples en leur disant : X « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le, et là où il entrera, dites au propriétaire : ‘Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?’ Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. » L. Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.

 Le soir venu, Jésus arrive avec les Douze. Pendant qu’ils étaient à table et mangeaient, Jésus déclara : X « Amen, je vous le dis : l’un de vous, qui mange avec moi, va me livrer. » L. Ils devinrent tout tristes et, l’un après l’autre, ils lui demandaient : D. « Serait-ce moi ? » L. Il leur dit : X « C’est l’un des Douze, celui qui est en train de se servir avec moi dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là ! » L. Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : X « Prenez, ceci est mon corps. » L. Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : X « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »

 L. Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. Jésus leur dit : X « Vous allez tous être exposés à tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger,et les brebis seront dispersées. Mais, une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » L. Pierre lui dit alors : D. « Même si tous viennent à tomber, moi, je ne tomberai pas. » L. Jésus lui répond : X « Amen, je te le dis : toi, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » L. Mais lui reprenait de plus belle : D. « Même si je dois mourir avec toi, je ne te renierai pas. » L. Et tous en disaient autant.

 Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : X « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » L. Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : X « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » L. Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : X « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » L. Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : X « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » L. De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit : X « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

 L. Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : D. « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » L. À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : D. « Rabbi ! » L. Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : X « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » L. Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous. Or, un jeune homme suivait Jésus ; il n’avait pour tout vêtement qu’un drap. On essaya de l’arrêter. Mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu.

 Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : A. « Nous l’avons entendu dire : ‘Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.’ » L. Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants. Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : A. « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » L. Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : A. « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » L. Jésus lui dit : X « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » L. Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : A. « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » L. Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : F. « Fais le prophète ! » L. Et les gardes lui donnèrent des coups.

 Comme Pierre était en bas, dans la cour, arrive une des jeunes servantes du grand prêtre. Elle voit Pierre qui se chauffe, le dévisage et lui dit : A. « Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth ! » L. Pierre le nia : D. « Je ne sais pas, je ne comprends pas de quoi tu parles. » L. Puis il sortit dans le vestibule, au dehors. Alors un coq chanta. La servante, ayant vu Pierre, se mit de nouveau à dire à ceux qui se trouvaient là : A. « Celui-ci est l’un d’entre eux ! » L. De nouveau, Pierre le niait. Peu après, ceux qui se trouvaient là lui disaient à leur tour : F. « Sûrement tu es l’un d’entre eux ! D’ailleurs, tu es Galiléen. » L. Alors il se mit à protester violemment et à jurer : D. « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » L. Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors Pierre se rappela cette parole que Jésus lui avait dite : « Avant que le coq chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. » Et il fondit en larmes.

L. Dès le matin, les grands prêtres convoquèrent les anciens et les scribes, et tout le Conseil suprême. Puis, après avoir ligoté Jésus, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Celui-ci l’interrogea : A. « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus répondit : X « C’est toi-même qui le dis. » L. Les grands prêtres multipliaient contre lui les accusations. Pilate lui demanda à nouveau : A. « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » L. Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate fut étonné. À chaque fête, il leur relâchait un prisonnier, celui qu’ils demandaient. Or, il y avait en prison un dénommé Barabbas, arrêté avec des émeutiers pour un meurtre qu’ils avaient commis lors de l’émeute. La foule monta donc chez Pilate, et se mit à demander ce qu’il leur accordait d’habitude. Pilate leur répondit : A. « Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? » L. Il se rendait bien compte que c’était par jalousie que les grands prêtres l’avaient livré. Ces derniers soulevèrent la foule pour qu’il leur relâche plutôt Barabbas. Et comme Pilate reprenait : A. « Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? », L. de nouveau ils crièrent : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate leur disait : A. « Qu’a-t-il donc fait de mal ? » L. Mais ils crièrent encore plus fort : F. « Crucifie-le ! » L. Pilate, voulant contenter la foule, relâcha Barabbas et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour qu’il soit crucifié.

 Les soldats l’emmenèrent à l’intérieur du palais, c’est-à-dire dans le Prétoire. Alors ils rassemblent toute la garde, ils le revêtent de pourpre, et lui posent sur la tête une couronne d’épines qu’ils ont tressée. Puis ils se mirent à lui faire des salutations, en disant : F. « Salut, roi des Juifs ! » L. Ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et s’agenouillaient pour lui rendre hommage. Quand ils se furent bien moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau de pourpre, et lui remirent ses vêtements.

Puis, de là, ils l’emmènent pour le crucifier, et ils réquisitionnent, pour porter sa croix, un passant, Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs. Et ils amènent Jésus au lieu dit Golgotha, ce qui se traduit : Lieu-du-Crâne (ou Calvaire). Ils lui donnaient du vin aromatisé de myrrhe ; mais il n’en prit pas. Alors ils le crucifient, puis se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun. C’était la troisième heure (c’est-à-dire : neuf heures du matin) lorsqu’on le crucifia. L’inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : « Le roi des Juifs ». Avec lui ils crucifient deux bandits, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Les passants l’injuriaient en hochant la tête ; ils disaient : F. « Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix ! » L. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : A. « Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons. » L. Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient.

 Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : X « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », L. ce qui se traduit : X « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L. L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : F. « Voilà qu’il appelle le prophète Élie ! » L. L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : A. « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » L. Mais Jésus, poussant un grand cri, expira.

 (Ici on fléchit le genou et on s’arrête un instant)

 Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : A. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ! »
 L. Il y avait aussi des femmes, qui observaient de loin, et parmi elles, Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, qui suivaient Jésus et le servaient quand il était en Galilée, et encore beaucoup d’autres, qui étaient montées avec lui à Jérusalem. Déjà il se faisait tard ; or, comme c’était le jour de la Préparation, qui précède le sabbat, Joseph d’Arimathie intervint. C’était un homme influent, membre du Conseil, et il attendait lui aussi le règne de Dieu. Il eut l’audace d’aller chez Pilate pour demander le corps de Jésus. Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort ; il fit appeler le centurion, et l’interrogea pour savoir si Jésus était mort depuis longtemps. Sur le rapport du centurion, il permit à Joseph de prendre le corps. Alors Joseph acheta un linceul, il descendit Jésus de la croix, l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans un tombeau qui était creusé dans le roc. Puis il roula une pierre contre l’entrée du tombeau.
Or, Marie Madeleine et Marie, mère de José, observaient l’endroit où on l’avait mis.
Patrick BRAUD

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30 août 2020

Allez venez, Milord

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Allez venez, Milord

Homélie pour le 23° Dimanche du temps ordinaire / Année A
06/09/2020

Cf. également :

Lier et délier : notre pouvoir des clés
La correction fraternelle
L’Esprit saint et nous-mêmes avons décidé que…
L’Aujourd’hui de Dieu dans nos vies

Allez, venez Milord !

Même les plus jeunes ont entendu un jour la voix éraillée de la môme Piaf invitant un homme en peine à quitter sa tristesse :

Allez venez, Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c’est confortable
Laissez-vous faire, Milord
Et prenez bien vos aises
Vos peines sur mon cœur
Et vos pieds sur une chaise
Je vous connais, Milord
Vous ne m’avez jamais vue
Je ne suis qu’une fille du port
Une ombre de la rue…

Toutes proportions gardées, il y a un petit air d’« allez, venez Milord ! » dans notre psaume 94 de ce dimanche. On le qualifie d’invitatoire car effectivement il nous invite à nous rassembler pour la louange. « Venez ! » est la proclamation forte des lévites à l’entrée du Temple de Jérusalem où se pressaient les pèlerins pour les fêtes juives. Bien sûr, ce n’est pas « une ombre de la rue » qui nous appelle ici, mais pèlerins et Milords ont en commun de devoir sortir d’eux-mêmes, de leurs soucis ou tristesse du moment, pour retrouver la joie d’être en bonne compagnie, ou plutôt en communion. Du coup, ce psaume invitatoire a été choisi par les chrétiens pour ouvrir chaque office de Laudes le matin, 365 jours sur 365, ce qui souligne son importance dans la prière chrétienne, plus encore que dans la liturgie juive.

Regardons de près de plus près ce psaume 94, afin de mieux y percevoir l’invitation de Dieu lui-même à nous asseoir à sa table.

 

Répondre à l’appel

Il y a d’abord une altérité, marquée par l’impératif : « venez ! » qui suppose un Je et un Nous. Le groupe ne se conduit pas lui-même. Il est invité, appelé (choisi, « élu »). Autrefois, c’était par la voix des lévites du Temple à Jérusalem, par les shofars (cornes de bélier) annonçant les fêtes importantes. Puis les cloches ont pris le relais, bientôt imitées par les muezzins. L’appel à la prière nous sort de notre quotidien, nous fait quitter nos maisons, nos solitudes, et nous rassemble en Église selon l’étymologie du mot grec ekklèsia = peuple appelé au-dehors (ek-kaleo). La vocation (vocare = appeler) est constitutive de notre identité chrétienne (et juive d’abord) : se laisser rassembler en un seul peuple appelé à communier à l’unique sainteté de Dieu, c’est cela l’Église. Pas un club de gens qui se choisiraient selon leurs affinités, leur milieu social, leurs options politiques… Dans ce rassemblement en réponse à l’appel (« venez ! »), personne ne choisit son voisin. Nous montons ensemble au Temple parce que nous y sommes invités, et non parce que nous en avons envie, ni même parce que ce serait un devoir. Répondre à l’invitation qui nous est lancée de la part de Dieu fait de nous son peuple, son Église.

En même temps que l’impératif, il y a le pluriel : « venez », « criez », « acclamons », « crions ».

Même si la prière en secret dans sa chambre a toute sa valeur (Mt 6,6), c’est essentiellement à plusieurs, en groupe, en foule qu’elle s’exprime. Pourquoi ce pluriel ? Parce que la relation à l’autre fait partie de la relation à Dieu, et réciproquement. Parce que nous ne pouvons communier à Dieu sans communier les uns aux autres (et réciproquement). Parce que nous ne pouvons être sauvés seuls, et sûrement pas les uns sans les autres. Parce que si un membre est absent, le corps du Christ est déchiré.

Rien de moins individualiste que la prière juive ou chrétienne. D’ailleurs, même le Notre Père est au pluriel : prononcé seul dans le secret de la chambre, le Notre Père est toujours une prière ecclésiale. Le Nous n’est pas de majesté mais de solidarité avec tous les priants, et par extension avec ceux qui ne prient pas.

 

La structure du psaume

Essayons maintenant de discerner une structure dans la composition de ce psaume 94.
Après l’invitation (« venez ! »), Il y a quatre verbes d’acclamations dont l’objet – notre salut – est nettement précisé :
    Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut !
    Allons jusqu’à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le !

Puis il y a quatre rappels de l’œuvre merveilleuse de la Création, témoin de la transcendance de Yahvé :
    Oui, le grand Dieu, c’est le Seigneur, le grand roi au-dessus de tous les dieux :
    il tient en main les profondeurs de la terre, et les sommets des montagnes sont à lui ;
    à lui la mer, c’est lui qui l’a faite, et les terres, car ses mainsles ont pétries.

Puis viennent quatre gestes de reconnaissance pour le salut du peuple, créé lui aussi comme les l’univers par la main de Dieu :
    Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits.
    Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main.

Après ces 12 briques de louange, vient un avertissement se basant sur les 40 ans passés au désert :

« Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de tentation (מַ֝סָּ֗ה = Massa) et de défi (כִּמְרִיבָ֑ה = Mériba), où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. Quarante ans leur génération m’a déçu, et j’ai dit : Ce peuple a le cœur égaré, il n’a pas connu mes chemins. Dans ma colère, j’en ai fait le serment : Jamais ils n’entreront dans mon repos.”

On ainsi la structure suivante :

Venez ! =>
Salut (4 éléments) du peuple
Création (4 éléments) du monde
Salut et Création du peuple (4 éléments)
Avertissement (les 40 ans)                            => Aujourd’hui, entrez (ou non) dans le repos de Dieu

Inutile de commenter longuement le symbolisme du chiffre 4 omniprésent dans ce plan (cf. les 4 points cardinaux etc.) : ce psaume est universel ; l’invitation n’est pas limitée au seul Israël, ni même à la seule Église. Elle vaut finalement - en Christ encore plus - pour tous les peuples de tous les siècles. Ce petit royaume d’Israël entouré de civilisations bien plus grandes et plus puissantes que lui a toujours follement prétendu que son Dieu était pour tous, « le grand roi au-dessus de tous les dieux ». L’universalisme de la prière juive ou chrétienne s’enracine là, et l’évocation de la Création en garantit la validité pour toutes les nations. Le Temple est bien une « maison de prière pour tous les peuples » (Is 56,7).

Quant au nombre 12, inutile encore d’en dire beaucoup. Ce sont bien les 12 tribus d’Israël, ou les 12 apôtres figurant l’Église, qui forment ce « peuple conduit par sa main », la part d’humanité qui accepte joyeusement de répondre à son invitation.

Le premier verbe après l’invitation « venez ! » est un impératif pluriel : « crions », dans lequel semble s’inclure celui qui vient de lancer l’invitation (indice que les lévites, puis les prêtres font partie de l’assemblée et ne sont pas seulement en vis-à-vis d’elle). Ce verbe n’est pas anodin. En hébreu (נָרִ֥יעַֽ = nā·rî·a‘), c’est le verbe qui désigne l’acclamation poussée par le peuple pour faire tomber les murailles de Jéricho au bout de 7 jours et 7 tours de ses remparts : « Poussez une clameur, le Seigneur vous a livré la ville ! La ville sera vouée à l’anathème pour le Seigneur, elle et tout ce qui s’y trouve. (…) Le peuple poussa la clameur et on sonna du cor. Lorsque le peuple entendit le son du cor, il poussa une grande clameur, et le rempart s’effondra sur place » (Jo 6,20). Le lien à l’histoire du salut est ainsi manifeste : nous avons de quoi crier si nous regardons les libérations déjà opérées dans notre histoire, les murailles que nous avons déjà réussies à faire tomber avec l’aide de Dieu, les remparts abattus pour que les villes comme Jéricho s’ouvrent à l’étranger…

Venir prier suppose donc que nous ayons déjà fait ensemble cet exercice collectif de relecture de notre histoire : quels Jérichos sont les nôtres ? quels Massas et Méribas (cf. infra) ? quel rocher dans quel désert ? quels Exodes hors de quelles Égyptes ?

Louer Dieu pour la grandeur de la nature est essentiel, mais le louer pour son compagnonnage dans notre histoire l’est encore davantage. Sinon nous risquons de le réduire à une vague puissance cosmique, et non plus un Dieu qui s’intéresse aux hommes. Le lien écologie-histoire humaine est fondamental.

Ce lien salut/création devient manifeste dans la troisième partie du psaume où les lévites semblent redonner de la voix pour inviter le peuple à entrer, s’incliner, se prosterner, adorer. Il y a de nouveaux cette altérité qui se fond en finale dans l’adoration commune (« adorons »). Il faut bien que quelques-uns rappellent à tous qu’ils sont invités, formés, conduits par la main d’un Tout-Autre.

L’ordre des motifs de louange par contre peut étonner : salut – création – salut et création. Ce n’est pas d’abord au Dieu cosmique que nous nous adressons, sinon il y aura toujours le risque d’un panthéisme déguisé. Sous couvert d’écologie, c’est peut-être l’une des tentations d’aujourd’hui : ne plus voir et défendre que les choses créées (la biodiversité, la planète, le climat) en oubliant leur Créateur, en les coupant de la source qui les maintient dans leur être, et de leur finalité qui est bien l’humanité. Pour la Bible, l’écologie est un humanisme, pas un nouveau matérialisme déguisé. Pour le psaume 94, comme pour l’ensemble de la Bible, l’histoire éclaire la création et à cause de cela vient en premier dans la louange adressée à Dieu. C’est parce qu’il est « notre rocher » (allusion l’épisode du rocher frappé par le bâton de Moïse dans le désert de l’Exode), « notre salut » (allusion à la Pâque comme aux autres libérations jalonnant l’histoire d’Israël), que Dieu peut également être appelé Créateur. « Il tient le monde dans ses mains » (He’s got the whole world in his hands), chante un vieux negro spiritual : c’est parce que les esclaves noirs éprouvaient la fidélité de Dieu dans l’épreuve qu’ils lui reconnaissaient la même sollicitude envers le monde entier qu’envers eux, ce qui nourrissait en retour leur confiance dans l’action de Dieu en leur faveur. Car salut et création s’unissent dans l’histoire du peuple : Israël est lui-même « formé, créé, conduit par la main de Dieu » comme le sont les soleils et les galaxies. Notons au passage que la création ici est continue. Pas une chiquenaude initiale, pas un big-bang isolé, pas un horloger qui abandonne l’horloge elle-même, mais une relation continue pour maintenir dans l’existence et faire évoluer ce qui a été créé.

Nous voilà maintenant entrés dans la louange, à l’intérieur du Temple, chantant la grandeur de Dieu telle qu’elle se manifeste dans notre histoire et dans la création. Vient alors l’avertissement, qui ‘casse un peu l’ambiance’ si on pardonne cet anachronisme ! « Aujourd’hui, écouterez-vous sa parole ? » La louange seule ne suffit donc pas : il faut y ajouter l’écoute de sa Parole, et sa mise en œuvre. Prier sans s’impliquer concrètement serait de l’hypocrisie. Le rappel de l’épisode de Massa et Mériba sonne aux yeux des juifs de Jérusalem comme le désagréable rappel de leurs murmures contre Dieu, de leur révolte contre Moïse. Massa et Mériba étaient devenus synonymes de tentation et de défi contre Dieu, et c’est pour cela que notre traduction liturgique omet les noms propres pour les remplacer par leur équivalent, pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire d’Israël. Le texte hébreu du psaume fait explicitement référence à cette méfiance ingrate du peuple qui l’a finalement privé d’entrer en Terre promise. Ce n’est pas la génération sortie d’Égypte qui est entrée dans le repos, mais leurs enfants, 40 ans après.
« Moïse donna au lieu de la révolte, le nom de Massa, c’est-à-dire l’épreuve, et aussi le nom de Mériba, c’est à dire querelle, parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve » (Ex 17,7).
L’avertissement est clair : entrer dans le repos de Dieu n’est pas automatique, loin de là ! Ce rappel tragique permet à l’auteur du psaume d’attirer l’attention sur l’enjeu réel de la liturgie du temple : vivre l’aujourd’hui de Dieu.

 

L’aujourd’hui du psaume

La Lettre aux Hébreux développe en deux passages l’importance de notre psaume 94 pour les convertis au Christ. Dans le premier passage, l’actualisation du psaume est toute tournée vers le Christ : maintenir notre engagement premier envers lui malgré les menaces, ne pas s’endurcir en reprenant une vie ‘comme avant’, voilà ce qui nous permettra d’entrer dans le repos de Dieu :

Allez venez, Milord dans Communauté spirituelle 41eLCE1xODL._SX334_BO1,204,203,200_« C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit Saint dans un psaume :
Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur comme au temps du défi, comme au jour de l’épreuve dans le désert, quand vos pères m’ont mis à l’épreuve et provoqué. Alors ils m’ont vu à l’œuvre pendant quarante ans ; oui, je me suis emporté contre cette génération, et j’ai dit : Toujours ils ont le cœur égaré, ils n’ont pas connu mes chemins. Dans ma colère, j’en ai fait le serment : On verra bien s’ils entreront dans mon repos !
Frères, veillez à ce que personne d’entre vous n’ait un cœur mauvais que le manque de foi sépare du Dieu vivant. Au contraire, encouragez-vous les uns les autres jour après jour, aussi longtemps que retentit l’“aujourd’hui” de ce psaume, afin que personne parmi vous ne s’endurcisse en se laissant tromper par le péché. Car nous sommes devenus les compagnons du Christ, si du moins nous maintenons fermement, jusqu’à la fin, notre engagement premier. Il est dit en effet : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur comme au temps du défi. Qui donc a défié Dieu après l’avoir entendu ? N’est-ce pas tous ceux que Moïse avait fait sortir d’Égypte ? Contre qui Dieu s’est-il emporté pendant quarante ans ? N’est-ce pas contre ceux qui avaient péché, et dont les cadavres sont tombés dans le désert ? À qui a-t-il fait le serment qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ceux qui avaient refusé de croire ? Nous constatons qu’ils n’ont pas pu entrer à cause de leur manque de foi. » (He 3, 7 19)

Le deuxième commentaire du psaume 94 insiste sur la réalité du risque de ne pas entrer dans ce repos. Ceux qui ont refusé de croire (juifs et païens) se sont privés eux-mêmes de cette entrée. N’allons pas faire comme eux pour subir le même sort :

« Craignons donc, tant que demeure la promesse d’entrer dans le repos de Dieu, craignons que l’un d’entre vous n’arrive, en quelque sorte, trop tard. Certes, nous avons reçu une Bonne Nouvelle, comme ces gens-là ; cependant, la parole entendue ne leur servit à rien, parce qu’elle ne fut pas accueillie avec foi par ses auditeurs. Mais nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos dont il est dit :
Dans ma colère, j’en ai fait le serment : On verra bien s’ils entreront dans mon repos !
Le travail de Dieu, assurément, était accompli depuis la fondation du monde, comme l’Écriture le dit à propos du septième jour : Et Dieu se reposa le septième jour de tout son travail. Et dans le psaume, de nouveau : On verra bien s’ils entreront dans mon repos ! Puisque certains doivent encore y entrer, et que les premiers à avoir reçu une Bonne Nouvelle n’y sont pas entrés à cause de leur refus de croire, il fixe de nouveau un jour, un aujourd’hui, en disant bien longtemps après, dans le psaume de David déjà cité : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur. Car si Josué leur avait donné le repos, David ne parlerait pas après cela d’un autre jour. Ainsi, un repos sabbatique doit encore advenir pour le peuple de Dieu. Car Celui qui est entré dans son repos s’est reposé lui aussi de son travail, comme Dieu s’est reposé du sien. Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos-là, afin que plus personne ne tombe en suivant l’exemple de ceux qui ont refusé de croire. » (He 4, 1 12)

L’épreuve d’autrefois peut surgir à nouveau chez les juifs qui ont embrassé la foi en Jésus-Christ, et donc chez nous aujourd’hui. L’Apôtre « aux Hébreux » recommande deux remèdes : d’abord la solidarité. Il importe de se soutenir les uns les autres dans les épreuves.  Le deuxième est la prière.

La pointe de l’avertissement est sans doute dans l’aujourd’hui du psaume : c’est aujourd’hui le jour du salut (2 Co 6,2), c’est aujourd’hui que Dieu nous libère, nous façonne en nous libérant, nous créé en nous façonnant. Ni la liturgie ni la prière ne sont tournées vers Dieu béatement, ou vers le passé nostalgiquement : la louange et la mémoire convergent vers l’aujourd’hui du salut de Dieu. Aujourd’hui s’accomplit pour nous l’Écriture (Lc 4,21).

À tous ceux qui viennent adorer et louer, le Christ adresse cet encouragement et cet appel :
       « Regarde ta propre histoire.
       C’est toujours chaque instant présent qui contient la signification de ton histoire.
       Tu ne peux pas regarder cette histoire en spectateur.
       Tu dois l’envisager à partir de tes décisions, à partir de ta responsabilité.
     Dans chaque instant présent de ta vie sommeille la possibilité qu’il soit l’instant du salut. À toi de le réveiller » [1].

C’est maintenant le moment favorable, pas hier, pas demain.
Aujourd’hui, cette parole du Christ s’accomplit pour nous qui l’entendons. Mais aujourd’hui, écouterons-nous sa parole ? 

Prions le Psaume 94 ce dimanche, et chaque matin dans les Laudes, en nous éveillant à l’aujourd’hui de Dieu qui commence.

« Allez, venez Milord… » 

 


[1]. Bultmann, Histoire et eschatologie, Delachaux & Niestlé, Neuchâtel-Paris, 1959.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si tu n’avertis pas le méchant, c’est à toi que je demanderai compte de son sang » (Ez 33, 7-9)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertisses pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang. Au contraire, si tu avertis le méchant d’abandonner sa conduite, et qu’il ne s’en détourne pas, lui mourra de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie. »

PSAUME

(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! (cf. Ps 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

DEUXIÈME LECTURE
« Celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi » (Rm 13, 8-10)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : Tu ne commettras pas d’adultère,tu ne commettras pas de meurtre,tu ne commettras pas de vol,tu ne convoiteras pas. Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.

ÉVANGILE
« S’il t’écoute, tu as gagné ton frère » (Mt 18, 15-20)
Alléluia. Alléluia.Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui : il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation. Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain. Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »
 Patrick BRAUD

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24 août 2020

Mon âme a soif de toi

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Mon âme a soif de toi

Homélie pour le 22° Dimanche du temps ordinaire / Année A
30/08/2020

Cf. également :

Le serpent temporel
L’effet saumon
Le jeu du qui-perd-gagne
La différence entre martyr et kamikaze ou djihadiste
Les trois soifs dont Dieu a soif

Le Psautier : Version oecuménique, texte liturgiqueLe psaume de notre liturgie (2° lecture ; Ps 62) est celui de l’office de Laudes de chaque dimanche du temps pascal et de la semaine I. Tous ces dimanches, des millions d’hommes et de femmes s’éveillent à la louange du jour de la Résurrection avec les mêmes mots sur leurs lèvres : « Dieu tu es mon Dieu ; je te cherche dès l’aube. Mon âme a soif de toi, terre aride, altéré, sans eau ».

Le thème de la quête et celui de la soif se croisent ainsi en un gémissement où le désir de Dieu s’accroît de psalmodier ce cri plusieurs fois millénaire. Avoir soif de Dieu, le chercher en toutes choses et avant toutes choses, c’est le moteur même de la vie spirituelle. Reconnaître qu’il me manque, que mon désir le plus vrai au-delà des pulsions instinctives est orienté vers lui : les psaumes n’en finissent pas de chercher Dieu, criant vers lui « des profondeurs » ou « jubilant à l’ombre de ses ailes », blottis en lui « comme un petit enfant tout contre sa mère » ou désespérés de n’éprouver que son silence et son absence… Comme le psaume 62 (63), le psaume 41 (42) exprime lui aussi notre soif de Dieu et l’intensité de notre quête de Dieu, mais à travers l’image d’un cerf assoiffé : « comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi mon Dieu ». Cette allégorie du cerf assoiffé est souvent sculptée sur les façades de nos églises romanes, en la situant dans une scène de chasse familière en ces temps-là (XI°–XIII° siècles).

 

La double frise de la cathédrale d’Angoulême

Un des plus beaux exemples de cette soif de Dieu incarnée dans un cerf est gravé sur la façade et le chevet de la cathédrale d’Angoulême (Charente). Chef-d’œuvre de l’art roman à coupoles, sa façade est une véritable catéchèse de pierre regorgeant de symboles. Parmi eux, une première frise assez longue (4m à 5 m sur 1 m de hauteur) représente un cerf pourchassé par les chiens d’une meute.

 

La chasse à courre : une frise mystique

En bas à droite de la façade, cette frise attire nos regards. Un cerf y est pourchassé par un cavalier (qui sonne de sa trompe et tient un arc à la main avec sa flèche prête à être tirée), deux chiens, et un maître piqueur avec son lévrier en laisse.  C’est donc une scène de chasse à courre.

Frise Cerf Cathédrale Angoulême Façade

Frise Cathédrale Angoulême Façade

Pourquoi graver une scène de chasse sur la façade d’une cathédrale ?
Parce que Girard II (l’auteur de la cathédrale, évêque d’Angoulême de 1102 à 1130 environ) aurait été chasseur ? par pur motif esthétique ?
Sans doute non. La chasse est en effet un thème spirituel omniprésent dans la littérature spirituelle biblique, depuis les rabbis parlant de la quête de Dieu comme d’une chasse, jusqu’aux Pères de l’Église exploitant tous les détails de cette allégorie de la chasse à courre pour parler du désir de Dieu.
Ne dit-on pas en français courant : « se mettre en chasse » pour désigner la quête d’un objet, ou même d’un partenaire amoureux ? Se mettre en quête du Christ est donc une condition indispensable pour parcourir le programme de la façade de la cathédrale.

Dans l’iconographie médiévale, le cerf en était venu à désigner le Christ. Ses bois évoquent le bois de la Croix, car ils repoussent si on les coupe, à l’image du Christ ressuscitant quand on lui enlève la vie. On raconte qu’Hubert se convertit en voyant dans les bois d’un cerf le signe de la Croix du Christ ; saint Eustache également (ils devinrent pour cela patron des chasseurs / des sonneurs).

Le chercheur de Dieu devient lui-même un cerf : « comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant… » (Ps 42)
« De même que le cerf, après avoir été chassé, a soif, de même toi, cours tout bonnement devant toi et laisse s’allumer en toi une nouvelle soif de Dieu. C’est pour cela que tu es chassé. Ou encore : « l’homme, cerf chassé, court à Dieu comme il convient, gagné par la soif de Celui en qui sont réellement toute paix, toute vérité, toute consolation » (Tauler au XIV° siècle).

Cette frise est donc proprement mystique. Elle traduit le désir de Dieu, la quête intérieure qui permet au visiteur d’entrer véritablement dans le mystère offert par la cathédrale, au lieu d’en rester purement extérieur. Celui qui entre sans être habité par une soif de Dieu comparable à celle du cerf poursuivi par la meute risque de passer à côté de ce que la cathédrale a à lui offrir.

 

La chasse à courre : le désir infini

De manière inclusive, fortement voulue par l’auteur de la cathédrale, le chevet de l’édifice comporte une frise semblable, celle d’une biche, frémissante de sa course, poursuivie par deux chiens à la gueule ouverte et aux crocs menaçants.

Frise Cerf Cathédrale Angoulême Chevet

Frise Cathédrale Angoulême Chevet

Elle forme donc une magnifique inclusion avec la frise de la chasse à courre sur la façade, à l’autre extrémité de l’édifice, ainsi traversé de part en part par le thème de la soif de Dieu. Même après avoir franchi la porte, s’être rassemblé avec l’Église, avoir communié au Christ dans son eucharistie, le chemin n’est pas encore terminé pour autant ! Ni la vie en Église, ni les sacrements ne suffisent pour aller totalement à la rencontre du Dieu vivant. La quête spirituelle continue une fois sorti de la cathédrale, et se prolonge dans tous les domaines de la vie. La dimension mystique de la foi se nourrit de ce passage dans la cathédrale, et se joue dans la vie intérieure, mais aussi familiale, sociale…

Il s’agit de ne jamais enclore la recherche de Dieu, de ne jamais croire qu’on l’a trouvé. Comme l’écrivait le génial Saint Augustin : « Le chercher avec le désir de le trouver, et le trouver avec le désir de le chercher encore…. »

La biche poursuivant sa course, haletante du désir de Dieu, nous invite à ne jamais nous arrêter dans notre propre course intérieure. « Le seul élément stable du christianisme, c’est l’ordre de ne s’arrêter jamais » (Bergson). « Car c’est là proprement voir Dieu que ne d’être jamais rassasié de le désirer sans cesse… » (Grégoire de Nysse).

 

Jean Tauler et le cerf altéré

Une fois n’est pas coutume, voici le sermon 11 de Jean Tauler (1300–1361), un des plus grands représentants du courant appelé « mystique rhénane » (au XIV° siècle en Rhénanie), avec Maître Eckhart et Henri Suso. Tauler évoque la soif spirituelle qui fait de nous des cerfs pourchassés par les tentations, mais promis à la jubilation de la source à pleine gorgées.

 

Sermon 11 [1]

Mon âme a soif de toi dans Communauté spirituelle 51DYVRZ82XL._SX285_BO1,204,203,200_« Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi » (Jn 7,37–38).
Ce qu’est la soif de Dieu. Comment elle se développe pareille à celle d’un cerf, dans la chasse faite à l’homme par les chiens de multiples tentations.

« Si quelqu’un a soif ». Qu’est-ce donc que cette soif ? C’est tout simplement ceci : quand le Saint Esprit vient dans l’âme et y allume un feu d’amour, un charbon d’amour qui provoque dans l’âme un incendie d’amour. Du feu de cet incendie jaillisse alors des étincelles d’amour qui engendrent une soif et un délicieux désir de Dieu ; et il arrive parfois que l’homme ne sache pas alors ce qu’il a, tant il ressent une détresse et un dégoût de toute créature.

« Comme le cerf soupire après l’eau vive, mon âme a soif de toi, mon Dieu. (Psaume 41,2).
Quand le cerf est vivement chassé par les chiens à travers forêts et montagnes, son grand échauffement éveille en lui une soif et un désir de boire plus ardents qu’en aucun autre animal. De même que le cerf est chassé par les chiens, ainsi le débutant dans les voies de Dieu est chassé par les tentations. Dès qu’il se détourne du monde, il est en particulier pourchassé avec ardeur par sept forts mâtins vigoureux et agiles. Ce sont les sept péchés capitaux. Ils le chassent avec de fortes et grandes tentations. Plus cette chasse est vive et impétueuse, plus grande devrait être notre soif de Dieu et l’ardeur de notre désir. Parfois il arrive qu’un des chiens rattrape le cerf et s’accroche, avec ses dents, au ventre de la bête. Quand alors le cerf ne peut se débarrasser du chien, il l’entraîne avec lui près d’un arbre et le frappe si fort contre l’arbre qu’il lui brise la tête et ainsi s’en délivre. Voilà précisément ce que l’homme doit faire. Quand il ne peut se rendre maître de ses chiens, de ses tentations, il doit en grande hâte courir à l’arbre de la Croix et de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ et là y cogner son chien, c’est-à-dire sa tentation et lui briser la tête. Cela veut dire que là, il triomphe de toute tentation et s’en délivre complètement.

Mais quand le cerf s’est débarrassé des gros chiens, viennent alors les petits bassets qui courent sous le cerf et le mordillent çà et là. Le cerf ne se garde pas suffisamment de ces petits chiens, et cependant ils le déchiquettent tant et si bien qu’il finit par en faiblir. Il en va de même pour l’homme. Quand il s’est débarrassé et a triomphé des grosses fautes, alors accourent les petits chien dont il ne se garde pas : bijoux, compagnies mondaines, passe-temps humains, amabilités, peu importe, tout cela l’entame çà et là par petits morceaux, c’est-à-dire qu’ils éparpillent son cœur et son for intérieur, de telle sorte que cet homme finit, comme le cerf, par faiblir dans toute sa vie pieuse, à la grâce et à la dévotion. Tout son zèle pour la piété s’évanouit un ainsi que tout sentiment de Dieu et de toute sainte pensée. C’est ainsi que ces petits chiens lui font souvent plus de tort que les grandes tentations. Car des grandes, il se garde, les tenants pour mauvaises, mais des petites, il ne s’en soucie pas.

Voici maintenant ce que font souvent les chasseurs. Quand le cerf est épuisé de soif et de fatigue, ils rappellent et retiennent les chiens pendant quelque temps – quand ils sont sûrs  de tenir le cerf – et ils le laissent un peu reprendre haleine pendant quelques instants. La bête en est ainsi très réconfortée et peut d’autant mieux supporter la chasse une seconde fois. C’est ainsi qu’agit notre Seigneur. Quand il voit que la tentation et sa chasse deviennent trop violentes et trop pénibles pour l’homme, il les arrêtent un peu et met sur les lèvres du cœur de l’homme une goutte de la douce saveur des choses divines. L’homme en est si fortifié que tout ce qui n’est pas Dieu lui paraît méprisable, et qu’il lui semble alors avoir triomphé de toute sa misère. Mais ce n’est là qu’un réconfort pour une nouvelle chasse. Au moment où il y pense le moins, voilà que les chiens lui sautent de nouveau à la gorge et l’assaillent avec un acharnement beaucoup plus fort que la première fois. Mais cependant il est fortifié et a bien plus de résistance qu’auparavant.

Quand le cerf a triomphé de tous les chiens et qu’il est arrivé à l’eau, il s’y abandonne à boire à pleine bouche et se désaltère tout à son aise, autant qu’il peut. L’homme agit de même lorsque, avec le secours de Dieu, il s’est débarrassé de toute la meute de chiens, grands et petits, et qu’altéré il arrive à Dieu. Que ferait-il alors si ce n’est de humer et boire à pleine bouche le divin breuvage tant et si bien qu’il soit vraiment enivré et si plein de Dieu, que dans la plénitude de sa félicité, il s’oublie complètement lui-même. Il ne craint plus ni vie ni mort, ni plaisir ni douleur. Cela vient de ce qu’il est enivré. Après cela, il entre dans une paix ineffable, en sorte que tout lui est allégresse et joie.

« Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi… de son sein couleront des fleuves d’eau vive » (Jn 7, 37-38).
Dieu avait besoin de trouver en nous une soif qui nous attire et lui permette de nous abreuver si abondamment que, du sein de ceux qui ont bu à ce breuvage « couleront des fleuves d’eau vive ».

 


[1]. Jean Tauler, Aux amis de Dieu, Ed. du Cerf, collection Foi vivante, 2001, pp. 41–44.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE

« La parole du Seigneur attire sur moi l’insulte » (Jr 20, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.

PSAUME

(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
Mon âme a soif de toi ;
Après toi languit ma chair,
Terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.

DEUXIÈME LECTURE

« Présentez votre corps en sacrifice vivant » (Rm 12, 1-2)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.

 

ÉVANGILE

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même » (Mt 16, 21-27)
Alléluia. Alléluia.Que le Père de notre Seigneur Jésus Christ ouvre à sa lumière les yeux de notre cœur, pour que nous percevions l’espérance que donne son appel. Alléluia. (cf. Ep 1, 17-18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »
Patrick BRAUD

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22 octobre 2018

Comme l’oued au désert

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Comme l’oued au désert


Homélie pour le 30° dimanche du temps ordinaire / Année B
28/09/2018

Cf. également :

Les larmes du changement
Bartimée et Jésus : les deux fois deux fils


L’oued comme surprise

Si vous avez eu la chance un jour de parcourir le désert du Sahara au sud de la Tunisie, de l’Algérie ou du Maroc, ou au nord du Niger, vous avez certainement vu ces tranchées de terre au milieu des rochers. La plupart du temps elles sont sèches et craquelées par plus de 50° en plein soleil. Mais vienne la pluie, une de ces pluies soudaines et torrentielles que les rares orages sahariens déversent à gros bouillons (1 mm d’eau par minute !), et ces saignées rouges latérite ou jaune sable deviendront très vite boueuses, puis ruisselantes, et finalement un flot irrésistible balaiera tout sur son passage à la fin de l’orage.
Le boyau éventré qui se change en fleuve, c’est l’oued du désert, phénomène climatologique bien connu des populations sahéliennes. De nombreux villages furent emportés un jour par ces flots jaillis de nulle part, à qui nulle construction ne résiste. Difficile de deviner cette puissance et cette rapidité lorsque l’on découvre le sillon d’un oued incrusté au détour des cailloux du désert !

Comme l’oued au désert dans Communauté spirituelle Maroc._Oued_Tensif

C’est cette image de l’oued au désert que choisit le psalmiste pour évoquer le retour de captivité des déportés juifs (vers 536 avant Jésus-Christ) :

« Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert. »
Psaume 125 (126)

220px-The_captivity_of_Judah exil dans Communauté spirituelleLa destruction de Jérusalem, de son Temple, de son roi (Sédécias, emmené les yeux crevés en captivité à Babylone), avait été une catastrophe à laquelle seule la Shoah peut être comparée. Apparemment c’était la fin. Personne ne devait plus entendre parler d’Israël dans l’histoire humaine. Pourtant, 50 ans après, de façon totalement imprévue, se lève un nouveau roi qui autorise les déportés à rentrer chez eux. Mieux encore, Cyrus leur accorde la liberté de culte et les aide à rebâtir leur Temple. Ils n’en reviennent pas de revenir vivre chez eux, les captifs qu’on croyait perdus, desséchés à jamais ! Et voilà qu’à longues caravanes ils affluent vers Jérusalem ! Ce spectacle a tellement impressionné les témoins de ce retour en fanfare qu’ils ont naturellement fait la comparaison avec les flots soudains et puissants qui remplissent les oueds du désert après l’orage.

La relecture que fait le psalmiste de l’Exil à Babylone peut inspirer nos propres relectures de nos exils d’aujourd’hui.

Que faire lorsqu’une catastrophe s’est abattue sur notre existence ? Comment tenir bon alors que l’anéantissement de nos espoirs les plus chers semble sans remède ? La mort d’un proche, la perte d’un emploi, une maladie grave qui s’annonce, une calomnie destructrice… : l’exil peut prendre bien des formes. Votre temple en ruine est peut-être votre couple, vos relations avec tel enfant, votre réputation, vos ressources financières… Le psalmiste ne fait pas l’éloge de ces catastrophes. Il constate simplement que Dieu peut en faire sortir autre chose. Dieu est capable de faire se lever à nouveau un peuple qu’on croyait effacé de l’histoire. « Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham à partir des pierres que voici », dira même Jésus (Lc 3,8).

retour.gifLe psalmiste chante l’événement surprenant qui inverse la malédiction. Il célèbre la seconde chance donnée à son peuple. Le drame n’est pas nié. Il est intégré à une séquence beaucoup plus longue où la catastrophe devient opportunité, où la destruction devient créatrice, où le retour sera mémoire de l’Exil afin de conjurer sa répétition. Le livre de l’Exode faisait déjà cette relecture de la famine qui a poussé les fils de Jacob à fuir de Canaan autrefois : l’exil en Égypte puis l’esclavage pendant des siècles ont finalement produit l’Exode. Et les hébreux sont revenus d’Égypte plus nombreux et plus forts, comme les oueds chevauchant le désert pour aller vers le fleuve. Aujourd’hui, les juifs doivent relire douloureusement la Shoah à la lumière de cette expérience : il n’est nulle catastrophe qui ne puisse se transformer en occasion de progrès. La création de l’État d’Israël en 1948 se superpose ainsi au retour d’Égypte, au retour de Babylone…

C’est donc que les pires événements semblant déstabiliser nos vies, voire les écrouler, ne sont pas le dernier mot de Dieu envers nous. Dès que quelque chose nous blesse, une puissance de germination est à l’œuvre en même temps en nous pour en faire pousser des fruits en abondance : maturité, sensibilité au malheur des autres, humilité, discernement de l’essentiel… Martin Gray a perdu deux fois la famille qu’il venait de construire ou de reconstruire, mais son amour de la vie s’est décuplé, et son témoignage aide toujours ceux qui passent par de telles épreuves.

Nous avons cette espérance chevillée au corps depuis que Jésus de Nazareth a été fixé au bois de la croix. Puisque cette fin infâme a débouché sur la résurrection, comment désespérer que nos drames les plus terribles soient eux aussi métamorphosés en vie nouvelle ?

 

Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie

D’où le champ du psalmiste :

« Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes. »

Larmes joieSemer n’est pas moissonner. Et bien souvent le moissonneur ne sera pas le semeur, mais une autre génération ou un autre peuple. Reste que l’œuvre de création se fait souvent dans les larmes, et cela ne doit pas nous surprendre ni nous décourager. Bien des martyrs ont donné leur vie sans voir le fruit de leur témoignage. Mais leur sang est devenu une semence de chrétiens (Tertullien) et leur sacrifice a fondé l’Église sur des bases solides.
Tout au long de nos années, il y a un temps pour semer, et un temps pour moissonner. Un temps pour pleurer, et un temps pour se réjouir. Ce n’est pas une question d’âge : Abraham et Sarah étaient tout étonnés que Dieu veuille semer à travers eux alors qu’ils étaient si âgés. Et le jeune David a triomphé de Goliath, moissonnant ainsi la liberté de son peuple, avant de semer les fondements d’une royauté juste et bonne, douloureusement acquise en dépassant ses propres infidélités.

« Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie » : c’est devenu un proverbe dans notre langue. Et la sagesse populaire sait bien que la persévérance dans les temps difficiles est le gage du renouveau après. Dieu est capable de faire surgir des torrents dans les oueds desséchés de notre parcours humain et spirituel.

Alors, quel que soit l’exil qui vous taraude, guettez le nuage à l’horizon, aujourd’hui pas plus gros que le poing (cf. Élie guettant la pluie : 1R 18,44), mais demain déferlant en pluie salvatrice. Ne baissez pas les bras, car l’inversion du malheur est proche.

Et si tout va bien pour vous, réjouissez-vous d’être dans cette période de moisson que promet le psalmiste. Engrangez votre bonheur pour demain : faites-en provision dans le grenier de votre mémoire, comme Joseph a entassé le blé dans les greniers d’Égypte pendant les sept années de vaches grasses (cf. Gn 41). Lorsque viendra le temps des vaches maigres, vous ne serez pas pris au dépourvu…

« Ramène, Seigneur, nos captifs, comme les oueds au désert. »

Ravive, Seigneur, notre espérance : que nous guettions les événements imprévus capables de nous ramener vers toi, plus sûrement que le fleuve à la mer…

 

Lectures de la messe

Première lecture
« L’aveugle et le boiteux, je les fais revenir » (Jr 31, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Ainsi parle le Seigneur : Poussez des cris de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites résonner vos louanges et criez tous : « Seigneur, sauve ton peuple, le reste d’Israël ! » Voici que je les fais revenir du pays du nord, que je les rassemble des confins de la terre ; parmi eux, tous ensemble, l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la jeune accouchée : c’est une grande assemblée qui revient. Ils avancent dans les pleurs et les supplications, je les mène, je les conduis vers les cours d’eau par un droit chemin où ils ne trébucheront pas. Car je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils aîné.

Psaume
(Ps 125 (126), 1-2ab, 2cd-3, 4-5, 6)
R/ Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête !
(Ps 125, 3)

Quand le Seigneur ramena les captifs à Sion,
nous étions comme en rêve !
Alors notre bouche était pleine de rires,
nous poussions des cris de joie.

Alors on disait parmi les nations :
« Quelles merveilles fait pour eux le Seigneur ! »
Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous :
nous étions en grande fête !

Ramène, Seigneur, nos captifs,
comme les torrents au désert.
Qui sème dans les larmes
moissonne dans la joie.

Il s’en va, il s’en va en pleurant,
il jette la semence ;
il s’en vient, il s’en vient dans la joie,
il rapporte les gerbes.

Deuxième lecture
« Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité » (He 5, 1-6)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Tout grand prêtre est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés. Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ; et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple. On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on est appelé par Dieu, comme Aaron.
Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré, car il lui dit aussi dans un autre psaume : Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité.

Évangile
« Rabbouni, que je retrouve la vue » (Mc 10, 46b-52) Alléluia. Alléluia.

Notre Sauveur, le Christ Jésus, a détruit la mort, il a fait resplendir la vie par l’Évangile. Alléluia. (2 Tm 1, 10)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.
Patrick BRAUD

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