L'homelie du dimanche

30 décembre 2018

Épiphanie : tirer les rois

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

Épiphanie : tirer les rois


Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année C
06/01/2019

Cf. également :

Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Rousseur et cécité : la divine embauche !

Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations

Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image.

Épiphanie : tirer les rois dans Communauté spirituelle 61rllX9EhcLUn homme est jeté par la tempête dans une île inconnue, dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi, qui s’était perdu; et, ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D’abord il ne savait quel parti prendre; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu’on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi. Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu’il recevait ces respects, qu’il n’était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas.

Ainsi il avait une double pensée : l’une par laquelle il agissait en roi, l’autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n’était que le hasard qui l’avait mis en place où il était. Il cachait cette dernière pensée et il découvrait l’autre. C’était par la première qu’il traitait avec le peuple, et par la dernière qu’il traitait avec soi-même. […]

Que s’ensuit-il de là ? que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n’avez rien naturellement au-dessus d’eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l’autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes ; car c’est votre état naturel. Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle et il considère presque les grands comme étant d’une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez; mais n’abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres. […]

Cette parabole de Blaise Pascal [1] (XVII° siècle) est à l’usage des grands de ce monde, pour qu’ils apprennent à résister à la démesure (hybris en grec) liée au pouvoir. Elle vaut également pour chacun de nous, lorsque nous exerçons une autorité quelle qu’elle soit : l’autorité familiale, les responsabilités associatives, une mission hiérarchique en entreprise etc.

L’idée de Pascal rejoint celle de la coutume populaire liée à l’Épiphanie : tirer les rois. Cette tradition multiséculaire d’abord païenne puis évangélisée par l’Église part d’une question importante : qui parmi nous est digne d’être roi ? Aujourd’hui, ce sont les trois rois mages de l’Épiphanie qu’on constitue en tirant les parts de la galette au hasard, laissant ainsi le sort décider à travers la fève qui il faut couronner. Mais le processus vaudrait pour beaucoup des rois de ce monde, bien mieux que la succession dynastique ou le coup d’État napoléonien. Si tous les puissants de ce monde – et nous en faisons partie chacun à sa mesure – prenaient conscience que c’est le hasard et non le mérite qui les a placés au sommet, ils resteraient- nous resterions – humbles et déterminés à servir plutôt qu’à nous faire servir…

Galette ou couronne, la tradition de tirer les Rois s’est perpétuée à travers les siècles

Dans la démocratie athénienne, on tirait au sort les représentants du peuple à tour de rôle (stochocratie), afin que nul n’en fasse carrière ou s’imagine être digne d’être élu par lui-même. Sur onze cents personnes à désigner chaque année (cinq cents membres du Conseil et six cents autres magistrats), mille étaient tirées au sort, le reste étant élu par suffrage. De plus, un citoyen ne pouvait pas exercer deux fois la même magistrature.

Le tirage au sort fut également utilisé dans les républiques italiennes pour désigner les dirigeants, ou encore en Suisse pour lutter contre la corruption des élus. Pourquoi ne pas y recourir pour les futures assemblées citoyennes du grand débat public voulu par le pouvoir d’ici fin Mars ? Pourquoi ne pas instituer des questions numériques en direct (via les réseaux sociaux) pour le débat du mercredi à l’Assemblée Nationale ? Pourquoi ne pas renouveler les comités de quartiers ainsi ? La méthode statistique dite des quotas (échantillonnés) repose sur cette méthode rigoureuse : tirer au sort sous contrainte de certains critères permet d’assurer une très grande représentativité à l’échantillon ainsi construit (1000 personnes suffisent dans un sondage pour savoir ce que pensent les Français sur telle ou telle question)…

Dans la Bible, lorsqu’il faut choisir un successeur au trône de Salomon, on envoie Samuel, un prophète, discerner quel est le choix de Dieu. Il fait défiler les sept garçons de Jessé qui tous auraient pu prétendre au titre. Mais Dieu ne choisit pas selon les critères humains, selon les apparences :

Yahvé dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni la hauteur de sa taille, car je l’ai écarté. Les vues de Dieu ne sont pas comme les vues de l’homme, car l’homme regarde à l’apparence, mais Yahvé regarde au cœur. »  Jessé appela Abinadab et le fit passer devant Samuel, qui dit: « Ce n’est pas lui non plus que Yahvé a choisi. »  Jessé fit passer Shamma, mais Samuel dit : « Ce n’est pas lui non plus que Yahvé a choisi. »  Jessé fit ainsi passer ses sept fils devant Samuel, mais Samuel dit à Jessé : « Yahvé n’a choisi aucun de ceux-là. »  Il demanda à Jessé : « En est-ce fini avec tes garçons », et celui-ci répondit: « Il reste encore le plus jeune, il est à garder le troupeau. » Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher, car nous ne nous mettrons pas à table avant qu’il ne soit venu ici. »  Jessé l’envoya chercher: il était roux, avec un beau regard et une belle tournure. Et Yahvé dit : « Va, donne-lui l’onction: c’est lui ! »   (1S 16, 7-12)

David est choisi alors que rien ne le désignait, au contraire (et il était roux !). On retrouve ce que le tirage au sort garanti d’une autre manière : « ne vous méconnaissez pas vous-même en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres ».

Dans le livre des Actes des Apôtres, lorsqu’il faut trouver un remplaçant à Judas après la résurrection du Christ, on fait appel d’abord au discernement de l’assemblée (ekklèsia), puis… au tirage au sort !

On (l’ekklèsia) en présenta deux, Joseph dit Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias.  Alors ils firent cette prière: « Toi, Seigneur, qui connais le cœur de tous les hommes, montre-nous lequel de ces deux tu as choisi  pour occuper, dans le ministère de l’apostolat, la place qu’a délaissée Judas pour s’en aller à sa place à lui. »  Alors on tira au sort et le sort tomba sur Matthias, qui fut mis au nombre des douze apôtres. (Ac 1, 23-26)

Imaginez qu’on élise les évêques, le peuple le pape même selon ce processus évangélique : cela changerait bien des choses !

 Epiphanie dans Communauté spirituelleBien d’autres partages se faisaient au tirage au sort en Israël, et pas les moins importants. C’est par tirage au sort qu’on établit l’ordre des familles des lévites (1Ch 24,31) ainsi que celui des 24 classes de chantres (1Ch 25,8). C’est par tirage au sort que seront réparties les propriétés des territoires du pays conquis (Jos 18,1 ; Ez 45,1) et les étrangers assimilés ne devront pas être exclus de cette loterie (Ez 47,1).

Finalement, tirer les rois à l’Épiphanie est bien plus engageant qu’il n’y paraît !
C’est le rappel du choix de Dieu, qui est rarement le nôtre.
C’est l’appel à l’humilité pour ne jamais oublier d’où nous venons et à quoi nous devons notre rang, nos responsabilités.
C’est l’obligation de servir, à égalité, ceux que nous commandons, car seul le hasard nous a placé là (le mythe du self-made-man ou du patron méritant en prend un coup au passage) et il s’en faut de peu que nous soyons à leur place.

D’ailleurs le portrait du roi idéal tracé par le psaume 71 de ce dimanche de l’Épiphanie est d’une actualité brûlante :

Saint Louis rendant la justiceDieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
[…]

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Si le pouvoir politique, national comme local, n’a pas pour finalité et critère ultime d’améliorer le sort des malheureux (ceux qui n’ont pas eu de chance au tirage), alors il devient illégitime. Les prophètes n’ont de cesse de dénoncer les errances du pouvoir royal lorsqu’il oubliait les petits, les pauvres. Et finalement, la chute de la royauté en Israël sera interprétée comme la juste conséquence de son manquement à son devoir d’assurer la justice sociale en toute humilité…

La fève de la galette des rois tombant au hasard dans telle assiette plutôt que telle autre est donc lourde de conséquences spirituelles, éthiques, sociales.

S’ils avaient conscience d’être le fruit du hasard plus que du mérite, les grosses rémunérations, parachutes dorés et autres stock-options du CAC 40 auraient honte de toucher autant. Les écarts de salaires de plus de 1 à 40 seraient perçus comme insupportables. Les multiples avantages en nature liés à la fonction d’entreprise apparaîtraient comme des hochets destinés à calmer l’ego de dirigeants immatures. Les nantis seraient prêts à partager leur manteau, comme saint Martin sur son cheval, avec les pauvres hères rencontrés en chemin.

Irréel du présent ? Pas tant que cela, car certains le font, touchés par l’Évangile, ou simplement conscients d’avoir eu de la chance dans la vie contrairement à beaucoup d’autres.

Alors, tirons les rois au sort en nous régalant d’une bonne galette de l’Épiphanie, brioche  ou frangipane ! En mordant dans la fève, reprenons conscience de tout ce que le sort nous a généreusement offert. En voyant l’autre couronné, surtout celui que l’on n’aurait pas couronné, réjouissons-nous que Dieu fasse des choix différents des nôtres.

La galette des rois

Dans toutes nos responsabilités, gardons à l’esprit les deux attitudes que Pascal recommandait aux nobles et aux princes de son temps :

« Ainsi il avait une double pensée : l’une par laquelle il agissait en roi, l’autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n’était que le hasard qui l’avait mis en place où il était. Il cachait cette dernière pensée et il découvrait l’autre. C’était par la première qu’il traitait avec le peuple, et par la dernière qu’il traitait avec soi-même. »

 


[1]. Blaise PASCAL, Premier discours sur la condition des grands, 1660.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi.
(cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.

Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Patrick BRAUD

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27 février 2017

Un méridien décide de la vérité ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Un méridien décide de la vérité ?

Homélie du 1° dimanche de Carême / Année A
05/03/2017

Cf. également :

Ne nous laisse pas entrer en tentation

L’île de la tentation

L’homme ne vit pas seulement de pain

Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe

Et plus si affinité…

La parresia, ou l’audace de la foi

 

L’opinion publique ne considère plus « mal » de tuer son mari si celui-ci a commis des violences de toutes sortes depuis des décennies (cf. l’affaire Jacqueline Sauvage, finalement graciée par le Président de la République, sous la pression de l’opinion, en décembre 2016).
Par contre, l’opinion publique ne considère plus comme « bien » d’employer sa femme comme assistante parlementaire (cf. le « Pénélopegate » poursuivant François Fillon pendant la campagne présidentielle 2017).
Le bien et le mal seraient-ils aussi fluctuants que le cours des saisons ?
Blaise Pascal a son idée sur le sujet…

 

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà

Résultat de recherche d'images pour "Un méridien décide de la vérité"« Sur quoi la fondera-t-il, l’économie du monde que l’homme veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier, quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? Il l’ignore. Certainement s’il la connaissait il n’aurait pas établi cette maxime la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays. L’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples. Et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, en peu d’années de possession les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà. […]
Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ?
Il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu.
Blaise Pascal, Fragment Misère n° 9 / 24

Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà [1]

La célèbre maxime de Blaise Pascal (1623-1662) est toujours en vigueur. Le bien et le mal sont relatifs à la culture, à l’époque du peuple qui énonce sa conception du bien et du mal.

Si vous séjournez en Afrique par exemple, vous découvrirez que l’excision est depuis des siècles une pratique jugée bonne dans la plupart des ethnies. Cette blessure symbolique garantit le respect de la différence des sexes (avec la circoncision, pratique symétrique), initie les jeunes filles à leurs rôles de femmes, est censée apporter fécondité et reconnaissance sociale. L’Occident juge très sévèrement cette coutume ancestrale, au point de la criminaliser en Europe, et d’inviter les gouvernements africains à l’éradiquer.

La frontière entre le bien et le mal est ici géographique. Comme l’écrit Blaise Pascal : un méridien décide de la vérité !

Un méridien décide de la vérité ? dans Communauté spirituelle guadeloupe-arrete-abolitionLes Pyrénées inversant le bien et le mal peuvent également être temporelles. Autrefois, les Arabes d’abord puis les Européens ont industrialisé l’esclavage des noirs comme vecteur d’expansion économique sans que les protestations de rares jésuites ne viennent troubler les marchands d’ébène. Il n’était pas « mal » de vendre des hommes forts pour les travaux pénibles, des femmes pour les services domestiques, des familles entières pour l’opulence et le confort des colons. Ce n’est que récemment, il y a deux ou trois siècles à peine, que les occidentaux ont jugé « mal » ce qui était « bien » à leurs yeux auparavant…

Si c’est l’homme qui dit le bien et le mal, alors ils seront toujours éminemment relatifs. L’illusion occidentale voulant imposer les Droits de l’Homme comme universels et absolus est chaque jour battue en brèche par la montée en puissance des peuples n’acceptant pas cette approche éminemment culturelle (Chine, Inde, Afrique…). Que ce soit en matière familiale (monogamie, divorce, avortement, homosexualité…) ou économique (droit de la propriété, fiscalité, croissance etc.), le « bien » des plus forts ne peut prétendre à être universel sans être désormais démasqué comme une domination injuste.

 

L’interdit de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal

Résultat de recherche d'images pour "arbre de la connaissance du bien et du mal"C’est à cette difficile question de l’universalité du bien et du mal que s’attaque notre second récit de la Genèse (dans la première lecture : Gn 2). Adam et Ève sont interdits de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et l’on sait depuis Freud et Lacan combien l’interdit est fondateur : il fonde la possibilité de la parole entre des sujets désirants (inter-dit). Un tel interdit est libérateur : l’humanité est libérée de la tentation de s’approprier la définition du bien et du mal qui conduit à la domination des plus forts. S’ils acceptent de recevoir cette distinction au lieu de la consommer (« manger »), Adam et Ève pourront vivre. D’ailleurs cette interdiction est limitée à ce seul arbre : tous les autres sont comestibles. Et en plus cet arbre n’est pas central. C’est l’arbre de vie qui est au milieu du jardin, et il est comestible ! La plénitude de vie nous est donc offerte, si nous acceptons de ne pas être la source de la connaissance du bien et du mal (cette source est en Dieu ; d’où l’habile promesse du serpent : vous serez comme des dieux).

Connaître ce qui est bien et ce qui est mal est une révélation. Ce sera le rôle de la Torah que d’éduquer Israël à ce discernement. Et la Torah est symboliquement écrite par Dieu lui-même pour Moïse et le peuple, signifiant ainsi qu’elle n’est pas une production humaine, mais l’accueil par l’homme de l’Esprit de Dieu suscitant en lui ce discernement entre le bien et le mal. En dehors d’Israël, la Bible considère qu’il y a depuis toujours une révélation naturelle faite à tous les peuples. Les 7 commandements noachiques [2] sont l’archétype de ce que l’Église appelle la loi naturelle inscrite au cœur de chacun et de tous.

Plus encore, c’est dans sa conscience, ce sanctuaire intime que l’homme découvre, préexistante, transcendante, une certaine conception du bien et du mal [3].

La conscience, la loi naturelle, la Torah, l’Esprit Saint sont les vecteurs bibliques de la connaissance du bien et du mal reçue de Dieu et non pas manipulée par l’homme (en mangeant le fruit de l’arbre).

 

Le doux monstre démocratique de Tocqueville

Dans l’histoire, les intérêts des puissants ont voulu se substituer à cette source divine. Les décrets de l’empereur, les actes royaux, les lois parlementaires et même les bulles papales ont régulièrement voulu se substituer à la révélation divine, et définir le bien selon leurs intérêts.

Ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal est donc une exigence spirituelle salvatrice !

La tentation démocratique est pourtant de s’en remettre au vote majoritaire pour définir le bien et le mal. Tout le monde n’a pas le courage politique d’un François Mitterrand abolissant la peine de mort contre l’opinion publique française, ou d’un De Gaulle engageant la décolonisation et l’indépendance de nos anciennes provinces d’empire…

Dans les débats de société actuels, quelles sont les voix témoignant d’une conception du bien et du mal au-dessus de l’opinion, au-dessus des intérêts partisans, des groupes bancaires, des multinationales numériques ?

Quels sont les esclavages contemporains que personne ne veut dénoncer parce qu’ils sont admis par la majorité ?

Prenons garde à ce que Soljenitsyne s’appelait « le manque de courage » de l’Occident !

Résultat de recherche d'images pour "Le doux monstre démocratique de Tocqueville"Tocqueville a depuis longtemps diagnostiqué cette tentation d’émollience de la démocratie (américaine en l’occurrence).

En bon observateur de la démocratie américaine, Tocqueville avait prophétisé le danger d’affaiblissement de la conscience éthique d’un peuple. Accaparés par leur individualisme immédiat, les citoyens en démocratie sont tentés de déléguer la fixation du bien et du mal à un pouvoir étatique d’autant plus efficace qu’il est « tutélaire » et « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
                                            Tocqueville. De la Démocratie en Amérique

Décidément, ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal est libérateur.

À chacun d’examiner ce que cet interdit implique dans ses choix, ses modes de vie, ses opinions…

 


[1]. Avant Pascal, Montaigne avait déjà formalisé quelque chose de similaire : « Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? » (Les essais, 1580) ». Et encore : « Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ».

[2] . Noé « prescrit à ses enfants d’accomplir la justice, de couvrir la honte de leur corps, de bénir leur Créateur, d’honorer père et mère, d’aimer chacun son prochain, de se garder de la fornication, de l’impureté et de toute violence. » (Livre des Jubilés 7,21)

[3] . « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur: « Fais ceci, évite cela ». Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Concile Vatican II, Gaudium et Spes n° 10).

 

 

PREMIÈRE LECTURE
Création et péché de nos premiers parents (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)
Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus.

PSAUME

(Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)
R/ Pitié, Seigneur, car nous avons péché ! (cf. Ps 50, 3)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.

DEUXIÈME LECTURE
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 12-19)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché.
Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.
Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
 Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

ÉVANGILE
Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté (Mt 4, 1-11)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
 Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
 Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
 Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Patrick BRAUD

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3 août 2013

La double appartenance

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

La double appartenance

Homélie du 18° Dimanche du temps ordinaire     Année C
04/08/13

« Qui m’a établi pour être juge ou pour faire vos partages ? » (Lc 12,14)

Le Christ se démarque ici fortement de Moïse ou de Mohammed ! Dans le judaïsme comme dans l’islam, l’oeuvre législative est en effet fondamentale, structurante. Ces deux religions organisent les héritages, les mariages, les différends juridiques jusque dans les moindres détails. Le Sanhédrin du temps de Jésus était l’équivalent des tribunaux islamiques actuels ou quasiment.

Rien de tel en Christ. Peut-être parce qu’il a été lui-même victime de Pilate et du Sanhédrin, Jésus refuse d’endosser le rôle de juge, de législateur qu’on veut lui faire jouer.

Le christianisme n’a donc pas vocation à absorber le législatif, il ne cherche pas à organiser ou à contrôler la vie sociale, du moins s’il est fidèle à l’esprit du Christ… Pourquoi ? Parce que sa perspective est eschatologique. Ou, pour le dire en termes plus simples : parce qu’il regarde la finalité ultime de toute chose, le christianisme relativise toute forme d’organisation sociale, la laissant libre de choisir ses modalités, tout en la questionnant sur son ouverture à l’ultime.

Posséder des biens, comme dans toute économie d’accumulation de richesses, pourquoi pas ? Mais « amasser pour soi-même » au lieu de « vouloir être riche en vue de Dieu » relève d’une singulière myopie.

Partager un héritage familial entre frères et soeurs, pourquoi pas ? Mais l’âpreté au gain dont certains pourraient se repaître à cette occasion est en contradiction flagrante avec l’avenir qui nous est promis en Dieu.

C’est ce qu’un théologien (Jean-Baptiste Metz) appelle la « réserve eschatologique ». Au nom de notre enracinement dans la promesse du monde de la résurrection, nous ne pourrons jamais devenir les adorateurs serviles des idoles du monde présent. Ni la richesse ni le pouvoir, ni la démocratie ni le libéralisme ne peuvent exiger de nous une adhésion totale, sans réserve. Nous avons toujours cette réserve qui nous vient de notre espérance en un monde autre, au-delà de la mort. Toute réalisation actuelle n’est que partielle. La démocratie passera et sera remplacée par d’autres systèmes, comme l’ont été le système tribal, la féodalité, la monarchie etc. Le libéralisme économique n’a pas les promesses de la vie éternelle, et ne constitue en aucun cas une quelconque « fin de l’histoire ». Dans quelques milliers d’années, nos successeurs nous traiteront peut-être de fous pour avoir été aveugles à des enjeux qui leur paraîtront évidents. Nous sommes si fiers de nos lois, de nos organisations du travail, de nos droits de l’homme etc. que nous sommes aveugles sur ce que les générations suivantes dénonceront comme des scandales insupportables. Nous nous indignons devant l’esclavage qui a été accepté pendant des siècles, devant les castes ou les rivalités ethniques vieilles de quelques milliers d’années, et nous fermons les yeux sur les atteintes à la vie humaine qui nous ferons comparaître au tribunal de l’histoire…

Dès que l’on met en perspective l’évolution humaine, on s’aperçoit que toute vérité n’est que relative, locale et transitoire. Ce qui ne disqualifie pas l’effort humain pour ordonner sa vie, mais ce qui empêche d’absolutiser ce qui ne sera qu’une réalisation partielle et provisoire.

Seul le but ultime, seule la fin = la finalité du monde permet d’être libre par rapport à ses réalisations partielles.

 

« Tu es fou : cette nuit même on te redemandera ta vie ».

Réfléchir sur sa propre mort peut éviter cette folie aveugle. « Que philosopher, c’est La double appartenance dans Communauté spirituelle 32857apprendre à mourir » : cette maxime de Montaigne s’inscrit tout à fait dans la perspective de la réserve eschatologique. Quelles valeurs ont les objectifs que je poursuis par rapport à la réalité de ma propre mort ? de mon avenir au-delà de cette mort ? Le pari de Pascal reste d’une actualité extraordinairement féconde *.

Autrement dit : mieux vaut choisir ce sur quoi investir que de me laisser manipuler par les habitudes mondaines. Devenir riche n’est pas un objectif en soi, c’est devenir riche en vue de Dieu qu’il l’est. De même en ce qui concerne les enfants, la réussite dans son métier, l’amour des autres etc.

Même l’amour familial ne peut s’ériger en absolu. On connaît celui de la Mafia pour ses proches, et l’on sait que c’est au service du mal. Et ailleurs on voit le critère familial devenir un instrument horrible dans les massacres inter-ethniques etc.

 

Les disciples du Christ sont libérés de toute vénération absolue. Nul veau d’or ne peut les asservir à une fidélité exclusive. Parce qu’ils ont une double identité, ils ne pourront jamais se dévouer à une cause de manière totalitaire ou totalisante. Parce qu’ils ont « comme une ancre jetée dans les cieux » (He 6,17 cieuxnaît celui de la mconde.anesdes champs dont el eportait le nom.. simples comme à travers le spires inustices…), ils ne dériveront pas au gré des modes de l’époque. Celui qui épouse l’air de son temps se retrouve très vite veuf…

Un auteur anonyme du II° siècle atteste de cette double appartenance des chrétiens : à la société de leur temps, et à leur « république spirituelle » :

 Diognète dans Communauté spirituelleCar les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le  langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils  ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de  singulier. Ce n’est pas à l’imagination ou aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares  suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les  vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois  extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère.
(Lettre à Diognète) 

À cause de cette fameuse réserve eschatologique dont fait preuve Jésus dans cette parabole des greniers remplis à ras bords, les chrétiens auront toujours un oeil ailleurs, un oeil en avant, les préservant d’être de parfaits petits soldats de quelque cause que ce soit.

Cette liberté s’enracine dans la promesse d’un monde après la mort. Seule cette perspective nous permet de contester les prétentions idolâtriques qui foisonnent  autour de nous.

« Recherchez donc les réalités d’en haut » (Col 3,12) nous disait la deuxième lecture. Vous pourrez alors vous investir dans toutes vos actions entre les évaluant à l’aune de cet objectif ultime, ce qui pourra vous amener à prendre des décisions surprenantes?

 

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« Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » (Pensées, fragment 233)

 

1ère lecture : Vanité des richesses (Qo 1, 2; 2, 21-23)
Lecture du livre de l’Ecclésiaste
Vanité des vanités, disait l’Ecclésiaste. Vanité des vanités, tout est vanité !

Un homme s’est donné de la peine ; il était avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi est vanité, c’est un scandale.
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?
Tous les jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son c?ur n’a pas de repos. Cela encore est vanité.

Psaume : Ps 89, 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc

R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.

Tu fais retourner l’homme à la poussière ; 
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier, 
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; 
dès le matin, c’est une herbe changeante : 
elle fleurit le matin, elle change ; 
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : 
que nos coeurs pénètrent la sagesse. 
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? 
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs. 

Rassasie-nous de ton amour au matin, 
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu.
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

2ème lecture : Avec le Christ, de l’homme ancien à l’homme nouveau (Col 3, 1-5.9-11)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre.

En effet, vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. Faites donc mourir en vous ce qui appartient encore à la terre : débauche, impureté, passions, désirs mauvais, et cet appétit de jouissance qui est un culte rendu aux idoles.
Plus de mensonge entre vous ; débarrassez-vous des agissements de l’homme ancien qui est en vous, et revêtez l’homme nouveau, celui que le Créateur refait toujours neuf à son image pour le conduire à la vraie connaissance.
Alors, il n’y a plus de Grec et de Juif, d’Israélite et de païen, il n’y a pas de barbare, de sauvage, d’esclave, d’homme libre, il n’y a que le Christ : en tous, il est tout.

Evangile : Parabole de l’homme qui amasse pour lui-même (Lc 12, 13-21)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Heureux les pauvres de c?ur : le Royaume des cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »
Puis, s’adressant à la foule : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. »
Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté.
Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Je ne sais pas où mettre ma récolte.’
Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède.
Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick Braud

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