L'homélie du dimanche (prochain)

1 novembre 2020

Elles étaient dix

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Elles étaient dix

Homélie pour le 32° Dimanche du temps ordinaire / Année A
08/11/2020

Cf. également :
Éloge de la responsabilité individuelle
L’anti terreur nocturne
Les fous, les sages, et les simples
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Les bonheurs de Sophie

Ils étaient dix, d’Agatha Christie.Un roman policier d’Agatha Christie a récemment changé de titre, pour mieux coller à la culture ambiante. « Les dix petits nègres » sont devenus « Ils étaient dix », pour éviter toute connotation raciste. Notre parabole des dix vierges pourrait malicieusement être rebaptisée : « Elles étaient dix » en hommage à l’auteure à succès ! Car un groupe de dix jeunes filles – vierges de surcroît – pouvait être frappé du même ostracisme que nos dix petits nègres. Dans le roman policier, ils étaient éliminés un par un jusqu’à ce qu’on découvre le meurtrier. Dans la parabole, cinq sont admises et cinq sont éliminées des noces lors de la venue de l’époux.

Regardons de plus près ce groupe étrange que Jésus invente pour nous faire réfléchir et nous interroger.

 

Le miniane impossible

Un groupe de dix dans une pièce, avec l’huile de la prière brûlant dans leurs lampes : on pense inévitablement à un miniane, ce nombre minimum de dix hommes nécessaires pour réciter les prières du Kaddish, de la Bénédiction ou du shabbat. En effet, la tradition juive a très tôt fixé ce seuil minimal en deçà duquel la prière communautaire n’est pas valide. Les chiffres sont toujours symboliques dans la Bible.

Faire miniane

Pourquoi dix ?

Parce que Dieu a créé l’être humain en forme communautaire, et non pour qu’il soit seul.
Parce que les dix frères de Joseph ont réussi en l’implorant à le faire changer d’avis sur leur sort (Gn 42).
Parce que dix est le nombre des explorateurs envoyés par Josué qui ont failli faire basculer l’opinion du peuple en leur décrivant le pays de Canaan comme impossible à conquérir (Nb 27,14). C’est donc que la réunion de dix hommes est puissante pour faire changer d’avis le peuple ou Dieu lui-même !
Puisque les dix frères de Joseph et les dix espions firent changer le cours des événements, la tradition en déduisit qu’une réunion de prière devait avoir au minimum dix hommes afin de pouvoir faire changer les choses.
De plus, c’était la conviction des sages que partout où dix juifs sont assemblés, que ce soit pour le culte ou pour l’étude de la Loi, la Shekinah (Présence divine) «  habite  » parmi eux.
Et dix configure le groupe aux dix paroles, véritable code de l’Alliance que Moïse a gravé dans la pierre au mont Sinaï.

Dans les Évangiles, on ne voit que trois tels groupes de dix, mais transgressant tous les normes religieuses habituelles.
1. Le premier miniane formellement constitué est celui des dix lépreux croisés par Jésus en
Lc 17,11-19. Il leur promet la purification de leur peau s’ils vont se montrer aux prêtres du Temple de Jérusalem. Purification qui s’accomplit en chemin. Seul un sur dix – un samaritain – revient rendre grâce au Christ qui s’en étonne : où sont les neuf autres ?
Ce miniane lépreux est doublement hétérodoxe, car composée de gens impurs rituellement (la lèpre) et religieusement (il y a au moins un schismatique dans le lot, le samaritain, ce qui est interdit pour un miniane).
Mais l’intercession de ces dix lépreux a été suffisamment puissante pour leur obtenir la guérison de la part de Jésus.
Comment ne pas y voir l’annonce de l’Église, communauté de pécheurs et de mal-croyants, dont l’intercession est cependant suffisamment puissante pour communiquer au monde le salut du Christ ? Évidemment, un tel détournement de l’assemblée synagogale sera insupportable pour ceux qui étaient obsédés par leur identité spécifique. Mais le miniane des dix lépreux résonne comme la promesse d’une Église affranchissant les hommes des barrières rituelles ou religieuses.

2. Le deuxième miniane est celui du groupe des dix serviteurs (Lc 19,13) à qui le maître partant en voyage confie de l’argent à faire fructifier. Certains réussissent à le faire fructifier d’autres non. C’est la responsabilité individuelle de chaque membre de l’Église qui est figurée ici : mettre ses talents au service des autres et de Dieu, multiplier la richesse reçue. Le contexte est celui de l’attente du maître absent, comme pour les dix vierges. L’’Église / l’humanité est un peu ce miniane d’hommes d’affaires, chargés de gouverner le monde qui leur est confié en gérance.

les 10 vierges3. Le troisième – et le seul autre – miniane des Évangiles est celui de ce dimanche, inventé par Jésus (car il n’existe pas encore à son époque !) : dix jeunes filles, dix vierges, invitées à la noce d’un époux étrange. Elles étaient dix : le texte souligne assez qu’elles forment un groupe homogène, indépendant, chose assez rare pour des femmes juives du premier siècle. Elles ont la liberté apparemment de se déplacer ensemble sans hommes, dans la nuit. Elles ont visiblement la charge de la prière, symbolisée par l’huile de leurs lampes, en attendant l’arrivée de l’époux. Si l’on songe qu’Israël en hébreu est féminin, et qu’il est présenté comme la fiancée promise à son époux divin (lors du shabbat notamment), on se dit que Jésus a fait exprès de mettre en scène ce miniane impossible, pour provoquer ses auditeurs à l’élargissement de leurs pratiques. Non seulement les lépreux, les schismatiques peuvent faire Église, mais également les femmes ! Et ici des vierges, c’est-à-dire des non-pleinement-femmes, puisque seule la maternité à l’époque (et encore aujourd’hui !) consacre une femme juive dans sa vocation de servante de Dieu.

Intuition vraiment révolutionnaire de Jésus : les lépreux, les schismatiques, les hommes d’affaires, les femmes ne doivent pas être exclues du nouveau peuple de Dieu. Au contraire, ils et elles en sont les prototypes, à l’image des collabos et des putains qui précéderont les gens très religieux dans le Royaume des cieux.

 

Le béguinage, miniane féminin du Moyen Âge.

Elles étaient dix dans Communauté spirituelle site_0855_0020-750-0-20151104155240Utopique ? Inefficace ? Le rêve de Jésus s’est pourtant réalisé en Europe du Nord dans les siècles suivants, à travers la figure si originale des béguines [1]. Allez visiter Bruges, Gand, Courtrai, Anvers, Ypres, Lierre, Malines, Amsterdam etc. : la plupart des villes flamandes recèlent – caché au cœur des méandres de leurs canaux – un oasis de paix et de sérénité, leur béguinage. Depuis le XII° siècle en effet, des femmes du Nord – veuves ou célibataires choisissant de le rester – firent le choix de se regrouper pour vivre ensemble une vie de prière et de charité, en s’affranchissant de toute domination masculine. Ces béguines élisaient leur supérieure (la « grande dame ») et ainsi ne dépendaient ni de l’évêque, ni de l’abbé ni du curé. Elles travaillaient de leurs mains en ville pour être indépendantes financièrement. Il y avait ainsi dans chaque cité flamande un groupe de femmes, dont le nombre pouvait aller jusqu’à une centaine ou plus, témoignant d’une liberté sociale et d’une pratique spirituelle dont le miniane des dix vierges était comme l’annonce. La dernière béguine disparaît en 2013 à Courtrai (Belgique). Laïques dans le monde, vivant pourtant en communauté chacune dans sa maisonnette serrée contre celle de sa voisine, elles partageaient un idéal de vie simple, fraternelle (ou plutôt sororale), utile aux pauvres, priante. Évidemment, l’Église institutionnelle a vu d’un mauvais œil ces béguines trop libres, trop indépendantes des hommes, et les a souvent persécutées injustement. Elles ont cependant proliféré, influençant la mystique du Moyen Âge, la mystique rhénane de Maître Eckhart au XIV° siècle, la piété populaire qu’elles incarnaient mieux que les ordres religieux, l’utilité sociale des chrétiens par leur travail en hôpital et auprès des plus démunis [2]. On estimé à 5% la proportion de femmes qui au milieu du XVII° siècle avaient adopté le béguinat ! Il y a des béguines célèbres : sainte Marie d’Oignies (1176-1213), Mechthild de Magdebourg (1207-1283?), Hadewijch d’Anvers (1220-1260), sainte Christine de Stommeln (1242-1312), Marguerite Porete ou la Porrette (1250-1310, condamnée pour hérésie et brûlée vive en 1310 place de l’actuel Hôtel de ville à Paris pour avoir écrit « Le miroir des âmes simples »). « Le mouvement des béguines séduit parce qu’il propose aux femmes d’exister en n’étant ni épouse, ni moniale, affranchie de toute domination masculine », explique Régine Pernoud dans son livre « La Vierge et les saints au Moyen Âge » (1991).

Le miniane des dix vierges de notre parabole est donc promis à un grand avenir !

Bien sûr, la fin de la parabole lui est fatale : cinq peuvent rentrer dans la salle des noces car elles avaient fait provision d’huile, et cinq arrivent en retard et sont du coup interdites d’entrée. Les éléments bizarres de cette histoire sont nombreux : pourquoi le mystérieux époux arrive-t-il si tard dans la nuit ? Cela ne se fait pas de faire attendre ses invités si longtemps. Et où est la mariée ? Il est plus que bizarre que l’époux arrive seul à la salle des noces. Pourquoi est-il si dur d’ailleurs envers les imprévoyantes ? Même en retard, elles auraient pu entrer, se réjouir, au lieu de laisser des places vides au banquet. Autre détail troublant : quels sont les marchands ouverts la nuit pour aller y acheter de l’huile ?

Gardons toutes ces questions en mémoire pour un prochain commentaire de ce texte dans trois ans lorsqu’il reviendra dans le cycle liturgique… Elles nous redisent d’ores et déjà qu’une parabole vaut plus par ses dissemblances avec le réel que par ses emprunts au quotidien.

 

Parmi ces dissemblances, retenons la constitution de ce miniane féminin qui semblait impossible à l’époque : elles étaient dix, et l’huile de leurs lampes a tenu jusqu’à l’arrivée de l’époux. Il y a là largement de quoi revivifier l’intuition prophétique des béguines du Moyen Âge, en l’actualisant pour aujourd’hui !

 

 

[1]. Il s’agit peut-être d’un dérivé en -in(e) basé sur le moyen néerlandais *beggen  (non attesté)  « bavarder », « réciter, psalmodier des prières » ou « réciter des prières d’un ton monotone », restitué d’après le flamand beggelen (attesté) « bavarder à haute voix » (Wikipédia).

[2]. Au cours de l’histoire, des béguinages d’hommes ont suivi leur exemple  et on estime que 80 000 hommes, appelés béguards, y vivaient aux XVII° et XVIII° siècles. Les femmes montrent souvent la voie dans l’histoire de l’Eglise…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La Sagesse se laisse trouver par ceux qui la cherchent » (Sg 6, 12-16)

Lecture du livre de la Sagesse

La Sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas. Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leurs désirs en se faisant connaître la première. Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte. Penser à elle est la perfection du discernement, et celui qui veille à cause d’elle sera bientôt délivré du souci. Elle va et vient à la recherche de ceux qui sont dignes d’elle ; au détour des sentiers, elle leur apparaît avec un visage souriant ; dans chacune de leurs pensées, elle vient à leur rencontre.

 

PSAUME
(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 7-8)
R/ Mon âme a soif de toi,Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Dans la nuit, je me souviens de toi
et je reste des heures à te parler.
Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.

DEUXIÈME LECTURE
« Ceux qui sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui » (1 Th 4, 13-18)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, nous ne voulons pas vous laisser dans l’ignorance au sujet de ceux qui se sont endormis dans la mort ; il ne faut pas que vous soyez abattus comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. Jésus, nous le croyons, est mort et ressuscité ; de même, nous le croyons aussi, ceux qui se sont endormis, Dieu, par Jésus, les emmènera avec lui.
Car, sur la parole du Seigneur, nous vous déclarons ceci : nous les vivants, nous qui sommes encore là pour la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis. Au signal donné par la voix de l’archange, et par la trompette divine, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront d’abord. Ensuite, nous les vivants, nous qui sommes encore là, nous serons emportés sur les nuées du ciel, en même temps qu’eux, à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur. Réconfortez-vous donc les uns les autres avec ce que je viens de dire.

ÉVANGILE
« Voici l’époux, sortez à sa rencontre » (Mt 25, 1-13)
Alléluia. Alléluia.Veillez, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra. Alléluia. (cf. Mt 24, 42a.44)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « Le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux. Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes : les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile. Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, il y eut un cri : ‘Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.’ Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leur lampe. Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes : ‘Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.’ Les prévoyantes leur répondirent : ‘Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands vous en acheter.’ Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent : ‘Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !’ Il leur répondit : ‘Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas.’
 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

12 juillet 2020

Accepter l’ivraie en chacun

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Accepter l’ivraie en chacun

Homélie du 16° Dimanche du temps ordinaire / Année A
19/07/2020

Cf. également :

Le levain dans la pâte : interprétations symboliques
Ecclésia permixta
La patience serait-elle l’arme des forts ?
Foi de moutarde !
Quelle est votre écharde dans la chair ?

Faut-il déboulonner les statues ?

Couv campagne FaidherbeLes manifestations antiracistes suite au meurtre de Georges Floyd aux USA par la police ont donné lieu à des scènes étonnantes autour des statues dans nos villes : De Gaulle a été badigeonné de jaune, Colbert est menacé d’être déboulonné, Gallieni et Faidherbe sont dans le collimateur des militants d’histoire épurée de ses figures colonialistes voire racistes. Et c’est vrai qu’il y a le De Gaulle du 18 juin et celui du « je vous ai compris ». De même qu’il y a le Pétain de Verdun et celui de Vichy, le Jules Ferry de l’école pour tous et celui de la colonisation au nom des Lumières, le Colbert organisant le royaume et celui du Code Noir, le Faidherbe sauvant le nord des Prussiens en 1870 et le colonisateur du Sénégal avec violence etc.

Ainsi le roi Philippe de Belgique lui-même a reconnu que l’histoire de la colonisation du Congo par Léopold II son aïeul devait être « pacifiée » : « A l’époque de l’Etat indépendant du Congo (quand ce territoire africain était la propriété de l’ex roi Léopold II) des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective », a assuré Philippe, qui règne depuis 2013. « La période coloniale qui a suivi (celle du Congo belge de 1908 à 1960) a également causé des souffrances et des humiliations », a-t-il ajouté. « J’encourage la réflexion qui est entamée par notre parlement afin que notre mémoire soit définitivement pacifiée », a-t-il poursuivi (lettre adressée au président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, le 30/06/2020). 

Ériger une statue, c’est proposer une personnalité en exemple à tous, c’est célébrer son œuvre (d’ailleurs il y a bien peu de femmes parmi nos monuments de l’histoire française…). On ne fait pas rentrer n’importe qui au Panthéon ! On pourrait donc remiser au musée les statues de ceux qui certes font partie de notre histoire, mais qui sont bien peu exemplaires en réalité. En Belgique, commencer par Léopold II serait un symbole…

Mais qui n’a pas sa part d’ombre ? Quelle figure historique est irréprochable ? Quelle statue  pourra résister à l’examen des générations après elle ? Et pourtant, abattre les statues de Staline, de Mussolini, de Pol Pot ou de Saddam Hussein était un signe d’une liberté retrouvée, de fausses valeurs enfin démasquées ! Il nous faut bien choisir ceux que nous faisons entrer au Panthéon, et accepter parfois de nous être trompés. Pas simple de discerner qui honorer et qui déshonorer !


Manager par le contrôle ou la confiance ?

Accepter l’ivraie en chacun dans Communauté spirituelle 41QD+b25qcL._SX335_BO1,204,203,200_Prenons le problème autrement. Mettez-vous du côté du manager d’une entreprise dite « libérée », c’est-à-dire misant sur l’autonomie et la responsabilité de ses employés. Un des postulats de l’entreprise libérée est la bonté fondamentale de chacun. Zobrist, le patron emblématique qui a mis en œuvre ce type de management chez FAVI, fonderie de pièces automobiles, le résumait ainsi :
« À la Favi, la première valeur limite que j’ai imposée, c’est : l’homme est bon. Donc, aucun contrôle : le moindre papier, la plus petite procédure ou le premier individu qui parle de contrôle est instantanément mis à l’écart ! » [1]
Pourtant, les entreprises voient se multiplier les arrêts maladie de complaisance ; les fraudes sociales atteignent des sommets (le fisc français a récupéré 12 milliards d’euros en 2019 !) ; les radars de vitesse sur les routes crépitent ; la traite humaine reprend de plus belle après le confinement ; les mafias recrutent et prospèrent…

« L’homme est bon » : ce credo généreux et rousseauiste se heurte à l’écueil des faits, toujours têtus. Cette erreur anthropologique a déjà engendré le monstre du socialisme réel : c’est la société qui corrompt l’homme disait-on ; pour le changer, il suffirait de révolutionner la société – par la force si besoin – et l’homme s’en trouvera changé, meilleur, sans classes, retrouvant sa bonté originelle. On sait où cela nous a conduit. « Qui veut faire l’ange fait la bête » (Blaise Pascal).

La parabole du bon grain et de l’ivraie de notre dimanche (Mt 13, 24-43) vient avec sagesse tordre le cou à ces deux mythes complémentaires de la noirceur sans nuances (déboulonner les statues) et de la bonté sans mélange (pas de contrôle).

Un mot d’abord sur le contexte historique de la parabole. Elle vise les faux chrétiens qui au premier siècle s’immisçaient dans les premières communautés chrétiennes pour des raisons multiples. Il y avait des convertis du bout des lèvres, prêts à retourner au judaïsme ou paganisme au premier obstacle. Il y avait des croyants sincères, mais que les menaces et persécutions effrayaient (à juste titre). Les moins courageux pouvaient dénoncer leur famille, l’Église, pour éviter la prison ou le supplice. Sans oublier les espions juifs ou romains infiltrés. L’ivraie semée avec le bon grain était d’abord cette part de la communauté qui pouvait se retourner contre elle sous la pression des ennemis des chrétiens, si nombreux à l’époque.
Une fois la paix de l’Empire accordée, après l’édit de Constantin (313), la parabole fournit un autre domaine d’interprétation, tout aussi pertinent.


Le mal est inéluctable

Image-11.pngLe champ des semailles peut représenter la vie intérieure de chacun, son parcours spirituel. Dieu, le propriétaire du champ, n’y sème que du bon grain, mais ne peut empêcher qu’un ennemi tente de gâter la récolte en y mélangeant de l’ivraie. C’est donc que la présence du mal en nous est inéluctable : Dieu lui-même n’y peut rien ! Jésus fait avec sagesse un constat lucide : l’homme est mélangé. Il n’y a pas en lui que du bon. Il n’y a pas en lui que du mal non plus. Il est depuis toujours cet arc-en-ciel de nuances qui entache les héros les plus grands et empêche de désespérer des salauds les plus sombres. « N’enlevez pas l’ivraie » : l’avertissement est solennel ! Ne croyez pas que l’on puisse extirper totalement le mal de la vie collective ou personnelle. Cette tentation de la pureté est suicidaire, car « vous risquez d’arracher le blé en même temps ». Déboulonner les statues à cause de l’ambivalence de leurs titulaires peut conduire à abattre toutes les statues, c’est-à-dire à ne plus avoir d’histoire. Croire qu’on peut fabriquer un homme nouveau – socialiste, national-socialiste, écologiste – enfin pur de toute compromission, conduit à toutes les dictatures. Croire que l’homme n’est que bon, sans ivraie mélangée, conduit à une moisson gâtée, inexploitable. La tentation d’arracher l’ivraie fut celle des rigoureux qui voulaient exclure les lapsi (chrétiens ayant renié leur baptême sous la persécution) de la réconciliation ecclésiale. Ou la tentation cathare des parfaits se coupant du monde pour vivre entre purs. Ou les « justices » d’exception lors de l’épuration à partir de Mai 1945. Ou peut-être l’intransigeance catholique actuelle sur le divorce, la contraception, l’homosexualité. Ou bien c’est la peur des pratiquants réguliers lorsqu’ils voient débarquer en masse les occasionnels pour les Rameaux, la Toussaint, Noël…

Sur le plan personnel, ce constat lucide est salvateur : oui, c’est normal qu’il y ait du mal en moi. Je n’en suis pas responsable (« c’est un ennemi qui a fait cela »). Mais il me traverse, il s’incorpore à ma structure de pensée, d’action, de jugement. Simplement parce que je suis humain, je participe de ce mélange inextricable dont je ne me rends même pas compte, tant que les épis ne sont pas apparus. Ainsi le meilleur des hommes aux 18e-19° siècles peut être esclavagiste sans avoir de problème de conscience. Ainsi Jules Ferry peut-il être colonialiste au nom des Lumières par lesquelles l’Occident allait apporter progrès et civilisation à tous les peuples pensait-il. C’est ce que Jean-Paul II appelait les structures de péché au niveau collectif, et ce que depuis Augustin nous appelons péché originel au niveau personnel. Bien « malin » qui pourrait se croire libre de toute forme d’asservissement au mal d’une manière ou d’une autre ! D’ailleurs, qui sait si ceux qui veulent déboulonner les statues (parfois avec raison je le répète) ne seront pas durement jugés par leurs arrière-petits-enfants dans un siècle ou deux ? Qui sait si telle pratique qui aujourd’hui nous paraît évidente, naturelle et juste ne sera pas dénoncée par les générations suivantes comme inhumaine et intolérable (je pense à l’avortement par exemple) ? « La mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous » (Lc 6,38) : les zélateurs d’une pureté historique sans faille feraient bien de se méfier des revers de l’histoire où ils apparaîtront à leur tour comme des monstres aveugles et froids aux yeux de leurs successeurs.


Accepter n’est pas consentir

Gabrielle Althen, La splendeur et l'échardePour autant, ne pas extirper le mal ne signifie pas consentir. La parabole demande d’exercer cette forte vigilance pour repérer assez vite les parcelles contaminées. Et surtout elle demande d’enlever l’ivraie au temps de la moisson, pour la lier en bottes et la brûler. C’est donc qu’il faut le recul du temps et de la sagesse pour combattre l’ivraie en nous, mais il n’est pas question de capituler en laissant le mal abîmer la moisson intérieure. À quel moment extirper ce mal ? Certains pensent que le temps de la moisson de la parabole est celui de la mort individuelle, ou du jugement collectif. Sans doute, car la vérité de nos vies ne sera révélée en plénitude que face à Dieu, au-delà de la mort. Mais cela n’empêche pas cette révélation d’être à l’œuvre dès maintenant. Nous moissonnons plusieurs étés au cours de notre vie. À chaque fois, en prenant du recul, de la distance, en relisant notre histoire à la lumière des Écritures, nous apprenons à discerner ce qui peut être amassé dans le grenier du cœur et ce qui n’est finalement qu’un feu de mauvaises herbes. Ainsi, de moisson en moisson, loin de nous résigner à la présence du mal en nous, nous le transformons en compagnon de voyage qui nous rend vigilant sur notre croissance. C’est la fameuse « écharde dans la chair » (2 Co 12,7) qui rappelle Paul à l’humilité quand il se croit super-apôtre, et lui apprend à recevoir du Christ au lieu de compter sur lui-même. Le mal en nous est finalement utile, si nous muselons assez nos démesures pour ne pas trop blesser autrui. Pourquoi vouloir enlever l’écharde si elle me rend plus humain, l’ivraie si elle m’oblige à veiller sur le blé ?

D’autant qu’il existe comme une dissymétrie fondamentale entre les deux, la même qui existe entre le ciel et l’enfer. En effet, l’Église par la canonisation ose proclamer que telle personne est déjà « au ciel », alors qu’elle n’a jamais osé affirmer que tel criminel – fut-il Hitler en personne – serait « en enfer ». C’est que le mal n’est pas de même nature que le bien. L’ivraie ne peut empêcher qu’il y ait du blé, assez abondant pour emplir les greniers. La croix du Christ - grain de blé entre deux bandits - proclame la victoire de l’amour sur toute forme de mal, y compris la mort. Ivraie, où est ta victoire ? pourrait-on s’écrier en parodiant Paul ! Dès lors, le mal ne fait plus peur ; il ne peut gagner à la fin. Il suffit de le nommer tel pour émousser sa puissance et le réduire à un feu de paille. Formidable espérance qui permet aux grévistes de Gdansk de défier les chars soviétiques, mais aussi à Jacques Fesch de se détourner de ses crimes avant de monter à l’échafaud…

Dans le texte grec de la parabole et de son explication par Jésus (Mt 13, 24-43), l’ivraie est nommé 8 fois par le terme ζιζάνια = zizania qui a donné le mot zizanie en français. Semer la zizanie, est l’œuvre de l’ennemi qui veut corrompre la récolte. Le bon grain est nommé 8 fois lui aussi, mais avec deux mots différents : σπέρμα = sperma = la semence (5 fois) et σῖτον = sitos = le blé (3 fois). Cette apparente égalité à hauteur du chiffre huit semble renvoyer le résultat du mélange des deux au huitième jour, jour messianique de la moisson (καιρῷ = kairos).


Accepter le blé aussi, et même d’abord

Estime de soi (L')Accepter le mal en soi n’est donc pas y consentir, ni encore moins s’y résigner. La parabole invite également à accepter le blé semé en nous, plus fondamental puisque l’ivraie vient de l’ennemi, pas du maître. Pour certains, c’est moins facile qu’il n’y paraît : se voir comme un champ de possibles multiples et généreux, découvrir au creux de ses sillons intérieurs les pépites de vie qui ne demandent qu’à croître, faire grandir avec elles la confiance en soi, en la bonne graine semée en chacun… Il faut parfois des années avant de se voir ainsi, avec réalisme, avec une joyeuse humilité n’enfouissant aucun des talents reçus si ce n’est pour les faire germer. L’amour de soi est au prix de ce travail d’auto-évaluation, où le regard des autres peut être décisif : quels sont les graines semées en moi porteuses de croissance, de fécondité ? Un coach de vie, un psychologue, des amis clairvoyants sont de précieux auxiliaires pour conquérir ainsi une juste estime de soi. Certains, abîmés par un passé familial et affectif déstructurant, auront beaucoup de mal à trouver ces pépites en eux et à ne pas céder au non-amour de soi. D’autres au contraire seront tellement favorisés qu’ils risqueront de passer à côté de la vraie richesse intérieure, ce qui demande toujours de traverser l’épreuve comme l’or au creuset. Il y faut des années, de la patience, voire de l’obstination ou au moins de la ténacité. Ce n’est jamais acquis une fois pour toutes : une mauvaise moisson, un incendie dans le champ, et tout peut être remis en question… Mais ceux qui font ce travail en eux pourront croire que le blé existe aussi chez l’autre, quel qu’il soit, Faidherbe ou Derek Chauvin (le meurtrier de George Floyd). Mieux : en témoignant de son parcours intérieur, ou simplement en étant là, en paix avec lui-même, il pourra induire chez l’autre la quête de l’amour de soi. Et l’on sait que la violence, la volonté de faire le mal sont liées à l’absence de cet amour de soi.


Croissez et multipliez- vous !

ivraieblc3a9.jpgFinalement, l’important dans la parabole est de grandir : « laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ». Que cette croissance soit mélangée ne doit pas nous étonner, nous scandaliser ou nous décourager. Chacun a son côté obscur et son côté lumineux. L’essentiel est de grandir, en humanité, en sagesse, jusqu’à relativiser la présence du mal en nous sans l’occulter. Car les moissons successives au long des années nous apprennent à ne pas nous attarder aux feux de mauvaises herbes qu’il faut régulièrement effectuer, pour nous concentrer sur les épis gorgés de vie avec à récolter.

Laissez pousser en vous le blé et l’ivraie, faites grandir sans cesse le meilleur de vous-même sans vous laisser détourner de cette croissance par la présence inévitable du mal en vous. Alors, le grenier de votre vie aura de quoi nourrir famille et amis, collègues et passants, tel Joseph en Égypte.

Toute ivraie brûlée, vous pourrez rire des échardes plantées dans votre chair en célébrant l’abondance de la moisson due à la générosité du semeur !

 


[1]https://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-3-page-37.htm#
FAVI, Fonderie en Picardie (Hallencourt), FAVI est devenue leader mondial de la fabrication des fourchettes de boîtes de vitesse.
Ecclésia permixta dans Communauté spirituelle epis-de-ble

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 13.16-19)

Lecture du livre de la Sagesse

Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.

 

PSAUME

(Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab)
R/ Toi qui es bon et qui pardonnes, écoute ma prière, Seigneur. (cf. Ps 85, 5a.6a)

Toi qui es bon et qui pardonnes,
plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
écoute ma prière, Seigneur,
entends ma voix qui te supplie.

Toutes les nations, que tu as faites,
viendront se prosterner devant toi,
car tu es grand et tu fais des merveilles,
toi, Dieu, le seul.

Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité !
Regarde vers moi,
prends pitié de moi.

 

DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.

 

ÉVANGILE

« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson » (Mt 13, 24-43)
Alléluia. Alléluia.Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela.’ Les serviteurs lui disent : ‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’ Il répond : ‘Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.’ »

Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. » Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »

Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole, accomplissant ainsi la parole du prophète : J’ouvrirai la bouche pour des paraboles,je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde. Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal ; ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , ,

5 juillet 2020

Prenez-en de la graine !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Prenez-en de la graine !

Homélie du 15° Dimanche du temps ordinaire / Année A
12/07/2020

Cf. également :

Semer pour tous
La lectio divina : galerie de portraits
Éléments d’une écologie chrétienne

 

Prenez-en de la graine !
Qui de nous n’a pas entendu cette remarque de la part d’un professeur, d’un coach sportif ou des parents ! ? Cette injonction sonne comme un reproche si elle nous compare à des exemples dont nous sommes bien loin ; elle résonne au contraire comme un encouragement si elle nous propose une réussite à portée de main.

Notre parabole du semeur de ce dimanche pourrait bien elle aussi nous murmurer à l’oreille : prends-en de la graine ! Prend de ces graines que le semeur jette à tout-va. Accueille-les dans le meilleur de ton champ intérieur ; et là, fais-les grandir, nourris-les, entretiens-les jusqu’à ce qu’elles produisent des épis en abondance.

Dans le langage courant, « en prendre de la graine » c’est vouloir imiter un modèle, un héros, parce qu’on l’admire. En est-il de même dans la parabole ? Nous faut-il imiter le Christ ? l’admirer ? Et ce semeur, comment en prendre de la graine ?

 

Les neurones-miroirs

Prenez-en de la graine ! dans Communauté spirituelle 95261614_oEn 1990, une découverte passée trop inaperçue bouscule quelques idées reçues en sciences cognitives. L’équipe du professeur Giacomo Rizzolatti, directeur du département de neurosciences de la faculté de médecine de Parme, découvre en effet que des singes sont capables d’empathie devant la souffrance ou la joie de leurs congénères. Or l’empathie était considérée comme une qualité morale propre à l’homme… Plus encore, les singes (comme la pieuvre et d’autres animaux) sont capables d’un processus d’apprentissage, à distance. Rien qu’à voir un autre membre du clan éplucher un fruit ou se servir d’un outil, les singes peuvent en l’imitant reproduire ce geste technique qu’ils ne connaissaient pas. De même une pieuvre qui regarde une autre pieuvre trouver son chemin à travers un labyrinthe de plexiglas pour atteindre une proie sera capable à son tour d’emprunter le bon chemin sans hésiter en imitant sa congénère. Cette capacité d’apprentissage n’est donc pas le propre de l’homme ! L’origine commune de l’empathie, de l’apprentissage, de la contagion émotionnelle réside dans un certain type de neurones de notre cerveau, précisément localisés, baptisés « neurones-miroirs » à cause justement de leur capacité d’induire en miroir des mouvements, des activités imitées d’autrui.

Si nous y perdons un peu en originalité humaine, l’imitation y gagne en grandeur d’évolution, et pour nous d’humanisation. Imiter, c’est entrer dans une relation où ce que l’autre fait peut me faire faire la même chose, où ce qu’il ressent déteint sur ce que je ressens. Il faut pour cela de l’admiration, au sens latin du terme : ad-miror = regarder vers. En regardant vers l’autre, en l’ad-mirant, je quitte mon narcissisme et je m’ouvre à d’autres modes de pensée et d’action que les fameux neurones-miroirs vont pouvoir reproduire rien qu’en regardant l’autre…

Les mystiques avaient déjà eu cette intuition depuis longtemps, dans toutes les religions : contempler plus grand que soi nous grandit (l’inverse est également vrai hélas !), Admirer les grandes figures spirituelles nous hissent à leur niveau.

Prendre de la graine du semeur signifie donc dans un premier temps : lever les yeux vers le Christ, régler notre course sur lui qui est devant, chercher à l’imiter dans ses actes et ses paroles. Paul l’écrivait : « courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » (He 12,1-2).

Admirer et imiter sont des ressorts, des moteurs tout au long de notre vie, qui nous font aspirer à être plus, à ne pas vivre rabougris comme les grains sur le sol peu profond ni desséchés comme celles sur le sol pierreux.

 

La propagande

August Landmesser refusant de faire le salut naziPourtant l’imitation et l’admiration peuvent devenir des pièges nocifs si l’on n’y prend pas garde [1]. D’abord, il faut bien choisir ses modèles. Beaucoup d’Allemands voulaient imiter Hitler au temps de son ascension (jusqu’à se tailler la même moustache, ou appeler leurs enfants Adolf). Beaucoup de capitaines d’industrie ne veulent que surpasser en pouvoir et en fortune les grands patrons qui les ont précédés. L’admiration est donc parfois orientée vers de fausses grandeurs. L’imitation devient monstrueuse si elle se trompe de héros.

Adam Smith déplore dans sa Théorie des sentiments moraux (1759) « cette disposition à admirer, et presque à vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à mépriser, ou du moins à négliger, les personnes pauvres et d’humble condition ». Cette tendance fait naître un marché de l’admiration: « mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain sont les grands objets de l’ambition et de l’émulation ».

Nous cédons facilement à une sorte de propagande qui nous fait nous tromper d’admiration. Les réseaux sociaux débordent de ces fausses statues de la renommée, vite déboulonnées, ainsi que de leurs followers qui s’épuisent à courir après des modèles de paille en likant jusqu’à épuisement.

 

L’idolâtrie

 admirer dans Communauté spirituelleUn deuxième piège, après celui de la propagande, est la tentation d’idolâtrer au lieu d’admirer. L’idole écrase ses dévots car elle reste inaccessible, hors d’atteinte. En même temps, on la charge de tous nos désirs insatisfaits, on projette sur elle nos manques les plus douloureux. Et elle devient du coup un rival à abattre. Au lieu d’encourager, elle désespère, et finit par engendrer ce que René Girard appelait la violence mimétique. On se bat pour être celui qui lui ressemble le plus. On lui sacrifie nos rivaux dans cette lutte, afin de conserver ses faveurs. Jusqu’à parfois assassiner son idole afin de la garder pour soi (les meurtres passionnels fonctionnent sur cette jalousie de l’autre, idolâtré-e). Les philosophes font la différence entre l’icône et l’idole, et cela peut être utile ici : l’icône désigne l’invisible et le rend présent, l’idole prétend être l’invisible et se substituer à lui. Imiter une idole conduit à la violence mimétique, alors que contempler une icône conduit à l’accueil de l’autre. Admirer une idole nous rend soumis. Vénérer une icône nous rend capable d’inventer notre voie propre.

 

L’emprise

L'EmprisePropagande, idolâtrie : un troisième piège de l’imitation admiration est l’emprise. Car se soumettre à l’idole nous fait perdre notre autonomie. Le Christ ne peut pas jouer ce rôle ! Si je me demande sans cesse : ‘que ferait le Christ à ma place ?’, je me transforme en une sorte de marionnette dont les fils seraient manipulés par celui que j’admire. Imiter se dégrade alors en répéter. Comme si être fidèle au Christ consistait à copier-coller ce qu’il a fait ou dit. Or il nous a lui-même averti : « vous ferez des œuvres plus grandes que moi » (Jn 14,12). La répétition mécanique produit souvent le contraire de l’effet recherché, car le Christ ne ferait pas à notre époque ce qu’il a fait il y a 2000 ans. Plus grave encore, vouloir faire comme le Christ devient moralement écrasant, car bien sûr j’en suis incapable ! Réduire le Christ à un exemple moral qu’il faudrait reproduire est désespérant, tant il est plus grand que moi. Vouloir répéter, reproduire, n’engendre que le constat désolé de la distance infinie entre lui et moi. Perte d’autonomie et découragement moral sont les mauvais épis de cette fausse imitation de Jésus-Christ. L’emprise qu’exerce sur nous les modèles que nous nous choisissons (ou pas !) est à la longue un indicateur de notre santé spirituelle. Les gourous finissent toujours par réduire leurs adeptes en esclavage (travail, argent, sexe, pensée…). Il est facile de dénoncer cet effet-gourou dans les sectes, mais avons-nous conscience de ceux qui exercent sur nous une emprise de cette nature ? De ceux/celles qui nous influencent jusqu’à reproduire leur comportement (au travail, en famille, en société) à notre insu ?

Propagande, idolâtrie, emprise : ces trois pièges de l’imitation-admiration ne doivent pas nous empêcher de prendre de la graine de la parabole du semeur ! Car cette parabole nous donne au moins deux clés de la réussite des semailles : l’appropriation, et l’inspiration.

 

De l’admiration à l’appropriation

Le semeur ne demande pas à être admiré. D’ailleurs il n’est que de passage, et poursuit son sillon à chaque poignée de graines lancées à terre. Impossible en fait de rester « les yeux fixés vers le ciel » (Ac 1,11), car il n’est plus là pour nous dire quoi faire, et heureusement ! Le semeur fait confiance à la capacité du sol pour accueillir la graine en profondeur. Il s’agit de planter et non de dupliquer. Planter demande d’abord de remuer et bouger les terres intérieures (le labourage) pour ensuite enfouir profondément la semence afin qu’elle  s’unisse au terreau. On disait autrefois des missionnaires qu’ils allaient planter l’Église en d’autres cultures et continents, et non qu’ils allaient fonder des succursales ! La traduction moderne de cette plantation pourrait être le processus d’appropriation : accueillir ce que l’on n’a pas produit, le comprendre, l’assimiler jusqu’à ce que cela fusionne avec le terreau originel. Faire sien ce qui était au départ un apport extérieur. Les Églises d’Afrique s’approprient depuis deux siècles l’Évangile semé par les Pères Blancs et autres sociétés missionnaires, jusqu’à ce qu’elles puissent dire avec les samaritains près du puits : « ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde » (Jn 4,42). L’appropriation se nomme ici inculturation (de la liturgie, de la vie communautaire, de la théologie etc.). Les vieilles Églises d’Occident continuent elles aussi ce processus d’appropriation, car leur culture change et nécessite d’autres semailles pour féconder d’autres terreaux (laïcité, sécularisation, progrès scientifique etc.).
Le sol fertile de la parabole est celui qui a su s’approprier la Parole de Dieu semée en lui.

Appropriation

 

S’inspirer plutôt que copier

Couverture-t.1-bis-555x742 copierLa suite de la parabole montre la fécondité du sol qui a su accueillir les graines de la Parole de Dieu : 30, 60, 100 pour 1 ! Or il s’agit d’un rapport d’épis à graines, pas de graines à graines ! Autrement dit, autre ce qui est semé, autre le fruit produit. C’est encore plus vrai lorsque la graine de sénevé se transforme en la plus haute plante du jardin potager (Mc 4, 31-32), ou lorsque le corps humain porté en terre se transforme en corps incorruptible dans la Résurrection (« ce qui est semé périssable ressuscite impérissable » 1 Co 15,42). D’ailleurs, autre est le semeur, autre le moissonneur (Jn 4,37). Et le mauvais serviteur reproche à Jésus de vouloir récolter là où il n’a ni semé ni moissonné, et Jésus semble lui donner raison : « serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu » (Mt 25,26). Impossible donc de copier !

La disproportion entre la graine et le blé en épis nous éloigne un peu plus de l’imitation copier-coller. C’est le travail de l’Esprit que de transformer la graine en autre chose qu’elle-même. À travers la décomposition, la mort et la renaissance en une forme autre, l’Esprit de vie ne cesse de transformer en nous la Parole de Dieu en décisions et en actes nouveaux, irréductibles à ce qui a été semé. C’est véritablement l’inspiration divine qui nous donne de traduire l’Évangile en des comportements adaptés à notre société, notre culture et ses problèmes nouveaux que le Christ n’a jamais affrontés, impossibles à imiter donc

Sans l’Esprit du Christ, la Tradition se fige en traditionalisme immobile, la morale se dessèche en catalogue de permis/défendus, les célébrations des sacrements deviennent un amoncellement de rites obscurs… L’Esprit renouvelle sans cesse le visage de son Église, et il est le moteur de l’appropriation en terre nouvelle, il favorise la mutation (la transfiguration) du grain en épis, pour la plus grande surprise des chrétiens eux-mêmes. Tel le maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien (Mt 13,52), l’Esprit est la puissance vitale qui multiplie la semence par 30, 60 ou 100 tout en la transformant en tiges et épis nouveaux.

 

Le cycle de la parabole du semeur nous concerne chacun(e) personnellement : choisir qui admirer, imiter sans reproduire, être fidèle en inventant des chemins nouveaux, s’approprier avec audace, contester les idoles plébiscitées autour de nous, dénoncer l’emprise inconsciente des idéologies inhumaines d’aujourd’hui…

Puisse l’Esprit du Christ nous montrer comment en prendre de la graine, et nous inspirer une fécondité à hauteur de ses semailles !


[1]. Cf. Michel Eltchaninoff, Point de mire, Philosophie Magazine n° 137, Mars 2020, pp. 55-57.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La pluie fait germer la terre » (Is 55, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur :« La pluie et la neige qui descendent des cieuxn’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre,sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer,donnant la semence au semeuret le pain à celui qui doit manger ;ainsi ma parole, qui sort de ma bouche,ne me reviendra pas sans résultat,sans avoir fait ce qui me plaît,sans avoir accompli sa mission. »

 

PSAUME

(Ps 64 (65), 10abcd, 10e-11, 12-13, 14)
R/ Tu visites la terre et tu l’abreuves, Seigneur, tu bénis les semailles. (cf. Ps 64, 10a.11c)

Tu visites la terre et tu l’abreuves,
tu la combles de richesses ;
les ruisseaux de Dieu regorgent d’eau,
tu prépares les moissons.

Ainsi, tu prépares la terre,
tu arroses les sillons ;
tu aplanis le sol, tu le détrempes sous les pluies,
tu bénis les semailles.

Tu couronnes une année de bienfaits,
sur ton passage, ruisselle l’abondance.
Au désert, les pâturages ruissellent,
les collines débordent d’allégresse.

Les herbages se parent de troupeaux
et les plaines se couvrent de blé.
Tout exulte et chante !

 

DEUXIÈME LECTURE
« La création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 18-23)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, j’estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps.

 

ÉVANGILE
« Le semeur sortit pour semer » (Mt 13, 1-23)
Alléluia. Alléluia.La semence est la parole de Dieu ; le semeur est le Christ ; celui qui le trouve demeure pour toujours. Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer. Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde. Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a. Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas.Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.Le cœur de ce peuple s’est alourdi :ils sont devenus durs d’oreille,ils se sont bouché les yeux,de peur que leurs yeux ne voient,que leurs oreilles n’entendent,que leur cœur ne comprenne,qu’ils ne se convertissent,– et moi, je les guérirai. Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent ! Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.

Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur. Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin. Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , , ,

29 septembre 2019

Foi de moutarde !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Foi de moutarde !

Homélie du 27° Dimanche du Temps Ordinaire / Année C
06/10/2019 

Cf. également :

Les deux serviteurs inutiles
L’ « effet papillon » de la foi
L’injustifiable silence de Dieu
Entre dans la joie de ton maître
Restez en tenue de service
Jesus as a servant leader
Agents de service

moutarde-a-l-ancienneUne bonne moutarde à l’ancienne, avec de gros grains et une pâte onctueuse et ferme : imaginez-la sur une andouillette de Troyes, une pièce de bœuf grillé, ou dans la sauce salade faite maison. Immédiatement, un bouquet de saveurs vous reviendra en mémoire, mariant la force et le goût, la couleur et la consistance. Jésus savait bien que parler de moutarde dans une parabole susciterait ce genre d’émotion chez ses auditeurs, et il ne s’en prive pas ! C’est sa manière à lui de rendre concret ce qui demeure insaisissable : la foi.

En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde (sénevé), vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi. » (Lc 17, 5-7)

Ce faisant, il innove. Car l’Ancien Testament ne parlait jamais de cette humble graine appelée également sénevé, ni le reste du Nouveau Testament d’ailleurs. Les seules occurrences de cette graine sont dans cette parabole dans Matthieu et dans Luc. Il fallait son regard d’enfant de Nazareth, d’adolescent se promenant dans les champs de Galilée pour remarquer ces tiges velues et feuillues aux propriétés bien intéressantes à cultiver dans son potager. En choisissant d’accrocher la foi à ces graines plutôt qu’à une idée ou un concept, Jésus pratique d’instinct une pensée concrète qui parle d’expérience aux paysans, aux ruraux qui sont la majorité de ses contemporains. L’avantage de ces paraboles très simples est qu’elles constituent un réservoir inépuisable d’interprétations. Les citadins que nous sommes devenus en 2000 ans continuent à voir dans cette comparaison un lien entre foi et saveurs, mais aussi entre foi et croissance, foi et guérison, jusqu’à penser l’effet papillon de la foi (au sens de la théorie du chaos).

 

Croire et croître

Description de cette image, également commentée ci-aprèsLe premier effet de la parabole est visuel, saisissant : de la bille noire minuscule qui se coince entre deux dents à la belle plante potagère haute de 1 m à 3 m, quelle croissance spectaculaire ! Qui pourrait croire qu’un tel potentiel de vitalité est concentré dans le point de départ si infime ? La loi de croissance organique qui préside au développement de cette graine peut devenir le principe de notre propre croissance spirituelle. Très peu de foi suffit pour grandir.

En français, dire, je crois peux avoir les deux significations, à un accent près : je fais confiance (fides = foi, confiance) ou : je grandis, je déploie toutes les potentialités de mon être (je croîs, du verbe croître = se développer). Me confier à Dieu a pour résultat immédiat de faire pousser en moi les qualités utiles aux autres (les oiseaux du ciel) : hauteur de vue, saveurs, protection des petits (ombre reposante) etc.

Je relisais récemment la vie d’Armand Marquiset, fondateur de l’association des Petits Frères des Pauvres et de Frères des Hommes. Il aura suffi d’un éblouissement intérieur à Notre Dame de Paris en juin 1936 pour que cet homme, seul au début, déploie après la guerre un immense réseau de solidarité et de chaleur humaine auprès des « vieillards » isolés comme on disait à l’époque. Aujourd’hui, les Petits Frères des Pauvres représentent un réseau de plus de 12 000 bénévoles qui visitent chaque semaine 36 000 personnes âgées isolées. Plus de 600 salariés organisent des séjours de vacances, des réveillons de Noël, des sorties culturelles, du relogement etc. Voilà une histoire de graine de moutarde qui a soulevé des montagnes pour faire reculer la solitude et l’isolement, obtenir des fonds, être déclarée grande cause nationale en 1996 etc.

Oui, s’en remettre à Dieu avec confiance c’est grandir, et réussir ses projets selon son cœur au-delà de toute espérance !

 

Croire et guérir

ImageUn autre usage de la plante moutarde était médicinal à l’époque de Jésus. Ses feuilles sont riches en vitamine C, et constituent un bon tonic printanier et un bon dépuratif. On l’a employée pour soigner la bronchite et autres affections respiratoires ; et surtout, ses graines ont des propriétés répulsives qui font merveille en cataplasme de choc.

Comparer la foi à une graine plante de moutarde, c’est donc lier de manière naturelle croire et guérir. Comme un cataplasme appliqué sur les zones douloureuses, la foi réchauffe et assouplit nos raideurs  personnelles, nos congestions spirituelles.

On oublie que le mot salut vient de la même racine que le mot santé. L’impératif latin Salve (deuxième personne de l’impératif) signifie : « Porte-toi bien » ; il a donné le mot salut, qui souhaite la bonne santé à quelqu’un.

Le salut au temps de Jésus désigne indissociablement la santé de l’âme et du corps. L’histoire de la petite graine de moutarde nous met sur la piste d’une foi qui guérit, ce que toutes les thérapies naturelles du bien-être et du développement personnel expérimentent à leur manière aujourd’hui. Nous avons un trésor dans notre tradition chrétienne : le corps humain est tout entier impliqué et concerné dans l’accueil du salut par la foi ! Peut-être cela nous aidera-t-il à avoir une pratique moins matérialiste de la médecine, sans pour autant tomber dans les dérives magiques de soi-disant guérisseurs en tout genre ?

 

Croire et goûter

Photo de Andouillette de Troyes "Moutarde & Champignons" Pommes Sautées Maison. Plat du restaurant Le FerrareLe goût si fort de la moutarde à l’ancienne se superpose immédiatement au nom de la plante moutarde : la foi est affaire de saveur ! Elle rehausse les joies simples de la vie. Elle donne un poids d’éternité à l’amitié partagée, à la communion amoureuse, au repas si délicat qu’il enchante les pupilles, au velouté du vin d’exception… Il y a un épicurisme chrétien qui, loin de mépriser la joie de la chair, lui donne une forme de plénitude, d’accomplissement étonnant. La vie a un autre goût lorsque l’on croit ! La moindre rencontre, la joie la plus humble, le plaisir le plus simple acquièrent une stature, une hauteur et une profondeur dont la disproportion graine de moutarde / plante adulte nous donne une faible idée. Tout peut être savouré avec une intensité élevée au carré lorsqu’on y entend les harmoniques du salut à venir…

 

L’effet papillon de la foi

L'effet papillon de la foiOn a déjà évoqué cette propriété stupéfiante des équations météorologiques de Konrad Lorentz (cf. L’effet papillon de la foi). Le battement d’ailes d’un papillon sur la côte est des États-Unis peut provoquer, par enchaînement successifs, une tornade sur la côte ouest ! Et c’est vrai que les plus petits leviers peuvent soulever des montagnes énormes, les plus petites graines engendrer des arbres immenses.

La Bible regorge d’exemples illustrant l’importance des petites choses [1]. Une petite pierre a fait tomber un géant; une petite coupe de cheveux a failli causer la perte du royaume ; un petit repas a coûté la vie à un prophète ; une petite mangeoire a changé la destinée de toute l’humanité ; un petit arrangement a provoqué la mort du Sauveur, pour qu’une toute petite graine de moutarde puisse déplacer des montagnes !

Ézéchiel prend l’image du petit rameau qui va devenir une demeure pour les oiseaux du ciel :

Ainsi parle le Seigneur, Yahvé : J’enlèverai, moi, la cime d’un grand cèdre, et je la placerai; j’arracherai du sommet de ses branches un tendre rameau, et je le planterai sur une montagne haute et élevée. Je le planterai sur une haute montagne d’Israël; il produira des branches et portera du fruit, il deviendra un cèdre magnifique. Les oiseaux de toute espèce reposeront sous lui, tout ce qui a des ailes reposera sous l’ombre de ses rameaux. (Ez 17, 22-23)

La Bible nous dit de « ne pas mépriser le jour des petits commencements », même un seul talent ; même cinq pains et deux petits poisons ; une mauvaise décision dans le Jardin d’Eden ; un petit bateau dans un déluge planétaire ; une petite tour de Babel, qui provoqua une confusion mondiale jusqu’à nos jours et d’innombrables guerres entre les nations de la terre ; une petite promesse faite à Abraham, qui fit tomber des bénédictions sur le monde entier ; un petit homme sur une montagne, qui transmit le Décalogue à toute la terre ; un petit garçon dans une bergerie, qui devint roi et contribua à changer le cours de l’histoire ; une petite mesure de farine et quelques gouttes d’huile, mélangées à de l’obéissance, qui permirent au prophète de Dieu, à son hôtesse et à son fils de survivre durant trois années de famine.
« Car ceux qui méprisaient le jour des faibles commencements se réjouiront […] » (Za 4,10)

Plus que jamais, nous pouvons croire à l’importance des commencements. Il nous faut pour cela « des veilleurs sur les remparts de Jérusalem », pour distinguer au loin ce qui vient, pour repérer comme Élie au Mont Carmel le nuage dans le ciel à peine plus gros que le point mais annonciateur de la pluie salvatrice. Il nous faut des planteurs de graines aussi minuscules que celle de la moutarde, qui feront confiance à leur pouvoir démultiplicateur.

Foi de moutarde ! dans Communauté spirituelle Small-Is-BeautifulNe nous laissons donc pas fasciner par les colosses aux pieds d’argile (too big to fall pensait-on avant la crise financière de 2008). Small is beautiful pourrait être comme dans les années 80 un beau slogan à remettre à l’ordre du jour…

Terminons en citant deux autres usages de cette image de la graine de moutarde. L’un dans le Coran, qui reprend sa petitesse pour évoquer que rien n’échappe à Allah omniscient :

«À la résurrection, sur les balances justes, personne ne sera trompé du poids d’un grain de moutarde… Devant son tribunal, ce qui ne pèserait qu’un grain de moutarde, fût-il caché… au ciel ou sur la terre, sera produit par Dieu… »(Sourates 21.47 ; 31.16).

L’autre usage est dans le Catéchisme de l’Église catholique. Avec poésie, le court texte du Credo de Nicée-Constantinople est comparé à une graine de moutarde contenant tous les développements ultérieurs de la théologie et de la spiritualité :

CEC n° 186
Comme la semence de sénevé contient dans une toute petite graine un grand nombre de branches, de même ce résumé de la foi renferme-t-il en quelques paroles toute la connaissance de la vraie piété contenue dans l’Ancien et le Nouveau Testament (S. Cyrille de Jérusalem, catech. ill. 5,12).

Relisez donc la parabole de Jésus : vous ne verrez plus jamais votre pot de moutarde à l’ancienne comme avant ! 

 


 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3 ; 2, 2-4)

Lecture du livre du prophète Habacuc

Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent.
Alors le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit une vision, clairement, sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment. Car c’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard.
Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité.

PSAUME
(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur ! (cf. Ps 94, 8a.7d)

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

DEUXIÈME LECTURE
« N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur » (2 Tm 1, 6-8.13-14)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée

Bien-aimé, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains. Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus. Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.

ÉVANGILE
« Si vous aviez de la foi ! » (Lc 17, 5-10) Alléluia. Alléluia.
La parole du Seigneur demeure pour toujours ; c’est la bonne nouvelle qui vous a été annoncée. Alléluia. (cf. 1 P 1, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi.
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , ,
12345...9