Pâque, une fête azyme
Pâque, une fête azyme
Homélie pour le Dimanche de Pâques / Année A
05/04/26
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Pâques n’est décidément pas une fête sucrée
Incroyable !
À la recherche du Hametz !
Nous sommes habitués à célébrer Pâque comme la source de notre libération de toute mort, dans la droite ligne de Pessah, la fête juive qui commémore la sortie d’Égypte et de l’esclavage. Nos hosties plates et blanches sont le rappel de cette dimension historique incontournable : YHWH a libéré les Hébreux du jour au lendemain, si bien que dans leur fuite en toute hâte les anciens esclaves n’eurent pas le temps de faire lever la pâte avant de cuire le pain. Le pain azyme (sans levain) ou matsa est devenue depuis le symbole du repas pascal. Jésus se désigne lui-même comme le pain de vie, le pain rompu pour un monde nouveau ; et ce pain est azyme, c’est-à-dire don gratuit, immérité et si soudain qu’il nous prend au dépourvu.
Mais voilà qu’avec une des deux lectures au choix de ce dimanche de Pâques, Paul nous oriente vers une deuxième interprétation tout aussi existentielle pour nous aujourd’hui : « ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité » (1Co 5,6-8).
Impossible de trouver plus juif que Paul, pharisien d’excellence, élève de Gamaliel – l’ENA juive de l’époque ! –. Il se souvient qu’enfant il a accompagné son père pour débusquer, à la lueur d’une bougie, les miettes de pain levé restant dans la maison familiale, la veille de Pessah. Ce n’était pas un simple ménage de printemps, comme la coutume populaire l’a sécularisé ensuite. C’était la traque du Hametz, ce levain qui est en réalité une moisissure, des champignons microscopiques qui fermentent et font lever la pâte.
Ce levain est le symbole de ce qui dans nos vies pourrit sur place, ce qui gonfle. Le rite de la recherche du levain corrompu (Hag HaMatzot) est une condition pour fêter Pessah.
Quel est donc le vieux levain qui nous habite encore ? Qu’est-ce qui nous fait gonfler d’orgueil ? Qu’est-ce qui nous rend bouffis de certitudes ? Qu’est-ce qui fait fermenter en nous l’amertume, la jalousie, les vieilles rancunes ? Qu’est-ce qui, comme le levain, prend beaucoup de place dans nos vies alors que ce n’est finalement que du vent ? Et pire encore : de quelle corruption sommes-nous encore les esclaves ? Les procès politiques en tous genres et de tous bords étalent dans les médias la corruption qui gangrène l’exercice du pouvoir : des puissants se compromettent avec des islamistes, des industriels acceptent des pots-de-vin, des intellectuels ferment les yeux pour obtenir médailles et nominations, des artistes se laissent instrumentaliser par des intérêts inavouables etc. Il n’y a pas que la drogue ou l’argent pour corrompre la société ! Chacun de nous a en lui quelques miettes – sinon plus ! – de ce levain qui le corrompt aussi sûrement que la corrosion de la rouille dévore l’acier le plus brillant.
Ne croyez pas que seuls les puissants seront corrompus ! D’ailleurs, dans la tradition juive de Hag HaMatzot, on dépose parfois volontairement 10 petits morceaux de pain (10 comme le décalogue, 10 comme un miniane) dans la maison pour être sûr que la recherche ne soit pas vaine. Spirituellement, cela nous rappelle que personne n’est totalement exempt de corruption à extirper de son cœur…
Autre détail symbolique : on utilise habituellement une plume et une cuillère en bois pour ramasser les morceaux sans les toucher (car ils sont impurs). La plume et sa douceur renvoie à la miséricorde divine. Elle symbolise ainsi la pédagogie de YHWH qui utilise des médiations pour recueillir notre misère avec une infinie délicatesse, sans nous briser brutalement. La cuillère renvoie à l’art de se nourrir : ce qui servait autrefois à se nourrir (le vieux pain, les esclavages anciens) est désormais mis de côté pour fêter Pâques. La cuillère est en outre un réceptacle intermédiaire : elle permet d’extraire le mal sans se souiller soi-même, sans le toucher. Et elle est en bois : elle ne conduit pas la chaleur (contrairement au métal). Elle est l’image de la protection que YHWH accorde à son peuple pour qu’il ne soit pas contaminé par la corruption qu’il doit affronter.
À la fin du rituel de Hag HaMatzot, la plume, la cuillère et les miettes récoltées sont enveloppées dans un linge blanc, puis brûlées ensemble le lendemain matin. La cuillère devient le support du sacrifice. Elle accompagne le levain jusqu’à sa destruction totale. C’est l’image de la mort à soi-même. Comme la cuillère qui disparaît dans les flammes avec le levain qu’elle a porté, nous sommes appelés à laisser brûler tout ce qui, en nous, servait l’orgueil, pour renaître « azymes ».
La relecture chrétienne opérée par Paul est facile à suivre : pour fêter Pâques, nous devons traquer toute trace du vieux levain de la corruption dans nos vies. La lumière de la bougie qui nous permet de les repérer est l’éclairage de Parole de Dieu pour discerner ce qui « pourrit » en nous. La plume est la promesse de l’infinie douceur de la miséricorde de Dieu pour ôter ces impuretés. La cuillère en bois est l’annonce du bois de la croix qui nous sauve du péché en ne permettant pas qu’il nous contamine. C’est le bois du gibet sur lequel Jésus se sacrifie pour consumer nos iniquités. Le linge blanc où brûlent les miettes, la plume et la cuillère est le vêtement blanc des baptisés qui les enveloppe du feu de l’Esprit pour les faire mourir à leur ancienne vie, etc…
« Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté » : quand Paul nous appelle à faire disparaître toute trace du levain corrompu en nous, il transpose en Christ les gestes et les paroles et les prières de son père traquant les miettes moisies disséminées dans la maison familiale.…
Dernier détail enfin : après la recherche, on prononce une formule juridique déclarant que tout levain possédé inconsciemment est « nul et non avenu, comme la poussière de la terre ». Comme il est physiquement impossible de nettoyer la maison à 100 %, cette déclaration permet de dédouaner la famille en affirmant qu’elle avait l’intention de tout nettoyer, même si elle n’a pas pu y arriver intégralement. C’est le signe que nul ne peut voir clairement ni totalement tout le mal qui l’habite. Seul YHWH sonde les reins et les cœurs. On lui fait alors confiance pour poursuivre la traque du Hametz en nous, et éliminer ce qui a échappé à notre vigilance, à notre discernement.
Il en reste une trace dans l’ancienne formule de l’acte d’accusation de la confession catholique : « Je m’accuse encore de tous les péchés que j’ai pu oublier, et de tous ceux de ma vie passée. J’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon Père, pénitence et absolution, si vous m’en jugez digne ». La signification demeure : nul ne peut être sûr d’avoir débusqué et éliminé toutes les miettes de corruption qui lui pourrissent la vie. Faire confiance à la clairvoyance de Dieu sur nous est un bon moyen d’éviter les scrupules et l’obsession pathologique de l’impureté…
Devenir des femmes et des hommes azymes
Paul ne se contente pas de nous appeler à éliminer le vieux levain : il nous promet qu’après Pâque, nous serons « une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque », le pain azyme. Il se souvient sans doute que la fête des azymes commence pour les juifs le 15 du mois de Nizan et dure sept jours. C’est l’origine de notre octave pascale : nous fêtons les sept jours suivants Pâque comme si c’était encore Pâque ! Ainsi Pâque dure 8 jours, symbole de la nouvelle création inaugurée en Jésus ressuscité le huitième jour de la semaine !
Une fois enlevé le levain de la corruption, il reste la matsa, le pain azyme. Un pain humble, pauvre, sans artifice. Un pain qui ne triche pas. Voilà ce que Pâque fait de nous : des azymes !
Pendant toute la semaine de la fête des azymes, la consommation de levain est strictement interdite : c’est l’image de la vie nouvelle des baptisés de Pâque, dans la simplicité et la vérité.
La semaine pascale est azyme, comme doit l’être la vie chrétienne tout entière. Nous pouvons désormais vivre toute notre vie comme une fête des azymes, sans levain de méchanceté ni d’orgueil, libres de toute compromission ou corruption. Pessah (la sortie d’Égypte) est l’événement de notre libération soudaine, imprévue, gracieuse ; Hag HaMatzot (la fête des pains azymes) est notre mode de vie qui en découle, dans la durée. Notre libération comporte ces deux dimensions : l’événement et la durée ; le ponctuel et le rituel ; la singularité et le maintien dans le temps.
« Le chien retourne à son vomi » constatait hélas la sagesse biblique (Pr 26,11 ; 2P 2,22) avec amertume. Parmi les baptisés de Pâque, il ne doit pas en être ainsi.
Puissions-nous persévérer dans notre nouvelle nature pascale, sans retourner à nos vieux levains !
Persévérons dans la prière, afin de nourrir en nous le feu reçu en cette nuit pascale :
Seigneur Jésus, Toi, le pain de misère devenu Pain de vie,
En ce matin de Pâques,
Tu te tiens au seuil de notre demeure.
Comme le père de famille scrutant les ténèbres,
Viens parcourir avec nous les recoins de notre cœur.
Prends la bougie de Ta Parole, Seigneur,
Et éclaire en nous ce qui est encore « vieux levain ».
Débusque ces miettes d’orgueil qui nous font gonfler,
Ces fermentations d’amertume qui corrompent notre joie,
Et ces vieilles habitudes de servitude que nous avons du mal à quitter.
Présente la cuiller faite du bois de Ta Croix, Seigneur,
Pour recueillir avec patience tout ce qui nous sépare de Toi.
Que ce bois humble, instrument de Ta Passion,
Devienne le réceptacle de nos pauvretés.
Apprends-nous à déposer dans Ta main, sans crainte et sans détour,
Ce qui nous semble hier encore nécessaire, mais qui entrave aujourd’hui notre marche vers la Vie.
Utilise la plume de Ta Miséricorde, Seigneur,
Pour ramasser avec douceur nos fautes et nos hypocrisies.
Ne nous laisse pas nous habituer à ce qui nous alourdit,
Mais donne-nous le courage de l’abandon.
Brûle au feu de Ton Esprit, Seigneur,
Tout ce qui appartient encore à « l’Égypte » de nos péchés.
Que ce feu ne soit pas un jugement, mais une libération,
Afin que disparaisse en nous tout ce qui fait obstacle à la fête.
Fais de nous, Seigneur, une « pâte nouvelle ».
Donne-nous de devenir des hommes et des femmes « azymes »,
Vivant dans la transparence de la Pureté et la droiture de la Vérité.
Que notre vie soit simple comme le pain de l’exode,
Humble comme Ton Pain de Vie,
Et légère comme le matin de Ta Résurrection.
Car toi, le Christ, notre Pâque, tu as été immolé pour nous !
À Toi, la gloire, la louange et la sainteté,
Aujourd’hui, et pour les siècles des siècles !
MESSE DU JOUR DE PÂQUES
PREMIERE LECTURE
« Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)
Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés. »
PSAUME
(Ps 117 (118), 1.2, 16-17, 22-23)
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Ps 117, 24)
Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !
Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du Seigneur.
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.
DEUXIÈME LECTURE
« Recherchez les réalités d’en haut, là où est le Christ » (Col 3, 1-4)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens
Frères, si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre. En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.
OU AU CHOIX
DEUXIÈME LECTURE
« Purifiez-vous des vieux ferments, et vous serez une Pâque nouvelle » (1 Co 5, 6b-8)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, ne savez-vous pas qu’un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ? Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. Car notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ.
Ainsi, célébrons la Fête, non pas avec de vieux ferments, non pas avec ceux de la perversité et du vice, mais avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité.
SÉQUENCE
À la Victime pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louange.
L’Agneau a racheté les brebis ; le Christ innocent a réconcilié l’homme pécheur avec le Père.
La mort et la vie s’affrontèrent en un duel prodigieux. Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.
« Dis-nous, Marie Madeleine, qu’as-tu vu en chemin ? »
« J’ai vu le sépulcre du Christ vivant, j’ai vu la gloire du Ressuscité.
J’ai vu les anges ses témoins, le suaire et les vêtements.
Le Christ, mon espérance, est ressuscité ! Il vous précédera en Galilée. »
Nous le savons : le Christ est vraiment ressuscité des morts.
Roi victorieux, prends-nous tous en pitié ! Amen.
ÉVANGILE
« Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Alléluia. Alléluia. Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick BRAUD




























Puis on verse les grains sur la terre fraîchement labourée : petit frisson d’un contact plus personnel, d’une proximité avec un corps étranger à la fois inquiétant et attirant.