L'homélie du dimanche (prochain)

26 avril 2026

Faire « plus grand » que Jésus

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Faire « plus grand » que Jésus

 

Homélie pour le 5° Dimanche de Pâques / Année A 

03/05/26 


Cf. également :
Les Sept, ou la liberté d’innover
Gestion de crise
Que connaissons-nous vraiment les uns des autres ?
Le but est déjà dans le chemin
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Quand Dieu appelle
Va te faire voir chez les Grecs !

 

Imaginez Léon XIV se vanter au micro de Radio Vatican : « Ce que nous accomplissons en Église est plus grand que tout ce qu’a fait Jésus de Nazareth » ! On dirait aussitôt : quelle prétention ! Quelle audace ! Quel orgueil ! Et pourtant…

Et pourtant c’est bien ce que nous promet Jésus dans notre évangile (Jn 14,1-12) :

« Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père » (Jn 14,12).

Nous devrions nous étonner, nous scandaliser même : comment un humain pourrait-il faire ‘plus grand’ que le Fils de Dieu ? Mais si c’est le Fils de Dieu lui-même qui nous l’a promis, alors il faut bien chercher à comprendre ce qu’il annonçait ainsi, et l’impact que cela peut avoir pour moi, pour nous.

Je vous propose deux interprétations possibles (l’une ecclésiale, l’autre spirituelle), et quatre conséquences pour nous aujourd’hui.

 

1. C’est notre responsabilité collective, en Église

Quand on lit « œuvres » (plus grandes), on pense immédiatement aux miracles physiques. Hélas, difficile de faire plus spectaculaire que le prophète itinérant de Galilée ! Guérir des sourds-muets, des lépreux, des paralytiques, marcher sur l’eau, nourrir les foules avec trois fois rien, faire sortir un mort du tombeau… : peu d’entre nous se risqueraient à rivaliser avec une telle débauche d’effets spéciaux. Le sens doit être ailleurs.

Carte de l'expansion du christianisme, 1er-4è siècleSans doute dans le mot employé par Jean : pour lui, les œuvres (ργα = erga en grec) ne se limitent pas aux signes (semeia), mais désignent l’ensemble de la manifestation du salut et de la vérité de Dieu. Or, tant qu’il demeure prophète juif dans un petit territoire et pendant 3 années, les œuvres de Jésus sont forcément limitées dans l’espace et le temps. C’est l’Esprit de Pentecôte qui donnera aux actes des chrétiens une dimension quantitative et géographique infiniment plus grande. Car l’étendue géographique de la mission de Jésus était limitée : la Galilée, la Judée, la Samarie. Lui-même ne se considérait envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Les apôtres franchirent ces limites et porteront l’Évangile « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Ce que Jésus ne pouvait faire par lui-même. L’Église née de la Pentecôte devient ainsi « le signe et le sacrement du salut » (Vatican II) tout au long des siècles, jusqu’au retour du Christ en gloire. Trois années de vie publique pour Jésus, les siècles des siècles pour son Église : là encore, nous faisons « plus grand » que lui.

 

Vous pensez que cela va trop loin ?

Écoutez les Pères de l’Église commenter Jn 14,12.

Pour Augustin, la plus grande œuvre n’est pas de guérir un corps, mais de justifier un impie. Transformer un pécheur en juste est, selon lui, une création plus haute que celle des cieux.

« Quel est celui qui croit au Christ, sinon celui qui fait ces œuvres et même de plus grandes que lui ? [...] En effet, que l’impie soit justifié, c’est cela même que le Christ opère en lui, mais non sans lui. Or, je ne crains pas de dire que cette œuvre est plus grande que de créer le ciel et la terre ; car le ciel et la terre passeront, tandis que le salut et la justification des élus demeureront » (Traité 72,3 sur l’Évangile de Jean).

 

Cyrille d’Alexandrie insiste sur le fait que le départ de Jésus vers le Père permet l’envoi de l’Esprit, rendant l’action de Dieu universelle et non plus locale.

« Il a manifesté sa propre gloire à travers les disciples, et par eux il a étendu sa main sur le monde entier. [...] Il dit qu’ils feront des œuvres plus grandes, non parce qu’ils auraient une puissance supérieure à la sienne, mais parce que la grâce répandue sur eux ferait de plus grands miracles à travers toute la terre » (Commentaire sur l’Évangile de Jean, Livre IX).

Jean Chrysostome souligne l’implication mutuelle de l’action des disciples avec celle du Christ désormais ressuscité : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Que les disciples allaient faire des miracles ? Non, il ne dit pas cela, mais il insinue que tout ce qu’ils feraient, c’est Lui qui le ferait » (Homélie 74 sur l’Évangile de Jean).

 

De grands théologiens ont repris cette interprétation ecclésiale, notamment pendant la préparation du concile Vatican II.

Le cardinal de Lubac voit dans ce verset la clé de la nature de l’Église. Pour lui, l’Église n’est pas une simple organisation, mais le Christ qui continue d’agir de manière plus « vaste ».

Faire « plus grand » que Jésus dans Communauté spirituelle 71ftCULmWQL._SL1417_« L’œuvre du Christ ne s’achève pas avec son départ ; elle entre dans une phase nouvelle, plus universelle. L’Église est l’instrument par lequel le Christ multiplie ses actes. Ces « œuvres plus grandes » sont la diffusion de la Charité divine à travers les siècles et les nations, ce que le Christ n’avait fait que préfigurer dans le cadre étroit de la Palestine » (Méditation sur l’Église).

L’influent exégète Rudolf Bultmann interprète ces « œuvres » non comme des miracles, mais comme la proclamation de la Parole :

« Les œuvres (erga) ne sont pas des miracles au sens technique, mais l’œuvre de Jésus elle-même : la révélation. Faire des œuvres « plus grandes » signifie que la proclamation de la Parole, libérée des limites de la présence charnelle de Jésus, va désormais atteindre le monde entier par le témoignage des disciples. La « grandeur » est celle de l’histoire du salut qui se déploie » (L’Évangile de Jean).

Pour Joseph Ratzinger (le futur Benoît XVI), la « grandeur » des œuvres est intrinsèquement liée à la Croix et à la Résurrection. C’est parce que Jésus est « passé au Père » qu’il peut agir de l’intérieur de chaque croyant :

« Les œuvres de Jésus durant sa vie terrestre étaient limitées par sa condition humaine. En allant au Père, il brise ces limites. Les « plus grandes œuvres » sont les fruits de la mission universelle : la conversion des païens, la formation de la communauté mondiale de l’Église. C’est le Christ assis à la droite du Père qui agit désormais avec une puissance décuplée par l’Esprit » (Jésus de Nazareth, Tome 2).

 

Tous ces auteurs s’accordent sur un point : les disciples ne sont pas des successeurs qui remplacent un Maître absent (comme le calife pour Mohammed) mais un canal par lequel le Maître, devenu omniprésent par son Ascension, touche l’humanité entière, de tous les temps et de tous les espaces, ce qu’il ne pouvait faire durant son incarnation.

C’est donc notre responsabilité, en Église, de faire ‘plus grand’ que Jésus de Nazareth !

 

2. C’est notre aventure spirituelle, personnelle

Les mystiques ont privilégié une autre piste de lecture de Jn 14,12, plus intérieure, plus spirituelle. Pour Maître Eckhart et la mystique rhénane par exemple (XIV° siècle), si le chrétien fait les œuvres du Christ, c’est parce qu’il est en communion intime avec lui, jusqu’à ne faire plus qu’un. La distinction entre l’action de Dieu et celle de l’homme s’efface dans l’unité de l’Esprit.

Maître Eckhart« Le Père engendre son Fils dans l’âme de la même manière qu’il l’engendre dans l’éternité, et pas moins. [...] Tout ce que Dieu opère, l’homme le plus simple qui demeure dans le fond de l’âme l’opère aussi. C’est pourquoi ses œuvres sont « plus grandes », car elles procèdent de cette unité sans intermédiaire où l’âme est devenue par grâce ce que Dieu est par nature » (Sermons allemands).

Son compagnon Jean Tauler, plus sensible à la dimension pratique et à la souffrance, explique que les œuvres sont « plus grandes » lorsqu’elles sont accomplies dans le pur dépouillement spirituel. Pour lui, guérir un boiteux est une œuvre extérieure ; mais ramener une âme errante vers son « fond » (Grund) est une œuvre spirituelle bien plus vaste. Cette œuvre est grande non par l’effort de la volonté humaine, mais parce que l’homme est devenu un « instrument vide » que Dieu peut utiliser sans obstacle. C’est ce qu’il appelle « la passivité active ».

 

Pourquoi est-ce « plus grand » selon eux ?

Dans la pensée rhénane, l’incarnation historique de Jésus était une étape. Mais la naissance du Verbe dans l’âme du chrétien est l’aboutissement du projet divin. L’œuvre est « plus grande » car elle manifeste que Dieu n’est plus seulement « devant » nous (en Jésus), mais « en » nous. Comme le disait Angélus Silesius (héritier de cette mystique) : « Le Christ serait-il né mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en toi, tu restes perdu à jamais ».

 

L’interprétation mystique transforme ainsi le verset : il nous faut passer de « faire des miracles extérieurs » à « devenir le lieu où Dieu agit ». L’universalité n’est plus seulement géographique (toute la terre), elle est personnelle (tout mon être est divinisé) et même ontologique (toute l’humanité transfigurée par cette présence intérieure).

 

Pour Fénelon, Madame Guyon et les adeptes du « pur amour » (XVII° siècle), une œuvre est « grande » non par son éclat, mais par le degré de pureté de l’amour qui l’anime. Faire une petite chose par pur amour pour Dieu est une œuvre « plus grande » que de convertir des nations par vaine gloire.

La doctrine du pur amour : Saint François de Sales, Pascal et Mme GuyonJésus agissait en tant qu’envoyé ; le chrétien, lui, doit agir dans une telle désappropriation de soi qu’il ne s’attribue plus rien. L’œuvre est grande car elle est totalement divine.

Dans cette lignée spirituelle, Jn 14,12 est compris comme une promesse de transfusion de vie. Jésus ne donne pas un pouvoir aux disciples ; il leur donne Sa Vie. Les œuvres sont plus grandes parce qu’elles ne sont plus limitées par la chair d’un seul homme (Jésus à Nazareth), mais portées par la multitude des membres de son Corps mystique, agissant par le moteur universel qu’est la Charité.

C’est une vision très organique : la tête (le Christ) a commencé l’œuvre, mais c’est le corps tout entier (l’Église/les fidèles) qui la déploie dans toute sa dimension.

Pour Fénelon, l’œuvre de Jésus était une œuvre de communion parfaite avec son Père ; l’œuvre du disciple, une fois uni au Christ, devient l’expression de cette même volonté devenue universelle.

« Oh ! qu’une âme est puissante quand elle ne veut plus rien de soi ! Elle entre dans la toute-puissance de Dieu. Ses œuvres sont les œuvres de Dieu même. C’est ainsi qu’il faut entendre que celui qui croit fera des œuvres plus grandes, car ce n’est plus le mouvement d’un homme borné, c’est l’élan de l’Amour infini qui passe par un cœur purifié » (Sermon pour la fête de la Pentecôte).

 

On le voit : cette deuxième tradition interprétative, plus spirituelle, met l’accent sur l’aventure intérieure où le Christ ressuscité accompli dans le fond de l’âme du disciple des œuvres infiniment plus grandes que celles opérées par le Jésus de histoire.

 

3. Du Jésus de l’histoire au Christ de la foi

Le texte grec de notre évangile nous met sur cette piste d’une continuité entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi, grâce à l’action de son Esprit dans l’Église et dans le cœur de chacun.

 

Jésus commence par engager son autorité sur une promesse qui semble, de prime abord, incroyable : « Amen, amen, je vous le dis… » Sa déclaration est solennelle, et l’engage tout entier.

Puis il utilise le présent : « celui qui croit en moi ». Ce n’est pas un acte ponctuel (‘celui qui a cru’), mais un état continu. L’œuvre « plus grande » est le fruit d’une communion permanente au Christ. Le présent de la foi fait le lien entre l’action de Jésus et celle, plus grande, de ses disciples.

Le passage du Je (Jésus) à « celui qui croit » marque le transfert de l’agir divin de l’un à l’autre. Cette identité d’agir est garantie par l’utilisation du même verbe « faire » (ποιέω (poieō – faire/créer) : ce que les disciples feront, c’est exactement ce que Jésus fait. Il n’y a pas de rupture de continuité ni de nature entre l’œuvre du Maître est celle du croyant.

ascension-1 Eckhart dans Communauté spirituelleComment cela peut-il se réaliser ? À cause (τι = hoti en grec) du départ de Jésus vers son Père. Pour Jean, ce départ est la condition sine qua non de l’œuvre de l’Esprit. Il marque le passage du Jésus historique, limité dans le temps et l’espace, au Christ de la foi, ressuscité auprès du Père, envoyant l’Esprit commun aux deux pour renouveler la face de la terre jusqu’à la plénitude des temps. La « grandeur » des œuvres de l’Église du disciple vient du fait que Jésus n’agit plus devant les hommes (lors de son incarnation, forcement limitée), mais depuis le Père, par son Esprit qui transforme son Église et étend son action en tous lieux, en tout temps.

 

Le texte grec révèle que le « plus grand » n’est pas une supériorité du disciple sur le Maître, mais une supériorité de l’économie de l’Esprit sur l’économie de la chair. Tant que Jésus était sur terre, l’Esprit n’était pas encore répandu universellement. Une fois auprès du Père, son action devient sans limites (universelle), d’où des œuvres « plus grandes » en nombre et en portée.

 

Qu’en déduire pour nous aujourd’hui concrètement ?

Voici quatre conséquences majeures qui peuvent nourrir notre méditation cette semaine :

 

- La fin du complexe d’infériorité spirituelle

en-verite-en-verite-je-vous-le-dis-celui-qui-croit-en-moi-fera-aussi-les-oeuvres-que-je-fais-et-il-en-fera-de-plus-grandes-parce-que-je-m-en-vais-au-pere-jean-1412 FénelonSouvent, le croyant moderne se sent démuni face à la figure historique de Jésus ou aux récits bibliques. Ce verset (Jn 14,12) rappelle que nous ne sommes pas des « sous-disciples ». En disant « celui qui croit », Jésus donne un mandat universel. Le moteur de l’action n’est pas le talent personnel, mais la qualité de l’union au Christ. Cela nous invite aujourd’hui à une « audace humble » : oser agir, prier et transformer notre environnement avec la certitude que c’est le Christ qui opère à travers nous.

 

- Le primat de l’impact spirituel sur le spectaculaire

Si l’on suit Saint Augustin ou Fénelon, la « plus grande œuvre » n’est pas forcément le miracle qui fait la une des réseaux sociaux. L’œuvre la plus haute reste la réconciliation et la transformation des cœurs. Dans un monde fragmenté, créer la paix, pardonner ou restaurer la dignité d’une personne est une œuvre « plus grande » car elle touche à l’éternité.

Cela recentre notre mission sur l’essentiel : la charité active et la transmission d’une espérance vivante.

 

- Une responsabilité écologique et sociale (L’Église corps du Christ)

Si les œuvres du Christ sont désormais confiées à ses disciples, cela signifie que le Christ n’a plus d’autres mains que les nôtres. L’universalité mentionnée par Cyrille d’Alexandrie devient une responsabilité globale. Puisque Jésus est « auprès du Père », son action est délocalisée : il peut agir simultanément à travers un soignant en France, un militant pour le climat ou un artisan de paix ailleurs.

Aujourd’hui, c’est l’appel à une « sainteté du quotidien » où chaque acte de justice devient une œuvre du Christ lui-même.

 

- La puissance de la vie intérieure (l’héritage mystique)

La conséquence la plus radicale, héritée de la mystique rhénane, est que notre vie intérieure est le laboratoire de la transformation du monde.

Si je me « désapproprie » de mon ego (Fénelon), je deviens un canal pour la puissance de l’Esprit. L’action extérieure est proportionnelle à la profondeur de l’ancrage intérieur.

Aujourd’hui, cela réhabilite la prière et la méditation non comme une fuite du monde, mais comme la condition nécessaire pour que nos œuvres soient réellement « grandes » (c’est-à-dire divines).

 

Interpréter ce verset aujourd’hui, c’est passer d’un christianisme de « commémoration » (se souvenir de ce que Jésus a fait) à un christianisme de « communion » (vivre ce que Jésus fait aujourd’hui par nous, avec nous et en nous).

 

Prière pour des œuvres « plus grandes »

solitutde-1-300x196 oeuvresSeigneur Jésus, Toi qui as dit : « En vérité, en vérité », 

Ancre nos cœurs dans la certitude de Ta promesse. 

Tu n’es pas parti vers le Père pour nous laisser orphelins, 

Mais pour briser les limites de l’espace et du temps, 

Et devenir en nous, par Ton Esprit, une source jaillissante.

 

Accorde-nous la grâce de la communion : 

Que nous ne cherchions pas à agir par nous-mêmes, 

Mais que nous demeurions en Toi comme le sarment sur la vigne. 

Dépouille-nous de ce « moi » encombrant, 

Afin que nos œuvres ne soient plus les nôtres, mais les Tiennes.

 

Donne-nous l’audace de la « plus grande œuvre » : 

Non pour flatter notre orgueil par des prodiges, 

Mais pour accomplir le plus grand des miracles : 

Celui de la charité qui pardonne, 

De la parole qui relève, 

Et de la paix qui se déploie jusqu’aux extrémités de la terre.

 

Seigneur, puisque Tu n’as plus d’autres mains que les nôtres, 

Fais de nous les membres vivants de Ton Corps. 

Que chaque geste de notre quotidien, 

Accompli dans le silence du « fond de notre âme », 

Devienne une étincelle de Ton Esprit de communion.

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
« Ils choisirent sept hommes remplis d’Esprit Saint » (Ac 6, 1-7)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Ces propos plurent à tout le monde, et l’on choisit : Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche. On les présenta aux Apôtres, et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains. La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi.


PSAUME
(Ps 32 (33), 1-2, 4-5, 18-19)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous, comme notre espoir est en toi !ou : Alléluia ! (Ps 32, 22)


Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
Rendez grâce au Seigneur sur la cithare,
jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.


Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.


Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.


DEUXIÈME LECTURE
« Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal » (1 P 2, 4-9)


Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, approchez-vous du Seigneur Jésus : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. En effet, il y a ceci dans l’Écriture : Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver. Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.


ÉVANGILE
« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 1-12)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, dit le Seigneur. Personne ne va vers le Père sans passer par moi. Alléluia. (Jn 14, 6)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père »
Patrick BRAUD

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24 septembre 2023

Vaut-il mieux dire ou faire ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Vaut-il mieux dire ou faire ?

Homélie pour le 26° Dimanche du temps ordinaire / Année A
01/10/2023

Cf. également :
L’évangile de la seconde chance
Justice punitive vs justice restaurative
Changer de regard sur ceux qui disent non
Les collabos et les putains
Rameaux, kénose et relèvement

1. Ils disent et ne font pas
Vaut-il mieux dire ou faire ? dans Communauté spirituelle mome-mosquée
La parabole des deux enfants (Mt 21,28-32) de ce dimanche semble claire, et elle satisfait notre mentalité moderne sécularisée très factuelle : peu importe les croyances religieuses des gens, seuls comptent leurs actes. Qui plus est, on se méfie des gens qui font de grandes déclarations la main sur le cœur mais qui en finale n’agissent pas. Notre époque est à l’orthopraxie, diraient les spécialistes, c’est-à-dire que nous accordons une importance majeure à ce qui est fait plus qu’à ce qui est dit ou pensé. Peu importe la religion ou la philosophie de quelqu’un : le seul critère est son action. Débattre de ce qu’il pense ou croit pour savoir si c’est vrai est superflu et inutile.

Les catholiques sont relativement à l’aise avec cette importance majeure donnée aux œuvres de quelqu’un. Ils s’appuient sur de nombreuses paroles de Jésus comme celle-ci : « ce ne sont pas ceux qui disent : ‘Seigneur,  Seigneur !’ qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père » (Mt 7,21).
Notre parabole semble nous encourager à dénoncer toute hypocrisie religieuse ‘à la pharisienne’ qui dit ‘oui’ des lèvres et ‘non’ de la main. La violente critique de Jésus à l’encontre des religieux de son époque rejoint celle de la parabole contre le premier fils : « ils disent et ne font pas » (Mt 23,3). Et pour une part, c’est vrai que ce divorce croissant entre l’enseignement de l’Église (sur l’amour, la morale, le pardon etc.) et ses pratiques institutionnelles (omerta sur les abus, hypocrisie face à l’argent et aux pouvoirs en place etc.) devient insupportable aux yeux de nos contemporains, et suffit à disqualifier son message.

L’affaire serait donc bouclée : la parabole des deux fils nous conforte dans l’idée qu’il vaut mieux faire que dire. « On juge l’arbre à ses fruits » (Mt 7,16-20), point barre.

 

2. Le débat entre la foi et les œuvres
Évidemment, les protestants sont moins à l’aise avec cette lecture univoque de la parabole. Car ce serait trancher le vieux débat entre la foi et les œuvres en faveur des œuvres.

la%2Bfoi%2Bou%2Bles%2Boeuvres dire dans Communauté spirituelleEst-ce mon action qui me sauve ? Ce serait contredire l’une des thèses majeures du Nouveau Testament : la gratuité du salut, don de Dieu. « Si ta bouche proclame que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a relevé d’entre les morts, alors tu seras sauvé » (Rm 10,9). Paul ne cesse de proclamer la supériorité – et l’antériorité – de l’action en nous de l’Esprit sur toutes nos actions. Pour lui, seule la foi justifie : « nous pensons que l’homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la Loi » (Rm 3,28). Il s’oppose ainsi – quasi frontalement – au frère de Jésus, Jacques, premier évêque de Jérusalem, qui rappelle en bon juif l’importance de l’observance de la Loi : « Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement » (Jc 2,24). Pour Paul, observer la Torah sans croire au Christ ne sert à rien, ce sont des « œuvres mortes » : « Tendons la perfection d’adultes, au lieu de poser une nouvelle fois les fondements, à savoir : la conversion,  avec le rejet des œuvres mortes et la foi en Dieu » (He 6,1).   « Combien plus le sang de Christ, qui, par un esprit éternel, s’est offert lui-même sans tache à Dieu, purifiera-t-il votre conscience des œuvres mortes, afin que vous serviez le Dieu vivant ! » (He 9,14).
D’ailleurs, le premier qui entre au paradis dans les Évangiles n’est ni Pierre ni même Marie, mais un criminel qui n’a rien fait de bien dans sa vie sinon dire sa foi en Jésus au moment de mourir : « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23,42). Cette parole l’a sauvé, alors que ses actes le condamnaient.

Soutenir avec notre parabole qu’il vaut mieux dire ‘non’ à Dieu mais faire sa volonté, c’est basculer dans le camp de Jacques, pour qui le plus important est d’agir. Pourrait-on l’interpréter autrement ?

3. La parabole à l’envers
C’est bien sûr un protestant – le pasteur Marc Perrot – qui nous met sur la voie d’une autre interprétation possible de la parabole [1]. Il fait remarquer que de nombreux manuscrits, et non des moindres, ont interverti les deux fils dans leurs versions. Si bien que dans ces manuscrits c’est celui qui dit ‘oui Seigneur’ qui est conforme à la volonté du Père, même s’il ne va pas ensuite travailler à la vigne. La note de la TOB sur Mt 21,29 précise par exemple : « Certains manuscrits intervertissent l’ordre des réponses aux v. 29 et 30 ».
À la lecture de ces manuscrits, les copistes ont cru à une erreur : c’était impossible pour eux que la parabole loue celui qui dit ‘oui’ sans rien faire ! C’était contraire à la morale commune.

Et si c’était pourtant cette version qui était la plus intéressante, car plus radicale, plus à rebrousse-poil de nos représentations ? Il n’y a pas besoin de révélation pour louer celui qui va travailler à la vigne ! Alors que l’inverse…
Intervertir les deux fils serait alors reconnaître que dire ‘oui Seigneur’ est plus important que de faire un tas de bonnes œuvres ; clamer son rejet : ‘je ne veux pas’ est plus grave que de ne pas aller à la vigne. D’ailleurs, les publicains et les prostituées ne font pas les œuvres de Dieu, et pourtant ils précèdent les pharisiens dans le royaume de Dieu ! Ceux qui reconnaissent Jésus ne changent pas de métier pour autant (sauf justement Lévy-Mathieu qui du coup comprend la difficulté de ses collègues à changer de métier !) : ils lui disent oui, avec passion et amour, mais ne peuvent gagner leur vie autrement. Ils confessent leur foi de tout leur cœur, mais ne deviennent pas pour autant de bons juifs religieux observant toute la Loi. Zachée par exemple rembourse quatre fois ce qu’il a volé dans son métier de publicain, mais ne renonce pas à ce métier, impur par essence aux yeux des juifs. De même on ne sait pas ce qu’a fait la prostituée qui a versé un parfum précieux sur les pieds de Jésus pour lui exprimer sa foi et son désir d’être pardonnée. Il n’est pas sûr qu’elle ait cessé de se prostituer ! Jésus n’a rien exigé d’elle pour lui accorder le salut. On ne sait rien non plus de ce qu’a fait le publicain de la parabole en descendant du Temple où son humble prière l’avait justifié, à l’inverse du pharisien se glorifiant de ses bonnes œuvres nombreuses et méritantes (Lc 18,9-14). Il n’est pas sûr qu’il ait cessé d’être publicain !
Remarquons en outre que Jésus dans la finale de la parabole loue les publicains et les prostituées qui ont cru (en la parole de Jean-Baptiste) même s’ils n’ont pas fait les bonnes œuvres justes. Comme quoi croire – dire oui – est plus important que faire…
Les publicains et les prostituées ne font pas la volonté du Père mais ils lui disent oui dans leur cœur de toutes leurs forces. Les pharisiens eux font la volonté de Dieu en obéissant à la Loi et en accomplissant tout ce qu’elle prescrit, mais ils ne disent pas oui à Jésus, ni ne le reconnaissent comme Seigneur. L’humble désir confiant des pécheurs contrits incapables d’observer la Loi vaut mieux que l’orgueilleuse fidélité des pharisiens aux œuvres de la Loi tout en disant non à Jésus.

En outre, le comportement de celui qui dit non puis change d’avis n’est pas au-dessus de tout soupçon. La traduction liturgique écrit : « s’étant repenti, il y alla ». Petite erreur de traduction : le verbe employé par Mathieu en grec n’est pas se repentir (μετανοέω = metanoeo), mais se rétracter, revenir en arrière (μεταμέλομαι = metamelomai). Autant le repentir est bien vu car lié au salut, autant la rétractation est mal vue car contraire à la fidélité. Ainsi Dieu ne se rétracte jamais quand il engage sa parole : « Le Seigneur l’a juré, et il ne se rétractera (μεταμέλλομαι = metamellomai) pas : ‘Tu es prêtre pour toujours à la manière de Melchisédech’ » (Ps 110,4 LXX).
Le seul autre usage du verbe « se rétracter » dans l’Évangile de Matthieu est pour… Judas : « en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l’avait livré, se rétracta (μεταμεληθεὶς) ; il rendit les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens » (Mt 27,3). Judas s’aperçoit qu’il s’est trompé dans son calcul politique, lui qui avait imaginé être le médiateur d’une alliance entre Jésus et les chefs juifs pour chasser les Romains d’Israël. Voyant que cela ne marche pas, il revient en arrière, il se rétracte, et ne veut rien garder de l’accord passé auparavant, d’où la reddition des 30 deniers. Mais ensuite, il va se pendre ! Se rétracter ne conduit donc pas forcément au salut…

Comparer à Judas le fils qui dit non n’est vraiment pas en sa faveur, quoi qu’il fasse ensuite.
Par contre le fils qui dit oui proclame sa foi en appelant son père ‘Seigneur’, profession de foi reconnaissant le Christ comme tel. « Si ta bouche proclame que Jésus est Seigneur… »
Retourner ainsi à l’envers cette parabole permet de ne pas contredire la gratuité du salut, qui ne s’obtient pas par les œuvres, mais par la foi.

Marc Perrot commente : « C’est comme cela que cette parabole permet de comprendre la suite de ce que Jésus dit à ses disciples : il compare les prostituées, les pécheurs, qui certes ne font pas les bonnes œuvres de la Loi, mais qui, peut-être de tout leur cœur, aimeraient aimer, et demandent pardon à Dieu, avec les pharisiens, professionnels des bonnes œuvres, mais qui se placent eux-mêmes au centre de leur religion avec leurs mérites ».

4. La dialectique de la foi et des œuvres
La Tradition a retenu la première version du texte, apparemment favorable au salut par les œuvres. La mémoire de l’autre version n’a pas pour autant totalement disparue. Et tout le Nouveau Testament est parcouru par cette tension entre la foi et les œuvres : des centaines de passages vont dans le premier sens, des centaines dans le second.
Le pasteur Marc Perrot rassemble les deux interprétations de la parabole : « Nous sommes sauvés, non par les œuvres, mais par la foi… mais néanmoins ne nous contentons pas de paroles ou de pseudo bonne volonté, et accomplissons la volonté de notre Père, nous avons bien là deux paraboles non pas contraires, mais complémentaires. Et il n’y a peut-être pas à choisir un sens ou l’autre, les deux sont importants et justes ».
Massacre de la St Barthélémy (1572)N’oublions pas que le débat de la Réforme autour de la foi et des œuvres a mis l’Europe à feu et à sang ! Au XVI° siècle, il n’a pas été résolu de manière satisfaisante, car les anathèmes et excommunications réciproques ont fracturé l’Église d’Occident et bientôt les colonies lointaines en de multiples Églises  apparemment irréconciliables.

Heureusement, l’œcuménisme a effectué un formidable travail exégétique, historique, théologique et spirituel au XX° siècle. On peut dire aujourd’hui que cette querelle est – sur le fond – désormais dépassée. En témoigne la « Déclaration commune sur la justification par la foi », de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Église catholique en 1999, signée également par les anglicans en 2017.

N° 15. « Nous confessons ensemble : c’est seulement par la grâce au moyen de la foi en l’action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons l’Esprit Saint qui renouvelle nos cœurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des œuvres bonnes ».
N° 19. « Nous confessons ensemble que la personne humaine est pour son salut entièrement dépendante de la grâce salvatrice de Dieu. »
N° 20. « Lorsque les catholiques affirment que, lors de la préparation en vue de la justification et de son acceptation, la personne humaine « coopère » par son approbation à l’agir justifiant de Dieu, ils considèrent une telle approbation personnelle comme étant une action de la grâce et non pas le résultat d’une action dont la personne humaine serait capable. »

Luthériens, catholiques et anglicans ont levé leurs excommunications, et partagent ce qu’on appelle un ‘consensus différencié’ sur l’enjeu de notre parabole. Tous proclament que le salut est gratuitement donné par Dieu sans que personne ne puisse le mériter. Les catholiques insistent cependant sur la vitalité de la foi agissant au cœur de l’homme renouvelé par Dieu, et produisant des œuvres de charité et de justice. Les protestants insistent quant à eux sur l’entière dépendance de l’homme vis-à-vis de l’Esprit pour accomplir ce qui est bien.

dialectique-foi-oeuvres-bocal1 faireN° 38. « Selon la conception catholique, les bonnes œuvres qui sont réalisées par la grâce et l’action du Saint-Esprit contribuent à une croissance dans la grâce afin que la justice reçue de Dieu soit préservée et la communion avec le Christ approfondie. Lorsque les catholiques affirment le « caractère méritoire » des bonnes œuvres, ils entendent par-là que, selon le témoignage biblique, un salaire céleste est promis à ces œuvres. Loin de contester le caractère de ces œuvres en tant que don ou, encore moins, de nier que la justification reste un don immérité de grâce, ils veulent souligner la responsabilité de la personne pour ses actions ».

C’est un peu comme l’enfant et le poisson rouge de l’image ci-contre [2] : l’enfant regarde le poisson de l’extérieur du bocal-aquarium, et déclare à raison que ce bocal est convexe. Le poisson rouge regarde l’enfant de l’intérieur du bocal, et déclare à raison celui-ci concave. Ainsi Jacques, regardant les choses extérieurement, dit que nous sommes sauvés par les œuvres. Tandis que Paul, regardant les choses de l’intérieur, proclame que nous sommes justifiés par la foi. Les deux ne sont pas en désaccord. Ils sont en tension dialectique. C’est dire qu’il faut changer de point de vue pour comprendre comment les deux s’opposent et s’articulent, selon un processus qu’on qualifierait aujourd’hui de systémique : la foi procure gratuitement le salut, faisant ainsi du croyant une créature nouvelle capable de produire  – dans la force de l’Esprit – des œuvres de charité et de prière qui font grandir davantage encore la grâce, qui se répand à nouveau par la foi etc. Et cette boucle ne finit jamais.

On peut tenter de schématiser cette dialectique ainsi :

Dialectique Foi Oeuvres 

Alors, au final, vaut-il mieux dire ou faire ?
Au lieu de répondre trop vite, parcourons la parabole des deux fils dans un sens puis dans l’autre, puis à l’envers, puis à nouveau etc., jusqu’à ce que la question s’efface au profit de la seule joie d’entendre l’appel du Seigneur : « mon enfant, va travailler à ma vigne ».

 


[1]. Pasteur de l’Église protestante unie de l’Étoile, à Paris ; cf. https://etoile.pro/accueil-2?view=article&id=915:la-parabole-des-deux-fils&catid=22:catechisme

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Si le méchant se détourne de sa méchanceté, il sauvera sa vie » (Ez 18, 25-28)

Lecture du livre du prophète Ézékiel
Ainsi parle le Seigneur : « Vous dites : ‘La conduite du Seigneur n’est pas la bonne’. Écoutez donc, fils d’Israël : est-ce ma conduite qui n’est pas la bonne ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Il a ouvert les yeux et s’est détourné de ses crimes. C’est certain, il vivra, il ne mourra pas. »

PSAUME
(Ps 24 (25), 4-5ab, 6-7, 8-9)
R/ Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse. (Ps 24, 6a)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
Oublie les révoltes, les péchés de ma jeunesse ;
dans ton amour, ne m’oublie pas.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

DEUXIÈME LECTURE
« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 1-11)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, s’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres.
Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : ayant la condition de Dieu, il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.
C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

ÉVANGILE
« S’étant repenti, il y alla » (Mt 21, 28-32)
Alléluia. Alléluia. Mes brebis écoutent ma voix, dit le Seigneur ; moi, je les connais, et elles me suivent. Alléluia. (Jn 10, 27)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’ Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’ et il n’y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier. »
Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. »
Patrick BRAUD

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15 septembre 2012

Croire ou agir ? La foi ou les oeuvres ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Croire ou agir ? La foi ou les oeuvres ?

 

Homélie du 24° dimanche ordinaire / année B

16/09/2012

 

La foi où les oeuvres ?

Qu’est-ce qui est le plus important : croire, ou faire des choses bien ?

Sommes-nous sauvés en adhérant au Christ ou en faisant ce qu’il dit ?

Cette dialectique de la foi et des oeuvres est au coeur de la lettre de saint Jacques : « celui qui n’agit pas, sa foi est bel et bien morte, et on peut lui dire : « Tu prétends avoir la foi, moi je la mets en pratique. Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas ; moi, c’est par mes actes que je te montrerai ma foi. »

Cette question a provoqué le déchirement de l’Europe au XVI° siècle, car c’est sur ce débat – qui a passionné les foules – que Luther et les réformateurs ont engagé un bras de fer avec Rome.

Leur raisonnement, toujours actuel, est très cohérent. Résumons-le : le salut est gratuit. Nul ne peut prétendre mériter l’amour offert par Dieu en Jésus-Christ. Prétendre que c’est grâce à nos bonnes actions que nous sommes dignes du salut serait contredire la gratuité absolue de l’amour divin.

Le raisonnement des catholiques n’est pas moins cohérent. En suivant saint Jacques, ils insistent sur la nécessaire coopération de l’homme au salut offert : la foi est morte si elle ne produit pas des oeuvres bonnes, et il est donc légitime de chercher à traduire en actes le désir d’être sauvé. Dieu ne veut pas sauver l’homme malgré lui, sans l’associer à cette transformation.

Les oppositions entre catholiques et protestants découlent de cette dispute centrale.

- Si la gratuité est absolue, alors l’homme n’y est pour rien, et ce serait folie que de compter sur ses bonnes oeuvres, sur l’intercession des saints ou sur le ministère des prêtres pour s’assurer du salut.

- Si la liberté de l’homme est réelle, alors il peut collaborer à l’oeuvre de Dieu en lui : Marie en est la preuve en personne, ainsi que la communion des saints les sacrements reçus activement, et les mérites de chacun.

 

On a peine à imaginer aujourd’hui que des familles ont éclaté à cause de ces questions théologiques, que des pays ont expulsé une partie des leurs, que l’Église d’Occident a donné naissance à une multitude de confessions plus ou moins étrangères les unes aux autres, tantôt violemment opposées, tantôt juxtaposées dans l’indifférence mutuelle…

Alors : croire ou agir ? La foi ou les oeuvres ?

L’Europe du Nord a choisi la première réponse. L’Europe du Sud s’est plutôt ralliée à la deuxième. Après des milliers de morts, des exils, des persécutions de chaque camp sur l’autre, on a vaguement trouvé  au XV° siècle un principe pacificateur : cujus regio, ejus religio. Chacun devait adopter la religion de sa région : en Bavière on était catholique, en Saxe protestant. Mais ce n’était qu’un pis-aller.

Il faut saluer l’énorme travail de dialogue et de réconciliation accompli par nos Églises depuis plus d’un siècle. Comme la déchirure était d’abord théologique, il fallait commencer par résoudre le dilemme proprement théologique qui a provoqué ces fractures. Croire ou agir ? La foi ou les oeuvres ? dans Communauté spirituelle doctrine-justifCela a été formellement accompli lors de la publication commune du document sur la justification par la foi 1 en 1999 par les Églises catholique et luthériennes, puis signé également par les Églises méthodistes. C’est finalement la position équilibrée de Saint-Jacques qui est la clé de cette réconciliation : oui le salut est gratuit, oui l’homme y est associé et doit collaborer à l’oeuvre de Dieu en lui et autour de lui.

« Nous confessons ensemble que la personne humaine est, pour son salut, entièrement dépendante de la grâce salvatrice de Dieu. »

« Lorsque les catholiques affirment que, lors de la préparation en vue de la justification et de son acceptation, la personne humaine ?coopère? par son approbation à l’agir justifiant de Dieu, ils considèrent une telle approbation personnelle comme étant une action de la grâce et non pas le résultat d’une action dont la personne humaine serait capable. »

La levée des excommunications mutuelles du XVIe siècle qui a eu lieu dans la foulée de la publication de ce document est un événement majeur pour nos sociétés européennes, et pour tous celles vers qui elles ont exporté leurs divisions (Afrique, Amérique latine notamment).

Croire ou agir ? La foi où les oeuvres ?

Que retenir de ce long conflit à notre échelle individuelle ?

Pouvons-nous par exemple réfléchir à l’interaction entre la foi et les oeuvres dans notre vie ?

Croire et agir font système. Cela a des conséquences pour chacun de nous.

- Croire sans agir pousse à se réfugier dans le culte, la prière « magique », le repli identitaire dans de petits groupes fortement marqués. C’est une tentation proche du traditionalisme.

- Agir sans croire pousse à se perdre dans le militantisme (politique, humanitaire, ecclésial…) sans autre horizon que l’efficacité. C’est une tentation activiste très populaire. La plupart des non-pratiquants s’appuient sur ce genre de raisonnement pour justifier leur absence à l’Église : faire du bien autour de soi vaut mieux que la participation à une assemblée. Position presque trop « catholique » dans la mesure où elle survalorise l’action au détriment de la foi, l’éthique au détriment de la métaphysique.

Or croire et agir font système.

Croire pour agir, agir pour croire…

Même dans la vie professionnelle, on retrouve cette dialectique et les dérives de ceux qui en absolutisent un des termes.

- Certains sont si attachés aux résultats que seule l’action compte ; peu importe la vision de l’homme, et d’ailleurs ils n’ont ni le temps ni l’intérêt pour se poser des questions sur le sens de leur travail.

- D’autres seront à l’inverse d’éternels penseurs, volontiers critiques sur l’action des autres, mais ne descendant jamais dans l’arène.

Mettre en oeuvre des stratégies industrielles ou commerciales demande de rendre compte des finalités poursuivies, des valeurs auxquelles on croit, d’une certaine vision de l’homme qui anime cette action.

Et symétriquement, avoir des convictions et des valeurs oblige à prendre des risques pour les incarner dans des décisions professionnelles.

 

Le vieux débat entre la foi et les oeuvres ne devrait-il pas finalement rester vivant en chacun de nous ? Sans lui donner de solution stable et définitive, le questionnement issu de saint Jacques aurait le mérite : – si nous l’alimentons sans cesse – de nous maintenir dans une dynamique de conversion permanente.

 

Nul n’est si croyant qu’il puisse se passer d’agir.

Nul n’est si efficace qu’il puisse se passer de croire.

_________________________________________________________

1. La Doctrine de la justification, Déclaration commune de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Église catholique romaine, Cerf, Paris, 1999.

1ère lecture : Prophétie du Serviteur souffrant (Is 50, 5-9a)

Lecture du livre d’Isaïe

Parole du Serviteur de Dieu : Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé.
J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas protégé mon visage des outrages et des crachats.
Le Seigneur Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu mon visage dur comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu.
Il est proche, celui qui me justifie. Quelqu’un veut-il plaider contre moi ? Comparaissons ensemble. Quelqu’un a-t-il une accusation à porter contre moi ? Qu’il s’avance !
Voici le Seigneur Dieu qui vient prendre ma défense : qui donc me condamnera ?

Psaume : 114, 1-2, 3ac-4, 5-6, 8ac-9

R/ Je marcherai en présence du Seigneur sur la terre des vivants.

J’aime le Seigneur :
il entend le cri de ma prière ;
il incline vers moi son oreille :
toute ma vie, je l’invoquerai.

J’étais pris dans les filets de la mort,
j’éprouvais la tristesse et l’angoisse ;
j’ai invoqué le nom du Seigneur : 
« Seigneur, je t’en prie, délivre-moi ! »

Le Seigneur est justice et pitié, 
notre Dieu est tendresse.
Le Seigneur défend les petits : 
j’étais faible, il m’a sauvé.

Il a sauvé mon âme de la mort,
gardé mes pieds du faux pas.
Je marcherai en présence du Seigneur 
sur la terre des vivants.

2ème lecture : Pas de vraie foi sans les actes (Jc 2, 14-18)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, alors qu’il n’agit pas, à quoi cela sert-il ? Cet homme-là peut-il être sauvé par sa foi ?
Supposons que l’un de nos frères ou l’une de nos s?urs n’aient pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : « Rentrez tranquillement chez vous ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim ! » et si vous ne leur donnez pas ce que réclame leur corps, à quoi cela sert-il ?
Ainsi donc, celui qui n’agit pas, sa foi est bel et bien morte, et on peut lui dire : « Tu prétends avoir la foi, moi je la mets en pratique. Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas ; moi, c’est par mes actes que je te montrerai ma foi. »

Evangile : Confession de foi de saint Pierre et première annonce de la Passion (Mc 8, 27-35)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Notre seule fierté, c’est la croix du Seigneur ! En lui, le monde est crucifié à nos yeux, et nous, aux yeux du monde. Alléluia. (cf. Ga 6, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages situés dans la région de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il les interrogeait : « Pour les gens, qui suis-je ? »
Ils répondirent : « Jean Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. »
Il les interrogeait de nouveau : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre prend la parole et répond : « Tu es le Messie. »
Il leur défendit alors vivement de parler de lui à personne.
Et, pour la première fois, il leur enseigna qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite.
Jésus disait cela ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches.
Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Évangile la sauvera. »
Patrick Braud

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