L'homelie du dimanche

17 février 2021

Ce déluge qui nous rend mabouls

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 10 h 30 min

Ce déluge qui nous rend mabouls

Homélie pour le 1° dimanche de Carême / Année B
21/02/2021

Cf. également :

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
Poussés par l’Esprit
L’île de la tentation
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Une recette cocktail pour nos alliances
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…

Noé au Mont-Saint-Michel

Mt St MichelEntre deux confinements cet été, j’en avais profité pour visiter à nouveau cette merveille qu’est le Mont-Saint-Michel, improbable monastère fortifié entouré de mer et de sables. La vue depuis la terrasse de pierres de l’abbaye est splendide. À marée basse, le regard se perd dans les circonvolutions des sables mouvants tout autour, la rêverie se dilate à l’infini le long des sillons de vase transformant la laisse de mer en un vaste désert marron. Puis vient le flot de la marée montante, spectacle magnifique et angoissant à la fois. Même si l’eau ne monte pas à la vitesse d’un cheval au galop comme l’affirme la légende (6 à 8 km/h quand même !), elle submerge rapidement le désert de vase, et ceinture très vite les murailles du Mont. Impossible au fond de soi de ne pas avoir peur d’être englouti par cette puissance que rien n’arrête ! Et là, sur le caillou coiffé par l’abbaye, on se sent tout petit, protégé par seulement quelques mètres de hauteur… Les récentes crues de la Garonne et de la Charente suite aux pluies diluviennes nous ont hélas fait expérimenter à nouveau la puissance de l’eau qui monte sans que rien ne puisse l’arrêter.

Toutes proportions gardées, c’est à un mini-déluge que s’expose le pèlerin de marée montante au Mont-Saint-Michel ! Être cerné par l’eau, chercher un refuge, échapper à la submersion : Noé et sa famille ont dû eux aussi ressentir cette frayeur, à la puissance deux car l’eau venait aussi du ciel avec la pluie ! L’Arche fut leur Mont-Saint-Michel : bien au sec au sommet des vagues, protégés de la violence des flots par le bois de ce bateau étrange comportant un condensé du règne animal avec quelques humains.

Noé est le personnage central de notre première lecture (Gn 9, 8-15) ; il est cité à l’appui de la seconde.
Mais de quoi Noé est-il le nom ?

 

La promesse de l’arc-en-ciel

Ce déluge qui nous rend mabouls dans Communauté spirituelle rainbow-67902_960_720Bien des civilisations antiques ont raconté de tels phénomènes de submersion que nous appellerions aujourd’hui tsunamis. Les mésopotamiens, les perses, les babyloniens et tant d’autres ont connu de tels événements dramatiques depuis 5000 ans avant notre ère. Leurs nombreux récits – dont l’épopée de Gilgamesh est la plus connue – relataient déjà comment un héros a su échapper à ces flots meurtriers. Les chapitres de la Genèse sur Noé s’inspirent directement de ces textes plus anciens, perpétuant dans l’humanité le souvenir de sa fragilité : tout peut être englouti, balayé en quelques jours ! Des collapsologies avant le mot en quelque sorte.

La différence avec la Bible est que, avec Noé, Dieu promet de ne jamais recommencer ! Il s’engage – unilatéralement – à ne plus jamais détruire l’humanité : « Oui, j’établis mon alliance avec vous : aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre » (Gn 9, 11). Nous n’avons donc plus à vivre sous la menace d’une extinction globale, malgré les peurs contemporaines. La Bible a cette espérance chevillée au corps. Il est de la responsabilité humaine – et de sa compétence – désormais de ne pas provoquer d’autre déluge, et l’humanité a reçu l’intelligence et l’éthique pour cela. Il n’y a pas de menaces que nous ne puissions écarter : l’arc-en-ciel scintille de cette promesse divine, source de force et d’inspiration dans l’épreuve.

 

L’Arche, notre humanité enfin réconciliée

arche_de_noe-69bd8 arc en ciel dans Communauté spirituelleLes Pères de l’Église interprètent de façon allégorique la composition animale de l’Arche de Noé. Ils notent que les bêtes sauvages ne s’entredévorent pas, que de farouches  adversaires dans la nature vivent pacifiquement ensemble pendant des semaines au sein de l’Arche. Alors ils y ont vu l’image des passions bestiales qui se déchaînent d’habitude en l’être humain. Dans l’Arche, ces passions s’apaisent, la violence s’efface, les ennemis d’hier vivent en paix. L’Arche est donc la figure de notre humanité enfin réconciliée avec elle-même, avec ses passions. En elle, nous pouvons accueillir les lions et les serpents, les colombes et les gazelles qui peuplent notre personnalité et jadis la déchiraient. Le psychologue Carl Jung dirait que l’Arche nous permet d’apprivoiser notre part d’ombre, en la nommant, en lui permettant de monter à bord, en l’inscrivant dans un projet plus grand.

Aujourd’hui, nous pourrions prolonger en voyant dans l’arche le symbole de la réconciliation de l’humanité avec la Création qui l’entoure. Dans l’Arche, l’homme lui-même est pacifique : il ne tue ni par besoin ni par plaisir, il apprend à vivre en symbiose avec toutes les espèces. Le monde nouveau qu’annoncera un vol de colombe sera habité de cette autre promesse : il est possible de vivre en paix entre nous avec toutes nos différences, en paix avec les animaux dans leur diversité, en paix avec la nature qui devient une alliée après avoir été une menace (la pandémie actuelle nous rejoue la même partition…).

 

L’Arche figure de l’Église

1759 ArcheLa comparaison s’est imposée tout de suite aux premiers chrétiens : l’Église est la nouvelle arche que Dieu nous envoie, avec Jésus comme nouveau Noé pour nous sauver du déluge du péché et de la mort. L’analogie est facile : le bois de la croix renvoie à celui de l’Arche, les flots du baptême à ceux du déluge, la barque de Pierre au vaisseau de Noé, le baptême comme l’Arche nous gardent la tête hors de l’eau après avoir failli nous noyer etc. C’est cette image qui a inspiré Jean Vanier (malgré ses autres travers inacceptables) pour créer des foyers où des personnes handicapées mentales et physiques seraient accueillies pour vivre avec des bénévoles comme dans une famille. Dans ces maisonnées aujourd’hui encore, ces handicapés échappent au déluge de mépris, de dérision, d’incompréhensions ou de maltraitance qui serait leur lot autrement.

C’est un peu cela notre Église : une arche où il nous est donné d’expérimenter une communion venant de Dieu lui-même. Communion trinitaire entre nous – si juxtaposés, si séparés d’ordinaire – ; avec nos compagnons animaux dont on redécouvre la sensibilité, l’intelligence, et ce n’est que justice ; avec le monde créé qui nous entoure et dont les chrétiens partagent avec les écologistes de tous bords l’amour, le respect, la volonté de protection.

 

Les huit personnes sauvées dans l’Arche

La Menorah : histoire et signification du chandelier juifL’Arche est donc lieu de salut, pour tous les vivants. Notre deuxième lecture (1 P 3, 18-22) l’affirme à travers le nombre symbolique des personnes sauvées grâce à l’Arche : 8. « Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l’eau ». Car il y a Noé et sa femme, ainsi que ses trois fils et leurs femmes, donc 8 personnes en tout. Or 8 est le chiffre messianique par excellence : le Messie viendra le huitième jour car c’est le premier jour de la nouvelle Création, après les sept jours de l’ancienne. Le chandelier de la fête juive de Hanoucca a 8 branches, car la fiole d’huile retrouvée dans les ruines du premier Temple a permis d’allumer les lampes pendant huit jours, le temps de fabriquer les nouvelles pour le nouveau Temple. Les chrétiens se sont appropriés cette symbolique messianique du 8 : Jésus est ressuscité un dimanche, le huitième jour de la semaine juive. Nos clochers et nos baptistères s’en souviennent, grâce à leur forme octogonale qui ne doit rien au hasard ni à l’architecture.

Bref : souligner que 8 personnes ont été sauvées grâce à l’Arche, c’est voir en Noé la figure de Jésus instaurant les temps messianiques pour toute l’humanité à travers sa résurrection. Efficace et convaincant pour les lecteurs familiers de la Genèse !

 

Le déluge à la lettre

silvioL’hébreu biblique est une langue merveilleuse, autant imagée que le français est conceptuel. En hébreu le mot déluge s’écrit מַּבּוּל et se prononce… « maboul » ! En français, le mot « Maboul » est un mot familier signifiant « fou ». Il vient de l’arabe ma’hbul, « fou, sot, stupide ». Mais en hébreu, Maboul, sans H, c’est le Déluge, selon Gn 6, 17 : « Et Moi, Je vais faire venir le déluge d’eaux (הַמַּבּוּל מַיִם, HMBWL MYM, HaMaboul Mayim) sur la terre, pour détruire toute chair ayant souffle de vie sous le ciel; tout ce qui est sur la terre périra ».

On pourrait d’ailleurs traduire ce terme par confusion d’eaux, folie furieuse de flots déchaînés, plutôt que par le latin diluvium = inondation. En effet, la confusion est à son comble pendant le déluge, car l’eau d’en-haut (la pluie) se joint à l’eau d’en-bas (la mer) pour faire disparaître tout horizon et tout repère. Sans GPS, impossible de se repérer dans cette confusion liquide ! Or le fou est celui qui vit dans la confusion et a perdu tout repère. L’homme devient maboul lui-même dans cette folie destructrice. Car la folie est la perte des repères, alors que la création est l’acte de séparer le ciel de la terre, la mer du sol  ferme etc. (Gn 1). Ne plus distinguer le bien du mal, l’homme de la femme, le juste de l’injuste, le droit du devoir, voilà un déluge qui à toutes les époques rend l’homme maboul de se laisser submerger par l’indifférenciation…

L’épisode de la tour de Babel sera à ce titre une reviviscence du déluge : les hommes – devenus fous à vouloir prendre la place de Dieu grâce à cette tour montant vers le ciel – s’élancent, comme les flots montant autour de Noé ou du Mont-Saint-Michel, engendrant une confusion meurtrière de l’humain et du divin. Du coup, Dieu répond par un anti-déluge en quelque sorte : la pluralité des langues, qui fait redescendre les bâtisseurs de la tour en d’un immense mascaret humain dispersant les nations à la surface de la terre pour les obliger à se parler à travers leurs différences.

Décidément, il y a mille manières de devenir maboul !

Les autres étymologies de notre récit du déluge sont elles aussi éclairantes.

- Le nom de Noé signifie : repos, tranquillité, en hébreu, selon Gn 5, 29 : « Il (Lamek) l’appela du nom de Noé, en disant : “Celui-ci nous soulagera de nos labeurs et de la peine qu’impose à nos mains un sol maudit par le Seigneur” »
La vocation de Noé et donc d’être le repos, non pas du guerrier mais de son père, Lameck, dans le nom signifie « puissant ». La puissance n’est pas tout : elle a besoin de s’apaiser. D’ailleurs, c’est vrai aussi de Dieu lui-même, car le terme Noé est utilisé pour décrire le Temple de Jérusalem : « Et maintenant, monte, Seigneur Dieu, vers le lieu de ton repos, toi, et l’arche de ta force ! Que tes prêtres, Seigneur Dieu, soient vêtus de salut, que tes fidèles exultent dans le bonheur ! » (2 Ch 6, 41). Tiens ! Dans la traduction française l’arche d’alliance est associée au repos–Noé, comme l’arche du déluge….

- Le seul autre usage du mot désignant l’Arche (הַתֵּבָ֔הcf. Gn 9,18) du déluge est… pour Moïse, sauvé des eaux lui aussi grâce au panier d’osier posé sur le Nil que la Bible appelle arche : « La fille de Pharaon descendit au fleuve pour s’y baigner, tandis que ses suivantes se promenaient sur la rive. Elle aperçut la corbeille (הַתֵּבָ֔ה) parmi les roseaux et envoya sa servante pour la prendre. » (Ex 2, 5).
Les figures de Noé et de Moïse se superposent ainsi, annonçant Jésus en filigrane comme le Messie du huitième jour venant accomplir les promesses de l’arc-en-ciel et de l’Exode.

Quant aux fils de Noé, leurs prénoms sont riches de signification.

Fils de Noé: Japhet, Cham, Sem à l'origine des ethnies de la terre- Cham signifie : chaud, bouillant. Autant son père Noé est calme et reposant, autant Cham  est « chaud-bouillant », tempérament que les Égyptiens incarneront dans l’histoire, « au pays de Cham » : « Alors Israël entre en Égypte, Jacob émigre au pays de Cham. » (Ps 105, 23).

- Japhet est « celui qui s’étend » : la Bible lui attribue une expansion sur les bords de la Méditerranée, vers le nord en Europe et une partie de l’Asie.

- Sem quant à lui porte un nom qui atteste de la grandeur de Dieu : Sem signifie « le nom, la renommée » en hébreu, et on sait que le nom de Dieu – YHWH – est imprononçable dans la tradition juive. « Béni soit son nom » (Sem) accompagne toute mention de l’Éternel. Sem est l’incarnation de ce respect du Nom de Dieu, le Tout-Autre, qui a donné aux hommes le pouvoir de nommer tout être, toute chose, excepté Dieu lui-même, plus grand que tout, échappant à toute mainmise. Les peuples sémites se reconnaissent de la descendance de Sem.

Évidemment, il manque dans cette liste les noms des quatre femmes qui accompagnaient ces quatre hommes aux noms si symboliques… La Genèse est encore très patriarcale !
Reste que les étymologies employées, par notre récit du déluge nous mettent sur la piste de notre vocation chrétienne pour nous aujourd’hui : être un lieu de repos, chaud-bouillant pour agir dans l’histoire, être celui qui s’étend au-delà des frontières connues, nommer  toutes choses… le tout pour ne pas devenir maboul !

En ce début de Carême, la liturgie nous remet en mémoire la figure de Noé pour y déchiffrer celle du Christ qui devient la nôtre par le baptême. En quoi me parle-t-elle ?

En outre, la liturgie fait le parallèle entre les tentations des 40 jours déserts et le déluge des 40 jours dans l’arche ! Mais ceci est une autre histoire…


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Alliance de Dieu avec Noé qui a échappé au déluge (Gn 9, 8-15)

Lecture du livre de la Genèse

Dieu dit à Noé et à ses fils : « Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : les oiseaux, le bétail, toutes les bêtes de la terre, tout ce qui est sorti de l’arche. Oui, j’établis mon alliance avec vous : aucun être de chair ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre. » Dieu dit encore : « Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à jamais : je mets mon arc au milieu des nuages, pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre. Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre, et que l’arc apparaîtra au milieu des nuages, je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous, et tous les êtres vivants : les eaux ne se changeront plus en déluge pour détruire tout être de chair. »

PSAUME
(24 (25), 4-5ab, 6-7bc, 8-9)
R/ Tes chemins, Seigneur, sont amour et vérité pour qui garde ton alliance. (cf. 24, 10)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse,
ton amour qui est de toujours.
Dans ton amour, ne m’oublie pas,
en raison de ta bonté, Seigneur.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

DEUXIÈME LECTURE
Le baptême vous sauve maintenant (1 P 3, 18-22)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

Bien-aimés, le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair, mais vivifié dans l’Esprit. C’est en lui qu’il est parti proclamer son message aux esprits qui étaient en captivité. Ceux-ci, jadis, avaient refusé d’obéir, au temps où se prolongeait la patience de Dieu, quand Noé construisit l’arche, dans laquelle un petit nombre, en tout huit personnes, furent sauvées à travers l’eau. C’était une figure du baptême qui vous sauve maintenant : le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ, lui qui est à la droite de Dieu, après s’en être allé au ciel, lui à qui sont soumis les anges, ainsi que les Souverainetés et les Puissances.

ÉVANGILE
« Jésus fut tenté par Satan, et les anges le servaient » (Mc 1, 12-15)
Ta Parole, Seigneur, est vérité,et ta loi, délivrance.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité,et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.
Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
 Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , , , , ,

30 novembre 2013

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?


Homélie du 1° Dimanche de l’Avent / Année A
01/12/2013

Pour évoquer sa venue en ce premier dimanche de l’Avent, Jésus revient au Déluge et à l’Arche qui a permis à Noé et à sa famille d’échapper à la catastrophe.

« L’avènement du Fils de l’homme ressemblera à ce qui s’est passé à l’époque de Noé.
À cette époque, avant le déluge, on mangeait, on buvait, on se mariait, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche.
Les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’au déluge qui les a tous engloutis : tel sera aussi l’avènement du Fils de l’homme. » (Mt 24, 37-44)

Le dernier film d’Alfonso Cuarón, Gravity, peut nous aider à revisiter cette image de l’Arche de Noé, transposée dans notre monde moderne, technique, scientifique et individualiste.

Vous connaissez sans doute le scénario de ce blockbuster. Un vaisseau spatial américain Explorer est désintégré dans une pluie de débris provenant d’autres satellites. Deux astronautes seulement en réchappent, expulsés dans l’espace (Matt Kowalski = George Clooney, et la scientifique Ryan Stone = Sandra Bullock) 1. Pour survivre, ils se déplacent vers une station internationale, mais l’un des deux doit se sacrifier pour permettre à l’autre d’y arriver. La survivante – Ryan - seule et menacée, se réfugie dans une navette pour tenter de rejoindre une troisième station chinoise, où un vaisseau de secours pourra la ramener à terre.

Gravity 

On peut suivre cette aventure en la lisant au premier degré : une belle histoire de sacrifice de l’un, la volonté de survie de l’autre, des images magnifiques (surtout en 3D) de notre planète vue de l’espace.

 

La perte de repères

On peut également lire ce film au second degré.

Voilà une jeune femme qui tout d’un coup est expulsée de sa base, projetée dans un espace inconnu où très vite elle est seule, isolée. Un déluge de débris venus eux-mêmes de la destruction d’autres satellites a désintégré son univers. Triste constat : ce sont des débris insignifiants, provoqués par d’autres, qui projetés à la vitesse de rotation autour de la Terre, deviennent un déluge engloutissant tout sur son passage. Voilà déjà une interprétation novatrice du vieux thème du déluge : c’est un presque rien qui vient tout détruire ; c’est une réaction en chaîne où le mal provoqué ailleurs entraîne le déluge ici.

Soyons attentifs à ces débris qui traversent notre trajectoire : ils annoncent souvent l’effondrement qui vient.

Soyons attentifs aux réactions en chaîne qui répandent le mal comme une traînée de poudre : ces séries noires finiront un jour par nous atteindre.

Gravity, la nouvelle arche de Noé ? dans Communauté spirituelle gravity-debris 

La perte de repères se glisse jusque dans son prénom : Ryan est un prénom masculin, parce que son père voulait un fils au lieu d’une fille. Elle porte ce prénom d’un homme, alors que justement elle n’a plus d’homme dans sa vie, et qu’elle est mère d’une enfant décédée à l’âge de 4 ans?

Le déluge de Gravity est cette pluie de ‘débris’ du savoir humain qui viennent cribler la demeure transitoire des astronautes. Projetée dans l’espace, coupée de sa base, Ryan n’a plus de repères visuels, ni le repère de la gravité. Tout est littéralement sens-dessus-dessous. On se souvient d’ailleurs que le mot hébreu pour dire déluge est : maboul, tant il est vrai que l’épreuve du déluge peut rendre fou en faisant disparaître nos repères, notre gravité intérieure.

Il est des catastrophes personnelles et collectives qui produisent cet effet-là.

Les familles juives expulsées hors de chez elles et projetées dans l’horreur de la Shoah étaient dans cet état d’esprit d’apesanteur morale et spirituelle.

La pluie de débris peut prendre la figure d’un divorce : séparation nourrie de ces multitudes d’impacts relationnels où le couple est passé au crible de ce qui justement le crible de partout.

C’est également un licenciement où explose la fragile sécurité d’un toit, d’un équilibre de vie.

Ou bien le coup de tonnerre d’un cancer dépisté trop tard, où l’on anticipe la fin sûrement très proche…

Bref, les déluges d’aujourd’hui sont aussi puissants que celui qui a submergé le monde de Noé ou la station spatiale de Gravity.

 

Face au déluge, où est l’arche ?

Pour Noé c’est ce vaisseau de bois qui va lui permettre de sauver sa famille, 8 personnes au total, car 8 et le chiffre de la résurrection (cf. 1P 3,20 ; 2P 2,5).

Pour Gravity, c’est le module de la station internationale, puis la capsule de retour sur Terre de la station chinoise. Mais là, individualisme moderne oblige, Ryan est la seule rescapée. Et elle n’inaugure pas un monde nouveau (ce que fait Noé) mais le retour à la bonne vieille Terre, au bon vieux plancher des vaches qu’elle étreint de ses mains en réalisant enfin qu’elle est sauvée.

L’Avent est pour les chrétiens l’interdiction de revenir à l’ancien monde, « l’ardente obligation » 2 de quitter ce monde-ci pour accueillir un monde nouveau. La venue du Christ à la fin des temps ne sera pas la restauration de notre univers enfin corrigé de ses imperfections, mais la création d’une autre réalité où « Dieu sera tout en tous » (1Co 15,28).

arche-noe-mont-ararat Arche dans Communauté spirituelle 

Qu’est-ce qui permet de survivre quand le déluge s’abat sur vous ?

Dans la Genèse, c’est la foi qui donne à Noé de construire l’arche malgré les railleries de ses contemporains. C’est la foi qui lui donne le courage d’être minoritaire. C’est la foi qui lui donne la patience d’attendre 40 jours et 40 nuits, les plus longues de son existence, pour constater enfin la décrue des eaux du déluge.

Dans Gravity, c’est d’abord le déplacement qui sauve Ryan. Elle accepte de se laisser traîner par Matt vers un autre coin de l’espace, où la station internationale sera un relais. Quand on a perdu tous ses repères, quand on est  coupé de sa base, quand son univers familier s’est désintégré sous ses yeux, alors on est prêt à aller ailleurs, prêts à tout quitter puisqu’il ne reste plus rien qui tienne encore debout. Ce déplacement, ce dépaysement est salutaire. C’est ce qui permet de trouver une autre source d’oxygène, un autre véhicule pour atterrir enfin. Le russe, le chinois : autant de langues inconnues que Ryan devra traverser pour quand même arriver à maîtriser son vaisseau.

De manière touchante, dans Gravity interviennent également d’autres facteurs de salut pour tenir bon après le déluge :

- l’aide d’un compagnon de route – ou plutôt d’espace ici – qui peut aller jusqu’à se sacrifier pour m’offrir de survivre.

- le souvenir de sa petite-fille de quatre ans – Sarah – morte à la suite d’un bête accident domestique, un de ces débris qui causent des catastrophes sur Terre. C’est dans la fidélité à sa fille que sa mère veut survivre malgré tout. On se bat toujours pour ceux qu’on aime, même s’ils ne sont plus là.

Noé se battait pour sa famille, nouvelle génération du monde d’après. Ryan se bat pour elle-même, pour que son compagnon d’espace ne soit pas mort en vain. Elle s’appuie en même temps sur la mémoire de son enfant morte pour ne pas se laisser engloutir par le désespoir.

Un moment donné, elle est dans sa capsule : plus de carburant, l’oxygène baisse dangereusement. Recroquevillée sur elle-même, seule au monde, elle est tentée par  cette pente dépressive qui guette tous ceux qui n’en peuvent plus tellement le déluge dure : elle commence à se laisser mourir, asphyxiée, abandonnée… C’est alors un rêve étrange, où Matt vient lui expliquer la manoeuvre à suivre, qui va la tirer de sa torpeur suicidaire. Une version sécularisée en somme de la colombe de Noé où le rameau d’olivier se change en rétropropulseurs d’atterrissage… L’intérêt est le message commun : porter attention aux signes de renouveau (le rameau d’olivier), aux possibilités de redémarrage (les propulseurs) est l’antidote à la dépression qu’engendre l’après-déluge.

san-marco_-noe-envoie-la-co Avent 

- Ryan n’a pas appris à prier. Elle aimerait pouvoir compter sur cette force-là à ce moment de sa vie, mais n’a ni les mots ni les gestes. La tradition spirituelle dit pourtant que le désir de la prière vaut mieux que la prière elle-même. Le regard de Ryan se porte sur l’icône de saint Christophe posée sur le tableau de bord russe, puis sur le Bouddha qui trône au-dessus du panneau chinois. Nul doute que cet appel à la prière sous la forme d’un autel pour Noé, d’un rêve pour Jacob, d’une icône pour Ryan est un fil rouge pour tenir bon jusqu’à la fin de l’épreuve.

 

Gravity n’est évidemment pas une oeuvre théologique.

Lorsque le Christ déchiffre sa venue comme un nouveau déluge, il va infiniment plus loin qu’un bon film de science-fiction. Et Gravity comporte bien des défauts (très américains d’ailleurs : par exemple les clichés sur la vodka, les raquettes de ping-pong etc.). On regrette qu’il n’ait pas la force de 2001 : L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Mais il y a dans ce film assez d’interrogations sur nos déluges d’aujourd’hui pour nous aider à entrer en Avent avec sagesse.

Lorsque viendra la pluie de ‘débris’ qui va ruiner votre équilibre actuel, souvenez-vous de Noé et de son arche, de Ryan et de sa volonté de survivre.

La fin de l’épreuve sera le début d’un monde nouveau.

 

___________________________________________________________________________

1. Tiens ! : Kowalski sonne polonais, comme un hommage au melting pot américain qui rend possible ces grandes aventures, et Stone évoque la chute d’une pierre sous l’influence de la gravité (to fall like a stone).

2. Expression chère à De Gaulle pour désigner le Plan quinquennal de son gouvernement.

1ère lecture : Rassemblement des peuples et paix pour toujours (Is 2, 1-5)

Lecture du livre d’Isaïe

Le prophète Isaïe a reçu cette révélation au sujet de Juda et de Jérusalem :
Il arrivera dans l’avenir que la montagne du temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes et dominera les collines. Toutes les nations afflueront vers elle,
des peuples nombreux se mettront en marche, et ils diront : « Venez, montons à la montagne du Seigneur, au temple du Dieu de Jacob. Il nous enseignera ses chemins et nous suivrons ses sentiers. Car c’est de Sion que vient la Loi, de Jérusalem la parole du Seigneur. »
Il sera le juge des nations, l’arbitre de la multitude des peuples. De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on ne s’entraînera plus pour la guerre.
Venez, famille de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur.

Psaume : Ps 121, 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9

R/ Allons dans la joie à la rencontre du Seigneur.

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem ! 

Jérusalem, te voici dans tes murs : 
ville où tout ensemble ne fait qu’un! 
C’est là que montent les tribus, 
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce 
au nom du Seigneur. 
C’est là le siège du droit, 
le siège de la maison de David. 

Appelez le bonheur sur Jérusalem : 
« Paix à ceux qui t’aiment ! 
Que la paix règne dans tes murs, 
le bonheur dans tes palais ! » 

À cause de mes frères et de mes proches, 
je dirai : « Paix sur toi ! » 
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu, 
je désire ton bien.

2ème lecture : « Le jour est tout proche » (Rm 13, 11-14a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frère, vous le savez : c’est le moment, l’heure est venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants.
La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les activités des ténèbres, revêtons-nous pour le combat de la lumière.
Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans ripailles ni beuveries, sans orgies ni débauches, sans dispute ni jalousie, mais revêtez le Seigneur Jésus Christ.

Evangile : « Vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra » (Mt 24, 37-44)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Montre-nous, Seigneur, ta miséricorde : fais-nous voir le jour de ton salut. Alléluia.  (cf. Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « L’avènement du Fils de l’homme ressemblera à ce qui s’est passé à l’époque de Noé.
À cette époque, avant le déluge, on mangeait, on buvait, on se mariait, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche.
Les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’au déluge qui les a tous engloutis : tel sera aussi l’avènement du Fils de l’homme.
Deux hommes seront aux champs : l’un est pris, l’autre laissé.
Deux femmes seront au moulin : l’une est prise, l’autre laissée.
Veillez donc, car vous ne connaissez pas le jour où votre Seigneur viendra.
Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick Braud

Mots-clés : , , ,