L'homélie du dimanche (prochain)

3 mai 2026

Êtes-vous simoniaque ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Êtes-vous simoniaque ?

 

Homélie pour le 6° Dimanche de Pâques / Année A 

10/05/26 


Cf. également :
Philippe à la mêlée, Pierre à l’ouverture
Passons aux Samaritains !
L’agilité chrétienne
Fidélité, identité, ipséité
Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous
Se réjouir d’un départ
Le Paraclet, l’Église, Mohammed et nous

 

« Simoniaque » : ça fait peur !

L’adjectif est troublant : il nous fait naviguer entre le démoniaque et le maniaque, et bon nombre d’entre nous Êtes-vous simoniaque ? dans Communauté spirituelle Zeichnung_Simonie-kirchenlexikon-zeichnung-simonieseraient incapables d’en donner la définition. Il faut dire que la simonie ‑ d’où vient cet adjectif ‑ est beaucoup moins pratiquée qu’autrefois (du moins en Europe). Du temps où les avantages liés aux charges ecclésiastiques étaient énormes, les riches cherchaient à acheter des postes, des nominations religieuses, des titres et  privilèges canoniques pour jouir du prestige, des revenus et du pouvoir qui y étaient attachés. Le nom simonie provient de l’épisode de ce dimanche dans notre première lecture (Ac 8,5–17). Avant l’arrivée des apôtres en Samarie (le diacre Philippe en premier, puis Pierre et André), un certain Simon jouissait d’une immense popularité. Il pratiquait la magie et émerveillait la population, au point que les gens disaient de lui : « Celui-ci est la puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande » (Ac 8:10). Comme quoi le peuple confond souvent magie et religion… Simon occupait une place de leader spirituel « autoproclamé » grâce à ses pouvoirs occultes.


Lors de la venue de l’évangéliste Philippe, il voit des miracles qui surpassent ses propres tours (guérisons, expulsions de démons). Le texte précise que Simon crut lui aussi et fut baptisé. Il devint alors un disciple de Philippe, restant « attaché à lui », fasciné par les signes qu’il voyait. C’est ici que Simon entre dans l’histoire de façon plus sombre. Lorsque les apôtres Pierre et Jean arrivent pour imposer les mains aux nouveaux convertis afin qu’ils reçoivent le Saint-Esprit, Simon est impressionné par ce transfert de puissance (et le chant en langues – glossolalie – qui l’accompagne). Il offre de l’argent aux apôtres pour acquérir ce pouvoir. La réponse de Pierre  est foudroyante : 
« Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent ! » (Ac 8:20).

C’est de cet épisode qu’est né le terme « simonie », qui désigne le péché consistant à acheter ou vendre des biens spirituels, des sacrements ou des fonctions ecclésiastiques, comme ce Simon.


Au-delà des sombres histoires de népotisme, de trafic d’argent sale et de corruption pour obtenir des postes (toujours d’actualité hélas dans nombre de pays du globe…), la dénonciation de la simonie nous intéresse aujourd’hui encore, pour au moins deux raisons :

- trop de baptisés confondent foi et magie

- la tentation de croire que tout s’achète fait des ravages.

Explorons ces deux pistes.

 

1. Passer de la magie à la foi

On appelait Simon « le magicien » en lui prêtant des pouvoirs extraordinaires. Des textes apocryphes prétendent 050865_af foi dans Communauté spirituellemême qu’il pouvait voler dans les airs ! Et que Pierre l’aurait fait tomber à terre en plein vol devant la foule grâce sa prière ! La magie repose sur une vision pré-scientifique du monde, où les forces invisibles auraient le pouvoir de provoquer des événements heureux ou malheureux : des ‘sorts’, des ‘retours d’affection’, des maladies ou guérisons etc. Son efficacité tient largement à l’effet placebo (wishful thinking) : j’ai vu en Afrique noire des gens tomber malades parce qu’un sorcier les avait soi-disant envoûtés. Vérification faite, le poison ou l’autosuggestion étaient toujours à l’origine des phénomènes soi-disant magiques. J’ai retrouvé cette mentalité pré-scientifique chez bon nombre d’immigrés en France : féticheurs, marabouts et autres voyants pullulent dans nos banlieues. Qui n’a pas retrouvé un jour un carré de papier bourré de fautes d’orthographe coincé sous son essuie-glace ? : « Grand marabout venu d’Afrique », « Succès et prévisions garanties ». « Retour d’affection immédiat ». « Envoûtement sur photo »…

 

Le danger est double ; se faire escroquer (ou pire) par les charlatans, et symétriquement faire fonctionner la foi comme une magie.

Or la foi n’est pas magique, et la magie n’est pas la foi. 

N’en déplaise au Vaudou, à la Santeria  et autres ésotérisme mâtinés d’éléments empruntés au christianisme (invocations, rites, prières, vêtements, médailles etc.), les pratiques magiques s’opposent directement à la foi biblique et à la Raison (au sens des Lumières).

 

250px-Lassa_witch_doctors magieLa Bible ne cesse de condamner la magie. Ici avec Pierre contre Simon. Un peu plus loin avec Paul contre le mage Elymas également appelé BarJésus (Ac 13,6–12). À Éphèse, la défaite de la magie devant l’Évangile est publique : « Bon nombre de ceux qui avaient pratiqué les sciences occultes rassemblaient leurs livres et les brûlaient devant tout le monde ; on en évalua le prix : cela faisait cinquante mille pièces d’argent » (Ac 19,19). Et Paul inclut la sorcellerie dans la liste des actions qui empêchent d’entrer dans le royaume de Dieu (Ga 5,19–21).

Déjà, l’Ancien Testament était catégorique : « Pas de présage en Jacob, pas de divination en Israël ! » (Nombre 23,23)

Le prophète Isaïe est très clair : « On vous dira peut-être : “Consultez les devins et les nécromanciens, qui chuchotent et marmonnent ! Un peuple ne doit-il pas consulter ses dieux au sujet des vivants, et consulter aussi ses morts ?” Non ! Revenez à l’enseignement et au témoignage. Malheur à qui ne s’en tient pas à cette parole : on ne pourra en conjurer la malédiction » (Is 8,19–20).

 

Ne croyez pas que ces superstitions pré-scientifiques n’existent qu’ailleurs ! Les voyants, sorciers et autres jeteurs de sort ou envoûteurs pullulent et prospèrent sur la naïveté de leurs clients ! Le pape François n’hésitait pas à sermonner la foule de la place Saint-Pierre le 4 décembre 2019 : « Combien d’entre vous vont se faire tirer les cartes ? Combien d’entre vous vont se faire lire l’avenir dans les mains ? Ces choses que vous faites pour connaître l’avenir, pour devenir d’autres choses ou pour changer certaines situations dans votre vie, ne sont pas chrétiennes. La grâce du Christ apporte tout. Priez ! » Ce jour-là, le pape a rappelé aux fidèles que saint Paul avait déjà mis en garde les chrétiens contre les cultes païens et superstitieux. « Si vous choisissez le Christ, vous ne pouvez pas avoir recours au magicien », a insisté le pape.

 

Pourquoi magie et foi sont-elles incompatibles ?

- La magie est une tentative de coercition : le magicien utilise des formules, des rituels ou des objets pour forcer de soi-disant puissances spirituelles (souvent perçues comme neutres ou démoniaques) à obéir à sa volonté. Le magicien est le maître du processus.

La foi des apôtres en Samarie est une supplication ou une délégation. Le miracle est un don gratuit de Dieu. L’apôtre n’est qu’un canal (un instrument) ; il ne possède pas le pouvoir, il le reçoit de l’Esprit Saint.

- La finalité de la magie est la gloire personnelle du magicien ; celle de la foi est la gloire de Dieu. Le texte souligne cette différence flagrante dans l’objectif recherché : le texte dit que Simon le magicien « se donnait pour un personnage important » (Ac 8,9). Son but était d’étonner les foules pour asseoir son influence et, comme le montre sa proposition d’achat, de rentabiliser son « art ».

Le but de Philippe et les Apôtres est d’annoncer la « Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu ». Le miracle sert à authentifier le message et non à glorifier le messager. D’ailleurs, Pierre refuse catégoriquement l’argent, montrant que le don de Dieu est incompatible avec le profit personnel.

- Le mode opératoire de la magie est le secret, l’ésotérisme ; celui de la foi est la transparence.

Les sorciers cherchent à impressionner en multipliant les formules magiques, les gestes étranges, les produits mystérieux à ingérer ou enduire etc. Les apôtres font comme Jésus des gestes simples et compréhensibles de tous, sans esbroufe ni logorrhée inutiles.

 

Pourquoi Simon a-t-il fait cette erreur de jugement ?

Simon le magicienSimon a vu l’imposition des mains de Pierre et Jean comme une « technique supérieure ». Dans son esprit de magicien, il a pensé : « Ils ont un secret plus puissant que le mien, je dois l’acheter pour rester le meilleur. » Il n’a pas compris que le Saint-Esprit n’est pas une énergie que l’on manipule, mais une Personne avec laquelle on entre en relation.

C’est cette confusion entre le « faire » (la technique) et l’ »être » (la relation avec Dieu) qui constitue le cœur de son erreur.

 

La magie veut manipuler de soi-disant forces invisibles pour les soumettre à un intérêt individuel. Elles manipulent également le client afin qu’il adhère de toutes ses forces aux rituels, aux imprécations, aux théories occultes, leur abandonnant ainsi le contrôle sur sa vie, et leur accordant un pouvoir qu’elles n’ont pas autrement (les Anglais parlent de self-fulfilling prophecy = théorie auto-réalisatrice : le seul fait d’y croire leur confère un pouvoir qu’elles n’ont pas autrement).

 

Le pire est que la magie peut s’infiltrer dans les démarches apparemment les plus religieuses. Combien de fois prions-nous pour obtenir ce que nous voulons, plus que pour recevoir ce que Dieu veut nous donner ? Combien de fois recourons-nous à des processions, des médailles, des rites étranges pour éloigner la peste, faire tomber la pluie, guérir d’un cancer, réussir un examen, réussir en  affaires, réussir en amour ?

Tout cela est magie, et folie.

 

En Afrique, les « Business Churches » évangéliques et les féticheurs empoisonnent et dénaturent l’annonce de l’Évangile. Certains « prophètes » ou « apôtres » autoproclamés utilisent des techniques de mise en scène spectaculaires. Ils vendent des « objets de point de contact » (huile d’onction, eau bénite, mouchoirs miracles) à des prix élevés. Le miracle est présenté comme une transaction : « Donne à Dieu (à l’Église) pour qu’il te donne le succès, la guérison ». On est ici dans la simonie pure. À l’inverse, la figure de Philippe se retrouve dans les Églises (historiques ou de réveil) qui privilégient le développement communautaire, les dispensaires et les écoles, où le spirituel ne sert pas à exploiter la misère, mais à restaurer la dignité humaine sans contrepartie financière.

Prosperity Gospel
Aux États-Unis, l’Évangile de la Prospérité (Prosperity Gospel) lie la foi au succès matériel et à la psychologie positive. Cette forme de simonie s’incarne dans les télévangélistes qui prêchent que foi comme une formule magique pour devenir riche. La « Seed Faith » (la semence de foi) consiste à envoyer de l’argent au prédicateur pour « débloquer » la bénédiction divine.  Ou encore chez Trump qui se présente comme le Messie envoyé par Dieu pour sauver l’Amérique ! Ici, Dieu est traité comme une machine distributrice que l’on manipule par ses dons, que l’on instrumentalise pour sa propre gloire.


En Europe, le contexte est plus sécularisé, mais la soif de « pouvoir spirituel » prend de nouvelles formes. On retrouve la simonie dans le succès des « coachs spirituels », des gourous du bien-être, des managements cherchant à capter l’enthousiasme des salariés. On y vend des méthodes pour « manifester » sa réalité, utiliser la « loi de l’attraction » ou manipuler des « énergies » pour obtenir ce que l’on veut (santé, amour, argent). C’est la magie de Simon réinterprétée : l’homme reste le maître qui utilise des forces « spirituelles » pour son propre bénéfice.


Dans les trois cas (Afrique, USA, Europe), la tentation de Simon est toujours d’instrumentaliser la foi en un outil de manipulation où l’ego reste au centre, tandis que la voie de Philippe exige un déplacement de soi pour laisser la place à l’Autre.

 

2. Passer du marchand au gratuit

Simon croit que l’argent va lui permettre d’acquérir un pouvoir plus grand grâce à la supposée technique magique des apôtres.

L’erreur de Simon est tragique parce qu’elle est subtile. Il ne veut pas faire le mal. Il veut « acheter le don de Dieu ». Dans son esprit de magicien, tout a un prix, tout est une technique que l’on acquiert pour augmenter son propre prestige. Simon regarde l’Esprit Saint comme une ressource supplémentaire à ajouter à son catalogue de pouvoirs.

fc6f03_ca754a4aeb214ab1aaba4e4ef4302141~mv2 SimonC’est là que naît la simonie. La simonie, ce n’est pas seulement le commerce des choses saintes ; c’est la prétention de croire que l’on peut marchander avec l’Invisible, que l’on peut mettre la main sur la Grâce par notre argent, nos mérites ou nos efforts.

Aujourd’hui, Simon ne porte plus forcément un manteau de magicien. Il porte parfois le costume du manager, du coach de vie, ou même le nôtre, lorsque nous prions Dieu comme on remplit un contrat d’assurance.

 

La réponse de l’apôtre Pierre est d’une violence salutaire : « Que ton argent périsse avec toi ! » Pourquoi une telle dureté ? Parce que Pierre sait que si la Grâce devient une marchandise, l’homme devient un objet.

Si l’Esprit Saint s’achète, alors seuls les riches ont accès à Dieu. Si le salut se mérite par la performance, alors les fragiles, les épuisés, les « burn-outés » de la vie sont exclus du Royaume. En refusant l’argent de Simon, Pierre défend la gratuité absolue de l’Amour de Dieu.

Le miracle de Philippe en Samarie, ce n’est pas de la magie, c’est de la libération. La magie de Simon enferme les gens dans l’étonnement sur sa personne ; le miracle de Philippe ouvre les gens à la joie dans l’étonnement devant l’amour de Dieu.

 

Comment guérir du « Simon » qui sommeille en nous ?

Le remède tient en un mot : la Gratuité. Dieu ne se manipule pas. Il se reçoit. La vie chrétienne n’est pas une accumulation de « points de fidélité » pour obtenir le Paradis. C’est l’histoire d’un Dieu qui s’est donné gratuitement sur une Croix, sans que nous ayons rien à payer, ni rien à prouver.

 

À la fin du texte, Simon le magicien a peur. Il prend conscience de l’énormité de son erreur (prendre la foi de la magie et vouloir acheter la grâce). Il tremble devant les conséquences : « Que ton argent périsse avec toi ! » Il supplie les apôtres d’intercéder pour lui. Le récit lui laisse donc une porte de sortie : se convertir, renoncer à la magie et au marchandage avec Dieu. Bonne nouvelle pour nous également, qui ne sommes pas à l’abri de ces pratiques typiquement païennes…

 

L’Esprit Saint n’est pas une énergie que l’on capte pour augmenter notre puissance ; c’est un vent qui nous pousse là où nous ne voulions pas aller, pour servir ceux que nous n’avions pas vus.

Aujourd’hui, refusons de mettre un prix sur ce qui est sacré. Refusons de transformer nos vies en outils de performance. Demandons la grâce de redevenir des enfants qui reçoivent tout, les mains nues, du Père qui donne sans compter.

Parce que le plus beau miracle, ce n’est pas de voler dans les airs ou d’étonner les foules ; le plus beau miracle, c’est d’aimer quelqu’un gratuitement, simplement parce qu’il existe.

 

Prière pour passer de la magie à la foi

 

Seigneur Jésus, 

Toi qui as chassé les marchands du Temple et qui as rendu aux pauvres la joie de la gratuité, 

Je me tiens devant Toi avec le désir sincère de simplifier mon cœur.

 

Donne-moi de renoncer aujourd’hui à l’esprit de Simon le Magicien,

De renoncer à vouloir acheter Ta bienveillance par mes efforts, mes mérites ou mes calculs. 

De renonce à croire que ma valeur dépend de mon éclat, de mes succès ou de l’admiration des foules. 

Pardonne-moi d’avoir parfois traité Ta grâce comme une marchandise et Ta puissance comme un outil pour ma propre gloire.

 

Délivre-moi de la tentation de la magie. 

briser-les-chaines simonieDélivre-moi de ce besoin de tout contrôler, de tout prévoir et de manipuler les événements. 

Brise en moi ces « formules magiques » que j’utilise dans ma prière pour essayer de fléchir Ta volonté à la mienne. 

Guéris mon désir de puissance qui se cache derrière mes soifs de perfection et mes refus de la fragilité.

 

Seigneur, fais-moi passer de la magie à la Foi. 

La magie veut posséder, la Foi accepte de recevoir. 

La magie veut forcer Ta main, la Foi s’abandonne entre Tes mains. 

La magie cherche le spectaculaire, la Foi s’émerveille du quotidien.

 

Donne-moi un cœur de pauvre, comme celui de Philippe. 

Apprends-moi la joie du service qui ne demande rien en retour. 

Accorde-moi d’exercer mes responsabilités et mon travail non comme un maître qui domine, mais comme un intendant qui rend grâce. 

Que mon seul « profit » soit de T’aimer et que ma seule « richesse » soit Ta présence.

 

Esprit Saint, souffle sur mes mains fermées pour qu’elles s’ouvrent. 

Fais de moi un témoin de Ta gratuité dans un monde qui veut tout vendre. 

Que je ne cherche plus à « étonner », mais simplement à aimer.

Amen.

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE

« Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint » (Ac 8, 5-8.14-17)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie.
Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint. « C’est ainsi que Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie. Or il y avait déjà dans la ville un homme du nom de Simon ; il pratiquait la magie et frappait de stupéfaction la population de Samarie, prétendant être un grand personnage. Et tous, du plus petit jusqu’au plus grand, s’attachaient à lui en disant : ‘Cet homme est la Puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande.’ Ils s’attachaient à lui du fait que depuis un certain temps il les stupéfiait par ses pratiques magiques. Mais quand ils crurent Philippe qui annonçait la Bonne Nouvelle concernant le règne de Dieu et le nom de Jésus Christ, hommes et femmes se firent baptiser. Simon lui-même devint croyant et, après avoir reçu le baptême, il ne quittait plus Philippe ; voyant les signes et les actes de grande puissance qui se produisaient, il était stupéfait. Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint. » (Ac 8,5-17)


PSAUME

(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur ! ou : Alléluia ! (Ps 65, 1)


Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.

Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

« Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. »

Venez et voyez les hauts faits de Dieu,
ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.

Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;
Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

DEUXIÈME LECTURE
« Dans sa chair, il a été mis à mort ; dans l’esprit, il a reçu la vie » (1 P 3, 15-18)


Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal. Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit.

ÉVANGILE
« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur » (Jn 14, 15-21)
Alléluia. Alléluia. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia (Jn 14, 23)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »
Patrick BRAUD

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24 octobre 2021

Sorcières ou ingénieurs ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sorcières ou ingénieurs ?

Homélie du 31° Dimanche du Temps Ordinaire / Année B
31/10/2021

Cf. également :

Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
Simplifier, Aimer, Unir
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Boali, ou l’amour des ennemis
Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde

Jeter des sorts ou bâtir des EPR ?
« Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par les ingénieurs. Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR (réacteurs nucléaires) ».
Cette déclaration lapidaire (interview à « Charlie Hebdo » du 25 Août 2021) de Sandrine Rousseau, qui a obtenu 49% à la primaire écologiste pour l’élection présidentielle de 2022, est sans doute révélatrice de notre époque. Mais d’où vient cette référence ? La « sorcière » est devenue une figure populaire dans le féminisme actuel. L’auteure Mona Chollet l’a notamment popularisée dans son livre paru en 2018 : « Sorcières. La puissance invaincue des femmes ». Dans son ouvrage, elle écrit : « La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie ». L’éco-féminisme se veut ici à la pointe de la contestation de la rationalité occidentale.

La magie séduit même les membres du gouvernement. « Lorsque tu vas sur une ligne de production, c’est pas une punition. C’est pour ton pays, c’est pour la magie. » « J’aime l’industrie car c’est l’un des rares endroits au 21° siècle où on trouve encore de la magie », déclarait Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée chargée de l’Industrie, lors de l’événement BIG 2021 le 7 octobre. « La magie du ballet des robots, du ballet des hommes. La magie de l’atelier où on ne distingue pas le cadre de l’ouvrier. » Ce lyrisme ensorceleur oublie pourtant que le salaire de l’ouvrier dans l’industrie est la moitié de celui du cadre, avec une espérance de vie de 6 ans de moins, et un travail autrement pénible… L’incantation magique ne supprime pas la dure réalité !

Les Désillusions du progrèsAprès des années d’avancées scientifiques et technologiques ébouriffantes, voilà que ce qui faisait le bonheur des peuples se transforme en une obscure menace. Le climat se réchauffe, les ressources naturelles s’épuisent, la déforestation bat son plein, les inégalités s’accroissent… Raymond Aron avait pointé très tôt - dès 1969 - ce qu’il avait appelé « les désillusions du progrès », dont Sandrine Rousseau témoigne à sa façon. Après un quart de siècle de croissance économique, la société moderne devait dans les années 60  affronter de nouveaux assauts : les uns, disciples fidèles ou infidèles de Marx, dénonçaient ses échecs relatifs ou partiels, les îlots de pauvreté au milieu de la richesse, l’inégalité excessive de la répartition des revenus ; les autres, dont l’inspiration remonte à Jean-Jacques Rousseau, voire aux romantiques, vitupèraient contre la barbarie de la « civilisation industrielle », la dévastation de la nature, la pollution de l’atmosphère, l’aliénation des individus manipulés par les moyens de communication, l’asservissement par une rationalité sans frein ni loi, l’accumulation des biens, la course à la puissance et à la richesse vaine.

Le pessimisme ambiant, diffus à travers l’Occident, accentué en France par le choc des événements de Mai 1968, imprégnait déjà l’analyse de la modernité esquissée dans ce livre de Raymond Aron. Tout se passe comme si les désillusions du Progrès, créées par la dialectique de la société moderne, et, à ce titre, inévitables, étaient éprouvées par la jeune génération des années 60 avec une telle intensité que l’insatisfaction endémique s’exprimait en révolte. Du même coup, l’observateur s’interroge sur le sens de cette explosion, sur la direction dans laquelle la société moderne pourrait répondre aux désirs qu’elle suscite, apaiser la faim, peut-être plus spirituelle que matérielle, qu’elle fait naître.
Les Occidentaux éprouvent-ils une sourde mauvaise conscience pour s’être réservé la meilleure part des profits de la science et de la technique, ou tendent-ils à se renier eux-mêmes, faute de trouver un sens à leurs exploits ? Ce qui est en jeu, c’est le destin d’une civilisation, révoltée contre ses œuvres et rêvant d’un paradis perdu ou à reconquérir. La jeunesse de Mai 68 s’est révoltée contre le rationalisme en rêvant de Mao et en scotchant des posters de Che Guevara dans leur chambre. Les jeunes générations de ce début de siècle protestent en rêvant d’une nature harmonieuse et en affichant Greta Thunberg sur leurs téléphones….

Oui la croissance économique déçoit, parce qu’elle n’est pas régulière ni partagée, parce qu’elle engendre la précarité, ou parce qu’elle détruit la planète.
Oui le progrès se révèle être un mythe hérité du XIX° siècle, avec ses machines à vapeur et ses usines produisant jour et nuit.
Oui l’avenir de l’humanité s’obscurcit, à cause des nuages provoqués par ce qui aurait dû éclairer l’horizon.
Oui les Lumières nous ont menti en caricaturant la nature, le vivant, et en idolâtrant la raison humaine.
Oui l’EPR coûte 3 fois plus cher qu’annoncé, et le problème des déchets n’est pas encore résolu.
Faut-il pour autant jeter le bébé-Raison avec l’eau du bain-crise écologique ? Le remède pourrait bien s’avérer pire que le mal. Jeter des sorts ou revenir à une vision magique du monde ferait renaître la peur de l’invisible et la soumission aveugle aux événements (épidémies, climat, raretés etc.).

Les Ecologistes contre la modernitéUn essai récent (Ferghane Azihari, Les Écologistes contre la modernité. Le procès de Prométhée, Ed. La Cité, 2021) nous met en garde contre cette tentation anti-Lumières, qui deviendrait vite… obscurantiste. Voilà deux siècles que la civilisation industrielle libère les hommes de la misère. Mais les apôtres de l’écologie radicale accusent les sociétés modernes d’avoir acheté leur confort au détriment de l’environnement, quitte à dépeindre le passé comme le paradis perdu qu’il n’a jamais été. Mêlant histoire, philosophie et analyses sociopolitiques, Ferghane Azihari déconstruit les raisonnements de ces antimodernes qui, de Pierre Rabhi à Greta Thunberg en passant par Nicolas Hulot, crient à la catastrophe climatique mais font la guerre aux solutions les plus crédibles aux défis actuels, comme l’énergie nucléaire. Le progrès technique reste pourtant selon l’auteur le moyen le plus juste de sauvegarder notre planète sans renoncer à améliorer le sort de l’humanité. Mais l’écologie politique est-elle encore animée par la philanthropie (l’amour de l’humain) ?

 

Les deux ailes de l’esprit humain
L’évangile de ce dimanche (Mc 12, 28-34) n’a évidemment pas pour objet de prendre position pour ou contre cette tentation antimoderne ! Pourtant, tous les commentateurs ont remarqué que Marc met sur les lèvres de Jésus un mot de plus que le texte original de du Deutéronome. Dt 6,5 mentionne en effet 3 dimensions de l’amour que nous portons à Dieu : le cœur / l‘âme / la force. Jésus y ajoute librement un 4e terme : l’intelligence (διανοας, dianoia). « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur (καρδας), et de toute ton âme (ψυχς), et de toute ton intelligence (διανοας), et de toute ta force (σχος) ». Il y a une douzaine d’occurrences de ce terme dans le Nouveau Testament, allant dans le même sens du lien foi-intelligence, comme l’écrit par exemple Jean : « Nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu nous donner l’intelligence pour que nous connaissions Celui qui est vrai » (1 Jn 5, 20).

Jésus ajoute un nouveau terme, celui de l’intelligence à ce pilier de la religion qu’est le Shema Israël. Jésus fait ainsi de la réflexion personnelle un devoir de base, quotidien, pour toute personne, le devoir d’appliquer son intelligence dans toutes les dimensions de sa vie, à commencer dans sa recherche de Dieu, mais aussi dans sa religion, dans sa façon de faire de la théologie, dans sa façon d’aimer les autres et d’agir. L’intelligence est donc selon Jésus une alliée de la foi, qui n’a rien à craindre de l’intelligence, au contraire. La foi n’a rien à craindre des sciences physiques ou humaines, ni de la recherche biblique, elle n’a rien à craindre des débats philosophiques ou théologiques. Au contraire. Lorsque les religieux ont privilégié l’obéissance aveugle au détriment de la raison, c’était hélas pour servir les intérêts des puissants. Jésus anéantit cette hiérarchie et rend à chacun la liberté de penser par lui-même.
Le philosophe Emmanuel Lévinas a une superbe formule : la lettre est « l’aile repliée de l’Esprit ». Le travail de la pensée sur la Bible contribue à déployer les ailes de la lettre, afin qu’elles nous frôlent et nous inspirent des perspectives sur nous-mêmes.
Au détour de l’un de ses innombrables sermons, Calvin se laisse aller à une affirmation surprenante: « La Bible est une chose morte, sans aucune vigueur ». Ce n’est ni un lapsus, ni un dérapage. Le réformateur considère que, matériellement, la Bible est un livre parmi d’autres, sans plus. Elle ne devient Parole de Dieu que sous l’action du Saint-Esprit. […]
J’en déduis que le Saint-Esprit, ce n’est pas de l’excitation nerveuse mais de la pensée. Notre pensée est rendue amoureuse de Dieu et du coup capable de déployer les ailes de la lettre pour soi et pour autrui.
La Parole de Dieu ne vient pas de façon passive. Elle exige un investissement total de nos forces mentales et intellectuelles. Imaginez que nous ne préparions plus nos cultes, par exemple. Que nous laissions libre cours à la seule spontanéité, au happening, à l’improvisation permanente… Ce serait dramatique. Le Saint-Esprit n’est pas un kit de secours pour les paresseux [1].

Mobiliser son intelligence pour aimer Dieu est donc une composante indispensable de la foi chrétienne. Jean-Paul II écrivait en 1998 une encyclique : Fides et ratio, pour ancrer le nécessaire dialogue entre ce qu’il appelle les deux ailes de l’esprit humain :
« La foi et la raison (fides et ratio) sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ».

Il s’appuie en cela sur une longue tradition philosophique, de saint Augustin à saint Anselme, montrant combien la foi cherche à comprendre, et combien chercher à comprendre est éclairé par la foi.

« ‘Acquiers la sagesse, acquiers l’intelligence’ (Pr 4,5).
Saint Anselme souligne le fait que l’intellect doit se mettre à la recherche de ce qu’il aime: plus il aime, plus il désire connaître. Celui qui vit pour la vérité est tendu vers une forme de connaissance qui s’enflamme toujours davantage d’amour pour ce qu’il connaît, tout en devant admettre qu’il n’a pas encore fait tout ce qu’il désirerait : ‘J’ai été fait pour te voir et je n’ai pas encore fait ce pour quoi j’ai été fait’ » (Fides et ratio n° 42).

Sorcières ou ingénieurs ? dans Communauté spirituelle B_science_cognitive_religionsUne foi purement irrationnelle serait de la superstition, de la magie. Blaise Pascal écrivait en substance : ce n’est pas la raison qui me fait croire, mais ce n’est pas sans raison(s) que je crois. Symétriquement, une raison purement athée se priverait elle-même d’explorer d’autres profondeurs de l’homme et de l’univers. Jean-Paul II employait fort justement le terme de circularité pour parler des relations entre foi et raison :

A la lumière de ces considérations, la relation qui doit opportunément s’instaurer entre la théologie et la philosophie sera placée sous le signe de la circularité. […]
Il est clair que, en se mouvant entre ces deux pôles – la Parole de Dieu et sa meilleure connaissance -, la raison est comme avertie, et en quelque sorte guidée, afin d’éviter des sentiers qui la conduiraient hors de la Vérité révélée et, en définitive, hors de la vérité pure et simple; elle est même invitée à explorer des voies que, seule, elle n’aurait même pas imaginé pouvoir parcourir. De cette relation de circularité avec la Parole de Dieu, la philosophie sort enrichie, parce que la raison découvre des horizons nouveaux et insoupçonnés (n° 73).

Comprendre pour croire, croire pour comprendre ont toujours été les deux mouvements distincts et indissociables de la quête humaine vers Dieu.

« Si tu ne peux comprendre, crois afin de comprendre.
Si tu ne crois pas tu ne pourras pas comprendre.
La foi te purifie, afin qu’il te soit possible d’arriver à la pleine intelligence » [2].

Il nous faut donc cultiver notre intelligence pour aimer Dieu [3]. Et nul doute qu’aimer Dieu peut en retour illuminer notre intelligence.
L’esprit, c’est-à-dire la raison elle-même, devra reconnaître la nécessité de ce dépassement en se désavouant.  Pascal osait le paradoxe :

« Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison. La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que faible si elle ne va pas jusque-là. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ? »

En s’humiliant, la raison triomphe d’elle-même, en se niant elle s’affirme. Cette négation, en effet, n’est pas un reniement. Ce désaveu est l’acte le plus raisonnable qu’elle pouvait réaliser. Car, en reconnaissant qu’elle ne peut rendre raison d’elle-même, elle convient de ce qui la dépasse. Ce dépassement n’est pas destructeur, il s’effectue dans le sens d’une vision contemplative qui est l’œuvre d’une faculté supérieure : le cœur.

 

Mais que veut dire aimer Dieu de toute son intelligence ?
Les fondamentalistes religieux de tous poils ne font pas jouer leur intelligence : ils récitent, ils répètent les textes de façon mécanique, sans les remettre dans leur contexte, sans étudier leurs contradictions internes, sans étudier les manuscrits, les genres littéraires etc. Comment pourraient-ils aimer Dieu, puisqu’ils tuent son Esprit qui fait vivre la lettre ?
Du fait de leur littéralisme, ils en viennent à adopter des croyances parfaitement irrationnelles (Dieu aurait fait un miracle sans aucune médiation) ou des pratiques contraires à la raison (organiser des processions pour faire pleuvoir, lapider les adultères etc.). Comment pourraient-ils aimer l’homme, puisqu’ils éliminent ce qui fait sa dignité ?

Les deux amours sont liés : le respect de l’humain est un critère sur pour discerner si une foi est vécue intelligemment ou non. La bêtise religieuse se traduit toujours hélas par des oppressions humaines.
« Si quelqu’un dit : ‘J’aime Dieu’, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère » (1 Jn 4, 20 21).
Aimer Dieu de toute son intelligence va de pair avec la promotion de l’homme, tout l’homme, tous les hommes.

L’intelligence que donne la foi s’applique à la foi elle-même : interpréter les Écritures avec sagesse et discernement, expliciter le contenu de la foi en termes clairs et culturellement compréhensibles, mettre la vie de l’Église en cohérence avec l’Évangile etc.

Un amour intelligent cherchera donc à utiliser les sciences humaines pour approfondir le mystère de la foi : exégèse, philosophie, théologie, histoire, psychologie, économie, archéologie etc. Au titre du principe de circularité entre foi et raison, ce même amour intelligent laissera la foi éclairer sa compréhension de l’humain et du créé.
D’où une certaine orientation anthropologique, avec une vision de l’être humain fait pour la communion, appelé à être co-créateur de l’univers, à tisser l’unité dans la différence à l’image de Dieu Trinité.
D’où également une certaine orientation économique, qui ne peut réduire l’homme à ses seuls besoins matériels, ni à un individu séparé (néolibéralisme) cherchant à maximiser ses intérêts, ni à collectif mû par le conflit et les rapports de force (socialisme, communisme). Parce que notre foi évoque la dignité humaine à travers le concept de personne (une personne, deux natures / une nature, trois personnes), notre économie aura inévitablement des actions personnalistes, au service de la personnalisation de chacun en société. Elle prendra en charge de façon responsable la gestion de la nature, sans séparer la nature humaine de la nature créée.
Aimer Dieu de toute son intelligence aura encore bien des répercussions dans le domaine de l’art, comme l’ont déjà amplement montré les chefs-d’œuvre des musiciens, sculpteurs, peintres, poètes et autre artistes chrétiens depuis 2000 ans.

Un amour intelligent devra réfuter les visions magiques et superstitieuses du monde qui ressurgissent de toutes parts en ce siècle qui voudrait ré-enchanter l’univers. Il y a plus de 8000 guérisseurs ou charlatans en France à avoir la réputation de soigner sans diplôme ! Le monde est si complexe que beaucoup renoncent à le comprendre, et veulent seulement se concilier des soi-disant forces invisibles pour aller mieux…

L’intelligence demande à la fois de tenir compte de la culture environnante et de la contester. Il s’agit du conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde actuel, car inculturer l’Évangile fait partie de l’Évangile, alors qu’épouser son époque rend très vite veuf… Celui qui s’épuise à courir après les idoles du moment aura toujours une mode de retard. Saint Jean parle de « vaincre le monde », tout en l’aimant au point de lui donner ce qu’on a de plus cher…

Pour aimer Dieu de toute notre intelligence, il nous faudra lire, étudier, faire silence, réfléchir, prier.

Cela ne suffira pas. D’ailleurs, notre passage de ce dimanche nous rappelle au moins trois autres dimensions indispensable pour aimer Dieu : le cœur / l‘âme / la force. Le ‘cœur’ n’est pas ici l’origine des sentiments, mais le lieu des décisions humaines (pour ou contre la justice, pour ou contre Dieu, en faveur des riches ou des pauvres etc.). ‘L’âme’ n’est pas un principe éthéré, mais le souffle de vie (nephesh en hébreu, pyschè en grec) qui anime l’humain jusqu’à en faire une icône divine. La ‘force’ (dynamis en grec) est la puissance dynamique que nous mettons en œuvre pour agir, avancer, grandir, vaincre l’adversité.

C’est donc que l’intelligence seule ne suffit pas pour aimer Dieu en vérité. Impossible normalement de sombrer dans un rationalisme desséché et desséchant si on prend en compte toute la phrase de Mc 12,6. Être intelligent n’implique pas automatiquement d’aimer Dieu en vérité. Par contre aimer Dieu ne peut se faire sans convoquer l’intelligence.

Voilà de quoi préférer les ingénieurs aux jeteurs de sorts, l’interprétation au fondamentalisme, la culture à la soumission docile !

Que chacun d’entre nous s’examine :
Quel rôle joue l’intelligence dans ma foi ?
Comment ma foi éclaire-t-elle mon intelligence ?
Que veut dire aimer Dieu de toute mon intelligence pour moi actuellement ?

 

 


[2]. Saint Augustin, Sur l’évangile de Jean, Tr. 36, n. 7

[3]. « Croire est un acte de l’intellect consentant à la vérité divine par l’ordre de la volonté mue par Dieu par la grâce », St Thomas d’Aquin, Somme Théologique 2-2,2,9.

Lectures de la messe

Première lecture
« Écoute, Israël : Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur » (Dt 6, 2-6)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu. Tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils, tu observeras tous ses décrets et ses commandements, que je te prescris aujourd’hui, et tu auras longue vie. Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité, dans un pays ruisselant de lait et de miel, comme te l’a dit le Seigneur, le Dieu de tes pères.
Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.
Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. »

Psaume
(Ps 17 (18), 2-3, 4, 47.51ab)
R/ Je t’aime, Seigneur, ma force.
(Ps 17, 2a)

Je t’aime, Seigneur, ma force :
Seigneur, mon ro ma forteresse,
Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite,
mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

Louange à Dieu !
Quand je fais appel au Seigneur,
je suis sauvé de tous mes ennemis.
Vive le Seigneur ! Béni soit mon Rocher !

Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire,
Il donne à son roi de grandes victoires,
il se montre fidèle à son messie.

Deuxième lecture
« Jésus, parce qu’il demeure pour l’éternité, possède un sacerdoce qui ne passe pas » (He 7, 23-28)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, dans l’ancienne Alliance, un grand nombre de prêtres se sont succédé parce que la mort les empêchait de rester en fonction. Jésus, lui, parce qu’il demeure pour l’éternité, possède un sacerdoce qui ne passe pas. C’est pourquoi il est capable de sauver d’une manière définitive ceux qui par lui s’avancent vers Dieu, car il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur.
C’est bien le grand prêtre qu’il nous fallait : saint, innocent, immaculé ; séparé maintenant des pécheurs, il est désormais plus haut que les cieux. Il n’a pas besoin, comme les autres grands prêtres, d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses péchés personnels, puis pour ceux du peuple ; cela, il l’a fait une fois pour toutes en s’offrant lui-même. La loi de Moïse établit comme grands prêtres des hommes remplis de faiblesse ; mais la parole du serment divin, qui vient après la Loi, établit comme grand prêtre le Fils, conduit pour l’éternité à sa perfection.

Évangile
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Tu aimeras ton prochain » (Mc 12, 28b-34) Alléluia. Alléluia.

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, dit le Seigneur ; mon Père l’aimera, et nous viendrons vers lui. Alléluia. (Jn 14, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as dit vrai : Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. » Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger.
Patrick BRAUD

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