L'homelie du dimanche

17 juillet 2017

Le levain dans la pâte : interprétations symboliques

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Le levain dans la pâte : interprétations symboliques

 

Homélie pour le 16° dimanche du temps ordinaire / Année A
23/07/2017

Cf. également :

Ecclésia permixta

La patience serait-elle l’arme des forts ?

Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires

L’Eglise et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

Parmi toutes les paraboles sur le Royaume de Dieu ce dimanche, arrêtons-nous sur l’une des plus connues : le levain dans la pâte. Elle est courte, facilement mémorisable, elle se prête à un infini d’interprétations symboliques qui lui ont assuré un grand succès dans l’histoire de l’Église et au-delà :

« Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. » cf. Mt 13, 24-43

Caté : La parabole du levain dans la pâte

Les Père de l’Église y ont d’abord vu une image de l’humilité du Christ :

Il est le plus petit de tous les germes, car il est venu, mais non dans la puissance royale, non dans la richesse, non dans la sagesse de ce monde (St Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, VII 180-185)

Puis une image de la double nature du Christ :

Le levain est un élément qui vient se joindre à la farine. Jésus, en tant qu’il était de la même nature que ses pères, pouvait se comparer au grain de blé : mais ayant ajouté à cette nature humaine la nature divine, il devient un ferment à l’égard de celle-là. Déjà il est partout dans la loi ancienne, il est partout mais caché ; il est révélé par les prophètes, et il commence à se manifester dans l’Évangile : c’est lui qui ramène tout à l’unité (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, VII 187-188).

Ils ont reconnu à travers la femme de la parabole tantôt Marie, tantôt l’Église, les deux étant constamment indissociables dans le christianisme primitif :

Cette femme qui mêle le ferment divin à la masse de l’humanité c’est la Vierge Marie ; comme la mort était venue par Ève, la vie vient à tous par Marie (saint Pierre Chrysologue : sermon XCIX).

Cette femme c’est aussi l’Église qui doit faire pénétrer Jésus au-dedans de notre âme jusqu’à ce que la chaleur de la sagesse céleste remplisse les parties les plus secrètes de notre cœur (saint Ambroise : commentaire de l’évangile selon saint Luc, VII 187).

On peut également partir de la réalité matérielle et fonctionnelle du levain.

Le levain dans la pâte : interprétations symboliques dans Communauté spirituelle levain+liqu+m%c3%bbrQu’est-ce que le levain ? Le dictionnaire Larousse écrit :

Morceau de pâte en cours de fermentation incorporé à la pâte en cours de pétrissage pour en provoquer la levée par dégagement de gaz carbonique.

La levure est issue d’un phénomène de moisissures (les micro-organismes). Il en faut très peu pour faire lever la pâte. À condition que le levain ait été correctement mélangé à l’ensemble, la pâte (à pain) gonfle et devient légère, aérée, sans que l’on puisse à la fin distinguer à nouveau la levure de la pâte où elle s’est dissoute à jamais.

Il y a six caractéristiques de l’action du levain que nous pouvons retenir pour notre propre action de chrétiens dans le monde aujourd’hui.

Moisir – s’enfouir – être minoritaire – se disperser – transformer – se perdre.

Bien sûr, une seule image ne suffit pas décrire entièrement le mystère du Royaume de Dieu. Il faut adjoindre à celle du levain les autres paraboles, où il est souvent question d’un tandem (antinomique) : sel/lumière, bon grain/ivraie, graine de moutarde, brebis au milieu des loups, drachme perdue…

Pourtant, depuis la fin du siècle dernier, la symbolique du levain dans la pâte a perdu du terrain dans l’imaginaire des chrétiens. Catholiques ou protestants parlent de reconquête, se retrouvent entre eux dans des communautarismes à la mode, affirment clairement une identité visible voire agressive.

Cf. L’Eglise et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

Raison de plus pour redécouvrir combien les harmoniques – non exclusives – de cette métaphore du levain devraient structurer notre présence au monde.

 

Moisir

C’est évidemment curieux de choisir un tel verbe – connoté très négativement – et de commencer par lui ! Mais les champignons de la levure ne sont ni plus ni moins que des moisissures microscopiques. Moisir, c’est peut-être – au plan spirituel – faire l’expérience de sa propre part d’ombre, pâlir d’effroi devant ses contradictions et son incohérence. Impossible de rejoindre les autres utilement sans d’abord plonger en soi et regarder avec courage les décompositions intérieures qui nous travaillent.

Plus encore, le levain évoque cette part d’humanité que l’on considère comme moisie, au rebut, déchet de la société. Ce n’est pas pour rien que Pâques est la fête des pains sans levain, et qu’il faut éliminer toute trace de cette impureté dans les maisons juives avant de célébrer Pessah. Or Jésus s’est identifié à ce levain impur que l’on met dehors pour Pâques (Jn 19,14). Lui, le saint de Dieu, il a fait corps avec les impurs, des lépreux aux adultères, des païens aux zélotes. Sur la croix, il devient un maudit de Dieu (Ga 3,13 ; Dt 21,23), identifié à ce que l’humanité produit de pire en matière de criminalité et de blasphème.
Or, si le levain fait lever la pâte, c’est parce qu’il est composé de cette inhumanité repoussée par les dominants.

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Impossible de contribuer au bien commun sans « moisir » d’abord avec les exclus de notre temps, ce qui commence avec soi-même. C’est par exemple Jean Vannier recueillant chez lui des personnes handicapées mentales qu’on allait placer en institution, ou l’Abbé Pierre partageant la vie et le travail des premiers compagnons d’Emmaüs.

 

S’enfouir

Comment ne pas s’étonner que le Verbe de Dieu vienne s’enfouir dans une bourgade perdue d’un peuple juif qui n’est certes pas le plus grand ni le plus nombreux des peuples de nos manuels d’histoire !? Et pourtant, Jésus est devenu universel à partir de sa singularité juive, judéenne, et grâce à elle.

Celui qui ne sait pas s’enfouir dans une culture, un peuple, avec ses coutumes, sa langue, sa sagesse ou son histoire ne pourra faire lever l’ensemble. Les Pères Blancs envoyés en Afrique noire au XVIII° siècle commençaient par une année d’école, pour apprendre la langue, les proverbes, les coutumes de l’ethnie vers qui ils allaient être envoyés.

S’enfouir est à l’inverse de tous les ghettos, replis sur soi ou citadelles qui sont trop souvent le lot des expatriés ou des immigrés. S’enfouir, c’est se faire romain avec les romains, manger africain avec les africains, s’habiller indien avec les indiens, servir le thé au Japon comme les Japonais… Comment susciter un élan pour tous en restant à distance, cloisonné dans un autre univers ? Ce fut l’une des sources de l’anticléricalisme en France, car le haut clergé ne vivait plus au milieu du peuple ni comme lui. C’est aujourd’hui l’un des reproches les plus violents fait à nos politiques, qui ne savent plus de quoi est fait le quotidien des plus modestes, parce qu’ils ne fréquentent plus leurs quartiers, n’ont plus les mêmes joies ni les mêmes soucis.

Savoir s’enfouir, à la manière du Christ 30 années caché à Nazareth, est l’indispensable préambule à l’efficacité du levain.

Pélobate cultripède. Enfouissement dans le sable

Être minoritaire

Répétons-le : très peu de levain suffit (comme le sel). Bien des chrétiens rêvent de redevenir majoritaires en France ou ailleurs, avec une nostalgie mauvaise conseillère. Le but de l’Église n’est pas de contrôler ni de devenir l’ensemble de la société (à l’inverse de l’ambition musulmane). Elle est de faire lever le royaume de Dieu en pleine humanité. Point n’est besoin pour les baptisés d’être nombreux ou au pouvoir. La condition de minoritaires  leur va bien. Ce fut leur condition au cours des trois premiers siècles du christianisme, et cela ne les a pas empêchés, au contraire, d’embraser le bassin méditerranéen du feu de l’Évangile !
Cf. Le petit reste d’Israël, ou l’art d’être minoritaires

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Se disperser

Le levain s’éparpille dans toute la pâte, par nature et par travail du pétrin. S’il reste concentré, certaines parties lèveront trop, d’autres pas du tout. Les chrétiens n’ont pas vocation à vivre ensemble : il leur faut s’éparpiller dans la vie sociale à travers les professions, les associations, les loisirs les plus variés. S’ils se retrouvent, c’est pour se raconter l’action de l’Esprit Saint chez ceux qu’ils rencontrent (à la manière des Actes des Apôtres), pour reprendre des forces en communiant à l’ekklèsia et à l’eucharistie avant d’être à nouveau renvoyés à leurs responsabilités ordinaires (« allez dans la paix du Christ » / ite missa est).

Même les communautés monastiques, apparemment monobloc, veulent en pratiquant l’accueil et l’hospitalité ne pas se couper de la multiplicité des détresses et des espoirs du monde qui les entoure.

Un baptisé à lui tout seul ne peut assumer l’intégralité de cette dispersion. Mais à plusieurs, il est essentiel de vérifier régulièrement la surface et la qualité de la diaspora vécue, quitte à envoyer en mission là où justement il n’y a personne. La diaspora juive demeure le mode de vie ordinaire de l’Église. Elle fait même partie de son identité catholique, c’est-à-dire orientée vers la totalité de l’humanité.

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Transformer

S’enfouir, être présent au maximum à nos réalités contemporaines : oui, mais pas seulement pour être présent. Le levain possède une efficacité spectaculaire, et visible ! La pâte lève alors qu’elle était compacte et lourde. La puissance de la levure se juge à la transformation opérée. Ainsi la qualité de la vie spirituelle des baptisés se juge aux fruits qu’elle produit  dans l’ensemble de la société. Car il ne s’agit pas d’épouser les mœurs environnantes pour devenir complice ! Il s’agit de faire corps avec le meilleur de nos contemporains pour que l’Esprit les élève vers Dieu. Les premières générations de chrétiens ont apporté avec eux le respect de la vie humaine, de la dignité féminine, de l’égalité entre maîtres et esclaves, toutes valeurs qui n’étaient pas évidentes dans l’empire romain ou dans les nations barbares. Les générations d’aujourd’hui seront levain dans la pâte si elles réussissent à  humaniser davantage la vie en entreprise, le partage des richesses, le respect de la vie et des plus faibles etc. Cette transformation se joue dans les quartiers, les familles, mais aussi dans les lois, la création artistique, l’innovation sociale…

À quoi bon des églises pleines si elles sont incapables de rendre la société meilleure ? À quoi bon des baptisés par millions s’ils suivent aveuglement Hitler ou Pétain, s’ils se saisissent de la machette entre Hutus et Tutsis, s’ils aggravent les inégalités entre riches et pauvres ? À l’inverse, un Desmond Tutu et un Nelson Mandela renversent l’apartheid ; un Jean Monnet et un Maurice Schumann construisent la paix en Europe sur le pardon franco-allemand et la coopération économique ; les Pères Blancs mettent par écrit les langues indigènes et leur grammaire ; Jean Paul II s’engage dans la lutte contre le communisme en Pologne et donne des coups de pioches spirituels qui finiront par casser le mur de Berlin etc. etc.

 

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Se perdre

À la fin du pétrin, le levain ne se distingue plus de la pâte. Comme dans l’immixtion eucharistique, où on ne peut plus distinguer l’eau du vin dans le calice. Il s’agit bien de se perdre, par amour. Impossible pour le levain de calculer un ROI (retour sur investissement), de planifier une prise de pouvoir, d’obtenir gloire et reconnaissance à la fin de l’opération, car il n’existe plus, purement et simplement ! Le désintéressement est aussi naturel au levain que l’ambition aux politiques… La seule ambition du levain, c’est que la pâte lève, et il sait que c’est au prix de sa propre disparition en tant que levain.

Le Christ a vécu au plus haut ce désintéressement. Par amour, il a accepté de se perdre, d’aller au plus bas, aux enfers mêmes. C’est « par-dessus le marché » que Dieu l’a relevé, exalté en même temps qu’il élevait et exaltait notre nature humaine.

Sans désintéressement, la transformation n’est ni puissante ni pérenne.

Sans gratuité, l’ego sépare à nouveau ce que l’amour avait réuni, à la manière d’une émission instable, huile et vinaigre.

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Moisir, s’enfouir, être minoritaire, se disperser, transformer, se perdre : choisissez le verbe qui en ce moment résonne pour vous comme un appel de Dieu.

Regardez cette semaine comment l’incarner davantage dans vos responsabilités ordinaires.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Après la faute tu accordes la conversion » (Sg 12, 13.16-19)
Lecture du livre de la Sagesse
Il n’y a pas d’autre dieu que toi, qui prenne soin de toute chose : tu montres ainsi que tes jugements ne sont pas injustes. Ta force est à l’origine de ta justice, et ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement, car tu n’as qu’à vouloir pour exercer ta puissance. Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute tu accordes la conversion.

PSAUME
(Ps 85 (86), 5-6, 9ab.10, 15-16ab)
R/ Toi qui es bon et qui pardonnes, écoute ma prière, Seigneur. (cf. Ps 85, 5a.6a)

Toi qui es bon et qui pardonnes,
plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
écoute ma prière, Seigneur,
entends ma voix qui te supplie.

Toutes les nations, que tu as faites,
viendront se prosterner devant toi,
car tu es grand et tu fais des merveilles,
toi, Dieu, le seul.

Toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié,
lent à la colère, plein d’amour et de vérité !
Regarde vers moi,
prends pitié de moi.

DEUXIÈME LECTURE
« L’Esprit lui-même intercède par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles.

ÉVANGILE
« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson » (Mt 13, 24-43)
Alléluia. Alléluia.
Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus proposa cette parabole à la foule : « Le royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela.’ Les serviteurs lui disent : ‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’ Il répond : ‘Non, en enlevant l’ivraie, vous risquez d’arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, ramassez-le pour le rentrer dans mon grenier.’ »
 Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent et font leurs nids dans ses branches. » Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable au levain qu’une femme a pris et qu’elle a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. »
Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole, accomplissant ainsi la parole du prophète : J’ouvrirai la bouche pour des paraboles, je publierai ce qui fut caché depuis la fondation du monde.
Alors, laissant les foules, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal ; ils les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Patrick BRAUD

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5 février 2011

L’Eglise et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

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L’Église et la modernité : sel de la terre ou lumière du monde ?

 

Homélie pour le 5° dimanche ordinaire / Année A

Dimanche 6 Février 2011

 

Deux images contradictoires

·       « Sel de la terre », « lumière du monde » : ces deux images employées par Jésus (Mt 5, 13-16) pour décrire l’attitude de ses disciples dans la société de leur époque sont ultra célèbres.

On peut commenter chacune d’elles, indépendamment de l’autre. Or, ce qui est à la fois étonnant et remarquable dans ce texte, c’est que Jésus pose ces deux images ensemble, alors qu’elles sont logiquement contradictoires !

 

·       Réfléchissez : les propriétés du sel et de la lumière sont antagonistes.

 

- Le sel va s’enfouir dans la nourriture

 

- La lumière au contraire surplombe (comme le fait le lampadaire dans le texte) ce qu’elle éclaire

- Le sel disparaît en agissant

- La source de lumière, elle, brille distinctement, séparée du reste

- Le sel révèle et relève le goût du plat, de l’intérieur

- La lumière fait sortir la réalité des ténèbres, de l’extérieur

 

Si ces deux images parlent de la façon dont les chrétiens se situent dans le monde, on a alors sur le plan sociologique deux extrêmes, qui définissent un axe « politique » :

 

 sel  <=======================> lumière,

 

de l’intégration (sel) à la contestation (lumière) du monde environnant.

 

L’axe sel <==> lumière

·      Les chrétiens se reconnaissant dans l’image du sel chercheront à « vivre avec »  leurs frères, à « vivre comme » eux. Cela a donné par exemple l’expérience des prêtres ouvriers depuis les années 1950, mais aussi l’Action Catholique (évangélisation du semblable par le semblable), le ralliement à la République (le ?toast d’Alger’ en 1890 !), l’acceptation de la laïcité à la française, des lois sur l’école etc… Pensez encore aux églises construites dans les années 70-80, si humbles et modestes dans les banlieues qu’elles en demeurent invisibles?

 

·      Les chrétiens se reconnaissant dans l’image de la lumière chercheront quant à eux au L'Eglise et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ? dans Communauté spirituelle L9782227482463contraire à manifester leur différence, à préserver leur identité. Ils seront parfois tentés par le repli communautariste, mais auront à coeur de montrer que l’Église peut être une « société alternative » au monde moderne. Cela produit des groupes aussi divers que l’Opus Dei, les frères de Saint-Jean, ou le Renouveau charismatique, les nouvelles écologies spirituelles etc…

Il est d’ailleurs intéressant selon cette grille de lecture de noter que le titre choisi par Benoît XVI pour livrer ses confidences est précisément : « Lumière du monde » (livre paru en 2010), ce qui est cohérent avec la ligne directrice de son pontificat.

 

·      Or Jésus inscrit à la fois le sel et la lumière dans la feuille de route de son Église ! Comme souvent, il unit les contraires. C’est donc il faut tenir les deux ensemble. Et ne pas céder au mouvement de balancier qui fait passer l’Église de la contestation du monde environnant à la complicité avec ses dérives, puis à nouveau à une crispation identitaire etc…

Il nous faut, collectivement (et peut-être même chacun individuellement !) être à la fois sel et lumière, vivre « avec » et « séparés », vivre « comme » et « différents », accompagner et innover, attester et contester…

 

L’axe levain <==> pharisien

On pourrait d’ailleurs croiser cet axe sel <=> lumière avec un autre axe, très présent dans l’Évangile :

 levain (dans la pâte)    <=============================>  pharisien.

- L’image du levain dans la pâte (Lc 13,21) invite les chrétiens à participer à la construction du monde moderne, à accueillir positivement ses caractéristiques (liberté de la science, pluralisme démocratique…), et même à concourir à la réussite de cette société moderne (avec le risque de devenir complice de certaines de ses dérives).

- L’attitude pharisienne, elle, illustre les risques permanents de la fuite hors du monde, et d’un superbe isolement qui a toujours menacé les communautés chrétiennes. En fustigeant le pharisaïsme, Jésus prévient ses disciples de ne pas tomber eux non plus dans cette attitude de refus de leur société, d’éviter la disqualification de la modernité pour nous aujourd’hui. Sur le thème : « tous pourris », « il n’y a plus de valeurs morales », « ce monde court à sa perte », la tentation sectaire fait des dégâts dans certains courants chrétiens (évangélistes surtout), en réinvestissant paradoxalement le vieux thème du monopole du salut (« hors de l’Église point de salut »).

 

Une représentation schématique

·      Si l’on croise ces deux axes : sel <=> lumière et levain <=> pharisien, on peut alors tenter la représentation suivante, où les différents groupes et courants chrétiens vont se répartir dans l’espace ainsi repéré, selon leur degré d’acceptation ou de refus de la modernité, selon leur attitude active ou passive envers elle.

 

Eglise et Modernité 

 

Conjuguer les contraires

·      Dans l’histoire, la position de notre Église catholique a énormément bougé dans cet espace : les premiers martyrs chrétiens étaient plutôt en haut à gauche, l’Église constantinienne en haut à droite, l’Action Française en bas à gauche, les prêtres ouvriers en bas à droite etc… (amusez-vous à placer les groupes que vous connaissez !)

Une telle représentation reste schématique, et ne doit surtout pas être utilisée pour figer les positions des uns ou des autres. Car ces positions bougent sans cesse, et sont aujourd’hui disséminées dans tout l’espace.

 

L’important est de prendre conscience de sa propre trajectoire, de celle des  groupes auxquels j’appartiens, et d’entendre l’appel du Christ à conjuguer les contraires : « vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde ».

 

1ère lecture : Celui qui donne aux malheureux est une lumière(Is 58, 7-10)

 

Lecture du livre d’Isaïe

Partager ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable.

Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront rapidement. Ta justice marchera devant toi, et la gloire du Seigneur t’accompagnera.

Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de ton pays le joug, le geste de menace, la parole malfaisante, si tu donnes de bon coeur à celui qui a faim, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme la lumière de midi.

 

Psaume : Ps 111, 1a.4, 5a.6, 7-8a, 9

R/ Dans la nuit de ce monde, brille la lumière du juste.

Heureux qui craint le Seigneur ! Lumière des coeurs droits, il s’est levé dans les ténèbres, homme de justice, de tendresse et de pitié.

L’homme de bien a pitié, il partage ; cet homme jamais ne tombera ; toujours on fera mémoire du juste. Il ne craint pas l’annonce d’un malheur : le c?ur ferme, il s’appuie sur le Seigneur. Son c?ur est confiant, il ne craint pas. À pleines mains, il donne au pauvre ; à jamais se maintiendra sa justice, sa puissance grandira, et sa gloire !

2ème lecture : En guise de sagesse, Paul annonce un Messie crucifié (1 Co 2, 1-5)

 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage humain ou de la sagesse.

Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié.

Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je suis arrivé chez vous.

Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien à voir avec le langage d’une sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

 

Evangile : Sermon sur la montagne. Le sel de la terre et la lumiière du monde (Mt 5, 13-16)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Lumière du monde, Jésus Christ, celui qui marche à ta suite aura la lumière de la vie. Alléluia. (cf. Jn 8, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

Comme les disciples s’étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel se dénature, comment redeviendra-t-il du sel ? Il n’est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent.

Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée.

Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » Patrick Braud 

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