L'homélie du dimanche (prochain)

13 avril 2025

Jeudi Saint : Qu’avons-nous fait de l’Homme ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : Qu’avons-nous fait de l’Homme ?

 

Homélie pour le Jeudi Saint / Année C
17/04/25


Cf. également :

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »
Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds
Jeudi saint : les réticences de Pierre
« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

 

Maurice Zundel méditait ainsi sur le lavement des pieds de la dernière Cène (Lausanne – Montalivet, le Jeudi saint 7 avril 1966) :


Qu’avons-nous fait de l’Homme ? C’est la question que nous pose cette Liturgie du Jeudi Saint. Qu’avons-nous fait de l’Homme ?
Si nous avions compris l’Évangile de Jésus, est-ce que le monde serait dans l’état où il se trouve aujourd’hui ? Évidemment non !

Car justement cette liturgie du Jeudi Saint cumule, en quelque sorte, toutes les consécrations de l’Homme par Jésus-Christ. Le « Mandatum » , la dernière consigne de Jésus :   « C’est à cela que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés  » (Jn. 13, 35).
Quel paradoxe ! Le dernier mot du Christ ! Le dernier mot du suprême Prophète, le dernier mot du Fils de l’Homme et du Fils de Dieu, c’est d’aimer l’Homme et de faire de l’amour de l’Homme, le test, le critère, la pierre de touche de l’amour de Dieu.
Et cet amour de l’homme, Jésus va le manifester dans cette scène incomparable, inépuisable, bouleversante, du Lavement des Pieds. Il va nous montrer Dieu à genoux devant l’Homme, devant l’Homme qui est le Royaume de Dieu, devant l’Homme qui porte l’infini dans son cœur, comme le dit le Pape saint Grégoire, exprimant cette nouveauté merveilleuse :  « Le ciel, c’est l’âme du Juste ».

Jésus à genoux devant l’Homme ! Il n’y a plus maintenant, rien à ménager. Il ne s’agit plus de conduire les disciples par une parabole, il faut les mettre brutalement en face de la réalité, car la catastrophe est imminente : le Sauveur du monde va être immolé, la toute-puissance de Dieu va connaître ce formidable échec, en apparence. Le salut va venir par la mort sur la Croix.
Il faut donc que le vrai visage de Dieu s’imprime maintenant dans le cœur des disciples et qu’ils sachent que Dieu, justement, est au-dedans d’eux-mêmes, d’une Présence confiée à toute conscience humaine. C’est à cela que Jésus veut les conduire ses disciples, c’est ce Royaume de Dieu qu’il voulait ériger au-dedans de nous, nous révélant que le ciel est ici, maintenant, dans cette éternité de l’amour, au cœur de notre plus secrète intimité.
C’est donc là qu’il faut chercher Dieu, dans l’Homme ; et pour atteindre à la perfection chrétienne, il faut que tous les Hommes ensemble constituent un seul corps, une seule vie, une seule personne en Jésus ; et tout cela justement, que l’Eucharistie va sceller.
L’Eucharistie qui pour l’éternité, l’affirmation qu’il n’y a pas d’accès possible à Dieu, autrement que par le chemin de l’Homme, car Jésus, le Christ notre Seigneur, bien sûr, ne cesse jamais d’être avec nous. Il est toujours comme sur le chemin d’Emmaüs, le compagnon de nos vies, davantage, il est toujours au-dedans de nous, au-dedans de chacun de nous.

C’est pourquoi tout ce que nous faisons aux autres en mal ou en bien, le frappe, l’atteint, le comble ou le déchire, parce que, il est intérieur à chacune de nos humanités, parce qu’il est une attente infinie dans chacune de nos consciences.
Alors, s’il est déjà là, pourquoi l’Eucharistie ? Si toute grâce vient de lui et si ce que nous appelons l’état de grâce, c’est-à-dire cette vie divine en nous, est issue de son cœur, et nous est communiquée par sa Présence, si donc son humanité en est le canal et l’instrument inséparable, si vraiment donc Jésus est toujours avec nous, pourquoi l’Eucharistie ?

C’est justement pour affirmer que jamais, au grand jamais, il ne sera possible de l’atteindre sans prendre en charge toute l’humanité. Pourquoi ? Mais parce que Jésus, justement, est le second Adam, parce qu’il est le Fils de l’Homme dans un sens unique, parce que, il est à l’intérieur de chacun, n’ayant pas de limites, ne s’appartenant aucunement dans son humanité, qui est le sacrement diaphane, immense, de la Présence divine ; son humanité n’ayant pas de frontière peut être ouverte sur toute l’humanité, peut rassembler toutes les générations, peut rendre tous les Hommes de tous les siècles contemporains.

Et lui seul, justement, est le lien d’une humanité libérée de ses limites, d’une humanité où chacun rejoint l’autre par le dedans, où chacun rejoint l’autre par sa liberté, par son ouverture, par cette respiration de Dieu qui conditionne toute notre dignité.
Pour atteindre Dieu, il faut donc – j’entends le Dieu vivant, le vrai Dieu, le Dieu qui est au-dedans de nous un espace infini – il faut donc ouvrir nos cœurs, il faut les faire aux dimensions de son cœur, il faut nous rendre universels, il faut dépasser nos frontières et nos limites, il faut que nous devenions une Présence à tous et à chacun.
Et c’est alors que nous atteindrons, que nous rejoindrons, que nous découvrirons le vrai Dieu. Si nous en faisons une idole à notre mesure, si nous le restreignons à nos besoins, si nous réduisons Dieu à un monopole de secte ou de parti, il s’agit d’un faux dieu.
Le vrai Dieu n’a pas de frontières, le vrai Dieu est un Amour illimité, le vrai Dieu est tout entier et infiniment en chacun un don illimité.
Jésus était présent à ses Apôtres ; ils ne l’ont pas connu ; il était devant Pilate, il ne l’a pas connu ; il comparaissait devant Caïphe, il ne l’a pas connu ; parce que tous le voyaient du dehors, ils le voyaient devant eux, au lieu de le voir au-dedans d’eux-mêmes, comme le principe, comme le lien qui unit tous les Hommes et qui peut faire de tous un seul Corps, une seule vie. Et c’est cela justement que le Seigneur voulait.

A l’Eucharistie, ce n’est pas une idole où on met un morceau de pain dans sa bouche, une idole où on fait de Dieu un objet portatif dont on dispose ! C’est tout le contraire ! L’Eucharistie c’est l’impossibilité d’atteindre Dieu sans passer par toute l’humanité, sans assumer toute l’Histoire, sans s’ouvrir à toutes les douleurs, à toutes les solitudes, à tous les abandons, à tous les crimes, à toutes les misères, à toutes les, à toutes les attentes, à tous les espoirs.


Jeudi Saint : Qu’avons-nous fait de l’Homme ? dans Communauté spirituelle VISUEL+LE+CORPS+DU+CHRIST+%25282%2529Vous ne pourrez venir à moi, c’est cela que veut dire l’Eucharistie, qu’en vous faisant d’abord mon Corps.
 C’est quand vous serez tous ensemble mon Corps Mystique, quand circulera, entre vous, un même Amour qui fera de vous les membres les uns des autres, c’est alors que vous pourrez m’appeler d’une manière efficace, c’est alors que vous serez en prise sur mon intimité, parce que justement votre intimité sera devenue illimitée et universelle.
Vous m’appellerez et je répondrai. Vous m’appellerez et je serai présent. Vous m’appellerez et je serai l’aliment de ce banquet universel qui vous rassemble tous autour de ma table et où vous vous échangez les uns les autres en échangeant la Présence divine elle-même.


Oui, c’est cela l’Eucharistie, elle n’a pas pour but de rendre présent le Christ. Il est toujours déjà là, c’est nous qui ne sommes pas là
. L’Eucharistie a pour but de nous rendre présents au Christ et de fermer l’anneau d’or des fiançailles éternelles et de faire jaillir en nous la plénitude de sa vie, dans la mesure où nous lui apportons la plénitude de la nôtre. Et un immense appel qui n’a pas été entendu et qui aurait dû y être.
Si cet appel avait, avait été entendu, est-ce qu’il aurait encore un esclavage pour les deux tiers de l’humanité ? Est-ce qu’il y aurait des Stalines ? Est-ce qu’il y aurait des abandons et des trahisons, si cet appel avait été entendu ?
Nous avons fait de Dieu une idole, de l’Eucharistie une idole, nous avons processionné autour de cette idole, et nous n’avons pas vu qu’elle était une exigence formidable, qu’elle demandait de chacun de nous qu’il se surmonte, qu’il se dépasse, qu’il fasse de son cœur un cœur illimité, qu’il accueille les autres au nom du Christ, en voyant en eux le Christ et en leur donnant le Christ, par sa fraternité même.


Ah ! Il faut que nous rendions à l’Évangile son réalisme incomparable, car personne n’a jamais aimé Dieu, je veux dire, n’a jamais aimé l’Homme comme Jésus-Christ. Personne n’a la passion de l’Homme comme Jésus-Christ. Et cette Passion que nous célébrons, ce Mystère de la Foi, il signifie justement au cœur de Dieu cette passion infinie pour l’Homme.
Le prix de notre vie, c’est lui, c’est lui-même, offert pour nous. Comment donc pourrions-nous le joindre sans assumer l’Homme, sans découvrir la grandeur de l’Homme, sans comprendre que le Royaume de Dieu ne peut s’accomplir qu’au-dedans de l’Homme, sans mettre au-dessus de tous nos intérêts, cette grandeur divine de l’Homme qui est tout le Royaume de Dieu dans une Incarnation de Dieu qui se continue jusqu’à la fin des siècles.


Et voilà la question qui nous est posée ce soir : qu’avons-nous fait de l’Homme ? Qu’avons-nous fait de l’Homme ? Est-ce que nous continuerons à processionner autour d’une idole ? D’une idole que nous avons construite en méconnaissant le don de Dieu.
Bien sûr, le Christ se donne réellement à nous; par l’Eucharistie vraiment il se communique. Mais s’il se communique par l’Eucharistie, c’est en réponse à cet appel de l’Église qui, seule, peut prononcer les paroles délicates qui actualisent cette Présence.
L’Église : Corps Mystique, mais l’Église, c’est nous ! Ce Corps Mystique, nous avons tous à le former, et il faut le dire : s’il n’y avait pas ce soir dans l’humanité quelqu’un qui aime, quelqu’un qui aime l’humanité, s’il n’y avait pas ce soir dans la Communauté chrétienne quelqu’un qui s’efforce vers l’universel, s’il n’y avait pas une âme au moins, dans le monde, en état d’ouverture plénière à Jésus-Christ, eh bien, la Consécration serait impossible ; elle serait invalide, parce que elle n’est pas un acte magique. Les paroles consécratrices sont le cri de l’Église, le Christum mystique
Il n’y aurait plus de Corps Mystique, s’il n’y avait pas au moins une âme, ce soir, en état de charité, pour répondre à cette Passion de Dieu envers toute l’humanité.
Dieu fait, ce soir, nous rassembler autour de sa table pour nous transformer en lui, en se donnant à nous. Il est donc impossible de disjoindre l’Eucharistie, le Lavement des Pieds, le  « Mandatum » , le suprême commandement, car ces trois sommets ont la même signification : impossible d’aller à Dieu autrement que par le chemin de l’Homme.


 eucharistie dans Communauté spirituelle

Nous allons donc communier, tout à l’heure, à l’humanité d’abord, pour communier à la Présence divine. Nous allons essayer d’étendre notre regard à toutes les douleurs, à toutes les souffrances, à toutes les solitudes, à tous les désespoirs, à toutes les famines… Mais pour que cela soit vrai, il faudra que ce soir, nous ôtions de nos cœurs tout ce qui nous sépare de l’amour humain, de l’amour de nos frères : toutes nos rancunes, tous nos ressentiments, tous nos refus de pardonner, et il faudra que ce soir en rentrant chez nous, nous apportions à ceux que nous rencontrerons, ce soir, un autre visage, un visage qui laisse transparaître Dieu, un visage où Dieu pourra se respirer comme l’appel du plus haut Amour, un visage enfin, qui sera une Présence, c’est-à-dire, un don silencieux, un don agenouillé, un don intérieur, un don à travers lequel le vrai Dieu, enfin, pourra se manifester.


L’Eucharistie, il ne faut jamais l’oublier, cette Présence communautaire par la Communauté, dans la Communauté, pour la Communauté, cette Présence est un appel constant à l’universel. On ne peut pas prendre la Communion pour soi tout seul. On communie toujours avec les autres, pour les autres, pour être le viatique de tous et de chacun, pour que personne ne soit abandonné, pour qu’aucun gâchis ne soit sans consolation, pour qu’aucune détresse ne ressuscite pas à l’espérance, pour qu’aucun malade n’éprouve un soulagement, pour que tous enfin se sentent appelés, entourés, et que s’ils passent de cette vie à l’invisible, nous ayons communié pour eux et qu’ils aient communié à travers nous.
Nous voulons demander au Seigneur, en poursuivant cette liturgie, nous voulons lui demander de sceller dans notre cœur cet appel, cette exigence infinie, afin que cette question :  « Qu’avons-nous fait de l’Homme ?  » devienne pour nous, chaque jour un programme, un désir, pour témoigner de Jésus-Christ, d’empoigner les problèmes humains avec la volonté de les résoudre.


Et surtout, puisqu’enfin il s’agit d’agir dans le plus concret et le plus immédiat, surtout que surgisse en nous, chaque jour, cette volonté de ne jamais ajouter, volontairement, à la douleur d’autrui, aujourd’hui, de ne pas ajouter à la peine de ceux qui nous entourent ; mais au contraire d’alléger leur fardeau et de leur faire apparaître Dieu comme la joie de notre jeunesse, de le leur révéler comme ce Cœur qui n’est qu’un Cœur, comme cet Amour qui n’est que l’Amour, comme celui enfin, qui a donné à l’humanité toutes ses dimensions en nous révélant cette Passion de l’Homme, infinie, qui brûle au Cœur de Jésus-Christ et qui fait qu‘il nous rassemble ce soir, autour de sa table, afin que nous devenions avec lui, en nous donnant à lui, comme il se donne à nous, pour nous donner à lui en nous donnant à toute l’humanité, afin que nous devenions en lui, un seul Corps, une seule vie, une seule personne, un seul pain vivant !


Messe du soir


1ère lecture : Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)


Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »


Psaume : 115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)


Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.


Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?


Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.


2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.


Évangile : « Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Acclamation :
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !
Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD


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2 avril 2023

Le casse-croûte du Jeudi saint

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le casse-croûte du Jeudi saint

Homélie pour le Jeudi Saint / Année A
06/04/2023

Cf. également :

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »
La portée animalière du sacrifice du Christ
Jeudi saint : les réticences de Pierre
« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don

Casse-croûte
Il fut un temps où le pain était croustillant. Le mordre à pleines dents le faisait craquer de partout, et on avait aux oreilles le bruit si caractéristique de la croûte qui se brise, ce qui double le plaisir. La croûte de la miche de pain était si dure, blonde et noire de cuisson, qu’il fallait la casser au préalable avec un outil spécial au XVIII° siècle pour que les vieillards édentés des hospices puissent quand même savourer la tendre mie à l’intérieur. D’où l’expression « casser la croûte », qui supposait alors connu le but : nourrir les édentés ! Puis l’expression s’est étendue au fait de nourrir son voisin à table, en prenant la miche de pain et on la fractionnant à la main pour la partager avec ses commensaux.

Le casse-croûte était né, qui charrie toujours avec lui un parfum de camaraderie, de partage, de bonne humeur d’être ensemble, ou de pause-travail bien méritée à plusieurs.

Pain rompu pour nourrir
Jésus ne connaissait pas notre bon pain français, mais le pain azyme utilisé lors du repas pascal est aussi croustillant ! Puisqu’il est sans levain, le pain azyme ressemble à une galette craquante, une biscotte géante. C’est le rôle du père de famille lors du repas pascal de prendre la matsa (galette de pain azyme), de la casser et la fracturer pour donner à chacun sa part de pain autour de la table.
MatsaOn n’est pas sûr que le dernier repas de Jésus ait suivi le rituel pascal (le seder Pessah), le rituel très codifié de la nuit pascale, mais on est sûr que Jésus a de multiples fois rompu le pain azyme pour ses disciples, en prononçant les bénédictions juives prévues pour accompagner ce geste.

Dans notre 2° lecture, Paul est donc le premier témoin d’une chaîne de transmission orale qui est formelle sur la fraction du pain :
« Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous » ».
Ce qui est au cœur de ce que nous appelons aujourd’hui l’eucharistie n’est donc pas le pain, mais le pain rompu [1]. Et qui dit ‘pain rompu’ dit ‘pain rompu pour’ : pour partager aux convives, pour le faire qu’un en Christ ajoutera Paul. À tel point que dans les premiers siècles on appelle fraction du pain et non eucharistie le rassemblement du dimanche matin qui singularise les chrétiens des juifs. Les Actes des Apôtres ont gardé la trace de la place centrale de ce geste dans la célébration :

« Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur » (Ac 2,46).
« Le premier jour de la semaine, nous étions rassemblés pour rompre le pain… » (Ac 20,7).
« Paul remonta, rompit le pain et mangea ; puis il conversa avec eux assez longtemps, jusqu’à l’aube ; ensuite il s’en alla » (Ac 20,11).
« Ayant dit cela, Paul a pris du pain, il a rendu grâce à Dieu devant tous, il l’a rompu, et il s’est mis à manger » (Ac 27,35).
Et la Didachè, texte chrétien du II° siècle, montre que l’usage était encore en vigueur : « chaque jour du Seigneur, réunissez-vous pour la fraction du pain… ».

Le terme eucharistie (action de grâces) a peu à peu remplacé la fraction du pain, à partir du III° siècle. Il semblait peut-être plus global, car désignant toute la célébration et pas seulement un moment de celle-ci.

Puis le mot messe a remplacé eucharistie, revenant au procédé métonymique où une partie de la célébration - en l’occurrence l’envoi final : ite missa est = maintenant vous êtes envoyés au monde - désigne la totalité.

C’est presque dommage d’avoir remplacé fraction du pain par eucharistie ou messe ! Imaginez que vous disiez un collègue : « le dimanche, je vais à la fraction du pain ». Sa curiosité serait piquée au vif ! Vous lui parleriez alors de ce pain qui est brisé pour nourrir tous les invités. Vous évoqueriez les brisures de la Passion du Christ, comment il a fait de sa vie une nourriture partagée à tous. Vous pourriez même vous confier : les grandes fractures de votre parcours personnel, le sens que vous leur avez donné. Vous lui témoigneriez de la joie qu’il y a à se partager aux autres, à devenir soi-même pain rompu pour ses proches.

Le casse-croûte du Jeudi saint dans Communauté spirituelle 78590504-isol%C3%A9-rompu-%C3%A0-la-place-de-la-matza-carr%C3%A9-shmura-sauv%C3%A9e-par-la-tradition-du-pessa-h-juifLa fraction du pain est l’histoire de notre suite du Christ, lorsque nous expérimentons qu’une vie rompue au service des autres fait la joie de ceux qui sont attablés ensemble.

Au Moyen Âge, on a remplacé l’unique hostie qui était fracturée pour l’assemblée par une multitude de petites hosties rondes prédécoupées. Du coup, le geste de la fraction du pain pendant lequel on doit chanter l’Agneau de Dieu aussi longtemps que nécessaire ne dure que 2 secondes. Et c’est bien dommage. Car qui peut croire en recevant une hostie ronde qu’elle provient d’un seul pain qui a été fracturé ? [2]

La fraction du pain est le signe de l’amour-agapè : l’amour-charité est essentiellement une proexistence, une brisure de soi, une multiplication infinie… « L’amour augmente lorsqu’il est partagé » disait St Augustin. Ce n’est pas le pain comme objet qui est apte à porter la présence du Christ, mais le pain partagé, car l’être même de Dieu est de se livrer, de se donner, de se perdre pour les autres, par amour… Ainsi transparaît l’Amour livré pour le salut du monde. La présence réelle, sacramentelle et agissante, passe par cette brisure.

Pain rompu pour unir
Paul ajoute une autre signification au pain rompu : il écrit aux corinthiens parce qu’ils sont divisés, chamailleurs, querelleurs. Leur Église locale divisée par la rivalité des egos : « j’entends dire que, parmi vous, il existe des divisions, et je crois que c’est assez vrai » (1Co 11,18).

Rien de très neuf en réalité…
Mais du coup, en bon pasteur de la communauté, Paul leur prescrit le seul remède radical qu’il connaisse : communier à la fraction du pain. Car paradoxalement, ce pain rompu est le symbole de notre unité. Il est cassé, fractionné, coupé en de multiples morceaux, mais ceux qui le mangent deviennent un seul corps.
C’est presque un traitement homéopathique : rompre le pain nous donne la force spirituelle de ne pas rompre nos liens fraternels.

wXRp1896993 croûte dans Communauté spirituelleOn a la même idée dans l’Ancien Testament lorsqu’Abraham coupe en deux des carcasses d’animaux pour sceller l’Alliance entre YHWH et lui, dans le fameux et mystérieux passage de « l’Alliance entre les morceaux » :
« Le Seigneur lui dit : ‘Prends-moi une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune colombe.’ Abram prit tous ces animaux, les partagea en deux, et plaça chaque moitié en face de l’autre |…] Après le coucher du soleil, il y eut des ténèbres épaisses. Alors un brasier fumant et une torche enflammée passèrent entre les morceaux d’animaux. Ce jour-là, le Seigneur conclut une alliance avec Abram |…] » (Gn 15,9-18). Paradoxalement, le partage des carcasses symbolise l’union avec YHWH. Dans l’Alliance, le peuple sera en vis-à-vis face à YHWH comme les morceaux d’animaux deux par deux. Le but de la fraction est déjà de ne plus faire qu’un à plusieurs, ce que la Nouvelle Alliance de la fraction du pain accomplira à l’extrême.

1-c39302f2b1 eucharistieSaint Augustin développera sans cesse ce thème du pain rompu pour l’unité des chrétiens :
« Pourquoi donc le corps est-il dans le pain ? Ici encore, ne disons rien de nous-mêmes, écoutons encore l’Apôtre qui, en parlant de ce sacrement, nous dit : Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps (1Co 10,17). Comprenez cela et soyez dans la joie : unité, vérité, piété, charité ! Un seul pain : qui est ce pain unique ? Un seul corps, nous qui sommes multitude. Rappelez-vous qu’on ne fait pas du pain avec un seul grain, mais avec beaucoup. Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes. Voilà ce que l’Apôtre dit du pain » (sermon 272).

Pain rompu pour nourrir,
pain rompu pour unir :
que la fraction du pain ce soir nous entraîne à nous-même devenir rompu pour les autres…

 

 

 

 

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[1]. On retrouve l’expression « rompre le pain » dans le miracle du partage des pains (Mt 14, 19.20 ; 15, 36.37 ; Mc 6, 41.43 ; 8, 6.8. 19.20; Lc 9, 17; Jn 6, 11.12.13). b. Puis dans la dernière Cène (Mt 26, 26 ; Mc 14, 22 ; Lc 22, 19; 1 Co 11, 24). c. Et dans cinq autres circonstances : à Emmaüs (Lc 24, 30.35), à Jérusalem (Ac 2, 42.46), à Troas (Ac20, 7.11), sur le navire qui conduit Paul à Rome (Ac 27, 35), à Corinthe (1 Co 10, 16). Dans tous ces passages (au total 16), 14 fois celui qui rompt le pain est nommé : 12 fois c’est Jésus, et 2 fois c’est Paul. Par 2 fois le sujet est la communauté, l’Église locale dans son ensemble.

[2]. La Présentation Générale du Missel Romain (n° 283) demande d’ailleurs qu’on puisse distribuer au moins quelques morceaux du pain rompu à quelques fidèles, et estime « très souhaitable » (n° 564) que l’assemblée reçoive le Corps du Christ avec les hosties consacrées pendant la messe (plutôt qu’avec celles du tabernacle).

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

PSAUME
(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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10 avril 2022

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos »

Homélie du Jeudi Saint / Année C
14/04/2022

Cf. également :
Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds
Jeudi saint : les réticences de Pierre

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

-

 Dis mamie…
- Oui ma chérie
- C’est possible de s’aimer pour la vie ?
- Mais oui ma puce ! Évidemment ! Regarde-nous…

Cette publicité pour des appareils auditifs qui tourne en ce moment sur nos radios exploite une inquiétude qui est bien de ce siècle (en Occident) : la majorité des couples se sépare au moins une fois dans leur existence, donc une majorité d’enfants doute naturellement de la possibilité d’un amour pour toujours. En creux, cette inquiétude révèle une soif, une aspiration à un amour qui n’aura pas de fin. La première fin redoutée est celle du divorce, de la séparation. La deuxième fin, crainte tout autant, est celle de la mort de l’être aimé : même s’il y a remariage après veuvage (ce qui est le plus courant, car il faut bien vivre) la blessure ne disparaît pas.

On comprend alors que Jean insiste fortement sur cette pérennité de l’amour que Jésus porte aux siens : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1).

Cette phrase : « il les aima jusqu’au bout / jusqu’à la fin » est l’une des plus fortes de l’Évangile. Elle nous émeut aux larmes, car nous savons ce qui va se passer après ce repas du Jeudi saint.
En fait, les traductions hésitent. En français, il est difficile de rendre le mot grec telos employé par Jean : εἰς τέλος ἠγάπησεν αὐτούς (eis telos ēgapēsen autous) = jusqu’à la fin il les aima.

En ce Jeudi saint, distinguons 4 traductions du terme telos qui nous donnent 4 grandes interprétations de la Cène : durée (telos = fin, bout) / intensité (telos = extrême, comble) / accomplissement (telos = finalité ultime) / plénitude (telos = le but atteint).

 

1. Aimer jusqu’au bout
C’est le premier sens du mot telos, que nous venons d’évoquer.

Jeudi Saint : aimer jusqu’au « telos » dans Communauté spirituelle 41GT0QJ17PL._SX306_BO1,204,203,200_Jusqu’à la fin de l’histoire, pourrait-on dire. La traduction liturgique, mais aussi la Bible de Jérusalem, de Chouraqui, de la TOB etc. traduisent ainsi : « il les aima jusqu’à la fin ».

Continuer d’aimer alors que nous allons comme le Christ connaître l’abandon des nôtres, la solitude devant l’injustice, la trahison d’un proche, l’abandon de Dieu même… Devant l’arrestation, les deux procès bâclés, la Passion, la crucifixion, la plupart d’entre nous verseraient dans la fureur ou la résignation, la haine ou la soumission. Le Christ lui continuera d’aimer jusqu’au bout, jusqu’à sa mort. Il traduira cet amour en actes en protégeant ses disciples à Gethsémani, en ne condamnant pas Judas qui l’embrasse, en refusant de répondre à la violence juive ou romaine par une autre violence, en respectant Pilate, en pardonnant à ses bourreaux, en ouvrant la porte du Paradis au criminel qui se tourne vers lui…

À nous d’actualiser ce jusqu’au bout dans nos Passions d’aujourd’hui.
« Le vainqueur, celui qui reste fidèle jusqu’à la fin (telos) à ma façon d’agir, je lui donnerai autorité sur les nations » (Ap 2,26).

Aimer jusqu’à la fin ces vieillards décharnés à demi-nus dans leur couche sur leur lit en EHPAD.
Aimer jusqu’au bout un conjoint atteint d’Alzheimer.
Soigner avec amour la personne dont l’apparence physique se dégrade au point de la rendre méconnaissable…
Mais aussi aimer jusqu’à la fin cet enfant qui a claqué la porte de la maison familiale. Ou des parents agresseurs et violents qui ont saccagé une enfance etc.

Que chacun s’examine en ce Jeudi saint : vers qui l’amour du Christ me presse-t-il de me tourner pour l’aimer jusqu’au bout ?

 

2. Aimer au plus haut point

aimer-jusqua-lextreme amour dans Communauté spirituelleLà il est question d’intensité. Les traductions précisent : jusqu’à l’extrême (nouvelle traduction Segond), il mit un comble à son amour (Segond 1910). Or l’extrême de l’amour, c’est donner sa vie pour que l’autre vive. Or le comble de l’amour, c’est se donner entièrement à l’autre, corps, esprit et âme, sans calcul ni retour.

Ne dites pas que seul le Christ en est capable ! L’histoire fourmille de ces héros qui ont accepté gratuitement de livrer leur vie pour une autre. N’oublions pas par exemple le sacrifice du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame en 2018 : appelé sur les lieux d’une prise en otage d’une caissière d’un supermarché à Trèbes, près de Carcassonne, il négocie de prendre sa place, et périra finalement égorgé par le djihadiste, sauvant ainsi la vie de Julie au prix de la sienne.

Nul doute que ce don de soi était pour Arnaud Beltrame inspiré par la foi au Christ. Il aima jusqu’à l’extrême quelqu’un qu’il ne connaissait pas, simplement parce qu’il avait quelque part en tête cette phrase du Christ : « aimer jusqu’à l’extrême ».
« L’amour est fort comme la mort » (Ct 8,6). Il demande cette intensité qui en fait une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi le Christ vomit les tièdes : « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » Ap 3,15-16) : se contenter d’un entre-deux, d’un juste milieu serait rabaisser l’amour à un traité commercial où chacun cherche son avantage. Il n’y pas d’excès d’amour, puisque l’amour est en lui-même un excès. Un amour très ‘sage’ est-il encore de l’amour ?

Brel le chantait, avec son belge accent rauque :

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part
Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal
Tenter, sans force et sans armure
D’atteindre l’inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l’étoile…
(La quête, musique du film « L’homme de La Mancha »)

Jusqu’à l’extrême : quels sont les moments de notre vie où nous avons frôlé cet excès d’amour ?
À quelle tiédeur nous sommes-nous trop habitués ?

 

3. Aimer jusqu’à l’accomplissement
Le mot grec τλος (telos) a bien cette signification d’accomplissement, qui a donné en français l’adjectif téléologique, qui se dit d’une action orientée en vue d’une finalité ultime.
C’est bien le sens de la parole que Jean met sur les lèvres du crucifié juste avant sa fin : « tout est accompli » (Jn 19,30). Et Paul emploie le mot telos en ce sens : « Christ est l’aboutissement, l’accomplissement (telos) de la Loi » (Rm 10,4).
Aimer avec le Christ est une façon de hâter la venue de l’accomplissement, le nôtre et tous les autres. Accomplir et aimer sur les deux faces de la Passion du Christ, dès le Jeudi saint.
Aimer permet à l’autre de s’accomplir, fut-ce en dehors de moi, sans moi. Accomplir sa propre vocation est sans doute le plus beau cadeau à faire à ceux qu’on aime, car on les libère alors d’une charge indue.
Ici-bas, l’accomplissement demeure un horizon jamais atteint, qui oriente notre action sans jamais l’épuiser. Viendra le jour où l’accomplissement sera ultime, en Christ, mais d’ici là conjuguer amour et accomplissement est le moteur de notre fidélité active. « Je suis l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin (telos) » (Ap 21,6 ; 22,13).

Quel accomplissement ai-je à mieux servir dans ceux que j’aime ? en moi-même ?

 

4. Aimer en plénitude
Claude Tresmontant traduit ainsi Jn 13,1 : « il les aima jusqu’à la plénitude ».
L’accomplissement ultime est cette plénitude que parfois il nous est donné de frôler dans l’amour humain, dans l’amitié la plus forte, dans la solidarité la plus vraie. La plénitude nous touche de son aile en chaque extase, puisque le mot signifie se tenir en dehors de soi-même (ex-stase). Extase conjugale, justement qualifiée de ‘petite mort’ car elle donne d’anticiper quelque chose de l’au-delà de la mort. Extase musicale, qui fait franchir la ligne des nuages et immerge dans un océan de sensations intenses. Extase religieuse, qui nous met hors de nous-mêmes dans la contemplation du Dieu vivant. Extase intellectuelle du chercheur qui crie ‘Eurêka !’ devant l’équation ou la formule qu’il découvre.
Il y a tant de façons d’anticiper la plénitude promise !

La foi chrétienne tient à ce futur, même s’il est déjà présent : il y a bien une plénitude à venir, indescriptible, indicible, incommensurable. Aimer jusqu’à cette plénitude, c’est l’anticiper dès maintenant, c’est la goûter dès à présent, tout en continuant à courir vers elle sans se lasser. Avec cette perspective proprement eschatologique, comment nos amours humains pourraient-il désespérer de l’issue finale, même et surtout lorsque la Croix semble les condamner pour toujours ?
« Père entre tes mains je remets mon esprit » : lorsqu’il prie cet abandon, Jésus vit en plénitude l’amour de son Père, alors qu’il n’est plus qu’un supplicié lamentable et maudit qui prend au bois d’infamie.

Que voudrait dire pour chacun de nous : aimer en plénitude ?

 

Aimer jusqu’à la fin, intensément, jusqu’à l’accomplissement ultime, en plénitude : ces quatre sens du mot telos employé par Jean le soir du Jeudi saint n’en finiront pas de résonner en nous…
Lequel allons-nous choisir pour vivre les 3 jours saints de Pâques en communion plus étroite avec le Christ, l’Aimant absolu ?

 

 

Messe du soir

1ère lecture : Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte. Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

Psaume : 115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Evangile : « Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
 Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
 Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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5 avril 2020

Jeudi saint : les réticences de Pierre

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi saint : les réticences de Pierre

Homélie du Jeudi saint / Année A
09/04/2020

Cf. également :

« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don

Avez-vous déjà fait l’expérience de la dépendance ? À cause d’une entorse, d’une hospitalisation, d’un lumbago ou autres, avez-vous été obligé de vous laisser laver, habiller, soigner par quelqu’un d’autre ? Revêtu de l’étrange chemise de nuit des hôpitaux qui ne ferme jamais et ne dissimule pas grand-chose, vous avez peut-être été badigeonné, retourné, examiné, porté sur la selle parce que vous étiez incapables de le faire par vous-même. Expérience sacrément humiliante, où il faut mettre sa fierté dans sa poche et accepter que le corps humain – le sien en l’occurrence – soit un objet banal de manipulation par des mains et des yeux qui en ont vu d’autres.

Vous comprenez mieux alors pourquoi Pierre regimbe lorsque Jésus veut lui laver les pieds. On a coutume de dire que lui le Seigneur s’abaisse à ce moment-là pour servir ses disciples, et on a raison. Reste que c’est humiliant également pour Pierre. Se laisser toucher par un autre homme pour des gestes d’hygiène personnelle n’est pas évident ; c’est même très gênant. Jésus le sait bien, lui qui juste avant a été bouleversé par l’autre lavement des pieds de l’Évangile, celui que Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare) lui a fait en mouillant les pieds de Jésus de ses larmes et en les essuyant avec ses cheveux (Jn 12,1–5). Les spectateurs de la scène en ont été gênés et choqués. Jésus en a été troublé, physiquement car c’est un geste inconvenant en public entre un homme et une femme qui ne sont qu’amis – spirituellement – car il y a vu l’annonce de son ensevelissement.

Peut-être a-t-il appris de Marie de Béthanie que laver les pieds de l’autre est un geste d’amour qui va jusqu’à la croix, jusqu’à donner sa vie ? Jésus doit tant aux femmes…

En tout cas, Pierre renâcle à l’idée d’être lavé par son Rabbi qu’il vénère et qu’il place bien au-dessus de lui : sa réticence est d’abord physique (se laisser toucher et laver les pieds), puis spirituelle (cela ne convient pas pour le Maître qui est plus grand que cela).

D’ailleurs, lorsqu’on répète réellement ce lavement des pieds lors de la célébration du Jeudi saint, le prêtre ou le diacre sentent bien en saisissant les pieds nus qu’ils frémissent et ont du mal à se laisser faire…

Pourtant, l’expérience fondamentale du salut est bien là, dans cette dépendance vis-à-vis du Christ qui deviendra une dépendance mutuelle en Église : accepter d’être sauvé gratuitement, et non de se sauver par soi-même sans avoir besoin de personne. Grâce à sa réticence, Pierre nous apprend que la clé du salut est dans le passif, le laisser-faire, le recevoir activement mis en œuvre.

Jésus en rajoute en précisant que Pierre ne peut comprendre maintenant, mais plus tard seulement, lorsqu’il y aura eu la croix et la résurrection qui éclaireront ce geste une signification nouvelle : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras ».

Reste que communier au Christ – ce qui est en jeu dans la Cène du Jeudi Saint – c’est d’abord se laissé laver, purifier, sauver par lui : « si je ne te lave pas, tu ne pourras avoir rien de commun avec moi ».

Fougueux comment on le connaît, Pierre accepte et renchérit alors en demandant d’être lavé tout entier ! La réponse de Jésus est énigmatique : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds ».

De quel bain parle-t-il ? Pas de trace d’une telle ablution dans le texte précédemment. Le verbe (λούωen grec = louó) n’est employé par Jean qu’une seule fois, ici. Quatre autres usages seulement dans le Nouveau Testament désignent :

• les soins de toilette funéraire sur le corps de Tabitha avant que Pierre justement la ressuscite (Ac 9,37)

• les soins sur les plaies de Paul et Silas par leur geôlier qui reçoit le baptême dans la foulée (Ac 16,33)

• la purification spirituelle du cœur lavé de toute souillure qui s’approche du sanctuaire de Dieu (He 10,22)

• et de manière plus triviale le nettoyage de la truie qui « à peine lavée se vautre dans le bourbier » (2P 2,22).

Ces quatre usages donnent donc à ce verbe une connotation de mort/résurrection, de baptême, et de purification des souillures.

Le bain dont parle Jésus à Pierre n’est pas physique, car Pierre ne s’est pas baigné avant de passer à table ! C’est par anticipation le bain dans la mort/résurrection du Christ à laquelle Pierre sera associé par son martyre à Rome. C’est également le bain sacramentel du baptême (pour les disciples à venir, car il n’est écrit nulle part que Pierre ait jamais été baptisé…). Et c’est encore le bain spirituel qu’est la purification de ses péchés dont les ablutions rituelles sont le symbole.

Si ce bain a rendu Pierre entièrement pur, pourquoi lui laver les pieds ? Parce que - précise Jésus - dans la vie quotidienne, une fois pris le bain du matin, seuls les pieds se salissent dans la journée, surtout dans la poussière des chemins de Palestine, au point de devoir les laver avant de s’étendre sous les coussins pour manger (allongé) le soir. « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds ». Petit détail anodin qui pourtant prend après coup une signification ecclésiale et sacramentelle : si le baptême donné une fois pour toutes accorde fondamentalement le salut, il faut une pénitence/réconciliation régulière pour entretenir le don reçu. Si le bain est le baptême où le pardon est gratuitement donné en plénitude (« le bain d’eau qu’une parole accompagne » comme l’écrit Paul en Ep 5,26), le lavement des pieds rappelle l’hygiène spirituelle quasi quotidienne de la pénitence/réconciliation. L’allusion aux pieds qui se salissent chaque jour renvoie alors à la confession des péchés en Église à pratiquer régulièrement : « Si nous confessons nos péchés, fidèle et juste comme il est, il nous pardonnera nos péchés et nous purifiera de toute iniquité » (1Jn 1,9), puis plus tard au sacrement de réconciliation qui remet en état de marche - si l’on peut dire - le moteur de la foi encrassé par les inévitables impuretés liées à son fonctionnement quotidien.

Résumons-nous : grâce aux réticences de Pierre à se laisser laver les pieds, nous avons entendu Jésus souligner que :

• le salut est à accueillir comme un don gratuit, en se laissant faire par le Christ au lieu de vouloir faire son salut à la force du poignet (signification anthropologique).

• nous ne comprenons pas toujours sur le moment le travail du Christ en nous. C’est après coup, à la lumière des événements (croix/tombeau vide ici) que cela prendra sens pour nous (signification anthropologique à nouveau).

• le pardon/purification des péchés est donnée une fois pour toutes par le baptême (signification sacramentelle), que ce baptême soit de sang (le martyre) ou d’eau.

• Néanmoins, une hygiène spirituelle ordinaire demande de laver souvent les inévitables souillures qui accompagnent notre marche. Cela se fait par la confession des péchés au sein de la communauté (signification ecclésiale) ou plus tard par le sacrement de réconciliation (signification sacramentelle à nouveau).

La suite de la Cène nous donnera encore une autre signification – éthique celle-là – du geste étrange posé par Jésus : la véritable autorité est de servir ses subordonnés et non de se faire servir, jusqu’à donner sa vie pour eux.

 

Vous voyez, la Cène du Jeudi saint questionne notre vision de l’homme (se laisser faire activement), notre vie en Église (confession et pardon mutuel), notre pratique sacramentelle (baptême, confession), notre vie spirituelle (communier au Christ en le laissant nous toucher), notre éthique (servir).

À chacun de discerner, parmi ces cinq dimensions du Jeudi saint, celle qu’il est appelé à faire grandir, pour fêter Pâques en vérité…

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

 

PSAUME

(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

 

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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