L'homelie du dimanche

24 mars 2019

Souper avec les putains

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 00 min

SOUPER AVEC LES PUTAINS

Homélie pour le 4° dimanche de Carême / Année C
31/03/2019

Cf. également :

Servir les prodigues
Réconciliation verticale pour réconciliation horizontale
Ressusciter, respirer, se nourrir…
Changer de regard sur ceux qui disent non
Fréquenter les infréquentables
La commensalité du Jeudi saint

L’expression est volontairement provocatrice ! Elle vient de Jacques Pohier, jésuite et exégète, en 1973. Il entendait ainsi actualiser le côté scandaleux et inconcevable de l’attitude de Jésus, qui devrait être la nôtre aujourd’hui : « il est allé manger chez des pécheurs ».

L’accusation maintes fois portée contre Jésus ne fut pas de souper avec les putains mais de manger avec les pécheurs. Mais quelqu’un peut difficilement-imaginer au XX° siècle l’immoralité, religieuse et civile, qu’il y avait alors pour un juif de bonne moralité à manger avec les pécheurs. Dire aujourd’hui que Jésus a mangé avec les pécheurs, c’est édulcorer ce qui est en cause, à quoi je rends la virulence qui convient en disant : souper avec les putains, et en écartant volontairement le mot plus pudique de prostituée. (Jacques Pohier, texte de Juin 1973)

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Manger à la même table que quelqu’un, à l’époque, c’est bien plus qu’un repas. C’est une identité commune, un héritage en partage (celui d’Abraham), une solidarité assurée. La commensalité nourrit la fraternité, si bien que les juifs religieux considèrent comme péché de s’attabler avec des païens, qui mangent une nourriture impure, ou des pécheurs publics qui sont impurs eux-mêmes. En plus, ils sont obligés de manger kasher, et cet interdit alimentaire - comme le halal pour les musulmans - aboutit en pratique à un communautarisme religieux basé sur la pureté rituelle. En allant manger chez les pécheurs (comme nous devrions le faire), Jésus fait sauter en éclats ce séparatisme culinaire, ces barrières inventées par des traditions humaines, trop humaines.

On l’oublie trop souvent, la pointe de la parabole du fils prodigue de ce Dimanche (Lc 15, 1-32) n’est pas la repentance du fis ingrat, mais l’explication de la conduite morale de Jésus : il va « souper avec les putains » parce que le premier son Père festoie et se met à table avec son vaurien de fils parti dépenser son héritage au loin en compagnie des filles de petite vertu…

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »

C’est le banquet final de la parabole qui légitime l’action du Christ : il est l’image parfaite du Père lorsqu’il se compromet avec les impurs, lorsqu’il festoie avec les pécheurs, lorsqu’il ne respecte ni le casher ni le halal qui le sépareraient de ceux qu’il aime. Le fils aîné ne s’y trompe pas hélas !, lui qui refuse d’entrer dans la maison familiale pour prendre part au repas de fête qui célèbre le retour de son frère.

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La sainteté des pharisiens – comme de tous les ultrareligieux de tous bords – est une sainteté par séparation. C’est d’ailleurs le sens premier du mot pharisien : séparé ; à tel point qu’ils faisaient attention dans la rue à n’être touchés par personne de peur de contracter quelque impureté religieuses au passage. Pas facile dans les rues étroites de Jérusalem ! D’où leur regroupement dans des quartiers à eux, entre eux (l’entre-soi n’est pas nouveau !). C’est pourquoi le pharisien refuse de toucher un blessé dans la parabole du bon samaritain.

La sainteté de Jésus n’est pas une sainteté de séparation, mais de communion. Il quitte la divinité pour faire corps avec notre humanité (c’est la kénose), mais en plus il va faire corps avec les pécheurs, jusqu’à être identifié aux pires d’entre eux sur la croix, car il veut « chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19,10).

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Par cette parabole du fils prodigue, Jésus manifeste que devenir Dieu – par lui, avec lui et en lui – c’est prendre dans nos bras les lépreux de notre temps, s’attabler avec ceux qui sont peu recommandables, fréquenter les infréquentables, bref : « souper avec les putains ».

Notons bien que l’initiative vient de Dieu et non du pécheur. La brebis égarée ne fait rien d’autre que de bêler au secours, mais nulle trace évidemment de pénitence en elle. Le Père du fils prodigue le guette chaque jour au loin sur la route bien avant que celui-ci ne décide de revenir. D’ailleurs le Père ne lui laisse pas le temps de débiter son acte de contrition appris par cœur. Il lui coupe la parole et lui dit : « viens festoyer ; tu es mon fils. Tu auras bien le temps de voir comment vivre de nouveau après le festin ».

Jacques Pohier précise à juste titre que l’attitude de Jésus avec les pécheurs n’est pas de l’ordre du mérite : pénitence puis pardon, mais bien l’inverse !

En se comportant avec tous ces gens de telle sorte qu’il lui fut si souvent reproché de « manger avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs » (Mt 9, 11), d’être « un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs » (Mt 11, 19), de « faire bon accueil (chez lui) aux pécheurs et manger avec eux » (Lc 15, 2), et en rétorquant aux Pharisiens : « En vérité, je vous le dis, collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu » (Mt 21,31), Jésus ne se soucie certes pas d’abord de morale, car c’est avant tout d’une révélation sur Dieu qu’il s’agit. Il s’agit pour lui de montrer qui est son Dieu, et qu’il n’est pas tel que sa manifestation et sa rencontre soient soumises aux restrictions et aux exclusives qui faisaient que, selon les docteurs et les prêtres d’alors comme de toujours ces gens n’avaient pas droit à Dieu sous prétexte de leur conduite morale ou de leur ignorance religieuse. Mais s’il ne s’agit pas d’abord de morale, il s’agit aussi de morale, et même de formation morale.

Voilà de quoi transformer nos propres réconciliations. Non pas d’abord exiger que l’autre change pour que je puisse l’aimer à nouveau, mais l’aimer à nouveau et il pourra librement changer, à sa guise (ce n’est pas mon problème). La conversion est une conséquence de la grâce et non un préalable. La communion avec le Christ est donnée gratuitement, inconditionnellement, et elle fait son œuvre en nous transformant de l’intérieur. Mais elle ne se mérite pas, au contraire.

Lapinbleu270C-Eph2_5-copie-1 JésusLe schéma n’est pas :
a) le pécheur dit qui il est en confessant son péché,
b) il fait pénitence,
c) en conséquence, Dieu peut de nouveau être Dieu avec lui,

mais le schéma est exactement le contraire :
a) Jésus dit qui est Dieu, montre comment Dieu est Dieu avec cette femme, avec cet homme,
b) le pécheur se retrouve du coup avec Dieu,
c) le pécheur confesse son péché et fait pénitence.

C’est la manifestation de la façon dont Dieu est amour qui engendre la conversion, et non pas la conversion qui permet à Dieu de donner libre cours à son amour.
C’est là le contraire, exactement le contraire de la façon dont nos morales, dont nos sociétés, dont nos religions, mais aussi dont nos réactions psychiques personnelles - conscientes ou non - croient devoir traiter la culpabilité.

Cette inversion quasi blasphématoire de la conversion et de la grâce devrait nous empêcher de réduire le christianisme à une morale. En Christ, la morale est seconde (non secondaire). La grâce est première. Elle suscite une morale de réponses et non de préalable. Et cela change tout ! « Souper avec les putains », ce n’est pas faire de Dieu une récompense pour les justes mais faire de ceux qui étaient perdus une récompense pour Dieu.

Les Invisibles : AfficheC’est l’expérience bouleversante de voir Dieu ainsi à nos côtés, goûter avec nous les mêmes plats, qui fera naître en nous l’irrépressible désir de vivre autrement, en accord avec le don reçu. Ainsi Zachée a rendu quatre fois ce qu’il a volé après et non avant que le Christ s’invite chez lui. La femme adultère n’est appelée à la fidélité qu’après avoir été pardonnée. Lévi quitte ses pots-de-vin de fonctionnaire sous occupation d’une armée étrangère après qu’il ait été appelé par Jésus et non avant. Marie elle-même est comblée de grâce dès sa naissance non pas en raison de ce qu’elle aurait fait, mais en raison du Verbe faisant corps en elle, gratuitement.

Comment dès lors pourrions-nous poser des conditions aux chercheurs de Dieu d’aujourd’hui ? Au lieu de les soumettre à une morale trop mêlée de traditions humaines comme celle des pharisiens, ne vaut-il pas mieux mettre en premier l’expérience spirituelle, l’expérience bouleversante du Christ com-pagnon de toutes nos routes mêmes les plus tortueuses ?

Méditons donc cette semaine sur cette promiscuité du Christ avec les impurs, les prostituées, les publicains.

Que voudrait dire pour nous aujourd’hui : « manger avec les pécheurs » ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
L’arrivée du peuple de Dieu en Terre Promise et la célébration de la Pâque (Jos 5, 9a.10-12)

Lecture du livre de Josué

En ces jours-là, le Seigneur dit à Josué : « Aujourd’hui, j’ai enlevé de vous le déshonneur de l’Égypte. » Les fils d’Israël campèrent à Guilgal et célébrèrent la Pâque le quatorzième jour du mois, vers le soir, dans la plaine de Jéricho. Le lendemain de la Pâque, en ce jour même, ils mangèrent les produits de cette terre : des pains sans levain et des épis grillés. À partir de ce jour, la manne cessa de tomber, puisqu’ils mangeaient des produits de la terre. Il n’y avait plus de manne pour les fils d’Israël, qui mangèrent cette année-là ce qu’ils récoltèrent sur la terre de Canaan.

Psaume
(Ps 33 (34), 2-3, 4-5, 6-7)
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur !
(cf. Ps 33, 9a)

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Magnifiez avec moi le Seigneur,
exaltons tous ensemble son nom.
Je cherche le Seigneur, il me répond :
de toutes mes frayeurs, il me délivre.

Qui regarde vers lui resplendira,
sans ombre ni trouble au visage.
Un pauvre crie ; le Seigneur entend :
il le sauve de toutes ses angoisses.

Deuxième lecture
« Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ » (2 Co 5, 17-21)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. Tout cela vient de Dieu : il nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation. Car c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui : il n’a pas tenu compte des fautes, et il a déposé en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu.

Évangile
« Ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie » (Lc 15, 1-3.11-32)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (Lc 15, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer.

Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »
Patrick BRAUD

 

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15 octobre 2018

Premiers de cordée façon Jésus

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Premiers de cordée façon Jésus


Homélie pour le 29° dimanche du temps ordinaire / Année B
21/10/2018

Cf. également :

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies…
Donner sens à la souffrance
Jesus as a servant leader
Exercer le pouvoir selon le cœur de Dieu
Une autre gouvernance
À quoi servent les riches ?
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?


L’image lui colle à la peau : le président français Emmanuel Macron a un jour comparé la société à une expédition montagnarde où ceux qui sont devant ouvrent la voie aux autres :

« Je crois à la cordée. Il y a des hommes et des femmes qui réussissent parce qu’ils ont des talents, je veux qu’on les célèbre [...] Si l’on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée c’est toute la cordée qui dégringole », a plaidé le chef de l’État le 15/10/2017 sur TF1 dans une tirade visiblement préparée.

Premiers de cordée façon Jésus dans Communauté spirituelle Premier-de-cordeeIl se souvient sans doute d’un roman de Frison-Roche, best-seller des étagères familiales dans les années 40, intitulé justement : « Premier de cordée ». Mais dans ce roman, le père du héros était guide de haute montagne, mort foudroyé après avoir amené un client américain au sommet malgré des conditions météo orageuses qui auraient dû normalement annuler l’ascension. Le client américain avait insisté : « j’ai payé pour monter ! » Et le premier de cordée avait cédé sous sa pression, perdant ainsi la vie à vouloir monter à tout prix… Son fils découvre alors qu’il a le vertige, honte suprême à Chamonix. Il se bat contre lui-même afin de devenir malgré tout guide comme son père.

L’emprunt à Frison-Roche ne « colle » donc pas : Macron veut montrer que les riches (identifiés au premier de cordée) sont utiles à tous, alors que Frison-Roche avertit que les riches (le client américain) peuvent manipuler les premiers de cordée (le guide) et finalement causer la perte de toute expédition…

Pour que les riches soient utiles, il faudrait qu’une corde les relie aux autres. Or toutes les études montrent que les classes les plus aisées font inexorablement sécession sociale d’avec les classes les plus pauvres [1] : les premiers de cordée habitent entre eux, ne croisent plus les autres au service militaire, ni à l’école, ni au sport, ni en vacances, ni même dans les églises, mais développent des modes et lieux de vie coupés de tous.

Pour que la cordée avance, il faut que chacun produise son effort. C’est la vision libérale de cette image. Car celui du haut ne peut pas hisser ceux du bas qui sont trop lourds. Il peut juste ouvrir la voie. À chacun de se débrouiller donc, et faire chuter le premier ne servirait pas aux autres sinon à les déstabiliser lors de sa chute.

La vision critique de cette image rappelle cependant que le premier lui aussi est ‘assuré’ par les autres dans la cordée : s’il tombe, il sera retenu par tous ; l’inverse n’est pas vrai. De plus, s’il caracole en tête sans attendre les autres, en rallongeant la corde à l’excès, personne n’en profitera. Au contraire, en le perdant de vue, ceux d’en bas se décourageront vite… « À quoi servirait un premier de cordée qui s’envolerait allègrement vers les sommets, si la corde était cassée et ses équipiers en perdition ? » [2]

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John Rawls, penseur américain de la justice sociale, essaie quant à lui de légitimer les inégalités en faveur des riches : l’important n’est ni la vitesse de la cordée, ni la distance entre les personnes (les inégalités), ni la hauteur de la falaise finalement, mais uniquement la position atteinte par le dernier de cordée. Et si pour cela, nous dit Rawls, il faut laisser les coudées franches aux intrépides pour qu’ils arrivent deux heures avant les autres, tant pis, du moment que les ceux d’en-bas en profitent. C’est le fameux principe du minimax (très différent de la théorie du ruissellement) : les inégalités en faveur des riches (max) seraient légitimes si et seulement si elles permettent l’accroissement du niveau de vie des plus pauvres (mini). Le problème est qu’en réalité les écarts se creusent tellement entre riches et pauvres sur la planète que ces derniers ne profitent plus de l’ascension sociale des happy few (de moins en moins nombreux, mais de plus en plus fortunés).

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Dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 10, 35-45), Jésus emploie une autre image pour évoquer le rôle des premiers dans la société (et dans l’Église !) :

« Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Avouons que l’image de l’esclave ou du serviteur est aux antipodes de celle du premier de cordée. Les uns sont à genoux pour laver les pieds ; les autres sont au-dessus pour ouvrir la voie. Les premiers sont en bas dans l’échelle sociale (et Jésus manifeste paradoxalement qu’il est le maître en allant rejoindre les plus petits), les autres sont en haut, et adulés comme tels. Les serviteurs écoutent, et cherchent à accomplir le désir des autres. Les premiers de cordée ordonnent et se font servir.

Bref, la manière dont Jésus compte être le premier est à contre-courant des aspirations libérales !

Pourtant, certains leaders économiques ou politiques ont choisi une voie qui y ressemble, mûs par la foi ou non.

- Ainsi « Pépé Mujica », ex-président uruguayen de 2010 à 2015 : il se distingue par son mode de vie, très éloigné du faste habituel de la fonction présidentielle. Délaissant le palais, il habite la petite ferme de son épouse, « au bout d’un chemin de terre » en dehors de Montevideo. Il continue à y cultiver des fleurs avec elle, Lucía Topolansky, à des fins commerciales, et donne environ 90 % de son salaire présidentiel à un programme de logement social, conservant pour lui-même l’équivalent du salaire moyen en Uruguay (environ 900 € par mois). Mujica n’a comme seul bien qu’une voiture Coccinelle de 23 ans.
Son engagement va encore beaucoup plus loin : lors de la vague de froid qu’a subie le pays en juin 2012, il a immédiatement inscrit la résidence présidentielle sur la liste des refuges pour les sans-abris. Il quitte son poste de président le 1er mars 2015, en laissant l’économie du pays en relativement bonne santé, et avec une stabilité sociale meilleure que celle des pays voisins. Il est retourné à la terre, et continue à vivre sobrement et proche de son peuple.

- Bill Gates à sa manière choisit un style de vie plus simple que les autres milliardaires  américains. Et surtout il donne la moitié de sa fortune à une fondation qui se bat contre le paludisme. Et il invite (sans grand succès hélas) ses petits camarades milliardaires à faire de même.

- Les plus jeunes d’entre nous se souviennent que Charles De Gaulle, tout en maintenant la verticalité de la fonction présidentielle, avait une simplicité de vie qui l’empêchait de se laisser happer par des honneurs, le pouvoir ou l’argent.

- Sans oublier les figures légendaires comme Gandhi ou Mandela qui nous ont montré qu’on pouvait être grand sans être au-dessus.

Se mettre au service des autres est la marque du leader pour Jésus.

Servant as Leader 600 x 600- Robert K. Greenleaf va en tirer dès les années 70 un principe de management qu’il enseigne aux USA : le servant leader est le premier de cordée le plus utile et le plus authentique ! Être serviteur lorsqu’on est un grand patron requiert de solides convictions pour affronter les préjugés sur ce que serait l’autorité, la hiérarchie, les avantages et les mérites liés à la position sociale etc. C’est pourtant une voie féconde que des courants de management français comme « l’entreprise libérée » rejoignent en grande partie : le rôle du chef n’est pas de commander, mais de rendre ses équipes capables de donner le meilleur d’elles-mêmes. Il lui faut pour cela lâcher prise sur les attributs classiques de sa position dominante, et faire confiance, donner de l’autonomie, responsabiliser, accompagner, soutenir…

Il n’y a pas qu’en entreprise que cet évangile de Jésus peut transformer les rôles.
Dans la famille également : être parent consiste à faire grandir ses enfants, à servir leur capacité  à devenir eux-mêmes en plénitude.
À l’école, être éducateur demande certes de l’autorité, mais justement de cette autorité (en latin augere = augmenter, accroître) qui veut libérer les potentialités de l’élève et lui permettre d’aller plus loin que son maître.
Francois-d-Aise leaderEn Église : si le pape actuel se fait appeler François, c’est pour contester tout cléricalisme et abus d’autorité qui gangrène l’exercice du pouvoir ecclésial. François d’Assise en effet a refusé d’être ordonné prêtre : il a voulu demeurer diacre (en grec diakonos = serviteur)  et est ainsi devenu le premier des réformateurs de son siècle. La vraie réforme de l’Église passera toujours par un retour à l’esprit d’humilité et de service que Jésus a incarné dans le lavement des pieds et sa Passion.

- Charles de Foucauld a bien compris qu’il lui fallait quitter l’univers artificiel de la gentry parisienne militaire et noble de son époque pour aller rejoindre les touarègues du Sahara d’égal à égal : « Dieu a tellement pris la dernière place que jamais personne ne pourra la lui ravir ». Ou encore : « je ne veux pas traverser la vie en première classe alors que mon sauveur a choisi la dernière ». Charles de Foucauld est devenu le « frère universel » parce qu’il s’est dépouillé des insignes de la gloire militaire et de la richesse ou des honneurs de la noblesse pour aller rejoindre un peuple oublié.

Les vrais premiers de cordée sont ceux qui font corps avec les derniers, et non ceux qui s’en éloignent.

Et puis, finalement, le but ultime de la vie est-il de monter toujours plus haut ? Si Dieu est également « le Très-Bas » selon le joli mot de Christian Bobin, ne devrions-nous pas également aspirer à descendre en nous-même, au plus bas, pour y trouver notre identité divine ?…

L’évangile de ce dimanche a une immense portée sociale.
Il inspirera encore d’autres leaders incarnant l’esprit de service qui animait Jésus.
Il produira d’autres réformes dans l’Église pour la rendre plus fraternelle et plus simple.
Il nourrira des parents, des éducateurs, des acteurs associatifs dans l’exercice de leur responsabilité.

Se faire le dernier et le serviteur des autres : qu’est-ce que cela signifie pour moi ? À quelles conversions cela m’appelle-t-il ?

 


[1]. Cf. par exemple le rapport 2018 de la Fondation Jean Jaurès : 1985-2017 : quand les classes favorisées ont fait sécession.

[2]. Michel Quoist, Construire l’homme, Éditions de l’Atelier, Paris, 1997, p. 147.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours » (Is 53, 10-11)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Broyé par la souffrance, le Serviteur a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes.

Psaume
(Ps 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22)
R/ Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi !
(Ps 32, 22)

Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ;
il est fidèle en tout ce qu’il fait.
Il aime le bon droit et la justice ;
la terre est remplie de son amour.

Dieu veille sur ceux qui le craignent,
qui mettent leur espoir en son amour,
pour les délivrer de la mort,
les garder en vie aux jours de famine.

Nous attendons notre vie du Seigneur :
il est pour nous un appui, un bouclier.
Que ton amour, Seigneur, soit sur nous
comme notre espoir est en toi !

Deuxième lecture
« Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce » (He 4, 14-16)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, en Jésus, le Fils de Dieu, nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a traversé les cieux ; tenons donc ferme l’affirmation de notre foi. En effet, nous n’avons un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours.

Évangile
« Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 35-45) Alléluia. Alléluia.

Le Fils de l’homme est venu pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Alléluia. (cf. Mc 10, 45)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, ce que nous allons te demander, nous voudrions que tu le fasses pour nous. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Ils lui répondirent : « Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. »
Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Patrick Braud

 

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2 juillet 2018

Nul n’est prophète en son pays

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Nul n’est prophète en son pays

 

Homélie pour le 14° dimanche du temps ordinaire / Année B
08/07/2018

Cf. également :

Quelle est votre écharde dans la chair ?
Le Capaharnaüm de la mémoire : droit à l’oubli, devoir d’oubli
La grâce étonne ; c’est détonant !
Un nuage d’inconnaissance
La parresia, ou l’audace de la foi
Secouez la poussière de vos pieds


L’expression est devenue proverbiale en français, à partir de l’Évangile ce dimanche (Mc 6, 1-6) :

« - N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ?
Et ils étaient profondément choqués à son sujet. Jésus leur disait :
- Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »

On en déduit un peu trop facilement et trop vite qu’il est fréquent de ne pas être reconnu par les siens. Or Jésus précise bien que c’est en tant que prophète que cette  reconnaissance est rarement accordée. On ne peut donc invoquer ce verset de l’Évangile pour légitimer d’être rejeté par sa famille ou son village. On ne peut pas non plus déduire de ce même rejet que nous serions prophètes ! Cela ne suffit pas : c’est parce qu’il est prophète que Jésus est incompris à Capharnaüm, sa ville. Être déconsidéré par ses proches ne suffit pas à faire quelqu’un prophète, et à lui donner raison.

C'est une expression qui peut laisser perplexe !

Prenez l’exemple de Daesh : les recruteurs islamistes pratiquent des méthodes qui ressemblent à celles des sectes, dont notamment la coupure d’avec la famille. Ils utilisent un discours du style : ‘plus tu te rapprocheras de Dieu, plus ta famille t’en voudra et te reprochera ta conduite religieuse. C’est normal, ne t’inquiète pas : il faudra accepter de t’éloigner de ta famille pour devenir soldat de Dieu’. Ce sont là des faux prophètes qui croient devenir des justes en reniant leurs proches sous prétexte qu’ils n’approuvent pas leur conversion ! Jésus n’a jamais prêché le mépris de la famille : il a voulu élargir les liens du sang et être lui-même le frère universel. Il est heureux que sa mère, avec des cousins et cousines (ses frères et sœurs comme l’écrit Marc dans la culture orientale de l’époque) le suivent dans son itinérance. Il est touché par la présence de Marie sa mère au pied de la croix, et fait en sorte qu’elle ne reste pas seule après sa mort. Il traite ses disciples comme sa famille sans pour autant disqualifier sa famille.

C’est donc la prophétie qui est mal reçue par les proches.

Mais qu’est-ce que être prophète ?
Ce n’est certes pas prédire l’avenir, contrairement aux idées reçues. Dans la Bible, être prophète, c’est selon l’étymologie porter la parole de Dieu devant le peuple, parler au peuple au nom de Dieu. Si le prophète révèle quelque chose, c’est bien plutôt le présent que le futur. À Capharnaüm par exemple, Jésus dans la synagogue annonce que la parole d’Isaïe s’accomplit au moment même où il parle : « aujourd’hui s’accomplit pour vous cette parole ». Car il est en personne le Messie promis depuis Moïse. En dévoilant le présent (le Messie est au milieu de vous) Jésus prophétise et c’est cette lecture du présent que ses voisins de Capharnaüm réfutent violemment, au nom de leur connaissance de sa famille :

D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet.

Nul n'est prophète en son pays dans Communauté spirituelle synagogue4

De même, Jérémie devient prophète lorsqu’il révèle à ses concitoyens qu’ils s’éloignent de l’Alliance, et que cela aura des conséquences militaires désastreuses s’ils continuent. Du coup, Jérémie est arrêté, jeté dans une citerne vide, puis déporté. Daniel devient prophète lorsqu’il avertit le roi que son infidélité à l’Alliance le perdra. Le roi le prend très mal évidemment et le jette dans une fosse aux lions, d’où Daniel ressortira miraculeusement indemne. Dans notre première lecture (Ez 2, 2-5), Ézéchiel est envoyé vers Israël par l’Esprit de Dieu qui l’avertit :

« Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné ; c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu…’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas – c’est une engeance de rebelles ! – ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

Jésus sait d’expérience que la vérité fait mal et est souvent rejetée. Comme chantait Guy Béart : « le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté… »

Jésus pleure sur Jérusalem « qui lapide les prophètes ». Il constate que ceux qui croient le connaître parce qu’ils l’ont vu tout petit dans les ruelles de Capharnaüm et discuté avec son père à la sortie de la synagogue sont les premiers à douter de ses qualités de prophète. Ils doutent tellement qu’il ne peut pas faire de miracles en eux, car cela demande de faire confiance et d’adhérer à sa parole.

Heureusement, la parole du prophète est parfois acceptée. Ainsi David, lorsqu’il comprend que Nathan en lui parlant d’une vigne volée au pauvre Naboth parle en fait de la belle Bethsabée qu’il a volée à son général Uri, se repend, fait pénitence, et implore le pardon de Dieu. Nathan était prophète en révélant le vol, l’adultère et le meurtre commis par David. Cette fois-ci, le prophète sera reconnu dans son pays…

Heureusement, le prophète n’est pas qu’un prophète de malheur annonçant catastrophes et fins du monde ! Les prophètes portent la parole de Dieu qui est salut, paix, et réconciliation et promesse d’avenir. Ceux qui ne veulent pas entendre cette parole sont souvent ceux qui sont installés dans un confort qui leur va bien, dans une prospérité telle qu’ils n’espèrent rien d’autre. Ils n’aspirent à rien d’autre que de continuer ainsi. S’ils  entendaient réellement la promesse du prophète, ils accepteraient de prendre des risques pour le suivre, ils trouveraient le courage de quitter leur petit bonheur pour un bien plus grand…

Dire la vérité à ses proches est donc dangereux.
En entreprise, ce n’est pas ainsi qu’on franchit facilement les échelons hiérarchiques !
En famille, il faut choisir le bon moment et la bonne manière d’aborder certains sujets.
Entre relations sociales, il faut du courage pour ne pas rester superficiel.
Les avant-gardistes en musique, peinture ou toute forme d’art sont rarement appréciés par leurs contemporains.
Et en politique, les précurseurs ont souvent été obligés de s’exiler avant de pouvoir être reconnus par leur peuple.

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Notons d’ailleurs que dans l’Évangile de Marc, Jésus réagit au rejet de Capharnaüm en sortant de la ville pour annoncer l’Évangile dans les villages aux alentours, ailleurs : « Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant. »
Il secoue la poussière de ses pieds, en quelque sorte. La non-acceptation par nos proches nous pousse souvent à sortir de notre univers d’origine pour aller explorer d’autres univers [1]. Ainsi la grande persécution de la Terreur après la Révolution française a obligé bon nombre de congrégations religieuses à devenir missionnaires dans des pays lointains et inconnus. De même après la loi de séparation de l’Église de l’État, bon nombre de congrégations religieuses n’ayant plus les moyens de vivre en France ont découvert que d’autres peuples et d’autres cultures les attendaient ailleurs. On pourrait finalement parodier l’Exultet de la nuit de Pâques qui chante : « heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur », en chantant : « heureux rejet qui nous valut une telle ouverture ailleurs ! »

Notons encore que dans l’Évangile de Luc, Jésus réagit à ce rejet par une sérénité extraordinaire : « il allait son chemin au milieu d’eux ». C’est l’autre conclusion que peuvent en tirer les prophètes, quelque soit leur époque : continuer à annoncer la parole, avec sérénité, sans se troubler ni céder aux menaces, quel qu’en soit le prix. Nul doute que les grévistes de Solidarność à Gdansk dans les années soviétiques ont su puiser dans l’Évangile de quoi continuer leur combat sereinement. Qu’il en soit de même pour nos combats d’aujourd’hui !

La parresia, ou l'audace de la foi dans Communauté spirituelle

Le baptême fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois. Cette dignité prophétique des baptisés nous charge d’annoncer la parole de Dieu à temps et à contretemps, pour aujourd’hui. Ne nous étonnons pas que cette annonce provoque rejets et résistances, et d’abord chez ceux qui nous entourent. Sans claquer la porte à notre tour, sans répondre au rejet par le rejet, continuons de porter la parole de Dieu, avec force et persuasion, avec l’assurance que le salut de Dieu est pour tous.

 


[1]. Avec un autre risque, celui d’être rejeté comme étranger. « Nul n’est prophète en son pays, mais qu’on veuille l’être à l’étranger on se fait appeler métèque. » (Mathias Lübeck)

 

Lectures de la messe
Première lecture
« C’est une engeance de rebelles ! Qu’ils sachent qu’il y a un prophète au milieu d’eux ! » (Ez 2, 2-5)

Lecture du livre du prophète Ézékiel

En ces jours-là, l’Esprit vint en moi et me fit tenir debout. J’écoutai celui qui me parlait. Il me dit : « Fils d’homme, je t’envoie vers les fils d’Israël, vers une nation rebelle qui s’est révoltée contre moi. Jusqu’à ce jour, eux et leurs pères se sont soulevés contre moi. Les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné ; c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu…’ Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas – c’est une engeance de rebelles ! – ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. »

Psaume
(Ps 122 (123), 1-2ab, 2cdef, 3-4)
R/ Nos yeux, levés vers le Seigneur, attendent sa pitié. (cf. Ps 122, 2)

Vers toi j’ai les yeux levés,
vers toi qui es au ciel,
comme les yeux de l’esclave
vers la main de son maître.

Comme les yeux de la servante
vers la main de sa maîtresse, 
nos yeux, levés vers le Seigneur notre Dieu,
attendent sa pitié.

Pitié pour nous, Seigneur, pitié pour nous :
notre âme est rassasiée de mépris.
C’en est trop, nous sommes rassasiés du rire des satisfaits,
du mépris des orgueilleux !

Deuxième lecture
« Je mettrai ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure » (2 Co 12,7-10)

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, les révélations que j’ai reçues sont tellement extraordinaires que, pour m’empêcher de me surestimer, j’ai reçu dans ma chair une écharde, un envoyé de Satan qui est là pour me gifler, pour empêcher que je me surestime. Par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » C’est donc très volontiers que je mettrai plutôt ma fierté dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Évangile
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays » (Mc 6, 1-6) Alléluia. Alléluia. L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Alléluia. (Lc 4, 18ac)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet. Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. » Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains. Et il s’étonna de leur manque de foi. Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.
Patrick BRAUD

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28 mai 2018

Les deux épiclèses eucharistiques

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Les deux épiclèses eucharistiques


Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ / Année B
03/06/2018

Cf. également :

Les trois blancheurs
Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier
Comme une ancre jetée dans les cieux
Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite
De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ?
Donnez-leur vous-mêmes à manger
Impossibilités et raretés eucharistiques
Je suis ce que je mange
L’eucharistie selon Melchisédek
 

- « Elle était bien, votre messe, M. l’Abbé ! »
Le paroissien enthousiaste croit faire plaisir au prêtre qui présidait l’eucharistie de dimanche.
Une autre paroissienne renchérit :
- « J’aime bien quand c’est vous qui célébrez. »
La mine renfrognée, le prêtre se dit qu’il est temps de se lancer dans une catéchèse solide  sur l’eucharistie… Car qui célèbre, sinon l’Église tout entière ? Qui consacre, sinon l’Esprit Saint lui-même ? Qui fait l’eucharistie sinon l’Église !

Alors, en cette fête du Saint-Sacrement, dite également du Corps et du Sang du Christ, reprenons quelques éléments théologiques fondamentaux sur l’eucharistie.

 

La théologie des trois corps

Où est le corps du Christ ?
Nous en avons perdu l’habitude, mais le Moyen Âge avait popularisé une très belle conception du corps du Christ appelé théologie des trois corps.

Les deux épiclèses eucharistiques dans Communauté spirituelle 119299804_oEn effet, il y a d’abord le corps personnel de Jésus ressuscité.

Celui avec lequel il a été élevé dans la gloire du père. Ce corps glorieux, ou spirituel, est ajusté au monde de la Résurrection. Il est à la fois radicalement nouveau (les apôtres ne le reconnaissent pas tout de suite) et fidèlement hérité de sa vie humaine (cf. les traces des clous qu’exige de voir Thomas). Ce corps-là du Christ ressuscité est absent, invisible. Il échappe à notre espace-temps car il appartient au monde nouveau à venir.

Il y a ensuite le corps ecclésial du Christ.

« Vous êtes le corps du Christ » ne cesse de répéter Saint-Paul, plaçant le Christ à la Tête de cet organisme vivant dont nous sommes membres les uns des autres, reliés par le lien de la paix et de la charité dans l’Esprit. Ce corps ecclésial a pour vocation d’être uni au Christ-Tête pour rayonner de son amour à travers le monde.

Il y a enfin le corps sacramentel du Christ, sous les espèces eucharistiques du pain et du vin. C’est ce corps que nous fêtons aujourd’hui. Notons au passage qu’au Moyen Âge, on appelait corps vrai le corps ecclésial, et corps mystique le corps eucharistique. Puis, sous l’influence de crises successives contestant la transformation eucharistique, on a (malheureusement) inversé les deux termes.

On peut par exemple lire chez Guillaume de St Thierry (XI°-XII° siècles) :

Chaque fois que le prudent lecteur trouvera dans les livres quelque chose concernant la chair ou le corps du Dieu Jésus, qu’il ait recours à cette triple définition de sa chair ou de son corps, telle que je ne l’ai pas trouvée dans ma présomption ni forgée par mon sens propre, mais telle que je l’ai tirée des sentences des Pères…
Il faut en effet se représenter autrement cette chair ou ce corps qui pendit au bois et est sacrifié sur l’autel, – autrement sa chair ou son corps qui est Vie demeurant en celui qui l’a mangé, – autrement enfin sa chair ou son corps, qui est l’Église : car l’Église est dite la chair du Christ…  […]
Car le corps du Christ pour autant qu’il est en lui, se livre à tous en nourriture de vie éternelle, et il fait que ceux qui le reçoivent fidèlement vivent en unité avec lui, et par l’amour spirituel et par le partage de sa propre nature, à lui qui est la Tête du Corps de l’Église [1].

L’eucharistie sym-bolise, c’est-à-dire met ensemble, réunit les deux autres corps du Christ, personnel et ecclésial, de façon à ce que le Christ soit réellement présent en plénitude dans notre humanité sans quitter pour autant sa divinité.

On peut voir une trace de ce travail sacramentel de l’eucharistie dans les deux épiclèses  des prières eucharistiques. On appelle épiclèse une invocation de l’Esprit au-dessus de personnes ou d’objets. Or, écoutez bien : il y a deux épiclèses dans les prières eucharistiques (sauf le canon romain, la Prière eucharistique n° 1, qui illustre ainsi le déficit d’importance accordée à l’Esprit en Occident pendant des siècles).

La 1° épiclèse est faite sur le pain et le vin : « Dieu notre Père, nous te prions : Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu’elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur » (Prière Eucharistique n° 2).

La 2°est faite sur l’assemblée (sur l’ekklèsia = l’Église) : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps » (PE n° 2).

On a donc la structure suivante pour les prières eucharistiques, où se joue liturgiquement l’union du Christ et de son Église :

a) 1° épiclèse sur les dons (épiclèse consécratoire)

b) récit de l’Institution (+ anamnèse)

c) 2° épiclèse, sur l’assemblée – ekklèsia (épiclèse de communion)

d) intercession-supplication dans la communion de toute l’Église, du ciel et de la terre.

On pourrait faire une lecture ecclésiologique de cette structure fondamentale, en se souvenant de la théologie des trois corps qui présidait à la compréhension de l’Église.

3 corps 2 épiclèses

d) intercession

a) La première épiclèse invoque l’Esprit pour sanctifier les dons, le pain et le vin, « afin que le Christ Jésus réalise au milieu de nous la présence de son corps et de son sang ». Le repas va « prendre corps », grâce à l’Esprit, afin que l’offrande de Jésus, son unique sacrifice accompli une fois pour toutes, continue de s’actualiser dans et par son Église, l’ekklèsia localement rassemblée. En rigueur de termes, c’est donc l’Esprit-Saint qui est l’acteur principal de la transformation des espèces eucharistiques. Le lien Église-Esprit est ici évident, et le sera encore plus en c), soulignant la dimension épiclétique de l’assemblée qu’est l’Église.

b) le récit de l’Institution est bâti comme une sorte de contraction et d’arrangement des quatre textes principaux (Mt, Mc, Lc, 1Co). Il fait donc partie intégrante de la PE. Impossible d’être chrétien sans cet ancrage historique.

c) la deuxième épiclèse a une portée ecclésiologique capitale. L’Église invoque le Christ pour qu’elle devienne une seule offrande avec le Christ. Elle désire être envahie par l’Esprit, afin de se laisser entraîner dans l’offrande sacrificielle de son Sauveur, dans la communion avec le Père. L’Église, par la puissance de l’Esprit, devient une seule offrande, dans le Christ, à la louange de la gloire du Père. C’est l’enlacement symbolique du Christ et de l’Église qui s’effectue ainsi dans l’eucharistie, selon la si belle formule de St Augustin: « soyez ce que vous voyez, recevez ce que vous êtes ». C’est l’Esprit qui fait de l’Église le corps ecclésial du Christ, « rassemblée par l’Esprit-Saint en un seul corps, pour qu’ils soient eux-mêmes dans le Christ une vivante offrande à la louange de ta gloire » (PE 4). On ne peut donc séparer le corps eucharistique du corps ecclésial : celui-ci est fait pour celui-là, celui-là devient lui-même grâce à celui-ci. Les conséquences, notamment pour le culte de l’eucharistie en-dehors de la messe, sont énormes : toute césure entre l’eucharistie et l’Église serait « meurtrière », pour reprendre l’expression du Père de Lubac.

19237_apercu corps dans Communauté spirituelle

 Qui consacre, qui célèbre ?

L’épiclèse souligne avec une précision superbe l’humilité du ministère sacerdotal. Parfois on dit que le prêtre consacre. En rigueur de termes, l’affirmation ne tient pas. L’épiclèse révèle en tout cas très exactement ce que fait le prêtre : il dit la prière par laquelle la communauté célébrante demande au Père d’envoyer son Esprit Saint sur le pain et sur le vin pour qu’ils deviennent le corps et le sang de Jésus.

La Prière eucharistique III dit explicitement : « Nous te supplions de consacrer toi-même les offrandes que nous apportons. Sanctifie-les par ton Esprit pour qu’elles deviennent le corps et le sang de ton Fils. » C’est donc le Père qui consacre par son Esprit. Il revient au prêtre de dire la prière, au nom de la communauté, pour qu’il en soit ainsi.

Pie XII, citant Bellarmin dans Mediator Dei (20/11/1947), redit la foi commune de l’Église depuis les origines : « le sacrifice est offert principalement dans la personne du Christ. C’est pourquoi l’offrande qui suit la consécration atteste en quelque sorte que toute l’Église consent à l’oblation faite par le Christ et offre avec Lui ». L’hésitation de la Prière eucharistique n° 1 (« nous t’offrons pour eux, ou ils t’offrent pour eux-mêmes ») est la trace de cette conviction, malgré la survalorisation sacrificielle du rôle du prêtre.

D’ailleurs, le « nous » de la PE n’est pas un pluriel de majesté : même s’il est seul ministre ordonné, le prêtre dit « nous » pour exprimer qu’il dit la prière de l’Église, au nom de l’Église et avec elle. Encore une fois; répétons que tous célèbrent, mais pas de la même manière. Le Catéchisme de l’Église catholique est là-dessus très clair : « La liturgie est ‘action’ du ‘Christ tout entier’ (Christus totus). Ceux qui dès maintenant la célèbrent au-delà des signes sont déjà dans la liturgie céleste, là où la célébration est totalement communion et Fête. » (CEC n° 1136, question : Qui célèbre ?)

Les numéros suivants développent l’argumentation, qui est eschatologique : parce que la liturgie anticipe la louange finale, tous y sont associés, et tous célèbrent.

« C’est à cette liturgie éternelle que l’Esprit et l’Église nous font participer lorsque nous célébrons le mystère du salut dans les sacrements. C’est toute la Communauté, le Corps du Christ uni à son Chef (Caput = sa Tête) qui célèbre. ‘Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations de l’Église, qui est le ‘sacrement de l’unité’, c’est-à-dire le peuple saint réuni et organisé sous l’autorité des évêques. C’est pourquoi elles appartiennent au Corps tout entier de l’Église, elles le manifestent et elles l’affectent; mais elles atteignent chacun de ses membres, de façon diverse, selon la diversité des ordres, des fonctions et de la participation effective’ (SC 26).

C’est pourquoi aussi ‘chaque fois que les rites, selon la nature propre de chacun, comportent une célébration commune, avec fréquentation et participation active des fidèles, on soulignera que celle-ci, dans la mesure du possible, doit l’emporter sur leur célébration individuelle et quasi privée’ (SC 27).

L’assemblée qui célèbre est la communauté des baptisés qui, ‘par la régénération et l’onction de l’Esprit Saint, sont consacrés pour être une maison spirituelle et un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels’ (LG 10).

Ce ‘sacerdoce commun’ est celui du Christ, unique Prêtre, participé par tous ses membres. » (CEC nos 1139-1141)

« Ainsi, dans la célébration des sacrements, c’est toute l’assemblée qui est ‘liturge’, chacun selon sa fonction, mais dans ‘l’unité de l’Esprit’ qui agit en tous. ‘Dans les célébrations liturgiques, chacun, ministre ou fidèle, en s’acquittant de sa fonction, fera seulement et totalement ce qui lui revient en vertu de la nature de la chose et des normes liturgiques’ (SC 28). » (CEC n° 1144)

Au Moyen-Âge, on affirmait avec audace: « Le prêtre ne sacrifie pas seul, ne consacre pas seul, mais toute l’assemblée des fidèles qui assistent consacre avec lui, sacrifie avec lui [2] ». Le Père Congar confirme : « Toute l’assemblée liturgique est célébrante et consacrante. » Et il ajoute : « Mais ce serait une erreur ecclésiologique et une hérésie liturgique de faire dire les paroles de la consécration par toute l’assemblée. Elle a son président, qui y fonctionne comme président. Et cependant elle est tout entière sacerdotale et célébrante [3]. »

Fêtons donc le Saint Sacrement, en ne séparant pas l’eucharistie de l’Eglise, en nous impliquant dans chaque messe en tant que concélébrants, grâce au prêtre qui préside…

 

 


[1]. Guillaume de Saint-Thierry, Sur le sacrement de l’Autel, ch. 12 (P. L. 180, 361-362) in Catholicisme, Les aspects sociaux du dogme, Œuvres complètes VII, pp. 345-346, tr. fr. Henri de Lubac, Cerf, Paris, 2003.

[2]. Attribué à Guerric d’Igny, Sermo 5,15; PL 185,87 AB : cité par CONGAR Y., Vatican II, Cerf, coll. Unam Sanctam 66, Paris, 1967, p. 252.

[3]. CONGAR Y., Le Concile de Vatican II, Cerf, coll. Théologie Historique 71, Paris, 1984, p. 113.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Dieu t’a donné cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue » (Dt 8, 2-3.14b-16a)

Lecture du livre du Deutéronome
Moïse disait au peuple d’Israël : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. N’oublie pas le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. C’est lui qui t’a fait traverser ce désert, vaste et terrifiant, pays des serpents brûlants et des scorpions, pays de la sécheresse et de la soif. C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure. C’est lui qui, dans le désert, t’a donné la manne – cette nourriture inconnue de tes pères. »

PSAUME
(Ps 147 (147 B), 12-13, 14-15, 19-20)
R/ Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! (Ps 147, 12a)

Glorifie le Seigneur, Jérusalem !
Célèbre ton Dieu, ô Sion !
Il a consolidé les barres de tes portes,
dans tes murs il a béni tes enfants.

Il fait régner la paix à tes frontières,
et d’un pain de froment te rassasie.
Il envoie sa parole sur la terre :
rapide, son verbe la parcourt.

Il révèle sa parole à Jacob,
ses volontés et ses lois à Israël.
Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ;
nul autre n’a connu ses volontés.

DEUXIÈME LECTURE
« Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1 Co 10, 16-17)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères, la coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.

SÉQUENCE
Cette séquence (ad libitum) peut être dite intégralement ou sous une forme abrégée à partir de : « Le voici, le pain des anges ».
Sion, célèbre ton Sauveur, chante ton chef et ton pasteur par des hymnes et des chants. Tant que tu peux, tu dois oser, car il dépasse tes louanges, tu ne peux trop le louer. Le Pain vivant, le Pain de vie, il est aujourd’hui proposé comme objet de tes louanges. Au repas sacré de la Cène, il est bien vrai qu’il fut donné au groupe des douze frères. Louons-le à voix pleine et forte, que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs ! C’est en effet la journée solennelle où nous fêtons de ce banquet divin la première institution. À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne. L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit. Ce que fit le Christ à la Cène, il ordonna qu’en sa mémoire nous le fassions après lui. Instruits par son précepte saint, nous consacrons le pain, le vin, en victime de salut. C’est un dogme pour les chrétiens que le pain se change en son corps, que le vin devient son sang. Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature. L’une et l’autre de ces espèces, qui ne sont que de purs signes, voilent un réel divin. Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces. On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier. Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. Bons et mauvais le consomment, mais pour un sort bien différent, pour la vie ou pour la mort. Mort des pécheurs, vie pour les justes ; vois : ils prennent pareillement ; quel résultat différent ! Si l’on divise les espèces, n’hésite pas, mais souviens-toi qu’il est présent dans un fragment aussi bien que dans le tout. Le signe seul est partagé, le Christ n’est en rien divisé, ni sa taille ni son état n’ont en rien diminué. * Le voici, le pain des anges, il est le pain de l’homme en route, le vrai pain des enfants de Dieu, qu’on ne peut jeter aux chiens. D’avance il fut annoncé par Isaac en sacrifice, par l’agneau pascal immolé, par la manne de nos pères. Ô bon Pasteur, notre vrai pain, ô Jésus, aie pitié de nous, nourris-nous et protège-nous, fais-nous voir les biens éternels dans la terre des vivants. Toi qui sais tout et qui peux tout, toi qui sur terre nous nourris, conduis-nous au banquet du ciel et donne-nous ton héritage, en compagnie de tes saints. Amen.

ÉVANGILE
« Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6, 51-58)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.

Alléluia. (Jn 6, 51.58)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
 En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs :  « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »  Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »  Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous.  Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour.  En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson.  Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui.  De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.  Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Patrick BRAUD

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