L'homélie du dimanche (prochain)

23 novembre 2025

Si je t’oublie, Jérusalem…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Si je t’oublie, Jérusalem…

Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année A
30/11/25

Cf. également :
La venue. Quelle venue ?
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Encore un Avent…
Gravity, la nouvelle arche de Noé ?
Ce déluge qui nous rend mabouls
L’absence réelle
Le syndrome du hamster
Dans l’évènement, l’avènement
L’évènement sera notre maître intérieur
Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?


1. Down by the riverside

Comment nourrir l’espérance de la liberté sans verser dans la haine de l’oppresseur ? Les esclaves noirs déportés d’Afrique aux 16°–18° siècles et leurs descendants cherchèrent à sortir du malheur, les uns par la violence (Malcom X), les autres par la non-violence (Martin Luther King). Ceux qui étaient chrétiens lisaient et relisaient l’Exode pour y trouver le chemin vers la Terre promise. Ils relisaient également Isaïe (notre première lecture notamment : Is 2,1-5) pour y puiser le courage d’annoncer un temps où « les peuples feront de leurs épées des socs, et de leurs lances des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée. On n’apprendra plus la guerre ».
Si vous avez déjà vu Louis Armstrong gonfler ses grosses joues pour trompetter ces paroles, si vous avez entendu sa grosse voix de basse érailler la promesse d’Isaïe, vous n’oublierez pas de sitôt la folle prophétie qui accompagne l’attente du Messie : « jamais nation contre nation ne lèvera l’épée. On n’apprendra plus la guerre ».
En anglais, ce negro spiritual « Down by the riverside » a inspiré – depuis bien avant la guerre de Sécession – la démarche vers le baptême de millions d’esclaves renonçant à la violence au nom de leur foi.

Gonna lay down my burden, Down by the riverside
I ain’t gonna study war no more
Je vais déposer mon fardeau le long de la rivière
et jamais plus je n’étudierai la guerre…

Voilà une portée sociale immense pour ce petit verset d’Isaïe 2,4 !
Les pacifistes ont repris ce chant dans leurs manifestations contre la guerre du Vietnam dans les années 60. Même le pape Paul VI l’a repris en son compte avec son célèbre cri devant l’assemblée générale de l’ONU : « Jamais plus la guerre ! » (le 04/10/1965)

Rien de naïf, aucun doux pacifisme bêlant dans ces mots d’Isaïe : même en nous préparant à la guerre contre la Russie, nous pouvons éduquer nos cœurs et nos peuples à désirer la paix, à ne pas haïr ceux qu’il nous faudra combattre.
La défense contre l’agresseur est légitime.
L’attente du Messie – n’est-ce pas le début de l’Avent en ce dimanche ? – nous oblige seulement à toujours penser « le coup d’après », le moment où l’on pourra arrêter de fabriquer des armes, des missiles, des drones et des bombes, parce qu’un accord pérenne et juste aura été trouvé.

2. Tous à Jérusalem !
Il est quand même fou de constater que l’avenir de la paix mondiale se joue en partie sur ces quelques kilomètres carrés coincés entre le Jourdain et la mer ! Et la ville de Jérusalem concentre sur elle tous les enjeux, toutes les tensions, aspirations et contradictions des conflits à venir.
Si je t’oublie, Jérusalem… dans Communauté spirituelle dd8e90d_afp-32bj3kv

Isaïe pressentait déjà que la ville de David jouerait un rôle essentiel dans les relations internationales ! Il annonce une ère messianique, que nous croyons inaugurée en Jésus, où « le loup habitera avec l’agneau… » (Is 11,6), c’est-à-dire où Palestiniens et Israéliens vivront en frères, où l’Europe sera source de paix et non plus de guerres mondiales comme au XX° siècle, où chinois, américains et indiens s’entendront sur l’avenir de la planète etc…. Et dans notre première lecture (Is 2,1-5, repris en Mi 4,1-3), il annonce que Jérusalem deviendra la capitale mondiale de la paix, centre de pèlerinage pour tous les peuples.

Utopique ? Naïf ? Peut-être. Mais ceux qui ont cru à ce genre d’utopie ont réconcilié la France et l’Allemagne après 1945, ont créé l’Europe pour la paix, ont aboli les lois raciales aux États-Unis, l’apartheid en Afrique du Sud… : la liste est trop longue !

L’universalisme d’Isaïe dans ce texte est toujours une formidable source d’action politique et sociale.
C’est un universalisme « centripète » en fait : « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux ». La prière de Salomon pour consacrer le premier Temple en témoigne :
« Si donc, à cause de ton nom, un étranger, qui n’est pas de ton peuple Israël, vient d’un pays lointain – on entendra parler de ton grand nom, de ta main forte et de ton bras étendu – prier dans cette Maison, toi, dans les cieux où tu habites, écoute-le. Exauce toutes les demandes de l’étranger. Ainsi, tous les peuples de la terre, comme ton peuple Israël, vont reconnaître ton nom et te craindre. Et ils sauront que ton nom est invoqué sur cette Maison que j’ai bâtie. » (1R 8,41-43)
28-En-route-vers-Jerusalem guerre dans Communauté spirituelleLes psaumes insistent sur le rôle central de Jérusalem et de son roi-Messie :
« Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande. Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront » (Ps 72,10-11)

Le Temple de Jérusalem est une maison de prière pour tous les peuples : « Je les conduirai à ma montagne sainte je les comblerai de joie dans ma maison de prière, leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel, car ma maison s’appellera “Maison de prière pour tous les peuples” » (Is 56,7).

Jésus lui-même se réfère à cet universalisme pour dénoncer les trafics polluant le Temple :
« Il enseignait, et il déclarait aux gens : “L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits” » (Mc 11,17).

On peut penser la mission de l’Église selon ce dynamisme du rassemblement : rassemblement eschatologique de toutes les nations à Jérusalem pour Isaïe et Salomon, rassemblement de toutes les cultures dans la communion ecclésiale pour nous aujourd’hui.
Ce modèle centripète de la mission a déjà porté de très beaux fruits : la vitalité des premières communautés chrétiennes tout autour du bassin méditerranéen dans les premiers siècles (cf. Actes des Apôtres), l’évangélisation par les monastères au Moyen Âge en Europe etc…

L’autre conception de la mission de l’Église sera sans surprise un universalisme « centrifuge ».

La présence de Paul à Rome, loin de Jérusalem, l’oblige à décentrer sa perspective : « les nations païennes peuvent rendre gloire à Dieu. Comme le dit l’Écriture : je te louerai parmi les nations » (Rm 15,4-9). Il ne s’agit plus là d’attirer le monde entier à Jérusalem (ou dans l’Église), mais d’être dispersés au milieu des peuples pour leur permettre d’entrer en communion avec Dieu chacun selon son génie propre. On peut penser la mission de l’Église selon ce dynamisme de l’envoi.

Dans cette époque qui est la nôtre, tous les problèmes – sinon tous les peuples – semblent converger vers Jérusalem, ville de discorde, symbole de désunion.
Les juifs religieux enragent de ne pouvoir construire le troisième Temple sur le mont Sion, à cause de la mosquée Al Aqsa et des accords internationaux.
Les musulmans considèrent que c’est leur lieu saint, annexant au passage Abraham et changeant Isaac en Ismaël.
Les chrétiens voudraient que cette ville soit à tous, en fidélité au souhait du Christ qui y a subi sa Passion.
Autrement dit : le dossier de la paix à Jérusalem, en Palestine et en Israël, est avant tout un dossier religieux. C’est un aveuglement bien occidental de n’y voir que tractations politiques, pétrodollars et lobbys américains !

 3. Blasphème, substitution, falsification et annexion : les trois monothéismes au banc des accusés
Avant les bombardements de Gaza, il y eut l’hostilité entre juifs et chrétiens pendant des siècles. Paul et les Pères de l’Église racontent les persécutions violentes dont les premiers chrétiens – encore assimilés aux juifs – furent victimes au début.

deux statues de femmes, l'une en reine couronnée, et l'autre aux cheveux dénoués et aux yeux couverts d'un bandeau

L’Église et la synagogue

Ce n’est qu’après 90 que les chrétiens furent expulsés des synagogues, et tombèrent sous le coup de deux accusations de blasphème, méritant la mort aux yeux des juifs : faire de Jésus un Dieu, et délaisser les prescriptions rituelles de la Loi de Moïse (circoncision, alimentation, ablutions, shabbat etc.). Ce sont eux qui ont exclu les chrétiens des synagogues, les poussant à « faire Église » en quelque sorte. En réaction, certains chrétiens pensèrent que Dieu avait rejeté Israël, et que c’était maintenant à l’Église de prendre sa place. C’est ce que l’on appelle la théorie de la substitution. Une version primitive du grand remplacement, en quelque sorte.

Les dons et les promesses de Dieu à l’« ancien Israël » sont transférés à l’Église, qui devient le « nouvel Israël », le « nouveau peuple de Dieu ». Il s’ensuit que le judaïsme n’a plus qu’une valeur toute relative, en fonction du christianisme, dont il n’est que l’imparfaite préfiguration et le témoin dépassé, rejeté par Dieu à cause du « déicide » opéré sur Jésus de Nazareth.

Aujourd’hui, l’Église a répudié toute « théologie de la substitution » et reconnaît l’élection actuelle du peuple juif, « le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance qui n’a jamais été révoquée » selon l’expression du pape Jean-Paul II devant la communauté juive de Mayence le 17 novembre 1980. Le chapitre 11 de l’épître aux Romains est désormais relu à la lumière de cette persistance de la Première Alliance : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Pas du tout ! Moi-même, en effet, je suis Israélite, de la descendance d’Abraham, de la tribu de Benjamin. Dieu n’a pas rejeté son peuple, que, d’avance, il connaissait » (Rm 11,1-2).
Tant que l’Occident chrétien s’est pensé comme le véritable Israël, il n’y avait guère de légitimité à accorder aux juifs la possibilité de se trouver une terre. Israël n’existait plus comme peuple de l’Alliance, remplacé par l’Église, donc l’aspiration à retrouver l’ancien territoire perdu (perte considérée comme une punition à cause de leur déicide, comme l’Église le disait à l’époque) était nulle et non avenue.

 Jérusalem

Manuscrit persan du Moyen Âge représentant le prophète Mahomet conduisant Jésus, Moïse et Abraham à la prière

La situation s’est compliquée davantage encore avec les conquêtes militaires de l’islam dès le VII° siècle. L’islam prétend que les juifs ont falsifié l’Ancien Testament, et les chrétiens le Nouveau Testament. Cette « théorie de la falsification » des Écritures conduit logiquement à la théorie de l’annexion pure et simple : ni Abraham ni Moïse ni David n’étaient juifs, Jésus n’était pas chrétien, tous étaient soumis à Dieu, musulmans (c’est le sens étymologique du nom). Et le Coran prétend rétablir la vérité première de leur message qui aurait été déformé par les juifs et les chrétiens. L’islam voit dans le judaïsme et le christianisme des déformations, des trahisons du message monothéiste. C’est la conséquence du dogme de la déformation (tah.rīf) des Écritures antérieures, fondé notamment sur quelques versets du Coran (II,75 ; IV,46 ; V 13,41). Ces versets ne sont pas très clairs, mais selon l’interprétation la plus courante, ils indiquent que les textes sacrés ont été trafiqués, notamment parce que l’annonce de la prophétie de Mohamed aurait été gommée des textes juifs et chrétiens. Les juifs imaginent posséder la Torah révélée à Moïse, et les chrétiens l’Évangile, fruit de la prédication de Jésus ; mais les deux livres ont été falsifiés (selon le Coran), respectivement par les juifs et par les chrétiens, ce qui leur ôte toute authenticité et autorité. Le contenu authentique des révélations faites à Moïse et à Jésus a heureusement été préservé, précisément dans le Coran. La disparition de la version authentique de la Torah et de l’Évangile perd donc de sa gravité, puisque le Coran les remplace (substitution).
Pour les musulmans il n’y a pas trois Alliances, trois religions, mais un seul message que Mohammed a enfin restauré dans sa pureté originelle. Difficile de nier davantage l’altérité des croyants se réclamant du judaïsme ou du christianisme !

 paix- Appliquez la théorie du blasphème à Jérusalem : seuls les juifs fidèles à la Torah ont droit d’y habiter. C’est leur héritage. Sion demeure la capitale éternelle d’Israël. Les autres croyants ont trahi et sont infidèles.

- Appliquez la théorie de la substitution à Jérusalem : les juifs n’ont droit à aucune exclusivité. Ils doivent laisser la place, ou au mieux la partager avec chrétiens et musulmans. Jérusalem doit obtenir le statut de ville internationale. Aujourd’hui, les catholiques diraient plutôt que Jérusalem est universelle non pas bien que juive mais parce que juive.

- Appliquez la théorie de la falsification/annexion à Jérusalem : seuls les musulmans savent ce qui s’y est passé (le prétendu voyage céleste de Mohamed à la mosquée Al Aqsa exprime au plus haut point cette volonté d’annexion). C’est une ville sainte de l’islam, la plus importante après la Mecque et Médine. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’universalisme d’Isaïe annonçant le rassemblement de tous les peuples à la maison du Seigneur a été transposé par Mohamed à la Kaaba de La Mecque : toute l’Oumma (la communauté musulmane mondiale, c’est-à-dire potentiellement toute l’humanité) doit converger vers la pierre noire et tourner autour pour en faire le centre du monde…

Tant qu’on ne prendra pas conscience que la paix à Gaza, en Palestine et en Israël est avant tout un débat théologique, on ne pourra pas trouver de solution durable.
L’Occident est encore fasciné par la tentative de l’immense Emmanuel Kant de fonder une paix perpétuelle entre les nations sur la seule raison. Son traité de paix perpétuelle (1795) a nourri les rêves de tous les pacifistes européens. Ultime tentative de se débarrasser de la question religieuse, afin qu’elle n’interfère pas dans les débats, tant elle est explosive…
Mais le réel revient au galop : impossible d’éliminer YHWH, le Christ ou Allah de l’équation au Moyen-Orient comme ailleurs, des débats sur les guerres en cours et à venir ! Il faudra que les responsables européens suivent des cours de théologie et d’histoire des religions. Il faudra que les peuples d’Europe se ressaisissent de leur patrimoine spirituel, afin de que par exemple les orthodoxes russes ne les considèrent plus comme décadents, afin que la coexistence des trois monothéismes en Israël comme en Europe permette à chacun d’exister en vérité. Le même effort intellectuel sera à demander aux musulmans et aux juifs, aux orthodoxes et protestants.
Pas de paix sans vérité ! La vérité est à chercher plus qu’à posséder ; elle échappe aux doxas poutiniste ou wokiste ; elle n’est pas dans le djihad du Hamas ou du Hezbollah ; elle n’est pas dans les mensonges trumpistes ni dans les délires des complotistes de tous bords.

Reprenons les paroles du psaume de ce dimanche pour prier sur Jérusalem, comme Jésus l’a fait lui-même, en pleurant :

800px-Jerusalem-2013%282%29-Aerial-Temple_Mount-%28south_exposure%29 TempleAppelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

« Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie !
Je veux que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir,
si je n’élève Jérusalem, au sommet de ma joie. » (Ps 137,5-6)



LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE
Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

PSAUME
(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE
Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

Patrick BRAUD

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12 mai 2019

Dieu nous donne une ville

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Dieu nous donne une ville

Homélie pour le 5° Dimanche de Pâques / Année C
19/05/2019

Cf. également :

À partir de la fin !
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Comme des manchots ?
Aimer ses ennemis : un anti-parcours spirituel
J’ai trois amours
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?
Conjuguer le verbe aimer à l’impératif

  • La Cité de Dieu

Dieu nous donne une ville dans Communauté spirituelleL’incendie de la toiture de Notre-Dame de Paris a révélé l’importance d’un tel symbole au cœur d’une métropole. Sans elle, la ville de lumière aurait été comme éborgnée. Comme si les parisiens faisaient corps en partie grâce à elle. Et la nation tout entière se reconnaît en Paris comme Paris se reconnaît en sa cathédrale. Et dans le monde entier !

La question de la ville est au cœur de nos identités modernes. Comment rendre nos mégapoles plus fraternelles malgré l’anonymat et le béton qui sépare ? Comment rendre nos agglomérations plus sûres alors que le crime et la délinquance y prolifèrent ? Comment mélanger ses habitants alors qu’ils ont tendance à s’isoler en une multitude d’îlots juxtaposés, par classes sociales, revenus, religions… ? Comment ouvrir nos villes à l’étranger, aux touristes, aux passants, sans pour autant perdre notre art de vivre ?

En fait, ces questions sur la ville ne sont pas nouvelles. La Bible commence avec Caïn et Abel par le conflit entre nomades et agriculteurs, et la fondation d’une ville - la première – par Caïn le fratricide. Et la Bible se termine par la grandiose image de l’Apocalypse de notre deuxième lecture de ce dimanche :

« Moi, Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés et, de mer, il n’y en a plus. Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. » (Ap 21, 1-5)

Entre ce point d’arrivée et le point de départ, l’histoire humaine tente de se déployer, alternant nostalgie et volonté de puissance prométhéenne.

Que retenir de cette promesse d’une cité radieuse (pour parler comme Le Corbusier) telle que l’Apocalypse nous la révèle ?

 

  • Du jardin jadis perdu à la ville

La nostalgie du jardin originel nous taraude toujours. Le mythe de l’Éden de Gn 1 est à l’opposé de Pékin ou New York ! Et nous chantions autrefois :
« Tu nous conduis, Seigneur Jésus vers la fraicheur des sources vives, vers le jardin jadis perdu ».

Or Jean nous affirme que le terme de l’histoire n’est pas un retour au point de départ, comme si l’histoire n’avait rien apporté. Le Coran cède à cette nostalgie en dépeignant le paradis sous l’effet idyllique d’un jardin où tout coule à flots, où les plaisirs terrestres deviennent infinis et permanents. Avec l’Apocalypse, on ne revient pas au jardin jadis perdu. On ne cautionne plus le mythe de l’éternel retour, où le salut serait en arrière, aux origines. Car il y a du neuf avec l’action humaine dont Dieu lui-même tient compte pour bâtir l’avenir. Aucun romantisme christiano-champêtre dans la vision de la Jérusalem céleste ! Avec l’accélération de la migration des campagnes vers les villes (75% de l’humanité fin 20° siècle vs 10% à peine dans l’Antiquité), l’enjeu n’en est que plus actuel.

390007 Jérusalem dans Communauté spirituelle

  • Une ville donnée et non construite de main d’homme

Pourtant la ville est une invention humaine, pas divine. Condamné à l’errance après le meurtre de son frère, Caïn résiste et refuse cette condition trop insécurisante. Il fonde la première ville – Hénoc - et y établit sa famille. Il s’installe au lieu d’errer. Il se protège avec des murailles au lieu d’être exposé à tous les dangers. La ville naît donc de la révolte de l’homme et de sa volonté d’autonomie. Du coup, les cités de la Bible sont à l’image de nos cités contemporaines : des concentrés de l’ambiguïté humaine capable d’édifier des Notre-Dame non loin des bidonvilles ou de la Bourse. Les villes bibliques sont pleines de bruit et de fureur. Sodome et Gomorrhe incarnent le non respect de l’hospitalité et de l’étranger ; Babel la confusion entre les peuples ; Babylone la déportation et l’exil ; Jéricho la ville refermée sur ses murailles ; Ninive la corruption ; Rome l’empire colonisateur etc. Quand nous construisons nos villes, nous y concentrons le pire et le meilleur de nous-mêmes : criminalité et entraide, animations et solitudes, cultures et argent roi, cathédrales et places financières, urbanisme délirant et quartiers magnifiques…

L’Apocalypse nous promet étrangement que Dieu tient compte de nos rêves urbains, en les purifiant de ce qu’ils recèlent d’inhumain. La ville qui descend du ciel n’est pas faite de main d’homme, mais de l’amour de Dieu. La technique de nos métiers ne peut pas la construire, pourtant il y a bien une technique divine qui a réalisé une telle conception. Elle ne ressemble pas à nos cités illustres, au contraire elle invite nos cités à lui ressembler. Cette ville qui descend du ciel est un don à recevoir et non une construction à réussir.

Dieu avait déjà retourné comme un gant le désir humain de bâtir grand avec le Temple de Jérusalem. Le grand roi David veut laisser une trace derrière lui (un peu comme Mitterrand avec la pyramide du Louvre ou Macron avec la reconstruction de Notre-Dame…) et se met en tête de bâtir un temple si extraordinaire qu’il établira son prestige et sa renommée pour les siècles des siècles. Heureusement, le prophète Nathan le fait descendre de son piédestal (2S 7) : ‘tu crois que c’est toi qui vas bâtir une demeure pour Dieu alors que c’est l’inverse. Aussi Dieu te donne une descendance royale, mais toi tu ne construiras pas le Temple. C’est ton fils Salomon qui l’achèvera, selon des plans qui lui seront inspirés par la sagesse et non par l’orgueil’.

Avec l’Apocalypse, tout se passe donc comme si Dieu nous disait : ‘tu veux une ville et non l’errance ? D’accord, je te prends au mot. Je vais te donner ce que tu désires, mais non pas selon ton rêve de puissance, de technique et de domination. Tu renonceras à faire habiter Dieu chez toi, à ta manière, parce que c’est toi qui vas habiter en Dieu lui-même.

 

  • La Jérusalem céleste, et non Rome ou Paris

Au moment où Jean écrit l’Apocalypse, Jérusalem n’est plus qu’un tas de ruines fumantes. La révolte des juifs contre l’occupation romaine a entraîné une guerre, puis le siège et la prise de la ville par l’empereur Titus, avec son lot de destructions, d’exactions et de pillages. L’Arc de Triomphe de Titus toujours visible à Rome porte gravé le souvenir de cette humiliation imposée aux juifs en 70 : la destruction du Temple de Jérusalem, le vol de ses trésors, la déportation en esclavage de ses habitants, l’incendie et la ruine de la ville.

L'Arc de Titus (Crédit : CC-BY- Steerpike/Wikimedia Commons)

Si Jean avait rêvé d’une ville forte et puissante à la manière humaine, il nous aurait dépeint une Rome éternelle enfin devenue chrétienne. Eh bien non ! C’est Jérusalem qui devient le symbole de notre avenir, justement parce que la ville est maintenant trop faible pour croire dominer le monde ou rayonner de splendeur par sa seule force. Dieu renverse  les puissants de leur trône, il élève des humbles.

Du coup, on s’aperçoit que la Jérusalem éternelle descendant du ciel n’est pas une copie de l’ancienne, terrestre. C’est plutôt l’inverse : le meilleur de la capitale de David était déjà inspiré parce qu’elle allait devenir en Dieu. Par exemple les murailles : elles protègent, mais n’isolent plus, car les portes nombreuses font respirer et communiquer avec tout l’univers. Ainsi la réconciliation entre juifs et chrétiens : la symbolique des chiffres de la nouvelle Jérusalem l’annonce. Il y a 12 portes comme les 12 tribus d’Israël ou les 12 apôtres. 12 fondations en pierres précieuses, 12 anges aux portes, 12 000 coudées de largeur. Les 12 portes sont une combinaison (4×3) du chiffre cardinal de l’univers (4) combiné à celui de la Trinité (3). Les 144 coudées de hauteur évoquent le carré de 12, c’est-à-dire la plénitude d’Israël et l’Église enfin réunis.

Il y a donc comme une conversion de notre désir de ville dans le don de cette Jérusalem céleste à l’humanité, « ville où tout ensemble ne fait qu’un ».

Dans son ouvrage « Sans feu ni lieu » (1970) Jacques Ellul commente :

« Par amour, Dieu révise ses propres desseins, pour tenir compte de l’histoire des hommes, y compris de leurs plus folles révoltes. […]

Et c’est ici, que se produit le fait le plus étrange. L’homme actuel a raison aussi spirituellement. Inconsciemment et sans le savoir lorsqu’il préfigure l’avenir sous la couleur de la ville, il a raison en vérité. Seulement, il y a un saut à faire. Alors qu’il la voit sous son aspect technique et sociologique, le véritable avenir, le véritable but de l’histoire qui apparaît quand l’histoire s’achève et se clôt est bien une ville, mais une autre que celle imaginée : il s’agit de la Jérusalem céleste ».

 

  • Reconstruire nos villes à partir de la fin

En décrivant la Jérusalem céleste descendant du ciel, Jean nous invite à transformer nos villes à cette image, pour commencer à vivre dès maintenant ce que Dieu veut nous donner pour toujours. Quel urbaniste traduira en plan audacieux la vocation urbaine à rassembler de manière trinitaire, sans confusion ni séparation, sans violence ni indifférence ? Quels architectes inventeront des murailles qui protègent tout en laissant respirer à pleines portes ? Quelles seront les fondations invisibles aussi précieuses que les bâtiments construits dessus ? Quelle Église osera proclamer que le vrai Temple de Dieu c’est l’homme, au point qu’il n’y a plus besoin de cathédrale dans la ville nouvelle ? Et si on construit quand même des cathédrales parce qu’il faut bien des panneaux indicateurs le long de la route tant qu’on n’est pas arrivé au but, comment renverront-elles au vrai sanctuaire qui est le cœur de l’homme ? Comment réconcilier juifs et chrétiens dans cette cité, musulmans et hindous, communautés de toutes religions, ethnies ou opinions comme elles sont appelées à l’être dans la Jérusalem aux 12 portes ? N’attendons pas que les puissants, les princes ou  les présidents fassent ce travail de conversion de notre vie urbaine pour nous, ou à notre place ! Chacun peut dès lors s’engager, les yeux fixés sur la cité radieuse de Jean, pour transformer son immeuble, sa maison, son quartier, sa commune à l’image de sa vocation ultime : rassembler dans une communion fraternelle ceux que tout diviserait autrement.

Futur Présent Passé

À Noël, nous chantions : « un enfant nous est né, un fils nous est donné ». En ces temps qui sont les derniers, nous chantons avec l’Apocalypse : « une ville nous est donnée ».

Venant de la fin des temps, une ville nous est donnée pour inspirer nos cités en conjurant leur dureté, leur violence. Non faite de main d’homme, la Jérusalem céleste descend du ciel pour que nos constructions ou reconstructions de Paris, de Rome ou de New York sachent accueillir la présence de Dieu en chacun et lui servent d’écrin.

Comment pouvons-nous nous engager à recevoir ce don d’une ville plus « divine » ?
Par quels engagements de quartier, d’associations culturelles ou sportives ?
Par quelle réconciliation entre groupes séparés, juxtaposés ou opposés ?
Par quels témoignages spirituels au cœur de la ville pour appeler à recevoir plutôt qu’à construire ?

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux » (Ac 14, 21b-27)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
En ces jours-là, Paul et Barnabé, retournèrent à Lystres, à Iconium et à Antioche de Pisidie ; ils affermissaient le courage des disciples ; ils les exhortaient à persévérer dans la foi, en disant : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. » Ils désignèrent des Anciens pour chacune de leurs Églises et, après avoir prié et jeûné, ils confièrent au Seigneur ces hommes qui avaient mis leur foi en lui. Ils traversèrent la Pisidie et se rendirent en Pamphylie. Après avoir annoncé la Parole aux gens de Pergé, ils descendirent au port d’Attalia, et s’embarquèrent pour Antioche de Syrie, d’où ils étaient partis ; c’est là qu’ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l’œuvre qu’ils avaient accomplie. Une fois arrivés, ayant réuni l’Église, ils rapportèrent tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert aux nations la porte de la foi.

Psaume
(Ps 144 (145), 8-9, 10-11, 12-13ab)

R/ Mon Dieu, mon Roi,
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
ou : Alléluia.
(Ps 144, 1)

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour ;
la bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Ils annonceront aux hommes tes exploits,
la gloire et l’éclat de ton règne :
ton règne, un règne éternel,
ton empire, pour les âges des âges.

Deuxième lecture
« Il essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 21, 1-5a)

Lecture de l’Apocalypse de saint Jean
Moi, Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés et, de mer, il n’y en a plus. Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur : ce qui était en premier s’en est allé. » Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. »

Évangile
« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 13, 31-33a.34-35)
Alléluia. Alléluia. Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Alléluia. (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »
Patrick BRAUD

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17 avril 2017

Deux utopies communautaires chrétiennes

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Deux utopies communautaires chrétiennes

Homélie pour le 2° dimanche de Pâques / Année A 23/04/2017

Cf. également :

Le Passe-murailles de Pâques

Le maillon faible

Que serions-nous sans nos blessures ?

Croire sans voir

Au confluent de trois logiques ecclésiales : la communauté, l’assemblée, le service public

Riches en miséricorde?

Êtes-vous plutôt centripètes ou centrifuges ?

 

Le Palais social de Guise

Deux utopies communautaires chrétiennes dans Communauté spirituelle 1.courpavilloncentralfjpgAvez-vous déjà visité le Familistère de Jean-Baptiste André Gaudin dans l’Aisne ? C’est un endroit exceptionnel, un lieu de pèlerinage social.

En 1846, Godin installa une petite usine à Guise avec 30 ouvriers pour fabriquer le célèbre poêle qu’il venait d’inventer. Il y eut bientôt 1500 ouvriers et la production, de 700 appareils par an, passa à 50 000. Soutenu par sa réussite économique, Godin put nourrir ses idéaux sociaux. Il s’imprégna des thèses du théoricien socialiste Charles Fourier qui tenta d’imaginer une alternative à l’horreur de la condition ouvrière, et synthétisa ses idées dans le Phalanstère. A 40 ans, le prospère fabricant de poêles et objets en fonte décida d’exécuter à Guise un modèle social inspiré du phalanstère, « le familistère ». De 1859 à 1882, Godin édifia le « palais social ». Le Familistère comprenait 500 logements loués aux ouvriers, mais aussi un « pouponnat », une école mixte et laïque, un théâtre, une piscine, des magasins. Parallèlement, il s’installait sur la scène politique. L’œuvre de Godin était exceptionnelle par son esprit autogestionnaire. Les ouvriers étaient intéressés à la gestion de la fabrique et aux bénéfices de l’entreprise. Surtout Godin mit en place un système de protection mutualiste. En 1880, huit ans avant sa mort, il créa la « Société du Familistère de Guise, Association du Capital et du Travail » dont les ouvriers étaient actionnaires. La coopérative fonctionna jusqu’en 1968, lorsqu’elle fit faillite sous la pression économique. Le Palais social de Guise est une de ces multiples résurgences dans l’histoire de l’utopie communautaire de vie fraternelle et de partage des biens.

De Woodstock au Larzac, des kibboutz aux communautés nouvelles, des monastères au New Age, du familistère d’André Godin à la ‘cité radieuse’ de Le Corbusier, l’aspiration à des formes de vie communautaires radicales traverse toute l’histoire humaine, et engendre régulièrement des innovations sociales bénéficiant à tous.

 

L’utopie de Jérusalem

Les Actes des Apôtres, juste après Pâques, nous offrent également dans la première lecture une description de la vie commune idéale des premiers disciples du Ressuscité :

Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. […] Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. (Ac 2,42-44)

Sous l’angle économique, on a pu qualifier l’Église de Jérusalem de première incarnation d’un communisme intégral. C’est en effet un sens du partage élevé (« à chacun selon ses besoins »), une abolition volontaire de la propriété privée (« nul ne disait se tient ce qui lui appartenait »), une révolution sociale (plus de chefs ni de supérieurs, mais des frères et des sœurs).

Fichier:De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.jpg

Pour être honnête, le récit des Actes mentionne quand même la fraude d’Ananie et Saphire, qui leur a valu d’être exclus de l’Église. Ils ont fait semblant de mettre leurs biens en commun, mais en dissimulant une partie de leur richesse, afin de la garder pour eux. De façon réaliste, les obstacles à l’utopie communiste de Jérusalem sont donc exposés : l’amour de l’argent, la dissimulation, le manque d’authenticité. Certains courants utopistes actuels (l’entreprise « libérée » par exemple) reposent sur l’idée que l’homme est bon. La Bible est plus réaliste : certes l’homme aspire au bien, mais il est mélangé. L’image de Dieu en lui est inaliénable, mais sa ressemblance avec Dieu est largement obscurcie par une propension à faire le mal, inextricablement mêlée à son désir d’aimer. L’échec de bien des entreprises voulant se « libérer » trop facilement repose sur une erreur anthropologique de taille : il y a toujours des Ananie et Saphire dans une collectivité, comme en chacun de nous !

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Autre limite, très réaliste également, de l’utopie de Jérusalem : sa pauvreté ! On ne sait pas si c’est une conséquence du partage intégral des biens ou seulement un contexte difficile qui l’aurait provoquée. En tout cas, les ‘partageux’ de Jérusalem sont dans une telle détresse matérielle que Paul organise une collecte à travers toutes les autres Églises pour leur venir en aide :

1 Corinthiens 16,1-3 : Quant à la collecte en faveur des saints (= les baptisés de Jérusalem), suivez, vous aussi, les instructions que j’ai données aux Églises de la Galatie. Que le premier jour de la semaine, chacun de vous mette de côté chez lui ce qu’il aura pu épargner, en sorte qu’on n’attende pas que je vienne pour recueillir les dons.  Et une fois près de vous, j’enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez jugés aptes, porter vos libéralités à Jérusalem;  et s’il vaut la peine que j’y aille aussi, ils feront le voyage avec moi.

2 Corinthiens 8,13-15 : Il ne s’agit point, pour soulager les autres, de vous réduire à la gêne; ce qu’il faut, c’est l’égalité.  Dans le cas présent, votre superflu pourvoit à leur dénuement, pour que leur superflu pourvoie aussi à votre dénuement. Ainsi se fera l’égalité, selon qu’il est écrit : celui qui avait beaucoup recueilli n’eut rien de trop, et celui qui avait peu recueilli ne manqua de rien.

Le mot collecte employé par Paul est d’ailleurs le terme grec koïnonia qui signifie communion, désignant aussi la communion fraternelle qui caractérise l’Église, et même l’amour divin, communion trinitaire. L’Église depuis Vatican II se définit comme le « sacrement de la communion trinitaire » (Catéchisme de l’Église catholique n° 747, 775, 780, 1108), ce qui fait de la collecte d’entraide un quasi geste liturgique !

 

L’utopie de Jérusalem

Reste que, à côté de la pauvreté économique de Jérusalem, une autre forme de vie communautaire s’élabore à Antioche. Les chrétiens d’Antioche ne mettent pas leurs biens en commun, mais donnent à la quête. Ils n’habitent pas ensemble mais se rassemblent le premier jour de la semaine. Ils se mélangent sans se dissoudre, se structurent sans règles strictes. C’est en les regardant vivre que les autres leur donnent pour la première fois le nom de chrétiens (Ac 11,26).

Carte des voyages de Paul

Bref, il y a bien de modèles de vie chrétienne !

Celui de Jérusalem a inspiré l’idéal monastique, les socialismes utopiques (Fourier, Proudhon, Godin…), les nouveaux courants communautaires. Celui d’Antioche a inspiré l’idéal protestant, la spiritualité laïque de Vatican II, l’implication dans le monde tel qu’il est.

Pourquoi faudrait-il choisir ?

Nous avons besoin de pionniers qui expérimentent de nouvelles façons de vivre communautaires : les communautés nouvelles (charismatiques) ; les monastères, fidèles aux règles anciennes toujours très pertinentes ; les fraternités de tous ordres, formelles et informelles, qui recréent des cercles chaleureux et intenses où l’expérience chrétienne apparaît dans toute sa singularité et sa différence.

Nous avons également besoin des Antiochiens du XXI° siècle, sachant mener de front affaires et spiritualité, ouverture aux autres identités et ressourcement ecclésial.

Êtes-vous plutôt hiérosolymites (style Jérusalem) ou antiochiens ?

L’important est de choisir, et d’aller au bout de cette intuition pour aujourd’hui, jusqu’à susciter des Benoît ou des Thérèse d’Avila, des Godin ou des Bernard Devert [1] dans tous les domaines !

 


[1] . Prêtre fondateur de l’association Habitat et Humanisme.

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE « Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun » (Ac 2, 42-47)

Lecture du livre des Actes des Apôtres

Les frères étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs à la vue des nombreux prodiges et signes accomplis par les Apôtres. Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés.

PSAUME

(Ps 117 (118), 2-4, 13-15b, 22-24)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon ! Éternel est son amour !ou : Alléluia ! (Ps 117, 1)

Oui, que le dise Israël : Éternel est son amour ! Que le dise la maison d’Aaron : Éternel est son amour ! Qu’ils le disent, ceux qui craignent le Seigneur : Éternel est son amour !
On m’a poussé, bousculé pour m’abattre ; mais le Seigneur m’a défendu. Ma force et mon chant, c’est le Seigneur ; il est pour moi le salut. Clameurs de joie et de victoire sous les tentes des justes.
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ; c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux. Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts » (1 P 1, 3-9)
Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre

 Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts, pour un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. Cet héritage vous est réservé dans les cieux, à vous que la puissance de Dieu garde par la foi, pour un salut prêt à se révéler dans les derniers temps. Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi.

ÉVANGILE

« Huit jours plus tard, Jésus vient » (Jn 20, 19-31) Alléluia. Alléluia. Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! Alléluia. (Jn 20, 29)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »

 Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu. Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »

 Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. » Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

 Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
Patrick BRAUD

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7 octobre 2015

Chameau et trou d’aiguille

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Chameau et trou d’aiguille

Homélie du 28° dimanche du temps ordinaire/Année B
11/10/2015

Cf. également :
À quoi servent les riches ?
Plus on possède, moins on est libre
Où est la bénédiction ? Où est le scandale ? dans la richesse, ou la pauvreté ?
Les sans-dents, pierre angulaire
Donne-moi la sagesse, assise près de toi
Les bonheurs de Sophie

Dans ce texte archi connu dit « du jeune homme riche » (mais dans notre évangile de Mc 10, 17-30 rien ne dit qu’il est jeune !) les pistes d’actualisation foisonnent (cf. liste ci-dessus).
Pour une fois, attardons-nous sur un détail amusant, passé dans la sagesse proverbiale populaire : « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Étonnant non, ce rapprochement entre un chameau et une aiguille !? Comme dirait Lautréamont (le poète), c’est beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie !

Comment interpréter cette sentence énigmatique de Jésus ?
Explorons quatre pistes.

 

1. L’hyperbole : Jésus force le trait pour décourager les riches
CamelL’image utilisée relève du procédé littéraire appelé hyperbole : on exagère, on en rajoute, on radicalise la réalité évoquée. Ainsi lorsque Jésus dit qu’il vaut mieux enlever la poutre qu’on a dans son oeil plutôt que de voir la paille qui est dans l’œil du voisin. Cela relève de ce procédé hyperbolique. Ici, le rapprochement d’un chameau et d’une aiguille est tellement improbable, impossible, qu’on voit très clairement que Jésus veut décourager les riches de persévérer dans leur richesse. Et quand on connaît la difficulté qu’il y a à faire passer un camélidé bi-bosse par le trou d’une aiguille, sauf dans le cas où cette dernière serait aux proportions de la Tour Eiffel, on se rend compte que les portes du Paradis sont définitivement fermées à notre Oncle Picsou.

Le message est fort : vous les riches, vous êtes dans une impasse si vous continuez à jouer sur les deux tableaux. Le Royaume de Dieu est incompatible avec l’état d’esprit d’égoïsme, d’absence de compassion, de séparation des pauvres, de domination, d’exploitation etc. qu’engendre inéluctablement la richesse accumulée.
Point barre.
Même la phrase suivante : « pour Dieu rien n’est impossible », ne suffira pas à sauver les riches malgré eux.
L’avertissement n’a rien perdu de son actualité.

 

2. Le symbole.

camel gateCertains commentaires font allusion à une petite porte dans les remparts de Jérusalem. Après le coucher du soleil, cette porte restait ouverte plus longtemps que les grandes portes qui étaient plus difficiles à défendre. Les chameaux ne pouvaient y passer qu’en se défaisant de toutes leurs charges. C’est une porte identique qui se trouvait autrefois à Toulouse, à l’emplacement de la place du Capitole à l’entrée de la rue du Taur ; une maquette de cette porte se trouve au musée Raymond IV de Toulouse.

Malheureusement, dans Néhémie 3, une liste des 12  portes de Jérusalem est donnée et il n’y est pas question de cette porte de l’Aiguille. On n’a trouvé aucune trace archéologique de cette porte, et l’expression ‘trou d’une aiguille’ (et non pas ‘trou de l’aiguille’) ne semble pas vraiment confirmer cette explication…

Reste que faire allusion à cette petite porte – si elle existait - était très efficace pour les auditeurs de Jésus connaissant les accès à Jérusalem.

Du coup le message est plus positif : de même que les caravaniers sont obligés de faire plier les  genoux aux chameaux, et de les décharger de leurs colis pour passer sous la porte du Trou de l’Aiguille, de même les riches, s’ils acceptent de ployer le genou devant Dieu et de se décharger de leur superflu, peuvent entrer dans le Royaume de Dieu. L’homme riche de notre évangile tombe à genoux devant Jésus : allusion à ce passage de la porte étroite ?…

D’ailleurs, les usages du mot chameau dans la Bible consonnent avec cette interprétation  symbolique. Le nombre de chameaux possédés par un clan était un étalon de sa réussite. Une dot se mesurait en chameaux, ânes et autres troupeaux d’animaux. Et quand la reine de Saba vient rencontrer le roi Salomon à Jérusalem, c’est avec des caravanes de chameaux chargés d’aromates et de pierres précieuses :
2Ch 9,1 : « La reine de Saba apprit la renommée de Salomon et vint à Jérusalem éprouver Salomon par des énigmes. Elle arriva avec de très grandes richesses, des chameaux chargés d’aromates, quantité d’or et de pierres précieuses » Cf. 1R 10,2.
Le prophète Isaïe s’en souviendra :
« Des multitudes de chameaux te couvriront, des jeunes bêtes de Madiân et d’Epha; tous viendront de Saba, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges de Yahvé » »  Is 60,6.

Le chameau était un animal impur, comme en témoigne Dt 14,7 :
« Toutefois, parmi les ruminants et parmi les animaux à sabot fourchu et fendu, vous ne pourrez manger ceux-ci: le chameau, le lièvre et le daman, qui ruminent mais n’ont pas le sabot fourchu; vous les tiendrez pour impurs ».
Associer le chameau à la richesse était habile, car cela engendrait instinctivement une réaction de répulsion.

Dans le Nouveau Testament, il n’y a que trois usages du mot chameau : ici en Mc 10 et parallèles, en Mc 1,6 pour Jean-Baptiste vêtu d’une peau de chameau, et encore Mt 23,24, où le chameau représente les énormes contradictions et incohérences que les pharisiens acceptent sans sourciller dans leur vie :
« Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moustique et engloutissez le chameau… »

Quand Jean-Baptiste s’habille de poils de chameau, c’est comme si en quelque sorte il avait tué l’animal, en portant sa dépouille : son vêtement désigne son combat contre la richesse qui empêche d’entrer l’homme dans le Royaume de Dieu.

L’avertissement symbolique lié à cette interprétation rejoint celui, explicite, de l’Apocalypse :
« Tu t’imagines: me voilà riche, je me suis enrichi et je n’ai besoin de rien; mais tu ne le vois donc pas: c’est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! » (Ap 3,17)

 

3. Un jeu de mots hébraïque

L’hébreu est une langue qui invite à jouer avec les lettres, les sens et les pictogrammes [1].  Même si nous ne devons pas forcément chercher là le premier sens, il est fort probable que Jésus tenait compte de ces images connues pour appuyer son enseignement. Chameau, “Gamal” (en Anglais : camel), vient du verbe distribuer, rétribuer, faire participer aux bénéfices. ‘Gamal’ est apparenté à la 3ème lettre de l’alphabet hébraïque : GIMEL. Le mot chameau s’écrit ainsi :

dalethbethgimel_resized

Le pictogramme de la lettre de droite a la forme de quelqu’un qui marche. L’hébreu se lit de droite à gauche… La lettre GIMEL vient avant la lettre BETH (qui signifie : maison – pensez à Bethléhem = maison du pain) et avant la lettre DALETH, qui signifie « pauvre ».
Selon le Midrash (commentaire rabbinique), le GIMEL suggère alors un homme (riche) qui quitte sa maison (BETH) en courant à la rencontre du pauvre (DALETH) avec qui il partage ses bénéfices.

Gamal chameau

Tout ce jeu de lettres et de mots souligne moins l’idée que l’homme devrait se défaire de toutes les choses matérielles (ce qui est un discours religieux habituel mais assez moralisant), mais accentue plutôt la nécessité d’un élan du cœur qui conduit à un mouvement sincère et spontané vers les autres. C’est peut-être ce qui manquait à ce jeune homme riche qui semblait se contenter de ses devoirs religieux…

 

4. Un chameau qui donne du fil à retordre

Chameau et trou d’aiguille dans Communauté spirituelle 85267421_oDans cette dernière interprétation, on pense qu’il y a pu avoir confusion entre deux mots grecs : KAMELON = chameau (cf. Camel en anglais et ses fameuses cigarettes, Kamel en allemand etc.) et KAMILON = corde.

D’ailleurs, l’araméen GAMLA peut signifier aussi bien le chameau que la corde (tressée de poils de chameau).

En français, le dictionnaire Larousse de 1929 donnait encore une définition similaire du mot chameau : « Ensemble des fils de la chaîne, qui, sous le nom de poils, forment la partie veloutée des moquettes et de certains velours. Se dit aussi des velours coupés sur le métier pendant le tissage ». C’est donc un chat-mot qui a mot-chas le sens de la phrase [2]

La phrase exacte de Jésus serait alors : il est plus facile a un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu qu’à une corde de passer par le chas d’une aiguille. Ce qui avouons-le est déjà moins disproportionné ! La tâche semble difficile, mais moins improbable avec une corde qu’avec un chameau !

Signalons enfin que le Coran a gardé une trace de célèbre verset évangélique : Mohamed a réutilisé ce qu’il avait entendu des chrétiens de Médine en forgeant le verset suivant :
« Pour ceux qui traitent de mensonges Nos enseignements et qui s’en écartent par orgueil, les portes du ciel ne leur seront pas ouvertes, et ils n’entreront au Paradis que quand le chameau pénètre dans le chas de l’aiguille. Ainsi rétribuons-Nous les criminels » (Sourate 7,40).

Quelle que soit l’interprétation qui vous semble la plus pertinente - et, après tout, les quatre méritent peut-être d’être gardées ensemble - l’avertissement est clair : la richesse est un obstacle à la suite radicale du Christ.

À l’heure des parachutes dorés, retraites chapeaux et autres indemnités ou salaires invraisemblables de certains sportifs ou autres dirigeants, le rappel du danger que représente la richesse pour la vie spirituelle est salutaire.

Quel chameau ! Quel chas !

À bon entendeur chalut…

 


[2]. De même que le dromadaire n’est finalement qu’un chameau qui bosse à mi-temps…

 

 

Lectures de la messe

1ère lecture : « À côté de la sagesse, j’ai tenu pour rien la richesse » (Sg 7, 7-11)
Lecture du livre de la Sagesse

J’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi. Je l’ai préférée aux trônes et aux sceptres ; à côté d’elle, j’ai tenu pour rien la richesse ; je ne l’ai pas comparée à la pierre la plus précieuse ; tout l’or du monde auprès d’elle n’est qu’un peu de sable, et, en face d’elle, l’argent sera regardé comme de la boue. Plus que la santé et la beauté, je l’ai aimée ; je l’ai choisie de préférence à la lumière, parce que sa clarté ne s’éteint pas. Tous les biens me sont venus avec elle et, par ses mains, une richesse incalculable.

Psaume : Ps 89 (90), 12-13, 14-15, 16-17

R/ Rassasie-nous de ton amour, Seigneur :
nous serons dans la joie.
cf. Ps 89, 14)

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours :
que nos cœurs pénètrent la sagesse.
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ?
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs.

Rassasie-nous de ton amour au matin,
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Rends-nous en joies tes jours de châtiment
et les années où nous connaissions le malheur.

Fais connaître ton œuvre à tes serviteurs
et ta splendeur à leurs fils.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu !
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains ;
oui, consolide l’ouvrage de nos mains.

2ème lecture : « La parole de Dieu juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12-13)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes.

Evangile : « Vends ce que tu as et suis-moi » (Mc 10, 17-30)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul. Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.
Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit: « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » De plus en plus déconcertés, les disciples se demandaient entre eux : « Mais alors, qui peut être sauvé ? » Jésus les regarde et dit: « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu. » Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. »
Patrick BRAUD

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