L'homélie du dimanche (prochain)

28 juin 2026

Le Seigneur des tout-petits

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le Seigneur des tout-petits

 

Homélie pour le 14° Dimanche du Temps ordinaire / Année A 

05/07/26 


Cf. également :

La guerre, pile et face
La sécession des élites selon Jésus
Faut-il être humble ou jupitérien pour gouverner ?
C’est dans la fournaise qu’on voit l’humble
En joug, et à deux !
Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?
Petite théologie de la guerre
Justice et Paix s’embrassent

 

Le paradoxe de la connaissance de Dieu

À l’université ou en grande école, normalement, plus le sujet est difficile, plus il faut être savant. Dans la vie quotidienne, plus les questions sont complexes, plus il faut être sage pour les débrouiller. Les grandes religions proposent toutes des degrés d’initiation qu’il faut gravir les uns après les autres pour s’élever spirituellement. Elles réservent l’interprétation de leurs textes sacrés à des docteurs éminents. Elles glorifient les virtuoses de la foi que sont leurs théologiens, leurs martyrs, leurs grandes figures.

Et voilà que – patatras ! – Jésus renverse radicalement les perspectives :

De l'infiniment grand à l'infiniment petit « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11,25).

C’est cela le paradoxe chrétien de la connaissance de Dieu : le plus Grand se laisse saisir par le plus petit, le Créateur des mondes est inaccessible à la pensée complexe, mais connu des gens simples et humbles.

Plus Dieu est grand, plus il est facile aux petits de le rencontrer !

Jésus s’adresse au « Père, Seigneur du ciel et de la terre ». En une seule phrase, il unit la tendresse la plus absolue — le Père — à la majesté la plus grande — le Seigneur de l’univers. Et ce Dieu, qui tient les galaxies dans sa main, a un secret. Un secret qu’il ne livre pas aux grands de ce monde, mais qu’il murmure à l’oreille des plus fragiles. 

 

Le contexte de cette déclaration est un échec apparent de la mission de Jésus.

Juste avant ce verset, Jésus a essuyé des critiques et des refus de la part des villes de Galilée (Corazine, Bethsaïde) [1]. Ce ne sont pas les ignorants qui l’ont rejeté, mais les élites religieuses et intellectuelles de l’époque. Sa prière est une réponse à ce contraste : l’Évangile ne semble pas « prendre » là où on l’attendrait.

 

C’est donc d’abord un constat, tristement réaliste : les classes moyennes et supérieures ont du mal à accepter l’Évangile. Surtout les diplômés et les hauts responsables en poste : ‘qui est ce soi-disant prophète qui vient nous faire la leçon ? Où sont ses diplômes ? De quelle autorité religieuse, ou universitaire peut-il se réclamer ?’

Les sages et les savants dont Jésus déplore l’aveuglement sont ainsi traversés par une triple tentation :

- L’autosuffisance : Ils croient déjà tout savoir ; leur cœur est « encombré » de leurs propres certitudes. Ils croient ne pas avoir besoin d’autre éclairage que le leur.

- L’orgueil spirituel : Leur connaissance – bonne a priori – devient un obstacle à la rencontre. Quelqu’un qui pense posséder la vérité par ses propres forces ne peut plus recevoir la Révélation comme un don.

- La pensée close : par une sorte de blindage intellectuel et idéologique, ils se ferment à l’inattendu, à la nouveauté de Dieu. Ils excluent par avance ce qui n’est pas compatible avec leur système de pensée.

 

Le Seigneur des tout-petits dans Communauté spirituelleEst-ce à dire que Dieu aime l’ignorance ? Est-ce un éloge de la bêtise ? Certainement pas. L’Église a toujours encouragé l’usage de la raison et de l’intelligence.

Le problème que Jésus pointe ici, ce n’est pas l’intelligence de la tête, c’est l’encombrement du cœur. Les « sages et les savants » dont il parle, ce sont ceux qui sont pleins d’eux-mêmes. Ce sont ceux qui pensent que, par leurs diplômes, leur maîtrise de la Loi ou leur situation sociale, ils ont fait le tour de la question de Dieu.

Quand on croit tout savoir, on ne peut plus rien apprendre. Quand on pense posséder la vérité, on ferme la porte à la rencontre. Ces « sages » avaient enfermé Dieu dans des concepts, dans des règles, dans un système. Ils attendaient un Messie qui leur ressemble, un Messie puissant et validé par leurs théories. En étant trop « savants », ils sont devenus aveugles à la nouveauté de Dieu qui passait devant eux sous les traits d’un charpentier de Nazareth. Leurs connaissances étaient devenues un écran de fumée entre eux et la réalité de l’Amour.

 

« Ce n’est pas l’intelligence qui manque pour comprendre les choses de Dieu, c’est l’humilité » (Saint Augustin).

 

Comment pourrions-nous programmer une alarme intérieure qui se déclencherait chaque fois que notre savoir ou notre sagesse nous ferme à l’accueil de l’autre, du Tout-Autre ?

 

Les nēpios

Jésus rend grâce pour l’accueil que les tout-petits (νπιος, nēpios) réservent à la grâce que Dieu leur offre. Qui sont ces nēpios?

parole-de-Dieu-pour-les-humbles-1-scaled ignorance dans Communauté spirituelleEn grec, νπιος désigne l’enfant qui ne parle pas encore, celui qui est dans une dépendance totale vis-à-vis de ses parents. Le mot vient de la racine nê (privatif) et épos (la parole). Étymologiquement, c’est celui qui est in-fans (en latin), celui qui ne peut pas encore s’exprimer par lui-même.

Le « tout-petit », au sens spirituel, c’est celui qui a gardé une capacité d’émerveillement. C’est celui qui sait qu’il n’est pas sa propre source. Il ne cherche pas à « saisir » Dieu comme on capture une proie, il se laisse saisir par Lui. Les tout-petits, ce sont ces foules fatiguées, ces pécheurs publics qui savent qu’ils ont besoin de pardon, ces malades qui n’ont plus que l’espérance pour tenir.

Dieu ne leur révèle pas des équations compliquées. Il leur révèle son Nom : il est Père. Il leur révèle son projet : ils sont aimés. Pour comprendre cela, il ne faut pas un doctorat, il faut un cœur ouvert. La révélation n’est pas une question de QI, c’est une question de disponibilité. Le tout-petit est « pauvre en esprit » : il a fait de la place en lui. Et parce qu’il y a de la place, Dieu peut s’y installer.

 

Il n’y a que trois usages de ce nom nēpios dans les Évangiles. Ici dans notre lecture de ce dimanche (Mt 11,25-30) et dans celle de Luc, qui lui est semblable, à la notable différence de l’allégresse qui fait frissonner Jésus lorsqu’il constate cette ouverture du cœur ‘enfantine’ : « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance » (Lc 10,21).

 

Le troisième usage est très révélateur de l’attitude intérieure prônée par Jésus. Il s’agit de l’épisode des marchands chassés du Temple de Jérusalem. L’acte violent de Jésus choque les cohen (les prêtres) qui y voient une remise en cause de leur culte et de leur liturgie sacrificielle ; il choque les scribes qui croient connaître les Écritures et en déduisent une condamnation sans appel de Jésus faisant comme si le Temple était à lui ; il déconcerte les juifs pieux qui donnent leur argent en échange – croient-ils – des faveurs de YHWH.

On reproche alors à Jésus les cris des enfants qui – enthousiastes – chantent à tue-tête dans le Temple : « Hosanna au fils de David ! »

« Jésus entra dans le Temple, et il expulsa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le Temple ; il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes. […] Les grands prêtres et les scribes s’indignèrent quand ils virent les actions étonnantes qu’il avait faites, et les enfants qui criaient dans le Temple : “Hosanna au fils de David !” Ils dirent à Jésus : “Tu entends ce qu’ils disent ?” Jésus leur répond : “Oui. Vous n’avez donc jamais lu dans l’Écriture : De la bouche des enfants, des tout-petits, tu as fait monter une louange ?” » (Mt 21,12-17).
Jésus cite ici le psaume 8, où la louange des enfants est comparée à un rempart qui protège Israël de ses ennemis : 
« Ô Seigneur, notre Dieu, par la bouche des enfants, des tout-petits : rempart que tu opposes à l’adversaire,  où l’ennemi se brise en sa révolte… » (Ps 8,1-3)

 

Jésus assume ce psaume : les ennemis, ce sont l’autosuffisance, l’orgueil spirituel, la pensée close. L’émerveillement des nēpios est ce qui nous protège de ces déviances.

 tout-petitsLes disciples comprendront peu à peu que « changer pour devenir comme un enfant [2] » (Mt 18,3) est la porte basse qui donne accès au royaume. Franchir cette porte basse demande se faire petit, comme à Bethléem où l’entrée physique de la basilique se fait par une porte étroite et basse.

« Ce n’est pas l’intelligence qui manque pour comprendre les choses de Dieu, c’est l’humilité »… 

Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à réfléchir, mais que l’intelligence doit être au service de l’amour, et non l’inverse. La véritable sagesse, selon l’Évangile, consiste à reconnaître notre propre pauvreté spirituelle pour laisser Dieu nous remplir de sa lumière.

 

Devenir tout-petit est un chemin de libération. Car les sages et les savants imposent au peuple des centaines de règles religieuses impossibles à porter (les fameux 613 commandements à observer quotidiennement par les juifs !). L’humilité nous libère de cette religion de la performance (être en règle) et de la culpabilité (je n’y arrive pas !). C’est pourquoi le joug de Jésus est facile et léger à porter.

 

Cette semaine, laissions l’action de grâce du Christ devenir la nôtre et nous interroger :

Où nous situons-nous ? Sommes-nous des « savants » de notre propre vie, verrouillés dans nos certitudes, nos jugements sur les autres, nos amertumes ? Ou acceptons-nous de redevenir ces « tout-petits » ?

 

Redevenir un tout-petit, ce n’est pas devenir puéril. C’est accepter de ne pas tout maîtriser. C’est oser dire à Dieu : « Seigneur, je ne comprends pas tout, je suis limité, mais j’ai confiance en Toi ».

Demandons au cours de cette Eucharistie la grâce de la simplicité. Demandons au Seigneur de briser en nous l’orgueil qui nous rend sourds à sa voix. Que nous puissions, nous aussi, tressaillir de joie en découvrant que le Royaume des Cieux n’est pas une forteresse pour les forts, mais une maison de famille pour ceux qui acceptent d’être les enfants bien-aimés du Père.

 

jesus-loves-kidsSeigneur Jésus,

Doux et humble de cœur,

Délivre-nous de l’orgueil qui ferme l’esprit

et de la suffisance qui dessèche le cœur.

Apprends-nous à déposer nos fardeaux à tes pieds,

nos certitudes et nos fatigues,

pour retrouver la joie simple des tout-petits.

Accorde-nous ce regard d’enfant

qui sait s’émerveiller de ta présence

et se reposer avec confiance entre les mains du Père.

Que ta grâce nous rende assez humbles

pour accueillir enfin le secret de ton Amour.

Amen.

_____________________________

[1]. « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, ces villes, autrefois, se seraient converties sous le sac et la cendre. Aussi, je vous le déclare : au jour du Jugement, Tyr et Sidon seront traitées moins sévèrement que vous. 
Et toi, Capharnaüm, seras-tu donc élevée jusqu’au ciel ? Non, tu descendras jusqu’au séjour des morts ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, cette ville serait encore là aujourd’hui. Aussi, je vous le déclare : au jour du Jugement, le pays de Sodome sera traité moins sévèrement que toi. » (Mt 11,21-24)

[2]. Le nom employé ici est παιδίον, paidion, diminutif de fils ou serviteur, insistant sur la dimension de service et de simplicité, quand νήπιος, nēpios insiste sur la dépendance, la capacité de réception.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Voici ton roi qui vient à toi : il est pauvre » (Za 9, 9-10)

Lecture du livre du prophète Zacharie
Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse. Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »

PSAUME
(Ps 144 (145), 1-2, 8-9, 10-11, 13cd-14)
R/ Mon Dieu, mon Roi, je bénirai ton nom toujours et à jamais ! ou : Alléluia ! (Ps 144, 1)

Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi ;
je bénirai ton nom toujours et à jamais !
Chaque jour je te bénirai,
je louerai ton nom toujours et à jamais.

Le Seigneur est tendresse et pitié,
lent à la colère et plein d’amour.
La bonté du Seigneur est pour tous,
sa tendresse, pour toutes ses œuvres.

Que tes œuvres, Seigneur, te rendent grâce
et que tes fidèles te bénissent !
Ils diront la gloire de ton règne,
ils parleront de tes exploits.

Le Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit,
fidèle en tout ce qu’il fait.
Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent,
il redresse tous les accablés.

DEUXIÈME LECTURE
« Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez » (Rm 8, 9.11-13)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Frères, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez.

ÉVANGILE
« Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 25-30)
Alléluia. Alléluia. Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! Alléluia. (cf. Mt 11, 25)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »
Patrick BRAUD

 

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11 janvier 2026

Jean-Baptiste sur un petit nuage

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jean-Baptiste sur un petit nuage

Homélie pour le 2° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
18/01/26

Cf. également :
La portée animalière du sacrifice du Christ
Alors Clarice, les agneaux se sont tus ?
Lumière des nations
Révéler le mystère de l’autre
Réinterpréter Jean-Baptiste 
Dès le sein de ta mère…
 

1. Et moi, je ne le connaissais pas…
Ce Jésus que je ne connaissais pas
Curieux d’entendre le précurseur déclarer par deux fois ne pas connaître Jésus, qui est pourtant son cousin ! « Et moi, je ne le connaissais pas » (Jn 1,31.33) : cette confession de non-savoir est pourtant la clé de la grandeur de Jean-Baptiste, lui qui est « le plus grand parmi ceux qui sont nés d’une femme » (Mt 11,1).

Jean Baptiste est, de tous les hommes, celui qui a approché de plus près le mystère du Verbe incarné. Et pourtant, c’est lui-même qui affirme ne pas connaître Jésus !
Après un tel témoignage du précurseur, serait-il légitime de notre part de prétendre connaître le Christ ? Est-ce même possible ?

Toute la difficulté réside dans le mystère même qu’est Jésus ! Le Christ, est certes notre frère en humanité (et en cela nous pouvons le connaître), mais il est aussi Dieu. Or Dieu est en lui-même inconnaissable parce qu’Il dépasse infiniment nos capacités humaines. Toute notre connaissance de Lui ne peut être que limitée et donc incomplète ! « Ô Toi, l’Au-delà de tout, n’est-ce pas tout ce qu’on peut connaître de toi ? », priait Grégoire de Nazyance. En d’autre terme, Dieu ne peut pas être totalement compris puisqu’il est infini.

baptême de jésus par Jean BaptisteLorsque Jean Baptiste perçoit la divinité cachée derrière l’humanité du Christ, il tressaille ! Il se reconnaît complètement dépassé… d’où le : « et moi, je ne le connaissais pas »… Il tressaille au désert devant son cousin qui approche, comme il avait tressailli in utero devant le corps de Marie arrondi par la grossesse inattendue (Lc 1,41). Ce tressaillement est le signe d’une autre perception, donnée par l’Esprit et non acquise par l’intelligence.
Jean Baptiste s’émerveille devant le mystère qu’est Jésus. S’il se sent indigne de dénouer la courroie de sa sandale, c’est parce qu’il a saisi que le Christ est la révélation de Dieu ! 

Comment déchiffrer cette étonnante confession d’inconnaissance du dernier prophète de l’Ancien Testament ?
Que pourrait-elle bien signifier pour nous aujourd’hui dans notre quête spirituelle ?

Essayons de décrypter l’ignorance volontaire de Jean-Baptiste à l’aide d’un manuscrit anonyme du XIV° siècle fort justement appelé : « Le nuage d’inconnaissance ».
Examinons le chemin d’union à Dieu qu’il propose, en quoi il suit la voie tracée par Jean-Baptiste, et les appels que nous pouvons y entendre pour nous-mêmes.

2. Les deux nuages
Jean-Baptiste sur un petit nuage dans Communauté spirituelleCe traité anglais (The cloud of unknowing) du XIV° siècle s’inscrit dans une longue tradition mystique, qui expérimentent combien Dieu est plus grand que tout, suscitant ainsi un désir infini de le chercher et de lui être uni [1]. On a déjà cité Grégoire de Nazyance (IV° siècle) qui chante l’Au-delà de tout : au-delà des concepts, des définitions, des dogmes mêmes. Denis l’Aréopagite (V°) s’écriait, emporté par son élan amoureux : « Moins je connais Dieu, plus je le connais ». Même le génial rationnel qu’était Saint Augustin (IV°) admettait sa limite : « Si tu comprends, c’est que ce n’est pas Dieu ». Nicolas de Cues (XV°) écrira un traité sur « La docte ignorance ». Et Saint Jean de la Croix au XV° siècle continuera ce fil mystique avec sa « Nuit obscure ». C’est ce qu’on appelle la tradition apophatique (du substantif grec ἀπόφασις, apophasis, issu du verbe ἀπόφημι – apophēmi = « nier ») : nous pouvons dire ce que Dieu n’est pas, non ce qu’il est.

La non-connaissance que prônent ces génies de la foi, loin d’être désespérante ou bloquante, nourrit au contraire un désir toujours plus grand de contempler Celui qui échappe à toute emprise humaine.
L’inconnu anglais – et l’anonymat convient bien à cette quête d’inconnaissance – qui a écrit Le nuage d’inconnaissance, visiblement en le vivant lui-même, développe de façon structurée son expérience spirituelle en 75 chapitres.
En voici les thèmes principaux.

a) L’impossibilité de connaître Dieu par l’intellect
CHRISTOS YANNARAS, L'AMOUR, LA RELATION, L'APOPHATISME - UNE THEO-PHENOMENOLOGIE EN DEBAT
Le thème fondateur : Dieu est absolument inconnaissable par les voies ordinaires de la connaissance. Tout ce que l’intellect peut saisir reste créé, alors que Dieu est incréé.
 L’auteur demande au disciple de renoncer à la spéculation, même théologique :
« Car par la pensée tu ne peux jamais Le saisir, mais par l’amour tu peux Le saisir pleinement » (ch. 6)
D’où le fameux « nuage d’inconnaissance », qui sépare l’âme de Dieu : non pas une ignorance brutale, mais un espace où l’intellect renonce à son pouvoir.
« Mets-toi sous la nuée de l’inconnaissance entre toi et ton Dieu » (ch. 3).

b) La voie courte (oraison du cœur) : un acte nu et simple d’amour
L’auteur propose une voie contemplative dépouillée, directe, sans images ni pensées, fondée sur un acte nu de volonté : aimer Dieu pour Lui-même.
« Le plus court des chemins pour atteindre Dieu est un simple regard d’amour vers Lui » (ch. 4).
La prière doit devenir une impulsion simple : « Prends un petit mot, d’une seule syllabe : “Dieu” ou “Amour”. Tiens-le serré dans ton cœur »  (ch. 7). Cette méthode est celle de la tradition apophatique : effacer tout concept pour ne laisser qu’un désir. Ou encore de la prière du cœur chère aux orthodoxes (philocalie) qui se concentre sur une seule phrase (« Seigneur Jésus, fils de Dieu, prends pitié de moi, pécheur »).

c) Le « nuage d’oubli » : oublier tout ce qui n’est pas Dieu
De même qu’un nuage d’inconnaissance masque Dieu, un nuage d’oubli doit masquer toutes les créatures, même « saintes » dans leur apparence.
« Mets sous toi un nuage d’oubli, et tout ce qui vit sous le ciel, oublie-le » (ch. 5).
Cette purification n’est pas mépris du monde, mais renoncement intérieur aux images, souvenirs, désirs, préoccupations, vertus affichées ou défauts passés.

d) L’amour comme force unique capable d’atteindre Dieu
Fénelon et le pur amourL’intel
lect est trop faible, mais l’amour peut dépasser le nuage : « Par l’amour, Dieu peut être atteint et tenu, jamais par la pensée » (ch. 6). L’auteur insiste : toute la vie spirituelle est unification du désir. Ce n’est pas la pureté préalable qui permet l’amour, mais l’amour qui purifie : « C’est l’amour qui fait l’unité avec Dieu, et non la multiplicité des œuvres » (ch. 24).

e) La pauvreté spirituelle et l’humilité : conditions de la voie contemplative
L’humilité est présentée comme la base : « De toutes les vertus, l’humilité est la plus reconnaissable à Dieu » (ch. 13). Elle est aussi un antidote aux illusions mystiques, aux exaltations de l’imagination ou aux prétentions spirituelles.

f) Discernement : différence entre contemplation vraie et illusions
Le texte met en garde contre les phénomènes psychiques, visions, ravissements sensibles, phénomènes extraordinaires etc.
Le véritable signe de la grâce est la charité humble, non les phénomènes.
Cela protège la mystique contre deux dangers : 
le quiétisme (passivité prétendument inspirée), et l’illuminisme (survalorisation des visions)

L’auteur recommande la plus grande sobriété en matière spirituelle : « Ne t’occupe jamais des visions, ni des miracles, ni des révélations ; ce sont risques pour les simples » (ch. 51). Il valorise au contraire la stabilité, la patience, la “nuée”, qui reste une pratique austère et pure.

g) La compassion envers tous et la prière pour autrui
La voie mystique n’est pas fuite du monde : l’auteur insiste sur la charité réelle envers autrui. « Tu prieras pour tous les hommes, mais dans la simplicité de cet amour unique » (ch. 43). La compassion est un fruit direct de l’union à Dieu : plus on s’unit à Lui, plus on aime les autres.

h) La primauté de la grâce
L’effort humain ne suffit jamais. La contemplation est essentiellement un don. « Cette œuvre ne peut être commencée ni poursuivie sans la grâce » (ch. 26). La volonté coopère, mais ne produit pas l’état contemplatif : elle ne fait que se disposer.

i) L’itinéraire spirituel : purification, simplification, union obscure
La nuit obscure
La structure implicite du chemin :
- Purification par l’humilité et l’oubli de soi
- Simplification par l’acte nu d’amour
- Union obscure où l’on “pénètre” le nuage d’inconnaissance par l’amour

« Dans l’obscurité, avance avec un seul amour humble » (ch. 46).
« Lorsque je dis obscurité, j’entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée puisque tu ne la vois pas avec l’œil de l’esprit. Et pour cette raison il n’est point appelé un nuage de l’air, mais un nuage d’inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu » (ch. 4)

Le Nuage d’inconnaissance est vraiment l’un des chefs-d’œuvre de la mystique apophatique. Sa thèse centrale : Dieu est connu non pas par la connaissance, mais par l’amour.
La méthode : une prière nue, monosyllabique, dépouillée de toute image, opérant dans un double nuage : inconnaissance de Dieu et oubli du monde.
La spiritualité qu’il propose est humble, sobre, exigeante, centrée sur un seul désir : aimer Dieu dans l’obscur.

Il y a donc bien deux nuages :
jpg_Nicolas_de_Cues_docte_ignorance apophatisme dans Communauté spirituelle
– le nuage d’inconnaissance (entre moi et Dieu)
– le nuage d’oubli (entre moi et le monde).
Le premier symbolise la transcendance absolue de Dieu, la possibilité pour l’intellect de franchir cette distance par ses seules forces : on ne « voit » Dieu qu’en perdant la vision !
Le second symbolise la nécessaire purification intérieure de la mémoire, de l’imagination, de la sensibilité. C’est la voie du détachement, que la mystique rhénane (Maître Eckhart, Suso, Tauler) porte au plus haut point en ce même XIV° siècle. Eckhart parle de Abgelassenheit = consentir à laisser les choses et les êtres devenir eux-mêmes sans les posséder ni les abandonner.

L’espace entre ces deux nuages est celui où se déploie le pur amour (cf. Fénelon, Madame Guyon), l’amour qui reconnaît et promeut la grandeur de l’autre, du tout autre, avec gratuité et désintéressement.

3. La tête dans les nuages
Jean-Baptiste a bien la tête dans ces deux nuages lorsqu’il s’efface devant Jésus en confessant ne pas le connaître. Il ne répond pas d’abord à la question « Qui es-tu ? », mais à la question plus profonde : Qu’est-ce que tu n’es pas ?
Le texte dit : « Il confessa, il ne nia point, il confessa : Je ne suis pas le Christ » (Jn 1,20).
Ce triple mouvement (confesser / ne pas nier / confesser) crée une sorte d’insistance liturgique : la vérité commence par la négation de ce que l’on n’est pas.
C’est exactement la méthode du Nuage : avant toute affirmation sur Dieu, il faut un dépouillement, un renoncement à toute prétention. « Abandonne tout ce que tu crois savoir… et recouvre-le du nuage d’oubli » (chap. 5).
Comme Jean-Baptiste, l’âme contemplative commence par un acte de non-être : elle laisse tomber ses images, ses concepts, ses identités spirituelles.
Jean-Baptiste est donc le prototype de la théologie négative : il avance par ce qu’il refuse d’être.
C’était un homme religieux, prophète, ascète, maître. Il aurait pu se laisser définir par ses œuvres, son ascèse ou son influence, comme aujourd’hui encore bon nombre de personnages importants se définissent en énumérant leurs œuvres et leurs titres… Pourtant il prononce une parole qui brûle tout rôle : « Je ne suis pas ».

Il refuse tout titre, toute fonction, toute projection que les autres poseraient sur lui.
Le Nuage d’inconnaissance demande exactement le même geste : lâcher toutes les identités intérieures, même saintes : « Ne t’attache pas à ce que tu es, encore moins à ce que tu veux être. Laisse tout cela sous le nuage d’oubli » (chap. 13). La voie apophatique ne commence pas par l’élévation spirituelle, mais par l’effacement. Ainsi Jean-Baptiste anticipe la voie contemplative : il vide l’espace pour que Dieu soit tout.

Après les trois négations (je ne suis pas le Messie / Élie / le Prophète), Jean-Baptiste finit par s’identifier seulement à une voix : « Moi, la voix de celui qui crie dans le désert » (Jn 1,23).
Une voix n’existe que pour laisser passer une parole qui n’est pas la sienne. Elle n’a pas de contenu propre. Elle est purement relationnelle, dépourvue d’identité substantielle.
C’est exactement l’anthropologie du Nuage d’inconnnaissance : l’âme ne doit pas être un “être plein”, mais une capacité vide, une ouverture pure, un espace offert, « un rien aimant plus que toute chose » (chap. 4).

Maitre-Eckhart BaptisteLa parole de Jean-Baptiste — « Je ne suis pas / je ne le connaissais pas » — n’est pas une tristesse, mais une libération, une vacuité qui permet la venue du Christ.
« Tu dois être prêt à devenir rien, afin que Dieu soit ton tout » (chap. 16).
Jean-Baptiste accomplit ce principe de façon quasi parfaite : plus il s’efface, plus le Christ apparaît.
Jean-Baptiste est ainsi une figure biblique du priant qui s’avance vers Dieu dans l’obscurité, la pauvreté, l’attente et l’amour : un véritable maître apophatique.

Comme Jean-Baptiste, il nous est proposé de progresser dans cette docte ignorance qui nous rend libres et détachés, la tête dans les nuages : « Et moi, je ne le connaissais pas… »

« Donc, apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir, autant qu’il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de cette obscurité. Et si tu as volonté de t’efforcer activement ainsi que je t’en prie, j’ai toute confiance en Sa miséricorde que tu y parviendras » (ch. 3)

« Tu t’avanceras vaillamment, mais prudemment, dans un pieux et joyeux élan d’amour, essayant de percer l’obscurité au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d’inconnaissance avec la lance aiguë de l’amour impatient ; et ne t’en va de là pour chose qui arrive » (ch. 6).

________________________________________

[1] Téléchargeable ici : https://www.cheminsmystiques.fr/PDFediteurs2/Nuage.pdf 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 3.5-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur. » Maintenant le Seigneur parle, lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. Oui, j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur, c’est mon Dieu qui est ma force. Et il dit : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. »

PSAUME
(Ps 39 (40), 2abc.4ab, 7-8a, 8b-9, 10cd.11cd)
R/ Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté. (cf. Ps 39, 8a.9a)

D’un grand espoir j’espérais le Seigneur :
il s’est penché vers moi
Dans ma bouche il a mis un chant nouveau,
une louange à notre Dieu.

Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice,
tu as ouvert mes oreilles ;
tu ne demandais ni holocauste ni victime,
alors j’ai dit : « Voici, je viens. »

Dans le livre, est écrit pour moi
ce que tu veux que je fasse.
Mon Dieu, voilà ce que j’aime :
ta loi me tient aux entrailles.

Vois, je ne retiens pas mes lèvres,
Seigneur, tu le sais.
J’ai dit ton amour et ta vérité
à la grande assemblée.

DEUXIÈME LECTURE
« À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ » (1 Co 1, 1-3)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Paul, appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus, et Sosthène notre frère, à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus et sont appelés à être saints avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre.
À vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

ÉVANGILE
« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29-34)
Alléluia. Alléluia. « Le Verbe s’est fait chair, il a établi parmi nous sa demeure. À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. » Alléluia. (cf. Jn 1, 14a.12a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, voyant Jésus venir vers lui, Jean le Baptiste déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » Alors Jean rendit ce témoignage : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. »
Patrick Braud

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10 novembre 2024

Apprendre à ne pas savoir

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Apprendre à ne pas savoir

 Homélie pour le 33° Dimanche du Temps ordinaire / Année B
17/11/24

Cf. également :
Ephapax : une fois pour toutes
Jésus, Fukuyama ou Huntington ?
Lire les signes des temps
« Même pas peur »…
La destruction créatrice selon l’Évangile
La « réserve eschatologique »
L’antidote absolu, remède d’immortalité
Plus je sais, plus j’ignore

La docte ignorance
Divine surprise

1. Un livre, un article, le silence
Apprendre à ne pas savoir dans Communauté spirituelle pere_shynse
Dans les années 70, j’ai eu la chance de passer deux années de coopération en Afrique de l’Ouest, auprès des Pères Blancs à la gandoura imposante et la barbe vénérable. Dans les premières semaines, j’étais tellement enthousiaste et volubile que je n’arrêtais pas de leur parler de mes découvertes qui s’enchaînaient. Ils m’écoutaient avec bienveillance, en souriant. Au bout d’un mois de mes verbiages, le Père Blanc le plus âgé, qui avait passé plus de 40 ans dans le pays et en avait appris la langue, les coutumes, les proverbes, la mentalité, la culture etc., me confie à mi-voix : « Tu sais, nous aussi quand on est arrivés on était tout excités et chacun écrivait de longues lettres à sa famille pour tout raconter. Au début, on a envie d’écrire un livre. Puis, quelques années après, on s’aperçoit que c’est si complexe qu’on se dit qu’un article ou deux ce ne serait déjà pas mal. Aujourd’hui, j’avoue que je reste toujours un étranger avec de gros yeux qui ne voient rien, et je crois que le silence convient mieux… »

Si un ancien comme lui reconnaissait finalement ignorer davantage de choses dans la culture du peuple qui l’accueillait que tout ce qu’il y avait appris, alors ma prétention aurait été insupportable de pérorer avec assurance sur « l’Afrique » après seulement deux années de présence ! Il m’a ainsi appris à ne pas savoir, à accepter que ce qui reste à découvrir est infiniment plus grand que le peu déjà découvert. Il m’a aidé à accepter de demeurer un étranger au milieu d’un peuple avec qui pourtant je vibrais à l’unisson. Loin d’éteindre la soif de savoir, le côté mystérieux de ce voile d’ignorance qui recouvrait ma perception de l’ethnie locale me stimulait pour continuer à l’explorer, en renonçant à croire maîtriser, contrôler ou tout comprendre.

Dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 13,24–32), il semble que Jésus fasse une expérience semblable, assez troublante pour ceux qui croient en sa divinité [1] . En effet, il assure à ses disciples ne pas tout savoir, et en particulier il ignore la date du Jour de sa venue dans la gloire : « Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père » (Mc 13,32 ; cf. Mt 24,36).

Comment comprendre cette confession de non-savoir ? Quel impact pour nous aujourd’hui ?
Parcourons quelques interprétations de ce verset difficile pour essayer d’en situer les enjeux contemporains.


2. Les différentes interprétations de l’ignorance de Jésus

Hérésies tableau

a) Il ne sait pas, donc il n’est pas Dieu
311208_trinite ignorance dans Communauté spirituelle
Dans les premiers siècles, Arius, Eunome et d’autres prêtres ou évêques ont vu dans ce verset l’indice de l’infériorité de Jésus par rapport à son Père. Parce qu’il ignore ce que son Père connaît, Jésus est en dessous de lui en termes de rang et d’honneur. Les Ariens ont donc professé l’humanité de Jésus, mais pas sa divinité. Au mieux, il aurait été adopté par Dieu au moment du baptême dans le Jourdain. Mais il lui reste inférieur. De nombreuses sectes d’origine chrétienne se sont engouffrées dans ce type d’argumentation pour nier la divinité de Jésus : ébionites, marcionistes, adoptianistes etc. Les Mormons, les Témoins de Jéhovah, et même le Coran ne font que reprendre l’argument : puisque Jésus ne sait pas tout alors que Dieu est omniscient, il n’est donc pas Dieu. C.Q.F.D.

Danger : canoniser trop vite l’ignorance de Jésus peut conduire à la résignation au lieu de l’acceptation. Se résigner à ne pas savoir conduit à se soumettre, à obéir aveuglement, à croire au destin (mektoub !). Or accepter n’est pas se résigner. Accepter de ne pas tout connaître ne signifie pas renoncer à connaître davantage…

b) Il ne sait pas, donc il dépend du Père
Une autre réponse (II°–III° siècles) vient de ce que l’on appelle le monarchianisme, essentiellement oriental. Soucieux de préserver la primauté et la transcendance du Dieu unique (mon-archie = un seul principe), les monarchianistes soutiennent que le Fils est engendré par le Père, qui lui reste supérieur. Jésus émane du Père mais le Père garde toutes les prérogatives ‘monarchiques’ de la divinité, dont l’omniscience.

Danger : rompre l’égalité entre le Fils et le Père interdit à terme la participation humaine à la nature divine, qui est pourtant l’espérance de la foi chrétienne.

c) La théorie des deux fils
Une autre explication (Nestorius, Sabellius au III° siècle) – certes capillotractée ! – avance qu’en Jésus coexistent non pas deux natures (humaine et divine) mais deux personnes : le Fils de l’homme et le Fils de Dieu. Côté humain, le Fils de l’homme ignore le Jour de sa venue. Côté divin, le Fils de Dieu pleinement manifesté en Jésus après sa résurrection partage l’omniscience du Père.
Bien sûr, cette façon de couper Jésus en deux pour sauver sa divinité fut rapidement condamnée par les premiers conciles.

Danger : diviser Jésus en deux, c’est empêcher la communication en lui comme en nous entre le divin et l’humain.

d) Dans son incarnation, le Christ renonce à la connaissance divine (théorie kénotiste)
parabole-philippiens omniscience
L’hymne de Ph 2,6–11 évoque la kénose du Verbe de Dieu en Jésus de Nazareth : lui, de condition divine, ne considéra pas comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est vidé de lui-même (kénose), pour prendre la condition humaine. L’ignorance de Jésus sur le jour J relèverait alors de cet abaissement volontaire et temporaire par lequel Jésus renonce à l’omniscience divine le temps de son passage parmi nous. Exalté auprès du Père par sa résurrection, Jésus partagerait désormais l’omniscience du Père sur toute chose, mais ce n’était pas encore le cas avec ses disciples.

Évidemment, cette position est largement compromise par la réponse de Jésus à ses disciples après la Résurrection : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité » (Ac 1,7).

Intérêt : souligner l’humilité du Christ qui ne fait pas semblant d’être à nos côtés.
Danger : réduire l’ignorance humaine un détail anecdotique et provisoire.

e) « C’est chez lui un dessein secret de se taire »
Récusant toutes les précédentes interprétations jugées hérétiques, les Pères de l’Église sont bien embarrassés pour interpréter ce verset !
Augustin y lit la volonté de Jésus de laisser le Père communiquer lui-même sur le jour du jugement :

« Le Père fait connaître ce jour au Fils ; et s’il est dit du Fils qu’il ne sait pas, c’est parce qu’il ne communique point cette connaissance aux hommes ».

Thomas d’Aquin reprendra cette lecture en parlant de « simulation édifiante » : le Christ aurait fait semblant de ne pas savoir pour apprendre à ses disciples à tout attendre du Père.
Hilaire de Poitiers préfère prendre acte du refus de Jésus de répondre à la demande de ses disciples sur la date du jour J, sans avoir d’explication autre que le désir de Jésus de se taire là-dessus :

« Le Fils n’ignore donc pas ce que n’ignore pas le Père. Et si le Père seul connaît, ce n’est pas que le Fils ne le sache : mais, puisque tous deux demeurent dans l’unité d’une seule nature, si le Fils ‘en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science’ (Col 2,3), ignore quelque chose, c’est chez lui un dessein secret de se taire, comme l’affirme le Seigneur lorsqu’il répond à ses Apôtres qui s’enquièrent de la fin des temps : ‘Ce n’est pas à vous de connaître les temps et les moments que le Père a fixés dans sa puissance divine’ » (Ac 1,7).

Intérêt : accepter de ne pas savoir pourquoi Jésus ne sait pas.
Danger : réduire le mystère à une exigence d’obéissance. Figer le mouvement de l’interprétation alors que c’est une invitation à explorer sans cesse.

f) Il ne nous appartient pas de tout connaître
Jean Chrysostome a posé les bases de l’interprétation qui est sans doute la plus féconde pour nous : Jésus a appris à ses disciples à ne pas vouloir tout savoir, ce qui est finalement le meilleur moyen d’en savoir toujours davantage !

« Il ajoute à dessein que les anges ne savaient rien de ce jour, afin d’ôter à ses disciples le désir d’apprendre une chose que les anges même ne savaient pas; mais en disant que le Fils même ne le savait pas, non-seulement, il leur ôte le désir de le connaître, mais la volonté même de s’en informer. Et pour confirmer ce que je dis, il ne faut que considérer ce qu’il dit à ses disciples après sa résurrection, et de quelle manière il arrête leur curiosité lorsqu’ils s’informaient trop curieusement de l’avenir. Car il prédit ici beaucoup de signes ; mais il leur dit alors clairement : « Ce n’est pas à vous à savoir les temps et les moments ». (Ac 1,7). Et pour qu’ils ne regardent point ce refus comme une marque de mépris, et qu’ils ne s’imaginent pas que le Sauveur les jugeait indignes de cette connaissance, il ajoute aussitôt : « que le Père a mis dans sa puissance ». Car il a toujours au contraire témoigné avec grand soin à ses apôtres qu’il les traitait avec honneur, et qu’il ne leur voulait rien cacher. C’est pourquoi il attribue cette connaissance au Père, et il la fait passer dans leur esprit pour une chose trop élevée au-dessus d’eux ».

Hilaire de Poitiers était lui aussi sur cette piste lorsqu’il examine la même question des disciples de Jésus après sa résurrection :

« Ayant compris que ce mystère du non-savoir du Fils relève d’un dessein divin de se taire, maintenant qu’il est ressuscité, ils l’interrogent à nouveau, croyant que le temps est venu pour lui de parler. Et ici, le Fils ne leur répond plus qu’il l’ignore, mais leur dit que ce n’est pas à eux de connaître ce moment que le Père a fixé dans sa puissance divine ».


De l’intérêt de ne pas (tout) savoir
Tel un pédagogue, Jésus a éveillé ses disciples à désirer les réalités les plus hautes, à accueillir la révélation des mystères les plus inaccessibles. Pourquoi alors leur fixer une limite (la date du jour J) ?

Cela nous renvoie au premier interdit de la Genèse : « du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas ». Interdire cette connaissance-là est salutaire pour l’humanité, car elle se suiciderait à décider par elle-même ce qui est bien ou ce qui est mal (ce que l’on constate hélas de nos jours…) en dehors de YHWH. Le psychanalyste Jacques Lacan rappelle fort justement que l’inter-dit est ce qui est dit entre partenaires du dialogue, qui n’existe pas sans cet espace de communication (entre l’homme et Dieu, entre l’homme et la femme etc.).

Sans interdit, pas de parole (inter-dit = dit entre), pas de communication ni de communion, mais seulement la violence de la prédation (s’emparer du fruit et le manger). D’où la reprise de cet interdit fondamental dans le Décalogue : « Tu ne convoiteras pas ».

Vers l'infini et au-delàAccepter de ne pas tout savoir est libérateur. À plusieurs titres :

– ceux qui veulent tout savoir bâtissent des théories totalitaires, inventent des idoles pour boucher les trous de leur connaissance, et verrouillent des sociétés fermées où il n’est pas possible de contester le savoir officiel. Imposer une explication à tout, qu’elle soit mythologique, religieuse ou politique, transforme les relations humaines en soumission obligée à l’unique savoir dominant. Les sociétés communistes, les États islamiques, les dictateurs de tout poil savent manier à merveille hélas cette soumission à l’omniscience du parti, d’Allah, du grand leader.

- l’ignorance nourrit la gratuité
Une homélie anonyme du II° siècle établit clairement ce lien :
« Parmi les justes, aucun n’a recueilli un fruit précoce : il faut savoir attendre. Si Dieu donnait immédiatement aux hommes justes leur récompense, ce serait bientôt un marché que nous pratiquerions, et non le culte de Dieu. Nous aurions l’apparence de la justice en recherchant non pas la religion, mais notre profit ».
Ne pas connaître la date du Jour J, ni celle de notre mort, nous empêche de calculer d’ici là, de compter sur le temps qui nous reste, d’exiger un retour immédiat sur investissement…

– croire tout savoir fige la recherche
Les failles, les béances, les contradictions des savoirs actuels sont justement le moteur de la quête scientifique. Si l’on accepte de ne pas savoir, alors la recherche est toujours possible, car le savoir absolu n’est jamais atteint et il en reste toujours plus à découvrir. La quête scientifique est par essence inachevée (Karl Popper) ; c’est sa grandeur et sa puissance. Pour les chrétiens, la quête spirituelle est de même nature : Dieu est l’au-delà de tout, et accepter de ne pas le posséder n’est pas se résigner à ignorer.
Au contraire, « dans l’éternité du siècle sans fin, celui qui court vers Toi devient toujours plus grand et plus haut que lui-même, augmentant toujours par l’accroissement des grâces (…) ; mais comme ce qui est recherché ne comporte pas en soi de limite, le terme de ce qui est trouvé devient pour ceux qui montent le point de départ de la découverte de biens plus élevés. Et celui qui monte ne s’arrête jamais d’aller de commencement en commencement par d’éternels commencements qui n’ont jamais de fin » (Grégoire de Nysse).


Que veut dire savoir pour Dieu ?
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Si Dieu est le Tout-Autre, non soumis à l’espace-temps, l’acte de savoir lui est complètement étranger. Car savoir suppose un passé et un futur (je sais ce qui s’est passé, je sais ce qui va arriver ici…). Savoir la date du jour J, c’est encore se situer dans le temps (et donc dans l’espace), ce qui convient à des idoles mais pas au Tout-Autre. Donc nous pouvons dire en un sens que Dieu lui-même renonce à savoir, puisqu’il est au-delà des catégories de la connaissance… L’omniscience n’est pas un attribut divin, mais une projection humaine ! C’est inventer Dieu sous les traits d’un humain sans limites (anthropomorphisme). Dieu « ne sait pas », car l’acte de savoir ne s’applique pas à Dieu.

La docte ignoranceVertige métaphysique certes, qui a l’immense mérite de nous dépouiller de toute velléité de convoitise dans l’acte de chercher à savoir…


Conclusion :
Il est bon pour nous de chercher à savoir, il est meilleur encore d’apprendre à ne pas savoir.
La question de la date du jour J est dans l’Évangile le meilleur exemple de l’utilité de cette « docte ignorance » : ne connaître ni le jour ni l’heure nous rend libres pour vivre ce Jour aujourd’hui tout en l’espérant demain.

Apprendre à ne pas savoir s’applique à tant d’autres domaines de recherche : ne pas chercher à savoir si je suis sauvé, heureux, riche, aimé ou admiré etc. est libérateur, et suscite une quête infinie, désintéressée, gratuite.

Car le salut, le bonheur, la vraie richesse, l’amour etc. sont illucides : dès que j’ai conscience de les posséder, ces réalités m’échappent.
Mieux vaut alors ignorer tout en désirant sans cesse… 

______________________________________

 [1] . Jean a bien perçu cette difficulté, et se garde bien d’évoquer cette ignorance de Jésus. Au contraire, ses disciples lui reconnaissent l’omniscience : « Maintenant nous savons que tu sais toutes choses, et tu n’as pas besoin qu’on t’interroge : voilà pourquoi nous croyons que tu es sorti de Dieu » (Jn 16,30).


 
Lectures de la messe

Première lecture
« En ce temps-ci, ton peuple sera délivré » (Dn 12, 1-3)

Lecture du livre du prophète Daniel
En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu depuis que les nations existent, jusqu’à ce temps-ci. Mais en ce temps-ci, ton peuple sera délivré, tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre. Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. Ceux qui ont l’intelligence resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais.

Psaume
(Ps 15 (16), 5.8, 9-10, 11)
R/ Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge.
(Ps 15, 1)

Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

 Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

 Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

Deuxième lecture
« Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie » (He 10, 11-14.18)

Lecture de la lettre aux Hébreux
Dans l’ancienne Alliance, tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint pour le service liturgique, et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices, qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
Jésus Christ, au contraire, après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. Par son unique offrande, il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie. Or, quand le pardon est accordé, on n’offre plus le sacrifice pour le péché.

Évangile
« Il rassemblera les élus des quatre coins du monde » (Mc 13, 24-32) Alléluia. Alléluia. 

Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous pourrez vous tenir debout devant le Fils de l’homme. Alléluia. (cf. Lc 21, 36)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc
En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « En ces jours-là, après une grande détresse, le soleil s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa clarté ; les étoiles tomberont du ciel, et les puissances célestes seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec grande puissance et avec gloire. Il enverra les anges pour rassembler les élus des quatre coins du monde, depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.
Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que sortent les feuilles, vous savez que l’été est proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte. Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père. »

 

 

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20 août 2023

Plus je sais, plus j’ignore

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Plus je sais, plus j’ignore

Homélie pour le 21° Dimanche du temps ordinaire / Année A
27/08/2023

Cf. également :
Le kôan qui changea Simon en Pierre
Exercer le pouvoir selon le cœur de Dieu
Yardén : le descendeur
Les insignes du politique
Lier et délier : notre pouvoir des clés
Jésus évalué à 360°
Marie Theotokos, ou la force de l’opinion publique

La quadrature du cercle
Cercle PolygonesPeut-on mesurer la longueur d’un cercle à l’aide d’un petit bout de bois rectiligne ? Le problème a l’air simple, et semble relever des annales du BEPC. Pourtant, cette énigme de la quadrature du cercle – car c’est bien de cela qu’il s’agit – a occupé les mathématiciens pendant des siècles ! On a envie de reporter n fois la longueur du bout de bois sur la circonférence du cercle jusqu’à en faire à peu près le tour. Pour affiner, on coupera le bois plus court, de plus en plus court, pour que le polygone régulier obtenu en reportant n fois sa longueur sur la circonférence l’épouse au mieux.

Las ! Il faudra attendre plus de 3000 ans pour que Ferdinand de Lindemann démontre rigoureusement en 1882 que le nombre ¶ n’est pas entier. Approximer un cercle de rayon R par n bâtons rectilignes de longueur l supposerait que nxl=2x¶xR, soit n = 2x¶xR/l. Or, puisque ¶ n’est pas un entier, n ne peut l’être non plus. Et donc la quadrature du cercle est impossible ! On dit de ¶ qu’il est un nombre transcendantal : vous aurez beau écrire des milliards de chiffres après la virgule, vous n’aurez toujours pas le nombre ¶ exact.

Peut-être une piste pour la transcendance de Dieu ?
Dieu est l’infini. Or, entre l’infinité de Dieu et la finitude de l’homme, il ne saurait y avoir de proportion. L’homme peut bien s’avancer indéfiniment par étapes successives de connaissances vers la vérité, ces étapes seront en elles-mêmes toujours finies et la vérité est l’être à son niveau infini. De sorte que la vérité échappera toujours nécessairement à l’effort humain qui veut la saisir. Entre la connaissance humaine et la vérité, on trouve le même rapport qui existe entre les polygones inscrits et circonscrits avec la circonférence du cercle : même si l’on multipliait à l’infini les côtés du polygone, certes ils s’approcheraient indéfiniment de la circonférence, mais jamais ne s’identifieraient avec elle.

Le cardinal théologien  Nicolas de Cues ne connaissait pas au XV° siècle la démonstration de Lindenmann. Mais il avait l’intuition que même en multipliant à l’infini le nombre de côtés d’un polygone, il n’arriverait jamais à égaler précisément la longueur du cercle. Il se saisit  – entre autres -  de cette image mathématique pour évoquer la disproportion entre notre finitude (le bout de bois) humaine et l’infini divin (le cercle) : même en multipliant à l’infini nos efforts pour croire en Dieu, nous serions toujours à mille lieues de sa vraie nature. Multiplier les bouts de bois ne fera jamais un cercle…
Nicolas de Cues – mettant ses pas dans ceux de Maître Eckhart et de la mystique rhénane du XIV° siècle – en a livré une synthèse puissante dans son ouvrage capital : « De la docte ignorance » (1443). Pour lui, Dieu demeure l’incompréhensible, et plus nous nous en approchons, plus nous mesurons son infinie altérité, plus la distance entre lui et nous s’agrandit sous nos pieds. Lorsque ce que l’on ignore n’a aucune proportion avec les connaissances en notre possession, il n’y a qu’à proclamer son ignorance.

« Concernant les choses les plus manifestes dans la nature, nous rencontrons autant de difficulté que la chouette voulant voir le soleil en face, assurément alors, puisque le désir en nous n’est pas vain, nous désirerons savoir que nous ignorons.
Si nous saisissons ceci pleinement, nous saisirons la docte ignorance. En effet, même l’homme le plus savant n’arrivera à la plus parfaite connaissance que s’il est trouvé très docte dans l’ignorance même, qui lui est propre, et il sera d’autant plus docte qu’il saura que son ignorance est plus grande » (Nicolas de Cues).

Comment ne pas y voir un des plus beaux hommages à l’émerveillement de Paul dans la deuxième lecture de ce dimanche (Rm 11, 33-36) :

« Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? Qui lui a donné en premier, et mériterait de recevoir en retour ? Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire pour l’éternité ! Amen ».

Montaigne écrivait : « C’est par l’entremise de notre ignorance plus que de notre science que nous sommes savants de ce divin savoir ».
Et Blaise Pascal renchérissait : « … L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît ».

Évoquons quelques conséquences de cette docte ignorance pour nous aujourd’hui.

 

Les 4 phases de la docte ignorance
On attribue à Maslow la distinction des 4 étapes du processus d’apprentissage professionnel, selon le schéma suivant :

Apprentissage 4 phases ❶ Au début de sa formation, le candidat ignore totalement les techniques et savoir-faire qu’on va lui enseigner. Il n’en a même aucune idée, et ne peut imaginer les défis technologiques auxquels il ne saura répondre.
Il ne sait pas qu’il ne sait pas.

❷ Puis ses maîtres en apprentissage lui montrent leur art et les merveilles qu’il leur permet d’accomplir. Confus, l’apprenti découvre alors qu’il est vraiment loin de ce niveau de maîtrise.
Il sait qu’il ne sait pas.

❸ Patiemment, longuement, son maître va l’initier aux subtilités de son art. L’apprenti reproduit, mémorise, exécute fidèlement et réussit avec application à imiter son maître.
Il sait qu’il sait.

❹ Et puis, avec le temps, il acquiert une telle aisance qu’il ne réfléchit même plus aux  gestes qu’il accomplit, sublimant sa technique dans une créativité et une ingéniosité qui lui sont propres. Un peu comme un pianiste ayant maîtrisé son solfège et ses gammes passe à l’interprétation inspirée, différente de l’exécution appliquée.
L’apprenti devenu maître ne sait plus qu’il sait.

Toutes proportions gardées, on peut transposer ces 4 phases de l’apprentissage au processus que Nicolas Cues appelle la docte ignorance, et qui fait écho aux interrogations de Paul devant l’infini divin.

Docte ignorance carré magique ❶ Au début, le croyant s’appuie sur les énoncés de foi du Credo, et peut réciter les réponses aux questions du catéchisme : ‘qui est Dieu ? Dieu est un pur esprit’… S’il en reste là, l’orgueil ne sera pas loin. Et la tentation de combattre ceux qui ne professent pas les mêmes mots que lui sur Dieu.
Il croit connaître Dieu, mais il ne fait qu’apprendre et réciter.

❷ À force de lire la Bible, de prier, de contempler le monde, d’échanger etc. le doute viendra peu à peu distiller une nuée d’interrogations semblables à celle de Paul : ‘qui a connu les pensées du Seigneur ? Qui peut sonder ses décisions ? Qui peut comprendre ses chemins ?’ Une remise en cause radicale guette celui qui s’aventure ainsi plus haut que les affirmations croyantes officielles.
Il ne sait plus s’il connaît vraiment Dieu.

❸ S’il se met à fréquenter les auteurs spirituels - de Paul à Saint Jean de la Croix en passant par Maître Eckhart - qui se sont immergés dans la négativité de Dieu, un tel  croyant reconnaîtra avec humilité que ce qui le sépare de Dieu est infiniment plus grand que ce qui le rapproche de Lui, et cette distance devient plus grande au fur et à mesure qu’il avance vers Lui. Un peu comme la ligne d’horizon en mer qui recule sans cesse quand on navigue vers elle. Un tel croyant, désorienté, devient humble selon le cœur du Christ : il sait qu’il ne connaît pas Dieu, l’Inconnaissable.

❹ Alors, surfant en quelque sorte sur cette docte ignorance, il pénétrera plus avant dans les ténèbres lumineuses où Dieu se cache. Il ne sait plus qu’il ne sait pas. Et ainsi il devient paradoxalement d’autant plus uni à Dieu qu’il reconnaît et expérimente en être loin…

 

La théologie négative

« La sainte ignorance nous a enseigné que Dieu est ineffable, parce qu’il est infiniment plus grand que tout ce qui peut être nommé. Comme il est ce qu’il y a de plus vrai, nous parlerons de lui avec plus de vérité par soustraction et par négation » (Nicolas de Cues).

Plus je sais, plus j’ignore dans Communauté spirituelle 51ZINxOwZFL._SX315_BO1,204,203,200_Progresser vers la docte ignorance demande en cours de route de nier ce que nous savons sur Dieu. Par exemple : Dieu est justice certes, mais il est aussi injustice (ce que le mot Testament incarne par exemple, car quoi de plus injuste qu’un testament exprimant la libre volonté de son donateur ?). Il est amour, mais aussi colère et vengeance. Il est lumière au Thabor et ténèbres au Sinaï, plein de miséricorde pour le fils prodigue et impitoyable envers le gérant malhonnête etc. C’est ce que Nicolas de Cues appelle la coïncidence des contraires (coincidentia oppositorum, en latin). S’il est possible d’affirmer quelque chose sur Dieu, alors il nous faut immédiatement en dire le contraire, sinon nous réduisons Dieu à des manifestations : on idolâtre un attribut de Dieu au lieu de remonter à Celui qui est plus grand que cet attribut. Toujours le doigt et la lune ! Seule la négation permet de ne pas en rester à cette idolâtrie, et de progresser ainsi – dialectiquement ! – vers d’autres paires de contraires qui agrandiront encore notre incompréhension de Dieu.

Méfions-nous donc de ceux qui ne font qu’asséner des vérités positives sans jamais se poser des questions ! Dire : Dieu est ceci, ou ; Dieu est cela, c’est faire de Dieu une chose. Si Dieu est plus grand que tout, il ne peut être enfermé dans une formulation, une expérience, un système religieux (par ailleurs utile). Dieu est toujours plus grand que ce que je dis de lui.

Israël nous a mis sur cette voie négative en appelant Dieu YHWH, Tétragramme strictement imprononçable, car ce serait mettre la main sur Dieu, le posséder en quelque sorte, que de pouvoir l’appeler par son Nom. Non seulement YHWH est imprononçable, mais son contenu même est rempli d’incertitude, de non-connaissance : « je serai qui je serai ». Autrement dit : ‘ne cherche pas à savoir. Tu verras bien en cours de route. Je te surprendrai !’ Croire en YHWH est la trace de l’expérience spirituelle d’Israël – et de l’Église à sa suite – faite d’émerveillement devant l’altérité radicale de Celui qui est plus grand que tout, que nous ne pouvons voir - comme Moïse - que de dos, ce qui est une belle image de la docte ignorance : je ne vois Dieu que quand je ne le vois plus…

 

Bouche bée
Osbscursilence-400x620 apophatique dans Communauté spirituelle
Au-delà des formules toutes faites, apprenant à unir les contraires, le croyant expérimente alors que le silence, le vide, l’absence sont les profondeurs ultimes où se perd sa capacité de dire ou ressentir quelque chose de Dieu. Les Pères de l’Église, les ermites du désert égyptien, les mystiques des béguinages ou de Rhénanie, les disciples de Thérèse d’Avila ou de Saint Jean de la Croix, les trappistes ou les croyants ordinaires, tant de courants spirituels racontent que ce que nous ne pouvons pas dire sur Dieu est plus important que l’inverse. La théologie apophatique (issue du verbe grec ἀπόφημι – apophēmi = nier) reconnaît la vanité des mots et des savoirs pour approcher le Tout-Autre, et du coup s’abîme dans une profonde méditation au-delà des mots habituels. La musique, la poésie, l’art peut-être peuvent en livrer quelque chose, mais plus sûrement le silence. Et s’il faut écrire, alors chaque mot sera barré de son contraire pour qu’ensemble ils proclament la grandeur de Dieu qui dépasse les contraires en les unissant. La montée vers Dieu est une montée dans le silence et l’obscurité : « étant plongés dans l’obscurité au-delà de tout entendement, nous allons rencontrer non seulement la pauvreté des mots, mais l’absence totale de parole et de compréhension » (Pseudo-Denys l’Aréopagite, V°-VI° siècles).

« Notre ignorance nous enseignera de manière incompréhensible comment nous, qui travaillons péniblement au milieu d’énigmes, pouvons avoir sur le Très-Haut une pensée plus correcte et plus vraie ».
« La précision de la vérité brille de manière incompréhensible dans les ténèbres de notre ignorance. Voilà la docte ignorance que nous recherchions et par laquelle seule, comme nous l’avons expliqué, nous pouvons accéder en suivant les degrés de la doctrine de l’ignorance au Dieu maximum et unitrine d’infinie bonté, afin de pouvoir toujours le louer de toutes nos forces parce qu’il nous a montré ce qu’il y a en Lui d’incompréhensible » (Nicolas de Cues).

Terminons par une hymne magnifique, témoin de cette théologie apophatique où ne pas connaître est plus vrai qu’affirmer. Elle fait partie du bréviaire catholique ; elle est à ce titre régulièrement priée par des millions de baptisés. Faisons la nôtre en ce dimanche pour ruminer le passage de la Lettre aux Romains où Paul reste bouche bée, interloqué et stupéfait devant Celui qui le dépasse :

« Ô toi, l’au-delà de tout,
n’est-ce pas là tout ce qu’on peut chanter de toi ?
Quelle hymne te dira, quel langage ?
Aucun mot ne t’exprime.
À quoi l’esprit s’attachera-t-il ?
Tu dépasses toute intelligence.
Seul, tu es indicible,
car tout ce qui se dit est sorti de toi.
Seul, tu es inconnaissable,
car tout ce qui se pense est sorti de toi.
Tous les êtres,
ceux qui parlent et ceux qui sont muets,
te proclament.
Tous les êtres,
ceux qui pensent et ceux qui n’ont point la pensée,
te rendent hommage.
Le désir universel,
l’universel gémissement tend vers toi.
Tout ce qui est te prie,
et vers toi tout être qui pense ton univers
fait monter une hymne de silence.
Tout ce qui demeure demeure par toi ;
par toi subsiste l’universel mouvement.
De tous les êtres tu es la fin ;
tu es tout être, et tu n’en es aucun.
Tu n’es pas un seul être,
tu n’es pas leur ensemble.
Tu as tous les noms, et comment te nommerai-je,
toi le seul qu’on ne peut nommer?
Quel esprit céleste pourra pénétrer les nuées
qui couvrent le ciel même ?
Prends pitié,
Ô toi, l’au-delà de tout,
n’est-ce pas tout ce qu’on peut chanter de toi ? »

Grégoire de Nazianze (329-390)

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je mettrai sur mon épaule la clef de la maison de David » (Is 22, 19-23)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Parole du Seigneur adressé à Shebna le gouverneur : « Je vais te chasser de ton poste, t’expulser de ta place. Et, ce jour-là, j’appellerai mon serviteur, Éliakim, fils d’Helcias. Je le revêtirai de ta tunique, je le ceindrai de ton écharpe, je lui remettrai tes pouvoirs : il sera un père pour les habitants de Jérusalem et pour la maison de Juda. Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. Je le planterai comme une cheville dans un endroit solide ; il sera un trône de gloire pour la maison de son père. »

PSAUME
(Ps 137 (138), 1-2a, 2bc-3, 6.8bc)
R/ Seigneur, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre de tes mains. (cf. Ps 137, 8)

De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce :
tu as entendu les paroles de ma bouche.
Je te chante en présence des anges,
vers ton temple sacré, je me prosterne.

Je rends grâce à ton nom pour ton amour et ta vérité,
car tu élèves, au-dessus de tout, ton nom et ta parole.
Le jour où tu répondis à mon appel,
tu fis grandir en mon âme la force.

Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble.
de loin, il reconnaît l’orgueilleux.
Seigneur, éternel est ton amour :
n’arrête pas l’œuvre de tes mains.

DEUXIÈME LECTURE
« Tout est de lui, et par lui, et pour lui » (Rm 11, 33-36)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! Qui a connu la pensée du Seigneur ? Qui a été son conseiller ? Qui lui a donné en premier, et mériterait de recevoir en retour ? Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire pour l’éternité ! Amen.

ÉVANGILE
« Je te donnerai les clés du royaume des Cieux » (Mt 16, 13-20)
Alléluia. Alléluia. Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Alléluia. (Mt 16, 18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. » Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ.
Patrick BRAUD

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