L'homélie du dimanche (prochain)

28 septembre 2025

Lire Habacuc après le JT

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Lire Habacuc après le JT

Homélie pour le 27° dimanche du Temps ordinaire / Année C
05/10/25

Cf. également :
Savoir se rendre inutile
Foi de moutarde !
Les deux serviteurs inutiles
L’ « effet papillon » de la foi
L’injustifiable silence de Dieu
Jesus as a servant leader
Manager en servant-leader
Servir les prodigues 
Restez en tenue de service
Agents de service
Témoin, à la barre !
Le témoin venu d’ailleurs
Soyez toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en vous

Lire Habacuc après le JT dans Communauté spirituelle tablette-tactile-journal-france-2
Violence à Gaza, en Ukraine, au Congo.
Violences entre Inde et Pakistan, Thaïlande et Cambodge.
Violence contre les ouïghours, les kurdes, les arméniens, les juifs, les tibétains et autres minorités opprimées.
Violence djihadiste, communiste, économique.
Violence jusque dans nos villes et villages infestés par le narcotrafic et ses règlements de comptes à balles réelles.
À lire Habacuc ce dimanche (Ha 1,2-3; 2,2-4), on croirait qu’il est notre contemporain, et qu’il vient de regarder le journal télévisé avec nous :
« Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent. »

5e7ecfb_upload-1-wpbwwyiut53k-media-d-appel-dark espérance dans Communauté spirituelleIl n’y a rien de nouveau sous le soleil. L’humanité se déchire sous nos yeux comme il y a 2700 ans sous les yeux d’Habacuc : les empires prédateurs piétinent, dominent, exploitent, annexent ; les injustices gangrènent nos démocraties comme les iniquités corrompaient le royaume de Juda. Les optimistes pratiquent le déni et refusent de voir la guerre se rapprocher, un peu comme les doux pacifistes à tout prix des années 30 : « on ne s’en tire pas si mal ». Les pessimistes se désespèrent et baissent les bras : « la force l’emporte partout sur le droit, les grandes puissances s’autorisent tout ».

Habacuc n’est ni optimiste ni pessimiste : il regarde la réalité en face. Il voit les Babyloniens approcher de Jérusalem avec des armées trop nombreuses pour leur résister. Il avertit lucidement que la catastrophe est imminente. Chez ceux qui ne veulent pas l’envisager, et qui le traitent de prophète de malheur, Habacuc veut provoquer une prise de conscience. Chez ceux qui capitulent déjà avant la bataille, il veut soulever une espérance : la fidélité de Dieu
« tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends là : elle viendra certainement, sans retard ». À tous, Habacuc lance un appel à vivre dans la foi–confiance–fidélité à YHWH. Car « le juste vivra par sa foi/fidélité ».

Comment tirer parti de cet appel prophétique pour ne pas devenir fous après le JT de 20 heures ?

1. Être lucide sur le mal qui vient
On l’a dit : Habacuc était conscient que les armées chaldéennes (Babylone) allaient bientôt submerger le petit royaume de Juda, qui restait encore relativement prospère et libre après la chute du royaume d’Israël au nord. Les notables de Juda festoyaient, s’en mettaient plein les poches et faisaient comme si tout cela allait durer. Rappelez-vous les années folles de l’entre-deux-guerres en France : on dansait, on buvait, on s’enrichissait, et on priait les politiques de ne pas nous ennuyer avec les bruits de bottes outre-Rhin d’un petit moustachu grand-guignolesque. On ne voulait tellement plus voir la guerre approcher à nouveau – après celles de Napoléon de 1803 à 1815, celle de 1870, celle de 1914–18 – qu’il fallait la conjurer à tout prix, « quoiqu’il en coûte ». Alors on applaudit Daladier de retour de Munich avec son bout de papier signé par Hitler. Mais cela nous a coûté le déshonneur et la guerre, la débâcle de 39 et des millions de morts en Europe. Les pacifistes refusaient de se réarmer. Les communistes pactisaient avec les fascistes (de 1939 à 1941) pour ne pas se salir les mains dans une guerre capitaliste etc.

Habacuc est lucide : le mal existe en l’homme, en tout homme, de tout temps, pour toujours. Il n’a pas peur, comme Jacob se battant avec l’ange ou Job accusant YHWH, d’interpeller son Dieu en lui demandant pourquoi il ne fait rien devant tant de violence : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? »
En effet, comment ne pas douter de Dieu devant la fumée des fours crématoires du III° Reich, ou devant les pyramides de crânes empilés par milliers par Pol Pot et ses khmers rouges de sang ?
« Où est-il ton Dieu ? » (Ps 41,4) : chaque jour nous pouvons entendre ce reproche devant le spectacle de l’Ukraine dévastée ou de Gaza affamée…

HabacucCommençons d’abord par faire comme Habacuc : appeler mal ce qui est mal, et crier notre incompréhension. Car la prière – même de révolte – est au moins un dialogue. Le pire serait de ne plus lui parler, par résignation ou reniement. Job lui aussi se plaint, et ose formuler ses reproches à YHWH devant l’injustice. Jacob se roule dans la poussière pendant la nuit avec cet inconnu qui va le blesser puis le bénir à l’aube. Le nom d’Habacuc y fait peut-être allusion, car il signifie en hébreu « étreinte » : il nous faut nous battre avec Dieu au sujet de cette énigme du mal qui dévaste l’homme, car cette étreinte, ce combat deviendra la source de notre bénédiction si nous nous y engageons au point d’être blessé au plus intime, et – comme Jacob – de boiter à jamais, c’est-à-dire de devoir compter sur un autre pour tenir debout et marcher.

Appeler mal ce qui est mal : les 5 déclarations de malheur du prophète au chapitre 2 de son livre ne mâchent pas leurs mots : « C’est la honte de ta maison que tu as décidée ; en éliminant de nombreux peuples, c’est ta propre vie qui échoue. Oui, du mur une pierre va crier, et de la charpente, une poutre lui répondra » (Ha 2,10–11).

Aller dire cela à Poutine demande un certain courage…

Cette lucidité devant le mal qui vient vaut également pour nos violences intérieures : la montée de l’antisémitisme en France, du narcotrafic et de ses milliers de consommateurs en quête de paradis artificiels, et même de la violence gratuite où certains prennent un malin plaisir à tabasser, violer, torturer ou tuer sans raison apparente.

La gauche française – encore très rousseauiste – minimise cette question du mal en s’obligeant à croire qu’elle n’est qu’une conséquence sociale de la pauvreté, de l’exclusion, de l’injustice. Symétriquement, la droite exacerbe ce penchant au mal en stigmatisant la moindre dérive et en en faisant le prétexte à une répression accrue.
Les premiers ne croient pas au péché originel ; les seconds ne croient pas à la rédemption.

Juifs et chrétiens se tiennent sur la ligne de crête, étroite : là où le péché abonde, la grâce peut surabonder (cf. Rm 5,20).
D’ailleurs, c’est la réponse qu’entend Habacuc : non pas une explication de la violence, mais l’espérance d’un salut au-delà de la violence. Non pas une théorie politique sur le Droit international ou la prolifération des armes nucléaires, mais une vision où même la déportation n’empêchera pas le peuple de revenir à Jérusalem (après l’exil à Babylone).
Qui plus est, ce salut n’est pas que pour les seuls juifs : il est universel, et comblera toutes les nations « comme les eaux recouvrent la mer » (Ha 2,14).
Cette vision grandiose ne supprime pas la violence actuelle, mais donne un sens, une direction, une espérance à tous ceux qui souffrent. Comme l’écrivait Etty Hillesum au milieu du camp de déportation de Westerbok : « Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance ».

2. Traverser l’épreuve en s’appuyant sur la foi/fidélité
Destruction de Jerusalem
La vision d’Habacuc est gravée sur des tablettes. Pourtant, la catastrophe arrive : Nabuchodonosor prend Jérusalem, la pille, détruit son Temple, déporte le roi et d’immenses cohortes de prisonniers réduits en esclavage à Babylone. Plus de terre, plus de Temple, plus de roi : cette fois-ci, c’est fichu. Pourtant, pendant les 50 ans d’exil, la vision écrite sur les tablettes (pour ne pas s’évaporer avec la douleur de l’exil) va nourrir la résistance spirituelle des déportés. La Torah devient leur terre, le Messie annoncé sera leur roi, leur famille remplace le Temple. Ainsi dépouillé de ses illusions royales, de la graisse des sacrifices d’animaux, de la prétention d’enfermer YHWH dans des frontières, le petit reste d’Israël pourra entamer une purification de sa foi après l’exil, que Jésus de Nazareth portera à son incandescence.

Habacuc exprime cette conviction avec force : « le juste vivra par sa foi/fidélité ». La confiance en Dieu permet de tenir bon dans l’épreuve, de la traverser. Et même si la fumée des crématoires semble l’éparpiller à tout vent, cette espérance ne décevra pas. Ce peuple reviendra sur sa terre. Même si l’injustice et la violence semblent triompher, nous avons « comme une ancre dans les cieux » (He 6,19) : « l’espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5). « Si elle paraît tarder, attends là : elle viendra certainement, sans retard » (Ha 2,3). Le retard apparent n’est qu’à nos horloges humaines, car le temps de Dieu n’est pas celui des hommes : « pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour » (2P 3,8).

Nous ne verrons peut-être par cet accomplissement, mais nos petits-enfants le verront, ou leurs petits-enfants. C’est une forme de réalisme que de constater que les tyrans finissent toujours par disparaître, que le mal n’a jamais le dernier mot. Même le KGB et ses 400 000 fonctionnaires a été dissous. Et si la mort nous emporte avant d’avoir vu cet accomplissement, tel Moïse mourant avant d’arriver en Terre promise, nous croyons que le royaume de Dieu nous établira réellement dans une communion de justice de paix, d’amour et de vérité.

Alors, tenons bon dans l’épreuve en nous appuyant sur notre foi.
Le mot hébreu אֱמוּנָה (e.mu.nah) - d’où est tirée notre acclamation « Amen ! » – signifie rocher : c’est la confiance que nous mettons dans la parole qui nous est transmise, dans la promesse qui nous anime, que nous considérons aussi solides qu’un rocher sur lequel on bâtit. Compter sur YHWH plus que sur nos propres forces est ce qui nous permet de résister spirituellement à l’épreuve du mal.

Une vie bouleversée : journal : 1941-1943. Lettres de WesterborkJe ne me lasserai pas de citer Etty Hillesum pour illustrer la force incroyable que procure cette confiance. Jeune juive dans le ghetto d’Amsterdam, et bientôt déportée volontaire dans le camp de Westerbok, elle témoigne dans son journal d’une intériorité confiante grandissante, qui produit une sérénité incroyable, même au milieu de l’horreur.

« La semaine prochaine, il est probable que tous les juifs hollandais subiront l’examen médical.
De minute en minute, de plus en plus de souhaits, de désirs, de liens affectifs se détachent de moi ; je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer,
prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu mais, le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente, et le cœur humain aussi ; je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. [1] »


Si la joie d’Etty a pu fleurir au milieu de la violence nazie jusqu’à sa mort, pourquoi ne pourrait-elle pas chanter en nous malgré la violence de ce monde ?

 Habacuc

Foi et fidélité s’embrassent…

Le deuxième sens du mot אֱמוּנָה (e.mu.nah) est : fidélité. La foi insiste sur le don gratuit de Dieu. La fidélité exprime la réponse en actes de l’homme. Les chrétiens insistent à juste titre sur le salut gratuit par la foi, avant les œuvres :
« Dans cet Évangile se révèle la justice donnée par Dieu, celle qui vient de la foi et conduit à la foi, comme il est écrit : Celui qui est juste par la foi, vivra » (Rm 1,17).
« Il est d’ailleurs clair que par la Loi personne ne devient juste devant Dieu, car, comme le dit l’Écriture, celui qui est juste par la foi, vivra » (Ga 3,11).
« Celui qui est juste à mes yeux par la foi vivra ; mais s’il abandonne, je ne trouve plus mon bonheur en lui » (He 10,38).
« En effet, si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé » (Rm 10,9).
Les juifs – eux – insistent non sans raison sur la réponse éthique de l’homme, à travers les 613 commandements très concrets qu’ils doivent observer chaque jour.
À nouveau le vieux débat entre orthodoxie (la foi seule) et orthopraxie (pas de foi sans œuvres). Substantiellement les deux significations ne sont pas contradictoires, mais plutôt complémentaires : la fidélité n’est-elle pas l’aspect pratique de la foi ?

Reste que la fidélité du juste nourrit sa résistance spirituelle. Il suffit de relire « Une journée d’Ivan Denissovitch » de Soljenitsyne pour réaliser combien la fidélité d’Ivan à son rituel d’un repas civilisé (nappe improvisée, couverts, manger lentement, en levant la tête entre les bouchées etc.) l’a sauvé de la déchéance ambiante du camp de déportation.

N’espérons donc pas tenir debout dans la violence du monde sans une certaine fidélité à l’Alliance avec Dieu. Sinon, nous nous transformerons à l’image des bourreaux, qui gagneront deux fois.

Ainsi donc, ce soir, après le JT de 20 heures et ses horreurs, relisez le prophète Habacuc : 3 petits chapitres, et puis c’est tout.
Mais vous dormirez mieux, car vous resterez éveillés à l’espérance qui respire en vous.

 ________________________________________________________

[1]. Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Journal (1941-1943).




 
LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Le juste vivra par sa fidélité » (Ha 1, 2-3 ; 2, 2-4)
 
Lecture du livre du prophète Habacuc
Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchaînent.
Alors le Seigneur me répondit : Tu vas mettre par écrit une vision, clairement, sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment. Car c’est encore une vision pour le temps fixé ; elle tendra vers son accomplissement, et ne décevra pas. Si elle paraît tarder, attends-la : elle viendra certainement, sans retard.
Celui qui est insolent n’a pas l’âme droite, mais le juste vivra par sa fidélité.

 
PSAUME
(Ps 94 (95), 1-2, 6-7ab, 7d-8a.9)
R/ Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur !
 (cf. Ps 94, 8a.7d)
 
Venez, crions de joie pour le Seigneur,
acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
par nos hymnes de fête acclamons-le !

 
Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous,
adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
nous sommes le peuple qu’il conduit.

 
Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
« Ne fermez pas votre cœur comme au désert,
où vos pères m’ont tenté et provoqué,
et pourtant ils avaient vu mon exploit. »

 
DEUXIÈME LECTURE
« N’aie pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur » (2 Tm 1, 6-8.13-14)
 
Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre à Timothée
Bien-aimé, je te le rappelle, ravive le don gratuit de Dieu ce don qui est en toi depuis que je t’ai imposé les mains. Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération. N’aie donc pas honte de rendre témoignage à notre Seigneur, et n’aie pas honte de moi, qui suis son prisonnier ; mais, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus. Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous.
 
ÉVANGILE
« Si vous aviez de la foi ! » (Lc 17, 5-10) Alléluia. Alléluia.
La parole du Seigneur demeure pour toujours ; c’est la bonne nouvelle qui vous a été annoncée. Alléluia. (cf. 1 P 1, 25)

 
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’, et il vous aurait obéi.
Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : ‘Viens vite prendre place à table’ ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : ‘Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ »

Patrick Braud

Mots-clés : , , ,

9 février 2025

Béatitudes : faire pour, ou faire avec ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Béatitudes : faire pour, ou faire avec ?

 

Homélie pour le 6° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
16/02/25


Cf. également :

Conjuguer le bonheur au présent

Aux arbres, citoyens !
Les malheuritudes de Jésus
La « réserve eschatologique »
Toussaint : le bonheur illucide
Aimer Dieu comme on aime une vache ?


1. Mayotte : comment reconstruire ?

Béatitudes : faire pour, ou faire avec ? dans Communauté spirituelle pictureAprès le cyclone Chido qui a dévasté l’archipel en décembre, Mayotte est dévastée : plus d’eau ni d’électricité, plus de toits, écoles et hôpitaux fermés etc. Comment reconstruire ? Sachant qu’un tiers environ des 500 000 résidents provient de l’immigration clandestine comorienne, s’entassant dans des bidonvilles de planches et de tôles, comment éviter que ce type de baraques précaires n’envahisse l’île à nouveau, jusqu’à la prochaine tornade ?

Deux approches se dessinent. L’une, approuvée par une partie des Mahorais, attend tout de la métropole. Il faut faire venir de l’eau, des ouvriers d’EDF, des ingénieurs Ponts et Chaussées, des architectes, et surtout beaucoup d’argent – des milliards – afin de faire ce que les Mahorais sont dans l’impossibilité de réaliser. Alors on a vu le Président de la République avec une cohorte de fonctionnaires, puis le Premier Ministre avec une autre cohorte de ministres et de fonctionnaires, débarquer quelques heures sur Mayotte pour annoncer un plan « Mayotte debout », et des moyens financiers hors normes.

Pourtant, de petites voix – d’élus locaux notamment – ont commencé à se faire entendre : « nous n’avons  pas été consultés, ni même informés. Personne ne nous a demandé notre avis. Or, si l’on veut des solutions pérennes, il faut les trouver et les mettre en œuvre avec les Mahorais eux-mêmes ».

Et voilà l’éternel dilemme auquel l’évangile ce dimanche nous renverra également :

faut-il faire pour les pauvres ? ou avec eux ?


2. Sur la montagne ou sur le plat ?

Dans sa version des Béatitudes (Lc 6,17-26), Luc ne dit pas la même chose que Matthieu (les deux seuls qui mentionnent ce discours des « Heureux… »).  Béatitudes dans Communauté spirituelleD’abord, il situe ce discours « sur un terrain plat », alors que Matthieu les met en scène « sur la montagne ». Un détail, me direz-vous. Certes, mais les détails sont rarement anecdotiques dans la Bible.

Chez Matthieu, Jésus monte au-dessus de la foule dans la montagne : il fait tomber sur eux ses huit béatitudes.

Chez Luc, Jésus descend de la montagne, et s’arrête « sur un terrain plat », si bien qu’il est obligé de « lever les yeux » sur ses disciples, qui sont donc au-dessus de lui, tout en étant à égalité avec la foule, à sa hauteur, sur un même plateau.

Matthieu est en mode amphithéâtre inversé : la parole descend sur la foule.

Luc est en mode basilique, ou marché ouvert : la parole circule à hauteur d’homme.

Cette différence est renforcée par l’adresse initiale :

Mathieu parle des pauvres : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3).

Luc parle aux pauvres : « Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous » (Lc 6,20).


En parlant des pauvres à la troisième personne, Matthieu se réfère sans doute à l’oracle d’Isaïe qui est la clé pour comprendre la vocation messianique de Jésus : « L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur, et un jour de vengeance pour notre Dieu, consoler tous ceux qui sont en deuil » (Is 61,1–2). Le Messie apporte la libération, la consolation, le salut à ceux qui ne peuvent se les donner à eux-mêmes. Et il est bien des situations où les pauvres attendent tout de Dieu, car ils ne peuvent plus rien.


En parlant aux pauvres, Luc établit un dialogue entre le Messie et la foule des disciples : « vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous ». Pour Matthieu, c’est Dieu seul qui rétablit la justice, qui intervient en faveur des petits, ces anawim (en hébreu : ces courbés, ces abaissés), ces humiliés qui n’en peuvent plus. Les riches croient pouvoir s’en sortir par eux-mêmes, avec orgueil, grâce à leur puissance et leurs réseaux. Les pauvres désirent le don gratuit du salut divin qui seul peut les sortir de l’ornière : « De la poussière, il relève le faible, il retire le malheureux de la cendre pour qu’il siège parmi les princes, et reçoive un trône de gloire » (1S 2,8). Le Magnificat de Marie fera écho à cette conviction : « Dieu renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles ».

Pourtant le Magnificat écrit par Luc met en même temps en lumière l’admirable coopération de la Vierge à l’opération de l’Esprit en elle : elle participe de tout son être, charnellement et spirituellement, à la mise en œuvre du don de Dieu. Le Seigneur fait en elle des merveilles, mais pas sans elle.

De la même façon, chez Luc, les pauvres deviennent acteurs de leur salut et pas seulement bénéficiaires. Ils sont sujets de leur libération, pas seulement objets de la grâce divine : « vous les pauvres, vous avez le royaume de Dieu entre vos mains justement parce que vous n’avez rien. Prenez conscience de votre pouvoir et votre libération n’est pas loin ».


3. Faire pour / faire avec

Faire pour, faire avec : les deux polarités des Béatitudes sont en réalité deux dimensions nécessaires, à maintenir en tension. À faire pour uniquement, on en devient dame  patronnesse du XIX° siècle qui fait la charité à ses pauvres. À ne faire qu’avec, on risque de priver les petits de l’aide nécessaire, on risque de faire porter toute la responsabilité aux opprimés, sans jamais leur apporter ce qu’ils ne peuvent produire et doivent recevoir d’un autre.

 co-construction
Pour articuler ces deux polarités, la Doctrine sociale de l’Église formulera ultérieurement le principe de subsidiarité : le niveau N +1 doit intervenir pour aider (subside = aide) le niveau N, mais si et seulement si N ne peut le faire par lui-même ; il doit fournir tous les éléments pour que le niveau N réalise le maximum de ce qu’il peut faire par lui-même.

Pie XI le définissait ainsi : « De même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber » [1].

Lorsque Matthieu dit : « le royaume de Dieu est aux pauvres », il s’adresse à ceux qui compromettent la justice en privant les pauvres de ce qui leur revient.

Lorsque Luc dit : « vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous », il les invite à prendre conscience de leur dignité et les encourage en tirer toutes les conséquences par eux-mêmes.


Faire pour / faire avec :
cette tension parcourt tous les échelons de l’action publique. Prenez par exemple la mairie d’une ville de 100 000 habitants. Impossible de connaître personnellement tous les citoyens. Alors la plupart des services techniques et des bureaux de la mairie se réfugient dans le faire pour : on élabore des solutions pour les usagers (transport, sécurité, logement…) grâce à des bureaux d’études, des spécialistes, des fonctionnaires zélés, et on vient présenter la population ce qu’on a échafaudé pour elle. Pas étonnant que bien souvent la grogne, les pétitions et manifestations accueillent les élus qui descendent de la montagne pour exposer leurs vues !

Faire avec demande plus de temps : le temps de l’échange en amont, du débat pour identifier les problèmes, dresser des priorités, imaginer des réponses ensemble. De plus, faire avec demande d’arriver avec une page blanche, et non un projet pré-écrit à faire valider en manipulant plus ou moins l’opinion ! Quand on fait ensemble – experts, riverains et administration – on ne sait pas à l’avance où on va exactement, ni comment on va le faire, avec quels moyens etc. Beaucoup plus déstabilisant qu’un dossier préparé à l’avance par des experts ou des politiques !

Pour l’action publique traditionnelle, l’usager est un objet, un « agent », un simple bénéficiaire des actions qui sont pensées en dehors de lui. Il est l’objet de l’activité et du soin qui lui sont destinés, même si ces activités et ces soins sont individualisés à son endroit.


Pour les partisans du faire avec, si cet usager est mieux représenté et associé dès le début,  le voilà « acteur », sujet si on veut. Par l’activité, ce « sujet » incorpore, assimile ; il co-construit lui-même ses propres apprentissages et changements. Il n’est plus le simple bénéficiaire de programmes qui lui sont destinés. Au contraire, on compte sur son propre pouvoir de réflexion et d’adaptation, pour produire lui-même les changements nécessaires.

Une association – fondée par le Père Joseph Wrezinski – a bien compris cette inversion de la filière pour agir : toutes les actions menées par ATD Quart-Monde sont pensées et conçues à partir des personnes concernées, avec elles, à partir de leur expérience, préoccupations et propositions. Bien sûr, en cours de route, ATD apporte son expertise et son carnet d’adresses pour voir ensemble comment réaliser des projets avec l’aide d’experts et de techniciens. Mais commencer en disant : « vous les pauvres, le royaume de Dieu est à vous » met en route une dynamique de co-construction qui change tout !

« Avant, on ne nous demandait jamais notre avis, on a eu une vie de galère, mais on a eu la chance de connaître ATD Quart Monde et maintenant, on sait qu’on a une intelligence, que notre parole a une valeur. Des gens demandent à la connaître pour transformer les situations de pauvreté et d’exclusion », disent des familles lors d’universités populaires, soirées d’échanges organisées par ATD.

Afin de permettre au savoir issu de l’expérience de vie des personnes qui connaissent la pauvreté de dialoguer avec d’autres savoirs, ATD Quart Monde a développé une méthode innovante, qu’il appelle « le Croisement des savoirs et des pratiques » [2].

S’inscrivant dans des domaines divers, le Croisement des savoirs et des pratiques est notamment utilisé pour mener des recherches participatives et des co-formations avec des personnes en situation de pauvreté, des professionnels, des scientifiques et des universitaires. Le Croisement des savoirs et des pratiques est une démarche développée par ATD Quart Monde permettant de créer les conditions pour que le savoir issu de l’expérience de vie des personnes qui ont connu ou connaissent la pauvreté puisse dialoguer avec les savoirs scientifiques et savoirs professionnels. Sa visée est de construire une société plus juste en associant pleinement les personnes avec l’expérience de la pauvreté.

En croisant des savoirs différents on produit une connaissance et des méthodes d’actions plus complètes et inclusives. L’enjeu de cette démarche est de réhabiliter, au bénéfice de tous, la contribution intellectuelle et pratique issue de l’analyse du vécu des personnes en situation de grande pauvreté et d’exclusion. Donner à cette contribution les moyens d’émerger, d’être reconnue et de se confronter aux autres savoirs, est une exigence démocratique qui donne espoir et confiance à tout le monde. Sinon, ‘ce qui a été fait sans nous vivra sans nous’…


Lettres de Westerbork par HillesumTerminons par le témoignage de Etty Hillesum, jeune fille juive du ghetto d’Amsterdam au début de la guerre de 39-45. Vint un moment où, alors qu’elle aurait pu sauver sa peau en profitant de ses relations pour fuir le ghetto d’Amsterdam, elle se porte volontaire pour rejoindre les autres juifs déportés dans le camp de Westerbork, antichambre d’Auschwitz. Elle désire faire corps avec son peuple, ne pas faire pour lui, mais avec lui, au milieu des siens.

Lorsque les déportations massives commencèrent en juillet 1942, le Conseil juif d’Amsterdam recruta pour la forme un grand nombre de nouveaux employés, fournissant ainsi une protection au moins temporaire aux heureux élus. Etty avait des amis au Conseil et, à la prière instante de son frère Jaap, accepta de poser sa candidature à un emploi ; elle fut engagée le 15 juillet 1942. Son journal nous apprend qu’elle détestait sa position de privilégiée et en ressentait un profond malaise. Aussi, lorsque le Conseil décida de détacher une partie de son personnel au camp de Westerbork pour y assurer un service d’« aide sociale aux populations en transit », Etty demanda aussitôt son transfert. C’est dans ces conditions qu’elle arriva le 30 juillet à Westerbork, non en déportée mais de sa propre initiative et en qualité de « fonctionnaire ». Elle veut être avec.

De là naît sa joie paradoxale, celle des Béatitudes, qu’elle irradie autour d’elle dans le camp :

 « Maria, petite amie,

Ce matin, il y avait un arc-en-ciel au-dessus du camp, et le soleil brillait dans les flaques. Je boue. Quand je suis entrée dans la baraque hospitalière, quelques femmes m’ont lancé : « Vous avez de bonnes nouvelles ? Vous avez l’air si radieuse ! ».
J’ai inventé une petite histoire où il était question de Victor-Emmanuel, d’un gouvernement démocratique et d’une paix toute proche, je ne pouvais tout de même pas leur servir mon arc-en-ciel, bien qu’il fût l’unique cause de ma joie ? »

Lettre à Maria Tuinzing, Westerbork, samedi 7 août – dimanche 8 août 1943.

Faire pour, faire avec… 

Cette semaine examinons-nous :

Quelle est la dimension qui est sous-représentée dans mon action ?

Comment y remédier ?

 

____________________

[1]. Pie XI, Encyclique Quadragesimo anno, 1931, n° 203.

[2]. Cf. : https://www.youtube.com/watch?v=ZuEoGPs7AVI

 




Lectures de la messe

Première lecture
« Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur » (Jr 17, 5-8)


Lecture du livre du prophète Jérémie
Ainsi parle le Seigneur : Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. Il sera comme un buisson sur une terre désolée, il ne verra pas venir le bonheur. Il aura pour demeure les lieux arides du désert, une terre salée, inhabitable. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance. Il sera comme un arbre, planté près des eaux, qui pousse, vers le courant, ses racines. Il ne craint pas quand vient la chaleur : son feuillage reste vert. L’année de la sécheresse, il est sans inquiétude : il ne manque pas de porter du fruit.

Psaume
(Ps 1, 1-2, 3, 4.6)
R/ Heureux est l’homme qui met sa foi dans le Seigneur.
 (Ps 39, 5a)

Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
mais se plaît dans la loi du Seigneur
et murmure sa loi jour et nuit !

Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira.

Tel n’est pas le sort des méchants.
Mais ils sont comme la paille balayée par le vent.
Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

Deuxième lecture
« Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur » (1 Co 15, 12.16-20)

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères, nous proclamons que le Christ est ressuscité d’entre les morts ; alors, comment certains d’entre vous peuvent-ils affirmer qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est sans valeur, vous êtes encore sous l’emprise de vos péchés ; et donc, ceux qui se sont endormis dans le Christ sont perdus. Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Mais non ! le Christ est ressuscité d’entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.

Évangile
« Heureux les pauvres ! Quel malheur pour vous les riches ! » (Lc 6, 17.20-26)
Alléluia. Alléluia.
Réjouissez-vous, tressaillez de joie, dit le Seigneur, car votre récompense est grande dans le ciel. Alléluia. (Lc 6, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus descendit de la montagne avec les Douze et s’arrêta sur un terrain plat. Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une grande multitude de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon.

Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous excluent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable, à cause du Fils de l’homme. Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie, car alors votre récompense est grande dans le ciel ; c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.
Mais quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation ! Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim ! Quel malheur pour vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez ! Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »
Patrick BRAUD

 

Mots-clés : , ,

29 décembre 2024

Épiphanie : qu’allons-nous lui offrir ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Épiphanie : qu’allons-nous lui offrir ?

 

Homélie pour la fête de l’Épiphanie / Année C
05/01/25


Cf. également :

Épiphanie : l’étoile de Balaam
Signes de reconnaissance épiphaniques
L’Épiphanie du visage
Épiphanie : tirer les rois
Épiphanie : êtes-vous fabophile ?
Épiphanie : l’économie du don
Épiphanie : Pourquoi offrir des cadeaux ?
Le potlatch de Noël
Épiphanie : qu’est-ce que l’universel ?
L’Épiphanie, ou l’éloge de la double culture
L’inquiétude et la curiosité d’Hérode
Éloge de la mobilité épiphanique
La sagesse des nations
Hérode, ou le côté obscur de l’Épiphanie
Épiphanie : que peuvent les religions en temps de guerre ?

Épiphanie : étoile, GPS, boussole…

Au VI° siècle, le pape Grégoire le Grand, dans son Homélie X sur l’Épiphanie, écrit : « Les mages proclament, par leurs présents symboliques, qui est celui qu’ils adorent. Voici l’or : c’est un roi ; voici l’encens : c’est un Dieu ; voici la myrrhe ; c’est un mortel ». Le symbolisme des trois présents épiphaniques des mages est clair côté Jésus : ils révèlent sa triple messianité comme prêtre, prophète et roi, à laquelle nous sommes associés par notre baptême.

Mais, côté Mages (dont on n’est pas sûr qu’ils soient trois ni qu’ils soient rois, mais seulement des savants calés en mécanique céleste !), de quoi ces cadeaux sont-ils le nom ?

Tentons une actualisation de ces trois coffrets déposés au pied du bébé de la maison de Bethléem (Mt 2,1-12) [1].


1. Lui confier nos trésors

La consonance or/trésor nous met sur une piste : l’Épiphanie nous invite à déposer aux pieds du Christ ce que nous avons de plus précieux, les trésors qui nous tiennent plus à cœur, la réserve d’or que nous protégeons jalousement en rêvant de l’augmenter sans cesse.

Épiphanie : qu’allons-nous lui offrir ? dans Communauté spirituelle 22591734037Pourquoi abandonner ainsi au Christ ce qui nous est le plus cher ? Parce que, comme dit le proverbe cité par Jésus : « là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » (Mt 6,21). Un théologien protestant (Tillich) l’appelle ultimate concern [2] (préoccupation ultime). L’or de ma vie est ce par quoi je me sens concerné au plus haut point, ce qui met ma vie en jeu selon moi. C’est peut-être mon conjoint ou ma famille pour lesquels je serais prêt à tout ‑ même au pire –. C’est souvent la reconnaissance sociale, que je cherche à obtenir à travers une carrière, des engagements associatifs, l’entretien d’une réputation. C’est banalement l’argent, ou du moins le pouvoir et le plaisir qu’il peut donner, pour lesquels je veux bien fermer les yeux de temps en temps sur les compromissions qu’il exige.


À chacun de s’examiner : quel est l’or de ma vie ? Ce (ceux) à quoi (qui) je tiens le plus ?

Que voudrait dire : lâcher prise sur cette quête qui me vampirise, guérir ma fièvre de l’or et ne plus se ruer vers lui ?


Offrir mon or, c’est accepter que rien ne soit plus précieux pour moi que la compagnie du Christ.

Seigneur, voici l’or de ma vie, pour que tu en sois le sanctuaire.


2. Lui confier nos incandescences

resine-d-encens-a-bruler-purification-tibetaine-rouleau-de-10-charbons encens dans Communauté spirituelleQu’est-ce que l’encens, sinon ce minéral capable de se sublimer en volutes odorantes sous l’action du feu qui le consume ? Les charbons et l’encens deviennent alors une métaphore de notre capacité à passer du minéral au céleste, lorsque nous nous laissons incendier par le désir de Dieu. La sainteté se nourrit alors de nos incandescences : lorsque nous brûlons d’un vrai désir, lorsque l’Esprit nous transfigure jusqu’à nous rendre pareil à Dieu.

En pratique, devenir incandescent, c’est se laisser envahir par le combat pour la justice, ou la passion pour la beauté, ou la communion avec les plus pauvres, ou le silence de la contemplation, ou l’intelligence théologique du monde…

Passer de l’état de pierre brute à celui de vapeur parfumée demande cependant d’être guidé et accompagné. On a déjà connu trop de tyrans brûlants de fureur, trop de despotes  flamboyants, trop de génies du mal se répandant par tout l’univers … !

Offrir au Christ les incandescences qui nous consument permet de les réorienter à son service. Alors qu’Hérode brûle de jalousie contre ce rival potentiel de Bethléem, les mages en offrant l’encens à Jésus vont convertir leur soif de connaissance scientifique (l’étoile !) en quête spirituelle authentique : « ils repartirent par un autre chemin » (Mt 2,12).

Mais au fait, quelles braises rougeoient en vous ?
Qu’est-ce qui vous consume ?

61Tw-1ACaSL._SL1221_ EpiphanieLe mot sublimation qu’emploie la physique pour désigner le changement d’état opéré par la combustion a été employé par Freud pour désigner la transformation du désir contraint. Il existe des activités humaines (la création littéraire, artistique et intellectuelle par exemple) sans rapport apparent avec la sexualité mais tirant leur force de la pulsion sexuelle en tant qu’elle se déplace vers un but non sexuel en investissant des objets socialement valorisés. Autrement dit, il s’agit du processus de transformation de l’énergie sexuelle (libido) en la faisant dériver vers d’autres domaines, notamment les activités artistiques. Ainsi, choisir librement le célibat pour la vie consacrée peut s’apparenter à cette transformation du désir où la renonciation à l’exercice charnel peut déboucher sur une autre manière d’aimer, sublimée dans la charité. L’énergie qu’on ne met pas là, on la met ici, sous contraintes. Un peu comme le barrage contraint les eaux du lac artificiel pour produire en sortie une autre énergie. La gravité de l’eau qui s’accumule se sublime en électricité dans une alchimie qui n’a rien de magique ni d’illusoire.

Ah, si nous osions apprendre du Christ à sublimer nos énergies brutes ! Il nous montrerait comment transformer la force en service, l’intelligence en compagnonnage, la pulsion en saint désir…


Seigneur, voici l’encens de mes incandescences, pour que la braise rougeoie en moi et me transforme au gré de ton Esprit…


3. Lui confier la myrrhe de nos passions

La myrrhe des mages renvoie sans aucun doute à la Passion à venir de l’enfant de Bethléem : « Nicodème – celui qui, au début, était venu trouver Jésus pendant la nuit – vint lui aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres » (Jn 19,39). La myrrhe est liée à l’ensevelissement de Jésus au tombeau.

Cantique-des-Cantiques-1-13-LSG-Mon-bien-aimé-est-pour-moi-un-bouquet-de-myrrhe--I22001013-L01 HillesumDans l’Ancien Testament, la myrrhe renvoie également à la passion amoureuse qui unit le bien-aimé à sa bien-aimée dans le Cantique des cantiques : « Avant le souffle du jour et la fuite des ombres, j’irai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l’encens. [...] le nard et le safran, cannelle, cinnamome, et tous les arbres à encens, la myrrhe et l’aloès, tous les plus fins arômes. Ô source des jardins, puits d’eaux vives qui ruissellent du Liban ! » (Ct 4,6.14–15). Et le roi-Messie diffuse l’ivresse de ce parfum amoureux autour de lui : « Oui, Dieu, ton Dieu t’a consacré d’une onction de joie, comme aucun de tes semblables ; la myrrhe et l’aloès parfument ton vêtement. Des palais d’ivoire, la musique t’enchante » (Ps 45,8–9).

Pourquoi séparer les deux passions ? Celle des amants qui livrent à l’autre leur corps par amour, et celle du Christ livrant son corps par le même amour ?

Être passionné pour l’autre, c’est le servir et servir son bonheur jusqu’à tout lui donner, jusqu’à se sacrifier s’il le faut, ou au moins sacrifier son propre égoïsme, son repli sur soi, sa convoitise etc.

Ce qui explique que la myrrhe évoque aussi la souffrance, car se livrer à l’autre demande inévitablement de se laisser dépouiller comme le Christ sur la croix, d’ensevelir ses revendications de puissance comme le Christ au tombeau.

Mais au fait, quelles sont vos passions ?
Pour quoi, pour qui accepteriez-vous de tout perdre ?

41-no-m60cL._SX210_ myrrhe« On voudrait être un baume versé sur tant de plaies » : cette prière d’Etty Hillesum devant le sort des juifs d’Amsterdam puis du camp de détention de Westerbork en 1943 où elle va mourir avec eux est la myrrhe qu’elle dépose sur les souffrances de son peuple [3]. Elle répand la joie et l’espérance dans l’enfer du camp de détention. Elle choisit de rester au milieu des siens au lieu de se sauver. Elle a offert à Dieu la passion pour l’humain qui l’étreignait autrefois dans sa psychanalyse et sa relation ambiguë à son thérapeute. Elle est désormais libre de partager le sort des prisonniers, et d’y être cette radieuse présence dont le seul frôlement peut guérir du désespoir.

Encore un autre exemple de sublime sublimation…

 

« La myrrhe, plante médicinale, est un baume pour toutes nos blessures ; en offrant à Dieu la myrrhe, c’est elles que nous lui présentons : ce que nous avons de plus précieux, les nombreux stigmates que nous a laissés notre vie. Ces blessures ont ouvert notre cœur ; elles nous ont obligés à prendre une distance en face des richesses extérieures. Ce que nous avons de plus précieux, c’est un cœur capable d’amour. Or nos blessures nous ont mis en contact avec notre cœur ; c’est lui, blessé, brisé, que nous offrons à l’Enfant divin, assurés qu’il va le guérir, le métamorphoser. Quand nous lui présentons notre vie blessée, abîmée, nous pouvons avoir l’impression que tout est en ordre ; nous n’avons plus de ressentiment, nous nous abandonnons, tels quels, à l’amour lumineux qui émane de l’Enfant. Alors, en dépit de toutes nos misères intérieures et extérieures, nous sommes au paradis » (Anselm Grün).


Seigneur, voici la myrrhe de mes passions, pour que l’amour qui me presse devienne le signe de ta Passion pour chacun de nous.


4. Allons mon cœur, mets-toi en route…

Terminons en parodiant l’immense théologien catholique Karl Rahner qui s’encourage lui-même à fêter l’Épiphanie en se mettant en route pour la nouvelle année, avec pour seul bagage les trois présents des Mages :


Nous venons d’entrer dans une nouvelle année. Tous les chemins qui la traversent, de l’Orient à l’Occident, seront entraînés avec elle dans l’écoulement sans fin des années et des siècles. Mais on peut, même sur ces chemins, être de ces bienheureux pèlerins qui marchent vers l’Absolu, de ceux dont le voyage terrestre est un voyage vers Dieu.
Allons, mon cœur, ouvre-toi et mets-toi en route, car l’étoile a lui.
Tu ne peux sans doute emporter beaucoup de bagages, et tu en perdras bien d’autres en chemin. N’importe, va de l’avant.
 L’or de tes trésors, l’encens de tes incandescences, la myrrhe de tes Passions [4], tu possèdes déjà tout cela. Il acceptera tout cela. Et nous finirons par le trouver…

________________________________

[1]. Matthieu parle seulement d’une maison οἰκία (oikia) ordinaire à Bethléem, là où Luc parlait d’étable (crèche) φάτνη (phatne).
[2] . “Faith is the state of being ultimately concerned : the dynamics of faith are the dynamics of man’s ultimate concern”.
[3]Cf. Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Seuil, 1985.
[4]. Rahner écrivait : « L’or de l’amour, l’encens du désir, la myrrhe de la souffrance ».


LECTURES DE LA MESSE

Première lecture
« La gloire du Seigneur s’est levée sur toi » (Is 60, 1-6)

Lecture du livre du prophète Isaïe
Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi, vers toi viendront les richesses des nations. En grand nombre, des chameaux t’envahiront, de jeunes chameaux de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ; ils annonceront les exploits du Seigneur.

Psaume
(Ps 71 (72), 1-2, 7-8, 10-11, 12-13)
R/ Toutes les nations, Seigneur, se prosterneront devant toi.
 (cf. Ps 71,11)

Dieu, donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !

En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !

Les rois de Tarsis et des Îles apporteront des présents.
Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande.
Tous les rois se prosterneront devant lui,
tous les pays le serviront.

Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours.
Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.

Deuxième lecture
« Il est maintenant révélé que les nations sont associées au même héritage, au partage de la même promesse » (Ep 3, 2-3a.5-6)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens
Frères, vous avez appris, je pense, en quoi consiste la grâce que Dieu m’a donnée pour vous : par révélation, il m’a fait connaître le mystère. Ce mystère n’avait pas été porté à la connaissance des hommes des générations passées, comme il a été révélé maintenant à ses saints Apôtres et aux prophètes, dans l’Esprit. Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile.

Évangile
Nous sommes venus d’Orient adorer le roi (Mt 2, 1-12) Alléluia. Alléluia.
Nous avons vu son étoile à l’orient, et nous sommes venus adorer le Seigneur. Alléluia. (cf. Mt 2, 2)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. » Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ; puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.
Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Patrick BRAUD

Mots-clés : , , , ,

16 juin 2024

Meunier, tu dors ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Meunier, tu dors ?

 

Homélie pour le 12° Dimanche du Temps ordinaire / Année B 

24/06/24

 

Cf. également :

Jesus, don’t you care ?

Passage obligé 

Le dedans vous attend dehors

Le pourquoi et le comment

Qui a piqué mon fromage ?
L’amour du prochain et le « care »
La croissance illucide


Meunier, tu dors ?

Les enfants d’aujourd’hui chantent-ils encore la comptine que des générations avant eux connaissaient par cœur ?

Meunier tu dorsR/ Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite

Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop fort

 

Meunier tu dors, et le vent souffle souffle

Meunier tu dors, et le vent souffle fort

Les nuages, les nuages viennent vite,

Et l’orage et l’orage gronde fort !

Les nuages, les nuages viennent vite,

Et l’orage et l’orage gronde fort !

Le vent du Nord a déchiré la toile

Meunier, tu dors, ton moulin est bien mort

Dans notre Évangile de ce dimanche (Mc 4,35-41), Jésus est un peu le meunier de la comptine.
Pourquoi dort-il alors que la barque menace de chavirer ?
Le reproche des disciples n’est-il pas également le nôtre : où es-tu pendant que nous sombrons ?


1. Erreur de casting

Meunier, tu dors ? dans Communauté spirituelle image%2F1484046%2F20210626%2Fob_9dadd0_jesus-apaise-la-tempete-1Un premier élément de réponse vient de la place occupée par Jésus dans la barque. On se serait attendu à ce que les disciples le mettent à l’avant, en figure de proue, pour les avertir des dangers lors de la traversée du lac en furie. Ou bien ils auraient pu lui confier le gouvernail : avec Jésus à la barre, rien à craindre ! Eh bien non : ils l’ont cantonné dans la cabine arrière, sous le gouvernail. On a retrouvé une grande barque de pêcheurs de Tibériade où effectivement il y a un espace protégé, comme une cabine arrière, ne gênant pas les manœuvres, sous la grande barre manœuvrant le gouvernail. Les disciples ont donc fait une erreur de casting : ils n’ont pas attribué à Jésus le rôle de vigie ou de pilote, mais de fret en soute…

L’erreur est manifeste lorsqu’ils l’appellent pour le réveiller : « Maître (cela ne te fait rien que nous périssions ?) ». « Maître », (διδσκαλος, didaskalos, qui a donné didascalie =  enseignement supérieur) c’est un titre de respect certes, mais à distance, qualifiant Jésus sous l’angle du savoir. Or le savoir ne suffit pas pour accéder à Jésus, comme l’avait montré l’épisode du possédé de Capharnaüm : « je sais qui tu es » (Mc 1,24). Les démons savent, mais ne sauvent pas. Les disciples se sont mis eux-mêmes dans la peau d’élèves studieux voulant appliquer les leçons de leur maître sans leur maître.

Au moins l’épisode de la tempête aura fait chavirer leur point de vue ! Car, à la fin, ils ne sont plus sûrs du tout de connaître la véritable identité de celui qu’ils appelaient Maître : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

Cette erreur de casting des piètres marins de Tibériade, nous la faisons souvent ! Nous acceptons peut-être Jésus comme passager, mais plus comme un poids mort que comme vigie ou pilote, plus comme un colis à trimbaler qu’un compas à consulter régulièrement, plus comme une leçon apprise qu’un GPS ou un sonar…

À quelle place se trouve Jésus dans notre barque ?

Pour mieux apprécier le sommeil de Jésus, regardons maintenant de plus près le verbe employé par Marc : καθεδω (katheudō), dormir. Il a des harmoniques très signifiantes dans l’Ancien Testament. Examinons deux ou trois d’entre elles.

 

2. Chez les marins : le syndrome Jonas

Jonas dort dans la cale du bateau en pleine tempêteLe verbe καθεδω (dormir) est employé dans la LXX (traduction grecque de l’Ancien Testament) pour le prophète Jonas, lui aussi dans un bateau, lui aussi dans la tempête. Tiens, ce n’est sûrement pas un hasard !

« Les matelots prirent peur ; ils crièrent chacun vers son dieu et, pour s’alléger, lancèrent la cargaison à la mer. Or, Jonas était descendu dans la cale du navire, il s’était couché et dormait d’un sommeil mystérieux » (Jon 1,5).

L’histoire est connue, et rappelle furieusement notre épisode de Tibériade : une embarcation est chahutée par les flots ; l’équipage a peur. Ils se demandent pourquoi l’orage les malmène, et commencent à chercher un coupable. Le juif Jonas embarqué pour fuir Ninive la païenne leur apparaît comme un coupable tout désigné (par le truchement d’un tirage au sort). Désigner un juif coupable du malheur ambiant, c’est vieux comme les juifs eux-mêmes hélas…

Le reproche fait à Jonas rejoint celui fait à Jésus : ‘Pourquoi dors-tu ? C’est de ta faute si nous coulons’.

 

Faire des reproches au dieu absent est un marronnier de la littérature. L’homme ne voit en Dieu que l’aide qu’il peut lui apporter, comme un maquignon ne voit que le lait et la viande, pas la vache. Il nous faut inverser cette logique pour guérir du syndrome Jonas (la désignation d’un coupable) : c’est nous qui pouvons et devons aider Dieu, pas l’inverse ! La jeune juive hollandaise Etty Hillesum – si proche du christianisme – l’avait compris au milieu des jours sombres du ghetto de Varsovie :

une-vie-bouleversee-lettres-de-westerbork barque dans Communauté spirituelle« Je vais T’aider, mon Dieu, à ne pas T’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas Toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons T’aider – et, ce faisant, nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de Toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à Te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. 

Oui, mon Dieu, Tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne T’en demande pas compte, c’est à Toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un Jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement, presque à chaque pulsation de mon cœur, que Tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de T’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui T’abrite en nous ».

Prière du Dimanche matin 12 juillet 1942 composée par Etty Hillesum (1914-1943), morte au camp de concentration d’Auschwitz le 30 novembre 1943.

 

Dieu serait peut-être en droit de nous faire des reproches : lui, pas nous. 

Dieu ne peut guère nous aider de manière magique, c’est à nous de l’aider, par notre foi, à apaiser la tempête qui nous déstabilise.

 

Le syndrome Jonas frappe les disciples de plein fouet. La ressemblance avec Jonas est accentuée par la destination de la traversée du lac : Gérasa (Mc 5,1), en plein territoire païen (Transjordanie actuelle), comme Ninive la grande ville païenne. On ne va pas chez les païens avec un maître d’université, fut-il prestigieux. On y va avec l’autorité du Christ sur les forces du mal. Le troupeau de porcs qui se précipitera du haut de la falaise dans le lac symbolisera cette libération du mal que le Christ apporte en plénitude à tous les peuples (Mc 5,13).

Et, comme pour Jésus, les marins du navire de Jonas s’interrogent alors sur sa véritable identité : « Quel est ton métier ? D’où viens-tu ? Quel est ton pays ? De quel peuple es-tu ? » (Jon 1,8).

 

Reconnaître ne pas connaître le Christ en vérité est le début du salut, notamment pour ceux qui sont « tombés dans la marmite quand ils étaient petits ». 

« Non sum » (je ne suis pas le Messie) avait humblement avoué Jean-Baptiste à ceux qui le prenaient pour le Christ. « Non cognosco » (je ne connais pas) est l’humble confession de non-savoir du vrai disciple qui refuse d’instrumentaliser le Christ comme maître, magicien, guérisseur etc.

 

3. Le coussin de Jésus

il_794xN.2579871073_lgft CantiqueLe texte grec dit que Jésus dormait, sur un coussin ou un oreiller : προσκεφλαιον (proskefalaion) ; littéralement : pour la tête. Ce terme est un hapax (usage unique) du Nouveau Testament. Il n’y a que deux autres usages dans la Bible, et c’est dans la traduction grecque du livre d’Ézéchiel. Le terme hébreu (mal) traduit par oreiller ou coussin est en réalité une amulette magique : סֶת (ke.set), faite de cordelettes autour du poignet : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : Quel malheur pour celles qui cousent des cordelettes à tous les poignets, qui fabriquent des voiles pour les têtes de diverses tailles, afin de capturer des vies ! Vous capturez la vie des gens de mon peuple, et voulez conserver la vôtre ? » (Ez 13,18). Cela fait sans doute allusion à d’obscures pratiques magiques, où des ‘sorcières’ attachaient des cordelettes aux poignets pour prendre possession des âmes de certains : « Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici, je m’en prends à vos cordelettes, avec lesquelles vous capturez les vies comme des oiseaux. Je les déchirerai sur vos bras, et je libérerai les vies que vous avez capturées comme des oiseaux » (Ez 13,20.) Une sorte de filtre d’amour ou de haine, de possession…

 

Faire allusion à ce passage d’Ézéchiel avec notre mot grec προσκεφλαιον si rare n’est pas une coïncidence. On peut y lire la dénonciation de tout usage magique du nom de Jésus. En laissant Jésus reposer sur ce coussin / lié par ces cordelettes, les disciples retombaient en quelque sorte dans le péché d’idolâtrie. Ils faisaient de Jésus une chose pour conjurer la tempête, un savoir magistral pour dominer les païens, un talisman pour éviter les naufrages. La tête sur ce coussin, Jésus reste un point mort, une chose qu’on manipule, une religion qu’on instrumentalise pour le pouvoir. Libéré de cet oreiller / cordelette, réveillé / ressuscité, Jésus devient une interrogation plus qu’un maître à penser, un compagnon plus qu’un bagage, un libérateur plus qu’une doctrine.

 

Et nous : quand avons-nous la tentation d’instrumentaliser le nom de Jésus ? Ou de le faire fonctionner comme une amulette ?

 

4. Chez Jésus, le syndrome Samuel

Samuel était couché dans le temple du Seigneur, où se trouvait l’arche de Dieu.Le verbe καθεδω (être couché, dormir) est utilisé cinq fois pour Samuel dans le célèbre passage de sa vocation nocturne (1S 3,3-10). Trois fois, le jeune Samuel couché dans le Temple entend dans son sommeil une voix l’appeler. Trois fois il se lève pour aller demander à Eli si c’est lui qui a parlé, et trois fois Eli lui répond : « non sum », ce n’est pas moi. Si bien que la dernière fois sera la bonne : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute ».

En reprenant ce verbe, Marc trace – consciemment ou non – un parallèle entre Jésus et Samuel. Tous deux dorment à un moment crucial de leur existence où il leur faudra prendre une décision : accepter d’être le prophète de YHWH et aller oindre David roi (pour Samuel) ; aller libérer les païens du mal (pour Jésus ; cf. le possédé de Gérasa) juste après son débarquement sur l’autre rive. Il est bien question de vocation, d’appel dans les deux  cas. Comment servir YHWH (Samuel) ? Comment servir la volonté du Père (Jésus) ?

Car le succès remporté en Galilée a littéralement vidé Jésus : il est crevé, au point que ses disciples l’emportent « tel qu’l est », en vrac, épuisé et au creux de la vague (!) : « Et maintenant, que vais-je faire ? Continuer à prêcher et guérir en territoire juif, ou me risquer à annoncer l’Évangile aux païens ? »

Le sommeil de Jésus est sa façon de se reconnecter à YHWH au-delà de la griserie des premiers succès, en laissant les forces de son inconscient spirituel recomposer en lui son désir le plus fort pendant son sommeil.

Souvenez-vous : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126,2)…

« Dans tes démarches, les préceptes de ton père te guideront, dans ton sommeil, ils te garderont, à ton réveil, ils te tiendront compagnie » (Pr 6,22).

 

Le syndrome Samuel est pour Jésus le retour à l‘écoute après la prédication, le laisser-faire au lieu du calcul, le choix de demeurer serviteur plus que Maître.

 

Que cet heureux syndrome de Samuel devienne nôtre, lorsque les succès nous auront tourné la tête, lorsque nous nous n’écouterons plus qu’une seule voix, la nôtre !

 

5. Je dors, mais mon cœur veille
Gustav Klimt : Le baiser 1907-1908Avec Jonas et Samuel, le verbe dormir fait encore irrésistiblement penser au Cantique des cantiques : « je dors, mais mon cœur veille » (Ct 5,2). La bien-aimée est assoiffée du désir du bien-aimé, et le sommeil est pour elle une autre façon de veiller : celle où, justement parce que les barrières de surmoi sont levées, le cœur peut discerner celui qui vient « de nuit ». Jésus dort comme la bien-aimée du Cantique des cantiques : il est en quête de son Père, il désire son désir, il se laisse façonner par l’accomplissement de ce désir, « sur l’autre rive ». Si la tempête ne le réveille pas, c’est que sa veille est d’un autre ordre : veiller à rester fidèle à l’ouverture universelle de sa mission (Gérasa), sans se laisser accaparer ni instrumentaliser par ses disciples.

Et ce n’est pas une tempête qui le distraira de cette veille-là ! Par pitié pour le manque de foi de son équipage, il consent à faire un geste pour les rassurer. Mais son but est ailleurs : à Gérasa, sur l’autre rive, où l’attend parmi les tombeaux une humanité enchaînée qui s’automutile…

 

Alors, ce coup de vent Force 4 ou 5 Beaufort, ce n’est pas ça qui va le détourner de son but dont il vient de renforcer la prise de conscience pendant son sommeil !

« Je dors, mais mon cœur veille… » : si nous ne faisions qu’un avec Jésus / la bien-aimée, nous resterions alignés sur le cap vrai de notre combat intérieur, sans laisser le bruit et la fureur du monde nous détourner de notre vocation.…

 

Il y a encore d’autres usages bibliques du verbe dormir de ce dimanche. Mais Jonas, Samuel et la Bien-aimée du Cantique des cantiques nous en disent assez pour pratiquer nous aussi ce sommeil réparateur, où la vision intérieure de notre mission se construit en nous, illucide, sans que nous sachions comment (Mc 4,27)…

Souvenez-vous : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort » (Ps 126,2)…

 

LECTURES DE LA MESSE

 

PREMIÈRE LECTURE
« Ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots ! » (Jb 38, 1.8-11)

 

Lecture du livre de Job

Le Seigneur s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit : « Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial ; quand je lui mis pour vêtement la nuée, en guise de langes le
nuage sombre ; quand je lui imposai ma limite, et que je disposai verrou et portes ? Et je dis : “Tu viendras jusqu’ici ! tu n’iras pas plus loin, ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots !” »

 

PSAUME
(106 (107), 21a.22a.24, 25-26a.27b, 28-29, 30-31)
R/ Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !Éternel est son amour !ou : Alléluia ! (106, 1)

 

Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
qu’ils offrent des sacrifices d’action de grâce,
ceux qui ont vu les œuvres du Seigneur
et ses merveilles parmi les océans.

 

Il parle, et provoque la tempête,
un vent qui soulève les vagues :
portés jusqu’au ciel, retombant aux abîmes,
leur sagesse était engloutie.

 

Dans leur angoisse, ils ont crié vers le Seigneur,
et lui les a tirés de la détresse,
réduisant la tempête au silence,
faisant taire les vagues.

 

Ils se réjouissent de les voir s’apaiser,
d’être conduits au port qu’ils désiraient.
Qu’ils rendent grâce au Seigneur de son amour,
de ses merveilles pour les hommes.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5, 14-17)

 

Lecture de la deuxième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous, et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Car le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux. Désormais nous ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine : si nous avons connu le Christ de cette manière, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi. Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.

 

ÉVANGILE
« Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 4, 35-41)
Alléluia. Alléluia. Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. Alléluia. (Lc 7, 16)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. » Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient. Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait. Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »
.Patrick Braud

 

 

 

Mots-clés : , , , , ,
123