L'homélie du dimanche (prochain)

8 mars 2026

Guérir de la violence sacrificielle

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Guérir de la violence sacrificielle 

 

Homélie pour le 4° Dimanche de Carême / Année A
15/03/26

Cf. également :

Les faits sont têtus !
Rousseur et cécité : la divine embauche !
Témoin, à la barre !
Faut-il shabbatiser le Dimanche ?
La barre de fraction de la foi
Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge
La violence a besoin du mensonge

 

le dimanche de l aveugle-néL’Évangile que nous venons d’entendre (Jn 9,1-41) commence par une question apparemment religieuse, presque pieuse : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »

Cette question, nous la comprenons bien. Elle nous habite encore aujourd’hui.

Face à la souffrance, face au malheur innocent, nous cherchons spontanément une cause, et très souvent… un coupable.

Quelqu’un a bien dû faire quelque chose ! Quelqu’un doit bien être responsable !

C’est humain. Mais c’est précisément ce mécanisme que Jésus va démonter, pièce par pièce, tout au long de ce récit. Voyons comment.

 

« Qui a péché ? » : le mécanisme victimaire

La question des disciples est typiquement victimaire : face au malheur innocent, la communauté cherche qui accuser pour rétablir l’ordre symbolique.

L’aveugle-né est différent, marginal, silencieux au départ.  Il est là. Il n’a encore rien dit. Il ne réclame rien. Mais déjà, on parle sur lui, à propos de lui, contre lui. Il est différent. Il est fragile. Il est marginal. Autrement dit : il est le candidat idéal pour porter la faute. Il a le profil-type du coupable qui doit devenir victime. La faute est même déplacée sur ses parents : le groupe élargit le cercle de la culpabilité pour être sûr d’englober la racine du mal.

 

Le bouc émissaire René GirardRené Girard a montré [1] que les sociétés humaines, lorsqu’elles sont confrontées à une crise ‑ maladie, désordre, peur -, cherchent instinctivement à canaliser leur angoisse en la concentrant sur une personne pour en faire un bouc émissaire.

Et voici que Jésus refuse d’entrer dans ce jeu : « Ni lui ni ses parents n’ont péché ».

Cette parole est révolutionnaire. Elle ne donne pas d’explication. Elle retire simplement la victime du banc des accusés. Jésus empêche que la souffrance de cet homme devienne le prétexte à une condamnation collective. Il court-circuite ainsi le mécanisme sacrificiel, en refusant d’accuser quiconque, en empêchant la constitution d’un coupable.

 

Le péché premier n’est pas la cécité, mais le besoin de désigner un responsable.

Jésus ne répond pas à la violence par une autre violence : il désigne la victime comme innocente.

Nos sociétés cherchent toujours des responsables (malades, pauvres, migrants, “déviants” etc.). L’Évangile révèle ce mécanisme meurtrier au lieu de le sacraliser. Il dévoile la racine religieuse de la violence, afin de la subvertir.

 

 « Ainsi donc ils étaient divisés » : quand le réel menace l’ordre collectif 

On pourrait penser que la guérison va tout arranger. Mais c’est exactement l’inverse qui se produit. L’homme voit désormais clair, et c’est la communauté qui est aveuglée. Il est rétabli dans son intégrité, et c’est le collectif qui entre en confusion.

Pharisiens divisésPourquoi ? Parce que tant qu’il était aveugle, tout allait bien. Tant que l’aveugle était aveugle, le système fonctionnait. Il avait sa place : celle de l’exclu toléré, du marginal utile à l’équilibre du système.

La guérison ne produit pas l’unanimité. Elle fracture la communauté : les pharisiens se divisent, les interrogatoires se multiplient, la tension monte. La guérison n’apaise pas le groupe, elle provoque une crise. Elle dérange l’ordre établi. Elle détruit l’équilibre qui était fondé sur l’exclusion. Elle oblige à se poser des questions dangereuses :

– Et si nous nous étions trompés ?
– Et s’il n’était pas coupable ?
– Et si notre regard était faux dès le début ?

 

Voilà une indication précieuse pour nous : une vraie guérison ne conforte pas l’ordre injuste, au contraire, elle le conteste en le dévoilant. La vérité n’apaise pas toujours immédiatement. Elle commence par défaire des équilibres injustes.

Le Christ ne restaure pas la paix par le sacrifice, mais par la vérité.

Ne nous étonnons pas, même si les conséquences sont douloureuses : toute libération authentique dérange les systèmes établis. L’Église doit choisir entre paix factice et vérité évangélique.

 

« Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance » : quand le groupe fabrique un coupable

Alors le système se défend.

Guérir de la violence sacrificielle dans Communauté spirituelle omar_la_construction_dun_coupable-646524-264-432On interroge l’homme. On soupçonne ses parents. On cherche à reconstruire un récit où Jésus serait pécheur, et où l’homme guéri serait menteur ou ingrat.

Pourquoi tant d’insistance ?

Parce que le groupe ne supporte pas que la victime soit innocente. Car si elle est innocente, alors le système est injuste.

Lorsque l’unanimité se fissure, la violence cherche à rétablir la cohésion en s’unissant contre un ennemi, contre un coupable. Dans les sociétés traditionnelles, cela allait jusqu’aux sacrifices humains, dans des orgies d’éviscération et de décapitation au sommet des pyramides aztèques, incas ou mayas, ou sur les bûchers des sorcières en Europe… Les albinos sont accusés d’apporter le malheur dans les sociétés africaines, et on accusait les juifs d’être la cause de la Grande Peste d’Occident (XIV° siècle) !
Le groupe tente de déplacer la culpabilité du système vers l’individu, du collectif vers la victime.

Ici on ne tue pas, mais on disqualifie, on intimide, on fait taire. Les parents ont peur. Ils se taisent. Ils choisissent la sécurité plutôt que la vérité.

Et l’homme, lui, devient de plus en plus libre.

 

Aujourd’hui encore, quand le témoignage menace l’ordre établi, les puissants ou la foule cherchent à disqualifier le témoin.

Méfiez-vous si on vous présente une vérité qui ne serait pas subversive !

Ce mécanisme est toujours actif : les lanceurs d’alerte sont menacés, les prophètes sont bâillonnés, les témoins sont pointés du doigt comme des gêneurs qui dérangent.

 

« Ils le jetèrent dehors » : l’exclusion-sacrifice

C’est le point culminant du mécanisme victimaire. Ne pouvant plus le faire taire, ne pouvant plus l’incriminer, on exclut l’aveugle guéri : « Ils le jetèrent dehors ». Cette exclusion signifie pour l’exclu un bannissement, une perte dramatique de tout statut social, une rupture de tout lien vital.

000012049_600x400_c aveugle dans Communauté spirituelleCe geste remplace ici le sacrifice ancien. Autrefois, on immolait une victime pour rétablir la paix. Ou bien on chassait le bouc émissaire pour qu’il périsse au désert.
Ici, on l’expulse. Le mécanisme est le même : rétablir l’ordre en supprimant celui qui dérange. La violence est symbolique, mais réelle. Le groupe retrouve momentanément sa cohésion contre un seul.

 

Et c’est là que l’Évangile révèle quelque chose de radicalement nouveau : l’exclusion est une violence religieuse, une insulte au Dieu de Jésus-Christ, qui se tient toujours du côté de l’exclu.

Qui sont aujourd’hui ceux que l’on « jette dehors » ?

Où se tiennent les chrétiens par rapport à eux ?

Sommes-nous prêts à être nous aussi « jetés dehors », comme le Christ assimilé aux maudits de son temps sur le gibet de la croix, hors la ville ?

 

 « Jésus vint le trouver » : la révélation anti-sacrificielle

Jésus apprend qu’on a jeté l’homme dehors. Et il ne se félicite pas du miracle accompli.
La compassion de Jésus envers l'excluIl ne cherche pas à se justifier. Il va le retrouver.

Dans les mythes anciens, les dieux sont du côté de la foule.

Dans l’Évangile, Dieu est du côté de l’exclu.

Jésus ne protège pas l’institution. Il ne bénit pas l’unanimité violente.

Il se tient avec celui qui a tout perdu. Et c’est seulement là, dans cette relation dépouillée, que la révélation ultime peut avoir lieu : « Crois-tu au Fils de l’homme ? »

La foi naît hors du système, hors de la violence collective, hors du besoin de victimes.

Jésus révèle son identité : « le Fils de l’homme », à la victime de la violence du groupe.

La vérité ne se trouve donc pas dans l’unanimité, mais dans la relation avec la victime.

 

La foi chrétienne est un déplacement radical : de la foule vers l’exclu, de la violence vers la compassion, de l’aveuglement collectif à la révélation en personne. Le lieu théologique n’est pas le centre, mais la périphérie. « Dieu habite les marges », comme aimait le répéter le pape François…

 

 « Votre péché demeure » : la vraie cécité

Jésus conclut par une parole terrible : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché.
Mais puisque vous dites : “Nous voyons”, votre péché demeure »
.

justice-aveugle GirardLes pharisiens « voient » la Loi, mais ne voient pas l’innocence de la victime. C’est la violence qui est aveugle !

La vraie cécité n’est pas de ne pas voir clair avec ses yeux. La vraie cécité, c’est de justifier la violence, de croire que l’exclusion est normale, de penser que quelqu’un doit bien payer pour que l’ordre tienne.

Le plus grand aveuglement est de croire la violence justifiée.

Le péché n’est pas l’ignorance, mais la participation (consciente ou inconsciente) à un système violent.

La révélation chrétienne n’accuse pas, elle dévoile les mécanismes injustes qui conduisent à l’exclusion.

Être chrétien, c’est apprendre à reconnaître nos violences collectives, à les dénoncer, à les renverser par la compassion et la relation d’amour.

Dans cet Évangile, Jésus ne guérit pas seulement un homme. Il tente de guérir une communauté de son besoin de victimes.

 

La vraie guérison : sortir de la logique sacrificielle

Sacrifice humain aztèqueLa guérison ultime n’est pas celle des yeux, mais de la violence mimétique où chacun imite son voisin pour jeter la pierre, hurler à la crucifixion, déclarer coupable, ou exclure un coupable idéal, afin – croit-on – de conjurer le malheur innocent…

En guérissant cet aveugle, Jésus nous fait passer de la foule au visage, du soupçon à la relation, de l’accusation à la compassion, de la Loi violente à la Loi de l’amour. Il guérit le regard qui cherchait un coupable.

Le sacrifice n’est pas le moyen de retrouver la paix. Lutter contre le malheur innocent ne peut se faire aux dépens de victimes désignées comme telles par les tenants de l’ordre établi.

 

La question décisive n’est donc pas : « Qui a péché ? »

Mais : Qui sommes-nous tentés d’exclure pour nous rassurer ?

Et surtout : Où allons-nous nous tenir par rapport aux victimes de ce siècle ?

Avec la foule qui accuse, ou avec l’homme que Jésus rejoint après l’exclusion ?

Car le Christ se laisse toujours reconnaître non pas là où la violence est justifiée, mais là où une victime est relevée, regardée, rétablie dans son innocence et réintégrée dans la communion.

Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé ne serait pas purement fortuite, et ne pourrait être le fruit d’une pure coïncidence…

__________________________________________________ 

[1]. Cf. René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.

 

LECTURES DE LA MESSE


1ère lecture : Dieu choisit David comme roi de son peuple (1S 16, 1b.6-7.10-13a)


Lecture du premier livre de Samuel
Le Seigneur dit à Samuel : « J’ai rejeté Saül. Il ne règnera plus sur Isaraël. Je t’envoie chez Jessé de Bethléem, car j’ai découvert un roi parmi ses fils. Prends une corne que tu rempliras d’huile, et pars ! »
En arrivant, Samuel aperçut Éliab, un des fils de Jessé, et il se dit : « Sûrement, c’est celui que le Seigneur a en vue pour lui donner l’onction ! »
Mais le Seigneur dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes, car les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. »
Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : « Le Seigneur n’a choisi aucun de ceux-là. N’as-tu pas d’autres garçons ? »
Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau. »
Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous ne nous mettrons pas à table tant qu’il ne sera pas arrivé. »
Jessé l’envoya chercher : le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau.
Le Seigneur dit alors : « C’est lui ! donne-lui l’onction. »
Samuel prit la corne pleine d’huile, et lui donna l’onction au milieu de ses frères. L’esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là.


Psaume : Ps 22, 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6
R/ Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer.

 

Le Seigneur est mon berger :
je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche,
il me fait reposer. 

 

Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ; 
il me conduit par le juste chemin 
pour l’honneur de son nom. 

 

Si je traverse les ravins de la mort, 
je ne crains aucun mal, 
car tu es avec moi : 
ton bâton me guide et me rassure. 

 

Tu prépares la table pour moi 
devant mes ennemis ; 
tu répands le parfum sur ma tête, 
ma coupe est débordante. 

 

Grâce et bonheur m’accompagnent 
tous les jours de ma vie ; 
j’habiterai la maison du Seigneur 
pour la durée de mes jours.

 

2ème lecture : Vivre dans la lumière (Ep 5, 8-14)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtres aux Éphésiens
Frères,
autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière ; vivez comme des fils de la lumière ? or la lumière produit tout ce qui est bonté, justice et vérité ? et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur.
Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt.
Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte d’en parler.
Mais quand ces choses-là sont démasquées, leur réalité apparaît grâce à la lumière, et tout ce qui apparaît ainsi devient lumière. C’est pourquoi l’on chante :
Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera.

 

Évangile : L’aveugle-né (Jn 9, 1-41 [Lecture brève : 9, 1.6-9.13-17.34-38])
Acclamation : Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus.
Lumière du monde, Jésus Christ, celui qui marche à ta suite aura la lumière de la vie.
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus. (cf. Jn 8, 12)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme qui était aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? »Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais l’action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l’action de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour ; déjà la nuit approche, et personne ne pourra plus agir. Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »

Cela dit, il cracha sur le sol et, avec la salive, il fit de la boue qu’il appliqua sur les yeux de l’aveugle, et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » (ce nom signifie : Envoyé). L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et ceux qui étaient habitués à le rencontrer ? car il était mendiant ? dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui affirmait : « C’est bien moi. » Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il m’en a frotté les yeux et il m’a dit : ‘Va te laver à la piscine de Siloé.’ J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. » On amène aux pharisiens cet homme qui avait été aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandèrent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et maintenant je vois. » Certains pharisiens disaient : « Celui-là ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres répliquaient : « Comment un homme pécheur pourrait-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés.

Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » Les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme, qui maintenant voyait, avait été aveugle. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’il voie maintenant ? » Les parents répondirent : « Nous savons que c’est bien notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir à présent, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. » Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, les Juifs s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de la synagogue tous ceux qui déclareraient que Jésus est le Messie. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »

Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien ; mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et maintenant je vois. » Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? » Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ? » Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Moïse, nous savons que Dieu lui a parlé ; quant à celui-là, nous ne savons pas d’où il est. » L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Comme chacun sait, Dieu n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Ils répliquèrent : « Tu es tout entier plongé dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors.

Jésus apprit qu’ils l’avaient expulsé. Alors il vint le trouver et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! », et il se prosterna devant lui. Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour une remise en question : pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Des pharisiens qui se trouvaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous des aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’ votre péché demeure. » Patrick Braud

Patrick BRAUD

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30 juin 2019

Je voyais Satan tomber comme l’éclair

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Je voyais Satan tomber comme l’éclair

Homélie pour le 14° Dimanche du temps ordinaire / Année C
07/07/2019

Cf. également :

Secouez la poussière de vos pieds
Les 72
Briefer et débriefer à la manière du Christ
Qu’est-ce qui peut nous réjouir ?
Le baptême du Christ : une histoire « sandaleuse »

Bigre ! Revoilà Satan, que la modernité avait cru évacuer à grand renfort de démythologisation. Il y a bien l’Exorciste, Amityville, Annabelle et tout autre film terrifiant que les effets spéciaux rendent de plus en plus efficaces ; mais c’est du cinéma. Il y a certes les soi-disant marabouts venus d’Afrique ou d’ailleurs qui pullulent pour exploiter la misère sociale en promettant force désenvoûtements et autres « travaux occultes ». Mais globalement, Satan n’a plus guère de place dans la culture ambiante, ni dans la foi des catholiques non plus.

Comment recevoir alors la désignation du combat que les démons eux-mêmes attribuent à Jésus : « Tu es venu pour nous perdre » (Lc 4,34).
Comment interpréter la joie de Jésus félicitant les 72 comme après une victoire : « je voyais Satan tomber comme l’éclair » (Lc 10,18) ?

Il se trouve que ce verset est également le titre d’un livre de René Girard, célèbre anthropologue français ayant enseigné aux USA, mort en 2015. René Girard propose une lecture originale et séduisante de cette déclaration de Jésus. Essayons d’en préciser les grandes lignes pour en tirer quelques pistes d’actualisation de notre évangile (Lc 10, 1-20).

Si Satan tombe comme l’éclair du ciel vers la terre grâce à la mission de 72, c’est parce que les disciples en annonçant le Royaume de Dieu désamorcent le cercle proprement infernal de la violence (notons au passage que les 72 le font… avant les 12 !).

En effet, d’où vient la violence ? Pour René Girard, s’appuyant sur le Décalogue (commandement 6 à 10 : « tu ne convoiteras pas… »), la violence vient essentiellement du désir mimétique, de la convoitise de ce qui appartient à autrui, de l’envie d’être l’autre. En convoitant ce qu’il a et ce qu’il est, le désir mimétique fait naître et grandir une violence meurtrière : prendre la place de l’autre.

Je voyais Satan tomber comme l'éclair dans Communauté spirituelle 10.%2BTu%2Bne%2Bconvoiteras%2Bpas%2Ble%2Bbien%2Bdes%2BautresLe bien d’autrui est désirable justement en cela qu’il est à autrui. Le désir devient infernal lorsqu’il est mimétique : vouloir, à travers la possession de l’objet appartenant à l’autre, devenir l’autre lui-même, à sa place (désir de la marchandise, pour parler le langage contemporain). Donc désir qui, par nature, est homicide dans son principe : désirer être l’autre, c’est déjà vouloir le tuer. « Homicide dans son principe » est la définition biblique de Satan. Satan, nous dit Girard, c’est justement tout le cycle mimétique dans son ensemble.

Cette prolifération de la violence culmine en une crise généralisée dangereuse pour tous. La seule issue est alors celle du bouc émissaire : trouver une victime et lui faire porter tout le poids du désordre, l’exclure pour exclure ainsi la violence, du moins pour un temps. Des sacrifices humains aztèques à la tentative de sacrifice d’Isaac jusqu’aux pogromes ou autres lynchages racistes, les rites païens essaient de réguler la violence mimétique en désignant un coupable à éliminer.

Image illustrative de l’article Bouc à AzazelLes rites juifs ont transformé cette logique en ne supprimant pas le bouc émissaire, mais en le chassant au désert « pour Azazel » après avoir prononcé sur lui un rite d’absolution (Lv 16). Pour les pèlerins musulmans, c’est la lapidation d’un pilier représentant le grand Satan qui lors du pèlerinage à la Mecque (le hadj) en sera une résurgence.

Le christianisme quant à lui reconnaît en Jésus la victime innocente, injustement condamnée pour soi-disant sauver le peuple : « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple » (Jn 11,50 ; 18,14). En prenant le parti des victimes, en refusant que l’innocent soit déclaré coupable, en dévoilant la convoitise à la racine de la violence, les disciples de Jésus révèlent au grand jour ce qui devait rester caché pour exercer son emprise. Il prive ainsi Satan de son pouvoir sur des hommes.
« C’est maintenant le jugement de ce monde, maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. » (Jn 12,31)
« Qui commet le péché est du diable, parce que depuis l’origine le diable est pécheur. C’est pour détruire les œuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu » (1 Jn 3,8).
« Il est vaincu l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu » (Ap 12,10).

C’est par l’Esprit de Dieu que Jésus défait Satan. « Si c’est par l‘Esprit de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Mt 12,28). René Girard explique ce pouvoir libérateur de l’Esprit par son autre nom, le Paraclet :

J’ai commenté ce terme dans d’autres essais mais son importance pour la signification de ce livre est si grande que je dois y revenir. Le sens principal de parakleitos, c’est l’avocat dans un tribunal, le défenseur des accusés. Au lieu de chercher des périphrases, des échappatoires, dans le but d’éviter cette traduction, il faut la préférer à toutes les autres, il faut s’émerveiller de sa pertinence. Il faut prendre à la lettre l’idée que l’Esprit éclaire les persécuteurs sur leurs propres persécutions. L’Esprit révèle aux individus la vérité littérale de ce qu’a dit Jésus pendant sa crucifixion : « Ils ne savent pas ce qu’ils font. » Il faut songer aussi à ce Dieu que Job appelle : « mon Défenseur ».
La naissance du christianisme est une victoire du Paraclet sur son vis-à-vis, Satan, dont le nom signifie originairement l’accusateur devant un tribunal, celui qui est chargé de prouver la culpabilité, des prévenus. C’est une des raisons pour lesquelles les Évangiles font de Satan le responsable de toute mythologie.
Que les récits de la Passion soient attribués à la puissance spirituelle qui défend les victimes injustement accusées correspond merveilleusement au contenu humain de la révélation, tel que le mimétisme permet de l’appréhender.

Il est intéressant de noter que Satan n’est pas défini en lui-même, mais par sa fonction : accuser l’homme, ou par sa chute comme l’éclair.
Cette révélation du ressort mimétique de la violence est en marche avec les 72 bien avant la Croix. Avec la Passion-Résurrection, cette dénonciation de la convoitise conduisant au bouc émissaire s’incarnera au plus haut point en Jésus de Nazareth. Il est, lui, l’innocent, que tous comptent parmi les pécheurs. Il est condamné pour les coupables alors qu’il n’a jamais rien fait de mal. En ce sens il est l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. En le faisant se lever d’entre les morts, Dieu apporte sa caution à cette dénonciation du désir mimétique. Il appose son sceau à l’œuvre de dévoilement opéré par cet obscur prophète éliminé pour maintenir la paix à Jérusalem.

Voilà pourquoi Satan tombe comme l’éclair, rapidement et avec puissance, de la terre au ciel : sa chute est la conséquence de la prédication de l’Évangile où l’humilité, l’esprit de pauvreté et l’amour des ennemis désarment l’envie et la violence qui dressent des hommes les uns contre les autres. D’ailleurs, notre passage insiste sur cet esprit de non-possession qui va triompher de Satan : « Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales ». Lorsqu’on ne veut rien posséder, l’autre n’est pas une menace. Lorsqu’on veut aimer l’autre comme soi-même, ni plus ni moins, la tentation de la violence s’efface devant la reconnaissance de l’autre. Le désir mimétique s’évanouit devant le désir de communion. Chaque fois que les Églises se sont éloignées de cet esprit de pauvreté – et ce fut souvent ! – elles sont elles-mêmes tombées dans le piège de Satan et ont généré une violence en complète contradiction avec leur message évangélique.

En demandant aux 72 d’être « comme des agneaux au milieu des loups », Jésus brise le ressort infernal de la violence : la non-violence répondra à la violence, le pardon à l’offense, le don au vol, la bénédiction à la persécution.

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En leur demandant de ne rien posséder comme lui-même n’a ni terrier ni pierre où poser la tête (Lc 9,58), Jésus prive Satan du levier par lequel il soulève les antagonismes entre les hommes. La cupidité des riches n’a pas de limites (cf. l’affaire Carlos Gohsn !). Seul un cœur de pauvre peut extirper cette volonté folle de posséder et d’amasser sans cesse.

Même le geste si fort de secouer la poussière de ses pieds en cas de non-accueil coupe l’herbe sous le pied à la violence : en refusant de s’imposer par la force, en ne sacrifiant pas la vérité à la concorde, en s’éloignant des violents sans pour autant fermer la porte pour toujours.

Reconnaître en Satan le mimétisme violent, c’est achever de discréditer le prince de ce monde, c’est parachever la démystification évangélique, c’est contribuer à cette « chute de Satan » que Jésus annonce aux hommes avant sa crucifixion. La puissance révélatrice de la Croix dissipe les ténèbres dont le prince de ce monde ne peut pas se passer pour conserver son pouvoir.

Satan tombe comme l’éclair du ciel vers la terre. C’est donc que sur terre il n’a pas fini de faire des dégâts… Il est potentiellement vaincu, mais pas encore pleinement. Il faudra attendre la manifestation du Christ en gloire pour que cette victoire soit totale, un peu comme il a fallu attendre le 8 mai 1945 après le 6 juin 1944, entre débarquement et armistice, entre D-Day et triomphe final.

Et nous, à la suite des 72, comment allons-nous couper court à la violence en nous et autour de nous ?
Comment allons-nous désarmer Satan et le faire
« chuter comme l’éclair » ?
Si la racine du péché est la convoitise comme l’écrit Jacques :
« chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’amorce et l’entraîne. Ensuite la convoitise, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché, et le péché, lorsqu’il est consommé, engendre la mort » (Jc 1,14-15), alors le remède est simple : cesser de se comparer, cesser de convoiter, se réjouir de ce que l’autre a sans l’envier, se réjouir de ce que l’autre est sans le jalouser. Ce qui n’empêche nullement de se battre contre les structures d’un système injuste. Au contraire, car le combat est alors pur de toute recherche égoïste. La recherche du bien commun demande en effet des cœurs libres de tout attachement excessif.

Travaillons sur nous-mêmes afin d’étouffer dans l’œuf la violence infernale du désir mimétique qui pollue notre carrière professionnelle, nos relations familiales, notre vie spirituelle…

 

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve » (Is 66, 10-14c)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Exultez en elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle, soyez pleins d’allégresse, vous tous qui la pleuriez !
Alors, vous serez nourris de son lait, rassasiés de ses consolations ; alors, vous goûterez avec délices à l’abondance de sa gloire. Car le Seigneur le déclare : « Voici que je dirige vers elle la paix comme un fleuve et, comme un torrent qui déborde, la gloire des nations. » Vous serez nourris, portés sur la hanche ; vous serez choyés sur ses genoux. Comme un enfant que sa mère console, ainsi, je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés. Vous verrez, votre cœur sera dans l’allégresse ; et vos os revivront comme l’herbe reverdit. Le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs.

Psaume
(Ps 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)
R/ Terre entière, acclame Dieu, chante le Seigneur !
(cf. Ps 65, 1)

Acclamez Dieu, toute la terre ;
fêtez la gloire de son nom,
glorifiez-le en célébrant sa louange.
Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

Toute la terre se prosterne devant toi,
elle chante pour toi, elle chante pour ton nom.
Venez et voyez les hauts faits de Dieu,

ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme :
ils passèrent le fleuve à pied sec.
De là, cette joie qu’il nous donne.

Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu :
je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ;
Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière,
ni détourné de moi son amour !

Deuxième lecture
« Je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus » (Ga 6, 14-18)

Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Galates

Frères, pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde. Ce qui compte, ce n’est pas d’être circoncis ou incirconcis, c’est d’être une création nouvelle. Pour tous ceux qui marchent selon cette règle de vie et pour l’Israël de Dieu, paix et miséricorde. Dès lors, que personne ne vienne me tourmenter, car je porte dans mon corps les marques des souffrances de Jésus. Frères, que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit. Amen.

Évangile
« Votre paix ira reposer sur lui » (Lc 10, 1-12.17-20)
Alléluia. Alléluia.
Que dans vos cœurs, règne la paix du Christ ; que la parole du Christ habite en vous dans toute sa richesse. Alléluia. (Col 3, 15a.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, parmi les disciples, le Seigneur en désigna encore 72, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre. Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni sandales, et ne saluez personne en chemin. Mais dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison.’ S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous sert ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. Guérissez les malades qui s’y trouvent et dites-leur : ‘Le règne de Dieu s’est approché de vous.’ » Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché.’ Je vous le déclare : au dernier jour, Sodome sera mieux traitée que cette ville. »
Les 72 disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

Patrick BRAUD

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2 octobre 2017

Jésus face à la violence mimétique

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Jésus face à la violence mimétique


Homélie du 27° Dimanche ordinaire / Année A
08/10/2017

Cf. également :

Les sans-dents, pierre angulaire

Vendange, vent d’anges

Que veut dire être émondé ?

La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société


Quand Jésus invente la parabole des vignerons homicides (Mt 21, 33-43), il est lucide sur ce qui l’attend. Il pressent qu’un ouragan de violence (pire qu’Irma aux Antilles !) va le dévaster. Il a réfléchi des heures durant aux différentes manières de l’affronter. Il a prié des nuits entières pour recevoir de son Père la vraie manière d’être fidèle à travers ce déchaînement d’injustice et de violence qui tentera de le briser.

Du coup, c’est notre propre rapport à la violence qu’il interroge aujourd’hui avec cette parabole. Comment réagissons-nous face à l’agressivité de nos proches ? Qu’engendrent en nous les violences (physiques, verbales, morales, symboliques…) que nous subissons de la part des autres ? Cela nous nous arrive-t-il d’être nous-mêmes de l’autre côté, du côté des auteurs de violence et d’exclusion ?

Jésus face à la violence mimétique dans Communauté spirituelle Rene_girardPour répondre à ces questions, la parabole trace un chemin de dévoilement du mécanisme de la violence. René Girard, célèbre anthropologue français (1923-2015), a longuement étudié comment les textes bibliques dévoilent les ressorts du conflit humain et le désarment radicalement par un renversement de la logique du bouc émissaire.

Essayons de résumer sa thèse : l’origine de la violence pour René Girard n’est pas dans la recherche de l’argent, d’un territoire ni même de la gloire ou de l’amour. C’est le désir mimétique qui en est la source. Le mimétisme est la capacité humaine (et animale pour une part), dès la naissance, de regarder ses semblables pour les imiter. Par l’imitation, le petit d’homme apprend à marcher, à parler, à travailler etc. Mais en imitant, l’être humain se compare. Il se met à désirer être ce que l’autre est, et pour cela il désire avoir ce que l’autre a. Ainsi Caïn jalouse Abel : il voudrait que son sacrifice à lui aussi soit agréé par Dieu, sinon il n’est pas comme son frère pense-t-il. Le premier meurtre de l’histoire a bien sa source dans le désir de Caïn d’être comme Abel : puisqu’il ne peut pas lui ressembler (mimétisme), il le détruira, détruisant ainsi la possibilité de se comparer. Dans notre parabole, les vignerons jalousent le fils : en le voyant arriver, ils veulent être comme lui. Voyant que c’est impossible, ils choisissent de l’éliminer, croyant que son héritage leur reviendra et fera d’eux des fils en fin de compte.

Le désir mimétique est ainsi à la racine de bien des convoitises et des violences. Nous voulons une voiture, une maison, des loisirs comparables à ceux de nos voisins et de nos proches, sinon nous aurons honte ceux ou nous nous sentirons à part. Ainsi se constituent les ghettos urbains et se regroupent les riches dans les beaux quartiers. Ainsi des responsables en entreprise courent après des voitures de fonction, des bus et des bureaux panoramiques en hauteur, les privilèges et les signes de pouvoir qui les rendent semblables aux grands patrons au-dessus d’eux. Lorsque cette convoitise se généralise au sein d’un groupe, elle engendre de telle tension qu’il faut une crise, une catharsis (purge) pour évacuer à un moment toute cette rancœur accumulée. Soit c’est alors la guerre de tous contre tous (Hobbes), soit avec intelligence le groupe reporte symboliquement la faute de ces tensions sur un bouc émissaire (selon le rite juif décrit en Lv 16). On le charge de tous les péchés du monde (c’est-à-dire des nôtres !), et on l’expulse hors du groupe en le laissant errer dans le désert (« voué à Azazel »). Cette logique de victimisation expiatoire permet au groupe de transférer la violence mimétique qui le ronge sur un tiers, comme un paratonnerre, et de réinitialiser ainsi un autre cycle de relations sociales pacifiées. Mais cela ne dure qu’un temps. La tension mimétique montera à nouveau inexorablement, si bien qu’il faudra à nouveau d’autres victimes symboliques pour apaiser la communauté.

Le mécanisme sacrificiel 

Comment Jésus réagit qu’il fasse à ce déferlement de violence injuste ?

D’abord il refuse de plaider coupable. Il n’accepte pas d’endosser la responsabilité des péchés de ceux qui l’accusent. Il ne travestit pas l’innocent en criminel. Il ne charge pas le bouc émissaire de tous les péchés du monde. Il dénonce la perversité de l’accusation qui veut lui imputer la responsabilité de ce qui ronge ses accusateurs (blasphème, crime contre César, sédition, révolution…). Le fils de la parabole des vignerons homicides n’a rien fait de mal. Son seul mal aux yeux des vignerons est d’être le fils. Et ils grincent des dents en le voyant, car il n’est pas comme eux, et eux ne sont pas comme lui. Alors ils s’en débarrassent. Leur désir d’être fils les aveugle au point de vouloir conquérir ce privilège à tout prix, plutôt que de le recevoir gratuitement. C’était déjà le drame de la convoitise d’Adam et Ève devant le fruit défendu : être comme des dieux est un désir (mimétique) si puissant qu’ils ont préféré essayer le devenir par eux-mêmes plutôt que de le recevoir de leur Créateur.

rené girard

Jésus dit courageusement la vérité et dévoile ainsi le mensonge de sa violence mimétique : non, le fils tué et jeté hors de la vigne n’est pas coupable. Non les boucs émissaires de nos sociétés actuelles ne sont pas responsables de la violence dont on les accable. Appeler mal le mal, et innocenter les victimes expiatoires demeure toujours un grave devoir, un devoir impérieux pour tout lecteur des deux Testaments.

Transposez au domaine de l’entreprise par exemple. Vouloir servir l’intérêt commun demande de renoncer au comparatif, de quitter les métaphores guerrières, de dénoncer les violences entre rivaux, de dévoiler l’hypocrisie des promotions ou augmentations fondées sur la course au N+1. Les ambitieux s’appuient sur la dévalorisation des concurrents pour réussir. L’humble a renoncé au comparatif. Il a éteint en lui le feu de ce désir mimétique destructeur, et laisse plutôt brûler le feu de sa passion pour le contenu de son travail, sa relation aux collègues/clients, son plaisir d’être lui-même, simplement.

jean marc reiser

Jésus, le fils, pressent donc qu’il va y laisser sa peau s’il va au-devant des vignerons, c’est-à-dire les chefs du peuple et les anciens qui ont le pouvoir en Israël. Pourtant il y va. Bien plus : il accepte par avance d’être blessé, tué, exclu, sans riposter à la violence par une autre violence. Il le pourrait pourtant. C’est d’ailleurs ce qu’ont choisi le Coran et l’islam à travers les victoires militaires comme signe de leur authenticité originelle. Or le serviteur souffrant d’Isaïe ou le fils tué et jeté du Nouveau Testament choisissent quant à eux de subir la violence sans l’infliger en retour. Ils font confiance dans l’amour du Père qui les soutient à travers l’épreuve et leur promet une résurrection désarmante.

D’où la deuxième question qui nous est posée, après celle sur la dénonciation des logiques victimaires : sommes-nous prêts comme le Christ, avec lui et en lui, à assumer les conséquences de la dénonciation des mécanismes de violence ? Acceptons-nous de nous exposer ainsi à perdre nos biens (matériels, symboliques, affectifs) sans pour autant répliquer à la violence par la violence ?

« Humilié, il n’ouvre pas la bouche » : le Christ va incarner à l’extrême cette attitude du serviteur souffrant d’Isaïe. Parce que vaincre par l’épée serait une victoire illusoire, reproduisant à l’infini le cercle infernal de la violence. Jésus avertit Pierre : « celui qui vit par l’épée périra par l’épée ». Mais jusqu’où sommes-nous prêts à en payer le prix ? Si nous nous engageons à dévoiler les causes de la violence autour de nous en voulant sauvegarder notre tranquillité et nos biens, nous serons obligés de renoncer en cours de route. Le chemin de la non-violence est si exigeant qu’il paraît surhumain. Et il l’est d’une certaine manière : c’est en communiant au Christ, c’est par lui avec lui et en lui que nous trouvons la force de dévoiler le mal, d’innocenter l’innocent, de nous laisser dépouiller s’il le faut pour désarmer la violence.

Jésus l’a vécu jusqu’à accepter l’infamie de la croix. À sa suite, des martyrs (témoins) comme François d’Assise, Martin Luther King, Gandhi, Mandela, Lech Walesa et tant d’autres ont accepté la pauvreté, la prison, la calomnie, la mort même plutôt que de répliquer à la force par la force.

 

Chacun de nous est confronté à la violence mimétique. Elle fait des ravages en famille (regardez comment se passent maints héritages !), en entreprise, entre groupes sociaux, entre pays (la Corée du Nord ne veut-elle pas avoir la bombe atomique comme les autres grands de l’ONU ?).

Le prix à payer n’est sans doute pas la vie en ce qui nous concerne. Mais dénoncer la logique du bouc émissaire peut nous conduire à prendre des risques, à y laisser de l’argent, de la renommée, de la tranquillité…

Prions donc l’Esprit du Christ pour qu’il nous donne la force de dénoncer la violence sans violence !

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël » (Is 5, 1-7)
Lecture du livre du prophète Isaïe

 Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais. Et maintenant, habitants de Jérusalem, hommes de Juda, soyez donc juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ? J’attendais de beaux raisins, pourquoi en a-t-elle donné de mauvais ? Eh bien, je vais vous apprendre ce que je ferai de ma vigne : enlever sa clôture pour qu’elle soit dévorée par les animaux, ouvrir une brèche dans son mur pour qu’elle soit piétinée. J’en ferai une pente désolée ; elle ne sera ni taillée ni sarclée, il y poussera des épines et des ronces ; j’interdirai aux nuages d’y faire tomber la pluie. La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda. Il en attendait le droit, et voici le crime ; il en attendait la justice, et voici les cris.

PSAUME
(Ps 79 (80), 9-12, 13-14, 15-16a, 19-20)
R/ La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. (cf. Is 5, 7a)

La vigne que tu as prise à l’Égypte,
tu la replantes en chassant des nations.
Elle étendait ses sarments jusqu’à la mer,
et ses rejets, jusqu’au Fleuve.

Pourquoi as-tu percé sa clôture ?
Tous les passants y grappillent en chemin ;
le sanglier des forêts la ravage
et les bêtes des champs la broutent.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !
Seigneur, Dieu de l’univers, fais-nous revenir ;
que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés.

DEUXIÈME LECTURE
« Mettez cela en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous » (Ph 4, 6-9)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens
Frères, ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, priez et suppliez, tout en rendant grâce, pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte. Ce que vous avez appris et reçu, ce que vous avez vu et entendu de moi, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous.

ÉVANGILE
« Il louera la vigne à d’autres vignerons » (Mt 21, 33-43)
Alléluia. Alléluia.
C’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit,
et que votre fruit demeure, dit le Seigneur.
Alléluia. (cf. Jn 15, 16)
Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »
Patrick BRAUD

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16 septembre 2015

La jalousie entre nature et culture

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La jalousie entre nature et culture

 

Homélie du 25° dimanche du temps ordinaire/année B
20/09/2015

 

Cf. également : « J’ai renoncé au comparatif »

Jesus as a servant leader

 

 

Des neurones miroirs à la violence mimétique

Le point commun entre les lectures de ce dimanche est la jalousie.

- Jalousie de « ceux qui méditent le mal » contre le juste qui « se dit fils de Dieu » (Sg 2,12–14). Il La jalousie entre nature et culture dans Communauté spirituelle jalousie-300x221revendique sa proximité avec Dieu, sa fidélité, sa douceur : détruisons-le pour montrer que cela n’est qu’illusion ; condamnons-le à une mort infâme puisque – dit-il – quelqu’un interviendra pour lui.

- Le psaume 53 se plaint : « des étrangers se sont levés contre moi… ». La jalousie des nations païennes envers Israël est à la racine de l’antisémitisme depuis des siècles.


- Jalousie et rivalité sont à l’origine des guerres, des conflits de toutes sortes, de la famille à l’entreprise, constate l’apôtre Jacques (Jc 3,16-4,3).« Vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit, vous faites c’est la guerre ».


- « Qui est le plus grand ? » C’est bien cette question dont les Douze débattent qui attire les foudres de Jésus. La jalousie pousse à rechercher sa gloire personnelle ; seul le service des autres permet de conjurer cette tendance destructrice. « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »

La jalousie est l’une des racines majeures de la violence entre les hommes. La Bible la dénonce et la démasque, depuis Caïn ne supportant pas qu’Abel son frère puisse être aimé apparemment plus que lui, jusqu’au Dragon de l’Apocalypse voulant éliminer son rival né de la femme, en passant par les frères de Joseph jaloux de son statut de fils bien-aimé de Jacob, promis à de hautes responsabilités annoncées en rêve…

5197006 Athénagoras dans Communauté spirituelle

C’est donc un constat anthropologique qui parcourt toute la Bible : l’homme est naturellement envieux. Il a une tendance innée à jalouser autrui. Ce n’est pas tant ce que possède l’autre qui le fascine, mais bien le fait que l’autre puisse avoir ou être plus que lui. Le sacrifice d’Abel, la tunique colorée de Joseph ne sont que les symboles d’une envie d’être comme l’autre, source de la violence du premier homicide ou de la trahison fraternelle.

Deux trouvailles récentes viennent à l’appui de cette thèse biblique sur l’origine de la violence (et donc sur les moyens pour la conjurer) : les neurones miroirs, la violence mimétique.

 

Les neurones miroirs

On croyait que l’empathie et l’imitation étaient des caractéristiques humaines. Pas si sûr…

cortexLes  neurones  miroirs  sont  des  neurones  qui  s’activent,  non  seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère  exécuter  la  même  action.  On  peut  dire  en  quelque  sorte  que  les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons). C’est  un  groupe  de  neurologues  italiens,  sous  la  direction  de  Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques. Les chercheurs ont  remarqué  -  par  hasard  -  que  des  neurones  (dans  la  zone  F5  du  cortex prémoteur, cf. schéma)  qui  étaient  activés  quand  un  singe  effectuait  un  mouvement  avec but précis (par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés quand le même singe  observait  simplement  ce  mouvement  chez  un  autre  singe  ou  chez  le chercheur, qui donnait l’exemple. Il  existe  donc  dans  le  cerveau  des  primates  un  lien direct  entre  action  et observation.  Cette  découverte  s’est  faite  d’abord  chez  des  singes,  mais l’existence et  l’importance des neurones  miroirs  pour  les  humains  a  été confirmée.  Dans  une  recherche  toute  récente  supervisée par  Hugo  Théoret (Université  de  Montréal),  Shirley  Fecteau  a  montré  que  le  mécanisme  des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent de se développer dans les stades ultérieurs de l’enfance. Il faut ajouter ici que les savants s’accordent pour dire que  ces  réseaux  sont  non  seulement  plus  développés  chez  les  adultes (comparé  aux  enfants),  mais  qu’ils  sont  considérablement  plus  évolués  chez les hommes en général comparé aux autres primates. [1]

Les conséquences de cette découverte sont encore largement inexplorées. L’imitation relève donc de la nature plus que de la culture. Les grands singes ont cette capacité innée de copier en regardant. L’émotion empathique de celui qui se met à la place de l’autre viendrait en ligne directe de ces fameux neurones miroirs et non d’une éducation symbolique s’arrachant aux données neuronales. Faire comme l’autre, ressentir ce qu’il ressent relève d’un donné biologique qui conduit à l’imitation, mais aussi à l’empathie, et à l’envers de l’empathie : la jalousie.

Le chimpanzé Nim, arraché à sa mère chimpanzé à la naissance est confiée à une femme pour être élevé comme un humain, en 1973. De nouveau enlevé à cette mère adoptive, il passe entre les mains de plusieurs "professeurs" : il utilise le langage des signes. Pourtant il finit tristement sa vie en captivité et dans un centre d'expérimentations médicales. (Herbert Terrace)

Le constat anthropologie de la Bible s’enracine donc dans notre système neuronal lui-même : oui il est dans la nature humaine de se comparer, de copier l’autre, de l’imiter, de l’envier et donc de désirer ce que lui a et que je n’ai pas. Cette observation lucide de la jalousie consubstantielle à l’humain en quelque sorte n’a rien de désespérant pour les auteurs bibliques. Elle indique seulement le chemin d’un combat intérieur : sache que tu es taraudé par la mimésis, l’envie de copier l’autre. Cela peut engendrer en toi empathie ou jalousie : à toi de choisir laquelle va guider ton regard sur l’autre.


Si tu es Caïn ou frère de Joseph, tu laisseras ta jalousie te submerger jusqu’à éliminer celui que tu considéreras comme un rival. Si tu es Abel ou Joseph, tu verras déferler sur toi la violence de ceux qui te jalousent. Si tu es Moïse, Marie, ou Jésus de Nazareth, tu découvriras que l’humilité, la louange ou le service sont les meilleurs antidotes au poison de la jalousie.

Les neurones miroirs sont la trace de notre finitude et de notre ambivalence fondamentale. La même information véhiculée par ces synapses peut dégénérer en rivalité meurtrière où en empathie bienfaisante, en imitation source d’apprentissage ou en fureur destructrice du rival supposé.

 

La violence mimétique

les_sciences_cognitives_confirment_la_dimension_mimetique_du_desir GirardOn rejoint alors la thèse chère à l’anthropologue René Girard : la violence entre les humains a sa source dans la mimésis, le désir inné de copier et d’être comme l’autre (« vous serez comme des dieux » disait déjà le serpent de la Genèse…).

Il y a un triangle du désir. Le sujet ne désire pas de manière autonome, il ne va pas en ligne droite à l’objet de son désir car entre lui et l’objet, il y a autrui ; de telle sorte que ce qu’il désire c’est ce que désire l’autre. Le désir est mimétique. Il est l’imitation du désir de l’autre.
Les objets susceptibles d’être désirés ‘ensemble’ sont de deux sortes. Il y a d’abord ceux qui se laissent partager. Imiter le désir qu’inspirent ces objets suscite de la sympathie entre ceux qui partagent le même désir. Il y a aussi les objets qui ne se laissent pas partager, objets auxquels on est trop attaché pour les abandonner à un imitateur (carrière, amour…). La convergence de deux désirs sur un objet non partageable fait que le modèle et son imitateur ne peuvent plus partager le même désir sans devenir l’un pour l’autre un obstacle dont l’interférence, loin de mettre fin à l’imitation, la redouble et la rend réciproque. C’est ce que Girard appelle la rivalité mimétique, étrange processus de ‘feedback positif’ qui sécrète en grandes quantités la jalousie, l’envie et la haine.

0a mimésis

Seul le Christ a défait radicalement cette violence en acceptant de la subir sans exercer de violence en retour mais en dévoilant et dénonçant son caractère injuste. Parce qu’il ne fait qu’un avec son Dieu, Jésus n’a pas besoin de posséder ce que l’autre possède, d’envier  ce que l’autre est, de se comparer ni d’imiter. Il est libre : libre de se réjouir de l’autre sans jalousie, de compatir à sa détresse pour la soulager sans l’instrumentaliser, de valoriser la foi, la beauté, la droiture… des hommes et des femmes rencontrés sur sa route, gratuitement, sans envie ni rivalité.

 

En lui nous participons à cette libération de la violence mimétique qui est l’enjeu fondamental de la vie spirituelle.

Le patriarche Athénagoras en témoignait de façon très profonde :

« Je n’ai plus peur de rien. J’ai renoncé au comparatif. La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible. Mais je suis désarmé. Je n’ai plus peur de rien, car l’amour chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. 

J’accueille et je partage. Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets. Si l’on m’en présente de meilleurs, ou plutôt non, pas meilleurs mais bons, j’accepte sans regret. J’ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur. C’est pourquoi je n’ai plus peur. Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur.

Si l’on se désarme, si l’on se dépossède, si l’on s’ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui, efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible. »

 

Résumons-nous : notre nature humaine (les neurones miroirs) comme notre histoire collective (la violence mimétique) nous mettent devant une énergie qui fait partie de notre identité la plus humaine : l’imitation. Cette mimésis dégage une telle puissance qu’elle peut conduire à la destruction de l’autre (la jalousie) ou à son imitation, à l’empathie devant devenant source de fraternité.


Laissons l’Esprit du Christ nous libérer de cette jalousie pour nous ouvrir la l’imitation véritable, l’imitation de Dieu lui-même.

Celui qui ne jalouse plus est libre : pour la louange, la compassion, l’accompagnement, sans autre arrière-pensée que de servir la croissance de l’autre.

Renoncer au comparatif nous rend libres d’aimer comme Dieu, sans jalousie aucune.

 

 


1ère lecture : « Condamnons-le à une mort infâme » (Sg 2, 12.17-20)

Lecture du livre de la Sagesse

Ceux qui méditent le mal se disent en eux-mêmes : « Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie, il s’oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et nous accuse d’infidélités à notre éducation. Voyons si ses paroles sont vraies, regardons comment il en sortira. Si le juste est fils de Dieu, Dieu l’assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un interviendra pour lui. »

Psaume : Ps 53 (54), 3-4, 5, 6.8

R/ Le Seigneur est mon appui entre tous.  (Ps 53, 6b)

Par ton nom, Dieu, sauve-moi,
par ta puissance rends-moi justice ;
Dieu, entends ma prière,
écoute les paroles de ma bouche.

Des étrangers se sont levés contre moi,
des puissants cherchent ma perte :
ils n’ont pas souci de Dieu.

Mais voici que Dieu vient à mon aide,
le Seigneur est mon appui entre tous.
De grand cœur, je t’offrirai le sacrifice,
je rendrai grâce à ton nom, car il est bon !

2ème lecture : « C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de paix » (Jc 3, 16 – 4, 3)

Lecture de la lettre de saint Jacques

Bien-aimés, la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d’actions malfaisantes. Au contraire, la sagesse qui vient d’en haut est d’abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie. C’est dans la paix qu’est semée la justice, qui donne son fruit aux artisans de la paix. D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas justement de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous-mêmes ? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez ; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre. Vous n’obtenez rien parce que vous ne demandez pas ; vous demandez, mais vous ne recevez rien ; en effet, vos demandes sont mauvaises, puisque c’est pour tout dépenser en plaisirs.

Evangile : « Le Fils de l’homme est livré…Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le serviteur de tous » (Mc 9, 30-37)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Par l’annonce de l’Évangile, Dieu nous appelle à partager la gloire de notre Seigneur Jésus Christ.
Alléluia. (cf. 2 Th 2, 14)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache, car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »
Patrick BRAUD

 

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