L'homélie du dimanche (prochain)

18 mai 2023

Je viens vers toi…

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Je viens vers toi…

Homélie pour le 7° Dimanche de Pâques / Année A
21/05/2023

Cf. également :
Le confinement du Cénacle
Ordinaire ou mortelle, la persécution
Dieu est un trou noir
Le dialogue intérieur

Le voilà, il arrive !
Je viens vers toi… dans Communauté spirituelle 399px-Voilier_sous_spi_%281%29
Je suis debout au bord de la plage.
Un voilier passe dans la brise du matin,
Et part vers l’océan.
Il est la beauté, il est la vie.

Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon.
Quelqu’un à mon côté dit :
« Il est parti ! »
Parti vers où ?
Parti de mon regard, c’est tout !
Son mât est toujours aussi haut,
Sa coque a toujours la force
De porter sa charge humaine.
Sa disparition totale est en moi, pas en lui.
Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit :
« Il est parti ! »,
Il y en a d’autres qui le voyant poindre à l’horizon
Et venir vers eux s’exclament avec joie :
« Le voilà ! »
C’est ça la mort !
Il y a des vivants sur les deux rives.

Ce beau texte sur le franchissement de la ligne d’horizon est parfois choisi pour la célébration d’obsèques. Et c’est vrai qu’il évoque avec force la double émotion liée à la mort : l’émotion de ceux qui voient disparaître au loin la frêle silhouette de l’être aimé, l’émotion des autres qui sur la courbure du temps voient pointer le mât d’un nouveau compagnon…
Le départ d’un côté promet une arrivée de l’autre.
Les uns pleurent : tu t’en vas. Les autres se réjouissent : tu nous rejoins !
Le capitaine au large se retourne et dit au port : je pars sans retour. Puis il se poste en vigie sur la proue et crie à l’horizon : je viens vers toi !

 

Le Gethsémani johannique
On raconte que les derniers mots du président Mitterrand sur son lit de mort furent : « enfin je vais savoir ». L’énigme de la mort le fascinait depuis son jeune âge, et ce grand intellectuel cultivé avait hâte de trouver la réponse à sa question irrésolue.

JEZUS W OGRÓJCU

Jésus de Nazareth, lui, à la veille de sa mort, ne parle pas en intellectuel curieux de savoir, mais en enfant bien-aimé dont le désir est de ne faire qu’un avec la source de son existence : « je viens vers toi, Père très saint ». Le chapitre 17 de l’Évangile de Jean lu ce dimanche constitue l’équivalent de l’agonie à Gethsémani chez les trois autres évangiles. Car c’est un combat (agôn en grec) de demeurer fidèle au travers de la tentation de tout abandonner. L’ombre du supplice qui s’approche rend le danger effrayant. Jésus sait que son heure est venue, qu’on va le déshonorer en le traitant de criminel, d’impie, de rebelle, et que la double condamnation juive et romaine va l’humilier au point de le rayer officiellement des héritiers de la promesse faite aux descendants d’Abraham. « Maudit soit qui pend au gibet » : la vieille malédiction du Deutéronome (Dt 21,23 ; Ga 3,13) le terrorise. Ne pourrait-on pas faire autrement ? La puissance divine qui l’accompagne jusque-là ne peut-elle pas lui éviter ce naufrage ? Jésus est profondément troublé, note Jean, et s’interroge. Alors il a le réflexe de se tourner vers Celui qui est sa raison d’être. Et il réaffirme le mouvement qui est le cœur de son identité : « je viens vers toi ».
« Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. Père saint, garde-les unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. [...] Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. » (Jn 17,11.13)

C’était déjà le mouvement de son incarnation, dès sa conception :
« En entrant dans le monde, le Christ dit : Tu n’as voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé un corps. Tu n’as pas agréé les holocaustes ni les sacrifices pour le péché ; alors, j’ai dit : Me voici, je viens, mon Dieu, pour faire ta volonté » (He 10,5-7)

Aller vers l’autre est ce qui constitue Jésus comme Fils de Dieu. Cette identité de mouvement qu’il détient par nature, de manière unique, il nous la communique gracieusement : nous sommes faits pour aller vers l’autre, dans l’amour. D’ailleurs, la Bible emploie souvent l’expression « aller vers » pour exprimer l’élan amoureux qui unit l’homme et la femme.
Ainsi Juda donnera un enfant à Tamar déguisée en prostituée :
« Il se dirigea vers elle, au bord du chemin, et dit : ‘Permets donc que j’aille avec toi‘. En effet, il n’avait pas reconnu sa bru. Elle répondit : ‘Que me donneras-tu pour aller avec moi ?’ » (Gn 38,16).
Et Jacob demande à son beau-père de pouvoir enfin s’unir à Léa :
« Jacob dit alors à Laban : ‘Donne-moi ma femme car les jours que je te devais sont accomplis et je viens à elle‘ » (Gn 29,21).
C’est cette même expression qui sert également à Dieu pour évoquer son élan d’amour envers Jérusalem, pauvre et délaissée des puissants de ce monde :
Dieu à Jérusalem : « Je venais à toi, et je t’ai vue : tu avais atteint l’âge des amours. J’étendis sur toi le pan de mon manteau et je couvris ta nudité. Je me suis engagé envers toi par serment, je suis entré en alliance avec toi – oracle du Seigneur Dieu – et tu as été à moi » (Ez 16,8).
Yahvé annonce aussi aux montagnes d’Israël qu’elles seront à nouveau couverte de récoltes, grâce au retour d’exil qu’il va bientôt accomplir pour le peuple déporté à Babylone :
« Oui, je viens vers vous, je me tourne vers vous : vous serez cultivées, vous serez ensemencées » (Ez 36,9).
Sans ce parallélisme, l’amour humain pourrait-il être sacrement de l’amour divin ?

Aller vers l’autre est la clé de notre divinisation avec le Christ, par lui et en lui.
Jésus de Nazareth n’a pas cessé d’aller vers : vers les mendiants, les collabos, les prostituées, les criminels, les riches, les trop religieux comme les sans Dieu etc… Toujours en mouvement sur les chemins de Palestine, il laissa ce mouvement intérieur vers son Père se traduire à l’extérieur en initiatives surprenantes envers ses frères. Parce qu’il était tout entier tendu vers son Père, il n’avait de cesse d’entrer en communion avec tous ceux et celles qui avaient soif de devenir comme lui enfants de Dieu. Aussi sa dernière parole donnant sens à Gethsémani – et bientôt au Golgotha - sera : « et moi je viens vers toi, Père très saint… »

Je viens vers toi
Faisons nôtre ce combat intérieur de Jésus pour devenir fidèle au mouvement spirituel qui nous constitue fils et filles de Dieu.

banniere_nl_-texte_du_j._26_05 Gethsémani dans Communauté spirituelleJe viens vers toi, Père très saint.
De visage en visage,
tant de rencontres me rapprochent de toi !
Tant d’événements deviennent des étapes :
les plus heureux anticipent la réalisation de la promesse,
les plus douloureux me tournent vers ton Christ à Gethsémani,
les plus ordinaires bruissent comme le murmure des vagues à la marée montante.
 
Je viens vers toi en lisant ce qui m’émeut,
en écoutant la musique qui me bouleverse,
en m’émerveillant devant l’océan insondable ou les cités prodigieuses.
 
Je viens vers toi lorsque, avec Pierre, le chant d’un coq m’inonde de tristesse.
 
Je viens vers toi en scrutant l’Écriture pour y entendre une parole m’emmenant plus loin,
en participant comme je peux aux combats pour la justice autour de moi,
en pleurant avec ceux qui pleurent,
en visitant les desséchés de solitude…
 
Je viens vers toi dans la force de l’Esprit
lorsqu’il me déroute, m’emmène ailleurs,
gonfle mes voiles d’un élan inconnu.
 
Je viens vers toi avec le poids des ans,
lorsque mon corps m’alerte et m’alarme,
et que les générations au-dessus s’effacent l’une après l’autre.
 
Je viens vers toi quand je n’ai plus d’autre désir que celui d’être en toi,
quand les soucis d’argent, de carrière, de santé et même de famille
sont déposés en toi qui prends soin de chacun ;
quand je me tiens, silencieux et immobile, ancré dans ton intimité ;
quand changer d’activité revient à quitter Dieu pour Dieu.
 
Puisque ce mouvement n’a cessé de me faire grandir d’âge en âge,
la mort ne pourra l’interrompre.
Au moment de partir loin des choses familières, loin des êtres proches,
au bout du combat intérieur,
puissè-je dire – même dans les larmes – avec Jésus de Gethsémani :
je viens vers toi…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière » (Ac 1, 12-14)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Les Apôtres, après avoir vu Jésus s’en aller vers le ciel, retournèrent à Jérusalem depuis le lieu-dit « mont des Oliviers » qui en est proche, – la distance de marche ne dépasse pas ce qui est permis le jour du sabbat. À leur arrivée, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient habituellement ; c’était Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude fils de Jacques. Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères.

PSAUME
(Ps 26 (27), 1, 4, 7-8)
R/ J’en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants. ou Alléluia ! (Ps 26, 13)

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche :
habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie,
pour admirer le Seigneur dans sa beauté
et m’attacher à son temple.

Écoute, Seigneur, je t’appelle !
Pitié ! Réponds-moi !
Mon cœur m’a redit ta parole :
« Cherchez ma face. »

 

DEUXIÈME LECTURE
« Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous » (1 P 4, 13-16)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous. Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là.

ÉVANGILE
« Père, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1b-11a)
Alléluia. Alléluia. Je ne vous laisserai pas orphelins, dit le Seigneur ; je reviens vers vous, et votre cœur se réjouira. Alléluia. (cf. Jn 14, 18 ; 16, 22)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. Moi, je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire. Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe. J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi, car je leur ai donné les paroles que tu m’avais données : ils les ont reçues, ils ont vraiment reconnu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé.
Moi, je prie pour eux ; ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux. Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde, et moi, je viens vers toi. »
Patrick BRAUD

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14 mars 2021

Va te faire voir chez les Grecs !

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Va te faire voir chez les Grecs !

Homélie pour le 5° Dimanche de Carême / Année B
21/03/2021

Cf. également :

Grain de blé d’amour…
La corde à nœuds…
Qui veut voir un grain de blé ?
Le jeu du qui-perd-gagne
Quels sont ces serpents de bronze ?

Va te faire voir chez les Grecs ! dans Communauté spirituelle B00YYEZ3H8.01._SCLZZZZZZZ_SX500_Évidemment, un tel titre est un peu choquant pour un commentaire d’évangile ! Cette insulte vulgaire est devenue l’expression d’un rejet méprisant, les Grecs étant réputés pour leurs mœurs douteuses dans l’Antiquité. Mais dans l’Évangile de ce dimanche (Jn 12, 20-33), les Grecs présents à Jérusalem pour la fête de la Pâque sont les déclencheurs de la célèbre parole de Jésus sur le grain de blé, annonçant sa Passion et sa mort.
Quel lien entre les Grecs et le grain de blé ? entre le désir de « voir Jésus » et l’heure de la glorification qu’il annonce ? Quel rôle jouent Philippe et André dans cette version de Gethsémani si particulière à Jean ?
L’enjeu n’est pas que scripturaire. Il concerne le lien que nous avons à faire aujourd’hui entre notre universalisme chrétien et le caractère pascal de notre foi. Voyons comment.

 

Nous voudrions voir Jésus

 blé dans Communauté spirituelleTout part de là, de ce désir de quelques prosélytes grecs qui ont fait le voyage pour fêter la Pâque à Jérusalem. Ils sont à eux seuls témoins de l’ouverture du judaïsme à d’autres peuples, à d’autres cultures déjà. En exprimant leur volonté de « voir Jésus », ils vont déclencher en lui ce rappel à l’universel qu’il a peu à peu apprivoisé sur les chemins de Palestine. Avec cette demande, la finalité de sa mission s’impose à lui avec évidence : « j’attirerai à moi tous les hommes ». Tant qu’il demeure un obscur prophète juif, Jésus ne peut prétendre toucher le cœur d’étrangers comme ces Grecs. S’il veut accéder à leur désir de se faire voir d’eux, il faudra qu’il se dépouille de ce que sa condition juive a de trop particulier, pour s’ouvrir à d’autres langues, à d’autres façons de voir le monde. D’ailleurs, les Grecs demandent de « voir » là où les juifs commencent par écouter. La prière du Shema Israël (Écoute Israël !) récitée trois fois par jour leur redit que Dieu est à entendre, pas à voir. Car vouloir voir la divinité génère des idoles, des veaux d’or, alors que l’écoute engendre la Loi et son application.

Aller se faire voir chez les Grecs relève donc pour Jésus d’une double crise : passer de l’écoute à la vue, de la culture de Jérusalem à celle d’Athènes. Les conciles des cinq premiers siècles iront jusqu’au bout de cette transformation révolutionnaire, en adoptant la philosophie grecque comme véhicule du Credo, et en reconnaissant cinq villes de cultures  si différentes, cinq Églises locales égales entre elles, comme un modèle de la communion ecclésiale : Jérusalem, Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie (même si Rome avait une primauté d’honneur, primus inter pares). Elles constituaient ce qu’on appelle la pentarchie.

L’ouverture aux autres nations qu’Israël est donc un chemin pascal : c’est en mourant à une certaine particularité juive (la circoncision, la cacherout, l’hébreu…) que le christianisme pourra renaître à universalisme ne reniant rien de ses origines (par l’inculturation).
Jésus parcourt d’abord ce chemin dans sa chair, pour que nous nous y engagions à sa suite, en son corps qui est l’Église.

La demande des Grecs lui fait pressentir que c’est maintenant le moment de passer à la vitesse supérieure si l’on peut dire, ce que seule sa Passion–Résurrection pourra accomplir. Les Grecs prosélytes étaient venus pour la Pâque juive ; ils provoquent avec leur désir de « voir Jésus » sa Pâques et celle de l’Église.

Voilà un premier lien entre les Grecs et le grain de blé : pour se faire voir d’eux, Jésus sent bien qu’il va devoir mourir à lui-même. Nous le pressentons également, chaque fois qu’une demande étrange nous fait sortir de nous-mêmes, de notre zone de confort, pour nous risquer à nous faire voir à d’autres.

 

Le rôle de Philippe et André

35040757-2 GethsémaniVisiblement, les Grecs prosélytes n’osent pas demander directement à Jésus de les rencontrer. Sans doute sont-ils impressionnés par sa réputation ; peut-être se sentent-ils trop étrangers pour aller solliciter une entrevue avec un juif. Aujourd’hui encore, beaucoup n’osent pas demander à l’Église, se croyant trop loin d’elle. Alors, ces Grecs passent par Philippe, dont le nom grec (phil-hippos = qui aime les chevaux) atteste de sa proximité culturelle avec eux. D’ailleurs, en précisant que Philippe est de Bethsaïde, Jean souligne cette proximité, puisque le roi de Judée Hérode Philippe II a justement donné le titre de polis (cité grecque) à cette ville qu’il a fait construire.

Grec, Philippe l’est jusqu’au bout des ongles. Il invite Nathanaël qui doute à vérifier par lui-même, en venant voir Jésus : « viens et vois » (Jn 1,46). Il proteste avec raison   rationnellement dirait-on   contre l’ordre de Jésus de donner à manger à la foule affamée : « le salaire de deux cents journées ne suffirait pas… » (Jn 6,7). Il se montre fidèle à la culture grecque et au désir de voir qui la caractérise en s’énervant contre Jésus qui parle beaucoup : « montre-nous le Père, cela ne nous suffit » (Jn 14,8). En Philippe, les Grecs ont donc bien choisi leur allié pour être leur ambassadeur auprès de Jésus : lui sait les comprendre, il sait ce qui est important à leurs yeux, il sera leur interprète. Pour avoir plus de poids, Philippe s’adjoint André dont le nom est lui aussi d’origine grecque (aner, andr = l’humain). À deux, comme le veut la loi juive qui exige deux témoins pour qu’une affaire soit crédible, ils auront plus de chances d’être pris au sérieux par Jésus. Et voilà comment Philippe en vient à transmettre cette demande à Jésus, en lui disant littéralement : va te faire voir chez les Grecs, c’est-à-dire : accepte de passer sur cette autre rive culturelle où ils t’attendent.

Qui sont les Philippe et André du XXI° siècle ? Qui avertit l’Église que d’autres cultures, d’autres peuples, d’autres histoires singulières attendent d’elle une révélation ajustée à leur propre sagesse ? Si nous ne tirons jamais la manche des responsables ecclésiaux en leur disant : ‘il y a aux marges de notre société des gens qui voudraient voir Jésus ; allez les rencontrer’, qui le fera ? Si nous n’attirons jamais l’attention des catéchistes, des prêtres, évêques et religieuses etc. sur la soif de sens qui attend une source, pourquoi s’étonner que notre Église reste seule et porte peu de fruits, puisque ne voulant pas s’enfouir en terre étrangère ?

 

Le Gethsémani johannique

Dire que passer aux Grecs est un chemin pascal implique d’expérimenter l’angoisse et la perte de la Passion en cours de route. Là encore, Jésus le vit dans sa chair pour que nous puissions le vivre ensuite en son corps. Jean a transposé ici dans notre épisode du grain de blé ce que les trois autres évangélistes avaient situé à Gethsémani : « mon âme est bouleversée ; Père sauve-moi de cette heure. Mais non !… » Le débat intérieur qui déchire ici Jésus est bien celui de Gethsémani, mais finalisé par l’ouverture aux Grecs (à l’universel, à « tous les hommes ») et non par son identité filiale comme pour les synoptiques. La voix du ciel qui se manifeste (comme à la Transfiguration) n’est pas pour les disciples, mais pour « la foule qui se tenait là ». C’est « pour vous » que l’annonce de la glorification par Dieu est manifestée : n’oubliez jamais qu’attirer au Christ tous les hommes est un chemin pascal, où la glorification est donnée en traversant la défiguration de la Passion. Le fruit du grain de blé lui est donné lorsqu’il consent à pourrir en terre avant de lever. Le Gethsémani johannique est tout entier orienté vers la mission universelle, vers le salut à apporter à tous, vers la vie éternelle offerte à la multitude.

Et nous qui souhaitons que notre vieille Église soit à nouveau lourde d’épis, n’espérons pas engranger la moisson sans nous engager dans cette dynamique pascale où nos Gethsémani seront aussi bouleversants que celui du grain de blé…

 

Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes

Un mot pour terminer, au sujet de la réalisation de la demande des Grecs. Comment vont-ils voir Jésus ? En levant les yeux vers celui qui a été crucifié (cf. le serpent de bronze de dimanche dernier : Quels sont ces serpents de bronze ?), selon l’invitation du ressuscité : « élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ». Voir Jésus ne sera alors pas de la curiosité, ni de la magie, ni de la superstition : c’est regarder le mal en face, ce mal vaincu par la croix du Christ dans le pardon et l’amour. S’ils veulent vraiment voir Jésus, les Grecs d’aujourd’hui n’économiseront pas non plus une démarche de vérité sur leur existence, sur le mal commis et le mal subi, sur la vie plus forte que la mort.

Les Grecs étaient montés à Jérusalem pour la Pâque. Ils monteront encore plus haut en eux-mêmes en levant les yeux pour se laisser attirer par le Christ glorifié. Ils contempleront en lui - crucifié vainqueur - la révélation qu’ils cherchaient sur « les choses cachées depuis la fondation du monde » (Mt 13,35)…

 

Tantôt Grecs prosélytes à Jérusalem, tantôt Philippe et André en ambassadeurs, comment allons-nous faire remonter au Christ nos désirs et nos attentes ? et ceux de nos contemporains si loin du Christ en apparence ?

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Je conclurai une alliance nouvelle et je ne me rappellerai plus leurs péchés » (Jr 31, 31-34)

Lecture du livre du prophète Jérémie

Voici venir des jours – oracle du Seigneur –, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle. Ce ne sera pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères, le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte : mon alliance, c’est eux qui l’ont rompue, alors que moi, j’étais leur maître – oracle du Seigneur.
Mais voici quelle sera l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël quand ces jours-là seront passés – oracle du Seigneur. Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands – oracle du Seigneur. Je pardonnerai leurs fautes, je ne me rappellerai plus leurs péchés.

 

PSAUME
(50 (51), 3-4, 12-13, 14-15)
R/ Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu. (50, 12a)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Aux pécheurs, j’enseignerai tes chemins ;
vers toi, reviendront les égarés.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Il a appris l’obéissance et est devenu la cause du salut éternel » (He 5, 7-9)

Lecture de la lettre aux Hébreux

Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel.

 

ÉVANGILE
« Si le grain de blé tombé en terre meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 20-33)
Gloire à toi, Seigneur,gloire à toi.Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive, dit le Seigneur ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Gloire à toi, Seigneur,gloire à toi. (Jn 12, 26)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque. Ils abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette demande : « Nous voudrions voir Jésus. » Philippe va le dire à André, et tous deux vont le dire à Jésus. Alors Jésus leur déclare : « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ! » Alors, du ciel vint une voix qui disait : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » En l’entendant, la foule qui se tenait là disait que c’était un coup de tonnerre. D’autres disaient : « C’est un ange qui lui a parlé. » Mais Jésus leur répondit : « Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous. Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » Il signifiait par-là de quel genre de mort il allait mourir.
 Patrick BRAUD

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