L'homelie du dimanche

26 février 2020

Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge

Homélie du 1° dimanche de Carême / Année A
01/03/2020

Cf. également :

Brûlez vos idoles !
Un méridien décide de la vérité ?
L’île de la tentation
Ne nous laisse pas entrer en tentation
L’homme ne vit pas seulement de pain
Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe
Et plus si affinité…
Les trois tentations du Christ en croix

8 janvier 2020 : un Boeing 737 ukrainien s’écrase quelques minutes après son décollage de l’aéroport de Téhéran, faisant 176 victimes civiles. Après l’assassinat par Donald Trump du général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier, le monde entier soupçonne des représailles se trompant de cible. Malgré les preuves s’accumulant dès le 8 janvier, les officiels et la télévision iranienne persistent pendant plusieurs jours à nier l’évidence et à affirmer n’y être pour rien. Les boîtes noires une fois retrouvées, devant la perspective d’une commission d’enquête internationale, le régime est obligé de céder et de reconnaître que ce sont bien des missiles iraniens qui ont abattu – par erreur – l’avion. Trois présentatrices-vedette des chaînes de télévision d’État démissionnèrent pour avoir soutenu l’inverse avec assurance. L’une d’elle (Golare Jabbari), très populaire en Iran, a été encore plus explicite en avouant : « Ce fut pour moi très dur d’admettre que notre propre peuple a été tué […]. Pardonnez-moi de l’avoir su si tard. Et pardonnez-moi de vous avoir menti pendant 13 ans », a-t-elle écrit sur Instagram, le réseau préféré des Iraniens. Aussitôt, le peuple descendit dans la rue, les étudiants en tête, pour dénoncer ce régime autoritaire basé sur le mensonge. Des centaines de milliers de manifestants réclamèrent la destitution des mollahs au pouvoir. Les journaux du monde entier titrèrent :
« Iran. La République islamique ou l’empire du mensonge ».
« L’Iran en révolte contre le mensonge ».
« La légitimité perdue des mollahs » etc.

De tout temps, le mensonge est la base de l’oppression. Les textes de ce dimanche y insistent : le serpent de la Genèse ment pour instaurer une rivalité entre l’humanité et Dieu ; le diable au désert ment à Jésus pour essayer de le détourner de sa vocation de fils unique du Père.
Voyons comment, et comment ce mensonge continue de courir dans nos tentations d’aujourd’hui.

 

Le mensonge des origines

Rusé, le serpent de la Genèse sait bien qu’il suffit de tordre légèrement une parole pour lui donner une tout autre signification, comme quelques dixièmes de degré d’écart dans la trajectoire d’une balle la font dévier de plusieurs mètres. Aussi, au lieu de rappeler fidèlement les mots mêmes de Dieu : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir (Gn 2,17) », il les transforme presque imperceptiblement : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? ».Mais la différence est grande. L’interdit sur un arbre n’est pas l’interdit sur tous les arbres. Et cet interdit n’est pas castrateur contrairement aux apparences : il fonde au contraire la relation au monde et aux autres en posant une limite salutaire. Comme le soulignait Lacan, l’interdit en français est ce qui est dit entre deux sujets (inter-dit), et donc ce qui fonde la parole, le dialogue, la communion entre les deux en respectant une certaine distance. Lorsque cet interdit est transgressé (interdit de l’inceste, du meurtre, du vol…), il y a effectivement des morts physiques, psychologiques ou spirituelles. C’est le sens de l’avertissement divin : si vous mangez de ce fruit-là (les autres sont possibles) vous mourrez. Non pas par suite d’un quelconque châtiment divin, mais par conséquence de votre déni de relations. L’interdit de YHWH au jardin d’Éden était une mise en garde paternelle : attention, ce fruit est mortel, n’y touchez pas ! Un peu comme on avertit des ramasseurs de champignons de ne pas cueillir d’amanites phalloïdes… Le serpent transforme cet interdit salutaire en censure générale : aucun fruit ! Et il sous-entend que Dieu ferait périr les transgresseurs, alors que la transgression porte en elle-même son fruit de mort.

Le deuxième mensonge vient d’Ève, à son insu semble-t-il. Troublée et déstabilisée par les insinuations du serpent, elle défend Dieu en rappelant qu’un seul arbre est interdit, mais elle se trompe d’arbre : « pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas » ». Or l’arbre hors d’atteinte n’était pas celui-ci ! Au milieu du jardin est l’arbre de la vie, alors que Dieu désigne l’arbre de la connaissance du bien et du mal comme mortel. Non seulement la vie n’est pas interdite comme semble le dire Ève, mais elle est abondamment disponible et offerte au milieu de ce jardin. Par contre, connaître le bien et le mal, décider à la place de Dieu ce qui est bien et ce qui est mal, voilà qui est suicidaire et dont nous devons nous abstenir sous peine de nous faire périr nous-mêmes. Le serpent exploite à fond cette confusion d’Ève : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Ce mensonge est ici proprement diabolique, puisque le but est vrai (devenir participant de la nature divine cf. 2P 1,4) mais le chemin pour y arriver est mensonger (prendre au lieu de recevoir, rivalité mimétique au lieu de communion gracieuse). Notons que ce n’est pas la connaissance en général qui est inter-dite, mais la connaissance du bien et du mal. Nous sommes les acteurs de la connaissance (par la sagesse, les arts, les techniques et les sciences) mais pas les auteurs de la délimitation entre bien et mal (malgré le mensonge démocratique qui veut nous faire croire que ce que pense la majorité est forcément bien).

La conséquence de ce double mensonge partagé avec Adam sera l’obligation de se dissimuler sans cesse : « Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des pagnes » (Gn 3,7). Impossible désormais d’être « nu » l’un devant l’autre en vérité, car le mensonge est venu s’insérer dans le regard, en y introduisant la convoitise, la rivalité, le mimétisme, l’envie de prendre et la violence qui l’accompagne. Le rêve rousseauiste des naturistes ne peut se vivre qu’en pointillé, de façon exceptionnelle et clôturée, sans que la nudité physique soit garante des autres nudités tout aussi importantes (de sentiment, d’intelligence, de pensée etc.).

Le diable des 40 jours

Dans l’Évangile, le diable recourt à la même ruse du mensonge que le serpent de la Genèse. Par trois fois, il essaiera de s’appuyer sur la dignité de « Fils de Dieu », sur une citation de l’Écriture (partielle, voire tronquée) ou sur la gloire de Dieu pour leur faire dire l’inverse de leur intention originelle. Le diable fait mentir l’Écriture en suggérant à Jésus qu’elle l’autoriserait à assouvir sa convoitise de nourriture (« si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains »), de pouvoir miraculeux (« si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre »), de gloire universelle (« Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi »).

Par trois fois Jésus dé-tord cet usage malhonnête de la parole de Dieu en appliquant ce qu’on appellerait aujourd’hui un principe de cohérence : on ne peut pas faire dire à un verset ou un concept quelque chose qui contrarierait gravement l’ensemble des Écritures. Car pour l’ensemble de la Bible, la faim spirituelle est plus fondamentale que la faim physique. Le pouvoir miraculeux est pour guérir et sauver les faibles et non pour un intérêt égoïste. La gloire universelle est donnée par Dieu et non conquise par l’homme se prosternant devant des idoles.

Les tentations de ce premier dimanche de Carême reposent sur le mensonge. D’où l’intérêt de discerner les mensonges qui irriguent actuellement notre vie personnelle et collective.

 

Les mensonges collectifs récents

Ne vous habituez pas à vivre dans le mensonge dans Communauté spirituelle alexsolCollectivement, on a déjà cité les régimes islamiques fondés sur le mensonge permanent. Pas simplement le mensonge d’État comme pour le Boeing abattu, mais un mensonge sur l’homme, bien plus profond et difficile à éradiquer. Ce mensonge islamique a pris le relais du mensonge communiste à l’Est pendant le XX° siècle. Soljenitsyne avait averti ses concitoyens que l’État soviétique mentait sur pratiquement tout : les goulags, les résultats économiques, les succès sportifs (dopage institutionnalisé), la liberté religieuse, la pauvreté, les libertés individuelles… Dans tous ces domaines, une propagande officielle aveuglait jusqu’à l’intelligentsia occidentale fascinée par l’utopie égalitaire qui semblait réussir à l’Est.
Jusqu’aux chars du Printemps de Prague, jusqu’aux témoignages des déportés, jusqu’à l’ouverture des archives sur les famines, les tortures, les millions de morts, jusqu’aux grèves de Gdansk ou de RDA, nul ne pouvait imaginer avant 1989 que le colosse communiste avait des pieds d’argile et allait bientôt s’écrouler lorsque ses mensonges seraient dévoilés. Il en sera de même pour tous les régimes actuels fondés sur le mensonge.
La chute du régime soviétique n’exonère pas pour autant les sociétés occidentales, elles aussi minées de l’intérieur par un certain mensonge sur l’homme. Car la personne humaine dont la Bible fonde la dignité n’est pas l’individu néolibéral dont les puissances d’argent cherchent à nous convaincre. Le corps humain n’est pas une marchandise à disposition, de la conception à la fin de vie. Devenir sans cesse plus riche n’est pas un objectif. Réussir dans la vie n’est pas la même chose que réussir sa vie. Accumuler sans cesse ne rend pas plus heureux. La croissance économique n’est pas innocente de la dégradation de la planète. Faire passer le droit avant le bien est fondamentalement injuste. La démocratie représentative n’est pas l’ultime système politique. Etc.

Tous ces mensonges génèrent une violence sociale, sourde et imperceptible au début, mais qui finissent par déferler comme en 1981… L’Église elle-même n’est pas exempte des mensonges – nombreux et graves – qui parsèment son histoire hélas.

 

Les mensonges de chacun

Dans nos vies personnelles également le mensonge est à l’œuvre. Nous nous y sommes tellement habitués qu’il faut un choc extérieur pour en prendre conscience. Une lecture (biblique notamment) peut nous dévoiler nos petits arrangements avec la vérité, comme Jean-Baptiste reprochant à Hérode d’avoir pris la femme de son frère, ou comme le prophète Nathan reprochant à David d’avoir pris Bethsabée à son mari qu’il a fait tuer à la guerre. Une rencontre peut nous ouvrir les yeux sur les faux discours dont nous couvrons nos intérêts, comme le lépreux pour François d’Assise ou le mendiant en haillons pour saint Martin. Une discussion avec des gens d’opinions différentes peut nous inviter à relativiser nos affirmations trop péremptoires. Le témoignage de rescapés des ‘camps de la mort’ d’aujourd’hui (bidonvilles, migrants, travail des enfants, eugénisme…) peut nous presser de nous engager au lieu de fermer les yeux etc.

Les insinuations du serpent de la Genèse peuvent prendre tant de visages ! Les déformations de la vérité par le diable des 40 jours de Jésus au désert peuvent nous paraître si appétissantes ! Difficile de résister aux mensonges sans se faire aider : un accompagnement spirituel délicat, de vrais amis osant dire les choses, une exigence intellectuelle et spirituelle à partager avec d’autres…

Le contraire de la vérité n’est pas l’erreur, mais le mensonge, proprement diabolique au sens où il divise (dia-balein en grec = jeter en dispersant) les humains entre eux et d’avec Dieu.

Pendant ces 40 jours, asseyons-nous et relisons tranquillement les grandes convictions qui animent notre course : où le mensonge pourrait-il s’y nicher, consciemment ou non ? Qui pourrait m’aider à y voir plus clair ? Suis-je résolu à ne jamais m’habituer à « vivre dans le mensonge » [1] comme l’écrivait Soljenitsyne ?

 


[1]. Soljenitsyne, « Ne pas vivre dans le mensonge », dernier texte publié en URSS en 1974, en samizdat (article clandestin), juste avant son expulsion.

 


LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
Création et péché de nos premiers parents (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)

Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus.

PSAUME

(Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)
R/ Pitié, Seigneur, car nous avons péché ! (cf. Ps 50, 3)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.

DEUXIÈME LECTURE
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 12-19)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché.
Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.
Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

ÉVANGILE
Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté (Mt 4, 1-11)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Patrick Braud

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10 avril 2017

Pâques : les 4 nuits

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Pâques : les 4 nuits


Homélie pour la nuit de Pâques / Année A

15/04/2017

Cf. également :

Conjuguer le « oui » et le « non » de Dieu à notre monde
Pâques : Courir plus vite que Pierre
Les Inukshuks de Pâques
Pâques n’est décidément pas une fête sucrée
Comment annoncer l’espérance de Pâques ?
Incroyable !
La pierre angulaire : bâtir avec les exclus, les rebuts de la société
Les sans-dents, pierre angulaire

·         Pâques : les 4 nuits dans Communauté spirituelle 220px-Kennicott_Bible_fol_21rQuelle est donc cette nuit qui rassemble l’Église et la fait tressaillir de joie ?
Pourquoi cette nuit est-elle la plus grande et la plus forte, avant même celle de Noël pourtant si belle ?
Quelle est donc cette obscurité que la flamme de nos cierges au cierge pascal allumés a fait reculer puis disparaître ?
Cette nuit condense et cristallise les nuits les plus importantes, les 4 nuits dont le peuple juif fait mémoire en fêtant Pâque. Et Jésus n’a pas pu ne pas penser à cette tradition de son peuple, alors qu’il s’enfonçait dans la nuit de sa Passion. Le Targum des 4 nuits dit en effet : « Quatre nuits sont inscrites dans la mémoire ».

 

Nuit de la vie semée

« La première nuit, ce fut quand YHWH se révéla sur le monde pour le créer. Le monde était informe et vide et la ténèbre s’étendait à la face de l’abîme, et la parole de YHWH était Lumière et brillait. Et il l’appela la première Nuit. » 

La terre était informe etvide ; les ténèbresétaient au-dessus del’abîme, et l’Esprit de Dieuplanait au-dessusdes eaux.

Nous l’avons entendu à la première lecture, la nuit de la Genèse du monde trouve dans la nuit de Pâques son accomplissement ; dans la résurrection du Christ, une nouvelle Création est à l’œuvre : le 8ème jour est aujourd’hui. Un monde nouveau émerge du tombeau vide, dans le souffle de l’Esprit. Fêter Pâques, c’est donc d’abord renouveler notre amour de la Création, notre respect de toute vie reçue, la plus humble, la plus insignifiante apparemment. Une certaine écologie spirituelle s’enracine dans cette re-création du monde. Créer et recréer la vie, à la lumière de Pâques.
Les parents savent bien ce que créer la vie signifie : ils n’ont jamais fini d’apprendre ce que re-créer veut dire, à la lumière de Pâques…
Dieu ce soir nous associe à la nouvelle Genèse du monde. Saurons-nous être les gérants de sa Création ?

Nuit de la vie semée…

 

Nuit de la vie offerte

La deuxième nuit qui est présentée ce soir, c’est la nuit de la vie offerte.

« La deuxième nuit, ce fut quand YHWH apparut à Abraham âgé de cent ans et à Sarah âgée de quatre-vingt-dix ans. Isaac avait trente-sept ans quand il fut offert sur l’autel. Les cieux s’abaissèrent et descendirent et Isaac vit leur totalité. Et il l’appela la seconde Nuit. »  

sacrifice d'Isaac Gros Plan.jpg

Dieu arrêta le couteau et interdit à Abraham ce sacrifice sanglant et barbare. Mais Abraham a accepté de perdre ce qu’il avait de plus précieux : son fils, son unique, le fils de la Promesse. Les parents là encore savent bien ce que perdre un enfant veut dire, lorsqu’il s’éloigne pour devenir adulte. Et perdre physiquement un enfant est sans doute la pire des douleurs qu’un père ou une mère puisse éprouver… Ce soir Dieu révèle qu’il est Père, bien plus encore qu’Abraham, en offrant Jésus, son Fils unique, le Fils de la Promesse, et en offrant la vie aux meurtriers de Jésus. Fêter Pâques, c’est donc choisir de vivre et de faire vivre, d’accepter la vie offerte gratuitement au lieu de cultiver les forces de mort et les rites barbares qui nous habitent.
Le désespoir engendre parfois une forme de complicité morbide où nous refusons de vivre : à cause d’une dépression qui s’installe sournoisement, à cause de la recherche d’emploi qui n’aboutit pas, à cause du combat contre la maladie, la solitude, la vieillesse… Choisissons de vivre. Cassons les liens avec les instincts de mort en nous, car ce soir la vie nous est offerte.

Nuit de la vie offerte, dépossédée.  

 

Nuit de la libération

La troisième nuit est celle de la libération, la nuit de l’Exode (cf. lecture de la veillée pascale).

« La troisième nuit, ce fut quand YHWH apparut aux Égyptiens au milieu de la nuit : sa main tuait les premiers-nés des Égyptiens et sa droite protégeait les premiers-nés d’Israël, pour que s’accomplisse ce que dit l’Écriture : « Israël est mon premier-né. » Et il l’appela la troisième Nuit. »

Moïse et l'exode

Dans l’obscurité, les Hébreux ont rassemblé leurs affaires en hâte pour fuir l’esclavage. Et à chaque Pâque juive qui commémore cette première Pâque libératrice de l’Exode, le père de famille dit aux convives :

« Que chacun de nous ce soir se reconnaisse comme personnellement sorti d’Égypte » (Haggadah de Pessah).

La Pâque du Christ devient aussi notre libération, personnelle et collective.

Chacun sent bien dans le fond de son cœur de quel esclavage il a besoin d’être délivré : l’argent, le plaisir, l’indifférence, l’égoïsme, la domination… Demandons ce soir au Christ qu’il nous libère par sa Pâque. Invoquons le aussi pour notre Église : qu’elle soit délivrée de la peur de l’évangélisation, du repli frileux sur nos petits noyaux communautaires, de la tiédeur à laquelle on s’habitue, de la perte du dynamisme évangélique…Invoquons encore cette libération pour notre société : le souffle de Pâque peut la transformer, si nous nous y engageons, en brisant les cercles de solitude et d’injustice, les nouveaux esclavages qui paralysent nos contemporains…

 

Nuit de la vie nouvelle

Nuit de la vie semée, nuit de la vie offerte, nuit de la vie libérée, cette nuit pascale accomplit la quatrième nuit annoncée par la tradition juive :

« La quatrième nuit, ce sera quand le monde arrivera à sa fin pour être dissous. Les jougs de fer seront brisés et les générations perverses, anéanties. Moïse montera du milieu du désert et le roi Messie sortir d’en haut. L’un s’avancera à la tête du troupeau et l’autre s’avancera à la tête du troupeau, et la Parole de YHWH s’avancera entre eux deux et ils marcheront ensemble. »

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C’est la nuit de Pâque, la nuit de la vie nouvelle. C’est la nuit eschatologique, la nuit où l’avenir de Dieu fait déjà irruption dans notre présent pour le transformer, l’illuminer, et l’ouvrir à tous les possibles. Puisque Christ est ressuscité, comment ne pas croire à la force des renouveaux ?

 

·         Nuit de la vie semée, nuit de la vie offerte, nuit de la vie libérée, nuit de la vie nouvelle : cette nuit pascale condense et cristallise toutes nos nuits humaines.

         Ces heures de veille et d’émerveillement devant un ciel étoilé, un feu de camp, le guet de l’aube en silence, au sommet d’une montagne, ou dans le chuintement des vagues d’un bateau naviguant de nuit…

         Ces heures de douleurs et de souffrances nocturnes : et comment oublier ce soir tous ceux qui, à l’hôpital ou chez eux, se tournent et se retournent dans leur lit sans pouvoir trouver la position ou la pensée qui calmerait leur souffrance ?

         Ces heures de solitude et de détresse dans le noir aussi : quand le souci, l’angoisse, le chagrin, la détresse nous empêche de fermer l’œil.

         Il faudrait encore évoquer la nuit de l’étourdissement, des plaisirs faciles et sans lendemain, la nuit célébration de l’intimité et de la tendresse ; la nuit des moines et des moniales, qui en veillant portent ce monde dans la prière… 

·         Oui la nuit pascale rejoint toutes nos nuits humaines, les plus horribles comme les plus belles. Elle les condense et les cristallise, les récapitule pour les faire passer avec le Christ des ténèbres à la lumière, pour les ouvrir à une aurore, à une espérance invincible.

Si Dieu le Père n’a pas abandonné le Fils dans cette nuit-là, c’est donc que son Esprit nous fera traverser nous aussi nos obscurités les plus terribles.

Que l’énergie de Pâques nous ressuscite à notre tour, dès maintenant !

 

MESSE DU JOUR DE PÂQUES

PREMIÈRE LECTURE
« Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 34a.37-43)
Lecture du livre des Actes des Apôtres

En ces jours-là, quand Pierre arriva à Césarée chez un centurion de l’armée romaine, il prit la parole et dit : « Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean : Jésus de Nazareth, Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance. Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts. C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés. »

PSAUME
(Ps 117 (118), 1.2, 16-17, 22-23)
R/ Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Ps 117, 24)

Rendez grâce au Seigneur : Il est bon !
Éternel est son amour !
Oui, que le dise Israël :
Éternel est son amour !

Le bras du Seigneur se lève,
le bras du Seigneur est fort !
Non, je ne mourrai pas, je vivrai,
pour annoncer les actions du Seigneur.

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs
est devenue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Seigneur,
la merveille devant nos yeux.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Recherchez les réalités d’en haut, là où est le Christ » (Col 3, 1-4)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Colossiens

Frères, si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre. En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.

SÉQUENCE
À la Victime pascale,

chrétiens, offrez le sacrifice de louange.

L’Agneau a racheté les brebis ;
le Christ innocent a réconcilié
l’homme pécheur avec le Père.

La mort et la vie s’affrontèrent
en un duel prodigieux.
Le Maître de la vie mourut ; vivant, il règne.

 « Dis-nous, Marie Madeleine,
qu’as-tu vu en chemin ? »

 « J’ai vu le sépulcre du Christ vivant,
j’ai vu la gloire du Ressuscité.

J’ai vu les anges ses témoins,
le suaire et les vêtements.

Le Christ, mon espérance, est ressuscité !
Il vous précédera en Galilée. »

Nous le savons : le Christ
est vraiment ressuscité des morts.

Roi victorieux,
prends-nous tous en pitié !
Amen.

ÉVANGILE
« Il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts » (Jn 20, 1-9)
Alléluia. Alléluia. Notre Pâque immolée, c’est le Christ ! Célébrons la Fête dans le Seigneur ! Alléluia. (cf. 1 Co 5, 7b-8a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.
Patrick BRAUD

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27 février 2017

Un méridien décide de la vérité ?

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Un méridien décide de la vérité ?

Homélie du 1° dimanche de Carême / Année A
05/03/2017

Cf. également :

Ne nous laisse pas entrer en tentation

L’île de la tentation

L’homme ne vit pas seulement de pain

Nous ne sommes pas une religion du livre, mais du Verbe

Et plus si affinité…

La parresia, ou l’audace de la foi

 

L’opinion publique ne considère plus « mal » de tuer son mari si celui-ci a commis des violences de toutes sortes depuis des décennies (cf. l’affaire Jacqueline Sauvage, finalement graciée par le Président de la République, sous la pression de l’opinion, en décembre 2016).
Par contre, l’opinion publique ne considère plus comme « bien » d’employer sa femme comme assistante parlementaire (cf. le « Pénélopegate » poursuivant François Fillon pendant la campagne présidentielle 2017).
Le bien et le mal seraient-ils aussi fluctuants que le cours des saisons ?
Blaise Pascal a son idée sur le sujet…

 

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà

Résultat de recherche d'images pour "Un méridien décide de la vérité"« Sur quoi la fondera-t-il, l’économie du monde que l’homme veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier, quelle confusion ! Sera-ce sur la justice ? Il l’ignore. Certainement s’il la connaissait il n’aurait pas établi cette maxime la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays. L’éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples. Et les législateurs n’auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, en peu d’années de possession les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà. […]
Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant qu’un homme ait droit de me tuer parce qu’il demeure au-delà de l’eau et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n’en aie aucune avec lui ?
Il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu.
Blaise Pascal, Fragment Misère n° 9 / 24

Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà [1]

La célèbre maxime de Blaise Pascal (1623-1662) est toujours en vigueur. Le bien et le mal sont relatifs à la culture, à l’époque du peuple qui énonce sa conception du bien et du mal.

Si vous séjournez en Afrique par exemple, vous découvrirez que l’excision est depuis des siècles une pratique jugée bonne dans la plupart des ethnies. Cette blessure symbolique garantit le respect de la différence des sexes (avec la circoncision, pratique symétrique), initie les jeunes filles à leurs rôles de femmes, est censée apporter fécondité et reconnaissance sociale. L’Occident juge très sévèrement cette coutume ancestrale, au point de la criminaliser en Europe, et d’inviter les gouvernements africains à l’éradiquer.

La frontière entre le bien et le mal est ici géographique. Comme l’écrit Blaise Pascal : un méridien décide de la vérité !

Un méridien décide de la vérité ? dans Communauté spirituelle guadeloupe-arrete-abolitionLes Pyrénées inversant le bien et le mal peuvent également être temporelles. Autrefois, les Arabes d’abord puis les Européens ont industrialisé l’esclavage des noirs comme vecteur d’expansion économique sans que les protestations de rares jésuites ne viennent troubler les marchands d’ébène. Il n’était pas « mal » de vendre des hommes forts pour les travaux pénibles, des femmes pour les services domestiques, des familles entières pour l’opulence et le confort des colons. Ce n’est que récemment, il y a deux ou trois siècles à peine, que les occidentaux ont jugé « mal » ce qui était « bien » à leurs yeux auparavant…

Si c’est l’homme qui dit le bien et le mal, alors ils seront toujours éminemment relatifs. L’illusion occidentale voulant imposer les Droits de l’Homme comme universels et absolus est chaque jour battue en brèche par la montée en puissance des peuples n’acceptant pas cette approche éminemment culturelle (Chine, Inde, Afrique…). Que ce soit en matière familiale (monogamie, divorce, avortement, homosexualité…) ou économique (droit de la propriété, fiscalité, croissance etc.), le « bien » des plus forts ne peut prétendre à être universel sans être désormais démasqué comme une domination injuste.

 

L’interdit de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal

Résultat de recherche d'images pour "arbre de la connaissance du bien et du mal"C’est à cette difficile question de l’universalité du bien et du mal que s’attaque notre second récit de la Genèse (dans la première lecture : Gn 2). Adam et Ève sont interdits de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et l’on sait depuis Freud et Lacan combien l’interdit est fondateur : il fonde la possibilité de la parole entre des sujets désirants (inter-dit). Un tel interdit est libérateur : l’humanité est libérée de la tentation de s’approprier la définition du bien et du mal qui conduit à la domination des plus forts. S’ils acceptent de recevoir cette distinction au lieu de la consommer (« manger »), Adam et Ève pourront vivre. D’ailleurs cette interdiction est limitée à ce seul arbre : tous les autres sont comestibles. Et en plus cet arbre n’est pas central. C’est l’arbre de vie qui est au milieu du jardin, et il est comestible ! La plénitude de vie nous est donc offerte, si nous acceptons de ne pas être la source de la connaissance du bien et du mal (cette source est en Dieu ; d’où l’habile promesse du serpent : vous serez comme des dieux).

Connaître ce qui est bien et ce qui est mal est une révélation. Ce sera le rôle de la Torah que d’éduquer Israël à ce discernement. Et la Torah est symboliquement écrite par Dieu lui-même pour Moïse et le peuple, signifiant ainsi qu’elle n’est pas une production humaine, mais l’accueil par l’homme de l’Esprit de Dieu suscitant en lui ce discernement entre le bien et le mal. En dehors d’Israël, la Bible considère qu’il y a depuis toujours une révélation naturelle faite à tous les peuples. Les 7 commandements noachiques [2] sont l’archétype de ce que l’Église appelle la loi naturelle inscrite au cœur de chacun et de tous.

Plus encore, c’est dans sa conscience, ce sanctuaire intime que l’homme découvre, préexistante, transcendante, une certaine conception du bien et du mal [3].

La conscience, la loi naturelle, la Torah, l’Esprit Saint sont les vecteurs bibliques de la connaissance du bien et du mal reçue de Dieu et non pas manipulée par l’homme (en mangeant le fruit de l’arbre).

 

Le doux monstre démocratique de Tocqueville

Dans l’histoire, les intérêts des puissants ont voulu se substituer à cette source divine. Les décrets de l’empereur, les actes royaux, les lois parlementaires et même les bulles papales ont régulièrement voulu se substituer à la révélation divine, et définir le bien selon leurs intérêts.

Ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal est donc une exigence spirituelle salvatrice !

La tentation démocratique est pourtant de s’en remettre au vote majoritaire pour définir le bien et le mal. Tout le monde n’a pas le courage politique d’un François Mitterrand abolissant la peine de mort contre l’opinion publique française, ou d’un De Gaulle engageant la décolonisation et l’indépendance de nos anciennes provinces d’empire…

Dans les débats de société actuels, quelles sont les voix témoignant d’une conception du bien et du mal au-dessus de l’opinion, au-dessus des intérêts partisans, des groupes bancaires, des multinationales numériques ?

Quels sont les esclavages contemporains que personne ne veut dénoncer parce qu’ils sont admis par la majorité ?

Prenons garde à ce que Soljenitsyne s’appelait « le manque de courage » de l’Occident !

Résultat de recherche d'images pour "Le doux monstre démocratique de Tocqueville"Tocqueville a depuis longtemps diagnostiqué cette tentation d’émollience de la démocratie (américaine en l’occurrence).

En bon observateur de la démocratie américaine, Tocqueville avait prophétisé le danger d’affaiblissement de la conscience éthique d’un peuple. Accaparés par leur individualisme immédiat, les citoyens en démocratie sont tentés de déléguer la fixation du bien et du mal à un pouvoir étatique d’autant plus efficace qu’il est « tutélaire » et « absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » :

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
                                            Tocqueville. De la Démocratie en Amérique

Décidément, ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal est libérateur.

À chacun d’examiner ce que cet interdit implique dans ses choix, ses modes de vie, ses opinions…

 


[1]. Avant Pascal, Montaigne avait déjà formalisé quelque chose de similaire : « Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? » (Les essais, 1580) ». Et encore : « Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ».

[2] . Noé « prescrit à ses enfants d’accomplir la justice, de couvrir la honte de leur corps, de bénir leur Créateur, d’honorer père et mère, d’aimer chacun son prochain, de se garder de la fornication, de l’impureté et de toute violence. » (Livre des Jubilés 7,21)

[3] . « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur: « Fais ceci, évite cela ». Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Concile Vatican II, Gaudium et Spes n° 10).

 

 

PREMIÈRE LECTURE
Création et péché de nos premiers parents (Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a)
Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. Le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y plaça l’homme qu’il avait modelé. Le Seigneur Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Or le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? » La femme répondit au serpent : « Nous mangeons les fruits des arbres du jardin. Mais, pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’ » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La femme s’aperçut que le fruit de l’arbre devait être savoureux, qu’il était agréable à regarder et qu’il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. Elle prit de son fruit, et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, et il en mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus.

PSAUME

(Ps 50 (51), 3-4, 5-6ab, 12-13, 14.17)
R/ Pitié, Seigneur, car nous avons péché ! (cf. Ps 50, 3)

Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour,
selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute,
purifie-moi de mon offense.

Oui, je connais mon péché,
ma faute est toujours devant moi.
Contre toi, et toi seul, j’ai péché,
ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.

Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu,
renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de ta face,
ne me reprends pas ton esprit saint.

Rends-moi la joie d’être sauvé ;
que l’esprit généreux me soutienne.
Seigneur, ouvre mes lèvres,
et ma bouche annoncera ta louange.

DEUXIÈME LECTURE
« Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 12-19)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, nous savons que par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et que par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché.
Avant la loi de Moïse, le péché était déjà dans le monde, mais le péché ne peut être imputé à personne tant qu’il n’y a pas de loi. Pourtant, depuis Adam jusqu’à Moïse, la mort a établi son règne, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam. Or, Adam préfigure celui qui devait venir. Mais il n’en va pas du don gratuit comme de la faute. En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ.
Le don de Dieu et les conséquences du péché d’un seul n’ont pas la même mesure non plus : d’une part, en effet, pour la faute d’un seul, le jugement a conduit à la condamnation ; d’autre part, pour une multitude de fautes, le don gratuit de Dieu conduit à la justification. Si, en effet, à cause d’un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a établi son règne, combien plus, à cause de Jésus Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes.
 Bref, de même que la faute commise par un seul a conduit tous les hommes à la condamnation, de même l’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie. En effet, de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste.

ÉVANGILE
Jésus jeûne quarante jours, puis est tenté (Mt 4, 1-11)
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Ta Parole, Seigneur, est vérité, et ta loi, délivrance. (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

 En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
 Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
 Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
 Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Patrick BRAUD

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30 septembre 2015

L’homme, la femme, et Dieu au milieu

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L’homme, la femme, et Dieu au milieu

 

Homélie du 27° dimanche du temps ordinaire / Année B
04/10/2015

Deux récits pour un couple

L’identité masculine/féminine est radicalement interrogée en Occident par le développement du féminisme, du care, de la théorie des genres etc.

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Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ?

Les premiers chapitres de la Genèse répondent à leur manière à cette interrogation.
On sait qu’il y a deux récits très différents pour cela : Gn 1, attribué à la tradition sacerdotale, insiste sur le rôle du shabbat, le septième jour. L’humanité (Adam) y est créée mâle et femelle le sixième jour.

Le deuxième récit (Gn 2,5–4,26), attribué à la tradition yahviste, parle du jardin d’Éden et du fameux sommeil de l’humanité qui permet à Dieu d’extraire de son côté la femme, et devenir ainsi un couple homme-femme. C’est notre première lecture de ce dimanche.

Ces deux récits sont très différents. Chacun dit sur l’humanité quelque chose de si essentiel que la Bible a refusé de choisir entre ces deux versions et nous les a transmises juxtaposées.

Que retenir de ce deuxième récit pour nous aujourd’hui ?

Sans reprendre les innombrables commentaires juifs et chrétiens de ce passage (des centaines de milliers de pages n’y suffiraient pas !), rappelons deux ou trois idées fortes sur l’identité homme / femme qui peuvent nous intéresser :

l’union de l’homme de la femme réalise la présence de Dieu au milieu de nous.

– c’est dans et par la parole que surgit l’identité sexuée.

 

1) L’union de l’homme de la femme réalise la présence de Dieu au milieu de nous

Les exégèses rabbiniques ont mis en évidence la symbolique de l’alphabet hébreu dans les noms ich (homme) / icha (femme) :

Rabbin Adin Steinsaltz. — L’homme, la femme et, au milieu, Dieu.

« C’est l’un des plus beaux enseignements du judaïsme. Les rabbins ont longuement commenté les différences d’écriture du mot « homme » et du mot « femme », ich et ichah. C’est Adam qui le premier prononça ces noms en nommant la femme au moment de la naissance d’Ève en disant : « Tu es os de mes os, chair de ma chair. Elle, on l’appellera ichah, car elle a été tirée de ich » (Genèse, 2, 23).

Ces deux noms, ichah (aleph, chine, he) et ich (aleph, yod, chine), ont tous deux trois lettres. Deux lettres leur sont communes ; l’aleph et le chine. Ce qui les différencie, C’est la troisième lettre, pour l’homme un yod et pour la femme un he’. Lorsque l’on réunit ces deux lettres, Yah, elles forment le nom de Dieu. Yah, que l’on retrouve dans le célèbre alélouyah, qui veut dire : « louer Dieu ».

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Plusieurs explications ont été données pour comprendre cette différence.

L’une consiste à faire une interprétation symbolique anatomique. La lettre spécifique à l’homme, le yod, a la forme d’un pénis, alors que celle de la femme, le , est ouverte, comme l’est le sexe féminin. 

Mais l’explication la plus répandue et la plus récente est celle que propose le Talmud et elle confère une tout autre dimension à la masculinité et à la féminité. Quand l’homme et la femme sont véritablement unis, dit le Talmud, chacun apporte dans le couple sa part de divinité. Dieu est présent dans le foyer. Mais si, par malheur, le couple se déchire, la présence divine s’estompe et il ne reste plus que deux lettres : aleph et chine. Et ces deux lettres forment le mot èch, « feu » ! Mais point de pessimisme, contrairement à ce que dit la chanson, la vie ne sépare pas toujours ceux qui s’aiment. C’est justement la grande leçon de la lettre samekh, dont le cercle exprime les infinies possibilités de l’amour symbolisées par la bague nuptiale. Car l’amour, somme toute, ce n’est pas inéluctablement la quadrature du cercle. » [1]

L’étymologie montre donc que la Bible veut affirmer à la fois la commune origine de l’homme et de la femme (la racine ich) et leur vocation à incarner la présence de Dieu (Yah) en s’accouplant (au sens le plus complet du terme = en formant un couple indissociable).
En effet, on peut écrire :

Homme (ich) +  Femme (icha) = Dieu (Yah) + Feu (Esh)

 

Voilà une équation… du feu de Dieu !

Surtout si l’on se souvient que le premier mot du premier livre de la Bible (Genèse) est le mot hébreu Bereshit qui signifie commencement,  et qui est formé des mots alliance et feu : il s’agit donc de faire alliance par et dans le feu.

Commencement feu

Alliance

Ici c’est le feu amoureux du manque éprouvé : c’est la matière même de l’alliance entre l’homme et la femme. En effet il manque à jamais (symboliquement) une côte à l’homme dans Dieu a refermé les chairs sur ce vide non comblé. Voilà pourquoi ne faire qu’un avec « l’os de mes os et la chair de ma chair » est le désir profond de l’humanité : l’union (spirituelle, physique, morale, intellectuelle, amicale…) de l’homme et la femme réalise au plus haut point l’unité qui est l’être même de Dieu. Pour les chrétiens, cette unité est trinitaire, ce qui donne au couple une vocation également trinitaire : ne plus faire qu’un dans le respect et la communion de deux personnes différentes, tel le Père et le Fils unique dans ‘le baiser commun qu’est l’Esprit’ disaient les Pères de l’Église.

 

2) C’est dans et par la parole que surgit l’identité sexuée

Le commentaire le plus éclairant en ce sens, s’appuyant toujours sur la tradition juive, est celui de Marie Balmary, psychanalyste [2] :

La divine origine                : Dieu n'a pas créé l'homme[Dans notre groupe de lecture] « nous avons vu dans le texte hébreu que les mots “homme” et “femme” apparaissent, non pas lorsque les humains sont créés – ils ne sont appelés encore que “mâle” et “femelle”, mais seulement lorsqu’ils se rencontrent l’un l’autre.

Selon le récit de la Bible hébraïque lu mot à mot, Dieu ne crée que l’humain “adam” mâle et femelle, et l’humain ne deviendra “homme et femme” que par la relation entre eux, la rencontre de paroles au deuxième chapitre de la Genèse.

Lue dans cette perspective, la Genèse, échappe à la controverse avec Darwin. Car, à ce moment-là, elle n’est pas tant le récit historique dépassé de la création du monde que le récit symbolique de l’apparition de la parole dans la rencontre homme/femme. Et ce récit, qui est forcément mythique, de l’origine de la parole, nous paraît à nous, praticiens de la parole, toujours, symboliquement, pertinent. (…)

Homme et femme adviennent donc ensemble et l’un par l’autre. Ils ne sont pas créés par ce Dieu qui agit plutôt ici comme un marieur. C’est-à-dire : il les présente l’un à l’autre, et le nom d’homme et de femme, les humains se les donneront mutuellement, un peu comme par le mariage où on se fait devenir monsieur et madame. »  [3]

Dieu certes crée Adam = le glébeux (traduction de Chouraqui). Mais cette créature est encore androgyne, puisque ni le masculin ni le féminin n’existent encore. Ce n’est qu’avec la parole de l’homme qui éprouve le manque de l’autre que les noms ich / icha apparaissent. Autrement dit, Dieu n’a pas créé l’homme : il a créé l’humanité. Et c’est par la parole que cette humanité accède à la nomination de son identité sexuée. Ce n’est pas Dieu qui nomme le couple ich / icha, c’est l’homme lui-même, ravi et émerveillé de découvrir à la fois la commune origine et le manque radical.

 

Il y a encore bien d’autres commentaires et conséquences de ces récits de la Genèse !

Mais ces deux-là suffisent à interroger nos pensées contemporaines.

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La fondamentale égalité liée à l’origine commune (ich) de l’homme de la femme devrait inquiéter bien des machistes, bien des lectures musulmanes du Coran, bien des dérives fondamentalistes chrétiens ou juives. L’hébreu utilise en effet la même racine pour désigner l’homme et la femme. En grec (anthropé et gyné) et en araméen (gavra et itata) comme dans la plupart des langues, il existe des termes différents pour désigner l’homme et la femme. L’hébreu au contraire utilise la même racine, ce qui souligne leur origine commune.

58978497droles-femmes-jpg Adam dans Communauté spirituelleLe donné de ‘nature’, l’appartenance à la création divine de l’identité homme / femme pourrait remettre en cause le côté constructiviste et purement social de la théorie des genres. En effet, la parole révèle et nomme la différence homme / femme : elle ne la crée pas. La torpeur, ce sommeil mystérieux où Adam (l’humanité) a été plongé pour que Dieu crée le couple, est l’indication d’une non-possession essentielle. Ni l’homme ni la femme ne savent comment leur différenciation s’est produite, et ils n’en sont pas maîtres : ils l’accueillent, lui donnent un nom, la découvrent, s’en réjouissent, l’expérimentent comme un chemin d’union à Dieu. Mais leur ignorance est une ‘docte ignorance’ qui les empêche de dominer l’autre ou de le fabriquer à sa guise. C’est l’autre en tant qu’autre (c’est-à-dire qui échappe à ma possession) qui permet au couple  de symboliser la présence divine.


Rappelons qu’en hébreu « contracter une alliance » se dit littéralement « trancher une alliance » (likhrot bérit, voir par exemple Gn 15,18 ou 21,27). Paradoxalement, c’est un terme qui renvoie à la notion de séparation  qui est utilisé pour signifier l’union. Car l’alliance ne doit pas gommer les singularités mais lier deux individus qui conservent, au-delà du pacte, leurs spécificités. L’alliance par le feu (Commencement bereshit = Alliance brit + Feu esh) amoureux promeut la différence (ce que l’amour trinitaire incarne au plus haut point).


La construction de l’identité sexuée se joue bien dans les échanges de paroles, dans les rapports sociaux, et là Judith Butler et la théorie des genres ont raison. Pourtant elle ne se crée pas dans la parole, elle se révèle, elle s’accueille comme un don fait par Dieu à l’humanité pour sortir de la solitude et vivre la communion.

La communion amoureuse anticipe et réalise pleinement la communion trinitaire elle-même.

 

Prenons donc le temps de méditer sur ces deux aspects de la vocation du couple aujourd’hui comme hier :

- le but et le chemin du couple est d’incarner la présence de Dieu au milieu de nous.

- c’est dans et par la parole que chacun – homme et femme – devient réellement lui-même.


[1]. Josy Eisenberg / Adin Steinsaltz, L’alphabet sacré, Arthème Fayard, 2012.

[2]. Cf. Marie Balmary, La divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme, Grasset, 1993.

[3]. Extrait d’une conférence de Marie Balmary à l’Académie d’Éducation et d’études Sociales (AES) le 10/01/2007 :
http://aes-france.org/?Homme-et-femme-au-commencement#bandeau

 

 

 

1ère lecture : « Tous deux ne feront plus qu’un » (Gn 2, 18-24)
Lecture du livre de la Genèse

Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. » Avec de la terre, le Seigneur Dieu modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs. Mais il ne trouva aucune aide qui lui corresponde. Alors le Seigneur Dieu fit tomber sur lui un sommeil mystérieux, et l’homme s’endormit. Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place. Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme. L’homme dit alors : « Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme – Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish. » À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.

Psaume : Ps 127 (128), 1-2, 3, 4-6

R/ Que le Seigneur nous bénisse tous les jours de notre vie ! (cf. Ps 127, 5ac)

Heureux qui craint le Seigneur
et marche selon ses voies !
Tu te nourriras du travail de tes mains :
Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !

Ta femme sera dans ta maison
comme une vigne généreuse,
et tes fils, autour de la table,
comme des plant s d’olivier.

Voilà comment sera béni
l’homme qui craint le Seigneur.
De Sion, que le Seigneur te bénisse !
Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie,
et tu verras les fils de tes fils. Paix sur Israël.

2ème lecture : « Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine » (He 2, 9-11)
Lecture de la lettre aux Hébreux

Frères, Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de sa Passion et de sa mort. Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous. Celui pour qui et par qui tout existe voulait conduire une multitude de fils jusqu’à la gloire ; c’est pourquoi il convenait qu’il mène à sa perfection, par des souffrances, celui qui est à l’origine de leur salut. Car celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés doivent tous avoir même origine ; pour cette raison, Jésus n’a pas honte de les appeler ses frères.

Evangile : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Mc 10, 2-16)

Acclamation : Alléluia. Alléluia.
Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous ;
en nous, son amour atteint la perfection.
Alléluia. (1 Jn 4, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, des pharisiens abordèrent Jésus et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle. Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle. Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »

Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
Patrick BRAUD

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