L'homelie du dimanche

28 février 2021

Assumer notre colère

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Assumer notre colère

Homélie pour le 3° Dimanche de Carême / Année B
07/03/2021

Cf. également :
Le Corps-Temple
De l’iconoclasme aux caricatures
Une Loi, deux tables, 10 paroles
La prière et la loi de l’offre et de la demande

Les coups de gueule célèbres

La colère a mauvaise presse dans notre inconscient collectif. On en fait un défaut, voire un péché capital. On dit qu’elle est mauvaise conseillère. On lui attribue un aveuglement fait de haine, de revanche, de violence, donc incompatible avec une vie moralement saine.

Acheter le livre d'occasion J'accuse sur livrenpoche.comPourtant, dans l’histoire, bien des choses n’auraient pas changé s’il n’y avait pas eu quelques cris de colère devant l’injustice ou l’absurde. Sans remonter à Moïse brisant les tables de la Loi ou Clovis cassant le vase de Soissons, on peut se souvenir que les cahiers de doléances préparant les États généraux de 1789 étaient de véritables condensés de la colère populaire qui grondait depuis des décennies contre les inégalités, la famine, le manque de liberté. Ensuite, s’il n’y avait pas eu le fameux « J’accuse » d’Émile Zola dans le journal L’Aurore en 1898, l’antisémitisme français n’aurait pas été démasqué. Plus tard, quand l’Abbé Pierre en l’hiver 1954 voit à Paris le corps gelé d’une femme morte dans la rue, son sang ne fait qu’un tour ; il va crier sa révolte dans le micro de radio Luxembourg :  »Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée… » En septembre 1985, Coluche lui emboîtera le pas en s’indignant, qu’on puisse encore crever de faim dans le cinquième pays le plus riche du monde à l’époque : « Je lance l’idée comme ça ». « On est prêts à recevoir les dons de toute la France. Quand il y a des excédents de bouffe et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, nous on pourrait peut-être les récupérer… »

Ces coups de gueule célèbres – et il y en a eu tant d’autres ! – ont comme vertu de ne pas accepter l’inacceptable, de réveiller la conscience de l’opinion publique, d’enclencher une action immédiate.
Voilà déjà de quoi nous faire voir la colère sous un jour plus sympathique !

Dans l’Évangile de ce dimanche des marchands chassés du Temple de Jérusalem (Jn 2, 13-25), la colère de Jésus se faisant un fouet avec des cordes est devenue légendaire elle aussi, au point d’incarner ce qu’on français on appelle « une sainte colère », en référence à celle de Jésus.

 

Les colères de Jésus

RembrandtCar le « doux Jésus » est capable de pousser lui aussi des coups de gueule fort dérangeants ! Ici, c’est pour préserver la gratuité de la relation à Dieu, contre ceux qui font de la religion – quelle qu’elle soit – un trafic d’avantages, un marchandage de grâces. Mais ce n’est pas la seule fois, visiblement ! Les évangélistes nous ont transmis au moins six situations où la colère de Jésus se manifestait (c’est donc qu’il y en a eu beaucoup d’autres…) :

contre l’endurcissement des pharisiens, pour la liberté de faire passer l’esprit de la Loi avant sa lettre, en vue de guérir, dans l’épisode rapporté par Mc 3,5 : « Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leurs cœurs, il dit à l’homme : “Étends la main.” Il l’étendit, et sa main redevint normale ».

- contre l’hypocrisie, Jésus explose de colère avec ses « Malheureux êtes-vous ! » si rarement lus en liturgie (Mt 23,13-22).

- contre le figuier qui ne produit pas de fruits alors qu’il est visité par le Messie : « il dit au figuier : “Que jamais plus personne ne mange de tes fruits !” Et ses disciples avaient bien entendu » (Mc 11, 12 14).

- contre le lépreux qui va l’obliger à s’exposer trop tôt : « Avec colère, Jésus le renvoya aussitôt » (Mc 1, 43)

- contre ceux qui veulent écarter les enfants de Jésus : « Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : Laissez les enfants venir à moi… » (Mc 10, 14)

- contre le trafic se substituant à la religion, dans notre évangile d’aujourd’hui.

Ces saintes colères n’ont évidemment rien à voir avec la haine, la revanche ou la volonté de faire du mal. C’est une preuve d’amour de pouvoir se mettre en colère ainsi : enfin un homme qui témoigne que Dieu est Dieu, que la personne est le sommet de toute la création, que les dispositifs liturgiques et sociaux les mieux huilés ne sauvent pas et ne suffisent pas ! En les émondant pour qu’elles portent du fruit, Jésus pratique l’assistance à personnes en danger…

Par contre ses colères utilisent bien la violence (verbale comme contre les pharisiens, ou même physique contre les marchands) pour sortir les concernés de leur torpeur morale ou spirituelle. Le royaume de Dieu ne demande-t-il pas qu’on emploie parfois ce type de violence afin qu’il advienne ? « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste ; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force (violence) pour y entrer » (Lc 16, 16).

Comme toute la Bible, Jésus se révèle ainsi paradoxal : il est « doux et humble de cœur », il appelle à la non-violence : « heureux les doux ! », mais il sait discerner quand la violence est utile, et quel type de violence.

Il souligne que se mettre en colère contre son frère est très grave, passible du tribunal (Mt 5,22). Et pourtant il n’hésite pas à laisser éclater sa colère lorsqu’elle peut sauver l’autre en le réveillant. Il respecte infiniment le Temple de Jérusalem, au point de vouloir le purifier de ses trafics ; et en même temps il le relativise au point d’annoncer qu’il n’en restera pas pierre sur pierre (Lc 21, 5-11), et que finalement le vrai Temple, c’est son corps, bientôt détruit par la croix, relevé au bout de trois jours par la résurrection.

Impossible d’enfermer Jésus dans tel ou tel comportement seulement ! Ce qui devrait nous rassurer sur nous-mêmes…

Paul en recueillera quelque chose dans son conseil en Ep 4,26 : « Si vous vous mettez en colère, ne péchez pas. Que le soleil ne se couche pas sur votre colère ». Ce verset ne nous demande pas d’éviter la colère, encore moins de la refouler ou de l’ignorer, mais de l’exprimer avec justesse (« sans pécher »), au bon moment, et de la mettre au service de la suite.

 

Assumer nos propres colères

Car la complexité de l’être humain est également sa chance. S’il n’était que douceur, où trouverait-il l’énergie pour secouer les jougs qui l’oppriment ? S’il n’était que colère, comment éviterait-t-il de prendre la place des dictateurs renversés ? La colère de la révolution française a débouché sur la Terreur. Celle de l’Abbé Pierre ou de Coluche sur Emmaüs et les Restos du cœur. La colère de Jésus au Temple de Jérusalem est une réforme religieuse en actes : purifier la foi et ses pratiques de ce qui la dénature.

Assumer notre colère dans Communauté spirituelle image_01Nos propres colères ont cette ambivalence. Certaines sont destructrices : elles entraînent des ruptures irréparables, elles infligent des blessures indélébiles. D’autres sont pleines de promesses : elles nous libèrent de la soumission, elles crient à l’autre un besoin vital non respecté, elles affirment une valeur qui nous est chère, elles renversent les comptoirs de ceux qui nous maintiennent en leurs calculs. Pour devenir saintes, nos colères doivent se mettre au service d’une cause juste et grande. Ce dimanche, c’est le culte au Temple qui est en jeu. Notre colère serait mesquine si elle ne poursuivait que des objectifs superficiels ou égoïstes. La première question à se poser quand notre colère monte est donc : qu’est-ce qui vaut vraiment la peine que je me mette en colère ? Si vous arrivez à répondre à cette question, alors votre colère vous apportera une foule d’éléments positifs :

– une alarme (très physique : rougeur, grosse voix, tremblements, taper du poing sur la table etc.). Il se passe quelque chose d’important on vous, et vous devez y accorder de l’attention en laissant s’exprimer ce qui veut sortir.

51ZcSamNjTL._SX347_BO1,204,203,200_ colère dans Communauté spirituelle- un message : le plus souvent, le message porte sur un de vos besoins fondamentaux non satisfait (ex : ‘je ne me sens pas reconnu dans cette discussion qui me met en colère’), sur une valeur très importante que vous sentez bafouée en cette occasion (ex : ‘où est la justice dans ce que tu me dis ?’). Le message peut également toucher à vos limites, à ce que vous n’arrivez plus à supporter (ex : ‘j’explose de colère parce que je n’en peux plus que tu m’en demandes toujours plus’). Enfin le message peut être objectivement une vraie prise de conscience adressée à l’autre : (ex : ‘ne vois-tu pas que ce que tu es en train de faire est… ?’).

– une énergie : de couleur rouge, l’émotion–colère libère une énergie incroyable pour faire changer les choses ! Elle permet de soulever des fardeaux dix fois plus lourds que d’ordinaire ; elle bouscule les habitudes, les complicités établies. En se calmant (la ‘descente en pression’), elle invite à trouver de nouveaux chemins pour tenir compte de ce qu’elle a exprimé.

Certains tempéraments sanguins devront se méfier des fausses colères qui envahissent leurs réactions au point de brouiller leur communication aux autres. Le piège des colériques est de prendre pour une atteinte personnelle le désaccord des autres : se croyant remis en cause personnellement, ils réagissent comme une bête blessée, sans voir qu’ils s’infligent le mal à eux-mêmes.

D’autres tempéraments plus empathiques (ou soumis) devront travailler au contraire à s’autoriser la colère : ‘oui, j’ai le droit de dire à l’autre ce qui me blesse, et la colère peut m’y aider. Elle peut me donner le courage de savoir dire non’. Le piège des faux-calmes est de mettre un couvercle sur leur colère, jusqu’à ce que la cocotte-minute émotionnelle explose de façon meurtrière.

Parvenir à la sainte colère du Christ est un long travail, pour chacun, avec beaucoup d’essais et d’erreurs…

Reste que l’épisode du fouet chassant les marchands du Temple peut nous aider à nous réconcilier avec nos propres colères : l’indignation qui bout en nous devant le mal, l’injustice ou l’absurde peut transformer l’inacceptable en changement salutaire !

Que l’Esprit du Christ nous apprenne à discerner les justes colères que nous assumerons avec amour…

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
La Loi fut donnée par Moïse (Ex 20, 1-17)

Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là, sur le Sinaï, Dieu prononça toutes les paroles que voici : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération. Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom.
Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est le jour du repos, sabbat en l’honneur du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui est dans ta ville. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié. Honore ton père et ta mère, afin d’avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. Tu ne commettras pas de meurtre. Tu ne commettras pas d’adultère. Tu ne commettras pas de vol. Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne : rien de ce qui lui appartient. »

 

PSAUME
(18b (19), 8, 9, 10, 11)
R/ Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle. (Jn 6, 68c)

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu’il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables :

plus désirables que l’or,
qu’une masse d’or fin,
plus savoureuses que le miel
qui coule des rayons.

DEUXIÈME LECTURE
« Nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les hommes, mais pour ceux que Dieu appelle, il est sagesse de Dieu » (1 Co 1, 22-25)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

 

ÉVANGILE
« Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (Jn 2, 13-25)
Gloire au Christ,Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.
Gloire au Christ,Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur. (Jn 3, 16)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Comme la Pâque juive était proche, Jésus monta à Jérusalem. Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. Des Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèverais ! » Mais lui parlait du sanctuaire de son corps.
Aussi, quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. Pendant qu’il était à Jérusalem pour la fête de la Pâque, beaucoup crurent en son nom, à la vue des signes qu’il accomplissait. Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.
 Patrick BRAUD

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6 novembre 2014

Le principe de gratuité

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le principe de gratuité

Homélie de la fête de la dédicace de la basilique du Latran / Année A
09/11/14

La foi n’est pas un trafic

Depuis la chute du mur de Berlin en 1989 (il y a 25 ans exactement aujourd’hui le 9 Novembre 2014), et du communisme en même temps, l’économie de marché semble ne plus avoir d’adversaire ni d’autre alternative crédible. Même les pays musulmans qui contestent l’Occident ne le font que grâce aux dollars que leur pétrole ou leur  gaz leur procurent. L’échange marchand s’est généralisé à tel point que même la santé, la vie intime ou le sport sont largement régis par les lois du mercato, du calcul, de la rentabilité.

Le principe de gratuité dans Communauté spirituelleLorsqu’il chasse les marchands du Temple de Jérusalem, Jésus pourtant s’oppose à l’omniprésence du marché en toutes choses. « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic » (Jn 2, 13-22) : cet avertissement, prononcé avec violence, fouet et cordes, est à la mesure du défi. De même qu’il remettait le politique à sa juste place (« rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »), Jésus remet ici l’économique à sa juste place également. L’échange marchand est utile entre les hommes, mais complètement inadapté à la relation à Dieu. On ne peut pas marchander avec Dieu. Ce serait contredire ce qu’il est en lui-même : un amour gratuit, une gratuité amoureuse, un échange incessant sans contrepartie entre les trois personnes trinitaires. Il donne et se donne sans compter ; il gracie sans tenir compte de nos mérites (cf. le bon larron) ; il fait pleuvoir sur les justes comme sur les injustes (Mt 5,45) ; il sauve sans condition….

Vouloir introduire le calcul et le marché dans la foi, c’est nier l’identité même de Dieu, et cela déchire Jésus au plus profond de lui-même. Ce trafic dans le Temple est une violence faite à Dieu, et Jésus est obligé d’user de violence pour ne pas se laisser détruire par cette réduction marchande.

Notons que cette violence n’est pas dirigée contre les personnes, mais contre leurs instruments, contre les moyens de l’échange marchand : monnaie d’échange, comptoirs, animaux mis en vente.

 

Le gratuit est le divin

Jn 2,13 précise que cet épisode des vendeurs chassés du Temple se situe dans un contexte liturgique précis : « comme la Pâque des juifs approchait ». Or, aujourd’hui encore, lorsque la Pâque juive approche, les juifs purifient leur maison et enlèvent soigneusement toute trace de levain fermenté qui pourrait encore y rester (le hametz, cf. Ex 12,18-20). Il s’agit d’accueillir la nouveauté pascale sans aucune nostalgie de nos anciens esclavages. Le grand ménage de printemps dans les villages autrefois avait quelque chose de cette signification très pascale. Comme Jésus est chez lui dans la maison de son Père, il purifie le Temple en y enlevant toute trace de ce levain fermenté qu’est la marchandisation de la relation à Dieu, véritable corruption contraire à la Pâque chrétienne.

En purifiant le Temple à la manière des juifs purifiant leur maison pour la Pâque, Jésus nous redit l’importance de la gratuité pour s’approcher de Dieu, pour devenir Dieu. Chasser l’esprit marchand de notre relation à Dieu, c’est arrêter de lui poser des conditions : si tu me donnes… (la santé, la réussite, la richesse etc.) alors je ferai ceci ou cela pour toi. C’est arrêter de le piéger : je t’ai offert tel animal en sacrifice, en retour tu dois exaucer ma prière.

C’est donc que la gratuité caractérise absolument l’amour que Dieu nous porte.

Parce que Dieu en lui-même est communion trinitaire gratuit, il nous éduque à pratiquer cet échange gratuit, cette réciprocité sans calcul, pour entrer dans son intimité, pour aimer à sa manière, en lui.

L’échange est fondamental, pour Dieu comme pour l’homme. L’échange marchand est utile, mais il ne peut dire tout ce qu’est l’homme.

L’homme a besoin de gratuité pour découvrir le divin en lui.

La gratuité, économiquement efficace

OpenOffice_Suite Doctrine sociale dans Communauté spirituelleD’ailleurs, même notre économie libérale qui canonise les marchés (financiers ou autres) voit émerger le rôle indispensable de l’échange gratuit. Regardez sur Internet les freeware  (logiciels gratuits) qui pullulent, à disposition de qui veut les télécharger. Observez le travail acharné de ceux qui mettent leurs logiciels en libre accès (open source) à tous. Parcourez tous les Wikis, tous ces sites de libre partage, dont le plus célèbre – Wikipedia - a depuis longtemps détrôné la tentative marchande que Microsoft avait voulu imposer avec l’encyclopédie Encarta. Et lorsqu’il a fallu décrypter le génome humain de l’ADN, il a été plus facile, plus rapide et évidemment moins coûteux de faire appel à des milliers de chercheurs bénévoles sur le Web qui ont collaboré à ce vaste programme scientifique, avec succès. Un institut marchand, public ou privé, y aurait englouti des millions et des années entières…

Don, réciprocité, gratuité

Biographie Marcel MaussMarcel Mauss a étudié l’importance du don dans les économies primitives [1]. (Lire ici l’homélie de Noël s’y rapportant : Le potlatch de Noël )
Cette importance persiste et reste structurante dans nos sociétés marchandes. Thomas Naguel (né en 1937) a récemment formalisé l’apport de l’éthique de réciprocité [2], basée sur la bonne vieille règle d’or énoncée par Jésus : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est là la loi et les prophètes. » (Mt 7,12)

Bien plus loin encore que l’éthique du don ou de la réciprocité, déjà utiles et humanisantes, Jésus rappelle ici que le principe de gratuité est au cœur de la communion avec Dieu. C’est donc il peut également transformer, transfigurer nos échanges économiques. Laisser toute sa place au principe de gratuité dans nos échanges permettra de sortir de l’esclavage des marchés. Telle une pâque économique anticipant la Pâque intégrale.

La réciprocité, le don, la gratuité sont très présents dans beaucoup de domaines de la vie sociale que le marché n’a pas pu totalement asservir à sa logique d’intéressement : la culture (l’art tout particulièrement), le sport (au moins au niveau local…), l’associatif, le bénévolat, l’humanitaire, l’innovation sous toutes ses formes etc.

 

Le principe de gratuité

La-place-du-don-et-de-la-gratuite-dans-l-economie_medium donBenoit XVI s’est fait l’écho de cet aspect majeur de la Doctrine sociale de l’Église dans son encyclique : Caritas in veritate (2009).

Si le marché envahit toute la sphère des relations humaines, il n’y a plus de communion possible :

n° 34 : … si le développement économique, social et politique veut être authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe de gratuité comme expression de fraternité.

La fraternité entre tous ne peut en effet reposer sur le seul échange marchand :

n° 35 : abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave.

Le principe de gratuité doit donc trouver sa place, non pas comme correctif, mais comme un pôle d’équilibre :

n° 36 : dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité.

Autrement dit, les chrétiens ne pratiquent pas la gratuité au nom d’une théorie économique, mais par imitation, ou plutôt par anticipation de la manière d’être de Dieu-Trinité : circulation gratuite du don de soi à l’autre.

Dans la relation que Dieu établit avec nous, c’est sa paternité qui fonde son offre gratuite. Entre nous, c’est la fraternité commune issue de cette paternité divine qui s’exprime dans la gratuité économique.

Il y a alors trois domaines dans une économie moderne ouverte : le marché, l’État, la vie civile :

n° 38 : Mon prédécesseur Jean-Paul II avait signalé cette problématique quand, dans Centesimus annus, il avait relevé la nécessité d’un système impliquant trois sujets: le marché, l’État et la société civile. Il avait identifié la société civile comme le cadre le plus approprié pour une économie de la gratuité et de la fraternité, mais il ne voulait pas l’exclure des deux autres domaines. Aujourd’hui, nous pouvons dire que la vie économique doit être comprise comme une réalité à plusieurs dimensions: en chacune d’elles, à divers degrés et selon des modalités spécifiques, l’aspect de la réciprocité fraternelle doit être présent. À l’époque de la mondialisation, l’activité économique ne peut faire abstraction de la gratuité, qui répand et alimente la solidarité et la responsabilité pour la justice et pour le bien commun auprès de ses différents sujets et acteurs. Il s’agit, en réalité, d’une forme concrète et profonde de démocratie économique.

Cet équilibre entre les 3 pôles de l’activité économique est capital pour ne pas imposer aux pays émergents un type de développement inhumain :

n° 39 : Vaincre le sous-développement demande d’agir non seulement en vue de l’amélioration des transactions fondées sur l’échange et des prestations sociales, mais surtout sur l’ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d’activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion. Le binôme exclusif marché-État corrode la socialité, alors que les formes économiques solidaires, qui trouvent leur terrain le meilleur dans la société civile sans se limiter à elle, créent de la socialité. Le marché de la gratuité n’existe pas et on ne peut imposer par la loi des comportements gratuits. Pourtant, aussi bien le marché que la politique ont besoin de personnes ouvertes au don réciproque.

Ce bref rappel du principe de gratuité, qui s’enracine dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple, nous pose à chacun une vraie question à laquelle il est important de ne pas répondre trop vite ou superficiellement :

- quelle est ma conscience des dons gratuits dont j’ai bénéficié jusqu’à présent ? (de la part des autres, des hasards de la vie, de Dieu…)

- où en suis-je moi-même de la pratique de la gratuité ? (vis-à-vis des autres ? vis-à-vis de Dieu ?)

 


[1]. cf. Marcel MAUSS, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques (1925), Quadrige/Presses universitaires de France, 2007

[2]. Thomas NAGEL, The Possibility of Altruism, Princeton University Press, 1970

 

 

1ère lecture : La source de vie qui jaillit du Temple de Dieu (Ez 47, 1-2.8-9.12)

Lecture du livre d’Ézékiel

Au cours d’une vision reçue du Seigneur, l’homme qui me guidait me fit revenir à l’entrée du Temple, et voici : sous le seuil du Temple, de l’eau jaillissait en direction de l’orient, puisque la façade du Temple était du côté de l’orient. L’eau descendait du côté droit de la façade du Temple, et passait au sud de l’autel. L’homme me fit sortir par la porte du nord et me fit faire le tour par l’extérieur, jusqu’à la porte qui regarde vers l’orient, et là encore l’eau coulait du côté droit.

Il me dit : « Cette eau coule vers la région de l’orient, elle descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, dont elle assainit les eaux. En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent. Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »

Psaume : 45, 2-3, 5-6, 8-9a.10

R/ Voici la demeure de Dieu parmi les hommes.

Dieu est pour nous refuge et force,secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
si les montagnes s’effondrent au creux de la mer.

Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu,
la plus sainte des demeures du Très-Haut.
Dieu s’y tient : elle est inébranlable ;
quand renaît le matin, Dieu la secourt.

Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ;
citadelle pour nous, le Dieu de Jacob !
Venez et voyez les actes du Seigneur,
Il détruit la guerre jusqu’au bout du monde.

2ème lecture : Vous êtes le temple que Dieu construit (1 Co 3, 9b-11.16-17) 

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères,
vous êtes la maison que Dieu construit.
Comme un bon architecte, avec la grâce que Dieu m’a donnée, j’ai posé les fondations. D’autres poursuivent la construction ; mais que chacun prenne garde à la façon dont il construit.
Les fondations, personne ne peut en poser d’autres que celles qui existent déjà : ces fondations, c’est Jésus Christ.
N’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous.
Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous.

Evangile : Le corps du Christ, nouveau temple de Dieu (Jn 2, 13-22)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. L’heure vient, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité. Alléluia. (Jn 4, 23-24)

Évangile de Jésus christ selon saint Jean 

Comme la Pâque des Juifs approchait, Jésus monta à Jérusalem.
Il trouva installés dans le Temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs.
Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple ainsi que leurs brebis et leurs bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : « Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. »
Ses disciples se rappelèrent cette parole de l’Écriture : L’amour de ta maison fera mon tourment.
Les Juifs l’interpellèrent : « Quel signe peux-tu nous donner pour justifier ce que tu fais là ? »
Jésus leur répondit : « Détruisez ce Temple, et en trois jours je le relèverai. »
Les Juifs lui répliquèrent : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce Temple, et toi, en trois jours tu le relèverais ! »
Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps.
Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent aux prophéties de l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite.
Patrick BRAUD

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