L'homélie du dimanche (prochain)

17 mai 2026

La soudaineté de Pentecôte

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La soudaineté de Pentecôte 

 

Homélie pour le Dimanche de Pentecôte / Année A 

24/05/26 


Cf. également :

Le délai entre Pâques et Pentecôte
La séquence de Pentecôte
Pentecôte : un universel si particulier !
Le déconfinement de Pentecôte
Les langues de Pentecôte
Pentecôte, ou l’accomplissement de Babel
La sobre ivresse de l’Esprit
Les trois dimensions de Pentecôte
Le scat de Pentecôte
Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie
Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons
Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?
La paix soit avec vous
Parler la langue de l’autre


1. ἄφνω, la marque de l’Esprit

Voilà un petit mot qui en dit long sur l’irruption de l’Esprit dans nos vies : « soudain » (φνω en grec = afnō) : « Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière » (Ac 2,1-2). La soudaineté est l’une des caractéristiques les plus typiques de l’événement de Pentecôte : l’Esprit fond sur nous à l’improviste, sans que nous ayons pu le calculer ou le prévoir, sans que nous puissions le maîtriser. L’imprévisible et le non maîtrisable sont de bons marqueurs de la venue de l’Esprit en nous : pur don, il échappe à nos maturations et à nous efforts ; pure liberté, il ne se laisse pas instrumentaliser et nous ne pouvons pas mettre la main sur lui.

 

La soudaineté de Pentecôte  dans Communauté spirituelle df93f6_70a68b60191040409cda9c79c43ff289~mv2Ici à Pentecôte, l’Esprit fond sur le groupe du Cénacle pour les libérer de leur peur et leur donner l’audace du témoignage devant la foule, « avec assurance ». On retrouve d’ailleurs le caractère soudain de cette libération un peu plus loin avec Paul, lorsque de manière inattendue un tremblement de terre lui ouvre les portes de sa prison et rompt ses liens : « Tout à coup, il y eut un violent tremblement de terre, qui secoua les fondations de la prison : à l’instant même, toutes les portes s’ouvrirent, et les liens de tous les détenus se détachèrent »  (Ac 16,26). Comme une réplique sismique de la première Pentecôte… Cette libération inespérée est aussi rapide que la foudroyante morsure d’un serpent venimeux (Ac 28,6). Ce sont là les seuls usages du terme φνω (rapportés à l’Esprit), et ils sont dans les Actes. 

Pour en mesurer la portée, on peut les comparer aux autres usages qu’en fait la LXX (Septante = version grecque de l’Ancien Testament). Ils décrivent des situations beaucoup plus sombres : l’arrivée subite du plus fort (Jo 10,9), la terreur du châtiment qui approche (Pr 1,27), le temps du malheur auquel l’homme est tout à coup enlacé comme dans un filet (Qo 9,12), le campement dévasté en un clin d’œil (Jr 4,20) par des bandes armées qui fondent  sur le peuple (Jr 18,22), la chute incroyable de Babylone devant les Perses (Jr 51,8 ; Is 47,11), ou la terreur de Job que son ami voudrait expliquer par son aveuglement devant sa faute (Jb 22,10). On le voit : dans la LXX, φνω est associé au jugement, à la catastrophe, à la terreur. Le contraste est saisissant avec le φνω des Actes qui annoncent au contraire une libération, une grâce. Avant le Christ, φνω manifeste la ruine, le malheur, la chute. Après le Christ, φνω annonce la plénitude, la richesse spirituelle, la naissance de l’Église. Le φνω de la LXX détruisait pour punir. Le φνω de Pentecôte détruit (les verrous du Cénacle) pour libérer. Il détruit la peur, le repli communautaire, la barrière des langues.

Avant, φνω est le cri de qui est surpris par la colère de Dieu. Dans les Actes, c’est le souffle de celui qui est surpris par son amour. Dans les deux cas, cela signifie : « vous n’êtes plus maîtres du temps ».

 

Lorsque nous sommes dépossédés en un clin d’œil de notre maîtrise sur ce qui nous arrive, il y a des chances qu’une petite Pentecôte soit à l’œuvre en nous…

Ce qui n’est pas prévu, ce qui nous échappe, ce qui nous transforme instantanément : voilà les traces auxquels nous reconnaîtrons avoir été visités par l’Esprit de Pentecôte !

 

2. « L’événement sera notre maître intérieur »
L'événement sera notre maître intérieur
La phrase est du philosophe chrétien Emmanuel Mounier [1] (1905-1950), fondateur du personnalisme. Elle peut nous permettre d’articuler les événements de notre vie avec la soudaineté de Pentecôte. Mounier constatait que l’humanité a tendance à s’endormir dans ses habitudes, ses systèmes et certitudes. Sortir de notre zone de confort nous est pénible. L’événement est ce qui vient « violer » cette clôture. Comme le φνω a brisé les verrous des disciples auto-confinés au Cénacle, l’événement est ce qui vient « violer » notre autosuffisance et nous projeter à l’extérieur, là où des foules étrangères nous attendent. L’événement devient un maître parce qu’il nous force à sortir de notre porte propre centre. Personne ne commande à l’Esprit Saint : nous expérimentons l’événement comme une autorité qui nous déplace.

Pour Mounier, c’est par cette confrontation dans l’événement à ce qui nous dépasse que nous devenons réellement nous-même : l’événement nous personnalise, en ce sens qu’il nous met en relation avec ce qui nous fonde, ce qui nous suscite comme sujet, et qui est plus grand que nous. Il nous fait devenir nous-même. Le maître intérieur, c’est bien ce souffle de Pentecôte qui nous saisit entièrement et nous propulse vers une histoire renouvelée.

Il y a dans le φνω de Pentecôte une pédagogie de désappropriation : la vérité ne se possède pas, elle survient. L’événement soudain est la ligne de fracture de cette transformation de notre être.

 

Relisez les Écritures : il y a de l’inattendu et des surprises à tous les chapitres ! Telle bataille tourne au désastre ou au contraire au triomphe. Quand le peuple se détourne de Dieu, le surgissement d’un prophète peut changer la pratique collective, mais peut également se heurter à la dureté de cœur du peuple. Même en Exil où apparemment tout est perdu, il suffit d’un roi nouveau pour que tout redevienne possible : donner à Cyrus le titre de Messie (Is 45,1) est cette reconnaissance de l’action divine à travers l’événement inattendu de son décret de retour en Israël.

Bataille, prophète, nouveau roi perse…: les textes bibliques scrutent les bifurcations de l’histoire pour y discerner l’inattendu de Dieu.

Le discernement historique est alors une école d’interprétation, où les événements en tant qu’énigmes, surgissements de non-maîtrisable et créations de possibles imprévus, sont nos maîtres, selon la formule d’Emmanuel Mounier : « l’événement sera notre maître intérieur ».

 

Jésus-Christ est en personne l’événement par excellence, l’action par laquelle Dieu met fin à l’ancien monde. Il ne l’est pas en tant que fait établi du passé. Il l’est en tant qu’événement présent, en tant qu’il s’adresse à chacun ici et maintenant dans la lecture ou la prédication. À la lecture ou l’audition de l’évangile, Dieu entre en relation avec l’homme, l’éternel pénètre dans le temporel, le transcendant se manifeste au sein de l’immanent. C’est l’instant présent de cette rencontre qui change tout et fait tout basculer. Dans l’accueil de la Parole du Christ se joue maintenant l’événement du salut.

 

Finalement qu’est-ce qu’un événement

Cone temporelC’est ce qui introduit une brisure de symétrie fondamentale entre passé et futur : une modification dont on repère après coup l’importance (ou au contraire l’insignifiance) en ce qu’elle aura provoqué ou permis une évolution vers un état ultérieur qui n’était pas strictement prédictible auparavant (de façon nécessaire et univoque).

De tels événements n’ont lieu qu’une fois, et cessent d’exister une fois réalisés, au sens où ils ne réapparaîtront jamais identiques à eux-mêmes. En ce sens, ils sont irréversibles, contrairement à beaucoup d’autres choses que nous faisons et répétons.

Notre vie est remplie de tels événements, qui se présentent à nous, venus d’ailleurs, comme des bifurcations possibles. 

Ce peut être une crise financière, un divorce aussi bien qu’une naissance, une rencontre fortuite comme un accident… 

Suite à une jambe cassée qui lui donne le temps de lire, Ignace de Loyola devient le fondateur des jésuites au lieu d’un noble chevalier.

Suite à un éblouissement sur le chemin de Damas, Saul deviendra Paul au lieu du persécuteur.

Suite à l’écoute du Magnificat derrière un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, Paul Claudel se convertit et écrira ensuite : « je suis devenu chrétien en un instant ».

À nous de déchiffrer « ce qui nous arrive », heureux ou douloureux, comme autant d’événements, c’est-à-dire d’appels à nous engager avec le Christ pour devenir nous-même, et écrire notre propre histoire à la manière de Luc.

« L’événement sera notre maître intérieur » : Luc peut nous serve de grand frère pour – nous aussi - donner un sens aux événements qui nous tombent dessus, et pour nous engager dans les bifurcations qu’ils dessinent…

 

À travers ce qui nous arrive (ex-venire : l’événement est ce qui surgit de l’extérieur), ce qui est imprévu, ce qui nous est donné gratuitement, la dynamique de Pâque fait son travail en nous. Nous sommes appelés à pratiquer une lecture pascale de notre histoire.

Pratiquer une lecture pascale de son existence, c’est discerner, avec l’aide de l’Esprit (et d’un bon accompagnateur spirituel !) ce qui en moi demande à mourir, à disparaître, et ce que Dieu appelle à faire surgir. 

C’est relire les événements qui me bousculent pour y discerner les appels de l’Esprit.

C’est accepter de traverser les inévitables petites morts d’un parcours humain pour s’ouvrir aux renaissances à venir. 

C’est déchiffrer le sens caché, le sens profond, de telle rencontre, de telle parole. 

C’est aller jusqu’au bout des vrais désirs, des désirs forts, des saints désirs que Dieu suscite en moi et pour lesquels je dois bousculer ma vie. 

C’est contempler la Passion du Christ, et y reconnaître la passion que je suis appelé à vivre avec lui, pour vivre avec lui. 

 

recitatif_20230213 évènement dans Communauté spirituelleSi la Pentecôte n’était pas φνω (soudaine), elle serait une déduction logique de la foi des apôtres. Parce qu’elle est φνω, elle est un événement pur. Elle devient alors ce « maître » qui ne vient pas de nous, mais qui parle en nous, nous rendant enfin « personnes » au sens de Mounier : des êtres de relation, de don et de témoignage. « L’événement est notre maître intérieur car il nous révèle à nous-même en nous arrachant à nous-même ».

 

La Pentecôte n’est pas une évolution lente. Ce n’est pas le résultat d’un séminaire de formation ou d’une montée en puissance psychologique des apôtres. C’est une irruption. C’est le passage de la ligne de faille entre notre temps humain — celui où l’on attend, où l’on calcule, où l’on s’enferme — et le temps de Dieu, qui est celui de l’événement pur.

 

S’arrêter sur ce « soudain », c’est comprendre que la vie spirituelle n’est pas une possession, mais une surprise. Les disciples étaient là, dans la chambre haute. Ils priaient, certes. Mais ils étaient aussi verrouillés par la peur, par le deuil, par l’incertitude du « et maintenant ? ».

Dieu nous dit : « Je ne demande pas la permission de vos habitudes pour venir vous sauver. » La Pentecôte, c’est l’anti-confort. C’est la preuve que Dieu est vivant parce qu’il est imprévisible.

Ce qui nous arrive — ce qui nous bouscule, ce qui nous déloge de nos certitudes — est souvent le lieu où Dieu nous enseigne le mieux.

Les apôtres n’ont pas appris l’Esprit Saint dans des livres. Ils l’ont appris parce qu’ils ont été traversés par l’Événement. Ce « maître intérieur », ce n’est pas une petite voix tranquille qui nous murmure ce que nous avons envie d’entendre. C’est une force qui, une fois entrée, devient la nouvelle boussole de notre existence.

Avant le soudain de la Pentecôte, les disciples se regardaient eux-mêmes. Après le soudain, ils regardent le monde. Le Maître intérieur les a déplacés. Il ne leur a pas donné des réponses, il leur a donné un élan.

 

Nous vivons souvent dans l’attente d’un moment favorable pour témoigner de notre foi, pour pardonner, ou pour changer de vie. Nous attendons d’être « prêts ».

Mais la Pentecôte nous enseigne que l’on n’est jamais prêt pour l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui, en survenant, nous rend aptes.

L’événement nous arrache à nous-même. L’événement nous « personnalise », c’est-à-dire fait de nous des êtres ouverts à la relation, capables de parler une langue que les autres comprennent.

Regardez Pierre : quelques semaines plus tôt, il tremblait devant une servante. Soudain, le voilà debout devant la foule qui parle avec assurance. Qu’est-ce qui a changé ? Est-il devenu plus intelligent ? Plus courageux par lui-même ? Non. Il a laissé l’événement — cette rencontre fulgurante avec le Souffle — devenir son seul Maître. Il ne s’appartient plus.

 

Aujourd’hui, où sont nos portes closes ? Quelles sont les chambres hautes de nos vies où nous restons enfermés par peur du dehors ?

La Pentecôte n’est pas un anniversaire historique. C’est une structure de la vie chrétienne. Demander l’Esprit, c’est accepter de ne pas être le maître de son propre calendrier. C’est accepter que Dieu puisse faire irruption dans nos vies, soudainement, par une rencontre, par une épreuve, par une joie inattendue, et que cet événement devienne notre boussole véritable.

Que ce « Maître intérieur » nous apprenne à ne plus craindre l’imprévu de Dieu. Car c’est dans la brèche de l’imprévu que l’Esprit se glisse pour faire de nous des témoins de la Résurrection.

 

Prière au Dieu de l’Imprévu

Seigneur, Dieu du Souffle et de l’Instant,

Nous venons devant Toi avec nos agendas et nos sécurités,

Avec nos chambres hautes bien verrouillées et nos silences prudents.

 

Départ au lof sou spiNous attendons souvent un signe que nous puissions contrôler,

Une lumière qui ne nous éblouisse pas trop.

Mais Toi, Tu es le Dieu du φνω, le Dieu du Soudain.

 

Tu ne frappes pas à la porte pour demander si l’heure est venue,

Tu surgis là où l’espoir s’essoufflait,

Tu brises les verrous par la violence de Ta douceur.

 

Esprit Saint, viens être ce Maître intérieur dont nous avons peur.

Arrache-nous à la stagnation de nos habitudes.

Que Ton événement ne soit pas une simple date sur nos calendriers,

Mais la secousse qui nous remet debout,

Le vent qui disperse nos poussières et nos vieux doutes.

 

Quand l’imprévu nous bouscule et nous désarme,

Apprends-nous à ne pas y voir une menace,

Mais Ta main qui nous déloge pour nous faire grandir.

 

Fais de chaque événement de nos vies —

Qu’il soit joie fulgurante ou épreuve subite —

Une école où Ta voix nous enseigne l’audace.

Ne nous laisse pas nous rendormir dans le confort du connu.

 

Fais de nous des êtres de Pentecôte :

Des hommes et des femmes qui acceptent de ne plus s’appartenir,

Pour devenir, par Ta grâce, les échos de Ta Parole

Dans le tumulte de ce monde.

Amen.

_______________________________

[1]. Lettre d’Emmanuel Mounier en septembre 1949 à Jean-Marie Domenach (directeur de la revue Esprit).


MESSE DU JOUR


PREMIÈRE LECTURE
« Tous furent remplis de l’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11)


Lecture du livre des Actes des Apôtres
Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »


PSAUME
(Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34)
R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)


Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.


Tu reprends leur souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.


Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.


DEUXIÈME LECTURE
« C’est dans un unique Esprit que nous tous avons été baptisés pour former un seul corps » (1 Co 12, 3b-7.12-13)


Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint. Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. À chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien.
Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C’est dans un unique Esprit, en effet, que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit.


SÉQUENCE
Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut de ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs. Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés. Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen.


ÉVANGILE
« De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie : recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 19-23)
Alléluia. Alléluia. Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
C’était après la mort de Jésus ; le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Patrick BRAUD

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20 novembre 2022

La venue. Quelle venue ?

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

La venue. Quelle venue ?

 

Homélie pour le 1° Dimanche de l’Avent / Année A 

27/11/2022 

 

Cf. également :

L’Apocalypse, version écolo, façon Greta

Encore un Avent…

Gravity, la nouvelle arche de Noé ?

Ce déluge qui nous rend mabouls

L’absence réelle

Le syndrome du hamster

Dans l’évènement, l’avènement

L’évènement sera notre maître intérieur

 

L’évènement du jardin de Milan

Au IV° siècle, Augustin traverse une grave crise intérieure. Avec sa concubine, il a déjà eu un enfant, mais sa vie de couple non engagé le laisse insatisfait. Il a traîné dans tous les milieux interlopes de Milan, et particulièrement dans le groupe très fermé des Manichéens. Mais il a du mal à croire Dieu du Mal… Et sa vie de plaisirs (ripailles, aventures, soûleries) lui laisse un goût amer en bouche.

La venue. Quelle venue ? dans Communauté spirituelle previewJe disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent : « Prends et lis ! (« Tolle et lege ») ; prends et lis ! » 

Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant ; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier Chapitre venu. (…) 

Je revins vite à la place où Alypius était assis ; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à flatter votre chair dans ses désirs » (Rm 13,11-14). Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces ligues à peine achevées ; il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.

Saint Augustin, Confessions VIII, 12 n°29. 

 

Il suffit parfois de la voix d’un enfant dans le jardin voisin (« Tolle et lege ») pour que l’imprévu fasse irruption et change le cours d’une vie en un instant.

Ce jour-là, on peut dire que le Fils de l’homme est venu dans la vie d’Augustin. Il datera symboliquement sa conversion au Christ de ce jour où il a laissé un texte de la Bible – notre deuxième lecture de ce dimanche (Rm 13,11-14) ! – devenir une parole percutante, écrite spécialement pour lui, le bouleversant de fond en comble.

 

Ce fameux « Tolle et lege » est devenu l’archétype de bien des conversions flash qui, depuis Saül sur la route de Damas, parsèment l’histoire de l’Église de ces renversements subits où quelque chose d’unique arrive dans l’existence de quelqu’un et le transforme instantanément : la confession de Charles de Foucauld dans une église parisienne par l’abbé Huvelin, la vue de vieillards à l’agonie dans les rues de Calcutta pour Mère Teresa, le chant du Magnificat derrière un pilier de Notre-Dame de Paris pour Claudel, le soupir de son père devant les chaussons de Noël dans la cheminée pour la petite Thérèse, la découverte de la Bible dans une malle chinoise par des lettrés coréens etc.

Comme pour nous, il y a des évènements qui font date, dans lesquels nous reconnaissons après coup la venue du Christ en nous.

 

C’est l’une des interprétations possibles de notre évangile de ce dimanche (Mt 24,37-44), annonçant la venue du Fils de l’homme :

« Ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. (…) Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra ».

Pour Augustin comme pour les autres, le Fils de l’homme est venu jusqu’à lui à partir de ce Tolle et lege singulier.

Les mystiques ont longuement développé cette intuition au cours des siècles : la venue du Fils de l’homme peut se réaliser en moi, aujourd’hui. C’est le château intérieur de Thérèse d’Avila, la vive flamme d’amour de Saint Jean de la Croix, la naissance du Verbe en nous des mystiques rhénans (Tauler, Eckhart, Suso), la déification des starets orthodoxes, l’union à Dieu des béguines (Hildegarde von Bingen, Hadewith d’Anvers).

Autrement dit : l’Avent, c’est aujourd’hui ! Il nous est possible, en laissant l’Esprit du Christ devenir notre intime, de goûter la venue du Fils de l’homme en toutes choses, dès maintenant.

 

Les 4 venues du Fils de l’homme

La première venue du Fils de l’homme est bien sûr l’Incarnation, la venue en notre chair.

La deuxième venue est celle dont parle notre évangile, du moins en première interprétation : à la fin (= l’accomplissement) des temps, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts comme nous le rappelle le Credo.

Comme ces deux venues sont très loin de nous (la probabilité pour nous de voir le retour ultime du Christ est… infime !), les chrétiens ont vite réalisé que pour chacun d’entre eux, il y a une rencontre assez probable du Christ venant à nous : notre propre mort. L’eschatologie alors été remplacée en pratique dans l’Occident du Moyen Âge par « l’art de bien mourir », c’est-à-dire la préparation de cette venue personnelle du Fils de l’homme qu’est notre mort. Loin de l’euthanasie contemporaine, la « bonne mort » du Moyen Âge était l’art de cultiver la conscience d’être fragile et éphémère, et de mettre sa vie en ordre sans tarder, car la mort pouvait survenir à tout moment. C’est la troisième venue du Fils de l’Homme.

 Augustin dans Communauté spirituelleLa quatrième venue du Christ est celle d’Augustin, celle que les mystiques de tous les âges ont désirée et recherchée : l’union intime avec le Christ, la naissance du Verbe en nous.

 

Intéressons-nous à cette quatrième venue.

Dans notre Évangile, Jésus semble la lier à l’arrivée d’un évènement extraordinaire : le déluge, le voleur. La venue du Fils de l’homme en nous est toujours médiatisée par un évènement : comment reconnaître celui-ci lorsqu’il survient ? Comment discerner parmi tout ce qui nous arrive ce qui est signe du Christ qui s’approche ? Ce qui est porteur d’une communion profonde avec lui ? Il y a tant de bruit et de fureur autour de nous… Les faits divers s’amoncellent et disparaissent, les grands titres des journaux télévisés ne changent pas forcément notre proximité avec le Christ, les rumeurs des réseaux sociaux n’ont pas toutes le même impact. Les évènements extraordinaires de ma vie ne sont pas tous porteurs d’une signification spirituelle etc.

 

Proposons ici cinq critères de discernement auquel un évènement doit satisfaire pour pouvoir médiatiser la venue du Fils de l’homme en nous [1] : la surprise, l’imprévu, l’altérité, l’irréversible, le récit.

 

L’évènement est une surprise

Un Dieu plein de surprises Sinon c’est un fait attendu, la conclusion logique d’une série de forces en présence.

À tel point qu’on a voulu sauvegarder le potentiel de nouveauté cachée en toute naissance par exemple en l’appelant « heureux évènement », alors qu’elle est le plus souvent programmée, voire déclenchée. Car se laisser surprendre par l’enfant nouveau-né est bien un enjeu parental : ces quelques kilos de chair et de sang ne sont pas que la résultante de nos désirs et de nos projections.

L’évènement est d’abord une surprise de la conscience : « Je ne m’y attendais pas ».

Pour discerner des évènements, il faut donc commencer par apprendre à être surpris ! Ce qui n’est pas loin de la capacité à s’étonner, être curieux de ce qui sort de l’ordinaire. Moïse est surpris par ce buisson qui brûle sans se consumer. Abraham est surpris de voir ce bélier pris par les cornes dans les ronces. Joseph est étonné du ventre de Marie qui s’arrondit sans qu’il y soit pour rien. Paul est littéralement désarçonné par cette lumière intérieure qui le bouleverse sur le chemin de Damas. Jésus lui-même est surpris par la foi du centurion romain, l’insistance de la femme hémorroïsse, ou l’universalisme de la libanaise qui réclame les miettes des petits chiens sous la table…

Parce qu’il est surprenant, l’évènement nous arrache à notre référentiel habituel ; il nous ouvre à une autre manière de voir le monde. Il est ce « jaillissement continu d’imprévisible nouveauté », comme aimait à le qualifier Bergson.
Divine surprise !

 

L’évènement est imprévisible

Sinon c’est le résultat d’un calcul.

Rabbi Zeira disait à des rabbis qui discutaient de l’arrivée du Messie en sa présence: « Je vous en prie, ne la rendez pas lointaine [par vos discours] car on nous a enseigné que trois choses peuvent arriver à l’improviste : le Messie, une trouvaille et la piqure d’un scorpion » (Traité Sanhedrin 97a).


Nulle programmation dans l’évènement : il jaillit, sans nécessité autre que lui-même. Ainsi la Création : pour Dieu, elle n’est pas nécessaire. Mais elle jaillit, librement, de
la liberté divine, sans autre contrainte qu’elle-même. Beaucoup de nos rencontres humaines sont ainsi : non préparées, non nécessaires, elles nous frappent de plein fouet au moment où nous nous y attendons le moins. De la rencontre amoureuse à l’éblouissement spirituel, du choc de l’émotion artistique à la révélation provoquée par une lecture, qui aurait pu prédire que tel livre, telle musique, tel visage, deviendrait sa source d’inspiration, son mari, sa femme, son ami, son maître à penser ?

 

51HSHR3V61L._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ AventLa théorie du chaos nous enseigne qu’il y a deux formes d’imprédictibilité. Quand nous n’avons pas toutes les données ni toute la puissance de calcul nécessaire, même s’il y a des lois précises, leurs résultats nous échappent. On parle alors de chaos déterministe. En théorie, il est possible de prévoir, mais en pratique, c’est trop compliqué et trop sensible pour avancer des conclusions certaines.
Mais il existe d’autres situations où, structurellement, il nous est impossible de prédire ce qui va arriver. En mathématiques, des courbes divergent sans qu’on puisse à l’avance savoir vers quelle valeur elles le feront (bifurcation de Feigenbaum). En physique quantique, il est impossible de prédire en même temps la vitesse et la position d’une particule (principe d’incertitude d’Heisenberg). On parle alors de chaos indéterministe, c’est-à-dire d’une impossibilité structurelle d’annoncer ce qui va se passer.

 

L’évènement au sens biblique relève bien sûr de cette seconde catégorie : il surgit, sans qu’on puisse l’annoncer, tel Cyrus permettant aux juifs exilés de revenir à Jérusalem. En plein exil, qui aurait parié sur un roi perse pour revenir de Babylone ? En plein désert, quel hébreu aurait parié sur la manne pour nourrir le peuple ? Sur les cailles ? Et qui aurait pu imaginer que le grand Dieu d’Israël irait s’incarner dans un nourrisson d’un obscur village de la Galilée méprisée… ?

Discerner les évènements nous demande donc de guetter ce qui dépasse nos prévisions, ce qui déborde nos calculs, ce qui ne faisait pas partie de nos stratégies initiales.

 

L’évènement est signe d’altérité

Affiche de l'exposition - Venus d'ailleurs. Matériaux et objets voyageurs - 40 x 60 cmSinon c’est le train-train qui continue.

Le mot évènement dit bien qu’il vient d’ailleurs : ex-venire. Il atteste qu’il y a un au-dehors de notre système ordinaire. Et dans la Bible, il est le signe du Tout-Autre qui se manifeste tout proche.

Grâce à l’évènement, nous découvrons qu’il y a un autre monde possible : d’autres relations (amoureuses, amicales, intellectuelles etc.), d’autres peuples, d’autres lectures, musiques, danses, peintures ; d’autres infinis à explorer…

L’évènement est d’ailleurs et d’autrui. S’il « arrive », c’est que nous n’en sommes pas les auteurs ni les acteurs. Notre action ne sera jamais qu’une réponse : il a toujours déjà pris les devants. Pour qui ne pense la liberté qu’en termes d’autonomie et d’indépendance, l’évènement est une épreuve. Par définition, il n’est pas choisi, il vient d’ailleurs. En langage stoïcien, il est toujours du mauvais côté, de celui des « choses qui ne dépendent pas de nous » et qui, à ce titre, troublent la liberté. Mais puisque la vie est pleine d’évènements, et que de plus ils ne sont pas tous malheureux, ne faut-il pas plutôt s’efforcer de déchiffrer le sens, pour la liberté, de cette altérité qui vient sans cesse déranger son autonomie ?

Parce qu’il nous révèle une altérité inconnue, l’évènement est un appel à ouvrir notre cœur et notre intelligence à ce que nous ne connaissions pas auparavant.

 

L’évènement est irréversible

irreversibilite évènementSinon il n’est qu’un feu de paille sans lendemain.

Le surgissement de l’évènement marque une frontière : il y a un avant et un après. Il nous marque au fer rouge pour transformer radicalement nos manières de vivre, penser, consommer, travailler, aimer. C’est toute la différence entre le touriste et le missionnaire. Le touriste trouve le pays très joli, il prend des photos, il en parle savamment à son retour, mais en réalité il ne change rien à sa vie d’avant. Il ne fait qu’ajouter à son tableau de chasse. Le missionnaire est bouleversé par la culture de l’autre, au point souvent d’apprendre sa langue, ses mœurs, et de vivre avec lui, comme lui.

Irréversible, l’évènement ne se répète pas, sinon c’est de la mécanique, ou un symptôme. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », disait déjà le vieil Héraclite…


Il y a de l’irréversible (au sens positif) dans l’évènement biblique : rien ne sera plus comme avant pour Paul après le chemin de Damas ; Sarah la stérile sera enceinte après la visite surprise des trois voyageurs ; Marie de Magdala suivra Jésus jusqu’à la croix après avoir été guérie etc.

Si l’évènement ne change rien dans nos vies après, ce n’est pas un évènement, c’est un fait divers. Et les faits divers peuplent inutilement les journaux télévisés en se faisant passer pour importants.

 

L’évènement appelle notre récit

41qF91w0SQL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_ML2_ MessieSinon, il demeure enfoui dans l’inconscient personnel et collectif.

Le récit permet de donner un sens à ce qui est arrivé de manière surprenante, imprévisible, hors normes, irréversible. Ce besoin de raconter les évènements pour les inscrire dans une histoire et ainsi leur donner du sens est à la racine de l’écriture biblique. Sans ces textes, les rencontres extraordinaires d’Abraham à Moïse, de David à Marie, seraient cachées, oubliées, stériles.

Si je ne raconte pas ce qui m’est arrivé, je ne suis qu’un bateau ivre ballotté au gré des vagues contradictoires. Les Confessions de Saint Augustin ont marqué en Occident le début de ce genre littéraire où un auteur se raconte pour comprendre la cohérence de son parcours personnel et collectif. Écrit à l’époque du déclin de l’empire romain, il est frappant de voir combien le récit d’Augustin nous permet de comprendre l’effondrement à venir, et nos propres déclins …

Parce qu’il fait brèche dans l’ordinaire, l’évènement rend possible une autre intelligibilité de mon histoire. Si personne ne raconte la Shoah, elle n’aura servi à rien et la Bête de l’antisémitisme réapparaîtra, sous une forme sous une autre. Si le romancier n’écrit pas ses bouquins, tout un pan de la conscience contemporaine ne sera pas exploré. Si nous ne racontons pas l’évènement de l’élection de Jean-Paul II en pleine crise communiste, nous ne comprendrons rien au conflit actuel avec la Russie etc.

 

Raconter un évènement, c’est le situer rétrospectivement dans une séquence causale intelligible, le mettre à la première personne, c’est-à-dire l’assumer comme sien, et l’inscrire dans une trame temporelle qu’il contribue alors à orienter. En hébreu, évènement et parole se disent par le même terme : davar. Tant que l’évènement n’est pas venu à la parole, tant que la parole n’est pas elle-même devenue évènement, le premier reste un fait brut, sinon brutal, la seconde risque l’insignifiance et le bavardage.

 

Cette rupture que l’évènement opère entre le passé et l’avenir, au point de « faire date », n’est pas déchiffrable en l’instant. Même si l’évènement est spectaculaire, nous ne pouvons jamais saisir son sens sur le fait, ni le dominer de surplomb ; nous ne savons jamais sur le moment les promesses ou les menaces qu’il renferme : l’évènement, comme Dieu, ne se laisse voir que de dos. Il faut du temps, de la rumination, de la prière, pour qu’ensuite, par le récit, de possibles interprétations de ce qui est arrivé se fassent jour et éclairent notre avenir à partir de ce point singulier de notre histoire.

 

Parce qu’il est source d’intelligibilité, l’évènement ouvre notre compréhension du monde à d’autres possibles, et c’est en trouvant les mots pour le dire que nous en faisons un aiguillage efficace et sûr.

 

L’évènement du jardin de Milan a bouleversé la vie d’Augustin.

Comme pour lui, le Fils de l’homme vient aujourd’hui frapper à notre porte.

Comment l’entendre ? Comment lui ouvrir ?

Apprenons à discerner les évènements des faits divers, à écouter dans ces évènements l’appel à changer de vie qu’ils recèlent, en racontant ce qui nous est arrivé…

_____________________________________________

[1]. Je m’inspire ici librement de l’excellent article : La grâce du possible. Quand l’imprévu bouscule nos attentes, Dossier du numéro CHRISTUS N°198 Avril 2003
Cf. https://www.revue-christus.com/article/la-grace-du-possible-866

 

 

LECTURES DE LA MESSE


PREMIÈRE LECTURE

Le Seigneur rassemble toutes les nations dans la paix éternelle du royaume de Dieu (Is 2, 1-5)


Lecture du livre du prophète Isaïe

Parole d’Isaïe, – ce qu’il a vu au sujet de Juda et de Jérusalem.
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts, s’élèvera au-dessus des collines. Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : « Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers. » Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem, la parole du Seigneur.
Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre.
Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur.

 

PSAUME

(Ps 121 (122), 1-2, 3-4ab, 4cd-5, 6-7, 8-9)
R/ Dans la joie, nous irons à la maison du Seigneur. (cf. Ps 121, 1)

 

Quelle joie quand on m’a dit :
« Nous irons à la maison du Seigneur ! »
Maintenant notre marche prend fin
devant tes portes, Jérusalem !

 

Jérusalem, te voici dans tes murs :
ville où tout ensemble ne fait qu’un !
C’est là que montent les tribus,
les tribus du Seigneur.

 

C’est là qu’Israël doit rendre grâce
au nom du Seigneur.
C’est là le siège du droit,
le siège de la maison de David.

 

Appelez le bonheur sur Jérusalem :
« Paix à ceux qui t’aiment !
Que la paix règne dans tes murs,
le bonheur dans tes palais ! »

 

À cause de mes frères et de mes proches,
je dirai : « Paix sur toi ! »
À cause de la maison du Seigneur notre Dieu,
je désire ton bien.

 

DEUXIÈME LECTURE
« Le salut est plus près de nous » (Rm 13, 11-14a)

 

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains

Frères, vous le savez : c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil. Car le salut est plus près de nous maintenant qu’à l’époque où nous sommes devenus croyants. La nuit est bientôt finie, le jour est tout proche. Rejetons les œuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière. Conduisons-nous honnêtement, comme on le fait en plein jour, sans orgies ni beuveries, sans luxure ni débauches, sans rivalité ni jalousie, mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ.

 

ÉVANGILE

Veillez pour être prêts (Mt 24, 37-44)
Alléluia. Alléluia. Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »
Patrick BRAUD

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22 novembre 2020

Dans l’événement, l’avènement

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Dans l’événement, l’avènement

Homélie pour le premier Dimanche de l’Avent / Année B
29/11/2020

Cf. également :

L’événement sera notre maître intérieur
Se laisser façonner
L’Apocalypse, version écolo, façon Greta
Quand le cœur s’alourdit
Laissez le présent ad-venir
Encore un Avent…
L’absence réelle
Le syndrome du hamster

Le cygne noir

Dans l’événement, l’avènement dans Communauté spirituelle 41Ptb+MJrsL._SX330_BO1,204,203,200_Avant la découverte de l’Australie au XVIIe siècle, les Européens étaient persuadés que tous les cygnes étaient blancs sans exception. Ils procédaient par induction, c’est-à-dire en généralisant ce que leur expérience empirique leur fournissait comme renseignements : ‘nous n’avons vu que des cygnes blancs jusqu’à présent, et des milliers. C’est donc qu’ils doivent être tous blancs’. Quel choc lorsque les explorateurs témoignèrent avoir vu des cygnes noirs sur la terre australe ! L’événement fit sensation. Il suffit d’un seul volatile sombre pour ruiner une croyance de plusieurs générations…

Depuis, l’expression « cygne noir » est devenue le symbole de ces événements surprenants qui viennent casser la trajectoire établie des idées et des croyances. C’est un ancien trader américain, statisticien de formation, qui en a popularisé l’usage en 2007 avec son best-seller : « Le cygne noir. La puissance de l’imprévisible » (Éditions Belles-Lettres). Nassim Taleb discernait ainsi quelques événements, inattendus et puissants, qui ont occasionné autant de bifurcations dans l’histoire contemporaine : les attentats du 11 septembre 2001, la guerre civile libanaise, le krach boursier de 1987 ou encore l’ouragan Katrina.

Pour Taleb, le « cygne noir » a trois caractéristiques : son « aberration » (il sort totalement du cadre ordinaire), son impact extrêmement fort, et sa prévisibilité rétrospective (on élabore après coup des théories explicatives).

Il se montrait même prophétique en envisageant un jour qu’un virus profitant de la mondialisation pourrait remettre en cause bien des croyances en économie et en politique : « Plus l’on voyagera sur cette planète, plus graves seront les épidémies. (…) Je pressens le risque qu’un grave virus, très étrange, se répande à travers la planète. » (p. 1093 dans l’édition française). La mondialisation, à travers la complexification des échanges et l’ultra-connexion démultiplient l’impact des « cygnes noirs » : nous vivons selon le mot de Taleb en « Extremistan », là où les risques systémiques extrêmes sont accrus.

 

Les quatre Avents

Traditionnelle couronne de l'Avent.Par bien des aspects, l’Évangile de ce premier dimanche de l’Avent (Mc 13, 33-37) rejoint l’avertissement de Nassim Taleb sur les cygnes noirs qui surgissent autour de nous : « Veillez ! ».  « Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis ».

C’est comme si Jésus nous prévenait : il y aura des cygnes noirs que vous devrez discerner pour repérer la venue du maître de maison, à l’improviste. Discerner les cygnes des temps, en quelque sorte, en attendant la venue du Christ. C’est bien le sens profond de cette période de l’Avent qui commence : mettre tous nos sens en éveil afin de repérer ce qui pourrait révéler la venue du Fils de l’Homme. Les Pères de l’Église distinguaient deux avènements du Christ : dans l’histoire (à Bethléem), et à la plénitude de l’histoire (le retour du Christ, sa Parousie). Ainsi saint Jean Chrysostome (IV° siècle) : « Nous annonçons l’avènement du Christ : non pas un avènement seulement, mais aussi un second, qui est beaucoup plus beau que le premier. Celui-ci, en effet, comportait une signification de souffrance, et celui-là porte le diadème de la royauté divine ».

Plus tard, la Parousie tardant (c’est le moins que l’on puisse dire !), les chrétiens, fatigués d’attendre l’étape ultime de l’humanité, se sont concentrés sur leur fin individuelle : la mort omniprésente depuis la grande peste et les guerres qui déchiraient l’Occident. Heureusement, en même temps, s’est développé un courant mystique d’intériorisation de la venue du Verbe en nous : aujourd’hui Christ prend naissance en nous. Chaque instant présent peut avoir une intensité eschatologique.

Nous avons donc quatre interprétations de l’Avent (= ad-ventus = venue) du Christ : Noël, la Parousie, la mort individuelle, le présent mystique.
Explorons davantage ce dernier sens de l’Avent, à l’aide de l’événement-cygne-noir qui nous prévient de la venue du maître de maison.

Deux mots du texte de Marc peuvent nous aider à repérer les caractéristiques de cette venue intérieure : moment de grâce / καιρὸς (kairos) et soudain /ἐξαίφνης (exaiphnes).

 

L’événement Kairos

Cronos vs. KairosLa distinction entre Kronos et Kairos est bien connu : le premier est un sens linéaire, mesurable (chronométrable) qui s’écoule selon des lois numériques précises ; il est donc prédictible. Le second est davantage de l’ordre de la disruption, d’une fracture qui rompt la continuité et la linéarité de l’histoire ; il est imprédictible. Le Kairos est l’événement de grâce en qui se manifeste et se récapitule l’amour de Dieu pour tous et pour chacun. Chez Marc, c’est le temps du royaume de Dieu (Mc 1,5 : « Le temps (kairos) est accompli, et le royaume de Dieu est proche »), le temps de récolter les figues sur l’arbre (Mc 11, 13 : « en s’approchant, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison (kairos) des figues. »), le temps de vendanger la vigne dont Dieu désire les fruits (Mc 12, 2 : « Le moment (kairos) venu, il envoya un serviteur auprès des vignerons pour se faire remettre par eux ce qui lui revenait des fruits de la vigne. »), le temps où l’on criera : ‘voilà le Messie !’ (Mc 13,33). Matthieu précise : « mon temps (kairos) est proche » (Mt 26,18) et l’on devine que ce Kairos est lié à l’heure de Jésus selon saint Jean, dont l’événement de la Croix constitue l’accomplissement paradoxal et étonnant.

Retrouver la capacité de discerner l’événement-Kairos dans l’instant présent de notre Kronos est un enjeu spirituel de ce temps de l’Avent.

Cela demande d’être présent à soi-même, de guetter les bifurcations, les ruptures, les disruptions qui viennent soudain percuter notre trajectoire personnelle. Veiller ainsi, c’est reconnaître le passage de Dieu dans le présent, ce que l’engourdissement de la routine habituelle risque de nous faire manquer. Ce Kairos peut advenir lors d’une lecture intense, une musique bouleversante, un croisement de regards, un visage, un silence contemplatif, tout ce qui dilate le cœur à l’infini… Dieu se faufile dans nos vies mieux que les fragrances à travers les pores d’un diffuseur de parfum !

 

La soudaineté de l’événement

Une deuxième caractéristique de la venue du maître de maison dans notre Évangile est sa soudaineté, à l’improviste (Mc 13,36). Le terme ἐξαίφνης (exaiphnes) est utilisé cinq fois dans le nouveau Testament :

- dans notre évangile : « s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. » (Mc 13, 36)
- à Bethléem : « Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : » (Lc 2, 13)
- lors de la libération subite d’un épileptique de sa maladie : « et il arrive qu’un esprit s’empare de lui, pousse tout à coup des cris, le secoue de convulsions et le fait écumer ; il ne s’éloigne de lui qu’à grand-peine en le laissant tout brisé. » (Lc 9, 39)
- sur la route de Damas, quand Saül est soudain enveloppé de lumière : « Comme il était en route et approchait de Damas, soudain une lumière venant du ciel l’enveloppa de sa clarté » (Ac 9, 3). « Donc, comme j’étais en route et que j’approchais de Damas, soudain vers midi, une grande lumière venant du ciel m’enveloppa de sa clarté » (Ac 22, 6).

Veiller nous invite alors être attentifs à tous ces éclairs qui zèbrent nos ciels d’orage : lorsque soudain quelque chose ou quelqu’un traverse notre espace intérieur et y laisse une trace éblouissante, inoubliable. La surprise et l’événement sont liés : se laisser étonner par ce qui arrive est sans doute une condition pour rester vigilant comme le Christ nous y appelle. Ce qui nous arrive soudainement, à l’improviste, de façon imprévue et imprévisible a de fortes chances de pouvoir être interprété comme un des signes (des cygnes) avant-coureurs d’une venue divine en nous. Rien d’automatique à cela : à nous de discerner, d’éprouver la fécondité de ces éclaire de foudre, de les connecter à notre travail ordinaire de serviteurs.

Kairos et soudaineté : ces deux caractéristiques de l’événement de grâce nous permettent  de discerner l’avènement du Christ dans le présent de nos vies.
L’Avent, c’est maintenant : c’est aujourd’hui le jour du salut (2 Co 6,2).
On peut d’ailleurs sans peine relier ces caractéristiques à celles que décrivait Taleb pour le cygne noir : leur étrangeté, leur fort impact, l’éclairage qu’ils projettent après coup sur notre histoire.

« Les événements ont cessé de faire grève », écrivait le sociologue Jean Baudrillard quelques jours après le 11 Septembre 2001 : les avions se fracassant sur les tours jumelles venaient mettre un point final à une décennie d’apparente « fin de l’histoire ». Imprévisible, inattendu, aux conséquences inouïes, le 11 Septembre avait tout de ce que Nassim Taleb appelle un « cygne noir ». La pandémie du Coronavirus prend le relais, ainsi que – hélas ! – les attentats en France en Octobre.

Et chacun connait de tels cygnes noirs, petits ou grands, dans sa vie personnelle.

Réapprenons pendant ces cinq semaines d’avant à repérer les moments privilégiés (Kairos) et soudains où le Christ vient au-devant de nous, à l’improviste, comme par effraction.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais ! » (Is 63, 16b-17.19b ; 64, 2b-7)

Lecture du livre du prophète Isaïe

C’est toi, Seigneur, notre père ; « Notre-rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom. Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Reviens, à cause de tes serviteurs, des tribus de ton héritage. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. Jamais on n’a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n’a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend. Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice, qui se souvient de toi en suivant tes chemins. Tu étais irrité, mais nous avons encore péché, et nous nous sommes égarés. Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés. Tous, nous étions desséchés comme des feuilles, et nos fautes, comme le vent, nous emportaient. Personne n’invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi. Car tu nous as caché ton visage, tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes. Mais maintenant, Seigneur, c’est toi notre père. Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main.

PSAUME
(79 (80), 2ac.3bc, 15-16a, 18-19)
R/ Dieu, fais-nous revenir ;que ton visage s’éclaire,et nous serons sauvés !  (79, 4)

Berger d’Israël, écoute,
resplendis au-dessus des Kéroubim !
Réveille ta vaillance
et viens nous sauver.

Dieu de l’univers, reviens !
Du haut des cieux, regarde et vois :
visite cette vigne, protège-la,
celle qu’a plantée ta main puissante.

Que ta main soutienne ton protégé,
le fils de l’homme qui te doit sa force.
Jamais plus nous n’irons loin de toi :
fais-nous vivre et invoquer ton nom !

 

DEUXIÈME LECTURE
Nous attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ (1 Co 1, 3-9)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

Frères, à vous, la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu. Car le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous. Ainsi, aucun don de grâce ne vous manque, à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.

 

ÉVANGILE
« Veillez, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison » (Mc 13, 33-37)
Alléluia. Alléluia.Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut. Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Prenez garde, restez éveillés : car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C’est comme un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et demandé au portier de veiller. Veillez donc, car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin ; s’il arrive à l’improviste, il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis. Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Patrick BRAUD

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28 août 2017

Le serpent temporel

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

Le serpent temporel

Homélie du 22° Dimanche du temps ordinaire / Année A
03/09/2017

Cf. également :
L’effet saumon
Le jeu du qui-perd-gagne
L’identité narrative : relire son histoire
L’événement sera notre maître intérieur
Bonne année !
Les trois dimensions de Pentecôte

Les thèmes des lectures de ce dimanche sont nombreux : les jérémiades du prophète devant avertir son peuple, le vrai culte spirituel selon saint Paul, Pierre traité de Satan, l’annonce de la Passion et de la venue ultime du Fils de l’homme, et l’insondable impératif : prendre sa croix, perdre sa vie…
Attachons-nous pour une fois au psaume 62 (63) de ce dimanche, tel que la liturgie  nous le livre :

Dieu, tu es mon Dieu,
je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.

C’est un petit bijou mystique qui parle de quête, de soif, de désir, de faim et de louange.
Regardons plus précisément les temps des verbes du psaume, et la manière dont ils s’enchaînent :

 Ps62 Temps des verbesOn constate que l’orant navigue sans cesse entre passé / présent / futur mais pas dans l’ordre ! Il va du présent solitaire : « tu (absent) /je » et inquiet (« je te cherche ») au présent apaisé (« mon âme s’attache à toi, ta droite me soutient ») et amoureux (moi <=> toi).

Pour parcourir ce chemin d’apaisement et de communion, le psalmiste plonge dans le passé afin de trouver les traces de l’action de Dieu autrefois en sa faveur, puis il revient au présent pour déclarer son amour, laisse jaillir son désir de célébrer la louange de l’être aimé le reste de sa vie. Puis à nouveau il refait une incursion dans son histoire personnelle pour faire mémoire des moments où Dieu est venu à son secours, et revient ainsi apaisé à la jouissance de la présence de Dieu en lui, et de lui en Dieu.

Ce psaume a les accents du Cantique des cantiques (ou l’inverse !), car c’est la même quête qui pousse la bien-aimée vers son amant.

Pourtant, c’est sans doute un lévite qui l’a composé : « lever les mains » et le « festin » font allusion au sacrifice du Temple ; les « ailes » évoquent celles des chérubins dans le Saint des saints du Temple ; le « sanctuaire » (Temple) est le lieu où il contemple Dieu, où il reste des heures pendant son service à chercher et contempler… Ce n’est guère l’image que nous avons d’un lévite, fonctionnaire attaché aux cérémonies et services d’ordre du Temple de Jérusalem. Nous sommes plutôt habitués au lévite scrupuleux de la parabole de Jésus, qui évite le blessé sur la route pour ne pas devenir impur (Lc 10,32). Ou aux lévites venant avec les prêtres soumettre Jésus à une série de questions (« qui es-tu ? ») pour l’examiner sous toutes les coutures et lui tendre des pièges (Jn 1,19).

Eh bien non ! On peut être fonctionnaire et dévoré d’un feu intérieur ; on peut avoir le souci de construire de belles liturgies et les vivre au plus intime comme une quête amoureuse et passionnée. Eugen Drewermann opposait autrefois les « fonctionnaires de Dieu » (die Klëriker) à ceux qui au seuil de nos églises cherchent sans trouver des compagnons de questionnement. Il n’avait pas tort de souligner ce danger, mais notre lévite de ce dimanche nous rassure : le ‘service public de la religion’ n’est pas incompatible avec une authentique vie spirituelle, voire une bouleversante quête mystique en ce psaume 62 ! Bonne nouvelle pour tous les prêtres et agents pastoraux confrontés sur le terrain aux contraintes de ce service public de la religion : leur mission n’est pas obligatoirement usante, ils peuvent au contraire y trouver la source d’une aventure spirituelle intense…

Revenons à ce serpent temporel dont nous avons repéré la reptation dans le psaume : c’est d’une certaine manière la philosophie juive du temps qui s’y exprime. Non pas le temps cyclique des Grecs et autres civilisations polythéistes, avec le mythe de l’éternel retour auquel il faut sacrifier régulièrement pour rétablir l’harmonie originelle ou presque. Non pas le temps linéaire des Lumières, avec son mythe du Progrès qui a engendré tant de désillusions (dont le réchauffement climatique risque d’être la pire). Non : la conception juive du temps est très originale, irréductible aux autres. Elle s’appuie sur la mémoire du passé pour croire que Dieu agira à nouveau, et ainsi s’ancrer grâce à sa promesse dans un présent ouvert à l’intervention divine.

Notre psaume 62 (et bien d’autres) circule avec aisance entre le mémorial, la promesse, la confiance, à la manière des systèmes complexes se nourrissant de boucles rétroactives (feed-back) pour évoluer d’eux-mêmes.

Le christianisme assumera cette vision complexe du temps, avec un ajout  fondamental : l’eschatologie déjà réalisée en Jésus ressuscité. Pour le dire plus simplement : depuis que Dieu a ressuscité Jésus de Nazareth, le futur est déjà accompli, notre avenir est déjà réalisé en Christ. C’est donc de cet avenir que nous tirons force, courage et confiance afin d’affronter le présent, assuré par la mémoire du passé que Dieu est le même, hier aujourd’hui et demain.

Le festin dont parle le psaume 62 fait sûrement allusion aux festins d’animaux qu’engendraient les sacrifices de communion au Temple : on partageait les morceaux après l’offrande entre les membres de la famille et le prêtre. Il nous fait évidemment penser au festin eucharistique où notre espérance est « ancrée dans les cieux » (He 6,19). Dans l’eucharistie nous faisons mémoire de la Pâque du Christ, lui  qui est désormais au-devant de nous, assis à la droite de Dieu, d’où il peut nous accompagner dans nos combats actuels. Notre ‘serpent temporel’ chrétien ressemblerait alors plutôt à ceci :

Serpent temporel

C’est du futur eschatologique que nous viennent foi, espérance, et amour en s’appuyant sur la mémoire de ce que Dieu a fait pour nous, pour chacun. Ce n’est donc pas à la force des  poignets (mythe du Progrès) ni en soumission au destin (mythe de l’éternel retour) que nous construisons notre présent. Nous le recevons, gracieusement, de l’avenir auquel Dieu nous appelle et qui est déjà avec réalisé en Christ ressuscité nous  précédant en avant. Le passé n’a plus le dernier mot, comme dans la plupart des sciences humaines qui font du présent-futur la prolongation du passé (psychanalyse, économétrie, sociologie…). Il y a de l’imprévu, de l’évènementiel  qui surgit de l’avenir, radicalement imprédictible et irréductible à ce que nous connaissons déjà ou pouvons prévoir.

Cette grammaire des temps chrétienne se plogue bien fort bien avec celle du psaume 62 : il suffit d’ajouter cette note eschatologique où le futur (en Christ) in-forme (donne forme à) notre présent humain.

Les rabbins le disaient à leur manière : « souviens-toi de ton futur »

Que la quête amoureuse et mystique du psaume 62 devienne la nôtre.

Apprenez-le par cœur, il est fait pour cela. Vous vous surprendrez à laisser ses mots monter à vos lèvres lorsque le désir de vivre sera le plus intense, la soif de Dieu la plus inextinguible…

Lectures de la messe

Première lecture
« La parole du Seigneur attire sur moi l’insulte » (Jr 20, 7-9)

Lecture du livre du prophète Jérémie
Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.

Psaume
(Ps 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9)
R/ Mon âme a soif de toi, Seigneur, mon Dieu ! (cf. Ps 62, 2b)

Dieu, tu es mon Dieu,
 je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi languit ma chair,
terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
Ton amour vaut mieux que la vie :
tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir,
lever les mains en invoquant ton nom.
Comme par un festin je serai rassasié ;
la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
Mon âme s’attache à toi,
ta main droite me soutient.

Deuxième lecture
« Présentez votre corps en sacrifice vivant » (Rm 12, 1-2)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains
Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.

Évangile
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même » (Mt 16, 21-27)
Alléluia. Alléluia.
Que le Père de notre Seigneur Jésus Christ ouvre à sa lumière les yeux de notre cœur, pour que nous percevions l’espérance que donne son appel. Alléluia. (cf. Ep 1, 17-18)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
 Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »
Patrick BRAUD

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