L'homélie du dimanche (prochain)

24 avril 2017

Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier

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Emmaüs : mettre les 5 E dans le même panier

Homélie pour le 3° dimanche de Pâques / Année A
30/04/2017

Cf. également :
Le premier cri de l’Église
La grâce de l’hospitalité
Bon foin ne suffit pas
Ascension : la joyeuse absence
N’avez-vous pas lu dans l’Écriture ?
L’événement sera notre maître intérieur
2, 5, 7, 12 : les nombres au service de l’eucharistie

Le récit d’Emmaüs
La référence à Emmaüs est devenue un passage obligé dans nos représentations eucharistiques, depuis les tableaux de Rembrandt (au moins 9 sur le sujet!) à la prière eucharistique pour les grands rassemblements : « comme jadis pour les disciples d’Emmaüs, il explique pour nous les Écritures et nous partage le pain ». L’expression « comme jadis » tend à mettre le récit d’Emmaüs au même rang fondateur que les récits d’institution de l’eucharistie. Cette prière eucharistique transpose  explicitement le récit d’Emmaüs au « repas de l’amour » qu’est chaque eucharistie.

La liturgie des Heures, depuis la réforme liturgique suite à Vatican II, est profondément marquée par les références à Emmaüs (l’ancien Bréviaire romain ne le mentionnait que deux fois). Un hymne sur six environ du temps ordinaire y renvoie. Les lectures, antiennes et répons du temps pascal y font fréquemment allusion.

 

Les 5 E dans le même panier !
Louis-Marie Chauvet [1] analyse le texte en quatre parties, sur fond d’aller-retour à Jérusalem, qui est à la fois le symbole (spatial) du lien entre Jésus et l’Église, et celui (temporel) de la méditation des Écritures – chère aux Juifs – pendant le temps de marche sur la route (cf. Dt 6,7). On peut reformuler ces résultats, désormais classiques, en disant que l’eucharistie, telle qu’elle apparaît dans cette relecture d’Emmaüs, est la symbolisation (la mise-ensemble) des ‘E’ constitutifs de la vie chrétienne, ce qui signifie alors que les 5 ‘E’ suivants sont « mis dans le même panier » lorsque l’ekklèsia se rassemble pour l’eucharistie.

L’aller-retour symbolique des deux disciples, de Jérusalem à Emmaüs, nous invite en ce temps pascal à mettre tous nos œufs dans le même panier !
Il y a en effet cinq E dans ce texte, que l’Esprit du Ressuscité nous appelle à réunir afin de reconnaître sa présence-absence.

 

1) E comme Événement

« Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? »

Et ils racontent…
Par définition, l’événement est ce qui surgit, imprévu (ex-venire en latin = venir d’ailleurs), non maîtrisé. C’est aussi bien la crise financière de 2008 qu’un divorce trop rapide, une opportunité professionnelle inespérée qu’une rencontre merveilleuse. L’événement nous surprend, nous déroute, nous oblige à sortir de notre zone de confort. Pour les deux disciples d’Emmaüs, les événements de la semaine sainte sont si perturbants et inattendus qu’ils en ont perdu toute espérance :

« Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël ».

Manifestement rien ne s’est déroulé comme prévu, et le bruit des clous dans le bois de l’infâme  gibet de la croix a résonné comme le glas de leur ultime désillusion.
Pourtant, ils racontent tout cela à l’inconnu de passage. Et c’est ce qui va les préparer à accueillir son interprétation à lui des événements pour eux si obscurs.
« L’événement sera notre maître intérieur » (Emmanuel Mounier).
Nous avons tous besoin de raconter à d’autres les événements qui nous désarçonnent. Il nous faut trouver les mots, construire un récit en se confiant à quelqu’un, même un inconnu de passage (confesseur, accompagnateur spirituel, psychologue, équipe de révision de vie, ami fidèle…).

 

2) E comme Écriture
Le Ressuscité entend la soif de sens qu’expriment les disciples déroutés par les événements.

« Alors, il leur interprète dans l’Écriture ce qui le concernait ».

La Bible est le code qui nous permet de déchiffrer nos existences humaines.

Récitant les psaumes, nous y retrouvons notre colère, notre cri de souffrance, notre clameur d’espérance. Revivant la Passion du Christ dans les Évangiles, nous y reconnaissons les injustices qui nous frappent, les humiliations qui nous dégradent, les exclusions qui nous tuent. Avec Job nous nous révoltons devant Dieu à cause de ce qui nous arrive. Avec Jacob, nous luttons contre Dieu et nous nous roulons avec lui dans la poussière de nos combats intérieurs. Avec Abraham, nous avons envie de lever la main sur ce qui nous est le plus cher, jusqu’à ce que la violence nous apparaisse à nouveau comme interdite.

Impossible de comprendre quelque chose de Dieu dans les événements de nos vies si nous ne revenons pas à l’Écriture, lue, proclamée, interprétée.

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Les Pères de l’Église ont abondamment commenté ce texte en ce sens.
Par exemple Guillaume Durand, évêque de Mende (vers 1551), transmet une interprétation où la fraction du pain renvoie à l’explication des Écritures plus qu’à l’eucharistie : « il y est dit qu’ils reconnurent le Christ à la fraction du pain. Qu’est-ce que la fraction du pain sinon l’explication de l’Écriture ? Car c’est là que le Seigneur est reconnu ».

Ambroise de Milan (340-397) établit un parallèle entre la multiplication du pain de la Parole par la prédication et celle du pain eucharistique par la fraction. Dès lors, le pain que rompt Jésus est le pain de la parole, ce pain que distribuent les Apôtres et qui se multiplie à la mesure même de sa distribution : « dum dividitur, augetur » (Augustin), c’est-à-dire « il augmente pendant qu’il est divisé ». Le pain eucharistique « continue et parfait le don du Christ en sa parole ». Autrement dit, la parole conduit au pain eucharistique : « Tu as la nourriture fournie par les Apôtres; mange-la et tu ne défailliras pas. Cette nourriture, mange-la d’abord afin de pouvoir venir ensuite à la nourriture du Christ, à la nourriture du Corps du Seigneur… » Cette théologie du rapport parole et pain renvoie à Origène. On connaît le célèbre passage où celui-ci réclame le même respect pour la parole de Dieu que pour son corps eucharistique : « Si, pour conserver son corps, vous prenez tant de précaution, et à juste titre, comment croire qu’il y a un moindre sacrilège à négliger la parole de Dieu qu’à négliger son corps ? »

 

3) E comme Éthique

« Reste avec nous, car déjà le soir approche ».

Emmanuel Lévinas - Ethique et infini - Dialogues avec Philippe Nemo.L’hospitalité est encore aujourd’hui une vertu cardinale des peuples du Moyen-Orient et d’Afrique. Impensable de laisser un étranger tout seul dans la nuit ! L’éthique est bien ce sentiment de responsabilité envers l’autre, simplement parce qu’il est humain, et envers l’environnement, simplement parce qu’il est création de Dieu. Les événements médités et interprétés à la lumière de la Bible nous conduisent à prendre des engagements concrets, risqués, pour ce et ceux qui nous entourent.

Les Pères de l’Église n’ont cessé de souligner le lien qui unit les sacrements et la morale, la mystique et l’éthique. Grégoire le Grand (pape de 590 à 604) interprète le texte dans un sens éthique : « Les disciples dressent le couvert, servent la nourriture : Dieu qu’ils n’avaient pas reconnu quand il commentait la sainte Écriture, ils le reconnaissent à la fraction du pain. Ce n’est donc pas d’entendre les commandements de Dieu, c’est de les pratiquer qui les a éclairés ». C’est une exhortation à pratiquer l’hospitalité, qui traduit la perception très fine du rapport entre l’éthique chrétienne et l’expérience de la rencontre du Christ : « Recevez le Christ à votre table pour mériter d’être reçus par lui au banquet éternel; offrez maintenant un gîte au Christ-étranger, pour que, au moment du jugement, il ne vous ignore pas comme des étrangers, mais vous reçoive dans son royaume, comme des membres de sa famille ». Lecture mystique, et non moralisante, des implications éthiques de l’eucharistie.

St Augustin (354-430) fondait déjà cette interprétation éthique de Grégoire dans le lien entre l’accueil de l’étranger et la révélation du Christ : « Apprenez donc à pratiquer l’hospitalité; vous lui devez de reconnaître le Christ ».
« Retiens l’étranger si tu veux reconnaître ton Sauveur ».

L’Apologie de St Justin (100-165) décrit le partage avec les pauvres comme un élément liturgique structurant de l’eucharistie :
« [le jour du soleil, au cours de la réunion eucharistique] les fidèles, qui sont dans l’aisance et qui veulent donner, donnent librement, chacun ce qu’il veut ; ce qu’on recueille est remis à celui qui préside et c’est lui qui vient en aide aux orphelins et aux veuves, à ceux qui sont dans le besoin par suite de maladie ou pour toute autre cause, aux prisonniers, aux voyageurs, aux étrangers ; bref, il vient en aide à tous les malheureux. »

 

4) E comme Eucharistie

« Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna ».

sacrement de l'eucharistieLe geste est clairement eucharistique. Il ne vient qu’en quatrième position dans le texte. C’est assez dire que le sacramentel doit d’abord être précédé par tout un chemin catéchuménal, où l’on prend le temps de parler de soi, de se référer à l’Écriture, de transformer ses modes de vie. Alors peut venir le temps de la célébration et les sacrements. L’eucharistie enroule autour du geste de la fraction du pain ces différents éléments. Elle unit l’intime de nos vies, le tranchant de l’Écriture et le sérieux de nos engagements éthiques. Elle met un visage – celui du Ressuscité – sur le feu intérieur qui nous brûle. Elle révèle la cohérence de l’amour de Dieu à travers nos Passions. Elle dessine des lignes de force au milieu de nos fractures et de nos trajectoires multiples.

La théologie des deux tables opérée par le Concile Vatican II unit l’interprétation patristique sur la multiplication de la Parole, et celle plus moderne sur la fraction eucharistique comme sacrement pascal. « L’Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle l’a toujours fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de  prendre le pain de vie sur la table de la parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles ». (Dei Verbum 21; Sacrosanctum Concilium 48 ; 51). Le Missel Romain de Paul VI reprend ce thème des deux tables dans la Présentation Générale : « La messe comporte deux parties: la liturgie de la parole et la liturgie eucharistique [...] En effet, la messe dresse la table aussi bien de la parole de Dieu que du Corps du Seigneur, où les fidèles sont instruits et restaurés » (PGMR 8).

 

5) E comme Église
L’eucharistie fait se lever les disciples « à l’instant » pour retourner à Jérusalem retrouver les Onze. Eux qui s’éloignaient de la communauté, avec leurs regrets et leurs déceptions, ils y reviennent maintenant le cœur brûlant.

L’Église naît du besoin impérieux de partager avec d’autres l’éblouissement de nos illuminations les plus personnelles. C’est la joie communicative et extensive des amoureux incapables de taire leur encontre. C’est le chant incompressible, au-delà des paroles, qui nous fait exulter devant un paysage magnifique ou une musique incroyable.

L’Église est le fruit de la communion eucharistique car elle se nourrit de cette séquence d’Emmaüs : événements – écriture – éthique – eucharistie. Revenir vers Jérusalem est le signe d’une résurrection de l’espérance dont l’Église est le réceptacle et le catalyseur.

Elle est le sacrement fondamental de la communion salutaire offerte en Jésus-Christ (Lumen Gentium 1).

St Jérôme (347-420) atteste de l’existence d’une Église à Nicopolis, où l’on conservait la mémoire de notre épisode : « Nicopolis, qui auparavant s’appelait Emmaüs, près de laquelle le Seigneur, reconnu à la fraction du pain, consacra en église la maison de Cléophas (Cleopae domum in ecclesiam dedicavit ) ». Ce qu’on peut relire aujourd’hui, au-delà de l’indice archéologique, comme la trace d’une conviction évidente liant l’eucharistie et l’Église dans la conscience de Jérôme. L’eucharistie « enroule » symboliquement le Christ et l’Église dans une communion d’amour indissoluble.

Le pape François arrive au Campus Misericordiae entouré par des jeunes, samedi soir à Cracovie.

L’évangile des pèlerins d’Emmaüs met ensemble (c’est le sens du mot grec : sym-bole) les cinq E de Pâques  et nous invite à faire de même. Rompre le lien entre un seul de ces points et les autres, c’est morceler le Corps du Christ et rompre l’unité de la foi.

Quels sont les œufs de Pâques qui manquent à votre panier ?

Comment allez-vous laisser l’espérance pascale vous ressusciter ?

 


[1] . Cf. CHAUVET Louis-Marie,  Du symbolique au symbole. Essai sur les sacrements,  Cerf, coll. Rites et Symboles, Paris, 1979 ; étude reprise et amplifiée dans : CHAUVET L.M.,  Symbole et Sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Cerf, coll. Cogitatio Fidei n° 144, Paris, 1987, pp. 167-194.

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Ac 2, 14.22b-33)

Lecture du livre des Actes des Apôtres
Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir. En effet, c’est de lui que parle David dans le psaume : Je voyais le Seigneur devant moi sans relâche : il est à ma droite, je suis inébranlable. C’est pourquoi mon cœur est en fête, et ma langue exulte de joie ; ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts ni laisser ton fidèle voir la corruption. Tu m’as appris des chemins de vie, tu me rempliras d’allégresse par ta présence. Frères, il est permis de vous dire avec assurance, au sujet du patriarche David, qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et que son tombeau est encore aujourd’hui chez nous. Comme il était prophète, il savait que Dieu lui avait juré de faire asseoir sur son trône un homme issu de lui. Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas vu la corruption. Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez.

PSAUME

(Ps 15 (16), 1-2a.5, 7-8, 9-10, 11)

R/ Tu m’apprends, Seigneur, le chemin de la vie.
ou : Alléluia ! (Ps 15, 11a)

Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.
J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu !
Seigneur, mon partage et ma coupe :
de toi dépend mon sort. »

Je bénis le Seigneur qui me conseille :
même la nuit mon cœur m’avertit.
Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ;
il est à ma droite : je suis inébranlable.

Mon cœur exulte, mon âme est en fête,
ma chair elle-même repose en confiance :
tu ne peux m’abandonner à la mort
ni laisser ton ami voir la corruption.

Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !

 

DEUXIÈME LECTURE
« Vous avez été rachetés par un sang précieux, celui d’un agneau sans tache, le Christ » (1 P 1, 17-21)

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre
Bien-aimés, si vous invoquez comme Père celui qui juge impartialement chacun selon son œuvre, vivez donc dans la crainte de Dieu, pendant le temps où vous résidez ici-bas en étrangers. Vous le savez :ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Dès avant la fondation du monde, Dieu l’avait désigné d’avance et il l’a manifesté à la fin des temps à cause de vous. C’est bien par lui que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu.

ÉVANGILE
« Il se fit reconnaître par eux à la fraction du pain » (Lc 24, 13-35)
Alléluia. Alléluia.
Seigneur Jésus, ouvre-nous les Écritures ! Que notre cœur devienne brûlant tandis que tu nous parles. Alléluia. (cf. Lc 24, 32)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine),deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Jésus leur dit :« De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. » Il leur dit :« Quels événements ? » Ils lui répondirent :« Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. »Il entra donc pour rester avec eux.
 Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Patrick BRAUD

 

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13 février 2017

Le vrai sanctuaire, c’est vous

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Le vrai sanctuaire, c’est vous

Homélie du 7° dimanche du temps ordinaire / année A 19/02/2017
Cf. également :

Boali, ou l’amour des ennemis
También la lluvia : même la pluie !
Pray for Paris
L’amour du prochain et le « care »
J’ai trois amours
Amoris laetitia : la joie de l’amour

L’ancien évêque brésilien de Récife, Dom Helder Camara, racontait autrefois :

Afficher l'image d'origineUn jour, une délégation est venue me voir, ici, à Recife : - « Vous savez, Dom Helder, il y a un voleur qui a réussi à pénétrer dans telle église. Il a ouvert le tabernacle. Comme il ne s’intéressait qu’au ciboire, il a jeté les hosties par terre, dans la boue… Vous entendez, Dom Helder : le Seigneur vivant jeté dans la boue !… Nous avons recueilli ces hosties et les avons portées en procession jusqu’à l’église, mais il faut faire une grande cérémonie de réparation !… » - « Oui, je suis d’accord. On va préparer une procession eucharistique. On va réunir tout le monde. On va vraiment faire un acte de réparation. Le jour de la cérémonie, quand tout le monde était là, j’ai dit : « Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je te demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas que tu es vraiment présent et vivant dans l’Eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue, mais dans la boue vit le Christ tous les jours, chez nous, au Nordeste ! Il nous faut ouvrir les yeux ! » Et je disais que le meilleur fruit de la communion au Corps du Christ dans l’Eucharistie serait que le Christ ainsi reçu nous ouvre les yeux et nous aide à de reconnaître l’Eucharistie des pauvres, des opprimés, de ceux qui souffrent. C’est sur cela que nous serons jugés, le dernier jour… [1]

Contestant toutes les réductions de la spiritualité chrétienne à des états d’âme intérieurs, Dom Helder Camara rappelait dans cet épisode célèbre le cœur de la désacralisation biblique que Paul résumait ainsi dans notre première lecture :

Frères, ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous. (1Co 3,16)

Les juifs, découvrant l’altérité radicale d’un Dieu unique, contestent logiquement les sacralisations opérées par les polythéismes ambiants. Non, la nature n’est pas sacrée, ni les bois, ni les pierres, ni les fétiches construits par de soi-disant sorciers. Non, le sanctuaire n’est pas fait d’or ou d’argent, mais de chair et le sang, car « le sanctuaire c’est vous ».

Le peuple hébreu se l’est entendu dire dès le début de l’Exode :
« Ils me feront un sanctuaire, et j’habiterai au milieu d’eux » (Ex 25,8)

Afficher l'image d'origineVous avez bien lu. Le texte ne commet pas de faute. Normalement, on aurait dû lire : « vous construirez ce sanctuaire afin que j’habite en lui ». Mais non ! Israël a construit le Temple pour que Dieu habite dans le cœur de chacun, et non dans les pierres. L’Église construit des cathédrales, non pour y enfermer l’Esprit du Christ, mais pour que l’Esprit du Christ habite en nous. Les bâtiments sont des symboles, des médiations, pour que Dieu fasse de nous son Temple vivant. Si Notre-Dame de Paris était détruite dans une prochaine guerre, la foi chrétienne n’en serait pas détruite pour autant, car l’inhabitation de Dieu en chacun n’est pas liée au sort de nos cathédrales.

Même l’eucharistie, sacrement suprême de la présence divine, ne peut être idolâtrée. Car ce serait idolâtrer l’eucharistie que de la chosifier (en la limitant aux hosties consacrées par exemple) en la coupant de sa réalisation humaine. La vérité de l’eucharistie est dans la justice rendue aux pauvres, dans le droit protégeant les faibles, dans la solidarité établissant la dignité des moins que rien.

Imaginez que vous vous approchiez du Christ pour l’embrasser au visage alors que vous lui écrasez les pieds avec de gros souliers ferrés. Eh bien – s’écriait saint Augustin – « le Christ criera plus fort pour ses pieds qu’on écrase que pour sa tête qu’on honore » !

Et le cardinal Ratzinger écrivait autrefois :

« seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel » [2].

 L’évangile du jour nous montre Jésus dessinant les contours du culte nouveau, « en esprit et en vérité » : ne pas riposter aux méchants, aimer son prochain comme soi-même, tendre l’autre jour, aimer ses ennemis, être parfait comme notre Père céleste est parfait (Mt 5 ; Lv 19,2).

La tradition chrétienne parle d’ailleurs du sacrement du frère indissociable du sacrement de l’autel, les deux se renvoyant mutuellement sans cesse l’un à l’autre. Impossible en effet d’aimer ses ennemis sans aller puiser à la source de l’amour gratuit et inconditionnel qu’est le don de soi du Christ dans son eucharistie. Car aimer celui qui me fait du mal n’est pas naturel. C’est sur-naturel, disaient les anciens à juste titre. Impossible également d’adorer  le Saint Sacrement sans en même temps honorer la dignité d’enfants de Dieu des plus petits, les étrangers, des méprisés, des sans-grades…

 

Le véritable sanctuaire de Dieu, c’est vous.

Paul dynamite les pseudo-spiritualités qui voudraient soit à faire retour à la Terre-mère (sous prétexte d’écologie ou de vagues influences orientales), soit faire retour à une dévotion désincarnée (même revisitée d’une manière charismatique ou folklorique) qui a eu ses heures de gloire autrefois et tente à nouveau des jeunes générations sans repères.

Tout homme est une histoire sacrée : nous avons raison de le chanter. Adorer Dieu dans son sanctuaire et l’adorer en chaque être humain sont des mouvements distincts, mais indissociables : l’un implique l’autre, comme l’amour de Dieu implique l’amour du prochain et réciproquement.

Impossible alors à qui entre dans le sanctuaire divin de se désintéresser de ce que devient l’identité divine de chacun très concrètement : un logement décent, la possibilité d’un travail humanisant, être protégé contre toute forme de domination et d’exploitation etc.

À l’approche des présidentielles françaises, il est bon de rappeler ce lien eucharistie - engagement social. Voter, c’est prendre position sur des questions sociales complexes et mouvantes. Personne ne peut rêver d’être 100% cohérent entre sa pratique dominicale et son vote politique. Ce qui engendre un pluralisme nécessaire et légitime. Cette tension est constitutive de la double identité chrétienne que décrivait la lettre à Diognète au III° siècle :

« Les chrétiens se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne ; on les tue et par là ils gagnent la vie. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et ils surabondent en toutes choses. On les méprise et dans ce mépris ils trouvent leur gloire. On les calomnie et ils sont justifiés. On les insulte et ils bénissent. On les outrage et ils honorent. Ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats. Châtiés, ils sont dans la joie comme s’ils naissaient à la vie. »

Cette tension et féconde, lorsqu’elle nous oblige à revisiter nos options politiques à la lumière de l’Évangile, comme à revisiter nos pratiques religieuses à l’aune du critère du respect de l’humain en lequel réside l’Esprit de Dieu.

 

Le véritable sanctuaire de Dieu, c’est vous.

Regardez-vous dans le miroir du matin avec cette phrase de Paul. Vous y décernerez un autre visage de vous-même…

Regardez vos proches, vos collègues, vos voisins avec cette conviction de Paul : chacun est habité par l’Esprit de Dieu, il est plus sacré que toutes les idoles environnantes…

 


[1] . Dom Helder Camara, Les conversions d’un évêque, Seuil, 1977, p. 145, chapitre « L’Eucharistie du pauvre ».
[2] . Joseph Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p. 17.

 

1ère lecture : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »(Lv 19, 1-2.17-18) Lecture du livre des Lévites
Le Seigneur parla à Moïse et dit : « Parle à toute l’assemblée des fils d’Israël. Tu leur diras : Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur. Mais tu devras réprimander ton compatriote, et tu ne toléreras pas la faute qui est en lui. Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur. »

Psaume : Ps 102 (103), 1-2, 3-4, 8.10, 12-13
R/ Le Seigneur est tendresse et pitié. (Ps 102, 8a)

Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse.

Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses.

Aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés ;
comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint !

2ème lecture : « Tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 16-23) Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous. Que personne ne s’y trompe : si quelqu’un parmi vous pense être un sage à la manière d’ici-bas, qu’il devienne fou pour devenir sage. Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit en effet : C’est lui qui prend les sages au piège de leur propre habileté. Il est écrit encore : Le Seigneur le sait : les raisonnements des sages n’ont aucune valeur ! Ainsi, il ne faut pas mettre sa fierté en tel ou tel homme. Car tout vous appartient, que ce soit Paul, Apollos, Pierre, le monde, la vie, la mort, le présent, l’avenir : tout est à vous, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu.

Evangile : « Aimez vos ennemis » (Mt 5, 38-48)
Acclamation : Alléluia. Alléluia.  En celui qui garde la parole du Christ l’amour de Dieu atteint vraiment sa perfection. Alléluia. (1 Jn 2, 5)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. Et si quelqu’un veut te poursuivre en justice et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos !

 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Patrick BRAUD

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25 mai 2016

Comme une ancre jetée dans les cieux

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Comme une ancre jetée dans les cieux

Cf. également :

Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite

De quoi l’eucharistie est-elle la madeleine ? 

Donnez-leur vous mêmes à manger

Impossibilités et raretés eucharistiques

Je suis ce que je mange

L’eucharistie selon Melchisédek

 

Homélie pour la fête du Saint Sacrement, Corps et sang du Christ / Année C
29/05/2016

 

Jusqu’à ce qu’il vienne

La Fête-Dieu remplissait autrefois la mémoire des gamins de souvenirs parfumés et colorés. Les processions en quasi robe de mariée des communiantes, les pétales de roses jetés sous les pas du porteur du Saint-Sacrement, l’encens, l’ostensoir étincelant… La vitesse à laquelle se sont évaporées ces processions majestueuses après-guerre laisse songeur : l’Église s’était installée dans un triomphe eucharistique supposé éternel. La discrétion actuelle des célébrations de la fête du Saint-Sacrement en France et en Occident montre que nous sommes revenus à une position sociale plus humble, faiblesse numérique oblige. Sommes-nous pour autant à l’abri de retours triomphalistes où l’Église se servirait de l’eucharistie pour affirmer une domination sociale d’un autre âge ?

En fait, il existe une tension constitutive de l’eucharistie : tension entre le présent et l’avenir, entre le déjà-là et le pas-encore, entre le temps de l’engagement social et la « fin des temps » de l’homme. Saint Paul l’exprime dans notre deuxième lecture : « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (1Co 11, 23-26).

Les verbes sont au présent : prenez, mangez, buvez, sauf l’ouverture de la fin du texte : jusqu’à ce qu’il vienne.

Interrogez les pratiquants du dimanche. Combien vous diraient qu’ils attendent la venue du Christ à la fin des temps ? Combien vous parleraient de l’eucharistie comme d’une nourriture pour marcher et tenir debout « jusqu’à ce qu’il vienne » ?

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L’eucharistie, entre histoire et eschatologie

L’eucharistie relève donc d’un double engagement : transformer le présent pour qu’il reflète les valeurs célébrées dans l’eucharistie (vie livrée, pardon offert, communion fraternelle…), et relativiser ce même présent au nom de la venue du Christ qui dépasse – et de loin – le couronnement de nos efforts humains.

- L’histoire peut absorber l’eschatologie

C’est la grande tentation de l’Église à partir de Constantin (IV° siècle) : installer le règne de Dieu sur terre, prendre le pouvoir pour soi-disant gouverner le monde selon les principes évangéliques. En oubliant que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde…

Afficher l'image d'origineLa théorie dite « des deux glaives » en Occident donnait au pape un pouvoir supérieur à celui des empereurs (cf. Henri IV à Canossa !) Le symbole de l’aigle bicéphale illustrait en Orient la théorie dite de « la symphonie des pouvoirs », masquant mal une collusion entre l’Église orthodoxe et les pouvoirs en place, quels qu’ils soient (du tsar à Poutine en passant par les tyrans communistes…).

Communier était alors, à l’Est comme à l’Ouest, un geste d’appartenance sociale, et donc de lutte contre les clans opposés.

Après 1945, les catholiques sociaux ont voulu purifier cet enracinement trop politique de l’Église, et se sont engagés dans la transformation sociale. L’époque était à la reconstruction après la guerre : l’Action catholique, les syndicats chrétiens, le patronat chrétien, la Démocratie chrétienne (toujours majoritaire au parlement européen) etc. L’Église a ainsi donné des milliers de militants aux corps intermédiaires, et forgé des générations entières dans le respect des valeurs fondamentales (la solidarité, l’altruisme, le respect de la personne etc.). Mais ces mêmes générations ont pris les valeurs sans adhérer aux fondements spirituels, si bien que les cohortes de militants qui faisaient notre fierté dans les années 50 prospèrent désormais dans des structures associatives, sociales ou politiques purement immanentes, c’est-à-dire sans aucune perspective sur l’orientation de l’histoire humaine, sans vision globale d’avenir. La redécouverte par les chrétiens du sérieux et de l’importance de la transformation du monde fait qu’on abandonne massivement le souci du ciel pour s’investir dans l’action sociale et politique. Mais, du coup, on n’ose plus rien dire sur l’au-delà, à tel point que certains croient même qu’ils n’ont plus rien à en dire…

- L’eschatologie peut absorber l’histoire

Afficher l'image d'origineLa tentation inverse a été très forte au XIX° siècle par exemple. Sous prétexte que la venue du Christ est la clé de voûte de l’histoire, on en déduisait un peu trop vite que l’engagement social était inutile parce que éphémère. Au lieu de chercher à transformer la condition des pauvres, il suffisait de les aider à attendre la venue du Christ, à supporter leur misère car ils auraient leur récompense dans l’au-delà. D’où des discours insupportables sur l’enfer, sur la résignation, sur la religion (et donc essentiellement la messe) comme fuite hors du temps.

Certains pseudo courants spirituels (et notamment chez les protestants) pratiquent toujours cette instrumentalisation de l’eucharistie pour détourner le regard du présent, en insistant sur la venue du Christ et l’urgence de se convertir, terrorisant ainsi ceux qui oseraient résister.

 

Mangez et buvez jusqu’à ce qu’il vienne

Afficher l'image d'origineS’il n’y a rien après la mort personnelle, la foi chrétienne est réduite à une morale de la fraternité et l’eucharistie n’est plus que la célébration de nos engagements militants.

Si la venue du Christ à la fin des temps est la seule perspective, alors communier relève d’une extase hors du temps, sidérés par l’événement grandiose, mais coupés de la réalisation de cette venue dès maintenant.

La réponse théorique et la plus construite à ce grand balancement entre deux extrêmes se trouve dans un document très fortement argumenté de la Commission théologique internationale en 1993. Voici quelques extraits, qui reprennent la dialectique évoquée précédemment :

On sait que le marxisme classique considère la religion comme « l’opium » du peuple puisque celle-ci, « élevant l’espérance de l’homme vers une vie future et trompeuse, la détourne de l’édification de la cité terrestre ». Une telle accusation manque de fondement objectif. À l’inverse, c’est le matérialisme qui prive l’homme de motivations véritables pour édifier le monde. Pourquoi faut-il lutter s’il n’y a rien à espérer après la vie terrestre ? « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (Is 22, 13). À l’inverse, en effet, il est certain que « l’espérance eschatologique ne diminue pas l’importance des engagements terrestres mais donne, au contraire, de nouveaux motifs pour soutenir leur accomplissement ».

Nous ne pouvons cependant exclure qu’il y ait eu un certain nombre de chrétiens qui, pensant beaucoup au monde futur, aient choisi une voie piétiste, abandonnant leurs devoirs sociaux. Cette manière de procéder doit être repoussée.

À l’opposé, il n’est pas plus permis, par un oubli du monde futur, de mettre en oeuvre une version purement « temporelle » du christianisme dans la vie personnelle ou dans l’exercice pastoral. La notion de libération « intégrale » proposée par le Magistère de l’Église conserve, dans le même temps, l’équilibre et la richesse des divers éléments du message évangélique. Aussi cette notion nous enseigne-t-elle la véritable attitude du chrétien et la manière correcte de l’action pastorale, en tant qu’elle indique qu’il faut mettre de côté et surmonter les oppositions fausses et inutiles entre la mission spirituelle et la diaconie pour le monde. Enfin, cette notion est l’expression véritable de la charité à l’égard de nos frères, parce qu’elle cherche à les libérer d’une manière absolue de tout esclavage et, en premier lieu, de l’esclavage du coeur. Si le chrétien se préoccupe de libérer les autres d’une manière intégrale, il ne pourra en aucune manière se renfermer en lui-même. » [1]

Les évêques de France en 1972, dans un contexte difficile d’affrontements politiques idéologiques entre chrétiens, ont rappelé avec force la signification eschatologique de l’Eucharistie pour l’Église :

« Quand l’eucharistie sera réalisée dans de telles communautés, par des adversaires, voire des ennemis, elle témoignera, à leurs propres yeux et aux yeux de tous, de l’unité essentielle et impossible. Certes, à transcender trop rapidement, pour communier ensemble, les oppositions et les irréductibilités de l’existence politique, on risque de donner l’impression de ne pas prendre au sérieux cette existence. Mais, à l’inverse, refuser de communier ensemble, c’est sous-estimer l’impact, ici et maintenant, sur l’existence politique, de la communion eucharistique pour renvoyer sa réalisation à la fin des temps. La célébration de l’unité engage à vouloir, et donc à chercher, sa réalisation sur le terrain politique. Mais le rassemblement plural qui la conditionne démontre qu’elle ne peut être attendue que d’une grâce qui n’est pas de la terre.

Ce serait une ignoble comédie de se désintéresser de l’avènement de ce que l’on célèbre symboliquement, mais ce serait une affreuse détresse de ne pouvoir jamais, entre militants opposés, affirmer ensemble à la face du monde, dans un moment de fête, qu’arrivera le terme final où les ennemis se mueront en compagnons, où les adversaires se reconnaîtront frères. » [2]

 

Comme une ancre jetée dans les cieux

L’expression vient de la lettre aux hébreux (He 6,19). Cette image exprime de manière juste le rapport au temps qui est en jeu dans l’eucharistie. L’ancre nous rappelle que nous ne sommes pas des navires à la dérive, ballottés comme des bouchons au sommet de flots contraires. Être ancrés en Christ signifie que nous tenons de lui la capacité d’être debout, de résister, de tenir bon jusqu’au bout. Et l’eucharistie ravive notre lien avec celui en qui notre désir de vivre est ancré.

Cette ancre nous vient de l’avenir, elle s’est fichée dans les cieux plus sûrement qu’un grappin sur la roche. Parce qu’en Christ, tout est accompli, parce qu’il viendra manifester la plénitude divine pour l’offrir à tous, au-delà de la mort, l’eucharistie devient pour nous « remède d’immortalité » (lettre d’Ignace aux Éphésiens, II° siècle).

L’ancre jetée dans les cieux était si parlante pour les premiers chrétiens qu’ils la gravaient ou la peignaient dans les catacombes romaines, où ils se réunissaient pour manger et boire, pour l’eucharistie, « jusqu’à ce qu’il vienne ».

stèle sépulcrale de Licinia Amias

Que l’Esprit du Christ nous apprenne nous aussi à jeter l’ancre, chaque fois que nous communions, une ancre qui nous relie solidement à l’autre rive.


[1]. Commission Théologique Internationale, Quelques questions actuelles concernant l’eschatologie, DC 2069, 4/04/1993, 311.

[2]Pour une pratique chrétienne de la politique, Ass. Pleinière de l’épiscopat français, 1972, Centurion, p. 23.

 

 

 

1ère lecture : Melkisédek offre le pain et le vin (Gn 14, 18-20)

Lecture du livre de la Genèse

En ces jours-là, Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il bénit Abram en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre ; et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris.

Psaume : Ps 109 (110), 1, 2, 3, 4

R/ Tu es prêtre à jamais, selon l’ordre de Melkisédek. (cf. Ps 109, 4)

Oracle du Seigneur à mon seigneur :
« Siège à ma droite,
et je ferai de tes ennemis
le marchepied de ton trône. »

De Sion, le Seigneur te présente
le sceptre de ta force :
« Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

Le jour où paraît ta puissance,
tu es prince, éblouissant de sainteté :
« Comme la rosée qui naît de l’aurore,
je t’ai engendré. »

Le Seigneur l’a juré
dans un serment irrévocable :
« Tu es prêtre à jamais
selon l’ordre du roi Melkisédek. »

2ème lecture : « Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens

Frères j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

Séquence : ()  « Lauda Sion » (ad libitum)

Evangile : « Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés » (Lc 9, 11b-17)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, dit le Seigneur ;
si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement.
Alléluia. (Jn 6, 51)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu, et guérissait ceux qui en avaient besoin. Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. » Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.
Patrick BRAUD

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29 juillet 2015

La capacité d’étonnement

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La capacité d’étonnement


Homélie du 18° dimanche du temps ordinaire / Année B

02/08/2015

Cf. également :

Éveiller à d’autres appétits


« Mann hou ? »
Qu’est-ce que c’est ?

La question des hébreux devant cette fine rosée recouvrant leur camp reflète leur étonnement. À tel point que l’interrogation est devenue le nom de la chose étonnante : la manne. Au lieu d’avoir peur, au lieu de se jeter dessus goulûment, au lieu d’ignorer le phénomène, les hébreux restent devant cette couche de givre inconnue et s’interrogent.

La capacité d'étonnement dans Communauté spirituelle moise31

Il y va pourtant d’un enjeu de taille : leur survie, tout simplement, dans ce désert hostile où la nourriture est rare et peu nombreuse. C’est donc que la condition première pour se nourrir de l’imprévu est d’abord de savoir s’étonner, et de se questionner.

Rainer Maria Rilke conseille cette posture à un jeune apprenti poète :

lettresaunjeunepoete émerveillement dans Communauté spirituelle« Si vous vous accrochez à la nature, à ce qu’il y a de simple en elle, de petit, à quoi presque personne ne prend garde, qui, tout à coup, devient l’infiniment grand, l’incommensurable, si vous étendez votre amour à tout ce qui est, si très humblement vous cherchez à gagner en serviteur la confiance de ce qui semble misérable, – alors tout vous deviendra plus facile, vous semblera plus harmonieux et, pour ainsi dire, plus conciliant. Votre entendement restera peut-être en arrière, étonné : mais votre conscience la plus profonde s’éveillera et saura. Vous êtes si jeune, si neuf devant les choses, que je voudrais vous prier, autant que je sais le faire, d’être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre.

Ne vivez pour l’instant que vos questions.
Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. »

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Lettre n° 4 du 16/07/1903.

Savoir s’étonner est indispensable si l’on veut recueillir le don de Dieu. Chaque jour poser la question : qu’est-ce que c’est ? permet de ne pas passer à côté de ce qui a été déposé à notre porte, à notre insu, pour nous en nourrir.

L’étonnement, dit-on, « c’est l’enfance qui se cultive au quotidien ».

La capacité d’étonnement est la qualité première du philosophe : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? s’interrogeait Leibniz [1]. Et les psaumes en écho prolongent cette interrogation jusqu’à l’homme lui-même : « qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? Le fils d’un homme que tu en prennes souci ? »

« S’étonner », nous dit Platon, « voilà un sentiment tout à fait philosophique. La philosophie n’a pas d’autre origine ». S’étonner est chez le philosophe « le premier symptôme de l’ignorance » ; c’est le moteur du besoin de comprendre.

Les scientifiques sont tout aussi prompts à s’étonner, et curieux eux aussi : « Celui qui ne peut plus trouver ni étonnement, ni surprise, est pour ainsi dire mort, ses yeux sont fermés », écrivait Albert Einstein [2].

Celui qui ne s’étonne pas devient vite blasé, voire cynique.
Celui qui s’habitue ne voit plus l’exceptionnel.
Celui qui ne s’arrête pas pour déceler l’inhabituel passe à côté d’un trésor sans le voir.

Prenez les foules suite à la multiplication des pains dans notre évangile : il y a ceux qui n’ont rien remarqué, satisfaits seulement d’avoir mangé à satiété. Il y a ceux qui ne voient que le produit matériel et en redemandent encore. Quelques-uns prendront du recul et se demanderont : qu’est-ce que cela ? Qui est celui qui nourrit ainsi tant de gens ? Cet étonnement les emmènera ailleurs. Habiter leur questionnement sur Jésus les conduira à le suivre pour en savoir plus sur lui.

Dans son homélie pour la fête de Pâques 2015, le Pape François murmurait :
« On ne peut vivre la Pâque sans entrer dans le mystère.
Ce n’est pas un fait intellectuel, ce n’est pas seulement connaître, lire… C’est plus, c’est beaucoup plus !
“Entrer dans le mystère”, signifie capacité d’étonnement, de contemplation; capacité d’écouter le silence et d’entendre le murmure d’un fin silence sonore dans lequel Dieu nous parle.
Entrer dans le mystère nous demande de ne pas avoir peur de la réalité: de ne pas se fermer sur soi-même, de ne pas fuir devant ce que nous ne comprenons pas, de ne pas fermer les yeux devant les problèmes, de ne pas les nier, de ne pas éliminer les points d’interrogation… »

 

Les trois enfants de l’étonnement

 

L’émerveillement

Celui qui sait s’arrêter sur l’inattendu et s’interroger : qu’est-ce que c’est ? n’est pas loin de pouvoir ensuite s’émerveiller du don de Dieu accordé à travers cette manne de chaque jour. Ne pas s’habituer aux petits miracles quotidiens donne une joie de vivre invincible, car s’alimentant sans cesse des mannes jalonnant notre route. Sainte Thérèse d’Avila disait : « Vous trouverez Dieu au fond de la casserole » !

Le fond de la casserole, c’est peut-être un matin où le ciel est irisé de couleurs improbables. C’est le sourire chaleureux d’un inconnu dans la foule du métro. C’est le coup de fil surprise de quelqu’un qui nous touche. C’est une opportunité insoupçonnée qui se présente au travail etc.

« Le Seigneur a fait pour moi des merveilles » chante Marie dans son Magnificat. C’est parce qu’elle a transformé son étonnement en émerveillement que Marie est remplie de l’allégresse de l’Esprit. Nous aussi nous pouvons enfanter le Verbe en nous si nous savons nous étonner des visites et des annonces qui nous sont faites…

 

L’action de grâces

eucharistie-125447_2 étonnementRendre grâce est dans le droit fil de l’émerveillement : une vie eucharistique est une attention de tous les instants à ce je ne sais quoi qui m’est donné à travers les autres et le monde.

Si cette musique inconnue m’a littéralement ravi hors de moi-même, si cette parole a si fort raisonné en moi, si cette main tendue a été à ce point providentielle, alors il y a de quoi rendre grâce ! Alors l’eucharistie devient la reconnaissance étonnée et émerveillée d’un amour qui me fait vivre à travers mille et une attentions  déroutantes.

 

La révolte

756107 eucharistieL’étonnement peut également conduire à la révolte.

Comment, cette silhouette emmitouflée dans un duvet qui m’a intrigué sur le trottoir est un être humain ? Alors il ne faut pas s’habituer, et sonner  l’insurrection de la bonté comme le criait l’Abbé Pierre, pour que les SDF ne soient pas des milliers, toujours plus nombreux.

Comment, la dette de la France est de 2 000 milliards, l’équivalent de la richesse produite chaque année ? Et personne ne s’en alarme outre mesure ? Mais pourquoi plus personne ne s’en étonne ? Pourquoi ne pas se révolter contre ces nuages noirs  s’amoncelant sur la tête de nos enfants ?

Comment, une grossesse sur cinq n’arrive plus à terme, et cela n’étonne personne ?

Ne pas s’habituer peut conduire à une réaction salutaire. Le mouvement des indignés de Stéphane Hessel est né de ce regard étonné sur une réalité injuste.

En posant la question : « Mann hou ? », qu’est-ce que c’est ? le peuple hébreu au désert s’est ouvert la voie d’une attitude spirituelle toujours actuelle. Sortir de son camp pour aller voir de plus près ce qui intrigue, prendre le temps d’habiter la question surgie de l’étonnement, puis recueillir humblement chaque jour ce qui nous est donné pour avancer sur la route…

 

La manne est une figure de l’eucharistie en ce sens qu’elle nous apprend à recevoir sans nous habituer, à rendre grâce sans cesser de marcher…


[1]. Principes de la nature et de la grâce, 1714.

[2]. dans : Comment je vois ce monde, publié en 1934.

 

 

 

 

1ère lecture : « Du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous » (Ex 16, 2-4.12-15)
Lecture du livre de l’Exode

En ces jours-là,      dans le désert, toute la communauté des fils d’Israël  récriminait contre Moïse et son frère Aaron.      Les fils d’Israël leur dirent : « Ah ! Il aurait mieux valu mourir  de la main du Seigneur, au pays d’Égypte,  quand nous étions assis près des marmites de viande,  quand nous mangions du pain à satiété !  Vous nous avez fait sortir dans ce désert  pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! »     Le Seigneur dit à Moïse : « Voici que, du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous.  Le peuple sortira pour recueillir chaque jour sa ration quotidienne,  et ainsi je vais le mettre à l’épreuve : je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi.     J’ai entendu les récriminations des fils d’Israël.  Tu leur diras : ‘Au coucher du soleil, vous mangerez de la viande  et, le lendemain matin, vous aurez du pain à satiété.  Alors vous saurez que moi, le Seigneur, je suis votre Dieu.’ »

    Le soir même, surgit un vol de cailles qui recouvrirent le camp ;  et, le lendemain matin,  il y avait une couche de rosée autour du camp.      Lorsque la couche de rosée s’évapora,  il y avait, à la surface du désert, une fine croûte,  quelque chose de fin comme du givre, sur le sol.      Quand ils virent cela,  les fils d’Israël se dirent l’un à l’autre : « Mann hou ? » (ce qui veut dire : Qu’est-ce que c’est ?),  car ils ne savaient pas ce que c’était.  Moïse leur dit : « C’est le pain que le Seigneur vous donne à manger. »

Psaume : Ps 77 (78), 3.4ac, 23-24, 25.52a.54a

R/ Le Seigneur donne le pain du ciel !  (cf. 77, 24b)

Nous avons entendu et nous savons
ce que nos pères nous ont raconté :
et nous le redirons à l’âge qui vient,
les titres de gloire du Seigneur.

Il commande aux nuées là-haut,
il ouvre les écluses du ciel :
pour les nourrir il fait pleuvoir la manne,
il leur donne le froment du ciel.

Chacun se nourrit du pain des Forts,
il les pourvoit de vivres à satiété.
Tel un berger, il conduit son peuple.
Il le fait entrer dans son domaine sacré.

2ème lecture : « Revêtez-vous de l’homme nouveau, créé selon Dieu » (Ep 4, 17.20-24)
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Éphésiens

Frères,     je vous le dis, j’en témoigne dans le Seigneur : vous ne devez plus vous conduire comme les païens  qui se laissent guider par le néant de leur pensée.     Mais vous, ce n’est pas ainsi  que l’on vous a appris à connaître le Christ,      si du moins l’annonce et l’enseignement que vous avez reçus à son sujet  s’accordent à la vérité qui est en Jésus.      Il s’agit de vous défaire de votre conduite d’autrefois,  c’est-à-dire de l’homme ancien corrompu par les convoitises  qui l’entraînent dans l’erreur.      Laissez-vous renouveler  par la transformation spirituelle de votre pensée.      Revêtez-vous de l’homme nouveau,  créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité.

Évangile : « Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, celui qui croit en moi n’aura jamais soif » (Jn 6, 24-35)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
L’homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Alléluia.  (Mt 4, 4b)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,     quand la foule vit que Jésus n’était pas là,  ni ses disciples,  les gens montèrent dans les barques  et se dirigèrent vers Capharnaüm  à la recherche de Jésus.      L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »      Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez,  non parce que vous avez vu des signes,  mais parce que vous avez mangé de ces pains  et que vous avez été rassasiés.      Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd,  mais pour la nourriture qui demeure  jusque dans la vie éternelle,  celle que vous donnera le Fils de l’homme,  lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. »      Ils lui dirent alors : « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? »      Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu,  c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »      Ils lui dirent alors : « Quel signe vas-tu accomplir  pour que nous puissions le voir, et te croire ?  Quelle œuvre vas-tu faire ?      Au désert, nos pères ont mangé la manne ;  comme dit l’Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »  Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : ce n’est pas Moïse  qui vous a donné le pain venu du ciel ;  c’est mon Père  qui vous donne le vrai pain venu du ciel.      Car le pain de Dieu,  c’est celui qui descend du ciel  et qui donne la vie au monde. »     Ils lui dirent alors : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »     Jésus leur répondit : « Moi, je suis le pain de la vie.  Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ;  celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »
Patrick BRAUD

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