L'homélie du dimanche (prochain)

23 février 2025

Le paradoxe des conséquences

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Le paradoxe des conséquences

 

Homélie pour le 8° Dimanche du Temps ordinaire / Année C
02/02/25


Cf. également :

La parabole des aveugles selon Bruegel
La paille et la poutre
Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu

 

1. L’effet Abbé Pierre

Abbé Pierre : la chute d'une icône françaiseEn juillet 2024, la France découvrait avec stupeur que celui qu’elle vénérait comme l’icône de la charité était en réalité un criminel, dont les abus sexuels se sont étalés des années 50 à sa mort en 2007, couverts par le silence de l’Église catholique et des responsables d’Emmaüs de l’époque. Trois rapports ont été publiés depuis, après des enquêtes minutieuses, identifiant 57 victimes au moins, garçons et filles, qui dressent de l’Abbé Pierre un portrait terrifiant : manipulateur, pervers, se sachant malade et ne se soignant pas. La personnalité préférée des Français – en tête du classement 16 années de suite ! – tombait soudain de son piédestal avec fracas. Pourtant, si l’homme était malade et dangereux, nul n’en tire la conclusion qu’il faudrait remettre son œuvre en cause. Des milliers de SDF n’auraient pas été tirés de la misère grâce aux communautés Emmaüs sans lui. Aujourd’hui encore, les 117 communautés Emmaüs accueillent et accompagnent des centaines d’hommes et de femmes à la dérive. La branche action sociale et logement d’Emmaüs récolte de l’argent (ex Fondation Abbé Pierre) pour les logements sociaux. La branche économie solidaire et insertion pilote des chantiers d’insertion, des entreprises de recyclage de textile etc. Et 350 groupes Emmaüs étendent l’action de l’abbé à l’international dans une quarantaine de pays ! Qui oserait dire que les fruits portés par l’abbé pervers ne sont pas bons ! ?

 

Voilà de quoi contester sérieusement le proverbe cité – un peu trop rapidement sans doute – par Jésus (ou plutôt Luc) dans l’évangile de ce dimanche (Lc 6,39-45) : « Jamais un arbre qui pourrit ne donne de bons fruits ; on ne vendange pas du raisin sur des ronces ».

C’est historiquement faux ! Au terrible cas de l’Abbé Pierre, on peut ajouter celui de Jean Vanier fondant les communautés de l’Arche, lieux de vie exemplaires de vie fraternelle mêlant valides et handicapés dans un esprit évangélique. Ou bien les frères Thomas et Dominique-Marie Philippe à l’origine des frères de Saint-Jean (les ‘Petits gris’) qui ont prospéré et pris leur place dans la mission de l’Église de France. Sans oublier le fondateur des Légionnaires du Christ, et bien d’autres encore (Théophanie, Béatitudes, Foyers de charité, Sœurs de la Miséricorde etc.).

Jean Vanier, les frères Philippe et d’autres fondateurs de communautés nouvelles étaient de terribles criminels sexuels. Pourtant, leur œuvre leur survit, et portent de beaux fruits !

 

Rappelez-vous : nous avons eu la même stupeur et le même débat avec l’affaire Depardieu. Faut-il jeter ses films à la poubelle depuis qu’on sait qui il est ? Faut-il brûler l’œuvre lorsque l’auteur est détestable ? Il faudrait alors censurer Céline, le Caravage, Lautréamont, Wagner, Gauguin, voire Picasso, Karajan, Bukowski ou autre Rimbaud ! Même les papes de la famille Borgia (XV°–XVI° siècle) – de sinistre réputation quant à leurs mœurs – furent des mécènes inspirés développant la Renaissance à Rome de manière extraordinaire. Déjà le roi David, violeur, adultère et assassin, avait pourtant fondé le messianisme en Israël… 

Plus près de nous, le peu fréquentable Donald Trump est pourtant celui qui a signé les accords d’Abraham en 2020 (entre Israël, les Émirats arabes unis, Bahreïn, puis le Soudan et le Maroc), ce que le vertueux Obama n’avait pas réussi à faire. Et Donald Trump a pesé de tout son poids pour le récent cessez-le-feu de Gaza en janvier 2025 (ce qui n’exclut pas qu’il provoque des catastrophes par la suite, à Gaza ou en Ukraine notamment…!).

 

Bref, sur cette histoire de l’arbre du fruit, Jésus a tout faux !

Comment expliquer cette méprise ?

 

2. Le paradoxe des conséquences

On pourrait d’abord supposer que Matthieu et Luc, les deux seuls évangélistes qui rapportent cette parole de Jésus sur l’arbre et le fruit, ne sont guère familiers de la vie agricole. Matthieu est fonctionnaire des douanes, et Luc médecin : ont-ils jamais enfourché du lisier pour l’épandre dans les champs ? Ont-ils étendu du fumier pour qu’en sortent des céréales ? Les paysans savent bien que ce qui pourrit peut engendrer le meilleur, la puanteur peut donner naissance au parfum, la décomposition peut générer du sublime.

Les proverbes sur l’arbre et le fruit sont cités par Jésus (ou par les évangélistes) à l’appui de la parabole de la paille et la poutre, qui – elle – tient sans cela, heureusement.

Le paradoxe des conséquences dans Communauté spirituelle imageCar affirmer que l’arbre est le fruit sont de même nature, c’est ignorer la complexité du monde ! La sagesse populaire a identifié depuis longtemps que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et qu’il faut quelquefois un mal pour un bien si l’on veut sortir d’une impasse.

En 1705, Mandeville constatait dans sa célèbre Fable des abeilles que les vices privés peuvent contribuer à la vertu publique [1]. Il écrivait :
« Le vulgaire peu perspicace aperçoit rarement plus d’un maillon dans la chaîne des causes ; mais ceux qui savent porter leurs regards plus loin et veulent bien prendre le temps de considérer la suite et l’enchaînement des événements, verront en cent endroits le bien sortir du mal à foison, comme les poussins sortent des œufs ».
En 1776, Adam Smith évoquait la fameuse main invisible qui fait (parfois) converger les intérêts individuels vers le bien de tous. Hegel en 1821 décrivait comment la ruse de la Raison dans l’Histoire utilise des chemins tortueux pour que le Progrès finisse quand même par triompher. Et Claudel s’émerveillait de ce que Dieu écrit droit avec des lignes courbes.

 

Mais c’est le sociologue allemand Max Weber qui a le plus précisément étudié ce phénomène qu’il qualifie de paradoxe des conséquences. Il fait ce constat à propos de l’ascétisme des protestants puritains à l’origine du capitalisme américain. Bizarrement, plus ils étaient ascètes, plus ils devenaient riches ! Car ils consommaient peu, vivaient sobrement, et travaillaient beaucoup pour vérifier leur élection par Dieu et leur salut, créant ainsi des richesses qu’ils réinvestissaient au lieu de ‘flamber’, ce qui créait d’autres sources d’enrichissement etc. Weber écrit :
« De manière singulièrement paradoxale, (…) l’ascétisme entre toujours en conflit avec le fait que son caractère rationnel conduit à l’accumulation de richesses ».
Des actions intentionnelles et rationnelles, conçues pour atteindre un objectif précis, peuvent produire des effets inattendus ou contraires aux attentes initiales.

 

Il y a donc un paradoxe des conséquences (Paradoxie der Folgen) qui dépasse les intentions de l’auteur et met en échec sa volonté de maîtrise.
Certains arbres pourris produisent des fruits sublimes. D’autres arbres magnifiques donnent des fruits venimeux.
Les conséquences de nos actions sont rarement celles que nous pourrions imaginer, dans un sens comme dans un autre.

 

  • L’effet pervers

cob conséquences dans Communauté spirituelleLorsque l’intention (l’arbre) est bonne mais les conséquences (fruits) négatives, on parle en économie ou en politique d’effets pervers. Par exemple, les lois sur la prohibition de l’alcool aux USA partaient d’une bonne volonté de lutter contre l’alcoolisme. Mais la Prohibition a engendré des mafias et des victimes plus nombreuses encore : corruption, contrebande, assassinats, alcool frelaté… Comme le dit encore la sagesse populaire : le remède était pire que le mal ! Le débat ressurgit régulièrement en Europe au sujet de la prostitution : la France (tradition catholique) veut l’interdire et l’éradiquer ; les Pays-Bas (tradition protestante) veulent la réguler et l’accompagner. Blaise Pascal aurait tranché : « qui veut faire l’ange fait la bête »…

 

Les exemples historiques d’effets pervers abondent : la paix du traité de Versailles de 1918 et la rancœur allemande ; le génie d’Oppenheimer et le risque nucléaire ; la politique de l’enfant unique en Chine pour ralentir l’explosion démographique ; les quotas de diversité imposés aux entreprises et l’abandon du mérite comme critère ; les quotas de pêche et le gaspillage de la surpêche ; des subventions agricoles européennes engendrant des excédents massifs et une déstabilisation des marchés des pays émergents etc.
En Inde, on se souvient de l’effet cobra pendant la colonisation anglaise : le gouvernement britannique avait offert des primes pour chaque cobra tué afin de réduire leur population. Certaines personnes ont commencé à élever des cobras pour les tuer et toucher la prime. Lorsque les autorités ont mis fin au programme, les cobras élevés ont été relâchés, aggravant le problème initial !

 

Comme l’écrit Max Weber :

« Le paradoxe met l’accent sur le décalage entre les intentions des acteurs et les résultats de leurs actions, souvent en raison de la complexité des interactions sociales ou des dynamiques imprévues ».

 

  • L’effet bénéfique non intentionnel

 convictionC’est l’effet précédent en sens inverse : le mal peut produire du bien ; les conséquences peuvent s’avérer positives alors que l’action n’avait pas du tout cet objectif. Les fruits peuvent être bons alors que l’arbre est douteux.

Par exemple, Gengis Khan et sa horde mongole sont responsables de millions de morts dans l’expansion de leur empire. Pourtant, ils ont développé le commerce avec les routes de la soie, la rencontre Orient-Occident, la coexistence pacifique entre différentes cultures. Les expansions coloniales des Européens ont également – malgré le lourd bilan esclavagiste indéfendable – produit une élévation du niveau de vie comme jamais : infrastructures, santé, justice, économie, langue commune etc. La pax romana imposée à la pointe du glaive des légions avait déjà produit des effets semblables autour de la Méditerranée.

Sur le plan individuel également, chacun peut constater que certaines de ses actions ont un effet bénéfique non intentionnel. On l’appelle quelquefois divine surprise, effet d’aubaine, bénéfice collatéral

 

Ces conséquences imprévues, souvent paradoxales - positives (effet bénéfique) ou négatives (effet pervers) – montrent que le monde et l’action humaine sont trop complexes pour prédire avec certitude ce qu’une action va produire.

 

3. La pureté idéologique est dangereuse

En se raidissant sur les principes, quelques soient les conséquences, on est certes fidèle à ses valeurs, mais on suppose naïvement que les conséquences vont suivre (ou pire : on s’en désintéresse !). C’est le risque de l’intransigeance évangélique poussée à l’extrême : s’il suffisait de soigner l’arbre pour avoir des fruits, ça se saurait ! L’ascète croit que tout vient du cœur, et se concentre sur sa sainteté intérieure. L’homme d’action constate qu’il ne maîtrise pas grand-chose, pas même lui-même : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Rm 7,19). Du coup, il accepte les zones grises là où l’ascète ne résonne qu’en noir et blanc.

AdobeStock_170882736-fushia-1024x519 éthique 

Max Weber diagnostiquait dans ces deux attitudes le conflit de deux éthiques : l’éthique de conviction (Gesinnungsethik) et l’éthique de responsabilité (Verantwortungsethik). 

La première relève d’une rationalité selon les valeurs (wertrational) : seule l’intention compte, les conséquences suivent (ou pas : peu importe !). 

La seconde relève de la rationalité selon le but poursuivi (zweckrational) : je suis responsable des conséquences de mes actes ; je dois donc m’assurer qu’elles ne seront pas contraires à mon intention. 

L’éthique de conviction met en avant la fidélité à ses valeurs. 

L’éthique de responsabilité a le souci de l’efficacité réelle de l’action.

« Celui qui veut agir selon l’éthique de la conviction ne peut supporter la stupidité du monde. [...] Celui qui agit selon l’éthique de la responsabilité tient compte précisément de la moyenne des hommes tels qu’ils sont, et il essaie de parvenir à ses fins avec ces moyens ».

Durcir l’exigence de sainteté (ou de morale) comme le fait Jésus peut devenir dangereux : les jusqu’au-boutistes de la pureté idéologique sont prêts à tout plutôt que de renier leurs convictions, même devant le réel qui les contredit.

L’exigence de pureté doctrinale ou spirituelle a conduit à l’Inquisition catholique, au goulag soviétique, aux camps de rééducation maoïstes etc.

À l’inverse, le cynisme guette les réalistes qui sont prêts à se renier cent fois pour atteindre leur objectif. Edgar Faure s’en amusait : « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent… », aimait-il à plaisanter.

 

4. Comment sortir du conflit des deux éthiques ?

Pour Max Weber, c’est initialement impossible :

117541970 responsabilité« Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions: « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » 

Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. 

Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « ces conséquences sont imputables à ma propre action. » 

Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totale­ment irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction ».

 

Pourtant, Weber indique la nécessité de ne pas choisir, mais d’articuler les deux :

« Je me sens bouleversé très profondément par l’attitude d’un homme mûr – qu’il soit jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des conséquences de ses actes et qui, pratiquant l’éthique de responsabilité, en vient à un certain moment à déclarer : « je ne puis faire autrement. Je m’arrête là ! ». Une telle attitude est authentiquement humaine et elle est émouvante. Chacun de nous, si son âme n’est pas encore entièrement morte, peut se trouver un jour dans une situation pareille. On le voit maintenant : l’éthique de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à la ‘vocation politique’ ».

 

Conclusion :

Il est rare de consacrer une homélie à montrer qu’une argumentation de Jésus est erronée, voire dangereuse, si on la coupe de l’ensemble du Nouveau Testament…

L’arbre et le fruit ne sont pas toujours homogènes, loin s’en faut. Mais ce n’est pas une raison pour idolâtrer nos convictions, ni pour sacraliser l’efficacité. 

Le monde est complexe : accueillons avec humilité les conséquences imprévues des actes de chacun, bonnes ou mauvaises.

À chacun de ruminer les implications de ce conflit en lui : mes convictions ou ma responsabilité ? Mes valeurs ou mon efficacité ?…


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Lectures de la messe


Première lecture
« Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé » (Si 27, 4-7)

Lecture du livre de Ben Sirac le Sage
Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ; de même, les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos. Le four éprouve les vases du potier ; on juge l’homme en le faisant parler. C’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ; ainsi la parole fait connaître les sentiments. Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger.

Psaume
(Ps 91 (92), 2-3, 13-14, 15-16)
R/ Il est bon, Seigneur, de te rendre grâce !
 (cf. Ps 91, 2)

 

Qu’il est bon de rendre grâce au Seigneur,
de chanter pour ton nom, Dieu Très-Haut,
d’annoncer dès le matin ton amour,
ta fidélité, au long des nuits !

 

Le juste grandira comme un palmier,
il poussera comme un cèdre du Liban ;
planté dans les parvis du Seigneur,
il grandira dans la maison de notre Dieu.

 

Vieillissant, il fructifie encore,
il garde sa sève et sa verdeur
pour annoncer : « Le Seigneur est droit !
Pas de ruse en Dieu, mon rocher ! »

Deuxième lecture
« Dieu nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ » (1 Co 15, 54-58)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, au dernier jour, quand cet être périssable aura revêtu ce qui est impérissable, quand cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture : La mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; ce qui donne force au péché, c’est la Loi. Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue.

Évangile
« Ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur » (Lc 6, 39-45)
Alléluia. Alléluia.
Vous brillez comme des astres dans l’univers en tenant ferme la parole de vie. Alléluia. (Ph 2, 15d.16a)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples en parabole : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître.
Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : ‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil’, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère.
Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces. L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »
Patrick Braud

 

 

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28 mars 2021

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds

Jeudi Saint / Année B
01/04/2021

Cf. également :

Jeudi saint : les réticences de Pierre
« Laisse faire » : éloge du non-agir
« Laisse faire » : l’étrange libéralisme de Jésus
Jeudi Saint : pourquoi azyme ?
La commensalité du Jeudi saint
Le Jeudi saint de Pierre
Jeudi Saint / De la bouchée au baiser : la méprise de Judas
Jeudi Saint : la nappe-monde eucharistique
Je suis ce que je mange
La table du Jeudi saint
Le pain perdu du Jeudi Saint
De l’achat au don
Pâques : les 4 nuits

Comment s’habituer au choix étonnant de la liturgie en ce Jeudi Saint ? Au lieu de nous faire lire le récit de l’institution de l’eucharistie en Marc, Matthieu ou Luc, elle choisit de nous faire entendre Jn 13, où il n’est pas question d’eucharistie, mais de lavement des pieds ! Quitte à choisir l’Évangile de Jean, elle aurait dû nous faire lire le fameux discours sur le pain de vie (Jn 6), qui – lui – est bien eucharistique…
Alors, comment interpréter cette substitution lavement des pieds/eucharistie ?
Parcourons pour cela quelques interprétations de ce geste si symbolique.

 

1. Un condensé de la kénose du Christ

Jeudi Saint : les multiples interprétations du lavement des pieds dans Communauté spirituelle parabole-philippiensLe plus frappant (et la réaction de Pierre l’atteste) est sans doute de voir Jésus se mettre à genoux devant ses disciples, s’abaisser à ce rôle d’esclave lavant les pieds des hôtes de la maison. Cet abaissement n’est pas feint : aucune hypocrisie dans le geste de Jésus pour déposer sa tunique et nettoyer les pieds salis par la poussière des chemins. Notons d’ailleurs que les pieds des Douze devaient être fort sales, ce qui confère au geste une connotation répugnante (c’est pour cela qu’on s’en décharge sur les esclaves, et que Pierre s’est regimbé). Ne sublimons pas trop vite ce geste donc !

En réalité, Jésus exprime ici qui il est, au plus intime : celui qui se vide de lui-même pour servir les autres. Cet abaissement christique – à contre-courant de toutes les représentations messianiques – a été chanté très tôt dans une vieille hymne rapportée par Paul : « Le christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix… »(Ph 2, 6 11).

Le verbe grec utilisé pour décrire le fait de se dépouiller de sa divinité  (tunique enlevée) pour se faire serviteur (laver les pieds) a donné en français le mot kénose (se vider de soi-même). La kénose du Christ, c’est son être même et celui de Dieu [1] : être tendu vers l’autre – que ce soit son Père ou ses frères – pour ne plus faire qu’un avec lui/eux dans une communion d’amour que le service exprime et réalise. La liturgie du Jeudi Saint nous livre ainsi la dimension christique de l’eucharistie : communier, c’est s’engager avec le Christ, par lui et en lui, dans sa kénose pour les autres.

Communier sans désirer participer à cette kénose du Christ, voilà qui serait une hypocrisie plus redoutable que tous les sacrilèges !

 

2. Un signe d’hospitalité

La phyloxénie d'Abraham (Chagall)Cette signification du lavement des pieds est bien connue. En signe de bienvenue, les esclaves purifiaient les pieds des invités. Ce geste leur assurait en actes qu’ils étaient attendus, désirés, respectés. Paul en fait l’un des critères pour admettre une femme dans le groupe des veuves de la communauté : « Une femme ne sera inscrite au groupe des veuves que si elle est âgée d’au moins soixante ans et n’a eu qu’un mari. Il faut qu’elle soit connue pour ses belles œuvres : qu’elle ait élevé des enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les affligés, qu’elle se soit appliquée à toute œuvre bonne » (1 Tm 5, 9-10). Critère diaconal en quelque sorte, visiblement très féminin  aux débuts de l’Église….

Le lien eucharistie–hospitalité est donc naturel dans l’évangile de Jean.

On se souvient d’Abraham offrant l’hospitalité à trois voyageurs, organisant leur lavement des pieds, les nourrissant, pour découvrir après coup que c’était Dieu (en personnes, pourrait-on dire !) qui le visitait (Gn 18, 1-15). L’eucharistie et l’hospitalité d’Abraham sont symboliquement réunies dans l’icône de la Trinité de Roublev. Elles doivent l’être existentiellement dans nos pratiques domestiques ordinaires.

Comment communier sans accueillir des invités chez vous ? des réfugiés dans un pays ? sans nous laisser nous-mêmes inviter ailleurs ?

 

3. Un acte de charité

Pope-Francis-Muslim-Christian-Hindu-refugees-Castelnuovo-di-Porto-Rome-Italy-Maudy-Thursday-2016 culte dans Communauté spirituelleLes Anglais ont appelé le Jeudi Saint : Maundy Thursday. Cela vient du latin mandatum  = commandement (mandat), en référence au commandement nouveau de l’amour dont Jésus fait la clé de voûte de son message et de son être : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »(Jn 13, 34) … 

Les célébrations du Jeudi Saint au Royaume-Uni (également appelé Royal Maundy) impliquent que le monarque offre des aumônes aux personnes âgées méritantes – un homme et une femme pour chaque année de l’âge du souverain. Ces pièces, connues sous le nom de monnaie Maundy ou Royal Maundy, étaient distribuées dans des sacs à main rouges et blancs, selon une coutume datant du roi Édouard Ier. Le sac à main rouge contenait de la monnaie ordinaire, la bourse blanche avait de l’argent au montant d’un sou pour chaque année de l’âge du souverain.

Laver les pieds de l’autre – alors qu’ils sont sales – relève de la charité qui a toujours inspiré les paroles et les actes du Christ. Il s’agit de redonner à l’autre sa beauté, sa pureté, son parfum, de le restaurer dans sa dignité d’ami et de familier. Voilà pourquoi le pape choisit souvent des prisonniers, des personnes handicapées, des victimes, des malades du sida, des réfugiés, pour obéir au commandement du Maundy Thursday en leur lavant les pieds devant tous. 

Communier, c’est puiser en Christ la force d’obéir à son commandement nouveau de charité envers tous, jusqu’à se livrer sa vie s’il le faut.

 

4. Une signification sacramentelle

Comment réconcilier les jeunes avec la confession ?Les réticences de Pierre à se laisser toucher et laver par Jésus donnent lieu au développement du texte sur la nécessité de renouveler régulièrement cette purification partielle, alors que le reste du corps n’en a pas besoin. La Tradition unanime y a vu l’annonce de l’importance de la confession des péchés, hygiène spirituelle à pratiquer après le baptême. Le baptême est donné une fois pour toutes, et avec lui le pardon fondamental. La confession des péchés est rendue nécessaire par la marche poussiéreuse sur les chemins de la vie, où inévitablement la saleté s’accumule sur les sandales et sur les pieds, ternissant ainsi la propreté des pieds seulement.

Sacramentelle chez les catholiques et les orthodoxes, spirituelle chez les protestants, cette confession régulière des péchés permet de ne pas perdre la grâce fondamentale du baptême, de l’entretenir en quelque sorte par ce toilettage fréquent.

Communier pour être pardonné (des inévitables manquements commis au cours de route) ; être pardonné pour communier : ce lien sacramentel est fort ! L’Occident l’avait durci en une obligation décourageante (c’est pourquoi les chrétiens ne communiaient autrefois qu’une fois l’an, pour être ‘en état de grâce’ et ‘faire ses Pâques’). Nous pourrions aujourd’hui redécouvrir ce lien plus positivement : Pierre a bien accepté d’être lavé/pardonné malgré ses réticences, pourquoi pas nous ?

 

5. Une signification éthique

Le fait que Jean ait volontairement remplacé le récit de la Cène (alors qu’il y était !) par le lavement des pieds (alors qu’il connaissait les trois autres versions du dernier repas de Jésus écrites avant la sienne) montre assez le lien qu’il a voulu établir entre les deux. En termes contemporains, on pourrait traduire cela dans la formule : pas de culte sans éthique, pas d’éthique son culte.

Le discours sur le pain de vie (Jn 6, dimension cultuelle) culmine dans le geste du lavement des pieds (Jn 13, dimension éthique). Servir ses frères exprime la vérité de l’eucharistie. Voilà pourquoi le ministère diaconal est si essentiel à l’Église.

Dans le Moyen-Orient ultra-religieux de l’époque, cet accomplissement n’allait pas de soi (comme pour l’islam ou l’hindouisme etc.) : les droits de Dieu étaient largement supérieurs aux droits des hommes, et le crime de blasphème pour lequel Jésus a été condamné était le pire de tous. À l’heure des fanatismes musulmans et religieux de tous poils, il est vital de rappeler inlassablement, avec les prophètes de la première Alliance, que le culte sans éthique n’est qu’une vaste supercherie, une hypocrisie dangereuse, une instrumentalisation blasphématoire du Nom de Dieu.

À l’inverse, en Occident notamment, la réciproque mériterait d’être valorisée. Car l’humanitaire se dégrade vite en alibi sans une vision transcendante de l’homme. La poursuite de la solidarité s’abîme en assistance humiliante si l’on ne voit que les besoins économiques. L’action politique se noie dans le cynisme s’il n’y a pas de bien commun supérieur. Les enfants des militants chrétiens des années 60 ont pris leur éthique, mais sans la foi au Christ. Cette rupture entre les deux compromet la réussite de l’une et de l’autre…

Célébrer et servir sont les deux faces de la médaille chrétienne de l’eucharistie. Jamais l’une sans l’autre.

 

6. Une signification ecclésiale

schema_robbes autoritéLa finale de notre évangile résonne comme une invitation à convertir notre exercice du pouvoir et de l’autorité : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres… »

Cette conversion de l’autorité est d’abord à vivre en Église, pour qu’elle soit sacrement (=  signe et moyen) de ce qu’elle annonce (cf. Vatican II).

Or là, il faut bien avouer que la réforme de l’Église que cela implique est immense, inachevée et permanente. Dans l’Église catholique, l’autorité est encore confisquée – en théorie et en pratique – par une pyramide très hiérarchique, dont les femmes sont très largement absentes. Tant que les réformes pour vivre le pouvoir dans l’esprit du lavement des pieds resteront aussi timides et anecdotiques qu’aujourd’hui, on peut craindre pour l’avenir de notre Église, si peu à la hauteur – ou plutôt si peu à la bassesse – de Celui qu’elle annonce, et de sa kénose.

L’argument vaut d’ailleurs pour toutes les Églises…

De la Curie romaine au conseil pastoral de paroisse, nos institutions et fonctionnements  devraient régulièrement se soumettre ou lavement par le Christ, afin d’être débarrassées de leurs souillures, acquises au fil des siècles.

Communier, c’est s’engager à réformer l’Église pour qu’elle soit davantage fidèle à l’Esprit du serviteur de Jn 13.

 

7. Un signe pascal

Jésus mains tenant jarre d'eau prêt à laver les pieds de ses disciples Banque d'images - 47035301À la fin du lavement des pieds, Jésus reprend sa tunique : geste symbolique à forte connotation pascale. Se dépouiller de sa tunique, c’est la kénose du Christ, de son incarnation jusqu’à sa mort. Reprendre sa tunique, c’est se relever d’entre les morts, être à nouveau revêtu de la splendeur de cette divinité. La traduction liturgique privilégie d’ailleurs le sens de « recevoir » pour l’autre usage du verbe λαβεῖν (labein = prendre/recevoir) : « ma vie, nul la prend, mais c’est moi qui la donne. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai le pouvoir de la recevoir (labein) à nouveau » (Jn 10, 18).
La résurrection d’entre les morts est en œuvre en filigrane dans le rituel du Prince se faisant esclave par amour, et ainsi couronné de gloire par son Père.

Communier à la messe, c’est participer dès maintenant à ce mouvement pascal qui nous entraîne nous aussi à déposer nos signes de richesse pour revêtir la dignité pascale des baptisés en Christ.

 

Impossible de vivre ces sept significations eucharistiques à soi tout seul, et tout le temps. Il nous faut nous y tenir ensemble, en Église, en vivant intensément la dimension qui est la nôtre actuellement, sans oublier celles que nous pourrons honorer plus tard.

 

 


[1]. « L’être de Dieu correspond à son apparaître dans  le Christ.  Jésus  ne  nous  dit  pas  seulement  comment  l’homme  doit aimer,  mais  aussi  et  d’abord  comment  Dieu  aime.  S’il  y  a  une  kénose  du  Christ,  c’est  que Dieu, Père,  Fils,  Esprit, est  éternellement  en  kénose,  c’est-à-dire  en  acte  de  livraison sacrificielle de soi. Point n’est besoin d’être chrétien pour savoir que nul n’entre dans la joie d’aimer  sans  entrer  d’un  même  mouvement  dans  la  souffrance  d’aimer.  Mais  le  chrétien fonde  en  Dieu  même  cette  réciprocité,  j’allais  dire  cette  identité.  Dieu  est  ce  qu’il  devient dans le Christ. Il n’y aurait pas une kénose du Verbe incarné si la Trinité –et non seulement le Verbe –n’était en elle-même Puissance et Acte de kénose. [...] La forme d’existence du Fils est d’être Image, donc pôle d’accueil, d’humilité et de pauvreté dans la Trinité. Il est kénose en tant qu’Image du Père, mais c’est d’une kénose qu’il est l’image. Il ne serait pas en kénose si le Père n’y était pas ». François VARILLON, L’humilité de Dieu, Paris, Le Centurion, 1974, p. 127-128.

 

 

MESSE DU SOIR

PREMIÈRE LECTURE
Prescriptions concernant le repas pascal (Ex 12, 1-8.11-14)

Lecture du livre de l’Exode
En ces jours-là, dans le pays d’Égypte, le Seigneur dit à Moïse et à son frère Aaron : « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois, il marquera pour vous le commencement de l’année. Parlez ainsi à toute la communauté d’Israël : le dix de ce mois, que l’on prenne un agneau par famille, un agneau par maison. Si la maisonnée est trop peu nombreuse pour un agneau, elle le prendra avec son voisin le plus proche, selon le nombre des personnes. Vous choisirez l’agneau d’après ce que chacun peut manger. Ce sera une bête sans défaut, un mâle, de l’année. Vous prendrez un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour du mois. Dans toute l’assemblée de la communauté d’Israël, on l’immolera au coucher du soleil. On prendra du sang, que l’on mettra sur les deux montants et sur le linteau des maisons où on le mangera. On mangera sa chair cette nuit-là, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Égypte, cette nuit-là ; je frapperai tout premier-né au pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’au bétail. Contre tous les dieux de l’Égypte j’exercerai mes jugements : Je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Égypte.
Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

PSAUME
(115 (116b), 12-13, 15-16ac, 17-18)
R/ La coupe de bénédiction est communion au sang du Christ. (cf. 1 Co 10, 16)

Comment rendrai-je au Seigneur
tout le bien qu’il m’a fait ?
J’élèverai la coupe du salut,
j’invoquerai le nom du Seigneur.

Il en coûte au Seigneur
de voir mourir les siens !
Ne suis-je pas, Seigneur, ton serviteur,
moi, dont tu brisas les chaînes ?

Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâce,
j’invoquerai le nom du Seigneur.
Je tiendrai mes promesses au Seigneur,
oui, devant tout son peuple.

DEUXIÈME LECTURE
« Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur » (1 Co 11, 23-26)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens
Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. »
Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.

ÉVANGILE
« Il les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1-15)
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus !Je vous donne un commandement nouveau, dit le Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »
Gloire et louange à toi, Seigneur Jésus ! (cf. Jn 13, 34)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »
Patrick BRAUD

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2 février 2020

Sainteté éthique, sainteté confessante

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Sainteté éthique, sainteté  confessante

Homélie du 5° dimanche du Temps Ordinaire / Année A
09/02/2020

Cf. également :

Mesdames-Messieurs les candidats, avez-vous lu Isaïe ?
On n’est pas dans le monde des Bisounours !
L’Église et la modernité: sel de la terre ou lumière du monde ?

Cinquième dimanche ordinaire 2017 10.jpgIl y a plusieurs manières d’être saint. On voit tout de suite la différence entre Mère Teresa au chevet des mourants de Calcutta et Jean-Paul II parcourant le monde entier en dénonçant le mensonge communiste. Pourtant, les deux étaient amis, et une complicité forte unissait la femme d’action et la grande voix spirituelle du XX° siècle.

Les textes de ce dimanche nous brossent les portraits de ces deux types de sainteté que l’Évangile articule l’un à l’autre dans l’image du « sel de la terre » et de la « lumière du monde ».

Dans la première lecture (Is 58, 7-10) Isaïe invite chacun de nous à pratiquer le partage des biens, la protection des pauvres, la compassion, en des termes étonnamment contemporains que beaucoup de programmes électoraux pourraient reprendre : « Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable ». C’est la pratique de cette solidarité, de cette redistribution des richesses qui est pour Isaïe la source de la sainteté véritable. Une sainteté éthique – pourrait-on dire aujourd’hui – c’est-à-dire une grandeur d’âme manifestée par un ensemble de comportements éminemment humanistes. Pour être rigoureux, Isaïe n’emploierait pas le mot de sainteté qui est réservé à Dieu seul mais de justice. L’homme juste, le sage (tsadik en hébreu) est celui qui prend soin des plus faibles et fait passer leurs besoins avant ses besoins personnels : « devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche ».

Le psaume 111 synthétise ce portrait de cet homme de justice, de cet homme de bien :
« Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture. »
Notons que la redistribution en question va bien au-delà de l’aumône légale, ou même de l’aide ponctuelle. « À pleines mains il donne aux pauvres » : c’est donc bien plus que l’avantage fiscal obtenu jusqu’à un certain plafond… « Tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires » : c’est bien plus que le don à une association d’entraide ! C’est carrément accorder à l’autre autant de poids qu’à soi-même : si j’ai envie d’un bon restaurant étoilé à 300 € par personne, c’est cela que je vais offrir ou SDF éberlué de tant de disproportion ! Bien sûr, il s’agit de partir du vrai besoin et du vrai désir de l’autre, sans rien lui imposer. Mais Isaïe met exprès la barre si haut que nul ne pourra se croire en règle avec cet impératif si exigeant ; nul ne sera quitte de l’impérieuse dette contractée auprès des malheureux de sa société. Cette exigence infinie (le terme est de Levinas) fait de la sainteté éthique une quête par essence inachevée, une insatisfaction radicale ; car qui peut combler les désirs du malheureux partout autour de lui ?
Bienheureuse détresse du saint qui pleurera comme Schindler [1] à la fin de la guerre : « j’aurais voulu en sauver beaucoup plus… ».

Dans la deuxième lecture (1 Co 2, 1-5), Paul parle de lui comme d’habitude avec une assurance qui friserait l’orgueil s’il ne désignait pas l’Esprit comme la source de son action. Sa sainteté d’apôtre ne vient pas de son comportement éthique, mais de sa prédication de la foi chrétienne. Il voyage tout autour de la Méditerranée pour « annoncer le mystère de Dieu »  et « proclamer l’Évangile ». Par sa prédication, il fonde des Églises locales partout où il passe, les structurant et les organisant pour qu’elles restent en communion les unes avec les autres. Il est ainsi le vibrant exemple de ce qu’on pourrait appeler une sainteté confessante, pour la distinguer de la sainteté éthique évoquée ci-dessus. Confessante, car c’est en confessant la résurrection du Christ qu’il est conduit sur les routes à apporter la lumière du salut à ceux qui ne connaissent pas Jésus-Christ. La sainteté de Paul, c’est la force de ses écrits plaidant pour le Ressuscité, la plantation d’Églises dans le Moyen-Orient et jusqu’en Europe, sa prise de risques jusqu’au martyre pour que rien n’arrête cette annonce du crucifié–ressuscité au monde entier. Par sa parole, il aidera Pierre et les judéo-chrétiens à « passer aux barbares », il mettra l’esprit de la Loi au-dessus de la lettre de la Loi, il affirmera la primauté de la grâce sur les œuvres, il établira la foi, l’espérance et la charité comme le trépied de la vie chrétienne, avec l’amour (agapê) au sommet de tout.

Sainteté éthique, sainteté confessante : quand on y réfléchit, ces deux types de sainteté sont en tension perpétuelle. L’éthique déborde largement les frontières des Églises et des croyances, vraies ou fausses. La sainteté éthique peut donc être vécue par un bouddhiste, un musulman, un shintoïste, ou même un communiste sincère comme il en reste quelques-uns ! Elle est indépendante de la foi, proclamée ou non. À ce titre, elle conteste fortement la prétention de la sainteté confessante à représenter l’idéal de l’homme de bien à elle  seule. Et inversement, le débat théorique que tranche la confession de foi chrétienne questionne la soi-disant bonté éthique si elle ne s’appuie sur aucune vérité profonde au sujet de l’homme et de son avenir. Que veut dire être éthique si on cautionne ou s’accommode d’un système foncièrement inhumain comme l’étaient les idéologies du XX° siècle ? À la marge quelqu’un peut être généreux ou solidaire, mais s’il cautionne ou participe au règne du mensonge généralisé sur une société, en quoi serait-il saint ?

La vieille querelle historique entre judaïsme et christianisme vient en partie de là. Le premier est essentiellement éthique et se définit comme une orthopraxie (agir droitement). L’essentiel pour un juif n’est pas ce qu’il faut croire, mais ce qu’il faut pratiquer (la cacherout, les prières, l’aumône etc.). Le second est essentiellement confessant et se définit avant tout comme une orthodoxie (penser droitement). L’essentiel pour un chrétien n’est pas de faire un tas de choses remarquables, mais de faire confiance (fides) à l’amour gratuit de Dieu. Pour le judaïsme, la pratique droite conduit à Dieu. Pour le christianisme, la foi en Dieu conduit à l’éthique.

Ce débat sur ces deux formes de sainteté rebondit de manière sanglante et tragique au XVI° siècle avec l’affrontement entre la grâce et les œuvres qui a déchiré l’Europe. Les protestants revenaient à la revendication absolue de Paul de la primauté de la grâce et de la foi. Les catholiques maintenaient le fil juif en affirmant l’importance des œuvres, selon l’argumentation de saint Jacques : « À quoi bon, mes frères, dire qu’on a de la foi, si l’on n’a pas d’œuvres ? La foi peut-elle sauver, dans ce cas ? »  (Jc 2,14).
On le voit : la tension qui oppose ces deux formes de sainteté n’est pas une question purement théorique ; elle est éminemment politique, sociale, avec des implications économiques dont Max Weber par exemple a montré la puissance.

Sainteté éthique, sainteté confessante / orthopraxie, orthodoxie : faut-il trancher ?

L’époque actuelle est plus sensible à l’éthique, et se méfie (à juste titre) des combats religieux sur les grandes affirmations de foi. Dans les premiers siècles du christianisme, la sainteté était à l’inverse essentiellement confessante : la liste des martyrs est si longue que ces victimes de l’intolérance religieuse sont plus nombreuses dans la liste des saints que les saint Vincent-de-Paul ou autres Mère Teresa. Et d’ailleurs ce martyrologe continue hélas à s’écrire aujourd’hui en ajoutant des milliers de noms chaque année dans des pays où confesser le Christ est un risque majeur…

Jésus dans notre évangile (Mt 5, 13-16) semble ne pas prendre parti pour l’une ou l’autre sainteté. D’ailleurs, sa vie est à la fois guérison des malades et proclamation du règne de Dieu, réintégration sociale des pauvres et revendication de son identité de Fils de Dieu etc. Ici, il articule la sainteté et la confession de foi en une image étrange : « sel de la terre et lumière du monde ». Le sel est ce qui donne du goût à la nourriture en se mélangeant à elle : il figure bien l’action en faveur des pauvres, de la justice, du partage des richesses. La lumière est ce qui donne sens en éclairant la vie d’une compréhension nouvelle : elle convient bien à la prédication de la foi qui annonce une autre manière de voir l’existence à travers la résurrection de Jésus.

Pour lui, il faut les deux ! Pas sûr que chacun puisse assumer les deux en lui-même : c’est à l’Église qu’il revient collectivement de maintenir ces deux saintetés en tension. Car trop de foi risque de rendre le christianisme désincarné et hors sol des problèmes de son temps. Et absolutiser l’éthique en la privant de ses fondements revient à la fragiliser et à la rendre inopérante.

À vrai dire, une troisième forme de sainteté est apparue avec le temps : la sainteté spirituelle ou mystique. Ce sont d’abord les Pères du désert qui l’ont incarné. Après Constantin (IV° siècle) la tiédeur de la foi devint telle qu’en fuyant au désert ils maintinrent un haut niveau de profondeur spirituelle. Les mystiques du Moyen Âge ou du XIX° siècle qui en comptent tant prirent le relais, avec des figures admirables, de Maître  Eckhart à Sainte Thérèse d’Avila, d’Hildegarde von Bingen à saint Jean de la Croix etc. Peut-être est-ce la médiation qui permet de retrouver un trépied stable : éthique/confession de foi/mystique pour une sainteté intégrale ? Comme une déclinaison de la triade foi/espérance/charité dans le domaine de la sainteté en quelque sorte.

Nous sommes chacun(e) de nous instinctivement plus sensible à l’une de ces trois saintetés qu’aux deux autres : laquelle ? En en prenant conscience, décidons comment écouter ce que les deux autres ont à nous dire. Avançons résolument sur l’une de ces voies tout en nous laissant régulièrement enrichir, voire contester, par les deux autres.

 


[1]. Schindler était un industriel allemand qui a caché des centaines de juifs en 39-45 en les embauchant comme ouvriers dans ses usines, les arrachant ainsi à la déportation. Le film « La liste de Schindler » décrit son parcours, où il s’engage sur cette voie presque malgré lui au départ.

 

 

LECTURES DE LA MESSE

PREMIÈRE LECTURE
« Ta lumière jaillira comme l’aurore » (Is 58, 7-10)

Lecture du livre du prophète Isaïe

Ainsi parle le Seigneur : Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi.

PSAUME

(Ps 111 (112),.4-5, 6-7, 8a.9)
R/ Lumière des cœurs droits,le juste s’est levé dans les ténèbres.ou :Alléluia ! (cf. Ps 111, 4)

Lumière des cœurs droits, il s’est levé dans les ténèbres,
homme de justice, de tendresse et de pitié.
L’homme de bien a pitié, il partage ;
il mène ses affaires avec droiture.

Cet homme jamais ne tombera ;
toujours on fera mémoire du juste.
Il ne craint pas l’annonce d’un malheur :
le cœur ferme, il s’appuie sur le Seigneur.

Son cœur est confiant, il ne craint pas.
À pleines mains, il donne au pauvre ;
à jamais se maintiendra sa justice,
sa puissance grandira, et sa gloire !

DEUXIÈME LECTURE
« Je suis venu vous annoncer le mystère du Christ crucifié » (1 Co 2, 1-5)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens

 Frères, quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. Et c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien d’un langage de sagesse qui veut convaincre ; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi repose, non pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

ÉVANGILE

« Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 13-16)
Alléluia. Alléluia. Moi, je suis la lumière du monde, dit le Seigneur. Celui qui me suit aura la lumière de la vie. Alléluia. (cf. Jn 8, 12)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »
Patrick Braud

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7 juillet 2019

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 12 h 30 min

Les multiples interprétations du Bon Samaritain

Homélie pour le 15° Dimanche du temps ordinaire / Année C
14/07/2019

Cf. également :

Conjuguer le verbe aimer à l’impératif
J’ai trois amours
Aime ton Samaritain !
Réintroduisons le long-terme dans nos critères de choix
Amoris laetitia : la joie de l’amour
Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses dures
L’amour du prochain et le « care »
Le pur amour : pour qui êtes-vous prêts à aller en enfer ?

 

Lire aux éclats

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras t’égarer… »
Rabbi Nahman de Braslav.

Lire aux éclats par OuakninCette citation est placée en exergue du livre du rabbin Marc Alain Ouaknin: « Lire aux éclats » (Seuil, 1993). Rabbi Nahman y indique avec son humour habituel une règle devenue essentielle en herméneutique (= science de l’interprétation) moderne : se laisser dérouter par le texte, accepter d’y trouver ce qu’on y a pas cherché. Internet avec son principe de sérendipité ne dit pas autre chose : surfer sur la toile sans prédéterminer ce que vous cherchez vous permettra de trouver de l’inattendu bien plus intéressant…

On peut lire aux éclats la Bible, savourer l’infinité des possibles que la lecture d’un texte est capable de nous ouvrir, selon notre siècle, notre culture, notre curiosité, notre disposition intérieure. Le texte éclate en une multitude d’harmoniques, souvent très différentes voire contradictoires. Si bien qu’il est impossible d’affirmer : la leçon de cette parabole c’est ceci ou cela. Par contre, on peut jouer – jusqu’à rire aux éclats – des différentes interprétations possibles qui chacune ont besoin des autres pour ne pas enclore le texte, pour le garder ouvert, pour ne pas en faire un prétexte de soi-disant vérités que je voudrais asséner à un auditoire.

C’est le rôle de la tradition orale – et notamment le Talmud – pour les juifs, ou des Pères de l’Église pour les chrétiens que de montrer comment tirer d’un même texte toute une gamme de significations de tous ordres, dilatant le texte à l’infini. Le Talmud appelle une lecture éclatée, infiniment ouverte, renvoyant tout sens à un autre sens…

Pour paraphraser Rabbi Nahman, celui qui refuse de s’égarer dans l’Écriture n’y trouvera jamais que ce qu’il y pensait en entrant. Seul celui qui parcourt l’inépuisable spectre des couleurs de l’arc-en-ciel peut dire qu’il apprend à vivre dans la lumière.

Un exemple frappant de la beauté et de la fécondité de cette polysémie (= sens multiples) du texte biblique est notre parabole du bon samaritain de ce dimanche (Lc 10, 25-37). Appliquons-lui  quelques filtres de lecture, pour y puiser sans l’épuiser.

 

Les lectures éthiques

Les multiples interprétations du Bon Samaritain dans Communauté spirituelleCe sont actuellement les plus connues. Depuis le catéchisme des enfants jusqu’à l’expression courante en français, être le bon samaritain de quelqu’un c’est lui venir en aide lorsqu’il est blessé et en détresse. Au Canada et aux États-Unis, il existe même une loi dite « du bon samaritain » qui protège de poursuites quelqu’un portant assistance à autrui.
Les papes ont commenté cette parabole en en faisant l’archétype de la miséricorde pour autrui à pratiquer comme le Christ.
C’est déjà beaucoup. Et la morale occidentale, même coupée de ses racines bibliques, continue à accorder beaucoup d’importance aux victimes de la violence. S’arrêter sur sa route pour les soigner, les conduire à ceux qui pourront faire plus : Jésus porte le souci du prochain à terre à un très haut niveau d’exigence.

Cette éthique semble aujourd’hui évidente. Reste que cela se passe entre deux ennemis (les samaritains sont en conflit ouvert avec Jérusalem [1]). Jésus demande donc de prendre soin de son ennemi alors qu’il est faible (cf. David épargnant son rival Saül alors qu’il l’avait à portée de lance 1S 24), ce qui avouons-le est beaucoup moins dans l’air du temps. Nous y reviendrons dans la lecture politique de la parabole.

Une éthique de compassion, une éthique du « care » (= prendre soin de l’autre) : nul doute que notre parabole marquera encore longtemps notre culture pour y rappeler l’exigence de l’amour du prochain à travers les soins accordés aux victimes, même ennemies.

 

Les lectures allégoriques

Une parabole vise à illustrer un sens global, ici la réponse à la question : qui est mon prochain ? Le sens global importe plus que les détails. Une allégorie est une transposition terme à terme d’une situation donnée. Chaque détail compte. Les Pères de l’Église ont ainsi lu cette parabole de manière allégorique, en essayant d’identifier chaque personnage ou lieu comme symbolique d’un personnage ou de lieux réels.

 Origène - Exégèse spirituelle - Tome 5, Les paraboles évangéliques.Par exemple, Origène (185-254) n’a aucun mal à lire dans la parabole l’histoire du salut depuis Adam. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho représente Adam ou la doctrine de la chute dans le péché à cause de sa désobéissance. Jérusalem symbolise le ciel et Jéricho le monde. Les brigands sont les adversaires puissants ou démons, ou les faux prophètes qui vécurent avant le Christ. Lorsqu’Adam fut créé, il tomba dans le péché à la suite des attaques du diable et de ses anges. Les blessures correspondent aux désobéissances et aux péchés. L’homme dépouillé de ses vêtements est l’homme qui a perdu son incorruptibilité, son immortalité et toutes ses vertus. Il est « à moitié mort » parce que, même si son âme est immortelle, sa nature humaine, elle, est morte. Le sacrificateur et le Lévite représentent la Loi et les Prophètes de l’Ancien Testament. La Loi et les Prophètes ne pouvaient pas sauver l’humanité déchue. Le bon Samaritain représente évidemment Jésus-Christ. Il est venu sauver l’humanité déchue. Le vin représente la Parole qui instruit et corrige, et l’huile représente la doctrine de l’amour, de la pitié et de la compassion. L’âne représente le corps de Christ qui transporte l’homme dans l’Église. L’auberge représente l’Église et l’aubergiste les apôtres et leurs successeurs, comme les évêques et autres responsables de l’Église. Les deux pièces d’argent représentent la foi dans le Père et dans le Fils, ou les deux Testaments de la Bible, ou encore l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. Jésus sauve l’humanité déchue en donnant son corps pour mourir sur la croix et en établissant l’Église comme un lieu qui protège les croyants en attendant la seconde venue. La promesse du bon Samaritain de revenir et de rembourser les frais engagés par l’aubergiste représente le retour de Christ. Telle était l’interprétation d’Origène. Il pensait que tous les détails de l’histoire revêtaient une signification particulière.

D’autres Pères de l’Église y verront une annonce allégorique de l’histoire de l’Église. L’homme qui descend de Jérusalem à Jéricho est le Christ lui-même, qui descend de la divinité (Jérusalem) pour épouser notre humanité (Jéricho). Il est blessé lors de sa Passion ; les cohens et les lévites (symbole du Temple et de la Loi devenue inutiles depuis Jésus) l’ont ignoré, mais les hérétiques et les païens (symbolisés par le samaritain) l’ont accueilli. Depuis, le Christ est dans cette auberge figurant l’Église où avec Pierre elle a reçu la mission de restaurer l’humanité dans son image et sa ressemblance avec Dieu (les deux pièces de monnaie). L’Église est cette auberge, cet hôpital de campagne dirait le pape François, qui reconnaît le Christ en tout homme blessé et le soigne jusqu’à restaurer sa  condition divine. Cette hôtellerie c’est l’Église, la maison, l’auberge où nous sommes confiés les uns aux autres pour guérir et retrouver la santé personnelle de l’âme et du corps.

Le Samaritain verse de l’huile et du vin sur les plaies du blessé. C’est ce que fait l’huile du baptême, l’huile de la confirmation, et le vin de l’eucharistie.

220px-Chartres_Bay_44_Good_Samaritan_Panel_07 allégorie dans Communauté spirituelleD’autres Pères de l’Église en feront une lecture plus christique. Effectivement le Verbe s’est fait chair, descendant de Jérusalem à Jéricho. Il a été dépouillé de ses vêtements lors de sa Passion. On l’a laissé à demi-mort, mais ce n’était que sa nature humaine qui était morte, pas sa nature divine. Le Christ est également (cela n’est nullement gênant de l’identifier à deux personnages) le samaritain (cf. « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » Jn 8,48) qui s’approche de l’humanité blessée et la conduit à l’Église pour la restaurer. Puis il s’absente (Ascension) et demande à l’Église de continuer sa mission de salut jusqu’à ce qu’il revienne (la Parousie ou le retour du Christ en gloire).

Un des buts de ces interprétations allégoriques est de montrer que tout se passe comme l’avait annoncé le Christ. Il n’y a donc pas à se scandaliser de la déchéance de Jésus dans sa Passion : c’était pour manifester la puissance de l’amour de Dieu. Il n’y a pas lieu de s’offusquer du passage de l’Église aux samaritains puis aux païens : c’est en fidélité au Christ lui-même.

 

Les lectures sémiotiques

image009 DoltoL’analyse sémiotique (du grec semeïon = signe) part du texte tel qu’il est, sans avoir besoin du contexte ou de la soi-disant intention de l’auteur (qui n’est souvent que la projection de celle du lecteur…). Ici, elle s’intéresserait au jeu des différents acteurs, à leur position physique (assis, debout, couché), aux mouvements spatiaux (haut-bas, de côté, dans l’auberge), aux alliances qui se nouent, à la progression du récit. Le légiste interrogeant Jésus est dans une position moitié mort – moitié vivant en termes spirituels. L’humain de la parabole tombé aux mains des brigands est aussi abandonné à moitié-mort (c’est-à-dire aussi à moitié vivant). Et Jésus fait au légiste ce que le Samaritain fait à l’humain à moitié mort de la Parabole. Jésus utilise ce qui lui appartient – la Loi et la Parabole – pour conduire le légiste dans le chemin de la vie (c’est qui lui manquait au début) comme le Samaritain utilise ce qui lui appartiennent, l’huile, le vin et la monture, pour conduire l’humain de la Parabole à un espace où la vie devient possible.

 

Les lectures psychanalytiques

L'Evangile au risque de la psychanalyse, tome 1 par DoltoOn a déjà évoqué (cf. Aime ton Samaritain !) la trouvaille géniale de Françoise Dolto lisant cette parabole avec ses lunettes de psychanalyste. À quelle question doit répondre la parabole ? La voici : ‘qui est mon prochain ?’ Jésus lui-même reprend le fil de sa démonstration après avoir raconté la parabole : « qui s’est montré le prochain ? » « Celui qui a fait preuve de compassion envers le blessé » est obligé de concéder l’interrogateur du début, ne voulant même pas prononcer le nom de samaritain qu’il exècre. La conclusion de Dolto s’impose, logique : aimer son prochain, c’est aimer ceux qui nous ont secouru, ceux qui ont été pour nous comme le samaritain transgressant les lois sociales et religieuses pour nous venir en aide. Elle inverse ainsi la perspective de la lecture éthique : Jésus ne nous parle pas de faire du bien au prochain mais d’aimer ceux qui nous ont fait du bien. C’est fort différent ! C’est alors la question de la dette qui est au cœur de la parabole : reconnaître la dette d’amour que j’ai envers ceux qui m’ont aidé suscite en moi gratitude et désir de faire de même (puisque je ne peux pas le rendre à mon sauveur qui a disparu). Ainsi circule un don gratuit et désintéressé qui n’attend pas de retour et ne se referme jamais sur lui-même.

 

Les lectures politiques

Ivan Illich affirme qu’une longue tradition liturgique s’est contentée de trouver dans cette parabole un exemple de bon comportement. Cette dimension morale dissimule ce que la parabole avait de radical et nouveau à l’époque. Illich propose de voir le Samaritain comme un Palestinien prenant soin d’un Juif blessé. En plus d’outrepasser sa préférence ethnique afin de prendre soin de son semblable, il commet une sorte de trahison en s’occupant de son ennemi. En faisant cela il exprime sa liberté de choix, répondant ainsi à la question « qui est mon prochain ? » non par l’expression d’un devoir, mais par un don librement offert. La portée politique de la parabole est immense (comme celle du riche et du pauvre Lazare) et concerne les peuples, pas seulement les individus.

On peut imaginer transposer cette parabole à d’autres situations politiques : l’apartheid au siècle dernier, les migrations internationales dans les décennies à venir, l’archipélisation de la France etc.

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La liste des multiples interprétations de cette parabole n’est pas close. Lire aux éclats ce passage sur l’amour du prochain d’un finit pas de résonner, de faire vibrer d’autres harmoniques, d’éclairer d’autres réalités sociales, personnelles, religieuses…

Ne croyons jamais connaître l’Évangile.
Ne demandons à personne quelle leçon il faudrait soi-disant en tirer.
Laissons ces mots tracer en nous leur chemin, produire en nous leur effet, jusqu’à ce que nous puissions entendre ce que signifie pour chacun aujourd’hui : « va, et fais de même ».

 


[1]. D’après Flavius Josèphe, cette hostilité réciproque se serait envenimée à la suite d’une profanation du Temple de Jérusalem, des Samaritains y ayant jeté des ossements humains sous les portiques. Circonstance aggravante au regard du judaïsme, le fait de manipuler des ossements humains, et donc de toucher un cadavre, est interdit (Lévitique 21,1-4). C’est à la suite de ces événements que, selon Josèphe, les Samaritains n’ont plus accès au lieu saint et que, pour leur part, les Juifs préfèrent ne pas s’aventurer en Samarie.

 

Lectures de la messe

Première lecture
« Elle est tout près de toi, cette Parole, afin que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 10-14)

Lecture du livre du Deutéronome

Moïse disait au peuple : « Écoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets inscrits dans ce livre de la Loi, et reviens au Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme. Car cette loi que je te prescris aujourd’hui n’est pas au-dessus de tes forces ni hors de ton atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, pour que tu dises : ‘Qui montera aux cieux nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle n’est pas au-delà des mers, pour que tu dises : ‘Qui se rendra au-delà des mers nous la chercher ? Qui nous la fera entendre, afin que nous la mettions en pratique ?’ Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »

Psaume
(Ps 68, 14, 17, 30-31, 33-34, 36ab.37)
R/ Cherchez Dieu, vous les humbles et votre cœur vivra.

Moi, je te prie, Seigneur :
c’est l’heure de ta grâce ;
dans ton grand amour, Dieu, réponds-moi,
par ta vérité sauve-moi.

Réponds-moi, Seigneur,
car il est bon, ton amour ;
dans ta grande tendresse,
regarde-moi.

Et moi, humilié, meurtri,
que ton salut, Dieu, me redresse.
Et je louerai le nom de Dieu par un cantique,
je vais le magnifier, lui rendre grâce.

Les pauvres l’ont vu, ils sont en fête :
« Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! »
Car le Seigneur écoute les humbles,
il n’oublie pas les siens emprisonnés.

Car Dieu viendra sauver Sion
et rebâtir les villes de Juda.
patrimoine pour les descendants de ses serviteurs,
demeure pour ceux qui aiment son nom.

Deuxième lecture
« Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-20)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Le Christ Jésus est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre. Les êtres visibles et invisibles, Puissances, Principautés, Souverainetés, Dominations, tout est créé par lui et pour lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en lui.
Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté. Car Dieu a jugé bon qu’habite en lui toute plénitude et que tout, par le Christ, lui soit enfin réconcilié, faisant la paix par le sang de sa Croix, la paix pour tous les êtres sur la terre et dans le ciel.

Évangile
« Qui est mon prochain ? » (Lc 10, 25-37)
Alléluia. Alléluia.
Tes paroles, Seigneur, sont esprit et elles sont vie ; tu as les paroles de la vie éternelle. Alléluia. (cf. Jn 6, 63c.68c)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté. De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté. Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion. Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : ‘Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.’ Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Patrick BRAUD

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