L'homélie du dimanche (prochain)

11 mai 2016

Les trois dimensions de Pentecôte

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Les trois dimensions de Pentecôte

Homélie pour la fête de Pentecôte / Année C 15/05/2016

Cf. également :

Le scat de Pentecôte

Pentecôte : conjuguer glossolalie et xénolalie

Le marché de Pentecôte : 12 fruits, 7 dons

Et si l’Esprit Saint n’existait pas ?

La paix soit avec vous

Parler la langue de l’autre

 

Comme beaucoup de fêtes chrétiennes, Pentecôte conserve sous forme stratifiée plusieurs niveaux de signification. La plupart des civilisations antiques, fascinées - et terrorisées - par la nature à la fois magnifique et hostile, ont solennisé les grands moments de l’année qui de tout temps ont marqué les humains et structuré leur vie sociale.
Israël a hérité de ces fêtes païennes, et leur a donné une signification supplémentaire, historique, qui venait intégrer et dépasser la seule contemplation de la nature.
Avec la venue du Messie inaugurant la fin des temps, les chrétiens ont rajouté un troisième niveau, eschatologique, à ces deux premiers. Car l’histoire est fondamentalement bouleversée par l’irruption en Christ de notre avenir absolu.

Parcourons à nouveau rapidement les trois dimensions de notre fête de Pentecôte : naturelle, historique, eschatologique.

 

La fête des prémices

Après le renouveau du printemps célébré à Pâques, la terre commence à porter du fruit. Les religions païennes savaient ce que l’humanité doit à ces forces vitales qui font germer les graines et s’épanouir les premiers épis. Pour exprimer leur gratitude vis-à-vis des dieux / de la nature, les tribus ont pressenti qu’il fallait redonner aux dieux une partie de ce qu’ils offraient, pour les remercier, et reconnaître ainsi que nous nous recevons de plus grand que nous-mêmes. Un certain sentiment de crainte pouvait d’ailleurs se mêler à l’offrande : qui sait si les dieux ne tariraient pas leur générosité si nous devenions ingrats à leur égard ?

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Pentecôte s’enracine dans la fête agraire des prémices : il s’agit pour les cultivateurs d’offrir les premières gerbes à la divinité, en reconnaissance de sa transcendance (d’où la crainte) et en remerciant pour sa bonté (d’où l’action de grâces).

Si Pâques était le temps du grand nettoyage de printemps parce que la nature renaît, 50 jours après c’est plutôt la période des premières récoltes. L’encouragement nous vient des champs et des arbres et des jardins : porter du fruit est notre vocation commune avec la terre, et chacun est renvoyé à sa propre fécondité.

Une fécondité reçue humblement, avec gratitude, et non orgueilleusement possédée. Que ce soit vos enfants, votre réussite professionnelle ou vos amis, Pentecôte est la période pour prendre conscience que tout cela vous est donné, « afin que vous portiez du fruit, et un fruit qui demeure » (Jn 15,16 ).

Quelles prémices allez-vous offrir ? De quelle part de votre réussite pouvez-vous vous dessaisir afin de ne jamais croire que cela vient de vous seulement ?

Voilà une première façon de fêter Pentecôte.

 

Le don de la Loi

Afficher l'image d'origineIsraël, sans rien renier de la dimension cosmologique de Pentecôte, va profondément en transformer le sens en y ajoutant – comme un calque en surimpression – la commémoration de l’événement du Sinaï. Lorsque Moïse reçoit les tables de la Loi en haut de la montagne, c’est pour le peuple comme une première moisson. La sortie d’Égypte – Pessah – avait déjà transformé Pâques en une histoire de libération. Voilà que cet exode commence à porter ses premiers fruits, car le peuple accepte la Loi, et devient ainsi témoin privilégié de l’Alliance avec Dieu auprès des autres peuples.

Pour ne pas oublier que la loi structure son existence, le peuple juif commémore ce don de la Loi en allant au Temple de Jérusalem en pèlerinage offrir des sacrifices. Pentecôte, ou Chavouot (50 en hébreu), est la fête du nombre 5, les 5 livres de la Loi de Moïse (le Pentateuque), 50 jours après Pâques. La Loi, la Torah, est la colonne vertébrale qui a fait passer le ramassis d’esclaves hébreux en fuite à un peuple ayant l’éthique comme identité première : Israël. Sans la Torah, les juifs ont conscience qu’ils retourneraient à l’état sauvage, à une civilisation infra-humaine. La loi de Moïse est aujourd’hui encore ce qui structure la conscience et les moeurs de chaque juif et de tous les juifs.

 

Fêter Pentecôte, c’est donc nous demander chacun quelle est la Loi qui à nos yeux est importante ?
Quels sont les 10 principes sur lesquels nous fondons nos choix, notre éthique ?

 

L’Esprit Saint, plénitude du temps

Les chrétiens ne renieront pas le meilleur de ces deux premières dimensions de la fête de Pentecôte. Ils vont les intégrer dans une troisième, eschatologique.

Afficher l'image d'origineLa résurrection du Christ marque l’avènement d’un monde nouveau, où la mort est vaincue, où la divinisation de l’homme est une promesse réalisée, déjà à l’oeuvre. « Dans ces temps qui sont les derniers » (He 1,2), l’Esprit de Pentecôte est répandu sur toute chair pour anticiper dès maintenant la vie spirituelle qui sera la nôtre à travers la mort. Remplis d’Esprit Saint, nous pouvons ne pas idolâtrer le texte de la Loi et l’interpréter en une parole vivante. L’esprit de la Loi est plus important que la lettre de la Loi. Mener une existence de ressuscités nous fait porter du fruit d’amour à la manière du Christ, et pas seulement des fruits éthiques à la manière de la Torah. « « La plénitude de la Loi, c’est l’amour (agapê) » (Rm 13,10). « Aime, et fais ce que tu veux » (Saint Augustin).

Pentecôte marque l’irruption d’un nouveau rapport à la nature, à l’histoire, à la loi, où ce que nous serons transforme déjà ce que nous sommes, comme par un effet de feed-back. Pentecôte est la boucle rétroactive qui de façon systémique permet à l’aventure humaine, personnelle et collective, de se hâter vers ce qu’elle est appelée à devenir en Dieu.

« Souviens-toi de ton futur » aimaient à dire les rabbins. « Laisse ton avenir te transformer totalement dès à présent », chantent les disciples ivres de l’Esprit de Pentecôte (mais c’est une sobre ivresse !) aux pèlerins ahuris de Jérusalem les entendant divaguer… (Ac 2)

Puisque « tout est accompli », recueille les fruits, les premières gerbes de la résurrection du Christ pour toi.

Fêter Pentecôte, c’est donc témoigner que « les cieux sont ouverts », que notre avenir est déjà réalisé en Christ assis à la droite de Dieu, que notre histoire est celle d’une plénitude prenant forme en nous, déjà pleinement accomplie en Christ ressuscité.
Comment allez-vous témoigner de cette ouverture ?

 

Vous êtes sans doute plus sensible à l’une de ces trois dimensions de Pentecôte : la nature et ses prémices / l’histoire et l’importance de la Loi / l’eschatologie et l’accomplissement des promesses. Il suffit alors de cultiver les deux autres, l’Esprit Saint au coeur, pour faire de Pentecôte le sommet de la vie chrétienne…

 

MESSE DU JOUR

1ère lecture : « Tous furent remplis d’Esprit Saint et se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 1-11) Lecture du livre des Actes des Apôtres

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours après Pâques, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.

 Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »

Psaume : Ps 103 (104), 1ab.24ac, 29bc-30, 31.34

R/ Ô Seigneur, envoie ton Esprit qui renouvelle la face de la terre !ou : Alléluia ! (cf. Ps 103, 30)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
la terre s’emplit de tes biens.

Tu reprends leur souffle,
ils expirent et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre.

Gloire au Seigneur à tout jamais !
Que Dieu se réjouisse en ses œuvres !
Que mon poème lui soit agréable ;
moi, je me réjouis dans le Seigneur.

2ème lecture : « Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » (Rm 8, 8-17) Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains

Frères, ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. Or, vous, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit vous fait vivre, puisque vous êtes devenus des justes. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous.

 Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais elle n’est pas envers la chair pour devoir vivre selon la chair. Car si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire.

Séquence : ()

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs et envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière.
Viens en nous, père des pauvres, viens, dispensateur des dons, viens, lumière de nos cœurs.
Consolateur souverain, hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur.
Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort.
Ô lumière bienheureuse, viens remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles.
Sans ta puissance divine, il n’est rien en aucun homme, rien qui ne soit perverti.
Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé.
Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé.
À tous ceux qui ont la foi et qui en toi se confient donne tes sept dons sacrés.
Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle. Amen

Evangile : « L’Esprit Saint vous enseignera tout » (Jn 14, 15-16.23b-26) Acclamation : Alléluia. Alléluia.Viens, Esprit Saint ! Emplis le cœur de tes fidèles ! Allume en eux le feu de ton amour ! Alléluia.

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous. Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »
Patrick BRAUD

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25 novembre 2015

Bonne année !

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Bonne année !


Homélie du 1° Dimanche du temps de l’Avent / Année C

29/11/2015

Cf. également :

Sous le signe de la promesse

Le syndrome du hamster

 

Meilleurs vœux d’Avent

Puisque la nouvelle année liturgique commence avec notre premier dimanche de l’Avent, on pourrait effectivement se présenter tous nos voeux comme au 1er Janvier ! Peu de chrétiens ont le sentiment d’entrer dans une année différente. C’est plutôt la course aux cadeaux de Noël, ou à la préoccupation des congés d’hiver qui prend le dessus ! Ou hélas l’inquiétude liée aux récents attentats à Paris.

Pourtant, à y réfléchir, chaque Avent nous repose la question de notre rapport au temps.

Quelle est votre philosophie du temps qui passe ?

Vivez-vous dans la mémoire et le souvenir ?

Ou tendus vers les buts que vous vous êtes fixés ?

Ou goûtez-vous le présent sans penser à autre chose ?

Le temps liturgique est profondément original. Il ne se réduit à rien de connu.

 

Le temps traditionnel cyclique

Ce n’est pas le temps mythique des sociétés traditionnelles.

Les cultures animistes par exemple reposent pour la plupart sur des mythes fondateurs. À l’origine, il y avait une harmonie entre les forces invisibles (les dieux, les génies…), la nature et les hommes. Mais régulièrement, les agissements des hommes ou de la nature ou des forces invisibles remettent en cause cet équilibre primordial. Il faut alors trouver un moyen rituel, symbolique, de réparer ce dysfonctionnement en revenant au temps primordial. C’est la plupart du temps un sacrifice animal (voire humain) qui permet de revenir en ce temps-là (in illo tempore disait-on en latin), au temps des origines. C’est ce que le grand historien roumain Mircea Eliade appelait le mythe de l’éternel retour : un peu comme l’entropie de la thermodynamique, le temps traditionnel apporte dégradation, usure, obsolescence et des crises de plus en plus graves. Par le sacrifice rituel, l’horloge est remise à l’heure d’origine, et le monde peut survivre. Les sacrifices humains aztèques sont à interpréter dans ce cadre par exemple. Le temps de ces sociétés est cyclique : l’idéal est au départ, le futur n’apporte que de la dégradation, et il faut sans cesse revenir à la pureté initiale. Certains intégrismes musulmans comme le wahhabisme ou le salafisme (dont le nom signifie le retour aux ancêtres = salaf), ou certains intégrismes catholiques comme le lefebvrisme sont très proches de cette conception païenne du temps où l’âge d’or est derrière, avant.

 

Le temps linéaire du Progrès

Le temps liturgique n’est pas non plus le temps du Progrès, cher aux Lumières du XVIII° siècle.

CourbeCourbe« Du passé faisons table rase » chantaient les communistes autrefois. Demain sera mieux qu’hier, clamaient les prophètes du progrès technique, scientifique, économique et politique. La modernité s’est nourrie de cet autre mythe fondateur selon lequel le futur se construit à la force du poignet – ou plutôt de l’intelligence humaine – et apporte une croissance indéfinie, tant qualitative que quantitative. Le temps des modernes est éminemment linéaire, orientée vers un demain meilleur qu’aujourd’hui, comme aujourd’hui est meilleur qu’hier.

Bonne année ! dans Communauté spirituelle Le-temps-lineaire_forum_large

Les désillusions du progrès (dangers du nucléaire, catastrophes écologiques, usages  inhumains de la science etc.) ont mis à mal cette croyance, mais elle reste vivace (dans la gauche française par exemple) et a nourri toutes les querelles idéologiques des deux derniers siècles.

 

On n’imagine pas le futur, on en vient

 année dans Communauté spirituelleLe temps liturgique n’est ni cyclique ni linéaire. Il serait plutôt… hélicoïdal !

Lorsque nous entrons en Avent, nous ne revenons pas en arrière, en jouant à faire semblant, comme si nous étions avant la naissance du Christ. À Noël, nous fêtons beaucoup plus, nous fêtons la deuxième venue du Christ (adventus = venue = avent) lors de l’accomplissement final.

Entrer en Avent, c’est se tourner vers la venue du Christ en nos vies, demain, hier et aujourd’hui (la liturgie privilégie cet ordre, car l’eschatologie, s’appuyant sur la mémoire du passé, nous ouvre un présent où s’effectue sacramentellement cet engendrement du Christ en nous : il viendra, il est venu, il vient).

Le temps chrétien n’est pas une prolongation du passé, comme le temps scientifique prolonge une courbe en l’extrapolant. C’est vraiment très différent.

En liturgie, on n’imagine pas le futur, on en vient.

C’est toute la différence entre la planification et la Vision :

Processus Vision

Myriem Le Saget, Le manager intuitif, Dunod, 1992, p. 125

En fait, l’avenir vient au-devant de nous, et transforme notre présent pour le configurer à ce qu’il est appelé à advenir.

« Deviens ce que tu es », écrivait le génial Augustin. Le rôle du mémorial liturgique est alors de nous ancrer dans ce que Dieu a déjà fait pour nous, pour nous ouvrir à ce qu’il va faire maintenant.

Les rabbins avaient raison de répéter à leurs disciples : souviens-toi de ton futur...

Ni cyclique quoique mémoriel, ni linéaire quoique eschatologique, le temps liturgique nous invite à nous recevoir du futur promis, afin de transformer le présent à son image, appuyé sur ce que Dieu a déjà réalisé dans le passé pour nous.

 

Prenez le temps de méditer sur le temps

Le premier dimanche de l’Avent nous invite donc à travailler notre rapport au temps :

- Ne pas sacraliser le passé avec nostalgie, mais y relire l’action de Dieu qui a commencé en nous. Car comme dit le psaume, Dieu n’arrêtera pas l’oeuvre de ses mains.

- Ne pas construire l’avenir, mais l’accueillir comme une promesse que Dieu va réaliser pour nous, avec nous. C’est là sans doute le point le plus difficile pour l’Occident : se laisser façonner par l’avenir qui reflue au-devant de nous, au lieu de croire que nous pouvons comme des dieux fabriquer notre destinée tout seuls.

- Ne pas éviter le présent, mais l’habiter comme ouvert à tous les possibles qu’il nous faut orienter vers la fin, l’accomplissement de l’histoire.

Il y a bien une idolâtrie païenne du temps dont la période d’Avent nous délivre.

Plus que jamais, les chrétiens sont des dissidents temporels : ils ne s’affolent pas avec le temps médiatique, ils ne s’engloutissent pas dans le court terme du temps financier ou de la consommation, ils résistent aux futurs idéologiques construits par les hommes contre eux-mêmes.

Ils se tiennent, libres et indéterminés, sur la ligne de crête qui unit l’avenir et le passé en un présent d’une intensité redoublée.

Dès le 2° siècle après JC, la célèbre Lettre à Diognète décrivait ainsi cette paisible dissidence chrétienne, qui s’applique également à la conception du temps :

« Ils (les chrétiens) se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ;
ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle.
Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés.
Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers.
Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère.
Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés.
Ils partagent tous la même table, mais non la même couche.
Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair.
Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel.
Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. (…)

Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair.
Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel.
Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. »

Demain, hier, aujourd’hui, dans cet ordre : prenons le temps de méditer sur notre rapport au temps. Cela aura dans notre vie plus de conséquences que nous l’imaginons…

 

 

1ère lecture : « Je ferai germer pour David un Germe de justice » (Jr 33, 14-16)
Lecture du livre du prophète Jérémie

Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Juda : En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai germer pour David un Germe de justice, et il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, Jérusalem habitera en sécurité, et voici comment on la nommera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

Psaume : Ps 24 (25), 4-5ab, 8-9, 10.14

R/ Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme,
vers toi, mon Dieu. (Ps 24, 1b-2)

Seigneur, enseigne-moi tes voies,
fais-moi connaître ta route.
Dirige-moi par ta vérité, enseigne-moi,
car tu es le Dieu qui me sauve.

Il est droit, il est bon, le Seigneur,
lui qui montre aux pécheurs le chemin.
Sa justice dirige les humbles,
il enseigne aux humbles son chemin.

Les voies du Seigneur sont amour et vérité
pour qui veille à son alliance et à ses lois.
Le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent ;
à ceux-là, il fait connaître son alliance.

2ème lecture : « Que le Seigneur affermisse vos cœurs lors de la venue de notre Seigneur Jésus » (1 Th 3, 12 – 4, 2)
Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens

Frères, que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant, comme celui que nous avons pour vous. Et qu’ainsi il affermisse vos cœurs, les rendant irréprochables en sainteté devant Dieu notre Père, lors de la venue de notre Seigneur Jésus avec tous les saints. Amen.

 Pour le reste, frères, vous avez appris de nous comment il faut vous conduire pour plaire à Dieu ; et c’est ainsi que vous vous conduisez déjà. Faites donc de nouveaux progrès, nous vous le demandons, oui, nous vous en prions dans le Seigneur Jésus. Vous savez bien quelles instructions nous vous avons données de la part du Seigneur Jésus.

Evangile : « Votre rédemption approche » (Lc 21, 25-28.34-36)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. 
Fais-nous voir, Seigneur, ton amour,
et donne-nous ton salut.
Alléluia. (Ps 84, 8)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée, avec puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.

Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste comme un filet ; il s’abattra, en effet, sur tous les habitants de la terre entière. Restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous aurez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »
Patrick BRAUD

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12 août 2015

Éternellement

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Éternellement

Cf. également :

Manquez, venez, quittez, servez

 

Homélie du 20° dimanche du temps ordinaire / Année B
16/08/2015

 

Le mot éternel/éternellement revient cinq fois dans ce chapitre 6 de l’évangile de Jean (appelés discours sur le pain de vie). Cinq est le chiffre de la Torah : Jean  suggère que l’eucharistie (le pain de vie) accomplit la loi en donnant l’éternité à ceux qui s’en nourrissent. « Celui qui mange ce pain vivra éternellement ».

 

La durée impensable

Mais qui oserait dire éternellement aujourd’hui ?

L’horizon de nos actions est de quelques mois pour une entreprise, quelques années pour une politique, quelques décennies pour un groupe ou une famille. Nous sommes incapables de nous représenter mentalement une très longue durée : au-delà de 5 ou 10 000 ans, nous perdons nos repères. Nous avons beau savoir que les dinosaures ont régné 170 millions d’années jusqu’à il y a environ 65 millions d’années, ils sont aussi proches de nous dans nos têtes que l’homme de Néandertal ! Notre terre a 4,5 milliards d’années, l’univers 14 milliards d’années… Et pourtant qu’est-ce que tout cela par rapport à l’éternité du temps, sinon un instant d’évolution, plus bref qu’un silence dans la partition de la neuvième symphonie de Beethoven…

Éternellement dans Communauté spirituelle vie-sur-Terre

Il y a quelque chose proprement inconcevable, inimaginable dans la promesse du Christ : « celui qui mange de ce pain vivra éternellement ». C’est peut-être pour cela que l’homme moderne, les Européens notamment, se désintéressent de plus en plus de cette perspective. Seul l’instant présent - et un peu après - semble fasciner. Tout s’engloutit dans la jouissance du moment, et la sécurité à quelques jours. La vie éternelle motive peu, alors que pourtant l’enjeu est de taille ! Parce qu’il ne peut plus penser la durée sans fin, faute de symboles et de vision globale du monde, l’auditeur de notre évangile pensera que cette question de l’éternité est bien improbable et bien gênante. Après tout, on a le temps ; on verra plus tard…

 

L’éternité comme intensité

« L’éternité, c’est long, surtout vers la fin » (Woody Allen).

couv%2B%2Bbis%2BRien%2Bne%2Bmanque%2Ba%CC%80%2Bcet%2Binstant%2B amour dans Communauté spirituelleSi la durée liée à la promesse de vie éternelle paraît impensable à beaucoup, ils ne cessent pour autant de la rechercher autrement : non plus dans la durée, mais dans l’intensité. La soif d’authenticité et de vérité nous fait faire des merveilles ! Pour une émotion artistique ou amoureuse, pour un vrai moment de solidarité ou de compassion, pour une confidence amicale ou une jubilation sportive, nous sommes prêts à investir énormément de temps et d’énergie. Tout se passe comme si la durée infinie qui est hors de portée refluait sur l’instant présent : plus il est intense, plus nous frôlons l’absolu, le divin en nous. Préparer une vie sans fin après la mort ne passionne plus grand monde. Par contre, multiplier les expériences les plus intenses pour se sentir pleinement en vie, ça ça vaut la peine !

 

L’éternité biblique

La Bible ne renie aucune de ces deux approches de l’éternité. Quand le Christ  promet la vie éternelle, il parle bien d’un autre temps, infini, après la mort. Il promet également d’expérimenter dès maintenant cette puissance invincible lorsque, ne faisant qu’un avec lui, nous goûtons dès ici-bas la joie qui sera nôtre pour toujours.

C’est ce que les théologiens appellent l’anticipation eschatologique : la vie éternelle est déjà commencée, et nous pouvons en goûter la saveur dès maintenant, en attendant de l’habiter en plénitude, éternellement.

L’Écriture contient de longues séquences qui évoquent cette dimension proprement divine de l’éternité.

La première est dans les psaumes, où un refrain obsédant accompagne la relecture de l’histoire d’Israël : « car éternel est son amour » (5 fois dans le psaume 118, 25 fois dans le psaume 136). La manière dont Dieu aime  n’est pas différente de celle dont il est, car pour lui être c’est aimer. Puisqu’il est, de toujours à toujours, il aime de même. L’amour trinitaire se prolonge pour nous en salut offert dans notre histoire, en puissance de création, en promesse de résurrection, « car éternel est son amour ».

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La deuxième séquence du mot éternel est le cantique de Daniel. Les trois enfants, dans la fournaise, exposés à la mort imminente, proclament que l’univers ne cessera jamais de remercier Dieu pour ce qu’il fait pour nous : « à lui haute gloire, louange  éternelle » (43 fois dans le cantique des trois enfants en Dn 3, 51-90).

26260_apercu eschatologie

 

Alors : éternité ou durée ?

L’essentiel est de réveiller en chacun l’inquiétude de l’éternité.

Ne pas inscrire ses actions dans une perspective infinie leur enlève cohérence et fécondité.

Ne pas désirer donner de la profondeur et de la densité à nos émotions, à nos liens les plus intimes, serait passer à côté de nous-mêmes.

La vie éternelle promise par le Christ est une certaine façon de goûter le présent, intensément, et d’expérimenter dès maintenant ce qui n’aura pas de fin, au-delà de notre mort.

 

Sachons habiter l’un sans négliger de préparer l’autre.

Apprenons à espérer pour toujours, tout en le mettant en oeuvre avec intensité.

Car éternel est son amour…

 

 

 

1ère lecture : Le banquet de la Sagesse (Pr 9, 1-6)
Lecture du livre des Proverbes

La Sagessea bâti sa maison, elle a sculpté sept colonnes.
Elle a tué ses bêtes, apprêté son vin, dressé sa table, et envoyé ses servantes. Elle proclame sur les hauteurs de la cité : « Si vous manquez de sagesse, venez à moi ! »
À l’homme sans intelligence elle dit : « Venez manger mon pain, et boire le vin que j’ai apprêté ! Quittez votre folie et vous vivrez, suivez le chemin de l’intelligence. »

Psaume : 33, 2-3, 10-11, 12-13, 14-15
R/ Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur !

Je bénirai le Seigneur en tout temps,
sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur :
que les pauvres m’entendent et soient en fête !

Saints du Seigneur, adorez-le : 
rien ne manque à ceux qui le craignent.
Des riches ont tout perdu, ils ont faim ; 
qui cherche le Seigneur ne manquera d’aucun bien.

Venez, mes fils, écoutez-moi, 
que je vous enseigne la crainte du Seigneur.
Qui donc aime la vie 
et désire les jours où il verra le bonheur ?

Garde ta langue du mal 
et tes lèvres des paroles perfides.
Évite le mal, fais ce qui est bien, 
poursuis la paix, recherche-la.

2ème lecture : Vivre en chrétiens dans l’action de grâce (Ep 5, 15-20)
Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Éphésiens

Frères, prenez bien garde à votre conduite : ne vivez pas comme des fous, mais comme des sages.
Tirez parti du temps présent, car nous traversons des jours mauvais.
Ne soyez donc pas irréfléchis, mais comprenez bien quelle est la volonté du Seigneur.
Ne vous enivrez pas, car le vin porte à la débauche. Laissez-vous plutôt remplir par l’Esprit Saint.
Dites entre vous des psaumes, des hymnes et de libres louanges, chantez le Seigneur et célébrez-le de tout votre c?ur.
À tout moment et pour toutes choses, rendez grâce à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus Christ.

Evangile : Jésus est la vraie nourriture (Jn 6, 51-58)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Les yeux sur toi, Seigneur, tous espèrent, et tu leur donnes la nourriture au temps voulu : la chair et le sang de l’Agneau immolé. Alléluia. (cf. Ps 144, 15)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Jésus disait à la foule : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »
Les Juifs discutaient entre eux : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.
Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson.
Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui.
De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi.
Tel est le pain qui descend du ciel : il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »

Patrick Braud

 

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3 août 2013

La double appartenance

Classé sous Communauté spirituelle — lhomeliedudimanche @ 0 h 01 min

La double appartenance

Homélie du 18° Dimanche du temps ordinaire     Année C
04/08/13

« Qui m’a établi pour être juge ou pour faire vos partages ? » (Lc 12,14)

Le Christ se démarque ici fortement de Moïse ou de Mohammed ! Dans le judaïsme comme dans l’islam, l’oeuvre législative est en effet fondamentale, structurante. Ces deux religions organisent les héritages, les mariages, les différends juridiques jusque dans les moindres détails. Le Sanhédrin du temps de Jésus était l’équivalent des tribunaux islamiques actuels ou quasiment.

Rien de tel en Christ. Peut-être parce qu’il a été lui-même victime de Pilate et du Sanhédrin, Jésus refuse d’endosser le rôle de juge, de législateur qu’on veut lui faire jouer.

Le christianisme n’a donc pas vocation à absorber le législatif, il ne cherche pas à organiser ou à contrôler la vie sociale, du moins s’il est fidèle à l’esprit du Christ… Pourquoi ? Parce que sa perspective est eschatologique. Ou, pour le dire en termes plus simples : parce qu’il regarde la finalité ultime de toute chose, le christianisme relativise toute forme d’organisation sociale, la laissant libre de choisir ses modalités, tout en la questionnant sur son ouverture à l’ultime.

Posséder des biens, comme dans toute économie d’accumulation de richesses, pourquoi pas ? Mais « amasser pour soi-même » au lieu de « vouloir être riche en vue de Dieu » relève d’une singulière myopie.

Partager un héritage familial entre frères et soeurs, pourquoi pas ? Mais l’âpreté au gain dont certains pourraient se repaître à cette occasion est en contradiction flagrante avec l’avenir qui nous est promis en Dieu.

C’est ce qu’un théologien (Jean-Baptiste Metz) appelle la « réserve eschatologique ». Au nom de notre enracinement dans la promesse du monde de la résurrection, nous ne pourrons jamais devenir les adorateurs serviles des idoles du monde présent. Ni la richesse ni le pouvoir, ni la démocratie ni le libéralisme ne peuvent exiger de nous une adhésion totale, sans réserve. Nous avons toujours cette réserve qui nous vient de notre espérance en un monde autre, au-delà de la mort. Toute réalisation actuelle n’est que partielle. La démocratie passera et sera remplacée par d’autres systèmes, comme l’ont été le système tribal, la féodalité, la monarchie etc. Le libéralisme économique n’a pas les promesses de la vie éternelle, et ne constitue en aucun cas une quelconque « fin de l’histoire ». Dans quelques milliers d’années, nos successeurs nous traiteront peut-être de fous pour avoir été aveugles à des enjeux qui leur paraîtront évidents. Nous sommes si fiers de nos lois, de nos organisations du travail, de nos droits de l’homme etc. que nous sommes aveugles sur ce que les générations suivantes dénonceront comme des scandales insupportables. Nous nous indignons devant l’esclavage qui a été accepté pendant des siècles, devant les castes ou les rivalités ethniques vieilles de quelques milliers d’années, et nous fermons les yeux sur les atteintes à la vie humaine qui nous ferons comparaître au tribunal de l’histoire…

Dès que l’on met en perspective l’évolution humaine, on s’aperçoit que toute vérité n’est que relative, locale et transitoire. Ce qui ne disqualifie pas l’effort humain pour ordonner sa vie, mais ce qui empêche d’absolutiser ce qui ne sera qu’une réalisation partielle et provisoire.

Seul le but ultime, seule la fin = la finalité du monde permet d’être libre par rapport à ses réalisations partielles.

 

« Tu es fou : cette nuit même on te redemandera ta vie ».

Réfléchir sur sa propre mort peut éviter cette folie aveugle. « Que philosopher, c’est La double appartenance dans Communauté spirituelle 32857apprendre à mourir » : cette maxime de Montaigne s’inscrit tout à fait dans la perspective de la réserve eschatologique. Quelles valeurs ont les objectifs que je poursuis par rapport à la réalité de ma propre mort ? de mon avenir au-delà de cette mort ? Le pari de Pascal reste d’une actualité extraordinairement féconde *.

Autrement dit : mieux vaut choisir ce sur quoi investir que de me laisser manipuler par les habitudes mondaines. Devenir riche n’est pas un objectif en soi, c’est devenir riche en vue de Dieu qu’il l’est. De même en ce qui concerne les enfants, la réussite dans son métier, l’amour des autres etc.

Même l’amour familial ne peut s’ériger en absolu. On connaît celui de la Mafia pour ses proches, et l’on sait que c’est au service du mal. Et ailleurs on voit le critère familial devenir un instrument horrible dans les massacres inter-ethniques etc.

 

Les disciples du Christ sont libérés de toute vénération absolue. Nul veau d’or ne peut les asservir à une fidélité exclusive. Parce qu’ils ont une double identité, ils ne pourront jamais se dévouer à une cause de manière totalitaire ou totalisante. Parce qu’ils ont « comme une ancre jetée dans les cieux » (He 6,17 cieuxnaît celui de la mconde.anesdes champs dont el eportait le nom.. simples comme à travers le spires inustices…), ils ne dériveront pas au gré des modes de l’époque. Celui qui épouse l’air de son temps se retrouve très vite veuf…

Un auteur anonyme du II° siècle atteste de cette double appartenance des chrétiens : à la société de leur temps, et à leur « république spirituelle » :

 Diognète dans Communauté spirituelleCar les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le  langage, ni par les vêtements. Ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils  ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de  singulier. Ce n’est pas à l’imagination ou aux rêveries d’esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine humaine. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares  suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les  vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois  extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère.
(Lettre à Diognète) 

À cause de cette fameuse réserve eschatologique dont fait preuve Jésus dans cette parabole des greniers remplis à ras bords, les chrétiens auront toujours un oeil ailleurs, un oeil en avant, les préservant d’être de parfaits petits soldats de quelque cause que ce soit.

Cette liberté s’enracine dans la promesse d’un monde après la mort. Seule cette perspective nous permet de contester les prétentions idolâtriques qui foisonnent  autour de nous.

« Recherchez donc les réalités d’en haut » (Col 3,12) nous disait la deuxième lecture. Vous pourrez alors vous investir dans toutes vos actions entre les évaluant à l’aune de cet objectif ultime, ce qui pourra vous amener à prendre des décisions surprenantes?

 

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« Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. » (Pensées, fragment 233)

 

1ère lecture : Vanité des richesses (Qo 1, 2; 2, 21-23)
Lecture du livre de l’Ecclésiaste
Vanité des vanités, disait l’Ecclésiaste. Vanité des vanités, tout est vanité !

Un homme s’est donné de la peine ; il était avisé, il s’y connaissait, il a réussi. Et voilà qu’il doit laisser son bien à quelqu’un qui ne s’est donné aucune peine. Cela aussi est vanité, c’est un scandale.
En effet, que reste-t-il à l’homme de toute la peine et de tous les calculs pour lesquels il se fatigue sous le soleil ?
Tous les jours sont autant de souffrances, ses occupations sont autant de tourments : même la nuit, son c?ur n’a pas de repos. Cela encore est vanité.

Psaume : Ps 89, 3-4, 5-6, 12-13, 14.17abc

R/ D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge.

Tu fais retourner l’homme à la poussière ; 
tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
À tes yeux, mille ans sont comme hier, 
c’est un jour qui s’en va, une heure dans la nuit.

Tu les as balayés : ce n’est qu’un songe ; 
dès le matin, c’est une herbe changeante : 
elle fleurit le matin, elle change ; 
le soir, elle est fanée, desséchée.

Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : 
que nos coeurs pénètrent la sagesse. 
Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? 
Ravise-toi par égard pour tes serviteurs. 

Rassasie-nous de ton amour au matin, 
que nous passions nos jours dans la joie et les chants.
Que vienne sur nous la douceur du Seigneur notre Dieu.
Consolide pour nous l’ouvrage de nos mains.

2ème lecture : Avec le Christ, de l’homme ancien à l’homme nouveau (Col 3, 1-5.9-11)

Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Colossiens

Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Tendez vers les réalités d’en haut, et non pas vers celles de la terre.

En effet, vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire. Faites donc mourir en vous ce qui appartient encore à la terre : débauche, impureté, passions, désirs mauvais, et cet appétit de jouissance qui est un culte rendu aux idoles.
Plus de mensonge entre vous ; débarrassez-vous des agissements de l’homme ancien qui est en vous, et revêtez l’homme nouveau, celui que le Créateur refait toujours neuf à son image pour le conduire à la vraie connaissance.
Alors, il n’y a plus de Grec et de Juif, d’Israélite et de païen, il n’y a pas de barbare, de sauvage, d’esclave, d’homme libre, il n’y a que le Christ : en tous, il est tout.

Evangile : Parabole de l’homme qui amasse pour lui-même (Lc 12, 13-21)

Acclamation : Alléluia. Alléluia. Heureux les pauvres de c?ur : le Royaume des cieux est à eux ! Alléluia. (Mt 5, 3)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »
Puis, s’adressant à la foule : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. »
Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté.
Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Je ne sais pas où mettre ma récolte.’
Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède.
Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »
Patrick Braud

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